Home Société Laissez vos mains sur mes hanches


Laissez vos mains sur mes hanches

– « Vous dansez ? »

Une main s’offre, une autre se donne. Il a proposé, elle a accepté. Et maintenant, ces deux êtres, jusqu’alors étrangers, s’élancent sur la piste pour danser un rock endiablé. Il la guide, elle le suit. Elle s’échappe, il la ramène vers lui. Elle s’enroule, il la déroule. Léger chancellement, premier ravissement. Peu à peu, l’assurance prend le pas sur les passes hésitantes du début. Il la fait tourner dans un sens puis dans l’autre, la pression de sa main, qu’elle ne quitte plus, impulse le mouvement ; l’autre, laissée libre, enlace délicatement sa taille ou bien l’emporte frénétiquement dans une série de figures incroyables. Les pas s’allègent, les mains se serrent, les bras s’effleurent et les corps se pressent. Ils se sont trouvés, ils se sont compris. Dans l’espace-temps de la danse, ces deux corps inconnus sont devenus complices. Un pas, un geste, un regard suffisent pour que le désir commence à naître.[access capability=”lire_inedits”]

Le morceau s’achève, et en attendant qu’un autre commence, les couples qui ne se sont pas entendus se quittent et ceux qui se sont plu se rapprochent. Chacun s’est soigneusement observé et la quête du partenaire idéal est lancée. Les filles restées sur le carreau prient le ciel pour qu’un garçon vienne les inviter. Les garçons, peu sûrs d’eux, s’arment de courage pour surmonter leur peur d’essuyer un refus et risquent ce premier pas si difficile mais pourtant si précieux pour engager ce dialogue charnel, subtil et touchant que la danse favorise. Entre-temps, dans l’atmosphère un peu enfumée, les lumières se sont adoucies. Le moment tellement attendu de la soirée est arrivé. Les jambes vont enfin pouvoir se reposer et les mains se rejoindre. Le sulfureux Whole Lotta Shakin’ Going On de Jerry Lee Lewis cède la place au langoureux A White Shade Of Pale de Procol Harum.

Pour séduire, il fallait inventer. Pour se connaître, il fallait danser

C’est le quart d’heure du slow où les corps se rapprochent progressivement et s’enlacent, où des mots doux sont susurrés dans les cous parfumés des jeunes filles, de sorte que ces quelques minutes magiques, pleinement vécues, resteront ancrées au plus profond des cœurs encore innocents.

C’était l’époque où les filles avaient la taille aussi fine que BB et où les garçons étaient aussi séducteurs que Sami Frey. C’était le temps de la drague dans le monde d’avant. Pour séduire, il fallait inventer. Pour se connaître, il fallait danser.
L’éducation sentimentale des jeunes gens se faisait alors sur le rythme déchaîné d’Elvis et sur les airs voluptueux des Platters parce que ce n’était que dans le mouvement de la danse que le garçon savait jusqu’où il pouvait aller dans la relation qui naissait avec sa partenaire. Il proposait, elle disposait. Il exposait son désir, elle répondait à son appel, ou bien choisissait de l’ignorer. Et s’il s’autorisait à franchir la limite fixée par les conventions sociales, c’était parce qu’elle lui avait donné son accord pour aller plus loin.

Et les dérapages ?

Ils étaient rares. Le couple dansait en société avec d’autres couples : le comportement individuel était donc encadré par la structure sociale du bal.
Cette époque où la danse à deux mettait en scène socialement la séduction, où les désirs se régulaient non seulement dans l’intimité d’une écoute mutuelle mais aussi à travers le respect des règles de savoir-vivre et de la codification des pas de danse, est malheureusement révolue.

Rock, tango, slow ne se dansent plus que dans des cours particuliers, lors des mariages (si par miracle celui qui anime est un bon connaisseur des sixties, et croyez-moi ça ne court pas les rues !), ou bien encore dans les rallyes guindés des jeunes filles de bonne famille.

Trop d’attente, de pudeur, d’étapes, de négociations

Parmi toutes les danses à deux, c’est bien le slow qui a le plus souffert de cet ostracisme culturel. Sa forme et sa symbolique l’ont rendu intolérable. Trop lent pour l’immédiateté du numérique. Trop d’attente, de pudeur, d’étapes, de négociations pour le dogme de la sexualité débridée du « Chopez-vous les uns les autres et zappez les préliminaires inutiles, bons pour les midinettes effarouchées que nous sommes plus ». En même temps, le slow, c’est aussi trop de contact charnel pour le cybersexe. Trop d’insouciantes joies pour une société ankylosée par la morosité ambiante.Trop d’enchantement pour un monde désabusé. Ou encore trop de charme pour la violence vulgaire du déballage pornographique.

Alors à qui la faute si les danses de couples ont été écartées des dance-floors, privant les garçons et les filles d’un espace social codifiant une séduction esthétisée ?

Aux libéraux-libertaires de 68 offusqués par cette ritualisation bourgeoise ? Aux féministes hystériques révoltées par tant de sexisme ? Difficile en effet d’imaginer Caroline de Haas danser un rock ou un slow sans proclamer que de se laisser conduire par un homme représente une honteuse régression pour l’égalité et qu’un homme qui laisse ses mains sur les hanches d’une femme est une manifestation scandaleuse de l’oppression du machisme phallocrate.
Ces soi-disant stakhanovistes de l’orgasme sont sans doute plus à l’aise pour exhiber leurs atouts sexuels sur la vibration électrique de la musique techno mondialisée. Ils doivent très certainement se réjouir devant le spectacle des individus indifférenciés et atomisés qui s’éclatent dans un éparpillement de gestes anarchiques sans aucun autre partenaire que leur propre désir narcissique reflété dans les miroirs qui tapissent les murs des boîtes de nuit branchées.

Sur le mix des Black Eyed Peas, les corps ne se touchent plus, ils se digitalisent, l’iPhone étant toujours à portée de main. Ils ne dansent pas mais sautent en groupe en cherchant à atteindre, à travers une fusion extatique avec le DJ, ce grand manitou du beat, une sorte de point G d’une transe collective. C’est la solitude fébrile et désolante des jeunes gens d’aujourd’hui.

Vous l’avez compris, j’ai la nostalgie de ces plaisirs démodés et la scène de bal, où rocks et slows s’enchaînent sans interruption, ne cesse de hanter mon imaginaire. Oui, cette scène, je la rêve souvent et souhaite qu’elle redevienne réalité, y compris dans des lieux aussi incongrus que dans le métro à l’heure de pointe où, contrainte de tolérer la proximité forcée avec un corps étranger, je me surprends à penser qu’il suffirait de transformer cette rame en piste de danse et de mettre Rock Around The Clock pour que les gens apprennent à nouveau à se regarder, à se toucher et à se séduire. Un rock, ou mieux un slow, et l’autre cesse d’être un corps indésirable ou réduit à sa fonction sexuelle pour devenir un partenaire qu’il faut apprivoiser avec art et finesse, le temps d’une danse.[/access]

Juillet-août 2011 . N°37 38

Article extrait du Magazine Causeur


Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Previous article Au fait, c’est quoi la dette ?
Next article Paris (VIIème) au mois d’août

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Le système de commentaires sur Causeur.fr évolue : nous vous invitons à créer ci-dessous un nouveau compte Disqus si vous n'en avez pas encore.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération