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Le néant pour les nuls

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Slavoj Zizek. Photo : Hendrik Speck.

Après une suite de traités métaphysiques rédigés dans un anglais chatoyant, Zizek publie un livre écrit directement en français. Cette conversion linguistique aurait pu nous faire craindre le pire. Par chance, l’auteur revient avec tous ses défauts : les comparaisons à l’emporte-pièce, les développements inachevés, les transitions absconses, le goût des paradoxes poussé jusqu’à l’obsession. Il est normal qu’un penseur procède par paradoxes puisque la société ne cesse d’avaliser des platitudes. Prenez Hegel : que n’a-t-on pas dit sur son panlogisme ! Que n’a-t-on voulu voir en lui un penseur pré-fasciste ! Que tout ce qui est réel soit rationnel et que tout ce qui est rationnel soit réel, franchement, qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Est-ce que ce n’est pas pousser le bouchon un peu loin ? Et l’irrationnel, alors ? Et la contingence ?

Cessons d’opposer Hegel aux penseurs de la contingence comme si nous voulions construire des dissertations en trois parties. Sa philosophie est beaucoup plus vivante que tout ce que contient l’univers contingent des existentialistes. N’écoutez pas les professeurs : Hegel est le grand penseur de l’aléatoire et de la totalité impossible. Ce ratage de la complétude commence avec l’identité elle-même. Essayez donc de vous identifier à un adjectif : vous n’y arriverez pas. Enchaînez toutes les déterminations que vous voudrez (français, pacsé, de gauche, porté sur les brunes), et vous verrez qu’il manquera toujours quelque chose. Ne cherchez pas : ce manque, c’est vous.

Étant donnée la place du ratage dans la psychanalyse lacanienne (songeons à cette petite chose mal fichue qui s’appelle la sexualité humaine), on comprend l’intérêt de rapprocher Lacan de Hegel. Les identifier n’aurait aucun sens : il s’agit de penser avec.

Suivre Zizek dans ces méandres hégéliano-lacaniens est parfois difficile, mais jamais vain. Guidé par ces deux maîtres, le lecteur apprendra pourquoi, lorsqu’il veut quelque chose, il obtient le contraire (un conseil que les amoureux seront curieux de découvrir, et que Jean Monnet aurait dû écouter avant de vouloir construire l’Europe fédérale). Il s’apercevra qu’une expression comme « le néant néantise » n’est pas si abstraite, finalement. Il comprendra pourquoi le réel est déterminé par un trou vide, qui s’appelle une fiction, et pourquoi cette fiction détermine le réel. Ce faisant, il se débarrassera de ces positivistes professionnels que l’on appelle des journalistes et de toute cette cohorte d’experts qui prétendent parler au nom des faits. En prime, le lecteur comprendra l’essence du Witz, et, partant, de l’humour juif. J’ajouterai que, pour 28 euros, c’est une affaire.

Faut-il répondre aux provocations anticatholiques ?

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Photo : Kevin Jones.

Depuis le début de cette affaire, je garde présente cette phrase de Monseigneur André Vingt-Trois. Elle me semble exprimer en quelques mots mon sentiment et, je l’espère, la juste attitude :

« On peut dire sa blessure, mais cela ne peut pas devenir un argument de combat »

Oui, cela me blesse que l’Eglise soit la proie des provocations. Cela me blesse de voir hystériser notre religion, de voir notre foi emportée si loin de ce qu’elle est. Loin de la profondeur qui est la sienne, de la charité, de la sollicitude qui l’animent. Si loin du Christ. Si loin de cette recherche de la vérité de l’Homme et du monde, si loin de l’amour pour chacun, si loin de ce qu’elle est, pour la voir instrumentalisée dans une guerre de notoriété.

Cela me blesse de voir les catholiques dépenser temps, énergie et force de conviction pour répondre à des agressions et polémiquer entre eux. Cela me blesse de voir ma foi caricaturée par des artistes au propos sommaire, et par des organisations sectaires.

Mais les attaques actuelles me blessent moins que les ripostes. Les unes comme les autres défigurent tout autant ma foi, mais ceux qui s’en prévalent la trahissent encore davantage.

Je guéris bien vite des attaques. Instantanément, même. C’en est miraculeux. Elles ratent leur cible, elles s’agitent, mais elles ne disent rien de ma foi. Golgota Picnic, d’un anti-catholicisme cette fois revendiqué, est une pantalonnade de mauvaise facture bien impuissante à atteindre le « génie du christianisme ». Tout au plus cette pièce fournit-elle à quelques athées convaincus l’occasion de se congratuler dans un anticatholicisme bouffon. Et le Christ ? Oh, le Christ, sans même rappeler les Evangiles, je l’imagine mal affecté par ces gesticulations creuses.

Oui, quelqu’un a fait entrer la division. Et je ne parierais pas sur Castellucci, ni même sur Garcia. Je fais miennes, parce que c’est mon sentiment depuis l’origine, les analyses du Père Robert Culat et de Guillaume de Prémare. Si, toujours avec Monseigneur Vingt-Trois, il ne s’agit pas d’incriminer ceux qui suivent de bonne foi l’institut Civitas (notamment parce qu’ils n’ont pas trouvé d’autre mode d’action) il est manifeste que ce dernier poursuit un agenda politico-religieux. Cet agenda devrait inquiéter tout chrétien sincère, surtout lorsque l’on a connaissance des complaisances coupables du dirigeant de Civitas, Alain Escada, ancien dirigeant d’une revue dont la justice belge a jugé qu’ « il est avéré [qu’elle] a accueilli des articles pro-nazis » ou « en l’honneur d’antisémites notoires » (texte du jugement).

Civitas emploie ces pièces et une émotion facile à susciter pour se crédibiliser (ainsi que des Lefebvristes qui refusent toujours la pleine communion avec l’Eglise) et se poser en défenseur de la chrétienté voire du Christ. C’est la raison pour laquelle ils ont délibérément exhumé et mis en lumière des pièces ni rares ni originales, qui n’auraient pas franchi le cercle restreint des amateurs d’un certain théâtre contemporain – parmi la population déjà restreinte qui fréquente encore les théâtres.

Alors, il est blessant de se trouver pris en tenailles par ceux qui, d’un côté comme de l’autre, instrumentalisent la foi dans une recherche de notoriété. Ils sont animés des mêmes intentions et, dirais-je, des mêmes démons. Car, comme l’écrivait Fabrice Hadjad, dans La foi des démons :

« Les grandes guerres et les grands désastres procèdent de factions qui se dressent l’une contre l’autre et qui néanmoins se tressent l’une avec l’autre (…) Nous observons ainsi des bêtises antagonistes qui rivalisent, renchérissent, montent aux extrêmes, comme dirait Clausewitz, enfin s’engrènent l’une dans l’autre ainsi que les rouages d’une concasseuse gigantesque et supérieurement intelligente : elle enrôle de pauvres types et les broie de telle sorte qu’accusant toujours une moitié de l’étau, cela relance la moitié de derrière, et c’est reparti pour un tour ! Cette machine à concasser les hommes, le magistère récent l’appelle une « structure de péché ».
S’il n’en tenait qu’à moi, je ne réagirais pas. Puisque le scandale est là, pour sortir de cet engrenage trop connu et offrir à ceux qui ont à coeur de réagir une autre façon de le faire, il est proposé un geste et une veillée de prière le 8 décembre prochain.

Le diocèse de Paris – auquel s’est joint le diocèse de Versailles – propose, le soir de la première de Golgota Picnic, une veillée de prière à Notre-Dame de Paris au cours de laquelle sera proposée une vraie méditation du mystère du Golgotha, de la Passion du Christ.

Auparavant, les padres du Padreblog proposent une action symbolique : passer déposer dans la journée jusqu’à 19h, en silence, une fleur blanche devant le Théâtre du Rond-Point. Cette proposition permet à ceux qui le souhaitent de manifester sereinement et pacifiquement leur désapprobation, sans entrer dans une inutile confrontation. Les fleurs resteront, pour marquer notre présence et notre refus de l’affrontement. L’organisation de la veillée de prière à Notre-Dame permettra, pour sa part, de ne pas travestir la prière en accessoire de manifestation et de se réunir autour du coeur de la foi chrétienne.

Politique : on n’a encore rien vu

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Vendredi 25 novembre 2023. Tweet Info–Breaking news :

Chargé par la nouvelle Présidente, Aurélie Filippetti, de s’emparer du dossier brûlant de l’EMMA, le Premier Ministre et Secrétaire Général de la Coalition Progressiste Benjamin Lancar s’est attiré il y a quelques instants les foudres des 178 Députés du Front Réactionnaire lors de son allocution à la tribune de l’Assemblée Nationale, transmise en live sur TweetTV et dont voici la substance :

« (…) Mes chers collègues, dois-je vous le rappeler : c’est grâce au travail du Gouvernement Mamère en 2014, que les homosexuels se virent reconnaître le droit au mariage et à l’adoption. Puis, c’est en 2016, sous le gouvernement Delanoë que l’hypocrisie autour de la polygamie fut enfin levée par sa légalisation. Enfin, c’est en 2018, sous le second quinquennat de Nicolas Sarkozy et au terme du long combat du Secrétaire d’Etat aux Programmes Éducatifs Raphaël Enthoven, que la théorie du Genre fut reconnue officiellement par la France comme seul fondement de l’identité humaine. (…) Alors, oui, chers collègues, je le dis à la plupart d’entre vous qui ne remettez plus en cause ces avancées sociétales majeures : il est grand temps de lancer le grand débat sur l’Enfantement Masculin Médicalement Assisté (EMMA) afin de répondre aux attentes légitimes d’un nombre grandissant de nos concitoyens ; le groupe Facebook dédié à cette cause a rappelons-le, dépassé le million de membres, ce qui entraine automatiquement la possibilité d’un dépôt de loi. Nous devons nous montrer réalistes et responsables et faire en sorte, en votant cette loi, que notre pays puisse encore s’honorer de sa devise, héritée de ses origines françaises.(…) »

Il est à noter que les marchés ont immédiatement tweeté favorablement cette annonce, cotée AA+ par les agences de notations internationales.

N.B : Vous trouvez que j’y suis allé un peu fort ? Bon, j’avoue : Noël Mamère Premier Ministre, même de François Hollande, c’est un peu tiré par les cheveux !

Pas de mark pour Merkel

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Anegla Merkel visite une fonderie. Photo : Lawrence Berkeley National Laboratory.

Pourquoi diable l’Allemagne rigoureuse et exemplaire devrait-elle consentir à davantage d’efforts financiers pour sauver l’euro ?[1. De fait, le citoyen allemand et son gouvernement refusent catégoriquement de partager une partie du fardeau des nations dans l’œil du cyclone.] A y regarder de plus près, la situation n’est pas si simple et il est une vérité que les fourmis travailleuses allemandes peinent à admettre : c’est que les déboires européens leur ont jusque-là profité !

L’affaissement de l’euro provoqué par la crise des États périphériques a ainsi dopé les exportations de l’Allemagne, qui représentent le moteur principal de sa prospérité. Si d’aventure l’Allemagne quittait l’Union Européenne, la valeur de sa monnaie nationale retrouvée (le deutschemark) bondirait et ses exportations s’effondreraient, dégradant le niveau de vie de ses citoyens.

C’est dire si l’Allemagne est redevable à l’euro : ce pays de seulement 80 millions d’habitants paie bien ses salariés et se retrouve néanmoins second exportateur mondial ! Depuis l’avènement de l’euro, grâce à cette monnaie unique sous-évaluée (mais aussi à la qualité de leurs produits manufacturés), les Allemands ont plus que doublé leurs exportations- de 469 milliards d’Euros en 1999 à plus de mille milliards d’Euros en 2010- tandis que leur croissance économique tournait deux fois plus vite que la moyenne européenne sur la même période.

De surcroît, l’Allemagne a massivement exporté vers les nations hyper fragilisées de l’Union, qui souffrent d’une déchéance endémique de leur propre compétitivité et se retrouvent avec des importations allemandes moins chères que leurs propres produits nationaux ! Jouant sur tous les tableaux, nos voisins germains ont aussi accru leurs exportations vers le reste du monde par la grâce d’un euro affaibli parce que composé de nations comme la Grèce, le Portugal, l’Italie ou l’Espagne…

Aussi, à la différence de la Chine, l’Allemagne n’a nul besoin de manipuler sa devise pour rendre ses exportations attractives. Elle se contente d’assister à l’incendie qui ravage les PIIGS et d’en tirer bénéfice, ses entreprises se payant même le luxe d’afficher un sentiment de confiance en progression en ce mois de novembre, soit à l’acmé de la tourmente européenne.

Une étude fort intéressante et révélatrice de l’UBS conclut qu’une sortie de l’euro coûterait à l’Allemagne 20 à 25% de son P.I.B., c’est-à-dire entre 6 000 et 8 000 Euros à chacun de ses citoyens la première année puis 3 500 à 4 000 Euros les années suivantes ! La même étude indique que le citoyen allemand ne paierait au total que 1 000 Euros si l’Union Européenne devait ingérer la moitié des dettes de la Grèce, de l’Irlande et du Portugal…

En d’autres termes, les Allemands ont tout intérêt à rester dans un euro maintenu à son niveau actuel. Et, puisqu’ils y gagnent, ils feront en dernier ressort tout ce qu’il y a à faire pour maintenir des nations « faibles » au sein de la zone euro…

Conspirationnisme à la turque

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L’agence de notation Fitch Ratings vient d’abaisser la perspective de l’économie turque de « positive » à « stable ». Dans le même temps, la note de la Turquie reste inchangée (BB+).

Interrogé par des journalistes, Zafer Çağlayan, le ministre turc de l’économie n’a pas hésité à déclarer : « Pour comprendre cette décision, il suffit de regarder l’actionnariat de l’agence Fitch Ratings dont 60% du capital est détenu par des investisseurs français. »
Non, vous n’avez pas rêvé : un ministre turc, et pas des moindres, accuse carrément la France de mener une guerre économique sale contre son pays.

Mais le ministre n’en est pas à son coup d’essai anti-français. L’an dernier, alors qu’il présidait la chambre d’industrie d’Ankara, Zafer Çağlayan menaçait de faire le voyage jusqu’à Paris pour faire pression sur les parlementaires qui examinaient une loi pénalisant la négation du génocide arménien. Très remonté, il expliquait : « D’un côté, vous nous vendez 6 milliards de marchandises, utilisant la Turquie à votre avantage, de l’autre, vous interdisez la négation d’un génocide qui n’a pas eu lieu, alors que vous devriez nous baiser les mains ! ». Monté en grade, le fougueux quinquagénaire n’a rien perdu de sa fougue, qu’il met toujours au service du « french-bashing » (sport de combat dont on ignore la traduction en turc…).

Or, si on savait les relations franco-turques refroidies depuis l’accession au pouvoir de Nicolas Sarkozy, on ignorait qu’une guerre froide s’était instaurée antre Paris et Ankara… Les insinuations complotistes de M. Çağlayan, désignant une sorte de « lobby français » qui déstabiliserait la Turquie, illustrent aussi la fébrilité grandissante de l’AKP, le parti islamique au pouvoir.

Avec l’écroulement de sa politique étrangère – ni intégration européenne, ni leadership sur ses voisins arabo-musulmans – les performances de l’économie nationale demeurent le principal atout d’Erdogan et de son camp. Jusqu’à nouvel ordre ?

Lyon, préfecture de la Gironde

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Gérard Collomb, sénateur-maire socialiste de Lyon s’est fâché tout rouge, vendredi matin, au micro de la matinale de France Culture. Il n’a pas digéré que l’accord conclu entre le PS et EELV pour les prochaines législatives investisse son ennemi intime Philippe Meirieu, chef de file des Verts au Conseil régional, comme candidat commun dans la 1ère circonscription du Rhône.

En vertu de quoi Gérard Collomb a accusé les « Jacobins » de Solferino de pratiquer le « centralisme démocratique » cher au défunt Georges Marchais. Le brave Gégé n’a rien contre les écolos, à condition qu’ils soient des vrais « gones », comme les élus Gilles Buna à la Croix-Rousse ou Alain Giordano à La Duchère. Il faut dire qu’à la Région, ces fichus Verts n’arrêtent pas de lui faire des misères, comme voter contre les subventions à l’Opéra de Lyon, trop élitiste à leurs yeux.

Du coup, l’élu rhodanien brandit l’étendard de la révolte girondine, et soutiendra, dit-il, le candidat radical de gauche Thierry Braillard contre le chef de chœur du pédagogisme français. Comme dirait Guignol au zinc du Café du Soleil : « Tout le monde y peut pas être de Lyon, y en faut bien qui soyent d’ailleurs ! ».

Et aillent se faire élire ailleurs.

Alain Finkielkraut et la guerre des respects

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Ce n’est ni dans un reportage, ni dans une enquête sociologique, ni chez un philosophe contemporain que j’ai trouvé la description la plus précise, la plus concrète et la plus aiguë de la crise contemporaine du vivre-ensemble, mais au chapitre XIII du Léviathan, le livre fondateur publié par Thomas Hobbes en 1651 : « Les humains n’éprouvent aucun plaisir mais plutôt un grand déplaisir à demeurer en présence les uns les autres s’il n’y a pas de puissance capable de les tenir tous en respect. Car chacun cherche à s’assurer qu’il est évalué par son voisin au même prix qu’il s’évalue lui-même, et chaque fois qu’on le sous-estime, chacun s’efforce naturellement, dans la mesure où il ose, d’obtenir par la force que ses contempteurs admettent qu’il a une plus grande valeur. »

Telle est la grâce des auteurs classiques. Ils appartiennent à l’histoire des idées et, en même temps, ils lui échappent. Ils ne nous renseignent pas seulement sur ce qu’ont pensé nos ancêtres et nos précurseurs, ils jettent sur ce que nous sommes et sur ce qui nous arrive un éclairage infiniment précieux. Nous visitons le patrimoine, c’est-à-dire le musée des choses mortes et, soudain, c’est un pan de notre vie ou de notre monde qui surgit en pleine lumière.

En lisant Hobbes, donc, nous nous lisons. Une part importante de la violence contemporaine résulte du désir d’être respecté, du sentiment de ne pas l’être, de la colère suscitée par un regard de travers ou un regard tout court lorsqu’il fallait baisser les yeux pour manifester sa soumission. C’est le club de football qui a manqué de respect à un joueur en n’acceptant pas ses conditions financières. C’est le mec qui a manqué de respect à ma sœur. C’est le professeur qui a manqué de respect à l’élève en lui mettant une mauvaise note assortie d’une appréciation négative. « J’ai encore en mémoire, écrit Véronique Bouzou, professeur de français en zone dite « sensible », le visage d’un élève qui s’était avancé vers moi sa copie à la main, pour me demander sèchement :  » C’est quoi cette vieille note que vous m’avez mise ?  » ». Selon lui, la raison de sa mauvaise note ne faisait aucun doute : c’était de ma faute et pas de la sienne. J’ai réussi à lui faire reconnaître sa mauvaise foi quand il a relu à haute voix sa copie, totalement illisible. Mais je crains de plus en plus la réaction imprévisible des élèves qui prennent une mauvaise note pour un manque de respect et qui le font payer cher à leur prof. » La même conception du respect est à l’œuvre chez les jeunes qui se sentent bafoués et méprisés quand le bruit court que l’institution veut toucher aux vacances scolaires. Le 1er octobre, Le Figaro publiait un entrefilet ainsi libellé : « Une rumeur  » infondée et ubuesque « , selon le rectorat de Lille, sur la suppression d’un mois de vacances, a déclenché des manifestations de lycéens et des violences urbaines dans plusieurs villes du Nord du pays, à Lens et Béthune, Douai et Dunkerque et près de Paris. Une dizaine de voitures ont été retournées et endommagées, des vitres brisées autour du lycée professionnel Jean-Moulin, au Chesnay, dans les Yvelines. »[access capability= »lire_inedits »]

Hobbes a écrit le Léviathan dans une Europe ravagée par les guerres civiles. Il a vu à l’œuvre trois causes principales de conflit : la compétition, la défiance et la gloire. « La première pousse les hommes à attaquer pour le profit, la seconde pour la sécurité, la troisième pour la réputation. Dans le premier cas, les hommes utilisent la violence pour se rendre maîtres de la personne d’autres hommes, femmes, enfants et du bétail ; dans le second, pour les défendre ; dans le troisième, pour des détails, comme un mot, un sourire, une opinion différente et tout autre signe qui les sous-estime, soit directement dans leur personne, soit, par contrecoup dans leur parenté, leurs amis, leur nation, leur profession ou leur nom. » Confronté à ce déchaînement, Hobbes a pensé la politique comme un moyen de pacifier le vivre-ensemble. Le premier, il a imaginé de fonder l’État sur un contrat social, un covenant, une convention expresse ou tacite, un traité de non-agression. Pour le dire avec les mots de Renaud Camus, « chaque signataire virtuel renonce à quelque chose, à sa violence, à sa force, à son pouvoir et même à sa liberté ultime dans les grandes aussi bien que dans les petite choses, liberté de déranger, d’importuner, d’attenter à la liberté de tous les autres, afin d’avoir la paix et de poursuivre l’accomplissement pour chacun de tout ce qu’il peut être, de tout ce qu’il y a en lui de virtualité d’être. Et tous les autres, en retour de ce moins qu’il s’impose, − et que Renaud Camus appelle l’in-nocence, c’est-à-dire la non-nocence, le combat contre la nocence originelle − lui garantissent par un mouvement semblable et symétrique le plus que constitue, dans sa vie, leur propre renonciation à l’agression et à l’importunité, c’est-à-dire, sous les espèces de leur propre in-nocence, sa tranquillité, sa sécurité, son droit à réaliser sans nuire tout ce qu’il a en lui de capacité d’exister. La conviction étant évidemment que toutes les parties gagnent au change et que le plus qui échoit à tous est infiniment plus précieux que le moins dont tous se sont dépouillés. »

Ce pacte fondé sur le principe du moins pour le plus est un pacte de respect mutuel, mais au sens kantien du mot « respect ». Kant définit le respect comme « une maxime de restriction, par la dignité de l’humanité en une autre personne, de notre estime de nous-mêmes ». Face aux nombreux comportements toujours plus négligents et péremptoires qui empiètent sur la sphère d’autrui, face à ce qu’on range sous le nom générique d’« incivilités », on en appelle aujourd’hui avec insistance au « respect ». Et ce « on » inclut même Libération, le journal issu de l’esprit de 68, c’est-à-dire de l’insurrection contre les formes, de la levée des inhibitions, de l’idée que toute restriction du moi est une répression exercée à son encontre. En 68 et dans les années qui ont suivi, nous avons entrepris de libérer l’être du carcan du paraître et des automatismes vieillots de la respectabilité bourgeoise. C’était cela la libération qui a donné son nom au premier grand quotidien générationnel. Or, voici que ce même quotidien organise à Rennes (c’était en avril 2011), un grand forum national sur le thème « Respect, un nouveau contrat social » avec, en guise de programme, ces phrases bien senties : « Il faut être coupé des réalités pour ne pas voir que le lien social s’est étiolé, que nous ne savons plus dire bonjour, accepter l’autre dans sa différence et qu’à force de tolérer cette accumulation de petites indifférences, on se retrouve un jour avec une énorme masse d’incivilités qui débouche sur une société de plus en plus individualiste, violente dans laquelle l’avidité a tendance a supplanter la fraternité. » Ironie de l’histoire : les mêmes, qui avaient cru pouvoir remplacer les convenances par le « cool », constatent aujourd’hui que la spontanéité n’a pas répondu aux immenses espoirs placés en elle et que les ravages de l’irrespect laminent notre monde.

Ce diagnostic est irréfutable et le détour par Hobbes permet de le préciser, de l’approfondir. L’irrespect est d’autant plus ravageur qu’il n’est pas l’autre du respect mais un autre respect. Et toute la question est de savoir ce qui va l’emporter, du respect au sens défini par Kant de « restriction de l’estime de soi-même » ou du respect au sens dénoncé par Hobbes de « la volonté manifestée par chacun d’être évalué par son voisin au prix qu’il s’évalue lui-même ». Deux régimes, deux conceptions du respect se disputent notre vivre-ensemble – celui qu’on me doit l’emportant malheureusement sur celui que je dois à autrui.

Ce choc des respects est aussi un choc des civilisations. Virilité exacerbée et confinement des femmes d’un côté ; de l’autre, mœurs adoucies par la tradition française de la mixité heureuse, cet « undertone of respectful flirtacion between every man and woman in France » (cette « basse continue de flirt respectueux entre les hommes et les femmes en France ») dont s’enchantait Thorton Wilder cité par Claude Habib. Rares sont, il est vrai, les chercheurs en sciences sociales qui s’aventurent sur le terrain d’une ethnologie de la susceptibilité. Et ceux qui le font encourent aussitôt les foudres du politiquement correct.

Un mot sur cette expression. Qu’est-ce que le « politiquement correct » ? C’est le conformisme idéologique de notre temps. La démocratie, en effet, produit du conformisme. Elle est indissolublement le régime de la liberté d’opinion et le régime de l’Opinion. Tocqueville a, le premier, mis en lumière cette ambiguïté constitutive : « Lorsque les conditions sont inégales et les hommes dissemblables, il y a quelques individus très éclairés, très savants, très puissants par leur intelligence et une multitude très ignorante et fort bornée. Les gens qui vivent dans les temps d’aristocratie sont donc naturellement portés à prendre pour guide de leurs opinions la raison supérieure d’un homme ou d’une classe, tandis qu’ils sont peu disposés à reconnaître l’infaillibilité de la masse. Le contraire arrive dans les siècles d’égalité. À mesure que les citoyens deviennent plus égaux et plus semblables, le penchant de chacun à croire aveuglément un certain homme ou une certaine classe diminue. La disposition à en croire la masse augmente et c’est de plus en plus l’opinion qui mène le monde. Non seulement l’opinion commune est le seul guide qui reste à la raison individuelle chez les peuples démocratiques ; mais elle a, chez ces peuples, une puissance infiniment plus grande que chez nul autre. Dans les temps d’égalité, les hommes n’ont aucune foi les uns dans les autres, à cause de leur similitude ; mais cette même similitude leur donne une confiance presque illimitée dans le jugement du public. Car il ne leur paraît pas vraisemblable que tous ayant des lumières pareilles, la vérité ne se rencontre pas du côté du plus grand nombre. » Ainsi, la liberté d’opinion conquise et promulguée par la démocratie doit sans cesse se défendre contre le pouvoir et même, dit Tocqueville, contre le despotisme de l’Opinion que la démocratie engendre. L’état social qui émancipe l’individu des anciennes tutelles lui fournit des opinions toutes faites et le décharge ainsi de l’obligation de s’en former qui lui soient propres. L’esprit humain, qui a vaincu la Transcendance et la Tradition, s’enchaîne ou risque de s’enchaîner étroitement aux volontés générales du grand nombre. Tocqueville ne se résigne pas à cette situation. Il aime trop la liberté pour préférer le pouvoir de tous au pouvoir d’un seul : « Quand je sens la main du pouvoir qui s’appesantit sur mon front, il m’importe peu de savoir qui m’opprime et je ne suis pas mieux disposé à passer ma tête dans le joug parce qu’un million de bras me le présentent. » On retrouve la même mise en garde, un siècle après Tocqueville, chez George Orwell, l’auteur de 1984 et de La Ferme des animaux : « Le remplacement d’une orthodoxie par une autre n’est pas nécessairement un progrès. Le véritable ennemi, c’est l’esprit réduit à l’état de gramophone et cela reste vrai que l’on soit d’accord ou non avec le disque qui passe à un certain moment. »

Mais le disque du politiquement correct ne fait pas entendre n’importe quelle chanson. Il met en musique le serment arraché à l’Occident par les grands traumatismes du XXe siècle : Plus jamais ça ! Plus jamais l’exclusion, la discrimination, la stigmatisation, le mépris de l’autre, le racisme. Et c’est pour ne pas tomber dans ces abominables écueils, pour ne pas faire sortir le génie de l’intolérance de la bouteille, que nous choisissons de passer certains faits sous silence, d’en minimiser la portée ou d’y voir une réponse au racisme de la société française. Nous ne venons pas au politiquement correct par contagion mimétique, par obéissance passive au discours dominant, mais par crainte du politiquement abject. Cette crainte est légitime. Cette crainte est honorable. Cette crainte est salutaire. Il ne faut jamais oublier que les dreyfusards étaient minoritaires dans la France de la fin du XIXe siècle. Qui nous dit que leur victoire est définitive ? Qui nous dit que, dans un contexte de crise économique, de désindustrialisation massive, de chômage chronique, de circulation affolante des marchandises, des capitaux et des personnes, les héritiers du dreyfusisme ne seront pas violemment balayés ? Qui nous dit que, faute de pouvoir agir sur les processus en cours, la majorité ne trouvera pas, dans la désignation de boucs émissaires, un exutoire à son angoisse et un moyen de refaire l’unité du corps social ? Non, nous ne sommes pas à l’abri d’une rechute. La cohésion peut à nouveau reposer sur le pire. Le sentiment d’être ensemble et de former, non pas un triste agrégat sans âme mais une communauté vivante, peut se reconstituer face à un Autre érigé en ennemi et accablé de toutes les tares. Bref, la vigilance s’impose car, selon la grande maxime brechtienne, « le ventre est encore fécond d’où est sortie la bête immonde ».

Mais la vigilance se contredit elle-même lorsqu’elle incite à l’aveuglement volontaire. Si nous voulons penser la crise du vivre-ensemble, et penser tout court, il nous faut desserrer l’étau de cette alternative fatale entre le déni et l’infamie, entre l’idéologie aveuglante et l’idéologie malfaisante, entre le politiquement correct et le politiquement abject. Lévi-Strauss, on l’a vu, peut nous y aider. « Le racisme est une doctrine qui prétend voir dans les caractères intellectuels et moraux attribués à un ensemble d’individus l’effet nécessaire d’un commun patrimoine génétique. On ne saurait ranger sous la même rubrique ou imputer automatiquement au même préjugé, l’attitude d’individus ou de groupes que leur fidélité à certaines valeurs rend totalement ou partiellement insensibles à d’autres valeurs. » La distinction est capitale et la disculpation salutaire parce que, comme le dit encore Lévi-Strauss, « en banalisant la notion de racisme, en l’appliquant à tort et à travers, on la vide de son contenu et on risque d’aboutir au résultat inverse à celui que l’on cherche ».

Pour autant, nous ne pouvons pas en rester à cette défense et illustration de la civilisation française. Nos propres passions, nos valeurs les plus chères, en effet, sont à l’œuvre dans l’inquiétante situation actuelle. Le malaise dans notre civilisation procède aussi de cette civilisation. C’est ce que je vais tâcher de montrer maintenant.

Les Grecs, qui sont bien plus nos ancêtres que les Gaulois, avaient un mot pour désigner ce que Kant appelle la « restriction de l’estime de soi-même ». Ce mot, c’est aidos. Aidos signifie « réserve » ou « pudeur ». Aristote disait que l’enfant, qui n’est pas spontanément logique, peut accéder au logos car il est, fort opportunément, doué d’aidos. « L’aidos, nous apprend Solange Vergnières, grande spécialiste de la pensée antique, n’est pas au sens strict une vertu (qui suppose un choix délibéré) mais une affection naturelle, intermédiaire entre la timidité et l’impudence qui sied aux enfants ou aux adolescents parce qu’elle manifeste leur noblesse ou leur humanité. L’enfant qui a le sens de la pudeur n’est pas seulement l’esclave de ses convoitises et de ses pères, il se situe dans l’orbe de la société des hommes, il est soucieux de l’image visible qu’il donne de lui-même, et c’est pourquoi il écoute ce qu’on lui dit. »

On trouve un équivalent religieux de l’aidos dans la pensée juive de l’étude. « Sans crainte, point de sagesse », disent les sages. Un grand talmudiste du début du XIXe siècle, Rabbi Haïm de Volozine, exhumé par Emmanuel Levinas, ajoute ce commentaire merveilleux : « L’écriture compare la Torah aux produits de la récolte, et la crainte de Dieu à une grange dans laquelle ces produits sont entassés et conservés. La crainte de Dieu est la grange dans laquelle la sagesse de la Torah se conserve. Si on ne prend pas soin au préalable de préparer la grange de la crainte, l’abondante moisson de la Torah gît à même le sol, exposée aux piétinements du bœuf et de l’âne et s’abîme. »

La modernité, qui se définit elle-même comme l’âge de l’audace − « Sapere aude, aie le courage de te servir de ton propre entendement », dit Kant − donne cependant une place à cette crainte ou, du moins, à son équivalent laïque sous la forme du respect de la culture. On aborde les œuvres de notre patrimoine avec timidité. Ces œuvres en imposent. Nos maîtres, nos pères, nos prédécesseurs la désignent à notre ferveur et nous leur faisons confiance. Qu’est-ce qu’un classique, en effet ? C’est un livre dont l’aura ne naît pas de la lecture mais la précède. Nous le lisons avec le sentiment que ce n’est pas nous qui le jugeons mais lui qui nous juge. Nous nous inclinons avant de céder à notre inclination. Nous admirons avant de comprendre et nous comprenons parce que nous admirons. L’a priori, en l’occurrence, ne nous aveugle pas, il nous éclaire. Ainsi s’opère la transmission de la culture, ainsi découvre-t-on l’Iliade, Bérénice ou Billy Budd.

L’aidos n’a pas disparu. La crainte laïque existe encore. Mais cet aidos, cette crainte, ne vont plus de soi. Une partie importante du nouveau public scolaire est même totalement dépourvue d’aidos. Tous les témoignages de professeurs parus ces dernières années font état de cette singulière disparition. Aymeric Patricot écrit, dans Autoportrait d’un professeur en territoire difficile : « Trente enfants qui ne craignent pas l’autorité parce qu’ils ne savent tout simplement pas ce que c’est, trente enfants dont le plus grand plaisir est la provocation, l’agressivité, le chahut, trente enfants dont l’un des buts affichés est de se  » payer un prof  » c’est-à-dire de l’envoyer en arrêt-maladie (expression que j’ai entendue dans la bouche d’élèves parmi les plus souriants et les plus innocents, sans doute conscients de la cruauté de leur réflexe mais surpris eux-mêmes par la facilité de la chose et par son impunité). Comment voulez-vous les tenir lorsqu’ils bavardent en chœur et qu’ils refusent de répondre aux injonctions, même discrètes, autrement que par des formules aussi lapidaires que  » Lâche-moi !  » (pour les plus distinguées) ? » Je citerai aussi Tombeau pour le collège de Mara Goyet : « Parfois les cours ressemblent à des sortes d’orgies physiologiques. Manger, aller aux toilettes, prendre une sucette, aller à l’infirmerie, se balancer, être affalé sur sa chaise, renifler, tousser, bâiller, parfois péter, parler, parler, commenter :  » Tiens un avion « ,  » oh j’ai plus d’encre « ,  » on a français à 14 h « ,  » où j’ai mis mon crayon ? « . Sentir, toucher : le corps, ce grand oublié des classes sagement assises et silencieuses, revient au galop. Cette propension à mâcher, sucer, cracher, déglutir, parler est terriblement troublante à observer. »[1. Mara Goyet, Tombeau pour le collège, Flammarion – Aymeric Patricot, Autoportrait d’un professeur en territoire difficile, Gallimard]

L’aidos s’efface et le corps s’affiche, s’étale, s’esclaffe. Voilà ce que des professeurs abasourdis observent. Ils constatent également qu’ils sont irrémédiablement seuls. Certes, l’institution s’inquiète du comportement immaîtrisable de ce nouveau public scolaire, mais elle reste tétanisée. Pire, elle scie avec application la branche déjà tremblante sur laquelle elle est précairement assise. Ces jeunes dont elle ne sait que faire et sur lesquels elle n’a pas de prise, c’est elle qui, dans un grand élan démocratique, les a dispensés d’aidos, en les accueillant comme des « jeunes », c’est-à-dire comme sujets déjà constitués, comme des personnes de plein droit, des individus à part entière, et en choisissant de composer avec la culture de leur classe d’âge. Dans les siècles d’égalité, comme dit Tocqueville, règne le signe égal et ce règne est sans partage. L’équivalence a universellement raison de l’éminence. Tout en vient à être mis sur le même plan, au même niveau. La culture n’est plus verticale mais horizontale. Elle n’est plus la culture mais les cultures. Elle n’est plus constituée des grandes œuvres de l’humanité, mais désigne désormais tout ce qui est sans exclusive. Il y avait le loisir et les loisirs, l’art et le divertissement, la culture et le reste. Ces distinctions sont perçues comme discriminatoires, attentatoires à la diversité des goûts, des pratiques, des comportements et des âges par l’esprit démocratique de notre temps. Il n’a donc besoin de personne pour démanteler « la grange de la crainte ». C’est de son fait que l’abondante moisson de la culture gît à même le sol. C’est de son fait que l’opposition fondatrice de l’humanisme européen entre l’ignorance et le logos s’estompe et se dissout dans le tout-culturel.

Cet esprit post-humaniste se veut plus humain que l’humanisme. À la place de l’ancienne, douloureuse et sélective élévation de l’inculture vers la culture, il brandit l’idéal de la reconnaissance universelle. La reconnaissance est son maître-mot, sa valeur suprême : pour être reconnues, les différences sortent du placard, les « prides » s’affichent et prolifèrent. Nous sommes entrés, comme l’a écrit Philippe Muray, dans « l’âge du fier ».

Ne nous moquons pas trop vite cependant. La reconnaissance des identités sexuelles, ethniques et religieuses est un immense progrès sur la méconnaissance ou la disqualification. Sur ce point, le politiquement correct a raison : il faut faire sa place au multiculturalisme. Mais peut-être pas toute la place. Au nom du respect des minorités, les universités américaines ont entrepris de réviser le canon des auteurs classiques. Il s’agissait de casser le monopole culturel des DWEMS, les « Dead White European Males », les Européens mâles, blancs et morts. Proust, Tchekhov, Hegel, Platon, étaient accusés de renvoyer à ceux et à celles qui n’étaient ni blancs ni hommes, ni vieux ni sages, une image dépréciative d’eux-mêmes. Comme si Proust, Tchekhov, Hegel et Platon, mais aussi Hannah Arendt ou Virginia Woolf, étaient l’image de qui que ce soit, comme s’ils ne nous renvoyaient pas d’abord à nos limites, à notre finitude, comme si leur génie ne nous infligeait pas, quelle que soit notre origine ou notre identité, une salutaire blessure narcissique, comme si enfin (je cite ici Léo Strauss), « l’éducation libérale, qui consiste en un commerce permanent avec les plus grands esprits » n’était pas « un entraînement à la modestie la plus haute pour ne pas dire à l’humilité ».

Mais qui parle encore d’humilité ? La place que Strauss, lointain héritier d’Aristote, assigne à la modestie, est aujourd’hui occupée par la « self-esteem ». L’aidos, désormais, se soigne sur le divan du psy. Notre société démocratique ne pense plus l’intersubjectivité que dans l’idiome de la reconnaissance. Elle table sur la reconnaissance mutuelle et égalitaire pour venir à bout de la violence. Elle exacerbe ainsi le phénomène en croyant y remédier. Elle flatte les susceptibilités ombrageuses. Elle prend, dans la guerre des respects, et sans en avoir clairement conscience, le parti anti-kantien de combattre toute forme de « restriction de l’estime de soi-même ».

Je disais en introduction que le changement n’est plus ce que nous faisons mais ce qui nous arrive et que ce qui nous arrive de plus inquiétant, c’est la crise du vivre-ensemble. Et puis j’ai découvert peu à peu que nous sommes impliqués dans ce qui nous arrive. Nous ne le voulons pas. Nous le déplorons. Mais nous y mettons du nôtre. Je dirai donc pour conclure que la démocratie a d’autant plus de mal à faire face à la crise du vivre-ensemble que cette crise n’est pas seulement une catastrophe qui lui tombe dessus, mais qu’elle est aussi et simultanément le produit inexorable de son évolution.

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Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

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Le monde d’hier des Juifs de gauche

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Tony Dreyfus

Comme tous les vendredi après-midi, chez les Prasquier, on observe un rituel immuable. Richard, le mari, président du CRIF, de retour du bureau, s’installe confortablement dans son fauteuil, déplie Le Monde et commence à en faire la lecture pour Madame, qui s’affaire dans la cuisine aux préparatifs culinaires du shabbat. « Richard, tu m’as promis de ne pas regarder la page internationale ! Je ne veux pas que tu te fasses du mal à la rubrique Proche-orient ! » Mme Prasquier veut passer un shabbat tranquille, sans avoir à calmer son époux rendu régulièrement furieux par le traitement du conflit israélo-arabe dans le quotidien du soir. Pendant la semaine, au moment des infos, elle prend le pouvoir sur la zapette pour éviter le vingt heures de France 2, tout aussi mauvais pour les coronaires de Richard.

Ce dernier se rend d’autant plus volontiers aux objurgations de sa femme que les odeurs venues de la cuisine laissent entrevoir un succulent dîner de shabbat. Après un rapide coup d’œil au carnet du jour, pour vérifier que personne de connu n’était mort, Richard passe à la rubrique politique. « L’accord PS- EELV sème le trouble chez les socialistes parisiens » annonce Richard. Et il poursuit sa lecture à haute voix : « l’éviction des députés sortants Danièle Hoffman-Rispal, Serge Blisko et Tony Dreyfus de leurs circonscriptions à Paris, pour faire de la place aux Verts, notamment à Cécile Duflot dans le XXème arrondissement, est vivement contestée par les socialistes de la capitale. Le maire de Paris, Bertrand Delanoë, ne cache pas son profond mécontentement » En entendant cette nouvelle, Mme Prasquier passe brusquement de la cuisine au salon : « Richard, il faut que tu fasses quelque chose ! »
Richard, étonné : « Faire quoi pour quoi ? »

– Tu vas laisser le PS virer ses députés juifs de la prochaine Assemblée Nationale sans réagir ?
– Tiens, c’est vrai ça, je n’avais pas fait le rapprochement… Mais c’est quand même délicat d’accuser le PS de les virer parce qu’ils sont juifs…
Le téléphone sonne. Mme Prasquier décroche, et entame une conversation animée. Une fois celle-ci terminée, elle revient près de son mari : « C’était Suzanne Cohen, de la Wizo[1. La Wizo (Women international zionist organisation) est une organisation féminine juive qui a des sections dans de nombreux pays.],celle dont le mari est au Parti socialiste, elle dit la même chose que moi ! On ne peut pas laisser faire ça ! Il faut empêcher que les rares députés PS qui ne crachent pas tous les jours sur Israël soient remplacés par des supplétifs du Hamas déguisés en écolos ! »

Face à l’alliance de son épouse avec Suzanne Cohen, Richard ne peut qu’obtempérer…
En soupirant, il prend une feuille de papier et son Montblanc reçu en cadeau lors de sa récente visite aux amis du Comité central des juifs d’Allemagne et rédige le communiqué suivant [2. Devant le tollé suscité par ce premier communiqué, Richard Prasquier en a rédigé un second deux jours plus tard.].

La scène décrite plus haut est naturellement le fruit de mon imagination débridée, et tout rapport avec des faits s’étant véritablement déroulés ne saurait qu’être totalement fortuit.
Mais l’état d’esprit, dans la communauté juive de France structurée au sein du CRIF, n’est pas très loin des sentiments que je prête à Mme Prasquier et à Suzanne Cohen.
Cette prise de position publique du président du CRIF a suscité une levée de boucliers dans la presse, particulièrement de gauche, qui a vu là une immixtion intolérable d’un organisme communautaire dans la vie politique nationale. Blandine Grosjean, rédactrice en chef adjointe de Rue89 s’est montrée particulièrement choquée que l’on puisse chausser les lunettes « religieuses » pour analyser ce qui s’est passé entre les Verts et le PS. Souligner que les députés évincés sont d’origine juive est pour elle totalement hors-sujet, et Prasquier a eu tort de « craquer ».

Chère Blandine, vous qui habitez au cœur de Belleville[3. Oui, je suis un ami de longue date du compagnon de Blandine Grosjean. Mais qu’elle se rassure, je ne communiquerai son adresse ni au Betar, ni à la LDJ…], ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi « le peuple de gauche » de ce quartier n’était pas sans lien avec l’histoire des Juifs de Paris ? Qu’un certain Georges Perec remontait tous les jours la rue Vilin en sortant de l’école, jusqu’à ce que ses parents soient emmenés très loin, là-bas, vers l’Est ? Qu’a deux pas de là on trouvait l’horlogerie de M. Weber, arrivé en 1945 d’URSS, aujourd’hui fermée, a vu grandir ses deux fils, Henri, devenu député européen PS après être passé par les trotskistes de la LCR, et Uri, devenu secrétaire du kibboutz Yehiam en Haute-Galilée ? Que par conséquent, Mme Hoffman-Rispal, ci-devant vendeuse de « schmattes » sur les marchés, actuelle vice-présidente du groupe d’amitié parlementaire France-Israël, n’était pas totalement hors-sol en se faisant élire dans cette circonscription ? Savez-vous aussi, Blandine, que le Xème arrondissement, représenté au Palais-Bourbon par Tony Dreyfus, abrite les locaux de la Fédération des sociétés juives de France, familièrement appelée de son nom yiddish « Farband », la bibliothèque Medem et l’Arbeterring des héritiers du bundisme, et même l’antre des derniers juifs communistes, rue de Paradis ? Quant à Serge Blisko, fils d’immigrés juifs polonais de ce Paris populaire, sa fibre de gauche l’amena, après ses études de médecine à devenir médecin généraliste dans ce quartier ouvrier qu’était encore le XIIIème arrondissement des années soixante-dix…

Bien sûr, ce Paris-là n’existe plus, boboïsé par les prix de l’immobilier, ou ethnicisé par le dynamisme commercial asiatique. Les enfants et petits-enfants des immigrés ashkénazes, puis séfarades se sont déplacés vers les « beaux quartiers » à mesure qu’ils grimpaient dans l’échelle sociale. Ils ne votent peut-être plus à gauche, mais leurs souvenirs d’enfance les ramènent souvent vers Belleville, ou les cafés proches de la République, où l’on entendait, le dimanche, les gens s’engueuler en yiddish…

Résultat : la nouvelle sociologie électorale parisienne exige que l’on offre du Vert aux bobos, et que l’on donne congé aux dinosaures d’une époque révolue. C’est injuste, car aucun d’entre eux n’a démérité : ce sont d’exemplaires élus de terrain qui réalisent des scores impressionnants à chaque scrutin. Et, en plus, c’est bien triste.

Vote des étrangers : je suis désolé, mais Arno Klarsfeld a raison !

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J’ai beau fouiller dans ma mémoire, je n’ai pas le souvenir d’avoir dans le passé écrit une seule ligne un tant soit peu favorable à Arno Klarsfeld, sur Causeur ou ailleurs. Mais il y a un commencement à tout et je me vois bien obligé d’avouer que sa tribune publiée dans Le Monde daté d’hier est zéro virgule zéro défaut.

De quoi nous parle le tout nouveau président du conseil d’administration de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII) ? Eh bien d’un sujet délicat entre tous, directement de son ressort et méchamment d’actu, à savoir le droit de vote des étrangers. On ne sera pas surpris d’y lire que, comme le Président de la République qui l’a nommé à son poste actuel, Arno n’y est guère favorable.

Mais Arno va plus loin que Nicolas Sarkozy, qui se contente d’évoquer le risque de division des Français pour justifier sa volte-face sur la question. Il aborde le problème de front, avec un cran qui m’impose le respect. Un passage de son texte mériterait vraiment d’être lu et relu par tout ceux qui s’apprêtent à voter en faveur de cette fausse bonne idée au Sénat : « Si l’intégration était une réussite, il serait tentant de dire oui au droit de vote des étrangers, mais elle ne l’est pas encore. Une vague fondamentaliste traverse le monde musulman comme les violences ont pu traverser la France après la chute de la monarchie. Cette vague touche aussi par endroits le territoire français. Voulons-nous des listes fondamentalistes aux élections dans certaines municipalités ? »

Honnêtement je ne pense pas que François Hollande soit fou de joie à l’idée de voir le vote des étrangers remis en selle au Sénat, car c’est un cadeau empoisonné dont il se serait bien passé en ce début de campagne électorale. D’un autre côté, il ne peut guère exprimer ses réticences, sous peine d’être cloué au pilori par Libé, Médiapart, et autres arbitres des élégances humanistes.

Mais il est hélas plus dangereux de désespérer Demorand que de recadrer Eva Joly. Dommage, parce que là encore, il y avait des coups médiatiques à prendre, mais aussi, à terme, des voix populaires à gagner…

Plutôt l’instrumentalisation que l’inaction !

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Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Marc Cohen et Blandine Grosjean débattent de la récidive.

Chacun le sait, car c’est une règle d’or de l’idéologie dominante : il ne faut jamais légiférer sous le coup de l’émotion, fût-ce l’émotion légitime suscitée par un crime abominable. Je veux bien l’admettre. Mais si on ne réagit ni avant, ni après, on fait quoi ? On laisse faire. C’est ça la vraie bonne idée ? Dans les mêmes bonnes maisons bienpensantes, on nous serine aussi qu’il ne faut surtout pas que ce genre de drame abominable donne lieu à « récupération », à « instrumentalisation ». J’ai entendu Thomas Legrand le répéter pendant deux longues minutes dans son édito de France Inter du 22 novembre, délicatement intitulé « Récupération politique : le gouvernement récidive ». Là encore, j’entends bien. Mais si la politique ne s’intéresse pas à ce qui révulse l’ensemble des citoyens de ce pays, alors, à quoi sert-elle?

On nous dit même que toute cette agitation autour de l’assassinat sauvage d’Agnès, c’est beaucoup de bruit pour rien. Je caricature ? Hélas non ! À titre d’exemple, toujours sur Inter, voilà ce que disait ce même matin à 9h10 Ali Rebeihi, qui remplace cette semaine Pascale Clark: « En 2010, selon les statistiques, deux mineurs on tué un autre mineur. C’est trop bien sûr pour les familles des victimes, mais c’est peu en regard du nombre de mineurs qui se suicident ou meurent chaque année sur les routes. Mais pourquoi une telle surexposition de ce fait divers ? » Une rengaine qu’on peut retrouver en version Bac+ 5 sur le blog du sociologue Laurent Mucchielli, référence obligée de toute la gauche sociétale « Si l’on comprend bien l’émotion déclenchée par cette affaire, l’on voit mal quel problème de société il faudrait en déduire, ni quelle réforme pénale ou psychiatrique il serait urgent d’adopter s’agissant, redisons-le une dernière fois, d’une fréquence annuelle de cas comprise entre 0 et 1 par an à l’échelle de la France entière ». En clair : Agnès ? RAS !

N’en déplaise aux bonnes âmes de la presse ou de la sociologie, bien sûr qu’il fallait que les politiques se fassent entendre après cet assassinat, et bien sûr qu’à partir du moment où des ministres expriment autre chose que leur compassion obligatoire, qu’ils proposent des pistes de solutions pour éviter que se renouvelle une telle catastrophe judiciaire, ils prêtent le flanc à l’accusation d’instrumentalisation et même d’instrumentalisation « nauséabonde », comme l’a dit Benoît Hamon lors du point de presse du PS, fort mal à propos, à mon avis. Car accréditer l’idée qu’il ne faut rien dire ou rien faire, c’est aussi instrumentaliser : l’immobilisme est une opinion, et une ligne politique. C’est même la seule politique possible aux yeux d’une certaine gauche, celle de la Ligue des Droits de l’Homme, du Syndicat de la magistrature et autres Appels des Appels, pour qui toute préoccupation sécuritaire fait de facto le lit du totalitarisme.
Nombre d’électeurs de gauche auront, comme moi-même, observé avec soulagement que l’entourage proche de François Hollande a rompu avec de telles palinodies pseudo-humanitaires. Moscovici, Valls, Vallini, Filipetti ont tous refusé de polémiquer avec le gouvernement et se sont explicitement ralliés, au contraire, aux centres éducatifs fermés dont la direction actuelle du PS disait jusque-là pis que pendre. On pourra utilement, à cet effet, se reporter au calamiteux Livre Noir publié il y deux ans par Solferino intitulé La France en libertés surveillées . On y lira, par exemple, page 19 : « Nicolas Sarkozy a ainsi achevé la mutation d’une politique de sécurité publique vers une politique de surveillance des publics. Parallèlement, la construction d’une dichotomie stricte entre « victimes » et « criminels » ainsi que l’utilisation extrapolée et répétée de ces deux termes laissent à penser que, sous prétexte d’empathie légitime pour le malheur d’autrui, tous les moyens seraient utilisables pour exclure les criminels et prédire la réalisation de leur action délictueuse ». Apparemment ce genre de délire est désormais caduc, François Hollande ayant par bonheur renoué avec la bonne vieille tradition qui veut que la gauche ait vocation à défendre le faible contre le fort, donc aussi la victime contre le criminel, et sans guillemets puants, s’il vous plait.

Autant le drame du Chambon-sur-Lignon est terrifiant, autant ce début de consensus politique entre les deux candidats majeurs à la présidentielle signe un commencement de lueur d’espoir. Peut-être va-t-on enfin attaquer de concert et de front le problème de la récidive, et celle des violeurs en particulier. Et l’attaquer dans toute sa complexité. Que les meurtres ou les viols commis par des récidivistes ne constituent qu’une proportion très faible de l’ensemble des crimes n’est pas le problème. L’opinion a tendance à penser que ces crimes de récidive, contrairement aux autres, auraient pu être évités, au moins pour certains d’entre eux, par une autre politique judiciaire. Il faut lui répondre, et autrement que par un juge, un prof ou un psy qui hausse les épaules. Faut-il par exemple que, comme aux USA, les habitants d’un quartier soient informés de la présence dans leur quartier d’une personne condamnée dans le passé pour ce type d’agression? J’y suis a priori favorable, mais je ne demande qu’à entendre des arguments contraires. J’ai bien dit des arguments. Pas des fatwas droitdelhommistes hurlant à l’exclusion ou à la stigmatisation…

Le néant pour les nuls

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Slavoj Zizek. Photo : Hendrik Speck.

Après une suite de traités métaphysiques rédigés dans un anglais chatoyant, Zizek publie un livre écrit directement en français. Cette conversion linguistique aurait pu nous faire craindre le pire. Par chance, l’auteur revient avec tous ses défauts : les comparaisons à l’emporte-pièce, les développements inachevés, les transitions absconses, le goût des paradoxes poussé jusqu’à l’obsession. Il est normal qu’un penseur procède par paradoxes puisque la société ne cesse d’avaliser des platitudes. Prenez Hegel : que n’a-t-on pas dit sur son panlogisme ! Que n’a-t-on voulu voir en lui un penseur pré-fasciste ! Que tout ce qui est réel soit rationnel et que tout ce qui est rationnel soit réel, franchement, qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Est-ce que ce n’est pas pousser le bouchon un peu loin ? Et l’irrationnel, alors ? Et la contingence ?

Cessons d’opposer Hegel aux penseurs de la contingence comme si nous voulions construire des dissertations en trois parties. Sa philosophie est beaucoup plus vivante que tout ce que contient l’univers contingent des existentialistes. N’écoutez pas les professeurs : Hegel est le grand penseur de l’aléatoire et de la totalité impossible. Ce ratage de la complétude commence avec l’identité elle-même. Essayez donc de vous identifier à un adjectif : vous n’y arriverez pas. Enchaînez toutes les déterminations que vous voudrez (français, pacsé, de gauche, porté sur les brunes), et vous verrez qu’il manquera toujours quelque chose. Ne cherchez pas : ce manque, c’est vous.

Étant donnée la place du ratage dans la psychanalyse lacanienne (songeons à cette petite chose mal fichue qui s’appelle la sexualité humaine), on comprend l’intérêt de rapprocher Lacan de Hegel. Les identifier n’aurait aucun sens : il s’agit de penser avec.

Suivre Zizek dans ces méandres hégéliano-lacaniens est parfois difficile, mais jamais vain. Guidé par ces deux maîtres, le lecteur apprendra pourquoi, lorsqu’il veut quelque chose, il obtient le contraire (un conseil que les amoureux seront curieux de découvrir, et que Jean Monnet aurait dû écouter avant de vouloir construire l’Europe fédérale). Il s’apercevra qu’une expression comme « le néant néantise » n’est pas si abstraite, finalement. Il comprendra pourquoi le réel est déterminé par un trou vide, qui s’appelle une fiction, et pourquoi cette fiction détermine le réel. Ce faisant, il se débarrassera de ces positivistes professionnels que l’on appelle des journalistes et de toute cette cohorte d’experts qui prétendent parler au nom des faits. En prime, le lecteur comprendra l’essence du Witz, et, partant, de l’humour juif. J’ajouterai que, pour 28 euros, c’est une affaire.

Faut-il répondre aux provocations anticatholiques ?

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Photo : Kevin Jones.

Depuis le début de cette affaire, je garde présente cette phrase de Monseigneur André Vingt-Trois. Elle me semble exprimer en quelques mots mon sentiment et, je l’espère, la juste attitude :

« On peut dire sa blessure, mais cela ne peut pas devenir un argument de combat »

Oui, cela me blesse que l’Eglise soit la proie des provocations. Cela me blesse de voir hystériser notre religion, de voir notre foi emportée si loin de ce qu’elle est. Loin de la profondeur qui est la sienne, de la charité, de la sollicitude qui l’animent. Si loin du Christ. Si loin de cette recherche de la vérité de l’Homme et du monde, si loin de l’amour pour chacun, si loin de ce qu’elle est, pour la voir instrumentalisée dans une guerre de notoriété.

Cela me blesse de voir les catholiques dépenser temps, énergie et force de conviction pour répondre à des agressions et polémiquer entre eux. Cela me blesse de voir ma foi caricaturée par des artistes au propos sommaire, et par des organisations sectaires.

Mais les attaques actuelles me blessent moins que les ripostes. Les unes comme les autres défigurent tout autant ma foi, mais ceux qui s’en prévalent la trahissent encore davantage.

Je guéris bien vite des attaques. Instantanément, même. C’en est miraculeux. Elles ratent leur cible, elles s’agitent, mais elles ne disent rien de ma foi. Golgota Picnic, d’un anti-catholicisme cette fois revendiqué, est une pantalonnade de mauvaise facture bien impuissante à atteindre le « génie du christianisme ». Tout au plus cette pièce fournit-elle à quelques athées convaincus l’occasion de se congratuler dans un anticatholicisme bouffon. Et le Christ ? Oh, le Christ, sans même rappeler les Evangiles, je l’imagine mal affecté par ces gesticulations creuses.

Oui, quelqu’un a fait entrer la division. Et je ne parierais pas sur Castellucci, ni même sur Garcia. Je fais miennes, parce que c’est mon sentiment depuis l’origine, les analyses du Père Robert Culat et de Guillaume de Prémare. Si, toujours avec Monseigneur Vingt-Trois, il ne s’agit pas d’incriminer ceux qui suivent de bonne foi l’institut Civitas (notamment parce qu’ils n’ont pas trouvé d’autre mode d’action) il est manifeste que ce dernier poursuit un agenda politico-religieux. Cet agenda devrait inquiéter tout chrétien sincère, surtout lorsque l’on a connaissance des complaisances coupables du dirigeant de Civitas, Alain Escada, ancien dirigeant d’une revue dont la justice belge a jugé qu’ « il est avéré [qu’elle] a accueilli des articles pro-nazis » ou « en l’honneur d’antisémites notoires » (texte du jugement).

Civitas emploie ces pièces et une émotion facile à susciter pour se crédibiliser (ainsi que des Lefebvristes qui refusent toujours la pleine communion avec l’Eglise) et se poser en défenseur de la chrétienté voire du Christ. C’est la raison pour laquelle ils ont délibérément exhumé et mis en lumière des pièces ni rares ni originales, qui n’auraient pas franchi le cercle restreint des amateurs d’un certain théâtre contemporain – parmi la population déjà restreinte qui fréquente encore les théâtres.

Alors, il est blessant de se trouver pris en tenailles par ceux qui, d’un côté comme de l’autre, instrumentalisent la foi dans une recherche de notoriété. Ils sont animés des mêmes intentions et, dirais-je, des mêmes démons. Car, comme l’écrivait Fabrice Hadjad, dans La foi des démons :

« Les grandes guerres et les grands désastres procèdent de factions qui se dressent l’une contre l’autre et qui néanmoins se tressent l’une avec l’autre (…) Nous observons ainsi des bêtises antagonistes qui rivalisent, renchérissent, montent aux extrêmes, comme dirait Clausewitz, enfin s’engrènent l’une dans l’autre ainsi que les rouages d’une concasseuse gigantesque et supérieurement intelligente : elle enrôle de pauvres types et les broie de telle sorte qu’accusant toujours une moitié de l’étau, cela relance la moitié de derrière, et c’est reparti pour un tour ! Cette machine à concasser les hommes, le magistère récent l’appelle une « structure de péché ».
S’il n’en tenait qu’à moi, je ne réagirais pas. Puisque le scandale est là, pour sortir de cet engrenage trop connu et offrir à ceux qui ont à coeur de réagir une autre façon de le faire, il est proposé un geste et une veillée de prière le 8 décembre prochain.

Le diocèse de Paris – auquel s’est joint le diocèse de Versailles – propose, le soir de la première de Golgota Picnic, une veillée de prière à Notre-Dame de Paris au cours de laquelle sera proposée une vraie méditation du mystère du Golgotha, de la Passion du Christ.

Auparavant, les padres du Padreblog proposent une action symbolique : passer déposer dans la journée jusqu’à 19h, en silence, une fleur blanche devant le Théâtre du Rond-Point. Cette proposition permet à ceux qui le souhaitent de manifester sereinement et pacifiquement leur désapprobation, sans entrer dans une inutile confrontation. Les fleurs resteront, pour marquer notre présence et notre refus de l’affrontement. L’organisation de la veillée de prière à Notre-Dame permettra, pour sa part, de ne pas travestir la prière en accessoire de manifestation et de se réunir autour du coeur de la foi chrétienne.

Politique : on n’a encore rien vu

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Vendredi 25 novembre 2023. Tweet Info–Breaking news :

Chargé par la nouvelle Présidente, Aurélie Filippetti, de s’emparer du dossier brûlant de l’EMMA, le Premier Ministre et Secrétaire Général de la Coalition Progressiste Benjamin Lancar s’est attiré il y a quelques instants les foudres des 178 Députés du Front Réactionnaire lors de son allocution à la tribune de l’Assemblée Nationale, transmise en live sur TweetTV et dont voici la substance :

« (…) Mes chers collègues, dois-je vous le rappeler : c’est grâce au travail du Gouvernement Mamère en 2014, que les homosexuels se virent reconnaître le droit au mariage et à l’adoption. Puis, c’est en 2016, sous le gouvernement Delanoë que l’hypocrisie autour de la polygamie fut enfin levée par sa légalisation. Enfin, c’est en 2018, sous le second quinquennat de Nicolas Sarkozy et au terme du long combat du Secrétaire d’Etat aux Programmes Éducatifs Raphaël Enthoven, que la théorie du Genre fut reconnue officiellement par la France comme seul fondement de l’identité humaine. (…) Alors, oui, chers collègues, je le dis à la plupart d’entre vous qui ne remettez plus en cause ces avancées sociétales majeures : il est grand temps de lancer le grand débat sur l’Enfantement Masculin Médicalement Assisté (EMMA) afin de répondre aux attentes légitimes d’un nombre grandissant de nos concitoyens ; le groupe Facebook dédié à cette cause a rappelons-le, dépassé le million de membres, ce qui entraine automatiquement la possibilité d’un dépôt de loi. Nous devons nous montrer réalistes et responsables et faire en sorte, en votant cette loi, que notre pays puisse encore s’honorer de sa devise, héritée de ses origines françaises.(…) »

Il est à noter que les marchés ont immédiatement tweeté favorablement cette annonce, cotée AA+ par les agences de notations internationales.

N.B : Vous trouvez que j’y suis allé un peu fort ? Bon, j’avoue : Noël Mamère Premier Ministre, même de François Hollande, c’est un peu tiré par les cheveux !

Pas de mark pour Merkel

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Anegla Merkel visite une fonderie. Photo : Lawrence Berkeley National Laboratory.

Pourquoi diable l’Allemagne rigoureuse et exemplaire devrait-elle consentir à davantage d’efforts financiers pour sauver l’euro ?[1. De fait, le citoyen allemand et son gouvernement refusent catégoriquement de partager une partie du fardeau des nations dans l’œil du cyclone.] A y regarder de plus près, la situation n’est pas si simple et il est une vérité que les fourmis travailleuses allemandes peinent à admettre : c’est que les déboires européens leur ont jusque-là profité !

L’affaissement de l’euro provoqué par la crise des États périphériques a ainsi dopé les exportations de l’Allemagne, qui représentent le moteur principal de sa prospérité. Si d’aventure l’Allemagne quittait l’Union Européenne, la valeur de sa monnaie nationale retrouvée (le deutschemark) bondirait et ses exportations s’effondreraient, dégradant le niveau de vie de ses citoyens.

C’est dire si l’Allemagne est redevable à l’euro : ce pays de seulement 80 millions d’habitants paie bien ses salariés et se retrouve néanmoins second exportateur mondial ! Depuis l’avènement de l’euro, grâce à cette monnaie unique sous-évaluée (mais aussi à la qualité de leurs produits manufacturés), les Allemands ont plus que doublé leurs exportations- de 469 milliards d’Euros en 1999 à plus de mille milliards d’Euros en 2010- tandis que leur croissance économique tournait deux fois plus vite que la moyenne européenne sur la même période.

De surcroît, l’Allemagne a massivement exporté vers les nations hyper fragilisées de l’Union, qui souffrent d’une déchéance endémique de leur propre compétitivité et se retrouvent avec des importations allemandes moins chères que leurs propres produits nationaux ! Jouant sur tous les tableaux, nos voisins germains ont aussi accru leurs exportations vers le reste du monde par la grâce d’un euro affaibli parce que composé de nations comme la Grèce, le Portugal, l’Italie ou l’Espagne…

Aussi, à la différence de la Chine, l’Allemagne n’a nul besoin de manipuler sa devise pour rendre ses exportations attractives. Elle se contente d’assister à l’incendie qui ravage les PIIGS et d’en tirer bénéfice, ses entreprises se payant même le luxe d’afficher un sentiment de confiance en progression en ce mois de novembre, soit à l’acmé de la tourmente européenne.

Une étude fort intéressante et révélatrice de l’UBS conclut qu’une sortie de l’euro coûterait à l’Allemagne 20 à 25% de son P.I.B., c’est-à-dire entre 6 000 et 8 000 Euros à chacun de ses citoyens la première année puis 3 500 à 4 000 Euros les années suivantes ! La même étude indique que le citoyen allemand ne paierait au total que 1 000 Euros si l’Union Européenne devait ingérer la moitié des dettes de la Grèce, de l’Irlande et du Portugal…

En d’autres termes, les Allemands ont tout intérêt à rester dans un euro maintenu à son niveau actuel. Et, puisqu’ils y gagnent, ils feront en dernier ressort tout ce qu’il y a à faire pour maintenir des nations « faibles » au sein de la zone euro…

Conspirationnisme à la turque

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L’agence de notation Fitch Ratings vient d’abaisser la perspective de l’économie turque de « positive » à « stable ». Dans le même temps, la note de la Turquie reste inchangée (BB+).

Interrogé par des journalistes, Zafer Çağlayan, le ministre turc de l’économie n’a pas hésité à déclarer : « Pour comprendre cette décision, il suffit de regarder l’actionnariat de l’agence Fitch Ratings dont 60% du capital est détenu par des investisseurs français. »
Non, vous n’avez pas rêvé : un ministre turc, et pas des moindres, accuse carrément la France de mener une guerre économique sale contre son pays.

Mais le ministre n’en est pas à son coup d’essai anti-français. L’an dernier, alors qu’il présidait la chambre d’industrie d’Ankara, Zafer Çağlayan menaçait de faire le voyage jusqu’à Paris pour faire pression sur les parlementaires qui examinaient une loi pénalisant la négation du génocide arménien. Très remonté, il expliquait : « D’un côté, vous nous vendez 6 milliards de marchandises, utilisant la Turquie à votre avantage, de l’autre, vous interdisez la négation d’un génocide qui n’a pas eu lieu, alors que vous devriez nous baiser les mains ! ». Monté en grade, le fougueux quinquagénaire n’a rien perdu de sa fougue, qu’il met toujours au service du « french-bashing » (sport de combat dont on ignore la traduction en turc…).

Or, si on savait les relations franco-turques refroidies depuis l’accession au pouvoir de Nicolas Sarkozy, on ignorait qu’une guerre froide s’était instaurée antre Paris et Ankara… Les insinuations complotistes de M. Çağlayan, désignant une sorte de « lobby français » qui déstabiliserait la Turquie, illustrent aussi la fébrilité grandissante de l’AKP, le parti islamique au pouvoir.

Avec l’écroulement de sa politique étrangère – ni intégration européenne, ni leadership sur ses voisins arabo-musulmans – les performances de l’économie nationale demeurent le principal atout d’Erdogan et de son camp. Jusqu’à nouvel ordre ?

Lyon, préfecture de la Gironde

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Gérard Collomb, sénateur-maire socialiste de Lyon s’est fâché tout rouge, vendredi matin, au micro de la matinale de France Culture. Il n’a pas digéré que l’accord conclu entre le PS et EELV pour les prochaines législatives investisse son ennemi intime Philippe Meirieu, chef de file des Verts au Conseil régional, comme candidat commun dans la 1ère circonscription du Rhône.

En vertu de quoi Gérard Collomb a accusé les « Jacobins » de Solferino de pratiquer le « centralisme démocratique » cher au défunt Georges Marchais. Le brave Gégé n’a rien contre les écolos, à condition qu’ils soient des vrais « gones », comme les élus Gilles Buna à la Croix-Rousse ou Alain Giordano à La Duchère. Il faut dire qu’à la Région, ces fichus Verts n’arrêtent pas de lui faire des misères, comme voter contre les subventions à l’Opéra de Lyon, trop élitiste à leurs yeux.

Du coup, l’élu rhodanien brandit l’étendard de la révolte girondine, et soutiendra, dit-il, le candidat radical de gauche Thierry Braillard contre le chef de chœur du pédagogisme français. Comme dirait Guignol au zinc du Café du Soleil : « Tout le monde y peut pas être de Lyon, y en faut bien qui soyent d’ailleurs ! ».

Et aillent se faire élire ailleurs.

Alain Finkielkraut et la guerre des respects

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Ce n’est ni dans un reportage, ni dans une enquête sociologique, ni chez un philosophe contemporain que j’ai trouvé la description la plus précise, la plus concrète et la plus aiguë de la crise contemporaine du vivre-ensemble, mais au chapitre XIII du Léviathan, le livre fondateur publié par Thomas Hobbes en 1651 : « Les humains n’éprouvent aucun plaisir mais plutôt un grand déplaisir à demeurer en présence les uns les autres s’il n’y a pas de puissance capable de les tenir tous en respect. Car chacun cherche à s’assurer qu’il est évalué par son voisin au même prix qu’il s’évalue lui-même, et chaque fois qu’on le sous-estime, chacun s’efforce naturellement, dans la mesure où il ose, d’obtenir par la force que ses contempteurs admettent qu’il a une plus grande valeur. »

Telle est la grâce des auteurs classiques. Ils appartiennent à l’histoire des idées et, en même temps, ils lui échappent. Ils ne nous renseignent pas seulement sur ce qu’ont pensé nos ancêtres et nos précurseurs, ils jettent sur ce que nous sommes et sur ce qui nous arrive un éclairage infiniment précieux. Nous visitons le patrimoine, c’est-à-dire le musée des choses mortes et, soudain, c’est un pan de notre vie ou de notre monde qui surgit en pleine lumière.

En lisant Hobbes, donc, nous nous lisons. Une part importante de la violence contemporaine résulte du désir d’être respecté, du sentiment de ne pas l’être, de la colère suscitée par un regard de travers ou un regard tout court lorsqu’il fallait baisser les yeux pour manifester sa soumission. C’est le club de football qui a manqué de respect à un joueur en n’acceptant pas ses conditions financières. C’est le mec qui a manqué de respect à ma sœur. C’est le professeur qui a manqué de respect à l’élève en lui mettant une mauvaise note assortie d’une appréciation négative. « J’ai encore en mémoire, écrit Véronique Bouzou, professeur de français en zone dite « sensible », le visage d’un élève qui s’était avancé vers moi sa copie à la main, pour me demander sèchement :  » C’est quoi cette vieille note que vous m’avez mise ?  » ». Selon lui, la raison de sa mauvaise note ne faisait aucun doute : c’était de ma faute et pas de la sienne. J’ai réussi à lui faire reconnaître sa mauvaise foi quand il a relu à haute voix sa copie, totalement illisible. Mais je crains de plus en plus la réaction imprévisible des élèves qui prennent une mauvaise note pour un manque de respect et qui le font payer cher à leur prof. » La même conception du respect est à l’œuvre chez les jeunes qui se sentent bafoués et méprisés quand le bruit court que l’institution veut toucher aux vacances scolaires. Le 1er octobre, Le Figaro publiait un entrefilet ainsi libellé : « Une rumeur  » infondée et ubuesque « , selon le rectorat de Lille, sur la suppression d’un mois de vacances, a déclenché des manifestations de lycéens et des violences urbaines dans plusieurs villes du Nord du pays, à Lens et Béthune, Douai et Dunkerque et près de Paris. Une dizaine de voitures ont été retournées et endommagées, des vitres brisées autour du lycée professionnel Jean-Moulin, au Chesnay, dans les Yvelines. »[access capability= »lire_inedits »]

Hobbes a écrit le Léviathan dans une Europe ravagée par les guerres civiles. Il a vu à l’œuvre trois causes principales de conflit : la compétition, la défiance et la gloire. « La première pousse les hommes à attaquer pour le profit, la seconde pour la sécurité, la troisième pour la réputation. Dans le premier cas, les hommes utilisent la violence pour se rendre maîtres de la personne d’autres hommes, femmes, enfants et du bétail ; dans le second, pour les défendre ; dans le troisième, pour des détails, comme un mot, un sourire, une opinion différente et tout autre signe qui les sous-estime, soit directement dans leur personne, soit, par contrecoup dans leur parenté, leurs amis, leur nation, leur profession ou leur nom. » Confronté à ce déchaînement, Hobbes a pensé la politique comme un moyen de pacifier le vivre-ensemble. Le premier, il a imaginé de fonder l’État sur un contrat social, un covenant, une convention expresse ou tacite, un traité de non-agression. Pour le dire avec les mots de Renaud Camus, « chaque signataire virtuel renonce à quelque chose, à sa violence, à sa force, à son pouvoir et même à sa liberté ultime dans les grandes aussi bien que dans les petite choses, liberté de déranger, d’importuner, d’attenter à la liberté de tous les autres, afin d’avoir la paix et de poursuivre l’accomplissement pour chacun de tout ce qu’il peut être, de tout ce qu’il y a en lui de virtualité d’être. Et tous les autres, en retour de ce moins qu’il s’impose, − et que Renaud Camus appelle l’in-nocence, c’est-à-dire la non-nocence, le combat contre la nocence originelle − lui garantissent par un mouvement semblable et symétrique le plus que constitue, dans sa vie, leur propre renonciation à l’agression et à l’importunité, c’est-à-dire, sous les espèces de leur propre in-nocence, sa tranquillité, sa sécurité, son droit à réaliser sans nuire tout ce qu’il a en lui de capacité d’exister. La conviction étant évidemment que toutes les parties gagnent au change et que le plus qui échoit à tous est infiniment plus précieux que le moins dont tous se sont dépouillés. »

Ce pacte fondé sur le principe du moins pour le plus est un pacte de respect mutuel, mais au sens kantien du mot « respect ». Kant définit le respect comme « une maxime de restriction, par la dignité de l’humanité en une autre personne, de notre estime de nous-mêmes ». Face aux nombreux comportements toujours plus négligents et péremptoires qui empiètent sur la sphère d’autrui, face à ce qu’on range sous le nom générique d’« incivilités », on en appelle aujourd’hui avec insistance au « respect ». Et ce « on » inclut même Libération, le journal issu de l’esprit de 68, c’est-à-dire de l’insurrection contre les formes, de la levée des inhibitions, de l’idée que toute restriction du moi est une répression exercée à son encontre. En 68 et dans les années qui ont suivi, nous avons entrepris de libérer l’être du carcan du paraître et des automatismes vieillots de la respectabilité bourgeoise. C’était cela la libération qui a donné son nom au premier grand quotidien générationnel. Or, voici que ce même quotidien organise à Rennes (c’était en avril 2011), un grand forum national sur le thème « Respect, un nouveau contrat social » avec, en guise de programme, ces phrases bien senties : « Il faut être coupé des réalités pour ne pas voir que le lien social s’est étiolé, que nous ne savons plus dire bonjour, accepter l’autre dans sa différence et qu’à force de tolérer cette accumulation de petites indifférences, on se retrouve un jour avec une énorme masse d’incivilités qui débouche sur une société de plus en plus individualiste, violente dans laquelle l’avidité a tendance a supplanter la fraternité. » Ironie de l’histoire : les mêmes, qui avaient cru pouvoir remplacer les convenances par le « cool », constatent aujourd’hui que la spontanéité n’a pas répondu aux immenses espoirs placés en elle et que les ravages de l’irrespect laminent notre monde.

Ce diagnostic est irréfutable et le détour par Hobbes permet de le préciser, de l’approfondir. L’irrespect est d’autant plus ravageur qu’il n’est pas l’autre du respect mais un autre respect. Et toute la question est de savoir ce qui va l’emporter, du respect au sens défini par Kant de « restriction de l’estime de soi-même » ou du respect au sens dénoncé par Hobbes de « la volonté manifestée par chacun d’être évalué par son voisin au prix qu’il s’évalue lui-même ». Deux régimes, deux conceptions du respect se disputent notre vivre-ensemble – celui qu’on me doit l’emportant malheureusement sur celui que je dois à autrui.

Ce choc des respects est aussi un choc des civilisations. Virilité exacerbée et confinement des femmes d’un côté ; de l’autre, mœurs adoucies par la tradition française de la mixité heureuse, cet « undertone of respectful flirtacion between every man and woman in France » (cette « basse continue de flirt respectueux entre les hommes et les femmes en France ») dont s’enchantait Thorton Wilder cité par Claude Habib. Rares sont, il est vrai, les chercheurs en sciences sociales qui s’aventurent sur le terrain d’une ethnologie de la susceptibilité. Et ceux qui le font encourent aussitôt les foudres du politiquement correct.

Un mot sur cette expression. Qu’est-ce que le « politiquement correct » ? C’est le conformisme idéologique de notre temps. La démocratie, en effet, produit du conformisme. Elle est indissolublement le régime de la liberté d’opinion et le régime de l’Opinion. Tocqueville a, le premier, mis en lumière cette ambiguïté constitutive : « Lorsque les conditions sont inégales et les hommes dissemblables, il y a quelques individus très éclairés, très savants, très puissants par leur intelligence et une multitude très ignorante et fort bornée. Les gens qui vivent dans les temps d’aristocratie sont donc naturellement portés à prendre pour guide de leurs opinions la raison supérieure d’un homme ou d’une classe, tandis qu’ils sont peu disposés à reconnaître l’infaillibilité de la masse. Le contraire arrive dans les siècles d’égalité. À mesure que les citoyens deviennent plus égaux et plus semblables, le penchant de chacun à croire aveuglément un certain homme ou une certaine classe diminue. La disposition à en croire la masse augmente et c’est de plus en plus l’opinion qui mène le monde. Non seulement l’opinion commune est le seul guide qui reste à la raison individuelle chez les peuples démocratiques ; mais elle a, chez ces peuples, une puissance infiniment plus grande que chez nul autre. Dans les temps d’égalité, les hommes n’ont aucune foi les uns dans les autres, à cause de leur similitude ; mais cette même similitude leur donne une confiance presque illimitée dans le jugement du public. Car il ne leur paraît pas vraisemblable que tous ayant des lumières pareilles, la vérité ne se rencontre pas du côté du plus grand nombre. » Ainsi, la liberté d’opinion conquise et promulguée par la démocratie doit sans cesse se défendre contre le pouvoir et même, dit Tocqueville, contre le despotisme de l’Opinion que la démocratie engendre. L’état social qui émancipe l’individu des anciennes tutelles lui fournit des opinions toutes faites et le décharge ainsi de l’obligation de s’en former qui lui soient propres. L’esprit humain, qui a vaincu la Transcendance et la Tradition, s’enchaîne ou risque de s’enchaîner étroitement aux volontés générales du grand nombre. Tocqueville ne se résigne pas à cette situation. Il aime trop la liberté pour préférer le pouvoir de tous au pouvoir d’un seul : « Quand je sens la main du pouvoir qui s’appesantit sur mon front, il m’importe peu de savoir qui m’opprime et je ne suis pas mieux disposé à passer ma tête dans le joug parce qu’un million de bras me le présentent. » On retrouve la même mise en garde, un siècle après Tocqueville, chez George Orwell, l’auteur de 1984 et de La Ferme des animaux : « Le remplacement d’une orthodoxie par une autre n’est pas nécessairement un progrès. Le véritable ennemi, c’est l’esprit réduit à l’état de gramophone et cela reste vrai que l’on soit d’accord ou non avec le disque qui passe à un certain moment. »

Mais le disque du politiquement correct ne fait pas entendre n’importe quelle chanson. Il met en musique le serment arraché à l’Occident par les grands traumatismes du XXe siècle : Plus jamais ça ! Plus jamais l’exclusion, la discrimination, la stigmatisation, le mépris de l’autre, le racisme. Et c’est pour ne pas tomber dans ces abominables écueils, pour ne pas faire sortir le génie de l’intolérance de la bouteille, que nous choisissons de passer certains faits sous silence, d’en minimiser la portée ou d’y voir une réponse au racisme de la société française. Nous ne venons pas au politiquement correct par contagion mimétique, par obéissance passive au discours dominant, mais par crainte du politiquement abject. Cette crainte est légitime. Cette crainte est honorable. Cette crainte est salutaire. Il ne faut jamais oublier que les dreyfusards étaient minoritaires dans la France de la fin du XIXe siècle. Qui nous dit que leur victoire est définitive ? Qui nous dit que, dans un contexte de crise économique, de désindustrialisation massive, de chômage chronique, de circulation affolante des marchandises, des capitaux et des personnes, les héritiers du dreyfusisme ne seront pas violemment balayés ? Qui nous dit que, faute de pouvoir agir sur les processus en cours, la majorité ne trouvera pas, dans la désignation de boucs émissaires, un exutoire à son angoisse et un moyen de refaire l’unité du corps social ? Non, nous ne sommes pas à l’abri d’une rechute. La cohésion peut à nouveau reposer sur le pire. Le sentiment d’être ensemble et de former, non pas un triste agrégat sans âme mais une communauté vivante, peut se reconstituer face à un Autre érigé en ennemi et accablé de toutes les tares. Bref, la vigilance s’impose car, selon la grande maxime brechtienne, « le ventre est encore fécond d’où est sortie la bête immonde ».

Mais la vigilance se contredit elle-même lorsqu’elle incite à l’aveuglement volontaire. Si nous voulons penser la crise du vivre-ensemble, et penser tout court, il nous faut desserrer l’étau de cette alternative fatale entre le déni et l’infamie, entre l’idéologie aveuglante et l’idéologie malfaisante, entre le politiquement correct et le politiquement abject. Lévi-Strauss, on l’a vu, peut nous y aider. « Le racisme est une doctrine qui prétend voir dans les caractères intellectuels et moraux attribués à un ensemble d’individus l’effet nécessaire d’un commun patrimoine génétique. On ne saurait ranger sous la même rubrique ou imputer automatiquement au même préjugé, l’attitude d’individus ou de groupes que leur fidélité à certaines valeurs rend totalement ou partiellement insensibles à d’autres valeurs. » La distinction est capitale et la disculpation salutaire parce que, comme le dit encore Lévi-Strauss, « en banalisant la notion de racisme, en l’appliquant à tort et à travers, on la vide de son contenu et on risque d’aboutir au résultat inverse à celui que l’on cherche ».

Pour autant, nous ne pouvons pas en rester à cette défense et illustration de la civilisation française. Nos propres passions, nos valeurs les plus chères, en effet, sont à l’œuvre dans l’inquiétante situation actuelle. Le malaise dans notre civilisation procède aussi de cette civilisation. C’est ce que je vais tâcher de montrer maintenant.

Les Grecs, qui sont bien plus nos ancêtres que les Gaulois, avaient un mot pour désigner ce que Kant appelle la « restriction de l’estime de soi-même ». Ce mot, c’est aidos. Aidos signifie « réserve » ou « pudeur ». Aristote disait que l’enfant, qui n’est pas spontanément logique, peut accéder au logos car il est, fort opportunément, doué d’aidos. « L’aidos, nous apprend Solange Vergnières, grande spécialiste de la pensée antique, n’est pas au sens strict une vertu (qui suppose un choix délibéré) mais une affection naturelle, intermédiaire entre la timidité et l’impudence qui sied aux enfants ou aux adolescents parce qu’elle manifeste leur noblesse ou leur humanité. L’enfant qui a le sens de la pudeur n’est pas seulement l’esclave de ses convoitises et de ses pères, il se situe dans l’orbe de la société des hommes, il est soucieux de l’image visible qu’il donne de lui-même, et c’est pourquoi il écoute ce qu’on lui dit. »

On trouve un équivalent religieux de l’aidos dans la pensée juive de l’étude. « Sans crainte, point de sagesse », disent les sages. Un grand talmudiste du début du XIXe siècle, Rabbi Haïm de Volozine, exhumé par Emmanuel Levinas, ajoute ce commentaire merveilleux : « L’écriture compare la Torah aux produits de la récolte, et la crainte de Dieu à une grange dans laquelle ces produits sont entassés et conservés. La crainte de Dieu est la grange dans laquelle la sagesse de la Torah se conserve. Si on ne prend pas soin au préalable de préparer la grange de la crainte, l’abondante moisson de la Torah gît à même le sol, exposée aux piétinements du bœuf et de l’âne et s’abîme. »

La modernité, qui se définit elle-même comme l’âge de l’audace − « Sapere aude, aie le courage de te servir de ton propre entendement », dit Kant − donne cependant une place à cette crainte ou, du moins, à son équivalent laïque sous la forme du respect de la culture. On aborde les œuvres de notre patrimoine avec timidité. Ces œuvres en imposent. Nos maîtres, nos pères, nos prédécesseurs la désignent à notre ferveur et nous leur faisons confiance. Qu’est-ce qu’un classique, en effet ? C’est un livre dont l’aura ne naît pas de la lecture mais la précède. Nous le lisons avec le sentiment que ce n’est pas nous qui le jugeons mais lui qui nous juge. Nous nous inclinons avant de céder à notre inclination. Nous admirons avant de comprendre et nous comprenons parce que nous admirons. L’a priori, en l’occurrence, ne nous aveugle pas, il nous éclaire. Ainsi s’opère la transmission de la culture, ainsi découvre-t-on l’Iliade, Bérénice ou Billy Budd.

L’aidos n’a pas disparu. La crainte laïque existe encore. Mais cet aidos, cette crainte, ne vont plus de soi. Une partie importante du nouveau public scolaire est même totalement dépourvue d’aidos. Tous les témoignages de professeurs parus ces dernières années font état de cette singulière disparition. Aymeric Patricot écrit, dans Autoportrait d’un professeur en territoire difficile : « Trente enfants qui ne craignent pas l’autorité parce qu’ils ne savent tout simplement pas ce que c’est, trente enfants dont le plus grand plaisir est la provocation, l’agressivité, le chahut, trente enfants dont l’un des buts affichés est de se  » payer un prof  » c’est-à-dire de l’envoyer en arrêt-maladie (expression que j’ai entendue dans la bouche d’élèves parmi les plus souriants et les plus innocents, sans doute conscients de la cruauté de leur réflexe mais surpris eux-mêmes par la facilité de la chose et par son impunité). Comment voulez-vous les tenir lorsqu’ils bavardent en chœur et qu’ils refusent de répondre aux injonctions, même discrètes, autrement que par des formules aussi lapidaires que  » Lâche-moi !  » (pour les plus distinguées) ? » Je citerai aussi Tombeau pour le collège de Mara Goyet : « Parfois les cours ressemblent à des sortes d’orgies physiologiques. Manger, aller aux toilettes, prendre une sucette, aller à l’infirmerie, se balancer, être affalé sur sa chaise, renifler, tousser, bâiller, parfois péter, parler, parler, commenter :  » Tiens un avion « ,  » oh j’ai plus d’encre « ,  » on a français à 14 h « ,  » où j’ai mis mon crayon ? « . Sentir, toucher : le corps, ce grand oublié des classes sagement assises et silencieuses, revient au galop. Cette propension à mâcher, sucer, cracher, déglutir, parler est terriblement troublante à observer. »[1. Mara Goyet, Tombeau pour le collège, Flammarion – Aymeric Patricot, Autoportrait d’un professeur en territoire difficile, Gallimard]

L’aidos s’efface et le corps s’affiche, s’étale, s’esclaffe. Voilà ce que des professeurs abasourdis observent. Ils constatent également qu’ils sont irrémédiablement seuls. Certes, l’institution s’inquiète du comportement immaîtrisable de ce nouveau public scolaire, mais elle reste tétanisée. Pire, elle scie avec application la branche déjà tremblante sur laquelle elle est précairement assise. Ces jeunes dont elle ne sait que faire et sur lesquels elle n’a pas de prise, c’est elle qui, dans un grand élan démocratique, les a dispensés d’aidos, en les accueillant comme des « jeunes », c’est-à-dire comme sujets déjà constitués, comme des personnes de plein droit, des individus à part entière, et en choisissant de composer avec la culture de leur classe d’âge. Dans les siècles d’égalité, comme dit Tocqueville, règne le signe égal et ce règne est sans partage. L’équivalence a universellement raison de l’éminence. Tout en vient à être mis sur le même plan, au même niveau. La culture n’est plus verticale mais horizontale. Elle n’est plus la culture mais les cultures. Elle n’est plus constituée des grandes œuvres de l’humanité, mais désigne désormais tout ce qui est sans exclusive. Il y avait le loisir et les loisirs, l’art et le divertissement, la culture et le reste. Ces distinctions sont perçues comme discriminatoires, attentatoires à la diversité des goûts, des pratiques, des comportements et des âges par l’esprit démocratique de notre temps. Il n’a donc besoin de personne pour démanteler « la grange de la crainte ». C’est de son fait que l’abondante moisson de la culture gît à même le sol. C’est de son fait que l’opposition fondatrice de l’humanisme européen entre l’ignorance et le logos s’estompe et se dissout dans le tout-culturel.

Cet esprit post-humaniste se veut plus humain que l’humanisme. À la place de l’ancienne, douloureuse et sélective élévation de l’inculture vers la culture, il brandit l’idéal de la reconnaissance universelle. La reconnaissance est son maître-mot, sa valeur suprême : pour être reconnues, les différences sortent du placard, les « prides » s’affichent et prolifèrent. Nous sommes entrés, comme l’a écrit Philippe Muray, dans « l’âge du fier ».

Ne nous moquons pas trop vite cependant. La reconnaissance des identités sexuelles, ethniques et religieuses est un immense progrès sur la méconnaissance ou la disqualification. Sur ce point, le politiquement correct a raison : il faut faire sa place au multiculturalisme. Mais peut-être pas toute la place. Au nom du respect des minorités, les universités américaines ont entrepris de réviser le canon des auteurs classiques. Il s’agissait de casser le monopole culturel des DWEMS, les « Dead White European Males », les Européens mâles, blancs et morts. Proust, Tchekhov, Hegel, Platon, étaient accusés de renvoyer à ceux et à celles qui n’étaient ni blancs ni hommes, ni vieux ni sages, une image dépréciative d’eux-mêmes. Comme si Proust, Tchekhov, Hegel et Platon, mais aussi Hannah Arendt ou Virginia Woolf, étaient l’image de qui que ce soit, comme s’ils ne nous renvoyaient pas d’abord à nos limites, à notre finitude, comme si leur génie ne nous infligeait pas, quelle que soit notre origine ou notre identité, une salutaire blessure narcissique, comme si enfin (je cite ici Léo Strauss), « l’éducation libérale, qui consiste en un commerce permanent avec les plus grands esprits » n’était pas « un entraînement à la modestie la plus haute pour ne pas dire à l’humilité ».

Mais qui parle encore d’humilité ? La place que Strauss, lointain héritier d’Aristote, assigne à la modestie, est aujourd’hui occupée par la « self-esteem ». L’aidos, désormais, se soigne sur le divan du psy. Notre société démocratique ne pense plus l’intersubjectivité que dans l’idiome de la reconnaissance. Elle table sur la reconnaissance mutuelle et égalitaire pour venir à bout de la violence. Elle exacerbe ainsi le phénomène en croyant y remédier. Elle flatte les susceptibilités ombrageuses. Elle prend, dans la guerre des respects, et sans en avoir clairement conscience, le parti anti-kantien de combattre toute forme de « restriction de l’estime de soi-même ».

Je disais en introduction que le changement n’est plus ce que nous faisons mais ce qui nous arrive et que ce qui nous arrive de plus inquiétant, c’est la crise du vivre-ensemble. Et puis j’ai découvert peu à peu que nous sommes impliqués dans ce qui nous arrive. Nous ne le voulons pas. Nous le déplorons. Mais nous y mettons du nôtre. Je dirai donc pour conclure que la démocratie a d’autant plus de mal à faire face à la crise du vivre-ensemble que cette crise n’est pas seulement une catastrophe qui lui tombe dessus, mais qu’elle est aussi et simultanément le produit inexorable de son évolution.

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Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

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Le monde d’hier des Juifs de gauche

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Tony Dreyfus

Comme tous les vendredi après-midi, chez les Prasquier, on observe un rituel immuable. Richard, le mari, président du CRIF, de retour du bureau, s’installe confortablement dans son fauteuil, déplie Le Monde et commence à en faire la lecture pour Madame, qui s’affaire dans la cuisine aux préparatifs culinaires du shabbat. « Richard, tu m’as promis de ne pas regarder la page internationale ! Je ne veux pas que tu te fasses du mal à la rubrique Proche-orient ! » Mme Prasquier veut passer un shabbat tranquille, sans avoir à calmer son époux rendu régulièrement furieux par le traitement du conflit israélo-arabe dans le quotidien du soir. Pendant la semaine, au moment des infos, elle prend le pouvoir sur la zapette pour éviter le vingt heures de France 2, tout aussi mauvais pour les coronaires de Richard.

Ce dernier se rend d’autant plus volontiers aux objurgations de sa femme que les odeurs venues de la cuisine laissent entrevoir un succulent dîner de shabbat. Après un rapide coup d’œil au carnet du jour, pour vérifier que personne de connu n’était mort, Richard passe à la rubrique politique. « L’accord PS- EELV sème le trouble chez les socialistes parisiens » annonce Richard. Et il poursuit sa lecture à haute voix : « l’éviction des députés sortants Danièle Hoffman-Rispal, Serge Blisko et Tony Dreyfus de leurs circonscriptions à Paris, pour faire de la place aux Verts, notamment à Cécile Duflot dans le XXème arrondissement, est vivement contestée par les socialistes de la capitale. Le maire de Paris, Bertrand Delanoë, ne cache pas son profond mécontentement » En entendant cette nouvelle, Mme Prasquier passe brusquement de la cuisine au salon : « Richard, il faut que tu fasses quelque chose ! »
Richard, étonné : « Faire quoi pour quoi ? »

– Tu vas laisser le PS virer ses députés juifs de la prochaine Assemblée Nationale sans réagir ?
– Tiens, c’est vrai ça, je n’avais pas fait le rapprochement… Mais c’est quand même délicat d’accuser le PS de les virer parce qu’ils sont juifs…
Le téléphone sonne. Mme Prasquier décroche, et entame une conversation animée. Une fois celle-ci terminée, elle revient près de son mari : « C’était Suzanne Cohen, de la Wizo[1. La Wizo (Women international zionist organisation) est une organisation féminine juive qui a des sections dans de nombreux pays.],celle dont le mari est au Parti socialiste, elle dit la même chose que moi ! On ne peut pas laisser faire ça ! Il faut empêcher que les rares députés PS qui ne crachent pas tous les jours sur Israël soient remplacés par des supplétifs du Hamas déguisés en écolos ! »

Face à l’alliance de son épouse avec Suzanne Cohen, Richard ne peut qu’obtempérer…
En soupirant, il prend une feuille de papier et son Montblanc reçu en cadeau lors de sa récente visite aux amis du Comité central des juifs d’Allemagne et rédige le communiqué suivant [2. Devant le tollé suscité par ce premier communiqué, Richard Prasquier en a rédigé un second deux jours plus tard.].

La scène décrite plus haut est naturellement le fruit de mon imagination débridée, et tout rapport avec des faits s’étant véritablement déroulés ne saurait qu’être totalement fortuit.
Mais l’état d’esprit, dans la communauté juive de France structurée au sein du CRIF, n’est pas très loin des sentiments que je prête à Mme Prasquier et à Suzanne Cohen.
Cette prise de position publique du président du CRIF a suscité une levée de boucliers dans la presse, particulièrement de gauche, qui a vu là une immixtion intolérable d’un organisme communautaire dans la vie politique nationale. Blandine Grosjean, rédactrice en chef adjointe de Rue89 s’est montrée particulièrement choquée que l’on puisse chausser les lunettes « religieuses » pour analyser ce qui s’est passé entre les Verts et le PS. Souligner que les députés évincés sont d’origine juive est pour elle totalement hors-sujet, et Prasquier a eu tort de « craquer ».

Chère Blandine, vous qui habitez au cœur de Belleville[3. Oui, je suis un ami de longue date du compagnon de Blandine Grosjean. Mais qu’elle se rassure, je ne communiquerai son adresse ni au Betar, ni à la LDJ…], ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi « le peuple de gauche » de ce quartier n’était pas sans lien avec l’histoire des Juifs de Paris ? Qu’un certain Georges Perec remontait tous les jours la rue Vilin en sortant de l’école, jusqu’à ce que ses parents soient emmenés très loin, là-bas, vers l’Est ? Qu’a deux pas de là on trouvait l’horlogerie de M. Weber, arrivé en 1945 d’URSS, aujourd’hui fermée, a vu grandir ses deux fils, Henri, devenu député européen PS après être passé par les trotskistes de la LCR, et Uri, devenu secrétaire du kibboutz Yehiam en Haute-Galilée ? Que par conséquent, Mme Hoffman-Rispal, ci-devant vendeuse de « schmattes » sur les marchés, actuelle vice-présidente du groupe d’amitié parlementaire France-Israël, n’était pas totalement hors-sol en se faisant élire dans cette circonscription ? Savez-vous aussi, Blandine, que le Xème arrondissement, représenté au Palais-Bourbon par Tony Dreyfus, abrite les locaux de la Fédération des sociétés juives de France, familièrement appelée de son nom yiddish « Farband », la bibliothèque Medem et l’Arbeterring des héritiers du bundisme, et même l’antre des derniers juifs communistes, rue de Paradis ? Quant à Serge Blisko, fils d’immigrés juifs polonais de ce Paris populaire, sa fibre de gauche l’amena, après ses études de médecine à devenir médecin généraliste dans ce quartier ouvrier qu’était encore le XIIIème arrondissement des années soixante-dix…

Bien sûr, ce Paris-là n’existe plus, boboïsé par les prix de l’immobilier, ou ethnicisé par le dynamisme commercial asiatique. Les enfants et petits-enfants des immigrés ashkénazes, puis séfarades se sont déplacés vers les « beaux quartiers » à mesure qu’ils grimpaient dans l’échelle sociale. Ils ne votent peut-être plus à gauche, mais leurs souvenirs d’enfance les ramènent souvent vers Belleville, ou les cafés proches de la République, où l’on entendait, le dimanche, les gens s’engueuler en yiddish…

Résultat : la nouvelle sociologie électorale parisienne exige que l’on offre du Vert aux bobos, et que l’on donne congé aux dinosaures d’une époque révolue. C’est injuste, car aucun d’entre eux n’a démérité : ce sont d’exemplaires élus de terrain qui réalisent des scores impressionnants à chaque scrutin. Et, en plus, c’est bien triste.

Vote des étrangers : je suis désolé, mais Arno Klarsfeld a raison !

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J’ai beau fouiller dans ma mémoire, je n’ai pas le souvenir d’avoir dans le passé écrit une seule ligne un tant soit peu favorable à Arno Klarsfeld, sur Causeur ou ailleurs. Mais il y a un commencement à tout et je me vois bien obligé d’avouer que sa tribune publiée dans Le Monde daté d’hier est zéro virgule zéro défaut.

De quoi nous parle le tout nouveau président du conseil d’administration de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII) ? Eh bien d’un sujet délicat entre tous, directement de son ressort et méchamment d’actu, à savoir le droit de vote des étrangers. On ne sera pas surpris d’y lire que, comme le Président de la République qui l’a nommé à son poste actuel, Arno n’y est guère favorable.

Mais Arno va plus loin que Nicolas Sarkozy, qui se contente d’évoquer le risque de division des Français pour justifier sa volte-face sur la question. Il aborde le problème de front, avec un cran qui m’impose le respect. Un passage de son texte mériterait vraiment d’être lu et relu par tout ceux qui s’apprêtent à voter en faveur de cette fausse bonne idée au Sénat : « Si l’intégration était une réussite, il serait tentant de dire oui au droit de vote des étrangers, mais elle ne l’est pas encore. Une vague fondamentaliste traverse le monde musulman comme les violences ont pu traverser la France après la chute de la monarchie. Cette vague touche aussi par endroits le territoire français. Voulons-nous des listes fondamentalistes aux élections dans certaines municipalités ? »

Honnêtement je ne pense pas que François Hollande soit fou de joie à l’idée de voir le vote des étrangers remis en selle au Sénat, car c’est un cadeau empoisonné dont il se serait bien passé en ce début de campagne électorale. D’un autre côté, il ne peut guère exprimer ses réticences, sous peine d’être cloué au pilori par Libé, Médiapart, et autres arbitres des élégances humanistes.

Mais il est hélas plus dangereux de désespérer Demorand que de recadrer Eva Joly. Dommage, parce que là encore, il y avait des coups médiatiques à prendre, mais aussi, à terme, des voix populaires à gagner…

Plutôt l’instrumentalisation que l’inaction !

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Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Marc Cohen et Blandine Grosjean débattent de la récidive.

Chacun le sait, car c’est une règle d’or de l’idéologie dominante : il ne faut jamais légiférer sous le coup de l’émotion, fût-ce l’émotion légitime suscitée par un crime abominable. Je veux bien l’admettre. Mais si on ne réagit ni avant, ni après, on fait quoi ? On laisse faire. C’est ça la vraie bonne idée ? Dans les mêmes bonnes maisons bienpensantes, on nous serine aussi qu’il ne faut surtout pas que ce genre de drame abominable donne lieu à « récupération », à « instrumentalisation ». J’ai entendu Thomas Legrand le répéter pendant deux longues minutes dans son édito de France Inter du 22 novembre, délicatement intitulé « Récupération politique : le gouvernement récidive ». Là encore, j’entends bien. Mais si la politique ne s’intéresse pas à ce qui révulse l’ensemble des citoyens de ce pays, alors, à quoi sert-elle?

On nous dit même que toute cette agitation autour de l’assassinat sauvage d’Agnès, c’est beaucoup de bruit pour rien. Je caricature ? Hélas non ! À titre d’exemple, toujours sur Inter, voilà ce que disait ce même matin à 9h10 Ali Rebeihi, qui remplace cette semaine Pascale Clark: « En 2010, selon les statistiques, deux mineurs on tué un autre mineur. C’est trop bien sûr pour les familles des victimes, mais c’est peu en regard du nombre de mineurs qui se suicident ou meurent chaque année sur les routes. Mais pourquoi une telle surexposition de ce fait divers ? » Une rengaine qu’on peut retrouver en version Bac+ 5 sur le blog du sociologue Laurent Mucchielli, référence obligée de toute la gauche sociétale « Si l’on comprend bien l’émotion déclenchée par cette affaire, l’on voit mal quel problème de société il faudrait en déduire, ni quelle réforme pénale ou psychiatrique il serait urgent d’adopter s’agissant, redisons-le une dernière fois, d’une fréquence annuelle de cas comprise entre 0 et 1 par an à l’échelle de la France entière ». En clair : Agnès ? RAS !

N’en déplaise aux bonnes âmes de la presse ou de la sociologie, bien sûr qu’il fallait que les politiques se fassent entendre après cet assassinat, et bien sûr qu’à partir du moment où des ministres expriment autre chose que leur compassion obligatoire, qu’ils proposent des pistes de solutions pour éviter que se renouvelle une telle catastrophe judiciaire, ils prêtent le flanc à l’accusation d’instrumentalisation et même d’instrumentalisation « nauséabonde », comme l’a dit Benoît Hamon lors du point de presse du PS, fort mal à propos, à mon avis. Car accréditer l’idée qu’il ne faut rien dire ou rien faire, c’est aussi instrumentaliser : l’immobilisme est une opinion, et une ligne politique. C’est même la seule politique possible aux yeux d’une certaine gauche, celle de la Ligue des Droits de l’Homme, du Syndicat de la magistrature et autres Appels des Appels, pour qui toute préoccupation sécuritaire fait de facto le lit du totalitarisme.
Nombre d’électeurs de gauche auront, comme moi-même, observé avec soulagement que l’entourage proche de François Hollande a rompu avec de telles palinodies pseudo-humanitaires. Moscovici, Valls, Vallini, Filipetti ont tous refusé de polémiquer avec le gouvernement et se sont explicitement ralliés, au contraire, aux centres éducatifs fermés dont la direction actuelle du PS disait jusque-là pis que pendre. On pourra utilement, à cet effet, se reporter au calamiteux Livre Noir publié il y deux ans par Solferino intitulé La France en libertés surveillées . On y lira, par exemple, page 19 : « Nicolas Sarkozy a ainsi achevé la mutation d’une politique de sécurité publique vers une politique de surveillance des publics. Parallèlement, la construction d’une dichotomie stricte entre « victimes » et « criminels » ainsi que l’utilisation extrapolée et répétée de ces deux termes laissent à penser que, sous prétexte d’empathie légitime pour le malheur d’autrui, tous les moyens seraient utilisables pour exclure les criminels et prédire la réalisation de leur action délictueuse ». Apparemment ce genre de délire est désormais caduc, François Hollande ayant par bonheur renoué avec la bonne vieille tradition qui veut que la gauche ait vocation à défendre le faible contre le fort, donc aussi la victime contre le criminel, et sans guillemets puants, s’il vous plait.

Autant le drame du Chambon-sur-Lignon est terrifiant, autant ce début de consensus politique entre les deux candidats majeurs à la présidentielle signe un commencement de lueur d’espoir. Peut-être va-t-on enfin attaquer de concert et de front le problème de la récidive, et celle des violeurs en particulier. Et l’attaquer dans toute sa complexité. Que les meurtres ou les viols commis par des récidivistes ne constituent qu’une proportion très faible de l’ensemble des crimes n’est pas le problème. L’opinion a tendance à penser que ces crimes de récidive, contrairement aux autres, auraient pu être évités, au moins pour certains d’entre eux, par une autre politique judiciaire. Il faut lui répondre, et autrement que par un juge, un prof ou un psy qui hausse les épaules. Faut-il par exemple que, comme aux USA, les habitants d’un quartier soient informés de la présence dans leur quartier d’une personne condamnée dans le passé pour ce type d’agression? J’y suis a priori favorable, mais je ne demande qu’à entendre des arguments contraires. J’ai bien dit des arguments. Pas des fatwas droitdelhommistes hurlant à l’exclusion ou à la stigmatisation…