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Alain Finkielkraut : malaise dans l’identité

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Le thème (sinon le mot) d’identité apparaît, en Europe, avec le romantisme. Il est la réponse du romantisme à la philosophie des Lumières et à la Révolution française qui postulent que l’homme devient humain par sa capacité d’être autonome, c’est-à-dire de penser, d’agir, de juger par lui-même. Par lui-même et non par le secours d’une autorité extérieure à la raison.

Cette capacité, les révolutionnaires français en ont revendiqué le plein exercice. Ils ont voulu reconstruire la société humaine sur le fondement de la raison (de leur raison). Du passé, ils ont décidé de faire table rase. « Notre histoire n’est pas notre code », disait fièrement Rabaut-Saint-Étienne. Et il ajoutait : « Tous les établissements en France couronnent le malheur du peuple. Pour le rendre heureux, il faut le renouveler, changer ses idées, changer ses lois, changer ses mœurs, changer les hommes, changer les choses, changer les mots… Tout détruire ; oui, tout détruire puisque tout est à recréer. »

Le romantisme politique s’est donc formé en réaction à cette entreprise régénératrice et destructrice. La violence révolutionnaire, dit, par exemple, Edmund Burke, dans ses Réflexions sur la Révolution française, n’est pas un accident de l’Histoire, un effet des circonstances, mais un pur produit de la présomption. « Les esprits éclairés, qui ont cru bon de rompre le cours des choses, n’ont aucun respect pour la sagesse des autres, mais en compensation ils font à la leur une confiance sans bornes. » Ils se font gloire, ces esprits éclairés, de secouer les vieux préjugés alors que ceux-ci sont « la banque générale et le capital constitué des nations et des siècles, et qu’il vaudrait bien mieux employer sa sagacité à découvrir la sagesse cachée qu’ils renferment ». Cette désastreuse politique procède, selon les romantiques, d’une métaphysique fallacieuse. Ce qui fait l’humanité de l’homme, disent-ils, ce n’est pas l’arrachement à sa condition de minorité, c’est sa filialité, sa dette à l’égard des morts ; ce n’est pas l’autonomie, c’est l’appartenance ; ce n’est pas la capacité de s’abstraire de toute tradition, de toute détermination et de toute humanité particulière, c’est l’inscription dans un monde. L’homme n’est pas son propre fondement, il est issu d’une source qui le transcende et le précède. Extraire l’homme de sa tradition, le couper de ses pères, repartir de zéro pour fonder une société nouvelle avec des individus autonomes, cela ne peut conduire qu’à une destruction de ce qui est constitutif à l’humanité de l’homme. Telle est donc l’objection identitaire faite par les romantiques aux Lumières et à la Révolution française.

Cette objection va se durcir dans la seconde moitié du XIXe siècle.

« Il n’y a point d’homme dans le monde, disait Joseph de Maistre dans ses Considérations sur la Révolution française. J’ai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes, etc… Je sais même, grâce à Montesquieu, qu’on peut être persan : mais quant à l’homme, je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie ; s’il existe, c’est bien à mon insu. » Et Barrès, un siècle plus tard : « C’est toujours l’histoire des droits de l’homme. Quel homme ? Où habite-il ? Quand vit-il ? » Pour l’un comme pour l’autre, l’homme est humain en vertu de son imprégnation par une histoire, une culture, une manière distincte de percevoir, de désirer et de ressentir.
Mais Barrès va plus loin que de Maistre. Sa critique des Lumières ne laisse aucune marge d’indétermination : « L’individu s’abîme pour se retrouver dans la famille, dans la race, dans la nation. » Les Lumières : l’individu s’affirme, la société est une association d’êtres indépendants les uns des autres et réunis par un libre consentement. Barrès : l’individu s’abîme, la société est une communauté qui précède et qui façonne ses membres. Modèle contractuel dans un cas, modèle organique dans l’autre. Fort de ce déterminisme radical, Barrès oppose à tous ceux qui s’efforcent d’apporter les preuves de l’innocence de Dreyfus cette catégorique fin de non-recevoir : « Dreyfus est coupable, je le conclus de sa race. »[access capability= »lire_inedits »]

Le XXe siècle conduira cette logique à son paroxysme de violence. Les nazis tireront de l’incompatibilité des races la terrifiante mission d’effacer tous les Dreyfus de la surface de la Terre. L’Europe actuelle porte la marque de ce traumatisme. Nous vivons, et peut-être pour longtemps encore, dans une époque post-hitlérienne. À la question : qu’est-ce qui définit l’Europe ? – le sociologue allemand, Ulrich Beck, répond : le cosmopolitisme. Autrement dit, le propre de l’Europe est de ne pas avoir de propre. Son histoire n’est pas son code, son origine n’a rien à voir avec sa destination, sa destination consiste même à se démettre de son origine. Conçue comme l’antithèse de l’Europe nationaliste et de son cortège de dévastations morales et physiques, elle se dépouille, pour se faire, de son particularisme, elle décide pour exister de se quitter. Le devoir de mémoire lui commande l’oubli d’elle-même. Affirmer son être, dit-on à la lumière noire de l’apocalypse nazie, c’est introduire une distinction, donc une discrimination potentielle entre soi et l’autre. Il ne faut pas mettre le doigt dans cet engrenage. Le « Plus jamais ça ! » nous enjoint de répudier ce qui nous spécifie. Nous avons des valeurs, des idéaux, mais nous ne voulons pas que ceux-ci aient un corps, qu’ils soient ancrés dans un territoire ou dans une généalogie : tout ce qui signale notre appartenance ou notre ascendance nous plonge dans une sorte de malaise. Nous sommes d’autant moins enclins à parler d’identité européenne, que nous avons choisi l’Europe pour en finir avec les maléfices de l’identité. Fuir éperdument l’enracinement, l’attachement, l’héritage; résilier tout prédicat identitaire, se désaffilier : telle est la mission autocivilisatrice que s’assigne l’Europe en tant qu’Union européenne.

Et cela ne suffit pas. Un autre travail, simultanément, lui incombe. Car un autre traumatisme la hante : la colonisation, c’est-à-dire le processus d’expansion par lequel certains pays en sont venus à prendre possession de territoires extérieurs aux leurs et à placer leur population sous la domination d’un mode d’existence individuelle et collective imposé comme le seul et unique modèle de civilisation possible. Sous le regard de ceux que Frantz Fanon a appelé les « damnés de la terre », l’universalisme européen n’apparaît pas moins coupable que l’explosion des particularismes qui ont dévasté l’Europe car il est lui-même un particularisme qui s’ignore, un chauvinisme caché.

Les Lumières ont décrit l’Histoire comme le mouvement progressif au cours duquel s’estompent les particularités et se rompent les cloisonnements entre les hommes. Et l’Europe, qui se perçoit elle-même comme l’avant-garde de cette marche vers l’universalité, a justifié son hégémonie planétaire par sa vocation missionnaire. Pour expier cette arrogance, elle est sommée de s’ouvrir. L’Europe n’est rien de substantiel, dit Ulrich Beck, et, ajoute-t-il, l’envers de cette vacuité substantielle est une tolérance, une ouverture radicale. Il revient donc à l’Europe d’emprunter résolument la voie kantienne d’une identité négative, c’est-à-dire, comme l’écrit le philosophe français Jean-Marc Ferry, « une identité dont le principe consiste dans la disposition à s’ouvrir sur d’autres identités ». Tout le contraire, autrement dit, d’une identité identitaire, repliée sur ses valeurs patrimoniales, autocentrée sur son fond spirituel et soucieuse d’en affirmer sa spécificité. Gianni Vattimo synthétise ce nouvel idéal européen sous la forme d’un slogan, « De l’universalisme à l’hospitalité », et il prend l’exemple du dialogue interreligieux : « Si elle veut se concrétiser sous la forme de l’hospitalité, l’identité du chrétien ne peut que se réduire presque totalement à écouter ses hôtes et à leur laisser la parole. »

Tous ces penseurs européens nous disent que la Turquie doit pouvoir faire partie de l’Europe, car l’Europe elle-même ne fait plus partie de l’Europe : elle n’est pas une civilisation mais une gerbe de valeurs. En d’autres termes, qu’il ne revient plus à l’Europe de convertir qui que ce soit − conversion religieuse ou résorption de la diversité des cultures dans la catholicité des Lumières. L’Europe doit s’arracher à elle-même, non pour que les autres l’imitent mais pour qu’ils puissent être eux-mêmes. Elle choisit la voie kantienne, mais elle ne répudie pas le romantisme en faveur de l’Aufklärung, elle préconise un romantisme pour autrui. Elle ne doit plus être la civilisation universelle : elle doit s’extraire de son être pour ne forcer personne d’autre à renoncer au sien. Il lui revient de mettre sa culture à distance afin que chaque culture puisse vivre à l’aise sur son sol. Bref, l’abstraction n’est pas pour elle un titre de gloire, mais la forme prise par sa repentance.

Les élites de l’Europe post-hitlérienne réservent donc un accueil contrasté à la notion d’identité. Le débat sur l’identité nationale lancé en 2010 par le gouvernement français a suscité l’indignation du monde intellectuel. Il a été arrêté net après une pétition intitulée « Nous ne débattrons pas » et signée par 40 000 citoyens en colère. Même méfiance pour le projet d’une Maison de l’Histoire de France, dénoncé comme une régression nationaliste, alors que l’Histoire telle qu’elle s’écrit aujourd’hui est une histoire des rencontres, des connexions, des métissages. Mais suspecte, et même criminelle, lorsqu’elle est nationale, l’identité se trouve valorisée lorsqu’elle est minoritaire ou étrangère. Comme l’écrit le philosophe Alain Renaut, « la promotion de la diversité semble être devenue aujourd’hui une des ardentes obligations que se donnent à elles-mêmes nos sociétés démocratiques ».

Le temps serait donc venu, maintenant que la nation s’est vidée d’elle-même, de reconnaître toutes les identités (religieuses, sexuelles, ethniques, régionales) marquées du sceau de la différence. Prenons exemple sur Rome, ville sans origine, nous dit la latiniste Florence Dupont. « Dans la société ouverte et multiculturelle de nos ancêtres les Romains, la citoyenneté romaine était non seulement un statut juridique sans contenu racial, ethnique ou culturel mais qui reposait sur l’origo, notion juridique complexe qui impliquait que tout citoyen romain, d’une façon ou d’une autre, venait d’ailleurs. »

Il y a un peu plus d’un an, je me suis rendu dans l’école communale, rue des Récollets à Paris, où j’avais appris à lire, à écrire et à compter. Ce pèlerinage a été pour moi très instructif. Sur un mur du hall, j’ai vu, accrochée, une carte du monde avec des photographies d’élèves épinglées notamment sur les pays du continent africain. Au bas de la carte, cette légende : « Je suis fier de venir de… » J’ai été très frappé. Mes parents sont nés en Pologne, nous avons bénéficié d’une naturalisation collective lorsque j’avais un an. Jamais l’école ne m’a fait honte de mes origines. Jamais non plus elle ne m’a invité à m’en prévaloir. L’origine était hors-sujet. Mais c’était une autre époque. Les temps ont changé : nauséabonde est aujourd’hui la fierté d’être français, digne de considération et d’éloge, la fierté de venir de. La société doit donc être a-culturelle et la nation a-nationale pour permettre aux diverses identités qui la composent de s’épanouir sans entrave. Sous le prisme du romantisme pour autrui, la nouvelle norme sociale de la diversité dessine une France où l’origine n’a le droit de cité que lorsqu’elle est étrangère, où toutes les identités sont bienvenues sauf l’identité française. Un militant d’une organisation créée après les émeutes de 2005 déclarait dans Libération : « Je ne suis pas un Français issu de l’immigration, je suis un Français faisant partie de la diversité française. » Sa déclaration signifie que la France en lui, c’est lui. Qu’on ne lui parle plus d’assimilation ni même d’intégration : le pays qu’il habite n’est pas une patrie, c’est une auberge espagnole. L’opinion éclairée applaudit car elle veut tenir compte d’un passé marqué par l’exclusion ou la domination de l’Autre et faire face dignement à la nouvelle réalité multiculturelle. Mais jusqu’où va la domination ?

En 2005, paraissait un rapport, rédigé sous la houlette de Jean-Pierre Obin par dix inspecteurs généraux de l’Éducation nationale, sur les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires. L’étude portait sur 61 collèges, lycées et lycées professionnels répartis dans une vingtaine de départements et soulignait les difficultés croissantes que rencontraient les professeurs de philosophie et de lettres. On y apprend que les philosophes des Lumières, en particulier Voltaire et Rousseau, sont particulièrement visés. « Rousseau est contraire à ma religion », proclame un élève d’un lycée professionnel. Molière et notamment Le Tartuffe sont également des cibles de choix. Les professeurs doivent faire face au refus d’étudier ou de jouer la pièce. Madame Bovary est jugée dangereusement favorable à la liberté de la femme. Plus loin dans le rapport, on lit que, pour certains élèves et de ceux qui les influencent, l’histoire exprime une vision judéo-chrétienne et déformée du monde. Même diagnostic dans le rapport déjà cité du Haut Conseil à l’intégration, remis le 28 janvier 2011. « Pour des générations d’enfants d’immigrés, la formule bien connue de  » Nos ancêtres les Gaulois… », aujourd’hui considérée comme assimilatrice, était conçue comme un moyen d’intégrer dans une même histoire des élèves venus de pays différents. Or depuis quelques années, dans un nombre croissant d’établissements, les cours d’histoire sont les lieux de contestation et de mise en concurrence de mémoires particulières qui témoignent du refus de partager une histoire commune. Trois questions provoquent des situations de tension : le fait religieux, l’extermination des juifs d’Europe, le conflit israélo-palestinien. La vision du monde qui semble s’opérer est binaire : d’un côté, les opprimés victimes de l’impérialisme des Occidentaux et ce, depuis les temps les plus reculés, et de l’autre les oppresseurs, les Européens, les Américains, les Blancs pilleurs du tiers-monde. Cette vision fantasmée sert d’explication à l’histoire mondiale et de justification aux échecs personnels. »

Cette contestation n’a pas lieu partout. Elle existe dans ce qu’il est convenu d’appeler les « quartiers sensibles ». Des quartiers qui se vident peu à peu de leur population autochtone. Plus on parle de vivre-ensemble et plus s’aggravent les séparatismes géographiques et culturels. Les Français de souche déménagent dans les zones rurales et périurbaines. Dans Fractures françaises, le géographe Christophe Guilluy explique ce phénomène par le fait que les autochtones ont perdu le statut de référents ou de prescripteurs culturels qui était le leur dans les périodes précédentes de l’immigration. Ils en souffrent. Leur mobilité témoigne de leur malaise. Sont-ils pour autant xénophobes ? Est-ce faire preuve de racisme que de déplorer cette dégradation statutaire ? Ces questions méritent d’être posées. Ma réponse sera négative et j’invoquerai, pour l’argumenter, la réflexion de Claude Lévi-Strauss.

En 1952, le déjà célèbre anthropologue prononce à l’Unesco une conférence qui fera date : « Race et histoire ». Dénonçant l’ethnocentrisme, c’est-à-dire la tendance de toutes les cultures humaines à croire qu’elles incarnent à elle seule l’humanité et que ceux qui vivent autrement sont des sauvages ou des barbares, il rappelle que, quelques années après la découverte de l’Amérique, pendant que les Espagnols envoyaient des commissions d’enquête pour savoir si les indigènes avaient ou non une âme, ces derniers s’appliquaient à immerger les Blancs prisonniers afin de vérifier si leurs cadavres étaient ou non sujets à la putréfaction. Il conclut de cette similitude : « Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie. » Cette conférence a été reçue comme une nouvelle lettre sur la tolérance : après l’acceptation de la diversité des opinions, l’acceptation et même la célébration de la diversité culturelle, c’est-à-dire de la pluralité des identités collectives. « L’Europe s’est proclamée supérieure au reste du monde à cause de la machine à vapeur et de quelques autres prouesses techniques dont elle pouvait se targuer. » Claude Lévi-Strauss, à l’ère de la décolonisation, lui rabat le caquet. Ce faisant, il nourrit la mauvaise conscience nationale et européenne.

Mais Race et histoire n’était pas son dernier mot. Vingt ans plus tard, il prononce, devant la même assemblée, une autre conférence, « Race et culture », et là, il fait scandale. Il avait écrit le bréviaire de l’antiracisme, et voici qu’il s’insurge contre l’abus de langage par lequel on en vient à confondre le racisme avec des attitudes normales, légitimes même et, en tout cas, inévitables.
Qu’est-ce que le racisme ? C’est, dit Lévi-Strauss, une doctrine précise qui peut se résumer en quatre points : une corrélation existe entre le patrimoine génétique et les aptitudes intellectuelles ; ce patrimoine est commun à tous les membres de certains groupes humains ; ces groupements appelés « races » peuvent être hiérarchisés ; cette hiérarchie autorise les « races » dites supérieures à commander, à exploiter les autres, éventuellement à les détruire. Théorie indéfendable, pratique abominable mais, prévient Lévi-Strauss, « on ne saurait ranger sous la même rubrique ou imputer automatiquement au même préjugé l’attitude d’individus ou de groupes que leur fidélité à certaines valeurs rend totalement ou partiellement insensibles à d’autres valeurs. Il n’est nullement coupable de placer une manière de vivre ou de penser au-dessus de toutes les autres et d’éprouver peu d’attirance envers tels ou tels dont le genre de vie, respectable en lui-même, s’éloigne par trop de celui auquel on est traditionnellement attaché. Cette incommunicabilité relative n’autorise certes pas à opprimer ou à détruire les valeurs qu’on rejette ou leurs représentants mais, maintenue dans ses limites, elle n’a rien de révoltant. Elle peut même représenter le prix à payer pour que les systèmes de valeurs de chaque famille spirituelle ou communauté se conservent et trouvent dans leur propre fonds des ressources nécessaires à leur renouvellement. »

Claude Lévi-Strauss nous invite, nous autres Français, nous autres Européens, à nous percevoir non pas comme la civilisation en marche mais comme une civilisation particulière. Certes, nous devons, dit-il, tirer les leçons du XXe siècle et reconnaître l’altérité. Il nous faut combattre la tentation ethnocentrique de nous ériger en modèle idéal mais aussi, ajoute Lévi-Strauss, la tentation pénitentielle de nous défaire de nous-mêmes pour expier nos fautes. Notre héritage mérite d’être préservé, entretenu et transmis. Notre civilisation est une proposition de monde qui s’adresse aussi bien aux autochtones qu’aux nouveaux arrivants. Pour assurer la cohésion sociale et sauver le vivre-ensemble, il ne faut pas remplacer cette proposition par la proposition multiculturelle mais il faut au contraire la maintenir fermement et la transmettre sans honte.

Mais savons-nous et pouvons-nous encore transmettre ? Ne sommes-nous pas entrés démocratiquement et technologiquement dans l’ère de la communication horizontale, instantanée et perpétuelle ? Comme l’écrit Régis Debray, « la nouvelle mappemonde des réseaux relègue dans l’ombre les chaînons élimés du mémorable. La profondeur de champ s’accroît, la profondeur de temps se ratatine. Et les nouvelles générations, sans repères temporels ni inscription dans l’histoire, et qui naviguent à leur aise sur la Toile se noient dans la chronologie. »

La chronologie, c’est à l’école de la fournir et d’assurer la transmission. Mais bon gré mal gré, l’école s’aligne toujours d’avantage sur le paradigme communicationnel, comme en témoignent les manuels. Si du passé ils ne font pas exactement table rase, ils ne cessent d’appeler le contemporain à la rescousse, non sans cocasseries involontaires, nous dit Mona Ozouf dans une enquête sur l’enseignement du français publiée par la revue Le Débat : « Comme la Première épître aux Corinthiens n’est à l’évidence pas un texte facile, ils proposent aux élèves de rédiger une lettre destinée à quelque journal,  » après avoir relu la lettre de saint Paul et, éventuellement, écouté la chanson de Jacques Brel, Quand on n’a que l’amour « . Ils les sollicitent pour des sondages privés de tout suspense :  » Admettez-vous que l’on puisse lever tous les tabous ?  » et, plus drôle encore :  » Seriez-vous partisan d’une simplification de l’orthographe ?  » Ils leur demandent de  » rédiger un dialogue sur un forum d’Internet entre un adolescent branché et un homme plus âgé qui s’en tient aux méthodes traditionnelles « . » Tenir l’actualité comme seule capable d’éveiller le désir est la foi des manuels qui, parfois, l’exhibent ingénument en quatrième de couverture :  » Magnard dépoussière les classiques et fait briller les contemporains. «  »

Ainsi, contrairement aux affirmations des nationalistes et de leurs ennemis, l’identité n’est pas une fatalité, une donnée intangible, mais un lien, fragile et toujours susceptible d’être rompu, entre les vivants et les morts. L’héritage ne relève pas de l’hérédité mais de la responsabilité. Il faut savoir l’accueillir, l’entretenir, le cultiver, l’agrandir et parfois le défendre. Sa transmission ne va pas de soi. Le rejet, l’ingratitude, la distraction : tout peut arriver. Nous avons la liberté de regarder ailleurs et de n’être présents qu’au présent. Cette liberté est exercée sans frein dans l’euphorie de l’interconnexion généralisée. « Synchronie gagnée, diachronie perdue », résume Debray : l’espace avale le temps. Ainsi meurent les morts. Ainsi plongeons-nous dans l’oubli avec, qui plus est, le sentiment d’accomplir notre devoir de mémoire.

Ce devoir, je l’accomplirai pour ma part en citant Simone Weil. Dans un livre écrit en 1942, au cours des années les plus sombres de notre histoire collective, et publié après la guerre par Albert Camus, sous un titre qu’on ne comprend plus aujourd’hui, L’Enracinement, elle donne à son amour pour la France le nom de « patriotisme de compassion ». Qu’est-ce que le patriotisme de compassion ? C’est « un sentiment de tendresse poignant pour une chose belle, précieuse et périssable ». Et Simone Weil ajoute : « La compassion pour la fragilité est toujours liée à l’amour pour la véritable beauté parce que nous sentons vivement que les choses vraiment belles devraient être assurées d’une existence éternelle et ne le sont pas. »

C’est cette compassion, à n’en pas douter, qui animait Claude Lévi-Strauss quand il écrivait Race et histoire.

La suite demain…[/access]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

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On cause à bloc !

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Le camarade Leroy vient de publier Le Bloc (Gallimard), roman de l’ascension au pouvoir d’un mouvement politique, le “Bloc patriotique”, qui n’a, évidemment, aucun rapport avec la réalité. Jérôme Leroy est cet après-midi à Strasbourg pour en discuter avec François Miclo. Ça se passe à 17 h 30 et c’est à la Librairie Kléber, 1 rue des Francs-Bourgeois.

Le politique se meurt, le politique est mort

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Mariano Rajoy et José Luis Zapatero. Photo : Gustavo Bravo.

La droite a gagné en Espagne, c’est une chose entendue. Cette victoire avait d’ailleurs été prévue, annoncée et apparemment souhaitée par tous ceux qui prônent un grand nettoyage par le vide des gouvernements européens pour satisfaire aux exigences des marchés. Des esprits, même modérés, commencent à parler de dictature des agences de notation et des marchés. Abus de langage ? Pas pour l’étymologie en tout cas. Le mot latin dictatura vient sans conteste du verbe dictare, qui veut dire dicter. Littéralement, la dictature, c’est le régime établi par celui qui dicte ce qui doit être fait et il semble bien que la marge du politique, en Europe comme aux USA, se limite à conformer ses actions à quelques critères économiques qui n’ont plus grand chose de rationnel. Les marchés savent-ils eux-mêmes ce qu’ils veulent ?
L’accession de Mariano Rajoy au pouvoir, le soir même de sa victoire, s’est accompagnée d’une baisse des cours et c’est non sans un certain humour qu’il a demandé aux acteurs des places financières qu’on lui laisse « cinq minutes » pour faire ses preuves.

Je me souviens d’un temps, pas si lointain, où quand un gouvernement de gauche accédait au pouvoir, les bourses baissaient mais remontaient quand c’était un gouvernement de droite. Il y avait somme toute là quelque chose de rassurant. A gauche, on savait que l’on était toujours élu contre les marchés financiers et ce depuis le fameux Mur de l’argent qui s’opposa au Front Populaire de Léon Blum. En revanche, quand c’était la droite, les actionnaires retrouvaient des couleurs et la confiance se traduisait mécaniquement par une hausse des cours.
Il faudrait pouvoir dater le moment où cette dynamique simple, et qui avait le mérite de la clarté quand il s’agissait de savoir quel camp politique agissait pour quelle classe sociale, a disparu. Il faudrait pouvoir le dater, parce de la même manière, on pourrait savoir quand la droite et la gauche se sont mises à appliquer la même politique. Surtout qu’en France, comme d’habitude, les choses sont un peu plus compliquées. A cause de De Gaulle, on a eu une droite qui n’était pas vraiment de droite, une manière de péronisme à la française, qui avait fait dire au Général que la politique de la France ne se faisait pas à la corbeille.

Je peux me tromper mais la dernière fois que j’ai vu les marchés trembler devant la gauche, ce fut quand Edith Cresson fut nommée premier ministre. Comme les marchés, c’est bien la seule chose qu’on puisse leur reconnaître, n’ont aucun préjugé quand il s’agit de faire du profit, ce n’était pas parce qu’Edith Cresson était une femme qu’ils ont montré leur mécontentement mais parce qu’elle avait eu la velléité de relancer une politique industrielle déjà fortement anémiée au début des années 90. On appelait pas encore cela « l’économie réelle » mais Cresson avait manifestement l’intention d’encourager les investissements productifs plutôt que spéculatifs, projet qu’elle avait résumé dans une formule moins élégante que celle de De Gaulle mais tout aussi percutante dans son genre : « La bourse, j’en ai rien à cirer. »

Cette grille de lecture est bel et bien devenue caduque. Qu’un gouvernement de droite, comme le Parti Populaire, soit élu en Espagne ou que la pression insistante de la Troïka favorise l’impeachment d’un Papandréou en Grèce et pousse à la création d’un très large gouvernement d’union nationale puisque que celui-ci comporte même quatre ministres d’extrême droite du parti Laos de Georges Karatzaféris[1. Ce monsieur, lors de la fondation de son parti, avait tout de même déclaré : « Parlons des mythes d’Auschwitz et de Dachau et de ces fours, parlons des chambres à gaz pour voir si les murs étaient isolés pour retenir le gaz ou s’ils étaient seulement faits de briques. »], ou que sous contrôle des agences de notation soit nommé un gouvernement de « techniciens » en Italie[2. Accomplissant le vieux rêve technocratique qui court de Platon et sa République à Pétain et son école d’Uriage], les marchés ne sont toujours pas contents.

On pourrait penser qu’ils se comportent, littéralement, de manière virale. Lorsqu’il s’attaque à un organisme, le virus veut en vivre mais finalement le tue et risque de mourir avec lui. Baudrillard avait assez bien défini la chose : « L’immunodéficience est totale d’un bout à l’autre de la chaîne. Et c’est ainsi que dans un système prétendument rationnel le chaos peut grandir de façon exponentielle, produisant des effets gigantesques d’intoxication collective, sans commune mesure avec les conditions initiales. »

Ne pas voir, dans la période qui nous concerne, que la rigueur resserre la demande et que sans demande, il y a peu de chance qu’un pays puisse rembourser quoi que ce soit à qui que ce soit me semble tragique. L’autre interrogation que soulève chez moi la victoire de la droite espagnole est plus politique. Comment se fait-il que les peuples, quand on les laisse encore voter, n’aillent pas vers une troisième voie ? Bien sûr, en Espagne, l’abstention a augmenté, bien sûr Izquierda Unida (un Front de Gauche ibère) a atteint la dizaine de sièges contre trois dans la précédente assemblée mais rien n’a remis en question le duopole des partis de gouvernement.

Est-ce parce que nous n’avons pas encore assez souffert, parce que nous n’avons pas désespéré jusqu’au bout (« Il faut savoir désespérer jusqu’au bout. Encore un pas et nous serons les maîtres » écrivait Nimier dans son Grand d’Espagne) ?

Il y a pourtant eu, ces dernières années en Amérique latine, de « grandes alternatives » nationales s’appuyant sur une opposition claire à la dictature des marchés. Je sais à quel point en France l’exemple de Chavez au Venezuela, de Morales en Bolivie, de Corréa en Equateur sont contestés à force d’idées reçues. Mais on a tendance à oublier que Lula, par exemple, et son miracle brésilien poursuivi par Dilma Roussef, dont personne ne remet en question le caractère démocratique « moderne », est arrivé au pouvoir à la tête d’un parti, le PT, qui a balayé les deux partis historiques de gouvernement, libéral et social-démocrate, dont les politiques identiques avaient de plus en plus de mal à justifier comment un pays riche pouvait laisser certains de ses habitants mourir de faim.

Si l’on ne meurt pas de faim en Europe, le besoin d’une grande alternative se fait de plus en plus sentir mais n’a pourtant jamais semblé si lointain.

Toi aussi, joue à Super Mario terrassant l’inflation !

7

A mesure qu’arrivent les premières griffures de l’âge comme autant de rides, ridules et ridelettes se formant au coin du nez, on se met à « vieuxconniser ». Ce faisant, on commence aussi à culpabiliser. On s’interroge en effet : « suis-je devenue rabat-joie ? », « ai-je perdu mon sens de l’humour », « toute légèreté m’a-t-elle définitivement abandonnée » ?

Tenez ! C’est exactement ce que j’ai ressenti la semaine dernière en découvrant le clip créé par de gentils saltimbanques post-modernes à l’occasion de la journée internationale des toilettes. Je me suis demandée, perplexe, si mon second degré s’en était allé pour toujours, avec mes derniers boutons d’acné et les vestiges écornés de mes illusions perdues. Jugez plutôt :

A bien y réfléchir, j’ai fini par me dire que le problème ne venait ni de moi, ni du laps de temps qui me sépare du jour où mon père, les yeux humides d’émotion parentale, fonça à l’état civil pour y prétendre – sans avoir sérieusement vérifié – que j’étais bel et bien son enfant.

Non. Le problème est tout autre. En fait, le monde est en train de se payer notre tête. La mienne, la votre. J’ai compris ça aujourd’hui en me faisant tutoyer par la Banque centrale européenne, et en me voyant proposer par des personnages de manga grossièrement bruxellisés de « m’asseoir dans le fauteuil de Mario Draghi et de prendre en main la politique monétaire de la zone euro ».

L’objectif ? Lutter contre le « monstre de l’inflation » (bouh qu’il est vilain), et « maintenir l’augmentation des prix en dessous de la barre des 2% ». Démonstration :

Désormais, je ne crains plus qu’une chose : qu’un communicant abâtardi officiant chez Euro RCSG viennent me babiller à l’oreille d’une petite voie sucrée: « toi aussi, viens t’asseoir avec tous tes amis dans le fauteuil du président de la République, et joue à lutter contre le chômage ». En effet, « si le chômage dépasse la barre des 10%, le monstre de la pauvreté viendra, et il y aura tout plein de smicards épuisés, de précaires harassés, de travailleurs pauvres sous contrats aidés, et de sans-abris frigorifiés ».

Ah, mince, j’avais oublié ! Ce jeu là, on y a déjà joué en vrai. Et je crois me souvenir qu’on a perdu.

La folle matinée d’Eva Joly

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Premier épisode ce matin sur RTL : interrogée à moult reprises par Jean-Michel Aphathie sur les conséquences de son « coup de colère » contre le PS et de sa bouderie d’une semaine vis-à-vis de ses mandants d’EELV, Eva Joly, en fin d’interview se refuse à dire explicitement si elle appellera ou non à voter pour François Hollande au second tour de la présidentielle.

Deuxième épisode sur Twitter vers 9h30, l’eurodéputé Yannick Jadot, jusque là porte-parole de la candidate rend son tablier en 118 signes TTC : « En désaccord avec la nouvelle ligne politique d’Eva Joly, j’ai décidé de démissionner de ma fonction de porte-parole ».

Troisième épisode : interrogé une heure plus tard par France Info sur ce flou stratégique, Dany Cohn-Bendit répond avec une franchise que devrait lui envier toute la classe politique : « Pour l’instant, Eva Joly fait les mauvais choix politiques. Qu’elle veuille marquer la différence entre les écologistes et le PS, c’est normal, mais il faut faire la différence entre concurrents et adversaires, qui sont les candidats de droite et d’extrême droite ».

Quatrième épisode, quelques instants plus tard chez nos confrères du Monde.fr, c’est au tour de Noël Mamère de rhabiller pour l’hiver sa camarade pourtant issue de Scandinavie : « si Eva Joly ne dit pas maintenant qu’elle soutiendra François Hollande au second tour, elle fera campagne sans moi ». Noël qui, comme il y a dix ans avec Lipietz, a flairé la bonne affaire conclut sèchement : « Elle ne peut rester dans le flou sur la question de savoir ce qu’elle va faire au soir du 22 avril ».

Cinquième épisode, à cet instant-là du récit, on est limite Tchernobyl chez EELV : si Eva maintient son ni-ni, il est bien évident que l’accord avec le PS peut être immédiatement déclaré en état de mort clinique : adieu veaux, vaches, circonscriptions ! On imagine bien que la quasi-future députée de Paris Cécile Duflot a du décrocher son iPhone pour faire une explication de gravure à « sa » candidate.

Sixième épisode : je ne sais pas comment on dit Canossa en norvégien, mais Eva, elle, doit sûrement le savoir, puisqu’elle y est allée. Vers 11 h elle contacte l’AFP pour déclarer « Dans mon esprit il n’y a jamais eu de doute sur le fait que j’appellerai à voter pour François Hollande s’il est en tête de la gauche au premier tour », c’est-à-dire très exactement ce qu’elle avait refusé de dire 4 heures plus tôt à Jean-Michel Aphathie.

Septième et dernier épisode, à nouveau sur Twitter où vers midi Dominique Voynet met son légendaire sens de l’humour au service d’Eva Joly, avec un trait d’esprit comme on n’en avait jamais vu : « Avec des amis comme Jadot et Cohn-Bendit, Eva Joly n’a pas besoin d’ennemis ». Ça, c’est envoyé ! Et avec des supporters et conseillers comme Dominique Voynet (1,57% à la dernière présidentielle, tout de même), Eva n’a même plus besoin du soutien des militants Verts !

Jade et Arnaud, épisode 2

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Cette semaine, l’excellent hebdomadaire Voici ouvre ses colonnes à Jade Forêt. Vous ne la connaissez pas ? Ce mannequin de 21 ans est la compagne du richissime Arnaud Lagardère (Hachette-Aérospatiale-Matra). Souvenez-vous : l’été dernier, les deux tourtereaux avaient officialisé leur idylle dans un clip-vidéo digne des meilleurs Marc Dorcel (ou Fred Coppula, les cinéphiles comprendront…).

Dans l’entrevue qu’elle accorde à Voici, point de musique doucereuse ou de regards attendris : cette fois-ci, Jade répond comme une grande aux questions piégeuses de journalistes à poigne. Morceaux choisis :

« Un jour, j’ai demandé à Arnaud s’il aimait bien le Quick et il m’a dit qu’il n’y était jamais allé (…) Du coup, on s’y est rendus ¬ un 14. Et on a instauré un rituel : tous les 14, on y fête notre premier baiser ». Malbouffe is beautiful, so cute….

« J’ai toujours dit que j’aurais un enfant à 18 ans (elle en a 21, NDLR). Si c’est pas avec lui, je ne sais pas avec qui ce sera… ». Au pif : avec un autre ?

« Ça se passe bien avec ses fils ? Très bien. Il n’y a pas une grande différence d’âge entre nous, ils ont 15 et 17 ans ». Au vu de ses mensurations Wonderbra, ils ne demandent qu’à jouer au docteur avec leur beldoche !

Et je vous ai gardé le meilleur pour la fin : « Vous êtes fan de chirurgie esthétique ? On m’a juste refait le nez en urgence, en à peine plus petit, parce que j’ai eu un accident de voiture il y a trois ans. Depuis, j’ai des migraines tout le temps… » (sic).

Alain Finkielkraut au pays de la galanterie

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Que signifie l’interdiction du voile dans un monde qui prétend se délivrer des interdits ? Voici la réponse que donne Claude Habib dans Galanterie française (Gallimard) :
« Cette interdiction ne s’explique certainement pas par l’égalité des hommes et des femmes qui fut le critère constamment invoqué dans le débat public. Si l’égalité était en cause, les autres sociétés démocratiques, qui ne sont pas moins égalitaires que la nôtre, n’auraient pas manqué de prendre une mesure analogue. L’égalité des sexes ne préoccupe pas moins la classe politique au Canada, en Hollande ou en Suède. Les islamistes ont eu beau jeu de multiplier les images de femmes voilées insérées dans la vie active, attentives devant des écrans, penchées sur des livres ou l’œil rivé sur un microscope. Ils n’ont pas manqué de seriner que le voile n’empêche pas la participation au monde du travail et que ce qui l’empêche à coup sûr, c’est l’exclusion des jeunes filles voilées hors du système scolaire. »

Mais pour Claude Habib, ce n’est pas non plus comme symbole religieux, et donc pas au nom de la laïcité, que le voile est visé. « L’interdiction devient compréhensible si on la rapporte à cet arrière-plan de la tradition galante qui présuppose une visibilité du féminin, et plus précisément une visibilité heureuse, une joie d’être visible, celle-là même que certaines jeunes filles musulmanes ne veulent plus arborer. Le port du voile est un affichage de chasteté qui signifie l’interruption du jeu galant et même son impossibilité définitive. Une femme voilée affirme tacitement que tout homme est un danger dont il faut se garder. Le voile interrompt la circulation de la coquetterie et de l’hommage, en rappelant qu’il existe un autre règlement possible à la coexistence des sexes : la stricte séparation. »

La laïcité libérale peut bien, ici comme ailleurs, prendre le pas sur la laïcité républicaine, ce qui résiste au voile islamique, c’est la mise en forme galante de la coexistence des sexes. Qu’est-ce que la galanterie ? Dans la langue classique, galanterie signifie distinction, élégance dans les manières. Balthazar Gracian explique, dans L’Homme de cour qu’« un brave homme doit se piquer d’être tel que si la galanterie, la générosité et la fidélité se perdaient dans le monde, elles se retrouveraient dans son cœur. » On aura compris qu’un brave homme n’est pas un brave type, mais un homme valeureux.[access capability= »lire_inedits »]

Dès la fin du XVIIe siècle, le mot commence à désigner précisément la courtoisie témoignée aux femmes, courtoisie dont le fondement est l’inégalité entre les êtres. Et l’inégalité oblige : tel est le paradoxe fondateur de notre civilisation que David Hume, le grand philosophe écossais des Lumières, a mieux que quiconque saisi et formulé.
« Les vieilles gens ayant conscience de leurs infirmités redoutent naturellement le mépris des jeunes. C’est pourquoi une jeunesse bien éduquée multiplie les marques de respect et de déférence envers ses aînés. Les étrangers et les inconnus sont sans protection, c’est pourquoi dans toutes les nations polies, ils reçoivent les marques de la plus grande civilité et se voient offrir la place d’honneur dans chaque compagnie. […] La galanterie n’est qu’un autre exemple de la même intention généreuse. Comme la nature a donné à l’homme la supériorité sur la femme en lui confiant une plus grande force de corps et d’esprit, il lui revient de compenser autant que possible cet avantage par la générosité de son comportement et par une complaisance et une déférence marquées envers toutes les inclinations et toutes les opinions du beau sexe. Les nations barbares affichent cette supériorité en réduisant les femmes à l’esclavage le plus abject. Elles sont enfermées, battues, vendues ou tuées. Tandis que dans une nation polie, le sexe masculin manifeste son autorité de manière plus généreuse mais non moins marquée par la civilité, le respect et la complaisance, en un mot par la galanterie. » Ce texte nous fait sursauter parce qu’il heurte notre sensibilité démocratique. La croyance dans une supériorité d’esprit des hommes sur les femmes s’est effondrée et l’égalité ou, comme le dit Tocqueville, « l’idée du semblable », a triomphé. Ce n’est plus la hiérarchie du masculin et du féminin qui va de soi, mais bien la similitude, la communauté d’appartenance des hommes et des femmes au genre humain. Le naturel d’hier est l’arbitraire d’aujourd’hui.

Mais Hume ne se contente pas d’aménager la domination masculine. Constatant que l’humanité pensante est divisée en deux mondes, le monde de l’érudition et le monde de la conversation, il se conçoit comme une sorte d’ambassadeur entre les deux. Il ajoute : « De même que ce serait une négligence impardonnable pour un ambassadeur que d’omettre de présenter ses hommages au souverain de l’État où il est chargé de résider, de même serait-il absolument inexcusable que je ne m’adresse point avec un respect particulier au beau sexe qui règle en souverain sur l’empire de la conversation. » Où Hume a-t-il trouvé l’inspiration ou la confirmation de sa pensée ? « Dans une nation voisine, également réputée pour le bon goût et la galanterie qui y règnent, les dames sont, d’une certaine manière, les souveraines du monde de l’érudition comme de celui de la conversation. Et aucun écrivain poli n’a l’outrecuidance d’affronter le public sans l’approbation de certains juges réputés qui appartiennent au beau sexe. » Cette nation voisine, c’est la France, la France des salons, la France de Julie de Lespinasse et de Madame du Deffand.

Ne caricaturons pas Hume, donc. Et n’oublions pas non plus ce que les rituels, les procédés ou les automatismes, comme tenir la porte, régler les consommations, céder le pas, doivent au besoin de compenser l’avantage de la force par la délicatesse du comportement.

Mais la galanterie n’est pas seulement égard pour la fragilité. Elle est aussi et surtout tribut à la féminité. Elle est issue d’une connivence sur le fait que les femmes plaisent et qu’il est licite et même recommandé de leur rendre hommage et de leur faire la cour. Le galant homme ne se jette pas sur les femmes, il s’oblige à les séduire à leur mode. Ce sont elles qui fixent les règles. D’ailleurs, il ne s’agit pas toujours de séduire. La galanterie ne se réduit pas à ce qu’on appelle aujourd’hui la « drague ». Elle est une atmosphère avant d’être une entreprise, une convention avant d’être une conquête, un protocole avant d’être une stratégie, un jeu gratuit avant d’être un comportement intéressé. Elle est un rôle que l’on tient, une représentation que l’on donne, un badinage sans conséquence, un petit cérémonial auquel on se plie sans projet défini, pour le plaisir et pour la forme.

Cette connivence sur le fait que les femmes plaisent peut aussi conduire à leur enfermement. C’est la solution choisie par la plupart des sociétés patriarcales. Comme les femmes sont désirables et désirantes, il faut les cacher, les surveiller, les séquestrer, les séparer, les soustraire par tous les moyens à la tentation sous peine d’être déshonoré et de finir cocu. Le mot est d’ailleurs terrible. Aussi évolués que nous soyons, ces deux syllabes continuent à susciter l’hilarité. Le cocu demeure le personnage comique par excellence.

Mais un autre rire résonne en nous : celui de Molière. L’immense mérite de Molière a été de s’attaquer au rire majoritaire, au rire de la tradition. Il ne s’est pas interdit de solliciter ce rire farcesque, notamment dans George Dandin. Mais dans L’École des femmes se produit une véritable transmutation des valeurs : le comique change de camp. Par l’entremise du raisonnable Chrysalde, Molière tourne en dérision non le cocuage mais la hantise du cocuage. Chrysalde rive son clou à Arnolphe en ces termes :

« Être avare, brutal, fourbe, méchant et lâche,
N’est rien, à votre avis, auprès de cette tache,
Et que de quelque façon qu’on puisse avoir vécu,
On est homme d’honneur quand on n’est point cocu.
»

L’École des femmes révolutionne le concept d’honneur. Ce n’est plus le cocu qui est ridicule et déshonoré aux yeux du public, c’est Arnolphe, l’homme qui a une peur panique de l’être.

Et c’est au pays de Molière qu’à partir de l’âge classique qui s’est défini lui-même comme l’âge galant, on a exalté (sinon toujours pratiqué) un art de vivre ensemble et de mêler les hommes et les femmes sans que le déshonneur en résulte. Dans les pays du Sud de l’Europe, au même moment, les hommes gardent les femmes derrière les grilles et les verrous ; au Nord, dans la froide Angleterre, les sexes vivent séparés non par opposition mais par indifférence. « En Angleterre, dit le proverbe, rien n’est fait pour les femmes, pas même les hommes. » Voilà pourquoi Hume proclame la France pays des femmes.

Égalité des conditions oblige, nous sommes sortis de l’âge galant. Aucune revue n’aurait l’idée de s’appeler Commentaire galant, ou Le débat galant, alors que le Mercure galant faisait le délice des lecteurs du Grand Siècle.

Mais ce que révèle l’affaire du voile, c’est que la galanterie respire encore en France. Et à l’occasion de l’affaire Strauss-Kahn, cette singularité obstinée a été mise sur la sellette aux États-Unis, l’un des pays qui s’était le plus bruyamment élevé contre l’interdiction des signes religieux à l’école. Quelques jours après l’inculpation du directeur du FMI pour agression sexuelle, tentative de viol et séquestration, le site du New York Times lançait un forum de discussion avec l’accroche suivante : « Are french women more tolerant ? Room for debate. The Dominique Strauss-Kahn scandal stirs a larger debate on French society’s attitudes toward social misconduct by powerful men. »

Le 20 mai 2011, Joan Scott, auteur de La Politique du voile et professeur à l’Institute for Advanced Studies de Princeton, est la première personne à intervenir : « La culture politique française a longtemps toléré des conduites comme celle de Dominique Strauss-Kahn, en les expliquant comme un trait de caractère national, une part de ce que l’historienne Mona Ozouf appelle  » l’art de la séduction  » ». Autrement dit, alors que d’autres cultures démocratiques rejettent et sanctionnent les frasques des hommes de pouvoir, cette culture les accepte et même s’y reconnaît. Elle ne les tolère pas seulement, elle s’en fait gloire. « Depuis le bicentenaire de la Révolution française, ajoute Joan Scott, nombre de livres ont paru qui ont présenté l’érotisation galante de la différence comme une alternative à l’égalité entre les sexes. » À sa façon, Joan Scott établit elle aussi un lien entre cette bizarrerie française et la crise du vivre-ensemble : « Les tenants de cette idéologie ont justifié leurs arguments sur l’incapacité des musulmans à assimiler la culture en affirmant qu’un jeu érotique ouvert est une composante de la frenchness (de la francité, de l’identité nationale). Quelle ironie, conclut-elle, que la victime de l’agression sexuelle présumée de DSK soit une musulmane ! »

Elle reconnaît, pour en dénoncer le caractère pernicieux, l’existence de cette singularité française héritée de l’Ancien Régime. On commence par complimenter la femme sur son charme, sa ligne, sa beauté, son parfum et, comme on est bien accueilli, on finit par se croire tout permis. Ainsi prospèrent les prédateurs sexuels. En jouant le jeu de la galanterie, en se laissant assigner à résidence dans la féminité, les femmes françaises encouragent l’inconduite de certains hommes au lieu de la combattre. Les plus coupables sont les intellectuelles qui choisissent d’exalter ce comportement quand elles devraient, si elles étaient fidèles à leur mandat, le déconstruire. La soumission le dispute en elles au chauvinisme. Elles présentent le galant homme comme celui qui exclut d’utiliser la force ou l’intimidation dans le commerce avec l’autre sexe alors que, sous ses dehors affables, la galanterie fait des femmes un gibier.

Après quelques jours de sidération et d’incrédulité, les grands journaux français reprennent à leur compte cet acte d’accusation pour nous exhorter au repentir et à la réforme morale. Assez de complaisance ! L’affaire DSK jette sur nos gauloiseries un éclairage lugubre et révèle la séduction française pour ce qu’elle est. Le temps est venu d’en finir avec l’Ancien Régime du vivre-ensemble et d’instaurer une égalité effective. Depuis, les poursuites contre Dominique Strauss-Kahn ont été abandonnées à cause des divers mensonges de la plaignante et de ses versions contradictoires sur ce qui s’est passé dans la désormais célèbre suite 2806 de l’hôtel Sofitel de Manhattan. Mais ce qu’on croit savoir du comportement sexuel compulsif de l’ex-futur candidat à l’élection présidentielle continue de susciter le malaise.

Faut-il incriminer pour autant l’assignation galante des femmes à la féminité ? Est-ce la civilisation française qui est en cause dans un tel comportement et qui devrait être impérativement corrigée, démocratisée, modernisée ?

Je ne le crois pas. Je crois au contraire que la crise du vivre-ensemble remet en question cette vision naïvement progressiste de l’Histoire. Je pense au film de Jean-Paul Lilienfeld, La Journée de la jupe, diffusé sur Arte le 20 mars 2009. Sonia Bergerac est professeur de français dans un collège de banlieue. Poussée à bout par la violence et par le sexisme de certains de ses élèves, elle prend sa classe en otage. Interrogée sur ses revendications, elle exige entres autres l’instauration au collège d’une « journée de la jupe » par laquelle l’État affirmerait qu’on peut porter une jupe sans être une pute. Vêtue d’un tailleur-pantalon − qui évoque les tenues de Michèle Alliot-Marie −, la ministre de l’Intérieur se récrie : « Et pourquoi pas une nuit du string ! On a mis des siècles pour avoir le droit au pantalon ! »

L’histoire vestimentaire n’étant pas vraiment mon domaine de compétence, je m’appuierai sur l’ouvrage de l’historienne Christine Bard, Une Histoire politique du pantalon (Seuil).
Le pantalon est fils de la Révolution et, plus précisément, des sans-culottes. Pour la première fois dans l’histoire de la mode, ce ne sont plus les classes inférieures qui imitent les classes supérieures, c’est le vêtement du vaincu, du paysan, du marin, de l’artisan qui se diffuse vers le haut de l’échelle sociale. En même temps, les hommes renoncent à utiliser des parures brillantes et raffinées au profit des femmes. Comme le remarque John Carl Flügel, un psychanalyste anglais cité par Christine Bard, « l’homme cède ses prétentions à la beauté et prend l’utilitaire comme seule et unique fin ».

Cette renonciation est aussi une libération. Le pantalon est un vêtement commode alors que toute la mode féminine conspire contre la liberté. Seul l’homme peut être un flâneur quand robes, chapeaux, chaussures vouent les femmes à la sédentarité. Au XIXe siècle, des femmes se révoltent contre cette immobilisation. George Sand choisit de transgresser une ordonnance de 1800 interdisant aux femmes le port des habits de l’autre sexe. « N’entreprenez pas de vous faire homme vous-même car, en perdant le caractère de votre sexe sans pouvoir revêtir celui de l’autre, vous périrez entre les deux », lui dit un journaliste. « Soyez rassuré, lui répond-elle, je n’ambitionne pas la dignité de l’homme. Elle me paraît trop risible pour être préférée à la stabilité de la femme, mais je prétends posséder aujourd’hui et à jamais la superbe et entière indépendance dont vous seul croyez avoir le droit de jouir. »

À son époque, George Sand est une solitaire et une intrépide. Mais dans la deuxième moitié du XXe siècle, toutes les femmes suivent sa voie et déclarent leur indépendance. Et cette indépendance va tellement de soi qu’on imagine difficilement qu’en 1976, le Premier ministre, Jacques Chirac, ait pu être scandalisé de voir Alice Saunier-Seité, ministre de l’Éducation, arriver en pantalon au Conseil des ministres. D’où la stupeur, dans le film de Lilienfeld, de la ministre de l’Intérieur devant la revendication de Sonia Bergerac, d’ailleurs contraire aux propres convictions de l’enseignante. C’est qu’un changement imprévu s’est produit : il existe des quartiers où la jupe, signe d’une féminité à l’ancienne, jette l’opprobre sur celles qui la portent. Autrement dit, des jeunes filles portent le pantalon pour ne pas subir la violence des garçons.

À la différence de Sonia Bergerac, Yannis Robert, professeur d’histoire-géographie dans un collège de Seine-Saint-Denis, est bien réel. Dans son livre, Tableau noir, on apprend que « celle qui a le tort de vouloir être une jeune fille de son temps est une  » tepu « , une  » taspé  » qui mérite de se  » faire tourner «  »[1. Iannis Roder, Tableau noir, la défaite de l’école, Denoël] . Ce jugement est intériorisé par les jeunes filles. C’est précisément pour dénoncer cette situation que l’association « Ni putes ni soumises » a été créée. Loubna Meliane, l’une des fondatrices de cette association, écrit dans son autobiographie : « Les filles, dans les quartiers, se résignent au lieu de se révolter. Elles acceptent de vivre en silence, de porter un survêtement et des baskets, de se camoufler sous un déguisement de plus en plus masculin sous peine de subir des insultes de petits caïds, de se faire traiter de putes et, au final, de se retrouver bannies. »

Ainsi se rapprochent deux vêtements que tout sépare à première vue, le pantalon, d’origine masculine, symbole de la modernité, et le voile, réservé aux femmes, symbole de la tradition. Dans certaines cités, les jeunes filles qui ne portent pas le voile doivent compenser cette insolence en portant le pantalon pour dissimuler leur féminité. Mais pas n’importe quel pantalon. Comme le dit une jeune femme interrogée par Christine Bard, « même mon jean-baskets, c’est pareil pour eux, c’est féminin ; mais en jogging et casquette, tu n’as aucun problème. »
La violence dans les quartiers dits sensibles est souvent imputée à l’exclusion sociale. Ce phénomène ne doit surtout pas être négligé, mais la violence ne serait-elle pas aussi liée à l’exclusion de la féminité et au désert affectif qui en résulte ? N’est-elle pas une conséquence du déni de sensibilité et de l’interdiction d’être galant qui sévissent dans ces quartiers ? Ce qui rend dur et brutal, c’est la mauvaise réputation de la douceur. Dans La Cité du mâle, film tourné à Vitry, sur les lieux où une adolescente, Sohane, a été brûlée vive par son petit ami, un jeune homme se moque des « bouffons qui tiennent la main de leur meuf ». Là où ce rire dicte sa loi, là où les filles qui, d’une manière ou d’une autre, ne voilent pas leur féminité sont considérées comme des « putes » ou des « chiennes », la violence règne.

L’idée de La Journée de la jupe est venue à Lilienfeld alors qu’il regardait les images des émeutes urbaines de novembre 2005 et s’étonnait de ne voir que des garçons dans cette révolte considérée comme le Mai 68 des banlieues françaises. Certes, son film est terrible, mais il ne ferme pas toutes les issues. On y voit s’esquisser une solidarité féminine, confortée par des ralliements masculins, autour du refus de la violence et du sexisme. Si la mort de l’enseignante donne à cette histoire une fin tragique, dans les dernières images, celles de son enterrement, la jupe revient comme une lueur d’espoir. La présence d’un garçon, à côté de trois jeunes femmes qui ont, pour la première fois, troqué le jogging contre la jupe, est un signe de mixité fragile mais possible.

Considérée comme une aliénation des femmes, la féminité a été combattue au nom de l’égalité et de la similitude. Et voilà qu’ironiquement, cette féminité fait retour à cause de la crise du vivre-ensemble.
Le problème, en effet, n’est pas l’assignation des femmes à la féminité mais le déni de la féminité et ses conséquences dans certaines banlieues. Aussi l’interdiction du port de signes religieux ostentatoires dans les écoles publiques a-t-elle été prolongée par une loi interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public − qui visait la burqa − et du voile intégral, dont le nombre ne cessait d’augmenter. Écoutons le témoignage d’Élisabeth Badinter devant une mission d’information parlementaire : « Le port du voile intégral est contraire au principe de fraternité et, au-delà, au principe de civilité de rapport à l’autre. Porter le voile intégral, c’est refuser de rentrer au contact avec autrui ou, plus exactement, refuser la réciprocité. La femme ainsi vêtue s’arroge le droit de me voir et me refuse le droit de la voir. »

Si fraternité et civilité sont des valeurs universelles, certains pays, non moins démocratiques et tout aussi civilisés que la France, en jugent autrement. Une fois encore, la loi a été très vivement critiquée aux États-Unis, au nom des droits de l’homme. Dans un éditorial intitulé « The talibans would applaud », le New York Times invite le reste du monde à manifester sa révulsion devant cette violation des libertés individuelles qui serait motivée par la recherche d’un bouc émissaire au problème du chômage en France. Une question surgit alors : nos principes ne vaudraient-ils que pour nous ? Nous avons du mal à le croire. Pourtant, ce n’est pas la même chose de voir des femmes revêtues du voile et, a fortiori, du voile intégral déambuler dans les rues de Kaboul, du Caire ou de Téhéran, et de les croiser dans les rues de nos villes françaises.

Dans un cas, on ne se sent pas chez soi − et on n’est effectivement pas chez soi. Nous savons qu’il existe plusieurs civilisations et nous n’identifions pas la civilisation française à la civilisation tout court. Nous avons pris acte de l’irréductible diversité des manières d’être et nous avons acquis la sagesse de la limite qui nous dit qu’à l’étranger, notre sentiment d’étrangeté est la norme.
Dans le deuxième cas, on ne se sent plus chez soi. Cette même sagesse nous dit que la burqa et le niqab en France représentent un défi à ce que nous sommes et proclament que nos mœurs sont des options facultatives.

En les frappant d’interdit, l’État républicain ne s’est pas conduit comme un arbitre impartial chargé de veiller à la coexistence pacifique des différentes familles spirituelles, rôle qui conviendrait à la mission multiculturelle que lui assigne le libéralisme. Cet État n’a pas défendu seulement ses principes d’égalité, de liberté, de fraternité et de laïcité, que d’ailleurs les adversaires de l’interdiction ont retournés contre lui : il a défendu un mode d’être, un style d’existence, bref, risquons le mot, une identité commune. Oui, ce mot est risqué parce qu’il est possible d’en faire le pire des usages. D’où des interrogations qu’il est impossible d’éluder : le pire ne nous menace-t-il pas à nouveau ? Jusqu’où a-t-on le droit de revendiquer une identité commune pour penser le vivre-ensemble ?

La suite demain…[/access]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

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La France, ce manteau de marches blanches

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Dans les toutes premières années de l’an mil, le moine bourguignon Raoul Glaber voit la France se métamorphoser sous ses yeux : « On eût dit que le monde se secouait pour dépouiller sa vétusté et revêtait de toutes parts un blanc manteau d’églises. » La métaphore vestimentaire employée par Glaber est entrée depuis longtemps dans la légende historiographique. Elle avait frappé l’esprit de Michelet et des historiens romantiques. Ils voyaient la chrétienté, transie d’angoisse devant l’imminence des Derniers Jours, s’envelopper dans ce manteau et y trouver un réconfort.

Dans l’immédiate après-guerre, le grand médiéviste Edmond Pognon a démonté cette vision eschatologique de l’homme médiéval pris d’une peur panique face à l’avènement d’un nouveau millénaire. Nous en avons eu, nous-mêmes, la preuve : on attend encore le bug de l’an 2000, variante technologique de la fin des temps. Quant au blanc manteau d’églises : pas le début de la moindre manche ! Enfin, ce n’est pas tout à fait juste : il y a bien un manteau qui enveloppe aujourd’hui la France : celui des « marches blanches ».

C’est devenu un rituel : sitôt qu’un drame se produit quelque part dans le pays, dans les jours qui suivent, le village, le quartier, les alentours, tout le monde marcheblanche.

Les premières semaines du mois de novembre nous ont apporté leur lot de faits-divers tragiques et de marches blanches subséquentes. Agnès : marche blanche à Chambon-sur-Lignon. Fabrice : marche blanche à Dunkerque. Julien : marche blanche à Ruminghen. Lola : marche blanche à Chacenay. Océane : marche blanche à Bellegarde… Dylan : marche blanche à Calais. Kenza : marche blanche à Roanne. Sofiane : marche blanche à Lille. Que la mort soit due à un meurtre, un accident de la circulation ou un suicide, l’émotion collective ne semble plus s’exprimer en France qu’à travers un seul vecteur.

Nous ne sommes plus ici dans ce que l’on appelait dans les années 1990 la « pensée unique » : nous en sommes à l’émotion unique.

Comment fonctionne cette mécanique de la marche blanche ? Quelle en est son origine ? Comment expliquer que le procédé soit devenu, en une décennie, aussi automatique ?

La « marche blanche », c’est d’abord le nom de la manifestation qui a eu lieu à Bruxelles en 1997 et qui a réuni plusieurs centaines de milliers de personnes défilant silencieusement contre les actes de pédophilie en Belgique. Le climat de l’époque était à l’affaire Dutroux et l’événement fut relayé par les médias du monde entier.

Les éditorialistes avaient alors souligné, avec justesse, la dignité et la gravité des participants à cette marche sans fanfare ni trompette. Seulement voilà, quand un journaliste a raison une fois, sa rédaction devrait aussitôt prendre la seule mesure qui s’impose et le mettre à la retraite anticipée. Car, que voulez-vous, un journaliste qui a raison prend goût à cette sensation jusqu’alors inconnue pour lui de décrire la réalité et il veut recommencer. On le voit alors parler de marches blanches à tout bout de champ. Du soir au matin, il ne pense plus qu’à ça. Il se lève et fait les cent pas en cherchant une marche blanche digne de ce nom. Sitôt qu’il voit un rassemblement de plus de trois personnes ne pas proférer de slogans à l’aide d’un mégaphone, il sort son petit carnet, son petit stylo et note : « Grand succès de la marche blanche à Roubignolles-sur-Oise ».

Des doux dingues, il y en a partout. Et l’attitude des journalistes ne prêterait pas à trop de conséquences – sauf pour leur entourage immédiat – s’ils n’étaient pas lus. Or, le malheur veut que la crise de la presse n’ait pas atteint son paroxysme et qu’ils soient lus, vus et entendus encore.

C’est alors qu’on a commencé à voir, dans le pays, une épidémie de marches blanches. Il n’y a pas aujourd’hui le moindre événement dramatique qui se produise en France qui ne soit suivi d’un défilé. C’est automatique. Cet automatisme-là est entièrement médiatique. Il ne s’agit pas simplement de fournir aux caméras de télévision des images. Il s’agit simplement de se comporter en Homo festivus, c’est-à-dire de partager la croyance la plus communément admise que rien n’existe, ni la joie ni la douleur, qui ne soit mis-en-scène, orchestré, télévisé, retransmis en direct sur les chaînes d’info continue.

Dans les premières années qui ont suivi la marche bruxelloise, les faits-divers liés à la pédophilie s’accompagnaient de marches blanches. Le phénomène demeurait assez compréhensible : l’analogie entre l’affaire Dutroux et le crime pédophile qui mobilisait le public était assez forte pour que l’on puisse organiser une telle manifestation. Mais les choses ont dérapé, lorsque l’on a commencé à marcheblancher à tout propos. Un accident de la route : le quartier fait une marche blanche. Votre gamin se suicide : on vous sort de chez vous, vous n’avez pas envie, parce que vous n’avez qu’une envie c’est de chialer et on vous fait défiler en silence. Aujourd’hui, ce qu’on ne peut pas dire, il faut non seulement le taire, mais en plus marcher pour la boucler.

Autrefois, lorsqu’un crime était commis, qu’un accident fauchait une vie ou qu’un suicidé ne ratait pas son coup, on avait la pudeur de ne pas trop en faire. C’est tout juste si l’on allait au funérarium. Par délicatesse, pour ne pas déranger. On se contentait de suivre les obsèques. Et on essayait de ne pas trop déranger la famille. Contrairement aux apparences – elles sont trompeuses, toujours –, notre temps en fait toujours trop : il a perdu l’art discret de la pudeur. Car ces marches blanches qui enveloppent aujourd’hui la France des faits-divers de leur blanc manteau ne sont ni pudiques, ni dignes et encore moins silencieuses.

Au risque de passer pour quelqu’un qui a cédé, de son vivant, son cœur à la science, je m’aventurerais à dire une chose : le deuil collectif est une foutaise.

Le deuil est intime. Ce n’est pas un travail – comme le veut l’expression la plus stupide du monde « travail de deuil[1. L’expression « travail de deuil » est de Freud (Deuil et mélancolie, 1917). Il se s’agit pas ici de mettre en cause cet apport freudien important à la compréhension de notre rapport à la mort, mais de pointer du doigt l’usage médiatique, c’est-à-dire réducteur et chargé d’un contresens total, d’une notion complexe et féconde de la psychanalyse.] » – auquel nous ne consacrerions que 35 heures chaque semaine, mais une expérience sensible et personnelle qui nous apprend à vivre avec nos morts, dans une continuité diffuse et hasardeuse qu’on appelle la mémoire. Ce n’est pas la séparation d’avec les disparus qui nous attriste, mais le souvenir que nous gardons d’eux. Le deuil est un dialogue que nous voulons prolonger avec nos morts, c’est-à-dire avec nous-mêmes. Mais même dans le deuil, l’homme reste un animal qui parle. Dans la plus grande tristesse, il faut qu’il cause et qu’il bavarde, il jacte et la ramène – c’est Élisabeth Lévy qui va être contente.

Or, ce que nous proposent les marches blanches, c’est le silence. Mais le silence n’est pas un synonyme de dignité ou de gravité. Où a-t-on vu ça ? La dignité, c’est comme la bandaison chez Brassens, ça ne se commande pas. Elle use d’une variété de tons et de postures. Il est des manières d’être dignes en parlant. Il est même des moments où la dignité consiste à hurler. Car la douleur terrasse, cloue sur place, empêche tout mouvement. Mais elle ne brise pas ce qu’il vous reste : la voix. Il est des moments où l’on a envie de crier, de pleurer, de s’arracher les vêtements et les cheveux, à la manière des séfarades et des anciens Romains.

Il faut se taire donc. Et marcher. La boucler, surtout. De l’exercice et du silence : voilà ce qu’on nous demande aujourd’hui face à la mort.

Tous les chemins mènent à Tchernivtsi

En Ukraine, qui est un grand pays recouvert de neige et plein de mélancolie, l’hymne national dit sombrement : « La gloire ukrainienne n’est pas encore morte ». La terre est cependant si fertile qu’elle a vu naître des génies tels Serge Prokofiev ou Nicolas Gogol. Et malgré l’explosion malencontreuse de la centrale nucléaire de Tchernobyl, la population n’a pas perdu son sens de l’humour, et l’ukrainien moyen continue à faire 1,17 enfants à l’ukrainienne moyenne, qui n’en demande pas moins. C’est pour ces différentes raisons, plus l’amour, notre maître à tous, qu’un politicien américain aventureux, a fini par échouer – dans ce qui pourrait donner la trame d’une bien jolie fable romantique – à Tchernivtsi, ville de l’Ouest de l’Ukraine…

L’AFP nous apprend en effet que Cary Dolego, 53 ans, ancien candidat au poste de gouverneur de l’Arizona a été découvert parmi des SDF de Tchernivtsi où une ONG locale l’a retrouvé errant aux abords de la gare. « Il était assis par terre et regardait les trains. Il avait l’air d’un SDF typique. Il était très sale, comme ses vêtements, et avait très faim », a déclaré Anastassia Beridze, membre de l’ONG Aide populaire.

L’homme politique – qui traînait avec lui plusieurs valises ainsi qu’un ordinateur portable – a expliqué qu’il était venu en Europe de l’Est pour rencontrer enfin une jeune femme ukrainienne dont il avait fait la connaissance sur internet, et dont il était tombé éperdument amoureux. Et la cruelle demoiselle n’était pas venue au rendez-vous… Que ne savait-il pas, tout de même, à son âge, que, comme le disait Chateaubriand : « La femme a naturellement l’instinct de mystère » ?
« A vrai dire, ses explications ne sont pas très compréhensibles », a avoué Mme Beridze. « Il parle beaucoup, de manière distinguée. Il n’est pas déprimé, au contraire, il très joyeux et optimiste », a-t-elle ajouté.

Après une brève hospitalisation pour une pneumonie (le poumon d’Arizona ne sait pas toujours se mettre en phase avec les rigueurs de l’automne continental), M. Dolego a été conduit à l’ambassade des Etats-Unis à Kiev, où son retour vers la terre natale a été organisé. Les services de l’ambassade ont préféré ne faire aucun commentaire sur cette incartade romantique. Cary Dolego va donc pouvoir se consacrer, à nouveau, aux affaires politiques de son pays ; et pourquoi ne se lancerait-il pas dans la course à la présidentielle ? Son abyssale naïveté voisinant avec son himalayenne candeur, seraient peut-être bien utiles aux Etats-Unis ?

Ne tirez pas sur Hollande

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La sentence de la presse et de l’opinion publique est sans appel : dans l’affaire des accords PS-EELV François Hollande s’est planté. Certains se demandaient de qui il se mox, d’autres ont lancé une torpille sur le capitaine de pédalo, tandis que les plus indulgents se contentaient d’expliquer qu’il s’agit tout simplement d’un trou d’air, que les niveaux très élevés de popularité s’envolent avec le souvenir de la primaire ; bref personne n’a contesté le prétendu passage à vide de Hollande. Mais si on regarde les faits, il n’y pas grand-chose à reprocher au candidat socialiste.

Hollande a rapidement repris en main une négociation entamée il y a plusieurs mois par le Premier secrétaire du PS, qui n’est autre que son ancienne rivale des primaires, Martine Aubry. Cela n’a pas été une mince affaire car le maire de Lille était prête à aller plus loin vers les écologistes et ses désaccords « écolos » avec Hollande constituaient même l’axe principal de sa stratégie de différenciation pendant la dernière ligne droite de la campagne interne. A la lumière des vifs échanges entre les deux principaux prétendants lors du premier débat des primaires, on peut raisonnablement estimer que Martine Aubry aurait, entre autres, signé un document annonçant la sortie du nucléaire comme horizon stratégique de la politique énergétique de la France.

François Hollande a donc fait machine arrière en quelques semaines pour imposer ses propres engagements aux Verts : faire passer le poids du nucléaire dans la production énergétique français de 75% à 50% d’ici 2025.

Plus encore, le député de Corrèze a accompli une autre prouesse : il a changé unilatéralement une clause de l’accord déjà négocié – le paragraphe concernant le MOX – et, à la stupéfaction générale, l’a fait gober aux écolos qui, malgré ce comportement de marchand de tapis, ont ratifié le document ! Politiquement, Hollande a donc réussi exactement là où Joly a lamentablement échoué : il est à la fois candidat et maître de son parti politique. Et si Martine Aubry n’est pas la Cécile Duflot du PS, c’est-à-dire la patronne du parti qui savonne la planche du candidat à la présidentielle, on peut être sûr que ce n’est ni par altruisme ni par manque de volonté. Hollande le mou a fait plier la Gauche dure…

Quant au prix payé – soixante circonscriptions ont été réservées par le PS aux candidats Verts – il est certes élevé mais sûrement pas disproportionné et la très légère tempête soulevée par Bertrand Delanoë n’a pas encore fait de vagues susceptibles de déstabiliser le moindre pédalo.

Ceci dit, on peut reprocher à Hollande les détails techniques de l’accord. Pas besoin d’être expert pour comprendre que l’engagement de fermer 24 réacteurs d’ici 2025 sans lancer d’études prospectives pour la construction de nouvelles centrales vide de son sens le principe d’une dénucléarisation progressive (de 75% à 50% de l’énergie consommée).

Autrement dit, on peut soupçonner que le fond du compromis PS-EELV est le suivant : Hollande peut dire qu’il a tenu parole en maintenant son refus d’une sortie du nucléaire et les écolos peuvent ricaner en insinuant le contraire… Les concessions d’EELV fournissent à Hollande les arguments dont il a besoin pour gagner la présidentielle, voilà – pour le moment- la seule chose qui compte. Car, si Hollande gagne, tous ces détails seraient renégociés à partir des nouveaux rapports de force établis à l’issue de la présidentielle. Est-ce qu’une fois élu, le nouveau président de la République privilégierait la parole donnée à EELV à celle donnée aux Français ?

Dans cet épisode, Hollande est loin d’avoir démérité. On peut même dire qu’il vient de remporter une bataille décisive : peu importent les fonctions officielles, au PS, c’est lui le patron. Pour comprendre pourquoi il a été si sévèrement jugé, rappelons-nous la fameuse « règle du triple L » énoncée par Jean-François Kahn : dans leurs rapports avec les personnalités les médias suivent trois phases : léchage, lâchage, lynchage… Tout l’art est d’être dans la bonne phase au moment des élections.

Alain Finkielkraut : malaise dans l’identité

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Le thème (sinon le mot) d’identité apparaît, en Europe, avec le romantisme. Il est la réponse du romantisme à la philosophie des Lumières et à la Révolution française qui postulent que l’homme devient humain par sa capacité d’être autonome, c’est-à-dire de penser, d’agir, de juger par lui-même. Par lui-même et non par le secours d’une autorité extérieure à la raison.

Cette capacité, les révolutionnaires français en ont revendiqué le plein exercice. Ils ont voulu reconstruire la société humaine sur le fondement de la raison (de leur raison). Du passé, ils ont décidé de faire table rase. « Notre histoire n’est pas notre code », disait fièrement Rabaut-Saint-Étienne. Et il ajoutait : « Tous les établissements en France couronnent le malheur du peuple. Pour le rendre heureux, il faut le renouveler, changer ses idées, changer ses lois, changer ses mœurs, changer les hommes, changer les choses, changer les mots… Tout détruire ; oui, tout détruire puisque tout est à recréer. »

Le romantisme politique s’est donc formé en réaction à cette entreprise régénératrice et destructrice. La violence révolutionnaire, dit, par exemple, Edmund Burke, dans ses Réflexions sur la Révolution française, n’est pas un accident de l’Histoire, un effet des circonstances, mais un pur produit de la présomption. « Les esprits éclairés, qui ont cru bon de rompre le cours des choses, n’ont aucun respect pour la sagesse des autres, mais en compensation ils font à la leur une confiance sans bornes. » Ils se font gloire, ces esprits éclairés, de secouer les vieux préjugés alors que ceux-ci sont « la banque générale et le capital constitué des nations et des siècles, et qu’il vaudrait bien mieux employer sa sagacité à découvrir la sagesse cachée qu’ils renferment ». Cette désastreuse politique procède, selon les romantiques, d’une métaphysique fallacieuse. Ce qui fait l’humanité de l’homme, disent-ils, ce n’est pas l’arrachement à sa condition de minorité, c’est sa filialité, sa dette à l’égard des morts ; ce n’est pas l’autonomie, c’est l’appartenance ; ce n’est pas la capacité de s’abstraire de toute tradition, de toute détermination et de toute humanité particulière, c’est l’inscription dans un monde. L’homme n’est pas son propre fondement, il est issu d’une source qui le transcende et le précède. Extraire l’homme de sa tradition, le couper de ses pères, repartir de zéro pour fonder une société nouvelle avec des individus autonomes, cela ne peut conduire qu’à une destruction de ce qui est constitutif à l’humanité de l’homme. Telle est donc l’objection identitaire faite par les romantiques aux Lumières et à la Révolution française.

Cette objection va se durcir dans la seconde moitié du XIXe siècle.

« Il n’y a point d’homme dans le monde, disait Joseph de Maistre dans ses Considérations sur la Révolution française. J’ai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes, etc… Je sais même, grâce à Montesquieu, qu’on peut être persan : mais quant à l’homme, je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie ; s’il existe, c’est bien à mon insu. » Et Barrès, un siècle plus tard : « C’est toujours l’histoire des droits de l’homme. Quel homme ? Où habite-il ? Quand vit-il ? » Pour l’un comme pour l’autre, l’homme est humain en vertu de son imprégnation par une histoire, une culture, une manière distincte de percevoir, de désirer et de ressentir.
Mais Barrès va plus loin que de Maistre. Sa critique des Lumières ne laisse aucune marge d’indétermination : « L’individu s’abîme pour se retrouver dans la famille, dans la race, dans la nation. » Les Lumières : l’individu s’affirme, la société est une association d’êtres indépendants les uns des autres et réunis par un libre consentement. Barrès : l’individu s’abîme, la société est une communauté qui précède et qui façonne ses membres. Modèle contractuel dans un cas, modèle organique dans l’autre. Fort de ce déterminisme radical, Barrès oppose à tous ceux qui s’efforcent d’apporter les preuves de l’innocence de Dreyfus cette catégorique fin de non-recevoir : « Dreyfus est coupable, je le conclus de sa race. »[access capability= »lire_inedits »]

Le XXe siècle conduira cette logique à son paroxysme de violence. Les nazis tireront de l’incompatibilité des races la terrifiante mission d’effacer tous les Dreyfus de la surface de la Terre. L’Europe actuelle porte la marque de ce traumatisme. Nous vivons, et peut-être pour longtemps encore, dans une époque post-hitlérienne. À la question : qu’est-ce qui définit l’Europe ? – le sociologue allemand, Ulrich Beck, répond : le cosmopolitisme. Autrement dit, le propre de l’Europe est de ne pas avoir de propre. Son histoire n’est pas son code, son origine n’a rien à voir avec sa destination, sa destination consiste même à se démettre de son origine. Conçue comme l’antithèse de l’Europe nationaliste et de son cortège de dévastations morales et physiques, elle se dépouille, pour se faire, de son particularisme, elle décide pour exister de se quitter. Le devoir de mémoire lui commande l’oubli d’elle-même. Affirmer son être, dit-on à la lumière noire de l’apocalypse nazie, c’est introduire une distinction, donc une discrimination potentielle entre soi et l’autre. Il ne faut pas mettre le doigt dans cet engrenage. Le « Plus jamais ça ! » nous enjoint de répudier ce qui nous spécifie. Nous avons des valeurs, des idéaux, mais nous ne voulons pas que ceux-ci aient un corps, qu’ils soient ancrés dans un territoire ou dans une généalogie : tout ce qui signale notre appartenance ou notre ascendance nous plonge dans une sorte de malaise. Nous sommes d’autant moins enclins à parler d’identité européenne, que nous avons choisi l’Europe pour en finir avec les maléfices de l’identité. Fuir éperdument l’enracinement, l’attachement, l’héritage; résilier tout prédicat identitaire, se désaffilier : telle est la mission autocivilisatrice que s’assigne l’Europe en tant qu’Union européenne.

Et cela ne suffit pas. Un autre travail, simultanément, lui incombe. Car un autre traumatisme la hante : la colonisation, c’est-à-dire le processus d’expansion par lequel certains pays en sont venus à prendre possession de territoires extérieurs aux leurs et à placer leur population sous la domination d’un mode d’existence individuelle et collective imposé comme le seul et unique modèle de civilisation possible. Sous le regard de ceux que Frantz Fanon a appelé les « damnés de la terre », l’universalisme européen n’apparaît pas moins coupable que l’explosion des particularismes qui ont dévasté l’Europe car il est lui-même un particularisme qui s’ignore, un chauvinisme caché.

Les Lumières ont décrit l’Histoire comme le mouvement progressif au cours duquel s’estompent les particularités et se rompent les cloisonnements entre les hommes. Et l’Europe, qui se perçoit elle-même comme l’avant-garde de cette marche vers l’universalité, a justifié son hégémonie planétaire par sa vocation missionnaire. Pour expier cette arrogance, elle est sommée de s’ouvrir. L’Europe n’est rien de substantiel, dit Ulrich Beck, et, ajoute-t-il, l’envers de cette vacuité substantielle est une tolérance, une ouverture radicale. Il revient donc à l’Europe d’emprunter résolument la voie kantienne d’une identité négative, c’est-à-dire, comme l’écrit le philosophe français Jean-Marc Ferry, « une identité dont le principe consiste dans la disposition à s’ouvrir sur d’autres identités ». Tout le contraire, autrement dit, d’une identité identitaire, repliée sur ses valeurs patrimoniales, autocentrée sur son fond spirituel et soucieuse d’en affirmer sa spécificité. Gianni Vattimo synthétise ce nouvel idéal européen sous la forme d’un slogan, « De l’universalisme à l’hospitalité », et il prend l’exemple du dialogue interreligieux : « Si elle veut se concrétiser sous la forme de l’hospitalité, l’identité du chrétien ne peut que se réduire presque totalement à écouter ses hôtes et à leur laisser la parole. »

Tous ces penseurs européens nous disent que la Turquie doit pouvoir faire partie de l’Europe, car l’Europe elle-même ne fait plus partie de l’Europe : elle n’est pas une civilisation mais une gerbe de valeurs. En d’autres termes, qu’il ne revient plus à l’Europe de convertir qui que ce soit − conversion religieuse ou résorption de la diversité des cultures dans la catholicité des Lumières. L’Europe doit s’arracher à elle-même, non pour que les autres l’imitent mais pour qu’ils puissent être eux-mêmes. Elle choisit la voie kantienne, mais elle ne répudie pas le romantisme en faveur de l’Aufklärung, elle préconise un romantisme pour autrui. Elle ne doit plus être la civilisation universelle : elle doit s’extraire de son être pour ne forcer personne d’autre à renoncer au sien. Il lui revient de mettre sa culture à distance afin que chaque culture puisse vivre à l’aise sur son sol. Bref, l’abstraction n’est pas pour elle un titre de gloire, mais la forme prise par sa repentance.

Les élites de l’Europe post-hitlérienne réservent donc un accueil contrasté à la notion d’identité. Le débat sur l’identité nationale lancé en 2010 par le gouvernement français a suscité l’indignation du monde intellectuel. Il a été arrêté net après une pétition intitulée « Nous ne débattrons pas » et signée par 40 000 citoyens en colère. Même méfiance pour le projet d’une Maison de l’Histoire de France, dénoncé comme une régression nationaliste, alors que l’Histoire telle qu’elle s’écrit aujourd’hui est une histoire des rencontres, des connexions, des métissages. Mais suspecte, et même criminelle, lorsqu’elle est nationale, l’identité se trouve valorisée lorsqu’elle est minoritaire ou étrangère. Comme l’écrit le philosophe Alain Renaut, « la promotion de la diversité semble être devenue aujourd’hui une des ardentes obligations que se donnent à elles-mêmes nos sociétés démocratiques ».

Le temps serait donc venu, maintenant que la nation s’est vidée d’elle-même, de reconnaître toutes les identités (religieuses, sexuelles, ethniques, régionales) marquées du sceau de la différence. Prenons exemple sur Rome, ville sans origine, nous dit la latiniste Florence Dupont. « Dans la société ouverte et multiculturelle de nos ancêtres les Romains, la citoyenneté romaine était non seulement un statut juridique sans contenu racial, ethnique ou culturel mais qui reposait sur l’origo, notion juridique complexe qui impliquait que tout citoyen romain, d’une façon ou d’une autre, venait d’ailleurs. »

Il y a un peu plus d’un an, je me suis rendu dans l’école communale, rue des Récollets à Paris, où j’avais appris à lire, à écrire et à compter. Ce pèlerinage a été pour moi très instructif. Sur un mur du hall, j’ai vu, accrochée, une carte du monde avec des photographies d’élèves épinglées notamment sur les pays du continent africain. Au bas de la carte, cette légende : « Je suis fier de venir de… » J’ai été très frappé. Mes parents sont nés en Pologne, nous avons bénéficié d’une naturalisation collective lorsque j’avais un an. Jamais l’école ne m’a fait honte de mes origines. Jamais non plus elle ne m’a invité à m’en prévaloir. L’origine était hors-sujet. Mais c’était une autre époque. Les temps ont changé : nauséabonde est aujourd’hui la fierté d’être français, digne de considération et d’éloge, la fierté de venir de. La société doit donc être a-culturelle et la nation a-nationale pour permettre aux diverses identités qui la composent de s’épanouir sans entrave. Sous le prisme du romantisme pour autrui, la nouvelle norme sociale de la diversité dessine une France où l’origine n’a le droit de cité que lorsqu’elle est étrangère, où toutes les identités sont bienvenues sauf l’identité française. Un militant d’une organisation créée après les émeutes de 2005 déclarait dans Libération : « Je ne suis pas un Français issu de l’immigration, je suis un Français faisant partie de la diversité française. » Sa déclaration signifie que la France en lui, c’est lui. Qu’on ne lui parle plus d’assimilation ni même d’intégration : le pays qu’il habite n’est pas une patrie, c’est une auberge espagnole. L’opinion éclairée applaudit car elle veut tenir compte d’un passé marqué par l’exclusion ou la domination de l’Autre et faire face dignement à la nouvelle réalité multiculturelle. Mais jusqu’où va la domination ?

En 2005, paraissait un rapport, rédigé sous la houlette de Jean-Pierre Obin par dix inspecteurs généraux de l’Éducation nationale, sur les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires. L’étude portait sur 61 collèges, lycées et lycées professionnels répartis dans une vingtaine de départements et soulignait les difficultés croissantes que rencontraient les professeurs de philosophie et de lettres. On y apprend que les philosophes des Lumières, en particulier Voltaire et Rousseau, sont particulièrement visés. « Rousseau est contraire à ma religion », proclame un élève d’un lycée professionnel. Molière et notamment Le Tartuffe sont également des cibles de choix. Les professeurs doivent faire face au refus d’étudier ou de jouer la pièce. Madame Bovary est jugée dangereusement favorable à la liberté de la femme. Plus loin dans le rapport, on lit que, pour certains élèves et de ceux qui les influencent, l’histoire exprime une vision judéo-chrétienne et déformée du monde. Même diagnostic dans le rapport déjà cité du Haut Conseil à l’intégration, remis le 28 janvier 2011. « Pour des générations d’enfants d’immigrés, la formule bien connue de  » Nos ancêtres les Gaulois… », aujourd’hui considérée comme assimilatrice, était conçue comme un moyen d’intégrer dans une même histoire des élèves venus de pays différents. Or depuis quelques années, dans un nombre croissant d’établissements, les cours d’histoire sont les lieux de contestation et de mise en concurrence de mémoires particulières qui témoignent du refus de partager une histoire commune. Trois questions provoquent des situations de tension : le fait religieux, l’extermination des juifs d’Europe, le conflit israélo-palestinien. La vision du monde qui semble s’opérer est binaire : d’un côté, les opprimés victimes de l’impérialisme des Occidentaux et ce, depuis les temps les plus reculés, et de l’autre les oppresseurs, les Européens, les Américains, les Blancs pilleurs du tiers-monde. Cette vision fantasmée sert d’explication à l’histoire mondiale et de justification aux échecs personnels. »

Cette contestation n’a pas lieu partout. Elle existe dans ce qu’il est convenu d’appeler les « quartiers sensibles ». Des quartiers qui se vident peu à peu de leur population autochtone. Plus on parle de vivre-ensemble et plus s’aggravent les séparatismes géographiques et culturels. Les Français de souche déménagent dans les zones rurales et périurbaines. Dans Fractures françaises, le géographe Christophe Guilluy explique ce phénomène par le fait que les autochtones ont perdu le statut de référents ou de prescripteurs culturels qui était le leur dans les périodes précédentes de l’immigration. Ils en souffrent. Leur mobilité témoigne de leur malaise. Sont-ils pour autant xénophobes ? Est-ce faire preuve de racisme que de déplorer cette dégradation statutaire ? Ces questions méritent d’être posées. Ma réponse sera négative et j’invoquerai, pour l’argumenter, la réflexion de Claude Lévi-Strauss.

En 1952, le déjà célèbre anthropologue prononce à l’Unesco une conférence qui fera date : « Race et histoire ». Dénonçant l’ethnocentrisme, c’est-à-dire la tendance de toutes les cultures humaines à croire qu’elles incarnent à elle seule l’humanité et que ceux qui vivent autrement sont des sauvages ou des barbares, il rappelle que, quelques années après la découverte de l’Amérique, pendant que les Espagnols envoyaient des commissions d’enquête pour savoir si les indigènes avaient ou non une âme, ces derniers s’appliquaient à immerger les Blancs prisonniers afin de vérifier si leurs cadavres étaient ou non sujets à la putréfaction. Il conclut de cette similitude : « Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie. » Cette conférence a été reçue comme une nouvelle lettre sur la tolérance : après l’acceptation de la diversité des opinions, l’acceptation et même la célébration de la diversité culturelle, c’est-à-dire de la pluralité des identités collectives. « L’Europe s’est proclamée supérieure au reste du monde à cause de la machine à vapeur et de quelques autres prouesses techniques dont elle pouvait se targuer. » Claude Lévi-Strauss, à l’ère de la décolonisation, lui rabat le caquet. Ce faisant, il nourrit la mauvaise conscience nationale et européenne.

Mais Race et histoire n’était pas son dernier mot. Vingt ans plus tard, il prononce, devant la même assemblée, une autre conférence, « Race et culture », et là, il fait scandale. Il avait écrit le bréviaire de l’antiracisme, et voici qu’il s’insurge contre l’abus de langage par lequel on en vient à confondre le racisme avec des attitudes normales, légitimes même et, en tout cas, inévitables.
Qu’est-ce que le racisme ? C’est, dit Lévi-Strauss, une doctrine précise qui peut se résumer en quatre points : une corrélation existe entre le patrimoine génétique et les aptitudes intellectuelles ; ce patrimoine est commun à tous les membres de certains groupes humains ; ces groupements appelés « races » peuvent être hiérarchisés ; cette hiérarchie autorise les « races » dites supérieures à commander, à exploiter les autres, éventuellement à les détruire. Théorie indéfendable, pratique abominable mais, prévient Lévi-Strauss, « on ne saurait ranger sous la même rubrique ou imputer automatiquement au même préjugé l’attitude d’individus ou de groupes que leur fidélité à certaines valeurs rend totalement ou partiellement insensibles à d’autres valeurs. Il n’est nullement coupable de placer une manière de vivre ou de penser au-dessus de toutes les autres et d’éprouver peu d’attirance envers tels ou tels dont le genre de vie, respectable en lui-même, s’éloigne par trop de celui auquel on est traditionnellement attaché. Cette incommunicabilité relative n’autorise certes pas à opprimer ou à détruire les valeurs qu’on rejette ou leurs représentants mais, maintenue dans ses limites, elle n’a rien de révoltant. Elle peut même représenter le prix à payer pour que les systèmes de valeurs de chaque famille spirituelle ou communauté se conservent et trouvent dans leur propre fonds des ressources nécessaires à leur renouvellement. »

Claude Lévi-Strauss nous invite, nous autres Français, nous autres Européens, à nous percevoir non pas comme la civilisation en marche mais comme une civilisation particulière. Certes, nous devons, dit-il, tirer les leçons du XXe siècle et reconnaître l’altérité. Il nous faut combattre la tentation ethnocentrique de nous ériger en modèle idéal mais aussi, ajoute Lévi-Strauss, la tentation pénitentielle de nous défaire de nous-mêmes pour expier nos fautes. Notre héritage mérite d’être préservé, entretenu et transmis. Notre civilisation est une proposition de monde qui s’adresse aussi bien aux autochtones qu’aux nouveaux arrivants. Pour assurer la cohésion sociale et sauver le vivre-ensemble, il ne faut pas remplacer cette proposition par la proposition multiculturelle mais il faut au contraire la maintenir fermement et la transmettre sans honte.

Mais savons-nous et pouvons-nous encore transmettre ? Ne sommes-nous pas entrés démocratiquement et technologiquement dans l’ère de la communication horizontale, instantanée et perpétuelle ? Comme l’écrit Régis Debray, « la nouvelle mappemonde des réseaux relègue dans l’ombre les chaînons élimés du mémorable. La profondeur de champ s’accroît, la profondeur de temps se ratatine. Et les nouvelles générations, sans repères temporels ni inscription dans l’histoire, et qui naviguent à leur aise sur la Toile se noient dans la chronologie. »

La chronologie, c’est à l’école de la fournir et d’assurer la transmission. Mais bon gré mal gré, l’école s’aligne toujours d’avantage sur le paradigme communicationnel, comme en témoignent les manuels. Si du passé ils ne font pas exactement table rase, ils ne cessent d’appeler le contemporain à la rescousse, non sans cocasseries involontaires, nous dit Mona Ozouf dans une enquête sur l’enseignement du français publiée par la revue Le Débat : « Comme la Première épître aux Corinthiens n’est à l’évidence pas un texte facile, ils proposent aux élèves de rédiger une lettre destinée à quelque journal,  » après avoir relu la lettre de saint Paul et, éventuellement, écouté la chanson de Jacques Brel, Quand on n’a que l’amour « . Ils les sollicitent pour des sondages privés de tout suspense :  » Admettez-vous que l’on puisse lever tous les tabous ?  » et, plus drôle encore :  » Seriez-vous partisan d’une simplification de l’orthographe ?  » Ils leur demandent de  » rédiger un dialogue sur un forum d’Internet entre un adolescent branché et un homme plus âgé qui s’en tient aux méthodes traditionnelles « . » Tenir l’actualité comme seule capable d’éveiller le désir est la foi des manuels qui, parfois, l’exhibent ingénument en quatrième de couverture :  » Magnard dépoussière les classiques et fait briller les contemporains. «  »

Ainsi, contrairement aux affirmations des nationalistes et de leurs ennemis, l’identité n’est pas une fatalité, une donnée intangible, mais un lien, fragile et toujours susceptible d’être rompu, entre les vivants et les morts. L’héritage ne relève pas de l’hérédité mais de la responsabilité. Il faut savoir l’accueillir, l’entretenir, le cultiver, l’agrandir et parfois le défendre. Sa transmission ne va pas de soi. Le rejet, l’ingratitude, la distraction : tout peut arriver. Nous avons la liberté de regarder ailleurs et de n’être présents qu’au présent. Cette liberté est exercée sans frein dans l’euphorie de l’interconnexion généralisée. « Synchronie gagnée, diachronie perdue », résume Debray : l’espace avale le temps. Ainsi meurent les morts. Ainsi plongeons-nous dans l’oubli avec, qui plus est, le sentiment d’accomplir notre devoir de mémoire.

Ce devoir, je l’accomplirai pour ma part en citant Simone Weil. Dans un livre écrit en 1942, au cours des années les plus sombres de notre histoire collective, et publié après la guerre par Albert Camus, sous un titre qu’on ne comprend plus aujourd’hui, L’Enracinement, elle donne à son amour pour la France le nom de « patriotisme de compassion ». Qu’est-ce que le patriotisme de compassion ? C’est « un sentiment de tendresse poignant pour une chose belle, précieuse et périssable ». Et Simone Weil ajoute : « La compassion pour la fragilité est toujours liée à l’amour pour la véritable beauté parce que nous sentons vivement que les choses vraiment belles devraient être assurées d’une existence éternelle et ne le sont pas. »

C’est cette compassion, à n’en pas douter, qui animait Claude Lévi-Strauss quand il écrivait Race et histoire.

La suite demain…[/access]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

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On cause à bloc !

9

Le camarade Leroy vient de publier Le Bloc (Gallimard), roman de l’ascension au pouvoir d’un mouvement politique, le “Bloc patriotique”, qui n’a, évidemment, aucun rapport avec la réalité. Jérôme Leroy est cet après-midi à Strasbourg pour en discuter avec François Miclo. Ça se passe à 17 h 30 et c’est à la Librairie Kléber, 1 rue des Francs-Bourgeois.

Le politique se meurt, le politique est mort

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Mariano Rajoy et José Luis Zapatero. Photo : Gustavo Bravo.

La droite a gagné en Espagne, c’est une chose entendue. Cette victoire avait d’ailleurs été prévue, annoncée et apparemment souhaitée par tous ceux qui prônent un grand nettoyage par le vide des gouvernements européens pour satisfaire aux exigences des marchés. Des esprits, même modérés, commencent à parler de dictature des agences de notation et des marchés. Abus de langage ? Pas pour l’étymologie en tout cas. Le mot latin dictatura vient sans conteste du verbe dictare, qui veut dire dicter. Littéralement, la dictature, c’est le régime établi par celui qui dicte ce qui doit être fait et il semble bien que la marge du politique, en Europe comme aux USA, se limite à conformer ses actions à quelques critères économiques qui n’ont plus grand chose de rationnel. Les marchés savent-ils eux-mêmes ce qu’ils veulent ?
L’accession de Mariano Rajoy au pouvoir, le soir même de sa victoire, s’est accompagnée d’une baisse des cours et c’est non sans un certain humour qu’il a demandé aux acteurs des places financières qu’on lui laisse « cinq minutes » pour faire ses preuves.

Je me souviens d’un temps, pas si lointain, où quand un gouvernement de gauche accédait au pouvoir, les bourses baissaient mais remontaient quand c’était un gouvernement de droite. Il y avait somme toute là quelque chose de rassurant. A gauche, on savait que l’on était toujours élu contre les marchés financiers et ce depuis le fameux Mur de l’argent qui s’opposa au Front Populaire de Léon Blum. En revanche, quand c’était la droite, les actionnaires retrouvaient des couleurs et la confiance se traduisait mécaniquement par une hausse des cours.
Il faudrait pouvoir dater le moment où cette dynamique simple, et qui avait le mérite de la clarté quand il s’agissait de savoir quel camp politique agissait pour quelle classe sociale, a disparu. Il faudrait pouvoir le dater, parce de la même manière, on pourrait savoir quand la droite et la gauche se sont mises à appliquer la même politique. Surtout qu’en France, comme d’habitude, les choses sont un peu plus compliquées. A cause de De Gaulle, on a eu une droite qui n’était pas vraiment de droite, une manière de péronisme à la française, qui avait fait dire au Général que la politique de la France ne se faisait pas à la corbeille.

Je peux me tromper mais la dernière fois que j’ai vu les marchés trembler devant la gauche, ce fut quand Edith Cresson fut nommée premier ministre. Comme les marchés, c’est bien la seule chose qu’on puisse leur reconnaître, n’ont aucun préjugé quand il s’agit de faire du profit, ce n’était pas parce qu’Edith Cresson était une femme qu’ils ont montré leur mécontentement mais parce qu’elle avait eu la velléité de relancer une politique industrielle déjà fortement anémiée au début des années 90. On appelait pas encore cela « l’économie réelle » mais Cresson avait manifestement l’intention d’encourager les investissements productifs plutôt que spéculatifs, projet qu’elle avait résumé dans une formule moins élégante que celle de De Gaulle mais tout aussi percutante dans son genre : « La bourse, j’en ai rien à cirer. »

Cette grille de lecture est bel et bien devenue caduque. Qu’un gouvernement de droite, comme le Parti Populaire, soit élu en Espagne ou que la pression insistante de la Troïka favorise l’impeachment d’un Papandréou en Grèce et pousse à la création d’un très large gouvernement d’union nationale puisque que celui-ci comporte même quatre ministres d’extrême droite du parti Laos de Georges Karatzaféris[1. Ce monsieur, lors de la fondation de son parti, avait tout de même déclaré : « Parlons des mythes d’Auschwitz et de Dachau et de ces fours, parlons des chambres à gaz pour voir si les murs étaient isolés pour retenir le gaz ou s’ils étaient seulement faits de briques. »], ou que sous contrôle des agences de notation soit nommé un gouvernement de « techniciens » en Italie[2. Accomplissant le vieux rêve technocratique qui court de Platon et sa République à Pétain et son école d’Uriage], les marchés ne sont toujours pas contents.

On pourrait penser qu’ils se comportent, littéralement, de manière virale. Lorsqu’il s’attaque à un organisme, le virus veut en vivre mais finalement le tue et risque de mourir avec lui. Baudrillard avait assez bien défini la chose : « L’immunodéficience est totale d’un bout à l’autre de la chaîne. Et c’est ainsi que dans un système prétendument rationnel le chaos peut grandir de façon exponentielle, produisant des effets gigantesques d’intoxication collective, sans commune mesure avec les conditions initiales. »

Ne pas voir, dans la période qui nous concerne, que la rigueur resserre la demande et que sans demande, il y a peu de chance qu’un pays puisse rembourser quoi que ce soit à qui que ce soit me semble tragique. L’autre interrogation que soulève chez moi la victoire de la droite espagnole est plus politique. Comment se fait-il que les peuples, quand on les laisse encore voter, n’aillent pas vers une troisième voie ? Bien sûr, en Espagne, l’abstention a augmenté, bien sûr Izquierda Unida (un Front de Gauche ibère) a atteint la dizaine de sièges contre trois dans la précédente assemblée mais rien n’a remis en question le duopole des partis de gouvernement.

Est-ce parce que nous n’avons pas encore assez souffert, parce que nous n’avons pas désespéré jusqu’au bout (« Il faut savoir désespérer jusqu’au bout. Encore un pas et nous serons les maîtres » écrivait Nimier dans son Grand d’Espagne) ?

Il y a pourtant eu, ces dernières années en Amérique latine, de « grandes alternatives » nationales s’appuyant sur une opposition claire à la dictature des marchés. Je sais à quel point en France l’exemple de Chavez au Venezuela, de Morales en Bolivie, de Corréa en Equateur sont contestés à force d’idées reçues. Mais on a tendance à oublier que Lula, par exemple, et son miracle brésilien poursuivi par Dilma Roussef, dont personne ne remet en question le caractère démocratique « moderne », est arrivé au pouvoir à la tête d’un parti, le PT, qui a balayé les deux partis historiques de gouvernement, libéral et social-démocrate, dont les politiques identiques avaient de plus en plus de mal à justifier comment un pays riche pouvait laisser certains de ses habitants mourir de faim.

Si l’on ne meurt pas de faim en Europe, le besoin d’une grande alternative se fait de plus en plus sentir mais n’a pourtant jamais semblé si lointain.

Toi aussi, joue à Super Mario terrassant l’inflation !

7

A mesure qu’arrivent les premières griffures de l’âge comme autant de rides, ridules et ridelettes se formant au coin du nez, on se met à « vieuxconniser ». Ce faisant, on commence aussi à culpabiliser. On s’interroge en effet : « suis-je devenue rabat-joie ? », « ai-je perdu mon sens de l’humour », « toute légèreté m’a-t-elle définitivement abandonnée » ?

Tenez ! C’est exactement ce que j’ai ressenti la semaine dernière en découvrant le clip créé par de gentils saltimbanques post-modernes à l’occasion de la journée internationale des toilettes. Je me suis demandée, perplexe, si mon second degré s’en était allé pour toujours, avec mes derniers boutons d’acné et les vestiges écornés de mes illusions perdues. Jugez plutôt :

A bien y réfléchir, j’ai fini par me dire que le problème ne venait ni de moi, ni du laps de temps qui me sépare du jour où mon père, les yeux humides d’émotion parentale, fonça à l’état civil pour y prétendre – sans avoir sérieusement vérifié – que j’étais bel et bien son enfant.

Non. Le problème est tout autre. En fait, le monde est en train de se payer notre tête. La mienne, la votre. J’ai compris ça aujourd’hui en me faisant tutoyer par la Banque centrale européenne, et en me voyant proposer par des personnages de manga grossièrement bruxellisés de « m’asseoir dans le fauteuil de Mario Draghi et de prendre en main la politique monétaire de la zone euro ».

L’objectif ? Lutter contre le « monstre de l’inflation » (bouh qu’il est vilain), et « maintenir l’augmentation des prix en dessous de la barre des 2% ». Démonstration :

Désormais, je ne crains plus qu’une chose : qu’un communicant abâtardi officiant chez Euro RCSG viennent me babiller à l’oreille d’une petite voie sucrée: « toi aussi, viens t’asseoir avec tous tes amis dans le fauteuil du président de la République, et joue à lutter contre le chômage ». En effet, « si le chômage dépasse la barre des 10%, le monstre de la pauvreté viendra, et il y aura tout plein de smicards épuisés, de précaires harassés, de travailleurs pauvres sous contrats aidés, et de sans-abris frigorifiés ».

Ah, mince, j’avais oublié ! Ce jeu là, on y a déjà joué en vrai. Et je crois me souvenir qu’on a perdu.

La folle matinée d’Eva Joly

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Premier épisode ce matin sur RTL : interrogée à moult reprises par Jean-Michel Aphathie sur les conséquences de son « coup de colère » contre le PS et de sa bouderie d’une semaine vis-à-vis de ses mandants d’EELV, Eva Joly, en fin d’interview se refuse à dire explicitement si elle appellera ou non à voter pour François Hollande au second tour de la présidentielle.

Deuxième épisode sur Twitter vers 9h30, l’eurodéputé Yannick Jadot, jusque là porte-parole de la candidate rend son tablier en 118 signes TTC : « En désaccord avec la nouvelle ligne politique d’Eva Joly, j’ai décidé de démissionner de ma fonction de porte-parole ».

Troisième épisode : interrogé une heure plus tard par France Info sur ce flou stratégique, Dany Cohn-Bendit répond avec une franchise que devrait lui envier toute la classe politique : « Pour l’instant, Eva Joly fait les mauvais choix politiques. Qu’elle veuille marquer la différence entre les écologistes et le PS, c’est normal, mais il faut faire la différence entre concurrents et adversaires, qui sont les candidats de droite et d’extrême droite ».

Quatrième épisode, quelques instants plus tard chez nos confrères du Monde.fr, c’est au tour de Noël Mamère de rhabiller pour l’hiver sa camarade pourtant issue de Scandinavie : « si Eva Joly ne dit pas maintenant qu’elle soutiendra François Hollande au second tour, elle fera campagne sans moi ». Noël qui, comme il y a dix ans avec Lipietz, a flairé la bonne affaire conclut sèchement : « Elle ne peut rester dans le flou sur la question de savoir ce qu’elle va faire au soir du 22 avril ».

Cinquième épisode, à cet instant-là du récit, on est limite Tchernobyl chez EELV : si Eva maintient son ni-ni, il est bien évident que l’accord avec le PS peut être immédiatement déclaré en état de mort clinique : adieu veaux, vaches, circonscriptions ! On imagine bien que la quasi-future députée de Paris Cécile Duflot a du décrocher son iPhone pour faire une explication de gravure à « sa » candidate.

Sixième épisode : je ne sais pas comment on dit Canossa en norvégien, mais Eva, elle, doit sûrement le savoir, puisqu’elle y est allée. Vers 11 h elle contacte l’AFP pour déclarer « Dans mon esprit il n’y a jamais eu de doute sur le fait que j’appellerai à voter pour François Hollande s’il est en tête de la gauche au premier tour », c’est-à-dire très exactement ce qu’elle avait refusé de dire 4 heures plus tôt à Jean-Michel Aphathie.

Septième et dernier épisode, à nouveau sur Twitter où vers midi Dominique Voynet met son légendaire sens de l’humour au service d’Eva Joly, avec un trait d’esprit comme on n’en avait jamais vu : « Avec des amis comme Jadot et Cohn-Bendit, Eva Joly n’a pas besoin d’ennemis ». Ça, c’est envoyé ! Et avec des supporters et conseillers comme Dominique Voynet (1,57% à la dernière présidentielle, tout de même), Eva n’a même plus besoin du soutien des militants Verts !

Jade et Arnaud, épisode 2

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Cette semaine, l’excellent hebdomadaire Voici ouvre ses colonnes à Jade Forêt. Vous ne la connaissez pas ? Ce mannequin de 21 ans est la compagne du richissime Arnaud Lagardère (Hachette-Aérospatiale-Matra). Souvenez-vous : l’été dernier, les deux tourtereaux avaient officialisé leur idylle dans un clip-vidéo digne des meilleurs Marc Dorcel (ou Fred Coppula, les cinéphiles comprendront…).

Dans l’entrevue qu’elle accorde à Voici, point de musique doucereuse ou de regards attendris : cette fois-ci, Jade répond comme une grande aux questions piégeuses de journalistes à poigne. Morceaux choisis :

« Un jour, j’ai demandé à Arnaud s’il aimait bien le Quick et il m’a dit qu’il n’y était jamais allé (…) Du coup, on s’y est rendus ¬ un 14. Et on a instauré un rituel : tous les 14, on y fête notre premier baiser ». Malbouffe is beautiful, so cute….

« J’ai toujours dit que j’aurais un enfant à 18 ans (elle en a 21, NDLR). Si c’est pas avec lui, je ne sais pas avec qui ce sera… ». Au pif : avec un autre ?

« Ça se passe bien avec ses fils ? Très bien. Il n’y a pas une grande différence d’âge entre nous, ils ont 15 et 17 ans ». Au vu de ses mensurations Wonderbra, ils ne demandent qu’à jouer au docteur avec leur beldoche !

Et je vous ai gardé le meilleur pour la fin : « Vous êtes fan de chirurgie esthétique ? On m’a juste refait le nez en urgence, en à peine plus petit, parce que j’ai eu un accident de voiture il y a trois ans. Depuis, j’ai des migraines tout le temps… » (sic).

Alain Finkielkraut au pays de la galanterie

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Que signifie l’interdiction du voile dans un monde qui prétend se délivrer des interdits ? Voici la réponse que donne Claude Habib dans Galanterie française (Gallimard) :
« Cette interdiction ne s’explique certainement pas par l’égalité des hommes et des femmes qui fut le critère constamment invoqué dans le débat public. Si l’égalité était en cause, les autres sociétés démocratiques, qui ne sont pas moins égalitaires que la nôtre, n’auraient pas manqué de prendre une mesure analogue. L’égalité des sexes ne préoccupe pas moins la classe politique au Canada, en Hollande ou en Suède. Les islamistes ont eu beau jeu de multiplier les images de femmes voilées insérées dans la vie active, attentives devant des écrans, penchées sur des livres ou l’œil rivé sur un microscope. Ils n’ont pas manqué de seriner que le voile n’empêche pas la participation au monde du travail et que ce qui l’empêche à coup sûr, c’est l’exclusion des jeunes filles voilées hors du système scolaire. »

Mais pour Claude Habib, ce n’est pas non plus comme symbole religieux, et donc pas au nom de la laïcité, que le voile est visé. « L’interdiction devient compréhensible si on la rapporte à cet arrière-plan de la tradition galante qui présuppose une visibilité du féminin, et plus précisément une visibilité heureuse, une joie d’être visible, celle-là même que certaines jeunes filles musulmanes ne veulent plus arborer. Le port du voile est un affichage de chasteté qui signifie l’interruption du jeu galant et même son impossibilité définitive. Une femme voilée affirme tacitement que tout homme est un danger dont il faut se garder. Le voile interrompt la circulation de la coquetterie et de l’hommage, en rappelant qu’il existe un autre règlement possible à la coexistence des sexes : la stricte séparation. »

La laïcité libérale peut bien, ici comme ailleurs, prendre le pas sur la laïcité républicaine, ce qui résiste au voile islamique, c’est la mise en forme galante de la coexistence des sexes. Qu’est-ce que la galanterie ? Dans la langue classique, galanterie signifie distinction, élégance dans les manières. Balthazar Gracian explique, dans L’Homme de cour qu’« un brave homme doit se piquer d’être tel que si la galanterie, la générosité et la fidélité se perdaient dans le monde, elles se retrouveraient dans son cœur. » On aura compris qu’un brave homme n’est pas un brave type, mais un homme valeureux.[access capability= »lire_inedits »]

Dès la fin du XVIIe siècle, le mot commence à désigner précisément la courtoisie témoignée aux femmes, courtoisie dont le fondement est l’inégalité entre les êtres. Et l’inégalité oblige : tel est le paradoxe fondateur de notre civilisation que David Hume, le grand philosophe écossais des Lumières, a mieux que quiconque saisi et formulé.
« Les vieilles gens ayant conscience de leurs infirmités redoutent naturellement le mépris des jeunes. C’est pourquoi une jeunesse bien éduquée multiplie les marques de respect et de déférence envers ses aînés. Les étrangers et les inconnus sont sans protection, c’est pourquoi dans toutes les nations polies, ils reçoivent les marques de la plus grande civilité et se voient offrir la place d’honneur dans chaque compagnie. […] La galanterie n’est qu’un autre exemple de la même intention généreuse. Comme la nature a donné à l’homme la supériorité sur la femme en lui confiant une plus grande force de corps et d’esprit, il lui revient de compenser autant que possible cet avantage par la générosité de son comportement et par une complaisance et une déférence marquées envers toutes les inclinations et toutes les opinions du beau sexe. Les nations barbares affichent cette supériorité en réduisant les femmes à l’esclavage le plus abject. Elles sont enfermées, battues, vendues ou tuées. Tandis que dans une nation polie, le sexe masculin manifeste son autorité de manière plus généreuse mais non moins marquée par la civilité, le respect et la complaisance, en un mot par la galanterie. » Ce texte nous fait sursauter parce qu’il heurte notre sensibilité démocratique. La croyance dans une supériorité d’esprit des hommes sur les femmes s’est effondrée et l’égalité ou, comme le dit Tocqueville, « l’idée du semblable », a triomphé. Ce n’est plus la hiérarchie du masculin et du féminin qui va de soi, mais bien la similitude, la communauté d’appartenance des hommes et des femmes au genre humain. Le naturel d’hier est l’arbitraire d’aujourd’hui.

Mais Hume ne se contente pas d’aménager la domination masculine. Constatant que l’humanité pensante est divisée en deux mondes, le monde de l’érudition et le monde de la conversation, il se conçoit comme une sorte d’ambassadeur entre les deux. Il ajoute : « De même que ce serait une négligence impardonnable pour un ambassadeur que d’omettre de présenter ses hommages au souverain de l’État où il est chargé de résider, de même serait-il absolument inexcusable que je ne m’adresse point avec un respect particulier au beau sexe qui règle en souverain sur l’empire de la conversation. » Où Hume a-t-il trouvé l’inspiration ou la confirmation de sa pensée ? « Dans une nation voisine, également réputée pour le bon goût et la galanterie qui y règnent, les dames sont, d’une certaine manière, les souveraines du monde de l’érudition comme de celui de la conversation. Et aucun écrivain poli n’a l’outrecuidance d’affronter le public sans l’approbation de certains juges réputés qui appartiennent au beau sexe. » Cette nation voisine, c’est la France, la France des salons, la France de Julie de Lespinasse et de Madame du Deffand.

Ne caricaturons pas Hume, donc. Et n’oublions pas non plus ce que les rituels, les procédés ou les automatismes, comme tenir la porte, régler les consommations, céder le pas, doivent au besoin de compenser l’avantage de la force par la délicatesse du comportement.

Mais la galanterie n’est pas seulement égard pour la fragilité. Elle est aussi et surtout tribut à la féminité. Elle est issue d’une connivence sur le fait que les femmes plaisent et qu’il est licite et même recommandé de leur rendre hommage et de leur faire la cour. Le galant homme ne se jette pas sur les femmes, il s’oblige à les séduire à leur mode. Ce sont elles qui fixent les règles. D’ailleurs, il ne s’agit pas toujours de séduire. La galanterie ne se réduit pas à ce qu’on appelle aujourd’hui la « drague ». Elle est une atmosphère avant d’être une entreprise, une convention avant d’être une conquête, un protocole avant d’être une stratégie, un jeu gratuit avant d’être un comportement intéressé. Elle est un rôle que l’on tient, une représentation que l’on donne, un badinage sans conséquence, un petit cérémonial auquel on se plie sans projet défini, pour le plaisir et pour la forme.

Cette connivence sur le fait que les femmes plaisent peut aussi conduire à leur enfermement. C’est la solution choisie par la plupart des sociétés patriarcales. Comme les femmes sont désirables et désirantes, il faut les cacher, les surveiller, les séquestrer, les séparer, les soustraire par tous les moyens à la tentation sous peine d’être déshonoré et de finir cocu. Le mot est d’ailleurs terrible. Aussi évolués que nous soyons, ces deux syllabes continuent à susciter l’hilarité. Le cocu demeure le personnage comique par excellence.

Mais un autre rire résonne en nous : celui de Molière. L’immense mérite de Molière a été de s’attaquer au rire majoritaire, au rire de la tradition. Il ne s’est pas interdit de solliciter ce rire farcesque, notamment dans George Dandin. Mais dans L’École des femmes se produit une véritable transmutation des valeurs : le comique change de camp. Par l’entremise du raisonnable Chrysalde, Molière tourne en dérision non le cocuage mais la hantise du cocuage. Chrysalde rive son clou à Arnolphe en ces termes :

« Être avare, brutal, fourbe, méchant et lâche,
N’est rien, à votre avis, auprès de cette tache,
Et que de quelque façon qu’on puisse avoir vécu,
On est homme d’honneur quand on n’est point cocu.
»

L’École des femmes révolutionne le concept d’honneur. Ce n’est plus le cocu qui est ridicule et déshonoré aux yeux du public, c’est Arnolphe, l’homme qui a une peur panique de l’être.

Et c’est au pays de Molière qu’à partir de l’âge classique qui s’est défini lui-même comme l’âge galant, on a exalté (sinon toujours pratiqué) un art de vivre ensemble et de mêler les hommes et les femmes sans que le déshonneur en résulte. Dans les pays du Sud de l’Europe, au même moment, les hommes gardent les femmes derrière les grilles et les verrous ; au Nord, dans la froide Angleterre, les sexes vivent séparés non par opposition mais par indifférence. « En Angleterre, dit le proverbe, rien n’est fait pour les femmes, pas même les hommes. » Voilà pourquoi Hume proclame la France pays des femmes.

Égalité des conditions oblige, nous sommes sortis de l’âge galant. Aucune revue n’aurait l’idée de s’appeler Commentaire galant, ou Le débat galant, alors que le Mercure galant faisait le délice des lecteurs du Grand Siècle.

Mais ce que révèle l’affaire du voile, c’est que la galanterie respire encore en France. Et à l’occasion de l’affaire Strauss-Kahn, cette singularité obstinée a été mise sur la sellette aux États-Unis, l’un des pays qui s’était le plus bruyamment élevé contre l’interdiction des signes religieux à l’école. Quelques jours après l’inculpation du directeur du FMI pour agression sexuelle, tentative de viol et séquestration, le site du New York Times lançait un forum de discussion avec l’accroche suivante : « Are french women more tolerant ? Room for debate. The Dominique Strauss-Kahn scandal stirs a larger debate on French society’s attitudes toward social misconduct by powerful men. »

Le 20 mai 2011, Joan Scott, auteur de La Politique du voile et professeur à l’Institute for Advanced Studies de Princeton, est la première personne à intervenir : « La culture politique française a longtemps toléré des conduites comme celle de Dominique Strauss-Kahn, en les expliquant comme un trait de caractère national, une part de ce que l’historienne Mona Ozouf appelle  » l’art de la séduction  » ». Autrement dit, alors que d’autres cultures démocratiques rejettent et sanctionnent les frasques des hommes de pouvoir, cette culture les accepte et même s’y reconnaît. Elle ne les tolère pas seulement, elle s’en fait gloire. « Depuis le bicentenaire de la Révolution française, ajoute Joan Scott, nombre de livres ont paru qui ont présenté l’érotisation galante de la différence comme une alternative à l’égalité entre les sexes. » À sa façon, Joan Scott établit elle aussi un lien entre cette bizarrerie française et la crise du vivre-ensemble : « Les tenants de cette idéologie ont justifié leurs arguments sur l’incapacité des musulmans à assimiler la culture en affirmant qu’un jeu érotique ouvert est une composante de la frenchness (de la francité, de l’identité nationale). Quelle ironie, conclut-elle, que la victime de l’agression sexuelle présumée de DSK soit une musulmane ! »

Elle reconnaît, pour en dénoncer le caractère pernicieux, l’existence de cette singularité française héritée de l’Ancien Régime. On commence par complimenter la femme sur son charme, sa ligne, sa beauté, son parfum et, comme on est bien accueilli, on finit par se croire tout permis. Ainsi prospèrent les prédateurs sexuels. En jouant le jeu de la galanterie, en se laissant assigner à résidence dans la féminité, les femmes françaises encouragent l’inconduite de certains hommes au lieu de la combattre. Les plus coupables sont les intellectuelles qui choisissent d’exalter ce comportement quand elles devraient, si elles étaient fidèles à leur mandat, le déconstruire. La soumission le dispute en elles au chauvinisme. Elles présentent le galant homme comme celui qui exclut d’utiliser la force ou l’intimidation dans le commerce avec l’autre sexe alors que, sous ses dehors affables, la galanterie fait des femmes un gibier.

Après quelques jours de sidération et d’incrédulité, les grands journaux français reprennent à leur compte cet acte d’accusation pour nous exhorter au repentir et à la réforme morale. Assez de complaisance ! L’affaire DSK jette sur nos gauloiseries un éclairage lugubre et révèle la séduction française pour ce qu’elle est. Le temps est venu d’en finir avec l’Ancien Régime du vivre-ensemble et d’instaurer une égalité effective. Depuis, les poursuites contre Dominique Strauss-Kahn ont été abandonnées à cause des divers mensonges de la plaignante et de ses versions contradictoires sur ce qui s’est passé dans la désormais célèbre suite 2806 de l’hôtel Sofitel de Manhattan. Mais ce qu’on croit savoir du comportement sexuel compulsif de l’ex-futur candidat à l’élection présidentielle continue de susciter le malaise.

Faut-il incriminer pour autant l’assignation galante des femmes à la féminité ? Est-ce la civilisation française qui est en cause dans un tel comportement et qui devrait être impérativement corrigée, démocratisée, modernisée ?

Je ne le crois pas. Je crois au contraire que la crise du vivre-ensemble remet en question cette vision naïvement progressiste de l’Histoire. Je pense au film de Jean-Paul Lilienfeld, La Journée de la jupe, diffusé sur Arte le 20 mars 2009. Sonia Bergerac est professeur de français dans un collège de banlieue. Poussée à bout par la violence et par le sexisme de certains de ses élèves, elle prend sa classe en otage. Interrogée sur ses revendications, elle exige entres autres l’instauration au collège d’une « journée de la jupe » par laquelle l’État affirmerait qu’on peut porter une jupe sans être une pute. Vêtue d’un tailleur-pantalon − qui évoque les tenues de Michèle Alliot-Marie −, la ministre de l’Intérieur se récrie : « Et pourquoi pas une nuit du string ! On a mis des siècles pour avoir le droit au pantalon ! »

L’histoire vestimentaire n’étant pas vraiment mon domaine de compétence, je m’appuierai sur l’ouvrage de l’historienne Christine Bard, Une Histoire politique du pantalon (Seuil).
Le pantalon est fils de la Révolution et, plus précisément, des sans-culottes. Pour la première fois dans l’histoire de la mode, ce ne sont plus les classes inférieures qui imitent les classes supérieures, c’est le vêtement du vaincu, du paysan, du marin, de l’artisan qui se diffuse vers le haut de l’échelle sociale. En même temps, les hommes renoncent à utiliser des parures brillantes et raffinées au profit des femmes. Comme le remarque John Carl Flügel, un psychanalyste anglais cité par Christine Bard, « l’homme cède ses prétentions à la beauté et prend l’utilitaire comme seule et unique fin ».

Cette renonciation est aussi une libération. Le pantalon est un vêtement commode alors que toute la mode féminine conspire contre la liberté. Seul l’homme peut être un flâneur quand robes, chapeaux, chaussures vouent les femmes à la sédentarité. Au XIXe siècle, des femmes se révoltent contre cette immobilisation. George Sand choisit de transgresser une ordonnance de 1800 interdisant aux femmes le port des habits de l’autre sexe. « N’entreprenez pas de vous faire homme vous-même car, en perdant le caractère de votre sexe sans pouvoir revêtir celui de l’autre, vous périrez entre les deux », lui dit un journaliste. « Soyez rassuré, lui répond-elle, je n’ambitionne pas la dignité de l’homme. Elle me paraît trop risible pour être préférée à la stabilité de la femme, mais je prétends posséder aujourd’hui et à jamais la superbe et entière indépendance dont vous seul croyez avoir le droit de jouir. »

À son époque, George Sand est une solitaire et une intrépide. Mais dans la deuxième moitié du XXe siècle, toutes les femmes suivent sa voie et déclarent leur indépendance. Et cette indépendance va tellement de soi qu’on imagine difficilement qu’en 1976, le Premier ministre, Jacques Chirac, ait pu être scandalisé de voir Alice Saunier-Seité, ministre de l’Éducation, arriver en pantalon au Conseil des ministres. D’où la stupeur, dans le film de Lilienfeld, de la ministre de l’Intérieur devant la revendication de Sonia Bergerac, d’ailleurs contraire aux propres convictions de l’enseignante. C’est qu’un changement imprévu s’est produit : il existe des quartiers où la jupe, signe d’une féminité à l’ancienne, jette l’opprobre sur celles qui la portent. Autrement dit, des jeunes filles portent le pantalon pour ne pas subir la violence des garçons.

À la différence de Sonia Bergerac, Yannis Robert, professeur d’histoire-géographie dans un collège de Seine-Saint-Denis, est bien réel. Dans son livre, Tableau noir, on apprend que « celle qui a le tort de vouloir être une jeune fille de son temps est une  » tepu « , une  » taspé  » qui mérite de se  » faire tourner «  »[1. Iannis Roder, Tableau noir, la défaite de l’école, Denoël] . Ce jugement est intériorisé par les jeunes filles. C’est précisément pour dénoncer cette situation que l’association « Ni putes ni soumises » a été créée. Loubna Meliane, l’une des fondatrices de cette association, écrit dans son autobiographie : « Les filles, dans les quartiers, se résignent au lieu de se révolter. Elles acceptent de vivre en silence, de porter un survêtement et des baskets, de se camoufler sous un déguisement de plus en plus masculin sous peine de subir des insultes de petits caïds, de se faire traiter de putes et, au final, de se retrouver bannies. »

Ainsi se rapprochent deux vêtements que tout sépare à première vue, le pantalon, d’origine masculine, symbole de la modernité, et le voile, réservé aux femmes, symbole de la tradition. Dans certaines cités, les jeunes filles qui ne portent pas le voile doivent compenser cette insolence en portant le pantalon pour dissimuler leur féminité. Mais pas n’importe quel pantalon. Comme le dit une jeune femme interrogée par Christine Bard, « même mon jean-baskets, c’est pareil pour eux, c’est féminin ; mais en jogging et casquette, tu n’as aucun problème. »
La violence dans les quartiers dits sensibles est souvent imputée à l’exclusion sociale. Ce phénomène ne doit surtout pas être négligé, mais la violence ne serait-elle pas aussi liée à l’exclusion de la féminité et au désert affectif qui en résulte ? N’est-elle pas une conséquence du déni de sensibilité et de l’interdiction d’être galant qui sévissent dans ces quartiers ? Ce qui rend dur et brutal, c’est la mauvaise réputation de la douceur. Dans La Cité du mâle, film tourné à Vitry, sur les lieux où une adolescente, Sohane, a été brûlée vive par son petit ami, un jeune homme se moque des « bouffons qui tiennent la main de leur meuf ». Là où ce rire dicte sa loi, là où les filles qui, d’une manière ou d’une autre, ne voilent pas leur féminité sont considérées comme des « putes » ou des « chiennes », la violence règne.

L’idée de La Journée de la jupe est venue à Lilienfeld alors qu’il regardait les images des émeutes urbaines de novembre 2005 et s’étonnait de ne voir que des garçons dans cette révolte considérée comme le Mai 68 des banlieues françaises. Certes, son film est terrible, mais il ne ferme pas toutes les issues. On y voit s’esquisser une solidarité féminine, confortée par des ralliements masculins, autour du refus de la violence et du sexisme. Si la mort de l’enseignante donne à cette histoire une fin tragique, dans les dernières images, celles de son enterrement, la jupe revient comme une lueur d’espoir. La présence d’un garçon, à côté de trois jeunes femmes qui ont, pour la première fois, troqué le jogging contre la jupe, est un signe de mixité fragile mais possible.

Considérée comme une aliénation des femmes, la féminité a été combattue au nom de l’égalité et de la similitude. Et voilà qu’ironiquement, cette féminité fait retour à cause de la crise du vivre-ensemble.
Le problème, en effet, n’est pas l’assignation des femmes à la féminité mais le déni de la féminité et ses conséquences dans certaines banlieues. Aussi l’interdiction du port de signes religieux ostentatoires dans les écoles publiques a-t-elle été prolongée par une loi interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public − qui visait la burqa − et du voile intégral, dont le nombre ne cessait d’augmenter. Écoutons le témoignage d’Élisabeth Badinter devant une mission d’information parlementaire : « Le port du voile intégral est contraire au principe de fraternité et, au-delà, au principe de civilité de rapport à l’autre. Porter le voile intégral, c’est refuser de rentrer au contact avec autrui ou, plus exactement, refuser la réciprocité. La femme ainsi vêtue s’arroge le droit de me voir et me refuse le droit de la voir. »

Si fraternité et civilité sont des valeurs universelles, certains pays, non moins démocratiques et tout aussi civilisés que la France, en jugent autrement. Une fois encore, la loi a été très vivement critiquée aux États-Unis, au nom des droits de l’homme. Dans un éditorial intitulé « The talibans would applaud », le New York Times invite le reste du monde à manifester sa révulsion devant cette violation des libertés individuelles qui serait motivée par la recherche d’un bouc émissaire au problème du chômage en France. Une question surgit alors : nos principes ne vaudraient-ils que pour nous ? Nous avons du mal à le croire. Pourtant, ce n’est pas la même chose de voir des femmes revêtues du voile et, a fortiori, du voile intégral déambuler dans les rues de Kaboul, du Caire ou de Téhéran, et de les croiser dans les rues de nos villes françaises.

Dans un cas, on ne se sent pas chez soi − et on n’est effectivement pas chez soi. Nous savons qu’il existe plusieurs civilisations et nous n’identifions pas la civilisation française à la civilisation tout court. Nous avons pris acte de l’irréductible diversité des manières d’être et nous avons acquis la sagesse de la limite qui nous dit qu’à l’étranger, notre sentiment d’étrangeté est la norme.
Dans le deuxième cas, on ne se sent plus chez soi. Cette même sagesse nous dit que la burqa et le niqab en France représentent un défi à ce que nous sommes et proclament que nos mœurs sont des options facultatives.

En les frappant d’interdit, l’État républicain ne s’est pas conduit comme un arbitre impartial chargé de veiller à la coexistence pacifique des différentes familles spirituelles, rôle qui conviendrait à la mission multiculturelle que lui assigne le libéralisme. Cet État n’a pas défendu seulement ses principes d’égalité, de liberté, de fraternité et de laïcité, que d’ailleurs les adversaires de l’interdiction ont retournés contre lui : il a défendu un mode d’être, un style d’existence, bref, risquons le mot, une identité commune. Oui, ce mot est risqué parce qu’il est possible d’en faire le pire des usages. D’où des interrogations qu’il est impossible d’éluder : le pire ne nous menace-t-il pas à nouveau ? Jusqu’où a-t-on le droit de revendiquer une identité commune pour penser le vivre-ensemble ?

La suite demain…[/access]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

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La France, ce manteau de marches blanches

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Dans les toutes premières années de l’an mil, le moine bourguignon Raoul Glaber voit la France se métamorphoser sous ses yeux : « On eût dit que le monde se secouait pour dépouiller sa vétusté et revêtait de toutes parts un blanc manteau d’églises. » La métaphore vestimentaire employée par Glaber est entrée depuis longtemps dans la légende historiographique. Elle avait frappé l’esprit de Michelet et des historiens romantiques. Ils voyaient la chrétienté, transie d’angoisse devant l’imminence des Derniers Jours, s’envelopper dans ce manteau et y trouver un réconfort.

Dans l’immédiate après-guerre, le grand médiéviste Edmond Pognon a démonté cette vision eschatologique de l’homme médiéval pris d’une peur panique face à l’avènement d’un nouveau millénaire. Nous en avons eu, nous-mêmes, la preuve : on attend encore le bug de l’an 2000, variante technologique de la fin des temps. Quant au blanc manteau d’églises : pas le début de la moindre manche ! Enfin, ce n’est pas tout à fait juste : il y a bien un manteau qui enveloppe aujourd’hui la France : celui des « marches blanches ».

C’est devenu un rituel : sitôt qu’un drame se produit quelque part dans le pays, dans les jours qui suivent, le village, le quartier, les alentours, tout le monde marcheblanche.

Les premières semaines du mois de novembre nous ont apporté leur lot de faits-divers tragiques et de marches blanches subséquentes. Agnès : marche blanche à Chambon-sur-Lignon. Fabrice : marche blanche à Dunkerque. Julien : marche blanche à Ruminghen. Lola : marche blanche à Chacenay. Océane : marche blanche à Bellegarde… Dylan : marche blanche à Calais. Kenza : marche blanche à Roanne. Sofiane : marche blanche à Lille. Que la mort soit due à un meurtre, un accident de la circulation ou un suicide, l’émotion collective ne semble plus s’exprimer en France qu’à travers un seul vecteur.

Nous ne sommes plus ici dans ce que l’on appelait dans les années 1990 la « pensée unique » : nous en sommes à l’émotion unique.

Comment fonctionne cette mécanique de la marche blanche ? Quelle en est son origine ? Comment expliquer que le procédé soit devenu, en une décennie, aussi automatique ?

La « marche blanche », c’est d’abord le nom de la manifestation qui a eu lieu à Bruxelles en 1997 et qui a réuni plusieurs centaines de milliers de personnes défilant silencieusement contre les actes de pédophilie en Belgique. Le climat de l’époque était à l’affaire Dutroux et l’événement fut relayé par les médias du monde entier.

Les éditorialistes avaient alors souligné, avec justesse, la dignité et la gravité des participants à cette marche sans fanfare ni trompette. Seulement voilà, quand un journaliste a raison une fois, sa rédaction devrait aussitôt prendre la seule mesure qui s’impose et le mettre à la retraite anticipée. Car, que voulez-vous, un journaliste qui a raison prend goût à cette sensation jusqu’alors inconnue pour lui de décrire la réalité et il veut recommencer. On le voit alors parler de marches blanches à tout bout de champ. Du soir au matin, il ne pense plus qu’à ça. Il se lève et fait les cent pas en cherchant une marche blanche digne de ce nom. Sitôt qu’il voit un rassemblement de plus de trois personnes ne pas proférer de slogans à l’aide d’un mégaphone, il sort son petit carnet, son petit stylo et note : « Grand succès de la marche blanche à Roubignolles-sur-Oise ».

Des doux dingues, il y en a partout. Et l’attitude des journalistes ne prêterait pas à trop de conséquences – sauf pour leur entourage immédiat – s’ils n’étaient pas lus. Or, le malheur veut que la crise de la presse n’ait pas atteint son paroxysme et qu’ils soient lus, vus et entendus encore.

C’est alors qu’on a commencé à voir, dans le pays, une épidémie de marches blanches. Il n’y a pas aujourd’hui le moindre événement dramatique qui se produise en France qui ne soit suivi d’un défilé. C’est automatique. Cet automatisme-là est entièrement médiatique. Il ne s’agit pas simplement de fournir aux caméras de télévision des images. Il s’agit simplement de se comporter en Homo festivus, c’est-à-dire de partager la croyance la plus communément admise que rien n’existe, ni la joie ni la douleur, qui ne soit mis-en-scène, orchestré, télévisé, retransmis en direct sur les chaînes d’info continue.

Dans les premières années qui ont suivi la marche bruxelloise, les faits-divers liés à la pédophilie s’accompagnaient de marches blanches. Le phénomène demeurait assez compréhensible : l’analogie entre l’affaire Dutroux et le crime pédophile qui mobilisait le public était assez forte pour que l’on puisse organiser une telle manifestation. Mais les choses ont dérapé, lorsque l’on a commencé à marcheblancher à tout propos. Un accident de la route : le quartier fait une marche blanche. Votre gamin se suicide : on vous sort de chez vous, vous n’avez pas envie, parce que vous n’avez qu’une envie c’est de chialer et on vous fait défiler en silence. Aujourd’hui, ce qu’on ne peut pas dire, il faut non seulement le taire, mais en plus marcher pour la boucler.

Autrefois, lorsqu’un crime était commis, qu’un accident fauchait une vie ou qu’un suicidé ne ratait pas son coup, on avait la pudeur de ne pas trop en faire. C’est tout juste si l’on allait au funérarium. Par délicatesse, pour ne pas déranger. On se contentait de suivre les obsèques. Et on essayait de ne pas trop déranger la famille. Contrairement aux apparences – elles sont trompeuses, toujours –, notre temps en fait toujours trop : il a perdu l’art discret de la pudeur. Car ces marches blanches qui enveloppent aujourd’hui la France des faits-divers de leur blanc manteau ne sont ni pudiques, ni dignes et encore moins silencieuses.

Au risque de passer pour quelqu’un qui a cédé, de son vivant, son cœur à la science, je m’aventurerais à dire une chose : le deuil collectif est une foutaise.

Le deuil est intime. Ce n’est pas un travail – comme le veut l’expression la plus stupide du monde « travail de deuil[1. L’expression « travail de deuil » est de Freud (Deuil et mélancolie, 1917). Il se s’agit pas ici de mettre en cause cet apport freudien important à la compréhension de notre rapport à la mort, mais de pointer du doigt l’usage médiatique, c’est-à-dire réducteur et chargé d’un contresens total, d’une notion complexe et féconde de la psychanalyse.] » – auquel nous ne consacrerions que 35 heures chaque semaine, mais une expérience sensible et personnelle qui nous apprend à vivre avec nos morts, dans une continuité diffuse et hasardeuse qu’on appelle la mémoire. Ce n’est pas la séparation d’avec les disparus qui nous attriste, mais le souvenir que nous gardons d’eux. Le deuil est un dialogue que nous voulons prolonger avec nos morts, c’est-à-dire avec nous-mêmes. Mais même dans le deuil, l’homme reste un animal qui parle. Dans la plus grande tristesse, il faut qu’il cause et qu’il bavarde, il jacte et la ramène – c’est Élisabeth Lévy qui va être contente.

Or, ce que nous proposent les marches blanches, c’est le silence. Mais le silence n’est pas un synonyme de dignité ou de gravité. Où a-t-on vu ça ? La dignité, c’est comme la bandaison chez Brassens, ça ne se commande pas. Elle use d’une variété de tons et de postures. Il est des manières d’être dignes en parlant. Il est même des moments où la dignité consiste à hurler. Car la douleur terrasse, cloue sur place, empêche tout mouvement. Mais elle ne brise pas ce qu’il vous reste : la voix. Il est des moments où l’on a envie de crier, de pleurer, de s’arracher les vêtements et les cheveux, à la manière des séfarades et des anciens Romains.

Il faut se taire donc. Et marcher. La boucler, surtout. De l’exercice et du silence : voilà ce qu’on nous demande aujourd’hui face à la mort.

Tous les chemins mènent à Tchernivtsi

2

En Ukraine, qui est un grand pays recouvert de neige et plein de mélancolie, l’hymne national dit sombrement : « La gloire ukrainienne n’est pas encore morte ». La terre est cependant si fertile qu’elle a vu naître des génies tels Serge Prokofiev ou Nicolas Gogol. Et malgré l’explosion malencontreuse de la centrale nucléaire de Tchernobyl, la population n’a pas perdu son sens de l’humour, et l’ukrainien moyen continue à faire 1,17 enfants à l’ukrainienne moyenne, qui n’en demande pas moins. C’est pour ces différentes raisons, plus l’amour, notre maître à tous, qu’un politicien américain aventureux, a fini par échouer – dans ce qui pourrait donner la trame d’une bien jolie fable romantique – à Tchernivtsi, ville de l’Ouest de l’Ukraine…

L’AFP nous apprend en effet que Cary Dolego, 53 ans, ancien candidat au poste de gouverneur de l’Arizona a été découvert parmi des SDF de Tchernivtsi où une ONG locale l’a retrouvé errant aux abords de la gare. « Il était assis par terre et regardait les trains. Il avait l’air d’un SDF typique. Il était très sale, comme ses vêtements, et avait très faim », a déclaré Anastassia Beridze, membre de l’ONG Aide populaire.

L’homme politique – qui traînait avec lui plusieurs valises ainsi qu’un ordinateur portable – a expliqué qu’il était venu en Europe de l’Est pour rencontrer enfin une jeune femme ukrainienne dont il avait fait la connaissance sur internet, et dont il était tombé éperdument amoureux. Et la cruelle demoiselle n’était pas venue au rendez-vous… Que ne savait-il pas, tout de même, à son âge, que, comme le disait Chateaubriand : « La femme a naturellement l’instinct de mystère » ?
« A vrai dire, ses explications ne sont pas très compréhensibles », a avoué Mme Beridze. « Il parle beaucoup, de manière distinguée. Il n’est pas déprimé, au contraire, il très joyeux et optimiste », a-t-elle ajouté.

Après une brève hospitalisation pour une pneumonie (le poumon d’Arizona ne sait pas toujours se mettre en phase avec les rigueurs de l’automne continental), M. Dolego a été conduit à l’ambassade des Etats-Unis à Kiev, où son retour vers la terre natale a été organisé. Les services de l’ambassade ont préféré ne faire aucun commentaire sur cette incartade romantique. Cary Dolego va donc pouvoir se consacrer, à nouveau, aux affaires politiques de son pays ; et pourquoi ne se lancerait-il pas dans la course à la présidentielle ? Son abyssale naïveté voisinant avec son himalayenne candeur, seraient peut-être bien utiles aux Etats-Unis ?

Ne tirez pas sur Hollande

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La sentence de la presse et de l’opinion publique est sans appel : dans l’affaire des accords PS-EELV François Hollande s’est planté. Certains se demandaient de qui il se mox, d’autres ont lancé une torpille sur le capitaine de pédalo, tandis que les plus indulgents se contentaient d’expliquer qu’il s’agit tout simplement d’un trou d’air, que les niveaux très élevés de popularité s’envolent avec le souvenir de la primaire ; bref personne n’a contesté le prétendu passage à vide de Hollande. Mais si on regarde les faits, il n’y pas grand-chose à reprocher au candidat socialiste.

Hollande a rapidement repris en main une négociation entamée il y a plusieurs mois par le Premier secrétaire du PS, qui n’est autre que son ancienne rivale des primaires, Martine Aubry. Cela n’a pas été une mince affaire car le maire de Lille était prête à aller plus loin vers les écologistes et ses désaccords « écolos » avec Hollande constituaient même l’axe principal de sa stratégie de différenciation pendant la dernière ligne droite de la campagne interne. A la lumière des vifs échanges entre les deux principaux prétendants lors du premier débat des primaires, on peut raisonnablement estimer que Martine Aubry aurait, entre autres, signé un document annonçant la sortie du nucléaire comme horizon stratégique de la politique énergétique de la France.

François Hollande a donc fait machine arrière en quelques semaines pour imposer ses propres engagements aux Verts : faire passer le poids du nucléaire dans la production énergétique français de 75% à 50% d’ici 2025.

Plus encore, le député de Corrèze a accompli une autre prouesse : il a changé unilatéralement une clause de l’accord déjà négocié – le paragraphe concernant le MOX – et, à la stupéfaction générale, l’a fait gober aux écolos qui, malgré ce comportement de marchand de tapis, ont ratifié le document ! Politiquement, Hollande a donc réussi exactement là où Joly a lamentablement échoué : il est à la fois candidat et maître de son parti politique. Et si Martine Aubry n’est pas la Cécile Duflot du PS, c’est-à-dire la patronne du parti qui savonne la planche du candidat à la présidentielle, on peut être sûr que ce n’est ni par altruisme ni par manque de volonté. Hollande le mou a fait plier la Gauche dure…

Quant au prix payé – soixante circonscriptions ont été réservées par le PS aux candidats Verts – il est certes élevé mais sûrement pas disproportionné et la très légère tempête soulevée par Bertrand Delanoë n’a pas encore fait de vagues susceptibles de déstabiliser le moindre pédalo.

Ceci dit, on peut reprocher à Hollande les détails techniques de l’accord. Pas besoin d’être expert pour comprendre que l’engagement de fermer 24 réacteurs d’ici 2025 sans lancer d’études prospectives pour la construction de nouvelles centrales vide de son sens le principe d’une dénucléarisation progressive (de 75% à 50% de l’énergie consommée).

Autrement dit, on peut soupçonner que le fond du compromis PS-EELV est le suivant : Hollande peut dire qu’il a tenu parole en maintenant son refus d’une sortie du nucléaire et les écolos peuvent ricaner en insinuant le contraire… Les concessions d’EELV fournissent à Hollande les arguments dont il a besoin pour gagner la présidentielle, voilà – pour le moment- la seule chose qui compte. Car, si Hollande gagne, tous ces détails seraient renégociés à partir des nouveaux rapports de force établis à l’issue de la présidentielle. Est-ce qu’une fois élu, le nouveau président de la République privilégierait la parole donnée à EELV à celle donnée aux Français ?

Dans cet épisode, Hollande est loin d’avoir démérité. On peut même dire qu’il vient de remporter une bataille décisive : peu importent les fonctions officielles, au PS, c’est lui le patron. Pour comprendre pourquoi il a été si sévèrement jugé, rappelons-nous la fameuse « règle du triple L » énoncée par Jean-François Kahn : dans leurs rapports avec les personnalités les médias suivent trois phases : léchage, lâchage, lynchage… Tout l’art est d’être dans la bonne phase au moment des élections.