Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Marc Cohen et Blandine Grosjean débattent de la récidive.

Chacun le sait, car c’est une règle d’or de l’idéologie dominante : il ne faut jamais légiférer sous le coup de l’émotion, fût-ce l’émotion légitime suscitée par un crime abominable. Je veux bien l’admettre. Mais si on ne réagit ni avant, ni après, on fait quoi ? On laisse faire. C’est ça la vraie bonne idée ? Dans les mêmes bonnes maisons bienpensantes, on nous serine aussi qu’il ne faut surtout pas que ce genre de drame abominable donne lieu à « récupération », à « instrumentalisation ». J’ai entendu Thomas Legrand le répéter pendant deux longues minutes dans son édito de France Inter du 22 novembre, délicatement intitulé « Récupération politique : le gouvernement récidive ». Là encore, j’entends bien. Mais si la politique ne s’intéresse pas à ce qui révulse l’ensemble des citoyens de ce pays, alors, à quoi sert-elle?

On nous dit même que toute cette agitation autour de l’assassinat sauvage d’Agnès, c’est beaucoup de bruit pour rien. Je caricature ? Hélas non ! À titre d’exemple, toujours sur Inter, voilà ce que disait ce même matin à 9h10 Ali Rebeihi, qui remplace cette semaine Pascale Clark: « En 2010, selon les statistiques, deux mineurs on tué un autre mineur. C’est trop bien sûr pour les familles des victimes, mais c’est peu en regard du nombre de mineurs qui se suicident ou meurent chaque année sur les routes. Mais pourquoi une telle surexposition de ce fait divers ? » Une rengaine qu’on peut retrouver en version Bac+ 5 sur le blog du sociologue Laurent Mucchielli, référence obligée de toute la gauche sociétale « Si l’on comprend bien l’émotion déclenchée par cette affaire, l’on voit mal quel problème de société il faudrait en déduire, ni quelle réforme pénale ou psychiatrique il serait urgent d’adopter s’agissant, redisons-le une dernière fois, d’une fréquence annuelle de cas comprise entre 0 et 1 par an à l’échelle de la France entière ». En clair : Agnès ? RAS !

N’en déplaise aux bonnes âmes de la presse ou de la sociologie, bien sûr qu’il fallait que les politiques se fassent entendre après cet assassinat, et bien sûr qu’à partir du moment où des ministres expriment autre chose que leur compassion obligatoire, qu’ils proposent des pistes de solutions pour éviter que se renouvelle une telle catastrophe judiciaire, ils prêtent le flanc à l’accusation d’instrumentalisation et même d’instrumentalisation « nauséabonde », comme l’a dit Benoît Hamon lors du point de presse du PS, fort mal à propos, à mon avis. Car accréditer l’idée qu’il ne faut rien dire ou rien faire, c’est aussi instrumentaliser : l’immobilisme est une opinion, et une ligne politique. C’est même la seule politique possible aux yeux d’une certaine gauche, celle de la Ligue des Droits de l’Homme, du Syndicat de la magistrature et autres Appels des Appels, pour qui toute préoccupation sécuritaire fait de facto le lit du totalitarisme.
Nombre d’électeurs de gauche auront, comme moi-même, observé avec soulagement que l’entourage proche de François Hollande a rompu avec de telles palinodies pseudo-humanitaires. Moscovici, Valls, Vallini, Filipetti ont tous refusé de polémiquer avec le gouvernement et se sont explicitement ralliés, au contraire, aux centres éducatifs fermés dont la direction actuelle du PS disait jusque-là pis que pendre. On pourra utilement, à cet effet, se reporter au calamiteux Livre Noir publié il y deux ans par Solferino intitulé La France en libertés surveillées . On y lira, par exemple, page 19 : « Nicolas Sarkozy a ainsi achevé la mutation d’une politique de sécurité publique vers une politique de surveillance des publics. Parallèlement, la construction d’une dichotomie stricte entre « victimes » et « criminels » ainsi que l’utilisation extrapolée et répétée de ces deux termes laissent à penser que, sous prétexte d’empathie légitime pour le malheur d’autrui, tous les moyens seraient utilisables pour exclure les criminels et prédire la réalisation de leur action délictueuse ». Apparemment ce genre de délire est désormais caduc, François Hollande ayant par bonheur renoué avec la bonne vieille tradition qui veut que la gauche ait vocation à défendre le faible contre le fort, donc aussi la victime contre le criminel, et sans guillemets puants, s’il vous plait.

Autant le drame du Chambon-sur-Lignon est terrifiant, autant ce début de consensus politique entre les deux candidats majeurs à la présidentielle signe un commencement de lueur d’espoir. Peut-être va-t-on enfin attaquer de concert et de front le problème de la récidive, et celle des violeurs en particulier. Et l’attaquer dans toute sa complexité. Que les meurtres ou les viols commis par des récidivistes ne constituent qu’une proportion très faible de l’ensemble des crimes n’est pas le problème. L’opinion a tendance à penser que ces crimes de récidive, contrairement aux autres, auraient pu être évités, au moins pour certains d’entre eux, par une autre politique judiciaire. Il faut lui répondre, et autrement que par un juge, un prof ou un psy qui hausse les épaules. Faut-il par exemple que, comme aux USA, les habitants d’un quartier soient informés de la présence dans leur quartier d’une personne condamnée dans le passé pour ce type d’agression? J’y suis a priori favorable, mais je ne demande qu’à entendre des arguments contraires. J’ai bien dit des arguments. Pas des fatwas droitdelhommistes hurlant à l’exclusion ou à la stigmatisation…

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