Slavoj Zizek. Photo : Hendrik Speck.

Après une suite de traités métaphysiques rédigés dans un anglais chatoyant, Zizek publie un livre écrit directement en français. Cette conversion linguistique aurait pu nous faire craindre le pire. Par chance, l’auteur revient avec tous ses défauts : les comparaisons à l’emporte-pièce, les développements inachevés, les transitions absconses, le goût des paradoxes poussé jusqu’à l’obsession. Il est normal qu’un penseur procède par paradoxes puisque la société ne cesse d’avaliser des platitudes. Prenez Hegel : que n’a-t-on pas dit sur son panlogisme ! Que n’a-t-on voulu voir en lui un penseur pré-fasciste ! Que tout ce qui est réel soit rationnel et que tout ce qui est rationnel soit réel, franchement, qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Est-ce que ce n’est pas pousser le bouchon un peu loin ? Et l’irrationnel, alors ? Et la contingence ?

Cessons d’opposer Hegel aux penseurs de la contingence comme si nous voulions construire des dissertations en trois parties. Sa philosophie est beaucoup plus vivante que tout ce que contient l’univers contingent des existentialistes. N’écoutez pas les professeurs : Hegel est le grand penseur de l’aléatoire et de la totalité impossible. Ce ratage de la complétude commence avec l’identité elle-même. Essayez donc de vous identifier à un adjectif : vous n’y arriverez pas. Enchaînez toutes les déterminations que vous voudrez (français, pacsé, de gauche, porté sur les brunes), et vous verrez qu’il manquera toujours quelque chose. Ne cherchez pas : ce manque, c’est vous.

Étant donnée la place du ratage dans la psychanalyse lacanienne (songeons à cette petite chose mal fichue qui s’appelle la sexualité humaine), on comprend l’intérêt de rapprocher Lacan de Hegel. Les identifier n’aurait aucun sens : il s’agit de penser avec.

Suivre Zizek dans ces méandres hégéliano-lacaniens est parfois difficile, mais jamais vain. Guidé par ces deux maîtres, le lecteur apprendra pourquoi, lorsqu’il veut quelque chose, il obtient le contraire (un conseil que les amoureux seront curieux de découvrir, et que Jean Monnet aurait dû écouter avant de vouloir construire l’Europe fédérale). Il s’apercevra qu’une expression comme « le néant néantise » n’est pas si abstraite, finalement. Il comprendra pourquoi le réel est déterminé par un trou vide, qui s’appelle une fiction, et pourquoi cette fiction détermine le réel. Ce faisant, il se débarrassera de ces positivistes professionnels que l’on appelle des journalistes et de toute cette cohorte d’experts qui prétendent parler au nom des faits. En prime, le lecteur comprendra l’essence du Witz, et, partant, de l’humour juif. J’ajouterai que, pour 28 euros, c’est une affaire.

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David di Nota
est écrivain. Dernier ouvrage paru : "Ta femme me trompe" (Gallimard, 2013).
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