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La politique du croche-pied

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Bataille d'éléphants de mer. Photo : mikebaird.

Je ne sais pas si nous sommes « au bord du précipice », comme l’a affirmé le Président de la République, mais ces jours-ci, nos dirigeants et ceux qui aspirent à le devenir évoquent plus une bande de galopins que des adultes responsables soucieux de conduire le pays dans la tempête. L’actualité ressemble à la chronique d’une cour de récré – et pas au collège, à l’école maternelle. Tricheur ! Menteur ! Cafteur ! Fayot ! Je vais le dire à la maîtresse ! Je vais t’en coller une ! M’dame, il a piqué des bonbons !
Chez les Verts, on avait l’habitude de ces bagarres. Alors cette fois, ils ont choisi la maitresse comme déléguée de classe et elle n’est pas commode. Résultat, ils passent leur temps à dire des vacheries sur elle, mais devant, ils filent doux et on les comprend. Moi quand je vois Eva Joly, j’ai l’impression d’être mise en examen.

Vous me direz qu’au PS aussi, la joyeuse ambiance de cour d’école ne date pas d’hier. Mais enfin, ça faisait longtemps qu’ils n’en étaient pas venus aux mains. Sur la photo de classe prise le soir des primaires, ils avaient tous l’air de gentils enfants sages. Et puis, ils avaient juré de ne plus recommencer et de se comporter en bons camarades. Et voilà que c’est reparti. Arnaud accuse Jack d’avoir mis les doigts dans la confiture, Jack, en guise de réponse, lui promet une bonne paire de claques. Du coup, la maitresse fiche Jack au piquet : privé de dessert électoral le petit, de toute façon on ne va pas le faire redoubler éternellement celui-là. Mais en même temps, Martine colle un zéro à Arnaud pour avoir semé la pagaille. « C’est celle qui dit qu’y est », réplique Arnaud. C’est dire si Martine « tient » sa classe.

À l’école UMP, ce n’est pas plus glorieux. Rachida se permet de donner une leçon de morale à François, qui est pourtant prof principal. « Même pas cap de te faire élire en zone difficile, c’est nul », qu’elle lui balance. Du coup, elle frôle l’exclusion mais François et le surgé Jean-François décident de lui laisser une chance. Pendant ce temps, le petit Luc se paye la tête de Dominique, vous savez le grand blond qui se la joue quand il récite des poèmes. Et Dominique, il n’aime pas, mais pas du tout, qu’on se foute de lui. Surtout un minot qui est encore en classe tétine alors que Dominique, lui, est passé chez les grands. Et il chope Luc à la sortie : « Eh dis donc, toi, un peu de respect pour les aînés, quand même ! »

Alors d’accord, on s’amuse bien. Mais pendant ce temps on ne fait pas le programme et les examens approchent. Je sais bien que le dirlo est très occupé et qu’il voyage beaucoup avec sa nouvelle copine Angela, parce que les cancres européens, ce n’est pas de la tarte non plus, mais il ne faudrait pas qu’il en oublie sa petite école française. Quant à François, celui qui essaie de lui piquer la place, on ne l’entend pas beaucoup. Il parait qu’il est au-dessus de tout ça, tant mieux pour lui. En attendant, nous on est toujours au bord du précipice et si ça se trouve on est tombés dedans sans s’en rendre compte. Il est peut-être temps de siffler la fin de la récré.

Europe unie, Etats désunis

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Des dernières élections espagnoles, les commentateurs habituels n’ont voulu retenir que la victoire par K.-O. de la droite (Parti populaire) sur la gauche du Premier ministre sortant, José-Luis Zapatero. Une alternance banale, en somme, comparable à celle observée dans nombre de scrutins récents en Europe, où les dirigeants en place font les frais de la crise économique et des politiques de rigueur imposées par Bruxelles et Francfort.

Mais en y regardant de plus près, on peut constater que la désaffection des électeurs pour les sortants a bénéficié à d’autres forces que celles de l’opposition classique : ce sont les mouvements séparatistes qui travaillent depuis longtemps des territoires mal arrimés à des États-nations issus de la longue histoire de notre continent. Ainsi, pour la première fois depuis l’instauration de la démocratie en Espagne, les nationalistes catalans de Convergencia y Unio ont emporté la majorité dans trois des quatre provinces constituant la Catalogne. Au Pays basque, un nouveau parti, Amaiur (La Gauche), issu d’une ETA qui vient tout juste d’abjurer le terrorisme, arrive en tête dans la province de Guipuzcoa, alors que le PNV (Parti national basque, droite nationaliste) l’emporte en Biscaye. Cette poussée nationaliste atteint même la Galice, qui envoie aux Cortès deux députés appartenant à une formation séparatiste.

On pourrait interpréter ces résultats comme l’expression d’un prurit « girondin » si l’État espagnol n’était pas allé jusqu’à la limite du possible en matière de dévolution aux régions de compétences administratives et budgétaires. Il s’agit plutôt d’un défi lancé à Madrid par des partis qui ne cachent pas leur objectif ultime : l’indépendance totale et la rupture du lien multiséculaire avec l’État espagnol.[access capability= »lire_inedits »] Convié à donner son interprétation du mandat que lui ont confié les électeurs, le Basque Jon Inarritu, député Amaiur, répond : « Depuis le tout début, nous savons que notre référence n’est pas Madrid. Notre référence c’est le Pays basque. Et nous allons à Madrid pour réclamer les droits du peuple basque et ceux des travailleurs basques. Nous n’avons pas l’intention de participer activement à la gestion de l’État à partir des institutions de Madrid. » En Catalogne, les nationalistes sont parvenus à imposer un bilinguisme généralisé, creusant ainsi le fossé culturel avec le reste de l’Espagne.

Après l’entrée de l’Espagne dans l’Union européenne, ces partis ont misé sur le dépérissement des États-nations au profit d’une « Europe des régions ». La chute du communisme, l’élargissement de l’UE et sa transformation en une vaste zone de libre-échange ont provoqué l’inverse. Les exemples tchécoslovaque et yougoslave ont démontré que seul l’accès au statut d’État-nation − les nouvelles frontières épousant les périmètres d’une solidarité naturelle entre les habitants de ces nouveaux États − permettait d’obtenir voix au chapitre à l’extérieur et d’instaurer une démocratie fonctionnelle à l’intérieur.

Lorsque les provinces culturellement sécessionnistes se trouvent jouir d’un dynamisme et d’une prospérité économique supérieurs à celle des autres composantes de l’État central, cela accroît d’autant la force centrifuge. En temps de crises et de vaches maigres, le devoir de solidarité envers les régions les plus pauvres, qui cimente l’unité nationale, devient insupportable. Ce phénomène, qui a heureusement épargné la France et l’Allemagne grâce au génie de Napoléon et de Bismarck[1. La comparaison entre Angela Merkel et Otto von Bismarck faite par Arnaud Montebourg ne tient pas. Le « chancelier de fer » était un visionnaire, alors que la mecklembourgeoise n’est qu’une épicière.], sape les fondements d’au moins trois nations européennes : l’Espagne, l’Italie et la Belgique.

On placera à part le Royaume-Uni où les nationalismes écossais, nord-irlandais et, dans une moindre mesure, gallois, ont été habilement gérés sous les gouvernements de Tony Blair. On peut faire crédit au berlusconisme d’avoir, en Italie, au moins retardé cette évolution en enfermant la Ligue du Nord au sein de sa coalition des droites. La récente déconfiture du « Cavaliere » a remis les compteurs à zéro : en se plaçant résolument dans l’opposition au gouvernement de « technocrates » de Mario Monti, la Ligue compte bien en toucher bientôt les bénéfices électoraux et reprendre sa marche vers l’instauration d’une « Padanie » délestée du fardeau du Mezzogiorno. Quant à la Belgique, la constitution, après plus de cinq cents jours de crise, d’un gouvernement fédéral dirigé par le socialiste wallon Elio di Rupo ne doit pas faire illusion. C’est un gouvernement de soins palliatifs pour une nation à l’agonie, formé dans la panique de voir le pays attaqué par les vautours des agences de notation. Le séparatiste flamand Bart De Wever reste en embuscade, laissant ses concurrents assumer l’impopularité d’une cure d’austérité où les Flamands auront, une fois de plus, la désagréable impression de se serrer la ceinture un cran trop fort par la faute des francophones.

Ces situations révèlent l’échec de l’utopie européenne : l’Union a échoué à créer un espace de solidarité naturelle où il serait, par exemple, aussi évident de partager la richesse produite, mettons en Rhône-Alpes, avec la Grèce ou le Portugal qu’avec le Limousin ou l’Auvergne. Si cela avait été le cas, les nationalismes basque, catalan ou « padanien » se seraient limités à des manifestations culturalistes de style breton ou bavarois ou à des gesticulations folklorico-mafieuses de type corse.

Le recours au fédéralisme européen comme solution miracle au repli sur des identités et des territoires familiers, mâtiné d’une bonne dose d’égoïsme de la part des nantis, n’est qu’une chimère. Comme le disait Gordon Brown : « Entre la nation et le monde, il n’y a rien. » Encore faut-il que la nation ne soit pas minée de l’intérieur par ceux qui ne l’ont jamais vraiment acceptée.[/access]

 

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Titus, où est ta clémence ?

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Photo : Jim Moran.

Jacques Chirac vient d’être condamné à deux ans de prison avec sursis pour détournements de fonds publics, prise illégale d’intérêt et abus de confiance. La justice a passé, comme dirait l’autre, et l’affaire des emplois fictifs du RPR et des chargés de mission de la Ville de Paris se dénoue douze ans après l’ouverture de la première instruction. Point final.

Enfin, non. L’art délicat de la ponctuation n’est pas la discipline préférée de la classe politique française. Une avalanche de communiqués, de réactions et de déclarations a suivi le verdict.

Certains répètent à l’envi qu’il leur est strictement interdit de commenter une décision de justice. Evidemment qu’ils le peuvent : chaque Français a le droit de critiquer le verdict d’un magistrat[1. Ce que le Code pénal prohibe, c’est de « jeter le discrédit » sur une décision de justice, « dans des conditions de nature à porter atteinte à l’autorité de la justice ou à son indépendance ».]. D’autres, plus contrits, ne cachent pas leur peine. C’est le cas de Jacques Le Guen (UMP) et de Jean-Pierre Raffarin (Futuroscope).

Il y a ceux également qui, comme Bernard Debré (UMP), Pierre Moscovici (PS) ou François Hollande (NL), savent garder toute leur dignité : un mot pour « l’homme Chirac », dont on connaît l’état de santé, et des questions sur le « décalage dans le temps » de cette décision et la « réforme du statut pénal du chef de l’Etat », qu’ils estiment nécessaire.

Il y a ceux qui voudraient bien, mais qui ne le peuvent point. C’est le cas de Benoist Apparu, secrétaire d’Etat (UMP) au Logement, qui déclare : « Je ne commente pas le jugement. Le seul regret c’est que c’est très compliqué de juger des affaires aussi anciennes. Je regrette que ça fasse tache dans son CV. » Vous avez bien lu : « tache dans son CV » : comme si Jacques Chirac en était à vouloir postuler demain pour décrocher un job de VRP.

Et il y a Eva Joly… Un poème. L’ex-magistrate, candidat EELV à la présidentielle, ne boude pas sa joie de voir Chirac condamné. Mais, elle réclame bien plus : elle le veut humilié. C’est ainsi qu’elle requiert pour lui la double peine, exigeant sa « démission » du Conseil constitutionnel[2. Pour appuyer sa vindicte, Eva Joly précise sur BFM-TV que Roland Dumas était président du Conseil constitutionnel quand la question du statut pénal du chef de l’Etat a été tranchée, précisant : « Roland Dumas, qui a été mis en examen ». Mme Joly s’est acharnée, dans l’affaire Elf, sur l’ancien ministre des Affaires étrangères de François Mitterrand. Elle l’a mis en examen. Elle s’est fourvoyée : il a été innocenté de l’ensemble des chefs d’accusation… Que lui veut-elle encore ? On va finir par croire que ce qui anime Eva Joly, ce n’est pas un idéal de justice, mais une idée besogneuse de la vengeance.].

Ignore-t-elle que Jacques Chirac s’est, d’ores et déjà, mis en retrait du Conseil constitutionnel depuis l’ouverture du procès, renonçant au passage à ses indemnités ? Ignore-t-elle que Chirac voudrait démissionner de la rue de Montpensier, il ne le pourrait pas : c’est notre Loi fondamentale qui fait de tout ancien président de la République un « membre de droit à vie » du Conseil constitutionnel. Il peut, comme le général de Gaulle l’avait fait, ne pas y siéger. Mais il ne peut, en aucun cas, en démissionner. Sauf à mourir.

Mme Joly veut-elle précipiter la mort de Jacques Chirac ? Bien sûr que non. Rendons-nous alors à la vérité : si l’ex-magistrate dit à peu près n’importe quoi, c’est qu’elle est d’une nullité crasse en droit public. Qu’elle se rassure : comme ce n’était pas sa matière, on n’utilisera pas ses manières vindicatives en lui demandant de rembourser l’intégralité des salaires qu’elle a perçus tout au long de sa carrière dans la magistrature. L’infaillibilité n’est pas de ce monde.

La palme revient à l’association Anticor – qui ne rassemble pas des détracteurs du cor de chasse comme son nom pourrait nous le faire croire, mais des lavandières de la vie publique. Chez Anticor, on a une conception immaculée de la chose publique : on lave plus blanc que blanc. Ainsi Me Karsenti, l’avocat de l’association, salue-t-il dans la condamnation de Chirac une « décision historique », rajoutant : « C’est un message donné à l’ensemble des hommes politiques. »

Les plus de 600 000 élus que compte le pays apprécieront. La suspicion pesait sur eux. Désormais, la menace est sur leur tête. En faisant de la condamnation d’un homme public un « message » adressé à tous les autres, Anticor ne nous révèlerait-il pas le fond de sa pensée : chaque élu de la République serait-il un malfaiteur qui s’ignore ou qui ne serait pas encore passé à l’acte, un coupable en puissance. Pourquoi coupable ? Parce que responsable. Tout cela n’a évidemment rien à voir avec le discours populiste du « tous pourris » : c’est, en réalité, bien pire.

La justice selon Anticor, ce n’est pas une question de répression, de réparation ou de réhabilitation. C’est une affaire d’édification. Dès lors, si la valeur d’un jugement tient dans son exemplarité, c’est-à-dire dans le « message » qu’il adresse au corps social, pourquoi ne pas militer pour la décimation ? C’était une coutume parfois pratiquée sous la République romaine : quand une légion revenait défaite d’un combat, on exécutait un homme sur dix ; les autres se tenaient à carreau. Alors, puisque ce sont des exemples qu’il faut, tirons au sort 60 000 élus français, exécutons-les : ce sera un beau « message » adressé aux survivants.

En vérité, justice et exemple ne font pas bon ménage. C’est que jamais la valeur d’un juge ne tient à ses verdicts exemplaires, mais à la clémence dont il sait faire preuve. La clémence n’est pas du laxisme, mais de la tempérance, de la modération. Lorsque l’on condamne pour l’exemple, on ne peut jamais être clément, car on évacue nécessairement l’intentionnalité de l’acte, les circonstances dans lesquelles il a été commis, l’humanité du prévenu comme celle de la victime, pour formuler un verdict de portée générale.

Or, un bon juge ne fait pas dans les généralités et dans l’abstraction : c’est de la pâte humaine, réelle, concrète qu’il travaille.

Certains s’en tenant précisément aux généralités ont vu dans la condamnation de Jacques Chirac une « victoire de la démocratie. Drôle de victoire qui emporte, avec elle, tous les sentiments humains qui constituent le fondement-même de l’idée de justice.

Certes, le verdict du président Pauthe nous aura, au moins, appris une chose : la justice passe, tôt ou tard. En l’occurrence plutôt tard que tôt. Mais dans quelle condition aussi ? Est-ce une dignité supplémentaire pour la « démocratie » de traduire en justice, vingt ans après les faits, douze ans après l’ouverture de la première instruction, un vieillard affaibli ? Il y a un moment où la justice, contre toute idée de vengeance et de représailles, doit se retirer sur la pointe des pieds. C’est le moment précis où, la mort venant d’elle-même, à pas de loup, tout est aplani. Et les errements et les fautes, et les crimes et les doutes. Hugo écrivait dans L’Homme qui rit : « Quel bienfaiteur sur la Terre qu’un distributeur d’oubli ! »

Qu’ils se réjouissent donc de leur « victoire de la démocratie », ceux qui veulent s’en réjouir. Un vieux fond d’humanité nous enseigne qu’on ne juge pas un vieil homme que la mort appelle. La justice est l’affaire des vivants. Pour ceux qui ne sont déjà plus là et qui, péniblement, s’éloignent de nous, on laisse la fatalité elle-même accomplir son œuvre. Puis on referme le tombeau sur leur honneur et sur leur vie.

Chi va Fario va sano

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Eteins la lumière et éclaire-toi à la bougie ! Non, ceci n’est pas la dernière lubie écolo-chic à la mode pour survivre dans une France privée de triple A qui attendrait l’Armageddon nucléaire.

C’est plutôt l’étrange injonction que l’on se fait à soi-même une fois achevée la lecture du très bel article que Baudouin de Bodinat publie dans le numéro d’automne de la revue Fario[1. « Au fond de la couche gazeuse », Fario n°10, automne 2011]. L’auteur de La Vie sur Terre y poursuit sa dissection méticuleuse des malheurs de la société industrielle à travers une critique radicale de la fée électricité. Plutôt qu’une exégèse bavarde, ces lignes méritent d’être citées pour ce qu’elles sont : une splendide poésie du désenchantement moderne que symbolise la toute-puissance immanente de la lumière artificielle.

Lâchez vos interrupteurs et savourez la substantifique moelle de cette ode à la lente obscurité : « L’éclairage électrique en nous désapprenant à voir dans la pénombre, à y être chez nous, dérobe toutes les pensées et sentiments des choses qui auraient trouvé à y prendre forme, à s’y discerner bientôt ; à s’y nuancer et ramifier au-dedans de nous en d’autres impressions et imaginations et souvenir par jeu de correspondances, en phosphorescences si ténues que la lumière artificielle nous les rend invisibles et peut-être inexistantes ; juste en actionnant l’interrupteur ».

Mais ne vous arrêtez pas là ! Car d’Euripide à Rosa Luxemburg en passant par le grand poète franco-libanais Salah Stétié, la dixième livraison de Fario se veut à la fois dense et éclectique. Un seul bémol : la maquette austère de la revue qui, malgré les photographies inspirées de Klavdij Sluban, peut rebuter le chaland trop sensible au maquillage de presse.

A ce détail près, on ne saurait que conseiller cette riche revue héritière de la tradition surréaliste. Contestataire mais jamais alignée, à ne pas manquer !

L’invité surprise

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Photo : Pierre Meunié.

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Marc Cohen et Éric Dupin débattent de la candidature de François Bayrou.

Dans une France qui ne brille pas toujours par la qualité de son personnel politique, Bayrou est un paradoxe souvent exaspérant. Enfin disons qu’il m’exaspère moi. Ou pour être précis, ce qui m’exaspère, c’est que je l’aime bien. J’ai beau être un europhobe de gauche à sous-dominante populiste, je n’arrive pas à le considérer comme néfaste. Pourtant, je partais de loin : comme toute une génération formatée bon gré mal gré par les Guignols (les drôles, ceux de la grande époque de Delépine et de Reviens JPP, reviens), j’ai longtemps cru que c’était un neuneu UDF comme les autres. J’ai changé d’avis, comme beaucoup, avec la campagne de 2002, notamment, avec la fameuse gifle, donnée à un marmot pickpocket, et les explications clarissimes qui l’ont immédiatement accompagnée (« J’ai agi comme je l’aurais fait avec mes propres enfants »). Plus que dans tout autre exercice, dans une présidentielle, le style, c’est l’homme. Ce type-là avait de drôles de manières et de drôles d’arguments pour un supposé centriste ectoplasmique.

Bis repetita, en mieux, lors du scrutin de 2007 : on ne le rappellera jamais assez, donné à 8 % en décembre par les sondeurs, Bayrou avait fini l’élection avec 18, 5% des voix. Mordant à la fois sur les électorats putatifs de Sarkozy et Royal, mais aussi probablement sur celui de Le Pen, pas uniquement à cause de leur goût commun pour la belle langue, mais grâce à son image d’homme de la novation, de bougeur de lignes, voire de candidat anti-système. Et je connais maints chevènementistes de 2002 qui ont voté sans états d’âme pour cet européiste obsédé par la rigueur budgétaire, tant il est vrai qu’en contrepartie ce garçon avait l’air d’aimer son pays plus que son parti.

Bien sûr on me rétorquera que dans le même mouvement, Bayrou s’aime beaucoup lui-même. Mais c’est le contraire qui paraîtrait bizarre. Le pouvoir démesuré d’un président de la Vème République exige une ambition et un égo en rapport. C’est bien pour ça que je regrette la IVème et espère la VIème… En attendant ces jours meilleurs, Bayrou donne —comme Hollande et contrairement à Joly, Villepin ou Mélenchon- l’image d’un fou qui ne serait pas furieux, ce qui somme toute est rassurant.

Mais il n’y a pas qu’en psychologie que le Béarnais madré décroche un accessit : l’idéologie ne lui fait pas peur. Et pourtant, durant des lustres, la bataille d’idées a été aussi familière à un centriste qu’une pédale wah-wah à une harpiste. On reconnaissait le centriste à ce qu’il honnissait les idéologies qui nous ont fait tant de mal. Le fédéralisme européen, on l’aura compris, n’étant pas un choix idéologique mais le mouvement naturel du monde…

Or voici que Bayrou dynamite cette tradition : son slogan de campagne « Instruire et produire » est le plus idéologique qu’ait avancé un « grand » candidat depuis les temps révolus de la lutte des classes, le plus chargé de sens, on a presque envie de dire le moins marketing -à ceci près que le refus affiché du marketing, c’est toujours du marketing…

Au lieu de ressasser « Je vous l’avais bien dit, il y a cinq ans, pour la dette », ce qui aurait été légitime, mais vexant pour 81,5% des électeurs de 2007, notre Zébulon surgit là où on ne l’attendait vraiment pas (le patriotisme économique) et sur un thème que même les souverainistes et les antilibéraux jugeaient trop ringard pour eux (« Achetons français ! »). Du coup, de Mélenchon à Estrosi en passant par Hamon ou Le Pen, c’est à qui criera le plus fort qu’il y avait pensé le premier… Pensé, peut-être, mais c’est Bayrou qu’on a entendu, et on l’a entendu parce qu’il est le seul (avec le Che) à avoir mis les questions industrielles au centre de sa campagne : instruire et produire, on vous dit…

On notera au passage que cette OPA surprise sur le patriotisme, Bayrou n’a pu la réaliser que parce qu’il dispose d’un avantage comparatif par rapport aux autres candidats : sa solitude. Contrairement à Marine, Nicolas, François, ou Jean-Luc, Bayrou voyage léger, un atout de taille pour bouger vite et frapper fort. Pas de groupe parlementaire ? Vous n’êtes plus l’otage de vos députés et de leurs calculs électoraux qui ne sont pas forcément les vôtres. Mettez-vous à la place de Hollande, qui a vu ses sénateurs conjuguer toutes leurs forces sur le vote des étrangers, alors que le débat du moment portait sur la crise mondiale… Dans sa solitude, Bayrou est aussi immunisé contre les alliances pathogènes, genre Verts ou Nouveau Centre. En plus de ça, au Modem, on n’a pas de véritable organisation de jeunesse, tant mieux, ça évitera les campagnes d’affiches débiles comme savent si bien les faire MJS, FNJ ou Jeunes Pop. Bref, s’il vaut mieux être seul que mal accompagné, alors c’est bien parti pour lui, et les sondages flatteurs de ces jours-ci semblent le confirmer.

Reste à savoir jusqu’où montera la petite bête Bayrou. Pour passer d’un score héroïque à un vote utile, c’est-à-dire victorieux, il faudrait qu’il atomise Marine Le Pen dans les semaines à venir puis qu’il élimine soit Sarkozy soit Hollande au premier tour, et enfin qu’il réédite l’exploit au second tour avec celui des deux favoris qui aura survécu au premier. Franchement, Bayrou en est-il capable ? En vrai, je n’en sais rien. Mais s’il ne l’est pas, il est condamné à être un excellent candidat antisystème, le diable présentable qui sortira de sa boite tous les cinq ans pour faire peur aux petits enfants et aux « grands » partis.

Hollande battu à Solferino

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Photo : jmayrault

Ça commence à ressembler à un mauvais roman : en tête dans tous les sondages et pourtant à la ramasse dans sa famille politique. Je parle bien évidemment de François Hollande qui écraserait à plate couture le président sortant en cas de second tour avec 60% des voix, si l’on en croit les sondages et les augures autorisés.

Pourtant jour après jour, c’est le syndrome de la débâcle, au sens météorologique du terme, qui touche le candidat du PS. Ici, un baron râle sur toutes les antennes parce qu’on lui envoie dans les pattes un écolo hostile aux législatives (faut dire que Meirieu à Lyon et Duflot à Paris, y’a mieux comme cadeaux de Noël). Là c’est un autre éléphant – Jack Lang – qui refuse de se soumettre au vote des adhérents de son propre parti pour se représenter à l’Assemblée. Moyennant quoi, il risque de se voir offrir par Solferino une autre circo, en récompense de son inconduite. Bref, ça tangue. Comme un mauvais remake de 2007, quand la pauvre Madame Royal avait vaillamment fait campagne sans l’aide du parti (dirigé à l’époque, au cas où vous l’auriez oublié, par le père de ses enfants et futur candidat…)

Ne nous racontons pas d’histoires : ce qui cloche au PS et spécialement dans cette campagne prétendument gagnée d’avance, c’est que le parti et ses baronnies plombent le candidat. Qui a envie d’aller se cartonner frontalement à la droite pour la présidentielle alors qu’il règne sur une grande ville, un grand Conseil Général ou une Région ? La gauche règne sans partage sur la France girondine des strates intercommunales, de la clause générale de compétence, des dotations générales de fonctionnement et autres joyeusetés pour amateurs de droit public.

Une France pleine de chargés de mission, de chargés de com’ et d’experts appointés, d’élus locaux affidés – sans parler des associations voire des entreprises « amies ». Et franchement, tout le monde le sait : le risque est bien plus grand de perdre sa baronnie locale quand on est dans la majorité. Dans l’opposition, on gueule national (le méchant gouvernement qui veut du mal aux Français) mais on pense local (faisons-nous réélire sans interruption depuis 20 ans). Ces élus-là ne vivent pas pour le parti, se foutent de sa discipline, de son programme, ils pensent et agissent courant ou clan. Ils aiment sans doute bien Hollande mais n’iront pas se mettre les tripes à l’air pour ses beaux yeux.

Alors pourquoi Hollande ne remet-il pas à sa place tout ce beau monde qui rechigne à se bagarrer et au premier chef Martine Aubry qui, à la tête du PS, est censée diriger cette cohorte d’élus de terrain bordélogènes ? Parce que le même Hollande a été premier secrétaire du même parti pendant 11 ans sans toucher à ce même système. Vu de Solferino, ce gigantesque bazar ne doit pas avoir que des désavantages. Disons-le, un tel capharnaüm, ça assure même de se maintenir en place pendant longtemps alors que ses candidats à la présidentielle (Jospin, puis Royal) se vautrent en beauté. Une fois postulant à l’Elysée, on se rend compte que ça plombe un max. Mais sans doute aurait-il fallu y penser avant.

L’autre facteur qui tue un peu l’élan réformateur et victorieux de la campagne, c’est la présence, que dis-je, l’omniprésence des ténors de la gauche sociétale. Celle qui veut le vote des étrangers extra-communautaires aux élections locales, au point d’en faire un des premiers textes qu’elle soumet au vote du Sénat libéré de ses forces conservatrices.

Bon c’est la crise, les classes populaires qui bossent ou voudraient bosser trinquent, mais la question des questions, c’est l’octroi d’une citoyenneté de seconde zone à des résidents qui n’en veulent pas. Une urgence qui traîne depuis 1981, et dont Mitterrand s’était habilement servi pour valoriser le Front national. Là, pas de double ou de triple jeu. Les sénateurs Verts et PS en veulent tout de suite et maintenant. Un geste fort promis pour les 100 premiers jours de la présidence Hollande en attendant sans doute le mariage gay ou la dépénalisation du chichon. Bon courage.

Enfin, Martine Aubry n’aide pas non plus. En dépit de ses proclamations de loyauté répétées, on peut douter de son engagement à faire gagner le candidat socialiste. Pour mémoire, elle et ses amis ont négocié des accords lamentables avec les Verts, elle a réussi à imposer, et sans douceur, des candidats aux législatives contre des favoris hollandistes, etc. Ce qui accrédite que François Hollande est faible (léger problème) ou qu’il ne veut pas s’en mêler (autre léger problème). D’autant que la première secrétaire s’appuie sur les baronnies et la gauche sociétale pour mener la vie dure à son candidat.

Il se murmure aussi que les amis d’Aubry pourraient jouer la défaite à la présidentielle et la gagne aux législatives, notamment en cas en cas de second tour Marine le Pen-Nicolas Sarkozy. Avec Aubry à Matignon natürlich. C’est pas mignon, ça ?

On pourrait trouver ce scénario fantasque voire déconnant, à ceci près qu’il tient la route. Et on peut se demander comment, à cinq mois de l’élection, un candidat pétrifié par les sondages et coincé contre le mur par les barons qu’il a fait émerger dans son propre parti peut se sentir pousser des ailes. La magie de la présidentielle, sans doute…

On va tout atomiser !

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Photo : Shirley Two Feathers.

JE DETESTE décembre. On n’a le temps de rien faire. Voyez : ça fait dix jours que j’essaie de trouver cinq minutes pour écrire à Angie Merkel et lui faire part des solutions auxquelles elle n’a pas songé pour sauver la zone euro d’un désastre imminent. C’est d’une simplicité telle que ça en devient gênant : la solution est sous ses yeux, mais elle ne la voit pas. Enfin, cette lettre attendra. Impossible de l’écrire. Je me mets à peine à la table de travail que Willy, mon mari, apparaît et me dit d’un air tendre : « Es gibt kein Christstollen mehr… » (Il n’y a plus de gâteau de Noël…) Dans la crèche, à Bethléem, je devais faire l’âne ou bien le bœuf ou le mouton. Enfin non, pas le mouton, car ça pue. Je me suis réincarnée en je-ne-sais quoi, mais Dieu que je suis un animal de femme docile ! Et me voilà, les mains dans la farine, à pétrir la pâte avec les raisins de Corinthe, qui, quoique grecs, ne sont pas ceux de la colère. Je ne sais pas ce que Willy peut bien faire de tous les Christstollen qu’il ingurgite. Un par jour en ce moment ! Vu le sucre et le beurre que j’y mets, j’ai fait le calcul : le 25 décembre, soit je serai veuve, soit je serai l’épouse d’un bébé éléphant diabétique.

Là, j’arrête ! Je veux bien que Bécaud ait chanté les mains d’une femme dans la farine. Mais moi je peux les coller ailleurs mes mains. La situation est grave, voire désespérée : Greenpeace, ai-je appris à la radio, a envoyé des commandos dans plusieurs centrales nucléaires françaises et ils n’ont pas été interpellés sur-le-champ. C’est navrant, d’autant plus que je vois très bien à quoi peut ressembler un commando de Greenpeace : Willy en fait partie. Ça bouffe, mais ça bouffe bio. Ça ne ferait pas de mal à une mouche, ni à une femme…

Moi je dis : bravo, Greenpeace ! Il faudrait un peu que le gouvernement français se remue et que Claude Guéant, le ministre de l’Intérieur, se bouge s’il ne veut pas se faire baisser, par Standard & Poor’s, sa note, qui par miracle, est encore de trois K. Je serais à sa place, j’écouterais sérieusement le cri alarmant de Greenpeace et je prendrais des mesures.

Ceux qui n’y connaissent rien vont y aller de leurs solutions à deux sous. Les uns préconisant de répandre de la mort aux rats autour du cœur des réacteurs. N’importe quoi ! L’activiste de Greenpeace, en bon écologiste, ne se nourrit que de produit dont la traçabilité est avérée. On peut toujours espérer le tromper en plaçant à côté des petits tas de poison de petites notices stipulant le caractère bio de la bouffe proposée. C’est pas sûr que ça marche.

La solution la plus rapide serait de disposer des pièges à loup autour des centrales nucléaires françaises. Economiques et pas cher, ça ne pardonne pas : un pied dedans et le type se met à parler comme Eva Joly (je suis allemande depuis 65 ans maintenant et je ne suis jamais parvenue à avoir l’accent qu’elle a quand je parle français ; moi qui le trouvais pourtant mignon, le petit Besson – et fortuné vu tout ce qu’il écrit). On pourrait aussi imaginer de poser des barbelés électrifiés autour des sites nucléaires français. Mais toute l’énergie produite par les centrales filerait là-dedans et on serait obligé de construire des éoliennes pour alimenter les barbelés. Totale gabegie !

Non, ce qui me semble le mieux convenir, c’est de recruter des emplois-jeunes, de leur donner une arme et un permis de tirer à vue. Ça créerait des petits boulots et, surtout, ça rassurerait Greenpeace, qui pourrait enfin publier de tels communiqués : « Cette nuit, vingt-quatre militants antinucléaires ont été abattus froidement par des emplois-jeunes. Nous nous réjouissons du niveau de sécurité élevé des centrales nucléaires françaises. C’est du bon boulot. Bravo les gars ! ».

Pourquoi je ne ferai pas de discours

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Allocution de Basile de Koch à l’occasion du cocktail-débat organisé par la Société d’Appréciation de Basile de Koch sur le thème : « Qu’en pensent les marchés ? »

Après réflexion, je ne m’exprimerai pas ce soir et pour trois raisons au moins.
D’abord parce que la crise, ses tenants et ses aboutissants sont un sujet compliqué.

Non que je craigne de me colleter aux difficultés économiques et financières que nous traversons ! J’en ai connu d’autres, ne serait-ce qu’à la maison.

C’est une question de responsabilité. Dans une situation complexe, parler simplement – et Dieu sait que je l’aurai fait pour vous – c’est prendre le risque de faire le jeu des populistes !

Tous les populistes, de Mme Le Pen à MM. Montebourg, Mélenchon et Poutou ! D’Emmanuel Todd à Jean-Jacques Bourdin !
Derrière la clarté apparente du discours s’avancent trop souvent les forces obscures en leur sinistre cortège. Je ne prendrai pas le risque de les rejoindre !

Et puis je ne prendrai pas la parole parce que, dans les circonstances actuelles, la dignité voudrait que je m’exprime en allemand et que j’en suis totalement infoutu.

Oui, il faudrait parler leur langue, la langue de Goethe et de Tokio Hotel, pour réaffirmer à nos amis d’outre-Rhin notre solidarité, dans ce climat délétère de germanophobie et d’anti-bismarckisme primaire.

Parce qu’enfin, on commence par parler français et puis on se met à parler de produire français comme Le Pen, d’acheter français comme Bayrou – et on finit par penser français comme Chevènement !

Troisième raison de ne pas m’exprimer ce soir : le patriotisme, tout simplement ! Parler, je me connais, ce serait aggraver encore l’inquiétude des marchés et par là, contribuer au plus grand danger qui menace la France : perdre son triple A !

Enfin, dernier avantage à ne pas prononcer de discours ce soir, c’est qu’il ne risque pas de déboucher sur un débat !

Tout débat tendrait naturellement à nous diviser, alors que la division est le contraire de l’Union plus que jamais nécessaire en ces temps d’épreuve pour l’Europe.

Surtout s’il s’agit encore et toujours des questions oiseuses agitées par les ennemis de l’Union, ces con-fédérés !

Est-il sérieux de débattre sur les abandons de souveraineté budgétaire indispensables non seulement pour sauver notre triple A, mais aussi pour rassurer les marchés ?

Qui sont-ils donc, ces Paléofrançais pour s’acharner contre ce bon accord difficultueusement trouvé, sous la houlette d’Angela et Nicolas, par les 26 Etats les moins lâches d’Europe ?

Voilà, mes chers amis, pourquoi vous ne m’entendrez pas ce soir.

Les élections législatives les rendent tous fous…

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Jérome Bosch

L’idée géniale de Lionel Jospin, consistant à remplacer le septennat présidentiel par un quinquennat et à faire coïncider dans une même séquence l’élection du président de la République et celle des députés est en train de donner toute sa mesure. Elle sème un souk pas possible dans la vie politique française (et je suis poli). Le chantage à la candidature pratiqué sur les deux principaux postulants par des personnalités ne visant qu’à placer un maximum de leurs affidés sur les bancs de l’Assemblée nationale et les petits flingages entre amis alimentent le quotidien de cette pré-campagne. En 2007, ce phénomène était déjà apparu, mais il avait été limité par le spectre du 21 avril 2002 et l’ardente obligation du « vote utile ».

Aujourd’hui, en dépit de l’existence réelle d’un danger de nouveau 21 avril, à l’envers ou à l’endroit, incarné par Marine Le Pen, les candidatures de François Hollande et Nicolas Sarkozy sont pourries par les pressions des « alliés », et le jeu des ambitions personnelles à l’intérieur de leurs partis respectifs.
Au PS, le cafouillage de l’accord programmatique et électoral avec EELV n’a pas encore produit tous ses effets délétères : il fournit en munitions la droite qui présente François Hollande comme enchaîné par les dogmatiques écolos. Il a mis en rage les « barons » du parti qui l’avaient fait roi lors des primaires, notamment Gérard Collomb qui n’a pas avalé de se voir imposer le Vert Philippe Meirieu dans une circonscription destinée à l’un de ses proches. Les candidatures dissidentes de sortants socialistes sacrifiés, notamment à Paris, seront difficilement évitables. Arnaud Montebourg « balance » ceux de ses petits camarades qui ont un peu trop mis, selon lui, les doigts dans le pot de confiture. Jack Lang menace de lui coller une paire de baffes. Malek Boutih tire à vue sur Julien Dray, ne manquant pas de rappeler au passage les ennuis qu’avait attirés à ce dernier sa passion horlogère.

L’astuce consistant, pour François Hollande, à laisser Martine Aubry se dépatouiller dans ce marécage en « prenant de la hauteur » ne saurait perdurer pendant les six mois qui nous séparent de la présidentielle. S’il laisse le parti se livrer à des règlements de comptes internes sanglants, il court tout droit à la « ségolénisation » : il doit donc montrer qu’il est le patron tout en évitant de se tacher en nettoyant les écuries d’Augias…

Comme il n’a pas, à la différence de Sarkozy, la bonne excuse de tenir la barre du bateau France par temps de tempête, l’exercice est loin d’être évident. Mais personne n’a jamais prétendu que le métier de candidat – a fortiori en étant favori – à l’élection présidentielle était un job à la portée du premier venu, y compris lorsqu’il se réclame de la normalité.

A droite, le tableau n’est pas plus reluisant : la discorde parisienne au sein de l’UMP, déjà ravageuse lors des sénatoriales, à toutes les chances se reproduire pour les législatives. Le cas Dati alimente les coups de vice dans la mêlée UMP : Copé plante une fourchette dans les yeux de Fillon, qui incite Xavier Bertrand à placer une méchante savate dans les gencives du secrétaire général de l’UMP.

Pendant ce temps-là Morin et Boutin font semblant de se croire candidats pour négocier le plus de circonscriptions possibles pour leur boutique. Ce qui se passe à Paris n’est pas un cas isolé. Dans de nombreux départements, dont celui où je demeure, les rivalités internes à droite produisent des effets comparables : on suscite, par exemple, des candidatures sauvages pour gêner celui qui veut devenir calife à la place du calife, et réciproquement. Les législatives, comme les Dieux de la Grèce, rendent fous ceux qu’elles veulent perdre.

Sauf ceux qui l’étaient déjà avant, et qui le seront encore demain, comme un certain Galouzeau dit de Villepin, espèce de Don Quichotte qui n’aurait pas encore trouvé son Cervantès.

Ordre militaire contre morale kanak

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L'Ordre et la morale

Le 5 mai 1988, quarante-huit heures avant le second tour de l’élection présidentielle, 72 combattants d’élite français se lancent à l’assaut d’une grotte au milieu de la jungle sur l’île d’Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie. Après de longs combats, les hommes du GIGN, du 11e Choc et du « commando Hubert » libèrent les 27 gendarmes français retenus en otages depuis deux semaines par un commando d’indépendantistes kanaks. Bilan : 2 militaires et 19 preneurs d’otages morts. Tous citoyens français. Presque un quart de siècle plus tard, une question continue à hanter les esprits : ce dénouement sanglant était-il inévitable ?

Dans L’Ordre et la morale, Mathieu Kassovitz répond clairement par la négative. Pour lui, il était possible de parvenir à une issue négociée, sans effusion de sang, mais des politiciens cyniques ont préféré mater l’indigène pour l’exemple et pour servir leurs intérêts. Premier ministre et candidat à la présidentielle, Jacques Chirac a opté pour la manière forte dans le seul but de séduire l’électorat lepéniste. C’est que, toujours selon Kassovitz, l’attaque lancée le 22 avril contre la gendarmerie de Fayaoué par un commando kanak téléguidé par le FLNKS (Front de libération nationale kanak et socialiste) a réveillé en Métropole les vieux réflexes colonialistes. Kassovitz ne voit pas − ou ne veut pas voir − que l’assaut, au cours duquel 4 gendarmes ont été tués, leurs camarades enlevés et emmenés dans une grotte au milieu de la jungle et l’armurerie pillée, ne pouvait que faire l’effet d’un électrochoc pour un pays en campagne électorale à des milliers de kilomètres d’Ouvéa − et il est à vrai à des années-lumière du combat kanak. Du reste, créer un électrochoc était bien l’objectif des indépendantistes.

À défaut d’être convaincante, sa thèse est claire : c’est la grande faiblesse de son film. L’Ordre et la morale est un film en noir et blanc, un remake du Bon, la brute et le truand.[access capability= »lire_inedits »] Kassovitz questionne les détails : il n’interroge jamais l’ensemble. Pour lui, il va de soi que la lutte de libération kanake est légitime puisqu’il s’agit de lutter contre une oppression coloniale. Ce qui le conduit évidemment à proscrire l’emploi du mot « terrorisme » et, après tout, c’est son droit. L’exigence intellectuelle aurait dû l’inciter à discuter, fût-ce pour les récuser, les arguments de ceux qui pensaient au contraire que la France avait affaire à un chantage terroriste. Kassovitz connaît la musique avant que le concert commence : cette sémantique vieille comme l’impérialisme a toujours été employée par des puissants avides des richesses des peuples dominés pour décrédibiliser les glorieuses luttes des damnés de la terre. N’est-ce pas de « terroristes » que les Allemands qualifiaient la Résistance, et la France mitterrando-molletiste le FLN ? On ne l’empêchera pas de soulever le tapis du réel pour débusquer les crimes de l’Occident.

Dommage : avec la sensibilité et le talent qui sont les siens, s’il avait cherché à comprendre plutôt qu’à juger, s’il s’était colleté avec la complexité des choses, il aurait fait une œuvre. En pensant contre lui-même, il ne se serait pas arrêté aux analogies implicites qui guident sa caméra : il aurait recensé, à côté des similarités entre Alger 1957 et Ouvéa 1988, les différences fondamentales entre les deux situations. Il est indéniable que, sur des points aussi essentiels que le pouvoir économique et la distribution des terres, on pourrait dire que la Calédonie de l’ère mitterrandienne (le Président, pas le ministre de l’Intérieur) vit sous le régime d’un colonialisme de fait. Mais, sauf à professer que l’homme est exclusivement défini par sa place dans les processus de production, ce que les plus obtus des paléonto-marxistes n’osent pas faire, l’existence, dans le « Territoire d’outre-mer » de 1988, d’un État de droit inconnu dans la colonie de 1950 n’est pas un point de détail de l’Histoire. Il n’est pas indifférent que la Loi protège l’injustice ou qu’elle protège contre l’injustice − aussi imparfaite soit cette protection. À vrai dire, la période coloniale mériterait elle-même un traitement plus nuancé que ces certitudes rétrospectives, mais le boulot d’un cinéaste n’est pas d’écrire des thèses : Kassovitz exprime notre sensibilité commune d’individus démocratiques révoltés et éberlués par l’oppression coloniale menée par leurs ancêtres. Nous savons, nous, que tout homme en vaut un autre. Nous savons qu’aucun être humain n’est le sauvage d’un autre parce que sauvages, c’est nous, les Occidentaux, qui l’avons été. N’en déplaise au cinéaste indigné, même Bernard Pons le sait[1. Bernard Pons : ancien résistant, ministre des DOM-TOM et poids lourd du RPR, dépêché sur place pour gérer la crise.]. Même le général Vidal le sait . En leur prêtant des idées dignes de Tintin au Congo, Mathieu Kassovitz s’offre un succès facile, du genre de ceux qu’on obtient avec une diatribe bien sentie sur les turpitudes des « riches » ou des « marchés ».

Ce western a évidemment son « bon » − en l’occurrence le capitaine Philippe Legorjus, alors chef du GIGN, incarné dans le film par Kassovitz lui-même. L’Ordre et la morale ne fait pas dans le bon sentiment jusqu’au bout puisqu’à la fin, James Bond perd, preuve que l’Histoire est plus tragique qu’un film hollywoodien. Ce qui rend le personnage de Legorjus encore plus édifiant, c’est qu’il est un héros solitaire qui a le courage de se retourner contre les siens parce que certains principes valent plus que toutes les appartenances : on pense à de Gaulle écrivant L’Armée de métier.

Il faut rendre justice à l’homme Legorjus : il est plus subtil que son double de cinéma, même si le numéro auquel il s’est livré sur les plateaux de télé, dans un étrange duo où le cinéaste semblait, pour le coup, diriger son comédien pouvait laisser penser le contraire. « Je ne suis pas le Legorjus du film », prévient-il en préambule. Il n’en dira pas plus sur le film lui-même et sur les thèses qu’il véhicule.
Certes, il a, sur ces événements qui l’ont conduit à quitter la gendarmerie, un point de vue très tranché, exposé dans La Morale et l’action, livre publié en 1990, un an après son départ de l’armée[3. Philippe Legorjus et Jean-Michel Caradec’h : La Morale et l’action, Fixot, 1990. Une version légèrement remaniée du livre, comportant quelques pages supplémentaires, est parue pour accompagner le lancement du film. Philippe Legorjus et Jacques Follorou : Ouvéa, la République et la morale, préface de Mathieu Kassovitz, éditions Plon, novembre 2011.] et qui a fortement inspiré le scénario. Mais il ne passe pas sa vie à ruminer ce douloureux passé. Lorsque Mathieu Kassovitz le contacte, au début des années 2000, Philippe Legorjus a tourné la page. Bien sûr, il n’oubliera jamais cette expérience dont il parle avec calme et précision. Il est toujours convaincu que, si on l’avait laissé faire, il serait parvenu à un dénouement pacifique. Mais il mène sa vie d’entrepreneur en série, de père de famille et d’amateur de sport extrême sans s’abandonner à la rancœur.

Les deux hommes partent du même récit, ils ne racontent pas la même histoire. Mathieu Kassovitz assène, l’ancien chef du GIGN témoigne et analyse. Tout en défendant ses choix − contestés d’ailleurs par certains acteurs du drame −, il n’évacue pas les arguments de ses adversaires par le silence. Cette honnêteté minimale fait que ses lecteurs et interlocuteurs peuvent puiser dans sa réflexion de quoi se forger leur propre opinion.

En lisant Legorjus, on mesure la responsabilité de la direction du mouvement indépendantiste. En supposant que Chirac ait eu les motivations cyniques que lui prête Kassovitz, les leaders du FLNKS ont au moins été aussi cyniques que lui en cherchant clairement, et les premiers, à exploiter l’élection présidentielle − dont l’imminence n’a sans doute pas échappé aux cerveaux de cette opération parfaitement préparée. L’attaque intervient quarante-huit heures avant un premier tour dans lequel les deux favoris sont le président sortant, François Mitterrand, et son Premier ministre, Jacques Chirac. Le même jour doivent avoir lieu des élections territoriales déterminantes pour le statut futur du territoire. Sur le terrain, la tension est vive. Les Kanaks souffrent et s’impatientent, les Caldoches ont peur et se radicalisent. En frappant à ce moment-là, la direction du FLNKS sait qu’en cas d’incident grave, l’État sera condamné à la fermeté − en tout cas, elle sait que ceux qui le dirigent le penseront − et que le moindre pépin peut déclencher une montée aux extrêmes. Et c’est exactement ce qui s’est produit.

À la veille de cette double échéance cruciale, Paris envoie des renforts pour assurer le bon déroulement du scrutin. Mais si les gendarmes stationnés sur place, qui connaissent leurs « clients », sont rompus au petit jeu des « occupations pacifiques » de gendarmerie − huit incidents dans les trois années précédentes −, les hommes venus leur prêter main-forte ne connaissent rien à ce lointain bout de France. Le commando risque d’être confronté à des gendarmes qui ignorent tout de cette terre et de ceux qui la peuplent, des codes qui régissent les relations entre adversaires. Pour jouer à ce genre de jeu, il faut être certain que tout le monde suit les mêmes règles. Cela aussi, le FLNKS le sait. S’il s’agissait seulement de réussir une opération politique particulièrement spectaculaire, le risque de dérapage était maximal. Quand, le matin du 24 avril, le commando kanak tente d’occuper la gendarmerie de Fayaoué, ils croisent donc non seulement des gendarmes locaux, mais aussi des hommes récemment débarqués de France.

Chef des renforts affectés à Fayaoué, le lieutenant Florentin voit un Kanak menacer le maréchal-des-logis-chef Lacroix, qui commande les « territoriaux », en hurlant : « Ton arme, vite ! » Il dégaine et tire sur les assaillants. Peut-être aurait-il réussi, avec une connaissance de cette terre et de ses habitants, à faire tomber la tension d’un geste ou d’une phrase. Alengrin, l’autre gendarme présent dans le bureau pendant ces secondes déterminantes et qui a également ouvert le feu sur les assaillants, était lui aussi arrivé depuis peu. Paniqués par cette réaction inhabituelle, les Kanaks tirent, tuant 4 gendarmes et en blessant d’autres. Vingt-sept autres militaires sont pris en otage. Séparés en deux groupes, ils sont embarqués dans les véhicules de la gendarmerie vers leurs lieux de détention : 12 hommes, conduits dans le sud de l’île, seront libérés trois jours plus tard. Les 15 autres, accompagnés de deux douzaines de Kanaks, sont emmenés dans la grotte d’Ouvéa, dans le nord. En quelques secondes, l’« occupation pacifique » est devenue une prise d’otages.

Les choix politiques et opérationnels du FLNKS ont donc été au moins aussi déterminants dans l’enchaînement fatal que les erreurs commises par l’État dans la gestion de la crise. Mais sur cela, Kassovitz fait l’impasse. Il ne voit que des coupables d’un côté et des victimes de l’autre. L’humanité est éternellement divisée entre « keufs » et « Beurs », selon la formule lapidaire de Jean-Pierre Chevènement dans l’entretien qu’il nous a accordé.

Dans un premier temps, l’État choisit de laisser une chance à la négociation. Dépêché sur le théâtre des opérations, le chef du GIGN, le capitaine Legorjus, doit gagner la confiance des ravisseurs. Mais, au fil des jours, les autorités font de moins en moins confiance à cette stratégie, convaincues que, sans ordre clair du FLNKS, les ravisseurs ne bougeront pas. Or, plus le temps passe, plus il apparaît que les indépendantistes n’entendent pas favoriser un dénouement pacifique de la crise, voire qu’ils espèrent qu’elle va dégénérer encore plus. Dans les années qui suivront, des voix s’élèveront dans le camp indépendantiste kanak pour dénoncer ce comportement irresponsable de la direction du FLNKS.

Le plus grave est que, très vite, l’État cesse de parler d’une seule voix, l’affrontement au sommet se traduisant par une cacophonie sur le terrain. Et c’est le capitaine Legorjus qui, avec les meilleures intentions du monde, celles de sauver des vies et de ramener le calme, est à l’origine de la délétère politisation du dossier. Redoutant que Chirac, à Matignon, ne manipule son adversaire et Président, le chef du GIGN prend le risque de court-circuiter toute la hiérarchie militaro-politique et de contacter directement l’Élysée. Certes, son courage, la force de ses convictions et sa détermination forcent l’admiration, mais comment ne pas comprendre la fureur de Bernard Pons quand il apprend que le chef du GIGN agit dans son dos ? Au bout de dix jours, l’impasse semble totale. Pons et le général Vidal[2. Général Jacques Vidal, patron des opérations sur le plan militaire.] ont perdu toute confiance en leur homme et ne croient plus à l’option négociée qu’il défend. La décision d’intervenir est prise. Les hommes qui pénètrent dans la grotte ont forcément l’ordre de donner la priorité absolue à la vie des otages − donc d’éliminer tout représentant de l’ennemi placé sous leur feu au cours de leur progression. Entre l’armée française et le commando indépendantiste, le rapport de forces est évidemment inégal. Le bilan, 2 gendarmes et 19 Kanaks tués, reflète ce déséquilibre

Comment a été prise la décision ? Par qui ? Là-dessus, on a peu de détails. Mais il est inimaginable que le Président de la République, chef suprême des armées, ait été tenu à l’écart. Jacques Chirac a-t-il nourri les sombres visées électoralistes que lui prête Kassovitz ? Rien ne le prouve ni ne l’infirme. On peut penser qu’en décidant de faire usage de la force quarante-huit heures seulement avant le deuxième tour de la présidentielle, les autorités ont à leur tour pris le risque de déclencher une tragédie. Rien ne permet d’accuser qui que ce soit d’avoir délibérément sacrifié des vies kanakes pour frapper l’opinion. Il ne faut pas oublier que 27 gendarmes sont détenus par un commando qui a déjà tué. Aucun État ne peut accepter cela.
Dans les semaines qui suivent, face à la rumeur qui fait état de rebelles exécutés alors que l’assaut était terminé, le Président réélu et le Premier ministre débarqué font front commun. L’enquête diligentée par le gouvernement Rocard conclut que deux Kanaks ont effectivement été achevés après s’être rendus. Il n’existe pas la moindre preuve pour affirmer que les preneurs d’otages ont été délibérément massacrés au cours d’une « corvée de bois ». L’amnistie générale accordée quelques mois plus tard aux ravisseurs et aux militaires dans le cadre des accords de Matignon[4. Accords entre Kanaks et Caldoches, négociés grâce à l’entremise du gouvernement Rocard et signés le 26 juin 1988.] permettra de faire l’économie d’un procès.

Au cours de ce printemps 1988, les habitants de Nouvelle-Calédonie, loyalistes et indépendantistes, Kanak et Caldoches, ont connu un avant-goût de l’enfer. Personne ne veut revivre une telle expérience : d’une certaine façon, le drame a donc été déterminant dans la réussite du processus politique.
Au-delà des zones d’ombre et des désaccords qui persistent, l’histoire d’Ouvéa est assez bien connue. Reste le choc des mémoires, qui oppose des représentations (privées, collectives ou scientifiques), d’un passé tissé de passions et de conflits. C’est sur ce champ de bataille mémoriel que s’invite le soldat Kassovitz. La polémique suscitée par L’Ordre et la morale est peut-être le prélude à une reprise générale des affrontements idéologiques, alors qu’on célèbrera en 2012 le 50e anniversaire de l’indépendance de l’Algérie. Espérons que les témoins, chercheurs et citoyens qui mettent la dernière main à leurs livres, articles et films documentaires, préfèreront la réflexion à la dénonciation et la prise en compte de la complexité à la délivrance d’un brevet de victimisation ou de culpabilité. Ainsi éviteront-ils le piège dans lequel Kassovitz est tombé : aveuglé par sa sainte indignation, il n’a pas fait un film mais un tract. [/access]

 

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La politique du croche-pied

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Bataille d'éléphants de mer. Photo : mikebaird.

Je ne sais pas si nous sommes « au bord du précipice », comme l’a affirmé le Président de la République, mais ces jours-ci, nos dirigeants et ceux qui aspirent à le devenir évoquent plus une bande de galopins que des adultes responsables soucieux de conduire le pays dans la tempête. L’actualité ressemble à la chronique d’une cour de récré – et pas au collège, à l’école maternelle. Tricheur ! Menteur ! Cafteur ! Fayot ! Je vais le dire à la maîtresse ! Je vais t’en coller une ! M’dame, il a piqué des bonbons !
Chez les Verts, on avait l’habitude de ces bagarres. Alors cette fois, ils ont choisi la maitresse comme déléguée de classe et elle n’est pas commode. Résultat, ils passent leur temps à dire des vacheries sur elle, mais devant, ils filent doux et on les comprend. Moi quand je vois Eva Joly, j’ai l’impression d’être mise en examen.

Vous me direz qu’au PS aussi, la joyeuse ambiance de cour d’école ne date pas d’hier. Mais enfin, ça faisait longtemps qu’ils n’en étaient pas venus aux mains. Sur la photo de classe prise le soir des primaires, ils avaient tous l’air de gentils enfants sages. Et puis, ils avaient juré de ne plus recommencer et de se comporter en bons camarades. Et voilà que c’est reparti. Arnaud accuse Jack d’avoir mis les doigts dans la confiture, Jack, en guise de réponse, lui promet une bonne paire de claques. Du coup, la maitresse fiche Jack au piquet : privé de dessert électoral le petit, de toute façon on ne va pas le faire redoubler éternellement celui-là. Mais en même temps, Martine colle un zéro à Arnaud pour avoir semé la pagaille. « C’est celle qui dit qu’y est », réplique Arnaud. C’est dire si Martine « tient » sa classe.

À l’école UMP, ce n’est pas plus glorieux. Rachida se permet de donner une leçon de morale à François, qui est pourtant prof principal. « Même pas cap de te faire élire en zone difficile, c’est nul », qu’elle lui balance. Du coup, elle frôle l’exclusion mais François et le surgé Jean-François décident de lui laisser une chance. Pendant ce temps, le petit Luc se paye la tête de Dominique, vous savez le grand blond qui se la joue quand il récite des poèmes. Et Dominique, il n’aime pas, mais pas du tout, qu’on se foute de lui. Surtout un minot qui est encore en classe tétine alors que Dominique, lui, est passé chez les grands. Et il chope Luc à la sortie : « Eh dis donc, toi, un peu de respect pour les aînés, quand même ! »

Alors d’accord, on s’amuse bien. Mais pendant ce temps on ne fait pas le programme et les examens approchent. Je sais bien que le dirlo est très occupé et qu’il voyage beaucoup avec sa nouvelle copine Angela, parce que les cancres européens, ce n’est pas de la tarte non plus, mais il ne faudrait pas qu’il en oublie sa petite école française. Quant à François, celui qui essaie de lui piquer la place, on ne l’entend pas beaucoup. Il parait qu’il est au-dessus de tout ça, tant mieux pour lui. En attendant, nous on est toujours au bord du précipice et si ça se trouve on est tombés dedans sans s’en rendre compte. Il est peut-être temps de siffler la fin de la récré.

Europe unie, Etats désunis

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Des dernières élections espagnoles, les commentateurs habituels n’ont voulu retenir que la victoire par K.-O. de la droite (Parti populaire) sur la gauche du Premier ministre sortant, José-Luis Zapatero. Une alternance banale, en somme, comparable à celle observée dans nombre de scrutins récents en Europe, où les dirigeants en place font les frais de la crise économique et des politiques de rigueur imposées par Bruxelles et Francfort.

Mais en y regardant de plus près, on peut constater que la désaffection des électeurs pour les sortants a bénéficié à d’autres forces que celles de l’opposition classique : ce sont les mouvements séparatistes qui travaillent depuis longtemps des territoires mal arrimés à des États-nations issus de la longue histoire de notre continent. Ainsi, pour la première fois depuis l’instauration de la démocratie en Espagne, les nationalistes catalans de Convergencia y Unio ont emporté la majorité dans trois des quatre provinces constituant la Catalogne. Au Pays basque, un nouveau parti, Amaiur (La Gauche), issu d’une ETA qui vient tout juste d’abjurer le terrorisme, arrive en tête dans la province de Guipuzcoa, alors que le PNV (Parti national basque, droite nationaliste) l’emporte en Biscaye. Cette poussée nationaliste atteint même la Galice, qui envoie aux Cortès deux députés appartenant à une formation séparatiste.

On pourrait interpréter ces résultats comme l’expression d’un prurit « girondin » si l’État espagnol n’était pas allé jusqu’à la limite du possible en matière de dévolution aux régions de compétences administratives et budgétaires. Il s’agit plutôt d’un défi lancé à Madrid par des partis qui ne cachent pas leur objectif ultime : l’indépendance totale et la rupture du lien multiséculaire avec l’État espagnol.[access capability= »lire_inedits »] Convié à donner son interprétation du mandat que lui ont confié les électeurs, le Basque Jon Inarritu, député Amaiur, répond : « Depuis le tout début, nous savons que notre référence n’est pas Madrid. Notre référence c’est le Pays basque. Et nous allons à Madrid pour réclamer les droits du peuple basque et ceux des travailleurs basques. Nous n’avons pas l’intention de participer activement à la gestion de l’État à partir des institutions de Madrid. » En Catalogne, les nationalistes sont parvenus à imposer un bilinguisme généralisé, creusant ainsi le fossé culturel avec le reste de l’Espagne.

Après l’entrée de l’Espagne dans l’Union européenne, ces partis ont misé sur le dépérissement des États-nations au profit d’une « Europe des régions ». La chute du communisme, l’élargissement de l’UE et sa transformation en une vaste zone de libre-échange ont provoqué l’inverse. Les exemples tchécoslovaque et yougoslave ont démontré que seul l’accès au statut d’État-nation − les nouvelles frontières épousant les périmètres d’une solidarité naturelle entre les habitants de ces nouveaux États − permettait d’obtenir voix au chapitre à l’extérieur et d’instaurer une démocratie fonctionnelle à l’intérieur.

Lorsque les provinces culturellement sécessionnistes se trouvent jouir d’un dynamisme et d’une prospérité économique supérieurs à celle des autres composantes de l’État central, cela accroît d’autant la force centrifuge. En temps de crises et de vaches maigres, le devoir de solidarité envers les régions les plus pauvres, qui cimente l’unité nationale, devient insupportable. Ce phénomène, qui a heureusement épargné la France et l’Allemagne grâce au génie de Napoléon et de Bismarck[1. La comparaison entre Angela Merkel et Otto von Bismarck faite par Arnaud Montebourg ne tient pas. Le « chancelier de fer » était un visionnaire, alors que la mecklembourgeoise n’est qu’une épicière.], sape les fondements d’au moins trois nations européennes : l’Espagne, l’Italie et la Belgique.

On placera à part le Royaume-Uni où les nationalismes écossais, nord-irlandais et, dans une moindre mesure, gallois, ont été habilement gérés sous les gouvernements de Tony Blair. On peut faire crédit au berlusconisme d’avoir, en Italie, au moins retardé cette évolution en enfermant la Ligue du Nord au sein de sa coalition des droites. La récente déconfiture du « Cavaliere » a remis les compteurs à zéro : en se plaçant résolument dans l’opposition au gouvernement de « technocrates » de Mario Monti, la Ligue compte bien en toucher bientôt les bénéfices électoraux et reprendre sa marche vers l’instauration d’une « Padanie » délestée du fardeau du Mezzogiorno. Quant à la Belgique, la constitution, après plus de cinq cents jours de crise, d’un gouvernement fédéral dirigé par le socialiste wallon Elio di Rupo ne doit pas faire illusion. C’est un gouvernement de soins palliatifs pour une nation à l’agonie, formé dans la panique de voir le pays attaqué par les vautours des agences de notation. Le séparatiste flamand Bart De Wever reste en embuscade, laissant ses concurrents assumer l’impopularité d’une cure d’austérité où les Flamands auront, une fois de plus, la désagréable impression de se serrer la ceinture un cran trop fort par la faute des francophones.

Ces situations révèlent l’échec de l’utopie européenne : l’Union a échoué à créer un espace de solidarité naturelle où il serait, par exemple, aussi évident de partager la richesse produite, mettons en Rhône-Alpes, avec la Grèce ou le Portugal qu’avec le Limousin ou l’Auvergne. Si cela avait été le cas, les nationalismes basque, catalan ou « padanien » se seraient limités à des manifestations culturalistes de style breton ou bavarois ou à des gesticulations folklorico-mafieuses de type corse.

Le recours au fédéralisme européen comme solution miracle au repli sur des identités et des territoires familiers, mâtiné d’une bonne dose d’égoïsme de la part des nantis, n’est qu’une chimère. Comme le disait Gordon Brown : « Entre la nation et le monde, il n’y a rien. » Encore faut-il que la nation ne soit pas minée de l’intérieur par ceux qui ne l’ont jamais vraiment acceptée.[/access]

 

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Titus, où est ta clémence ?

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Photo : Jim Moran.

Jacques Chirac vient d’être condamné à deux ans de prison avec sursis pour détournements de fonds publics, prise illégale d’intérêt et abus de confiance. La justice a passé, comme dirait l’autre, et l’affaire des emplois fictifs du RPR et des chargés de mission de la Ville de Paris se dénoue douze ans après l’ouverture de la première instruction. Point final.

Enfin, non. L’art délicat de la ponctuation n’est pas la discipline préférée de la classe politique française. Une avalanche de communiqués, de réactions et de déclarations a suivi le verdict.

Certains répètent à l’envi qu’il leur est strictement interdit de commenter une décision de justice. Evidemment qu’ils le peuvent : chaque Français a le droit de critiquer le verdict d’un magistrat[1. Ce que le Code pénal prohibe, c’est de « jeter le discrédit » sur une décision de justice, « dans des conditions de nature à porter atteinte à l’autorité de la justice ou à son indépendance ».]. D’autres, plus contrits, ne cachent pas leur peine. C’est le cas de Jacques Le Guen (UMP) et de Jean-Pierre Raffarin (Futuroscope).

Il y a ceux également qui, comme Bernard Debré (UMP), Pierre Moscovici (PS) ou François Hollande (NL), savent garder toute leur dignité : un mot pour « l’homme Chirac », dont on connaît l’état de santé, et des questions sur le « décalage dans le temps » de cette décision et la « réforme du statut pénal du chef de l’Etat », qu’ils estiment nécessaire.

Il y a ceux qui voudraient bien, mais qui ne le peuvent point. C’est le cas de Benoist Apparu, secrétaire d’Etat (UMP) au Logement, qui déclare : « Je ne commente pas le jugement. Le seul regret c’est que c’est très compliqué de juger des affaires aussi anciennes. Je regrette que ça fasse tache dans son CV. » Vous avez bien lu : « tache dans son CV » : comme si Jacques Chirac en était à vouloir postuler demain pour décrocher un job de VRP.

Et il y a Eva Joly… Un poème. L’ex-magistrate, candidat EELV à la présidentielle, ne boude pas sa joie de voir Chirac condamné. Mais, elle réclame bien plus : elle le veut humilié. C’est ainsi qu’elle requiert pour lui la double peine, exigeant sa « démission » du Conseil constitutionnel[2. Pour appuyer sa vindicte, Eva Joly précise sur BFM-TV que Roland Dumas était président du Conseil constitutionnel quand la question du statut pénal du chef de l’Etat a été tranchée, précisant : « Roland Dumas, qui a été mis en examen ». Mme Joly s’est acharnée, dans l’affaire Elf, sur l’ancien ministre des Affaires étrangères de François Mitterrand. Elle l’a mis en examen. Elle s’est fourvoyée : il a été innocenté de l’ensemble des chefs d’accusation… Que lui veut-elle encore ? On va finir par croire que ce qui anime Eva Joly, ce n’est pas un idéal de justice, mais une idée besogneuse de la vengeance.].

Ignore-t-elle que Jacques Chirac s’est, d’ores et déjà, mis en retrait du Conseil constitutionnel depuis l’ouverture du procès, renonçant au passage à ses indemnités ? Ignore-t-elle que Chirac voudrait démissionner de la rue de Montpensier, il ne le pourrait pas : c’est notre Loi fondamentale qui fait de tout ancien président de la République un « membre de droit à vie » du Conseil constitutionnel. Il peut, comme le général de Gaulle l’avait fait, ne pas y siéger. Mais il ne peut, en aucun cas, en démissionner. Sauf à mourir.

Mme Joly veut-elle précipiter la mort de Jacques Chirac ? Bien sûr que non. Rendons-nous alors à la vérité : si l’ex-magistrate dit à peu près n’importe quoi, c’est qu’elle est d’une nullité crasse en droit public. Qu’elle se rassure : comme ce n’était pas sa matière, on n’utilisera pas ses manières vindicatives en lui demandant de rembourser l’intégralité des salaires qu’elle a perçus tout au long de sa carrière dans la magistrature. L’infaillibilité n’est pas de ce monde.

La palme revient à l’association Anticor – qui ne rassemble pas des détracteurs du cor de chasse comme son nom pourrait nous le faire croire, mais des lavandières de la vie publique. Chez Anticor, on a une conception immaculée de la chose publique : on lave plus blanc que blanc. Ainsi Me Karsenti, l’avocat de l’association, salue-t-il dans la condamnation de Chirac une « décision historique », rajoutant : « C’est un message donné à l’ensemble des hommes politiques. »

Les plus de 600 000 élus que compte le pays apprécieront. La suspicion pesait sur eux. Désormais, la menace est sur leur tête. En faisant de la condamnation d’un homme public un « message » adressé à tous les autres, Anticor ne nous révèlerait-il pas le fond de sa pensée : chaque élu de la République serait-il un malfaiteur qui s’ignore ou qui ne serait pas encore passé à l’acte, un coupable en puissance. Pourquoi coupable ? Parce que responsable. Tout cela n’a évidemment rien à voir avec le discours populiste du « tous pourris » : c’est, en réalité, bien pire.

La justice selon Anticor, ce n’est pas une question de répression, de réparation ou de réhabilitation. C’est une affaire d’édification. Dès lors, si la valeur d’un jugement tient dans son exemplarité, c’est-à-dire dans le « message » qu’il adresse au corps social, pourquoi ne pas militer pour la décimation ? C’était une coutume parfois pratiquée sous la République romaine : quand une légion revenait défaite d’un combat, on exécutait un homme sur dix ; les autres se tenaient à carreau. Alors, puisque ce sont des exemples qu’il faut, tirons au sort 60 000 élus français, exécutons-les : ce sera un beau « message » adressé aux survivants.

En vérité, justice et exemple ne font pas bon ménage. C’est que jamais la valeur d’un juge ne tient à ses verdicts exemplaires, mais à la clémence dont il sait faire preuve. La clémence n’est pas du laxisme, mais de la tempérance, de la modération. Lorsque l’on condamne pour l’exemple, on ne peut jamais être clément, car on évacue nécessairement l’intentionnalité de l’acte, les circonstances dans lesquelles il a été commis, l’humanité du prévenu comme celle de la victime, pour formuler un verdict de portée générale.

Or, un bon juge ne fait pas dans les généralités et dans l’abstraction : c’est de la pâte humaine, réelle, concrète qu’il travaille.

Certains s’en tenant précisément aux généralités ont vu dans la condamnation de Jacques Chirac une « victoire de la démocratie. Drôle de victoire qui emporte, avec elle, tous les sentiments humains qui constituent le fondement-même de l’idée de justice.

Certes, le verdict du président Pauthe nous aura, au moins, appris une chose : la justice passe, tôt ou tard. En l’occurrence plutôt tard que tôt. Mais dans quelle condition aussi ? Est-ce une dignité supplémentaire pour la « démocratie » de traduire en justice, vingt ans après les faits, douze ans après l’ouverture de la première instruction, un vieillard affaibli ? Il y a un moment où la justice, contre toute idée de vengeance et de représailles, doit se retirer sur la pointe des pieds. C’est le moment précis où, la mort venant d’elle-même, à pas de loup, tout est aplani. Et les errements et les fautes, et les crimes et les doutes. Hugo écrivait dans L’Homme qui rit : « Quel bienfaiteur sur la Terre qu’un distributeur d’oubli ! »

Qu’ils se réjouissent donc de leur « victoire de la démocratie », ceux qui veulent s’en réjouir. Un vieux fond d’humanité nous enseigne qu’on ne juge pas un vieil homme que la mort appelle. La justice est l’affaire des vivants. Pour ceux qui ne sont déjà plus là et qui, péniblement, s’éloignent de nous, on laisse la fatalité elle-même accomplir son œuvre. Puis on referme le tombeau sur leur honneur et sur leur vie.

Chi va Fario va sano

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Eteins la lumière et éclaire-toi à la bougie ! Non, ceci n’est pas la dernière lubie écolo-chic à la mode pour survivre dans une France privée de triple A qui attendrait l’Armageddon nucléaire.

C’est plutôt l’étrange injonction que l’on se fait à soi-même une fois achevée la lecture du très bel article que Baudouin de Bodinat publie dans le numéro d’automne de la revue Fario[1. « Au fond de la couche gazeuse », Fario n°10, automne 2011]. L’auteur de La Vie sur Terre y poursuit sa dissection méticuleuse des malheurs de la société industrielle à travers une critique radicale de la fée électricité. Plutôt qu’une exégèse bavarde, ces lignes méritent d’être citées pour ce qu’elles sont : une splendide poésie du désenchantement moderne que symbolise la toute-puissance immanente de la lumière artificielle.

Lâchez vos interrupteurs et savourez la substantifique moelle de cette ode à la lente obscurité : « L’éclairage électrique en nous désapprenant à voir dans la pénombre, à y être chez nous, dérobe toutes les pensées et sentiments des choses qui auraient trouvé à y prendre forme, à s’y discerner bientôt ; à s’y nuancer et ramifier au-dedans de nous en d’autres impressions et imaginations et souvenir par jeu de correspondances, en phosphorescences si ténues que la lumière artificielle nous les rend invisibles et peut-être inexistantes ; juste en actionnant l’interrupteur ».

Mais ne vous arrêtez pas là ! Car d’Euripide à Rosa Luxemburg en passant par le grand poète franco-libanais Salah Stétié, la dixième livraison de Fario se veut à la fois dense et éclectique. Un seul bémol : la maquette austère de la revue qui, malgré les photographies inspirées de Klavdij Sluban, peut rebuter le chaland trop sensible au maquillage de presse.

A ce détail près, on ne saurait que conseiller cette riche revue héritière de la tradition surréaliste. Contestataire mais jamais alignée, à ne pas manquer !

L’invité surprise

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Photo : Pierre Meunié.

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Marc Cohen et Éric Dupin débattent de la candidature de François Bayrou.

Dans une France qui ne brille pas toujours par la qualité de son personnel politique, Bayrou est un paradoxe souvent exaspérant. Enfin disons qu’il m’exaspère moi. Ou pour être précis, ce qui m’exaspère, c’est que je l’aime bien. J’ai beau être un europhobe de gauche à sous-dominante populiste, je n’arrive pas à le considérer comme néfaste. Pourtant, je partais de loin : comme toute une génération formatée bon gré mal gré par les Guignols (les drôles, ceux de la grande époque de Delépine et de Reviens JPP, reviens), j’ai longtemps cru que c’était un neuneu UDF comme les autres. J’ai changé d’avis, comme beaucoup, avec la campagne de 2002, notamment, avec la fameuse gifle, donnée à un marmot pickpocket, et les explications clarissimes qui l’ont immédiatement accompagnée (« J’ai agi comme je l’aurais fait avec mes propres enfants »). Plus que dans tout autre exercice, dans une présidentielle, le style, c’est l’homme. Ce type-là avait de drôles de manières et de drôles d’arguments pour un supposé centriste ectoplasmique.

Bis repetita, en mieux, lors du scrutin de 2007 : on ne le rappellera jamais assez, donné à 8 % en décembre par les sondeurs, Bayrou avait fini l’élection avec 18, 5% des voix. Mordant à la fois sur les électorats putatifs de Sarkozy et Royal, mais aussi probablement sur celui de Le Pen, pas uniquement à cause de leur goût commun pour la belle langue, mais grâce à son image d’homme de la novation, de bougeur de lignes, voire de candidat anti-système. Et je connais maints chevènementistes de 2002 qui ont voté sans états d’âme pour cet européiste obsédé par la rigueur budgétaire, tant il est vrai qu’en contrepartie ce garçon avait l’air d’aimer son pays plus que son parti.

Bien sûr on me rétorquera que dans le même mouvement, Bayrou s’aime beaucoup lui-même. Mais c’est le contraire qui paraîtrait bizarre. Le pouvoir démesuré d’un président de la Vème République exige une ambition et un égo en rapport. C’est bien pour ça que je regrette la IVème et espère la VIème… En attendant ces jours meilleurs, Bayrou donne —comme Hollande et contrairement à Joly, Villepin ou Mélenchon- l’image d’un fou qui ne serait pas furieux, ce qui somme toute est rassurant.

Mais il n’y a pas qu’en psychologie que le Béarnais madré décroche un accessit : l’idéologie ne lui fait pas peur. Et pourtant, durant des lustres, la bataille d’idées a été aussi familière à un centriste qu’une pédale wah-wah à une harpiste. On reconnaissait le centriste à ce qu’il honnissait les idéologies qui nous ont fait tant de mal. Le fédéralisme européen, on l’aura compris, n’étant pas un choix idéologique mais le mouvement naturel du monde…

Or voici que Bayrou dynamite cette tradition : son slogan de campagne « Instruire et produire » est le plus idéologique qu’ait avancé un « grand » candidat depuis les temps révolus de la lutte des classes, le plus chargé de sens, on a presque envie de dire le moins marketing -à ceci près que le refus affiché du marketing, c’est toujours du marketing…

Au lieu de ressasser « Je vous l’avais bien dit, il y a cinq ans, pour la dette », ce qui aurait été légitime, mais vexant pour 81,5% des électeurs de 2007, notre Zébulon surgit là où on ne l’attendait vraiment pas (le patriotisme économique) et sur un thème que même les souverainistes et les antilibéraux jugeaient trop ringard pour eux (« Achetons français ! »). Du coup, de Mélenchon à Estrosi en passant par Hamon ou Le Pen, c’est à qui criera le plus fort qu’il y avait pensé le premier… Pensé, peut-être, mais c’est Bayrou qu’on a entendu, et on l’a entendu parce qu’il est le seul (avec le Che) à avoir mis les questions industrielles au centre de sa campagne : instruire et produire, on vous dit…

On notera au passage que cette OPA surprise sur le patriotisme, Bayrou n’a pu la réaliser que parce qu’il dispose d’un avantage comparatif par rapport aux autres candidats : sa solitude. Contrairement à Marine, Nicolas, François, ou Jean-Luc, Bayrou voyage léger, un atout de taille pour bouger vite et frapper fort. Pas de groupe parlementaire ? Vous n’êtes plus l’otage de vos députés et de leurs calculs électoraux qui ne sont pas forcément les vôtres. Mettez-vous à la place de Hollande, qui a vu ses sénateurs conjuguer toutes leurs forces sur le vote des étrangers, alors que le débat du moment portait sur la crise mondiale… Dans sa solitude, Bayrou est aussi immunisé contre les alliances pathogènes, genre Verts ou Nouveau Centre. En plus de ça, au Modem, on n’a pas de véritable organisation de jeunesse, tant mieux, ça évitera les campagnes d’affiches débiles comme savent si bien les faire MJS, FNJ ou Jeunes Pop. Bref, s’il vaut mieux être seul que mal accompagné, alors c’est bien parti pour lui, et les sondages flatteurs de ces jours-ci semblent le confirmer.

Reste à savoir jusqu’où montera la petite bête Bayrou. Pour passer d’un score héroïque à un vote utile, c’est-à-dire victorieux, il faudrait qu’il atomise Marine Le Pen dans les semaines à venir puis qu’il élimine soit Sarkozy soit Hollande au premier tour, et enfin qu’il réédite l’exploit au second tour avec celui des deux favoris qui aura survécu au premier. Franchement, Bayrou en est-il capable ? En vrai, je n’en sais rien. Mais s’il ne l’est pas, il est condamné à être un excellent candidat antisystème, le diable présentable qui sortira de sa boite tous les cinq ans pour faire peur aux petits enfants et aux « grands » partis.

Hollande battu à Solferino

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Photo : jmayrault

Ça commence à ressembler à un mauvais roman : en tête dans tous les sondages et pourtant à la ramasse dans sa famille politique. Je parle bien évidemment de François Hollande qui écraserait à plate couture le président sortant en cas de second tour avec 60% des voix, si l’on en croit les sondages et les augures autorisés.

Pourtant jour après jour, c’est le syndrome de la débâcle, au sens météorologique du terme, qui touche le candidat du PS. Ici, un baron râle sur toutes les antennes parce qu’on lui envoie dans les pattes un écolo hostile aux législatives (faut dire que Meirieu à Lyon et Duflot à Paris, y’a mieux comme cadeaux de Noël). Là c’est un autre éléphant – Jack Lang – qui refuse de se soumettre au vote des adhérents de son propre parti pour se représenter à l’Assemblée. Moyennant quoi, il risque de se voir offrir par Solferino une autre circo, en récompense de son inconduite. Bref, ça tangue. Comme un mauvais remake de 2007, quand la pauvre Madame Royal avait vaillamment fait campagne sans l’aide du parti (dirigé à l’époque, au cas où vous l’auriez oublié, par le père de ses enfants et futur candidat…)

Ne nous racontons pas d’histoires : ce qui cloche au PS et spécialement dans cette campagne prétendument gagnée d’avance, c’est que le parti et ses baronnies plombent le candidat. Qui a envie d’aller se cartonner frontalement à la droite pour la présidentielle alors qu’il règne sur une grande ville, un grand Conseil Général ou une Région ? La gauche règne sans partage sur la France girondine des strates intercommunales, de la clause générale de compétence, des dotations générales de fonctionnement et autres joyeusetés pour amateurs de droit public.

Une France pleine de chargés de mission, de chargés de com’ et d’experts appointés, d’élus locaux affidés – sans parler des associations voire des entreprises « amies ». Et franchement, tout le monde le sait : le risque est bien plus grand de perdre sa baronnie locale quand on est dans la majorité. Dans l’opposition, on gueule national (le méchant gouvernement qui veut du mal aux Français) mais on pense local (faisons-nous réélire sans interruption depuis 20 ans). Ces élus-là ne vivent pas pour le parti, se foutent de sa discipline, de son programme, ils pensent et agissent courant ou clan. Ils aiment sans doute bien Hollande mais n’iront pas se mettre les tripes à l’air pour ses beaux yeux.

Alors pourquoi Hollande ne remet-il pas à sa place tout ce beau monde qui rechigne à se bagarrer et au premier chef Martine Aubry qui, à la tête du PS, est censée diriger cette cohorte d’élus de terrain bordélogènes ? Parce que le même Hollande a été premier secrétaire du même parti pendant 11 ans sans toucher à ce même système. Vu de Solferino, ce gigantesque bazar ne doit pas avoir que des désavantages. Disons-le, un tel capharnaüm, ça assure même de se maintenir en place pendant longtemps alors que ses candidats à la présidentielle (Jospin, puis Royal) se vautrent en beauté. Une fois postulant à l’Elysée, on se rend compte que ça plombe un max. Mais sans doute aurait-il fallu y penser avant.

L’autre facteur qui tue un peu l’élan réformateur et victorieux de la campagne, c’est la présence, que dis-je, l’omniprésence des ténors de la gauche sociétale. Celle qui veut le vote des étrangers extra-communautaires aux élections locales, au point d’en faire un des premiers textes qu’elle soumet au vote du Sénat libéré de ses forces conservatrices.

Bon c’est la crise, les classes populaires qui bossent ou voudraient bosser trinquent, mais la question des questions, c’est l’octroi d’une citoyenneté de seconde zone à des résidents qui n’en veulent pas. Une urgence qui traîne depuis 1981, et dont Mitterrand s’était habilement servi pour valoriser le Front national. Là, pas de double ou de triple jeu. Les sénateurs Verts et PS en veulent tout de suite et maintenant. Un geste fort promis pour les 100 premiers jours de la présidence Hollande en attendant sans doute le mariage gay ou la dépénalisation du chichon. Bon courage.

Enfin, Martine Aubry n’aide pas non plus. En dépit de ses proclamations de loyauté répétées, on peut douter de son engagement à faire gagner le candidat socialiste. Pour mémoire, elle et ses amis ont négocié des accords lamentables avec les Verts, elle a réussi à imposer, et sans douceur, des candidats aux législatives contre des favoris hollandistes, etc. Ce qui accrédite que François Hollande est faible (léger problème) ou qu’il ne veut pas s’en mêler (autre léger problème). D’autant que la première secrétaire s’appuie sur les baronnies et la gauche sociétale pour mener la vie dure à son candidat.

Il se murmure aussi que les amis d’Aubry pourraient jouer la défaite à la présidentielle et la gagne aux législatives, notamment en cas en cas de second tour Marine le Pen-Nicolas Sarkozy. Avec Aubry à Matignon natürlich. C’est pas mignon, ça ?

On pourrait trouver ce scénario fantasque voire déconnant, à ceci près qu’il tient la route. Et on peut se demander comment, à cinq mois de l’élection, un candidat pétrifié par les sondages et coincé contre le mur par les barons qu’il a fait émerger dans son propre parti peut se sentir pousser des ailes. La magie de la présidentielle, sans doute…

On va tout atomiser !

16
Photo : Shirley Two Feathers.

JE DETESTE décembre. On n’a le temps de rien faire. Voyez : ça fait dix jours que j’essaie de trouver cinq minutes pour écrire à Angie Merkel et lui faire part des solutions auxquelles elle n’a pas songé pour sauver la zone euro d’un désastre imminent. C’est d’une simplicité telle que ça en devient gênant : la solution est sous ses yeux, mais elle ne la voit pas. Enfin, cette lettre attendra. Impossible de l’écrire. Je me mets à peine à la table de travail que Willy, mon mari, apparaît et me dit d’un air tendre : « Es gibt kein Christstollen mehr… » (Il n’y a plus de gâteau de Noël…) Dans la crèche, à Bethléem, je devais faire l’âne ou bien le bœuf ou le mouton. Enfin non, pas le mouton, car ça pue. Je me suis réincarnée en je-ne-sais quoi, mais Dieu que je suis un animal de femme docile ! Et me voilà, les mains dans la farine, à pétrir la pâte avec les raisins de Corinthe, qui, quoique grecs, ne sont pas ceux de la colère. Je ne sais pas ce que Willy peut bien faire de tous les Christstollen qu’il ingurgite. Un par jour en ce moment ! Vu le sucre et le beurre que j’y mets, j’ai fait le calcul : le 25 décembre, soit je serai veuve, soit je serai l’épouse d’un bébé éléphant diabétique.

Là, j’arrête ! Je veux bien que Bécaud ait chanté les mains d’une femme dans la farine. Mais moi je peux les coller ailleurs mes mains. La situation est grave, voire désespérée : Greenpeace, ai-je appris à la radio, a envoyé des commandos dans plusieurs centrales nucléaires françaises et ils n’ont pas été interpellés sur-le-champ. C’est navrant, d’autant plus que je vois très bien à quoi peut ressembler un commando de Greenpeace : Willy en fait partie. Ça bouffe, mais ça bouffe bio. Ça ne ferait pas de mal à une mouche, ni à une femme…

Moi je dis : bravo, Greenpeace ! Il faudrait un peu que le gouvernement français se remue et que Claude Guéant, le ministre de l’Intérieur, se bouge s’il ne veut pas se faire baisser, par Standard & Poor’s, sa note, qui par miracle, est encore de trois K. Je serais à sa place, j’écouterais sérieusement le cri alarmant de Greenpeace et je prendrais des mesures.

Ceux qui n’y connaissent rien vont y aller de leurs solutions à deux sous. Les uns préconisant de répandre de la mort aux rats autour du cœur des réacteurs. N’importe quoi ! L’activiste de Greenpeace, en bon écologiste, ne se nourrit que de produit dont la traçabilité est avérée. On peut toujours espérer le tromper en plaçant à côté des petits tas de poison de petites notices stipulant le caractère bio de la bouffe proposée. C’est pas sûr que ça marche.

La solution la plus rapide serait de disposer des pièges à loup autour des centrales nucléaires françaises. Economiques et pas cher, ça ne pardonne pas : un pied dedans et le type se met à parler comme Eva Joly (je suis allemande depuis 65 ans maintenant et je ne suis jamais parvenue à avoir l’accent qu’elle a quand je parle français ; moi qui le trouvais pourtant mignon, le petit Besson – et fortuné vu tout ce qu’il écrit). On pourrait aussi imaginer de poser des barbelés électrifiés autour des sites nucléaires français. Mais toute l’énergie produite par les centrales filerait là-dedans et on serait obligé de construire des éoliennes pour alimenter les barbelés. Totale gabegie !

Non, ce qui me semble le mieux convenir, c’est de recruter des emplois-jeunes, de leur donner une arme et un permis de tirer à vue. Ça créerait des petits boulots et, surtout, ça rassurerait Greenpeace, qui pourrait enfin publier de tels communiqués : « Cette nuit, vingt-quatre militants antinucléaires ont été abattus froidement par des emplois-jeunes. Nous nous réjouissons du niveau de sécurité élevé des centrales nucléaires françaises. C’est du bon boulot. Bravo les gars ! ».

Pourquoi je ne ferai pas de discours

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Allocution de Basile de Koch à l’occasion du cocktail-débat organisé par la Société d’Appréciation de Basile de Koch sur le thème : « Qu’en pensent les marchés ? »

Après réflexion, je ne m’exprimerai pas ce soir et pour trois raisons au moins.
D’abord parce que la crise, ses tenants et ses aboutissants sont un sujet compliqué.

Non que je craigne de me colleter aux difficultés économiques et financières que nous traversons ! J’en ai connu d’autres, ne serait-ce qu’à la maison.

C’est une question de responsabilité. Dans une situation complexe, parler simplement – et Dieu sait que je l’aurai fait pour vous – c’est prendre le risque de faire le jeu des populistes !

Tous les populistes, de Mme Le Pen à MM. Montebourg, Mélenchon et Poutou ! D’Emmanuel Todd à Jean-Jacques Bourdin !
Derrière la clarté apparente du discours s’avancent trop souvent les forces obscures en leur sinistre cortège. Je ne prendrai pas le risque de les rejoindre !

Et puis je ne prendrai pas la parole parce que, dans les circonstances actuelles, la dignité voudrait que je m’exprime en allemand et que j’en suis totalement infoutu.

Oui, il faudrait parler leur langue, la langue de Goethe et de Tokio Hotel, pour réaffirmer à nos amis d’outre-Rhin notre solidarité, dans ce climat délétère de germanophobie et d’anti-bismarckisme primaire.

Parce qu’enfin, on commence par parler français et puis on se met à parler de produire français comme Le Pen, d’acheter français comme Bayrou – et on finit par penser français comme Chevènement !

Troisième raison de ne pas m’exprimer ce soir : le patriotisme, tout simplement ! Parler, je me connais, ce serait aggraver encore l’inquiétude des marchés et par là, contribuer au plus grand danger qui menace la France : perdre son triple A !

Enfin, dernier avantage à ne pas prononcer de discours ce soir, c’est qu’il ne risque pas de déboucher sur un débat !

Tout débat tendrait naturellement à nous diviser, alors que la division est le contraire de l’Union plus que jamais nécessaire en ces temps d’épreuve pour l’Europe.

Surtout s’il s’agit encore et toujours des questions oiseuses agitées par les ennemis de l’Union, ces con-fédérés !

Est-il sérieux de débattre sur les abandons de souveraineté budgétaire indispensables non seulement pour sauver notre triple A, mais aussi pour rassurer les marchés ?

Qui sont-ils donc, ces Paléofrançais pour s’acharner contre ce bon accord difficultueusement trouvé, sous la houlette d’Angela et Nicolas, par les 26 Etats les moins lâches d’Europe ?

Voilà, mes chers amis, pourquoi vous ne m’entendrez pas ce soir.

Les élections législatives les rendent tous fous…

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Jérome Bosch

L’idée géniale de Lionel Jospin, consistant à remplacer le septennat présidentiel par un quinquennat et à faire coïncider dans une même séquence l’élection du président de la République et celle des députés est en train de donner toute sa mesure. Elle sème un souk pas possible dans la vie politique française (et je suis poli). Le chantage à la candidature pratiqué sur les deux principaux postulants par des personnalités ne visant qu’à placer un maximum de leurs affidés sur les bancs de l’Assemblée nationale et les petits flingages entre amis alimentent le quotidien de cette pré-campagne. En 2007, ce phénomène était déjà apparu, mais il avait été limité par le spectre du 21 avril 2002 et l’ardente obligation du « vote utile ».

Aujourd’hui, en dépit de l’existence réelle d’un danger de nouveau 21 avril, à l’envers ou à l’endroit, incarné par Marine Le Pen, les candidatures de François Hollande et Nicolas Sarkozy sont pourries par les pressions des « alliés », et le jeu des ambitions personnelles à l’intérieur de leurs partis respectifs.
Au PS, le cafouillage de l’accord programmatique et électoral avec EELV n’a pas encore produit tous ses effets délétères : il fournit en munitions la droite qui présente François Hollande comme enchaîné par les dogmatiques écolos. Il a mis en rage les « barons » du parti qui l’avaient fait roi lors des primaires, notamment Gérard Collomb qui n’a pas avalé de se voir imposer le Vert Philippe Meirieu dans une circonscription destinée à l’un de ses proches. Les candidatures dissidentes de sortants socialistes sacrifiés, notamment à Paris, seront difficilement évitables. Arnaud Montebourg « balance » ceux de ses petits camarades qui ont un peu trop mis, selon lui, les doigts dans le pot de confiture. Jack Lang menace de lui coller une paire de baffes. Malek Boutih tire à vue sur Julien Dray, ne manquant pas de rappeler au passage les ennuis qu’avait attirés à ce dernier sa passion horlogère.

L’astuce consistant, pour François Hollande, à laisser Martine Aubry se dépatouiller dans ce marécage en « prenant de la hauteur » ne saurait perdurer pendant les six mois qui nous séparent de la présidentielle. S’il laisse le parti se livrer à des règlements de comptes internes sanglants, il court tout droit à la « ségolénisation » : il doit donc montrer qu’il est le patron tout en évitant de se tacher en nettoyant les écuries d’Augias…

Comme il n’a pas, à la différence de Sarkozy, la bonne excuse de tenir la barre du bateau France par temps de tempête, l’exercice est loin d’être évident. Mais personne n’a jamais prétendu que le métier de candidat – a fortiori en étant favori – à l’élection présidentielle était un job à la portée du premier venu, y compris lorsqu’il se réclame de la normalité.

A droite, le tableau n’est pas plus reluisant : la discorde parisienne au sein de l’UMP, déjà ravageuse lors des sénatoriales, à toutes les chances se reproduire pour les législatives. Le cas Dati alimente les coups de vice dans la mêlée UMP : Copé plante une fourchette dans les yeux de Fillon, qui incite Xavier Bertrand à placer une méchante savate dans les gencives du secrétaire général de l’UMP.

Pendant ce temps-là Morin et Boutin font semblant de se croire candidats pour négocier le plus de circonscriptions possibles pour leur boutique. Ce qui se passe à Paris n’est pas un cas isolé. Dans de nombreux départements, dont celui où je demeure, les rivalités internes à droite produisent des effets comparables : on suscite, par exemple, des candidatures sauvages pour gêner celui qui veut devenir calife à la place du calife, et réciproquement. Les législatives, comme les Dieux de la Grèce, rendent fous ceux qu’elles veulent perdre.

Sauf ceux qui l’étaient déjà avant, et qui le seront encore demain, comme un certain Galouzeau dit de Villepin, espèce de Don Quichotte qui n’aurait pas encore trouvé son Cervantès.

Ordre militaire contre morale kanak

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L'Ordre et la morale

Le 5 mai 1988, quarante-huit heures avant le second tour de l’élection présidentielle, 72 combattants d’élite français se lancent à l’assaut d’une grotte au milieu de la jungle sur l’île d’Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie. Après de longs combats, les hommes du GIGN, du 11e Choc et du « commando Hubert » libèrent les 27 gendarmes français retenus en otages depuis deux semaines par un commando d’indépendantistes kanaks. Bilan : 2 militaires et 19 preneurs d’otages morts. Tous citoyens français. Presque un quart de siècle plus tard, une question continue à hanter les esprits : ce dénouement sanglant était-il inévitable ?

Dans L’Ordre et la morale, Mathieu Kassovitz répond clairement par la négative. Pour lui, il était possible de parvenir à une issue négociée, sans effusion de sang, mais des politiciens cyniques ont préféré mater l’indigène pour l’exemple et pour servir leurs intérêts. Premier ministre et candidat à la présidentielle, Jacques Chirac a opté pour la manière forte dans le seul but de séduire l’électorat lepéniste. C’est que, toujours selon Kassovitz, l’attaque lancée le 22 avril contre la gendarmerie de Fayaoué par un commando kanak téléguidé par le FLNKS (Front de libération nationale kanak et socialiste) a réveillé en Métropole les vieux réflexes colonialistes. Kassovitz ne voit pas − ou ne veut pas voir − que l’assaut, au cours duquel 4 gendarmes ont été tués, leurs camarades enlevés et emmenés dans une grotte au milieu de la jungle et l’armurerie pillée, ne pouvait que faire l’effet d’un électrochoc pour un pays en campagne électorale à des milliers de kilomètres d’Ouvéa − et il est à vrai à des années-lumière du combat kanak. Du reste, créer un électrochoc était bien l’objectif des indépendantistes.

À défaut d’être convaincante, sa thèse est claire : c’est la grande faiblesse de son film. L’Ordre et la morale est un film en noir et blanc, un remake du Bon, la brute et le truand.[access capability= »lire_inedits »] Kassovitz questionne les détails : il n’interroge jamais l’ensemble. Pour lui, il va de soi que la lutte de libération kanake est légitime puisqu’il s’agit de lutter contre une oppression coloniale. Ce qui le conduit évidemment à proscrire l’emploi du mot « terrorisme » et, après tout, c’est son droit. L’exigence intellectuelle aurait dû l’inciter à discuter, fût-ce pour les récuser, les arguments de ceux qui pensaient au contraire que la France avait affaire à un chantage terroriste. Kassovitz connaît la musique avant que le concert commence : cette sémantique vieille comme l’impérialisme a toujours été employée par des puissants avides des richesses des peuples dominés pour décrédibiliser les glorieuses luttes des damnés de la terre. N’est-ce pas de « terroristes » que les Allemands qualifiaient la Résistance, et la France mitterrando-molletiste le FLN ? On ne l’empêchera pas de soulever le tapis du réel pour débusquer les crimes de l’Occident.

Dommage : avec la sensibilité et le talent qui sont les siens, s’il avait cherché à comprendre plutôt qu’à juger, s’il s’était colleté avec la complexité des choses, il aurait fait une œuvre. En pensant contre lui-même, il ne se serait pas arrêté aux analogies implicites qui guident sa caméra : il aurait recensé, à côté des similarités entre Alger 1957 et Ouvéa 1988, les différences fondamentales entre les deux situations. Il est indéniable que, sur des points aussi essentiels que le pouvoir économique et la distribution des terres, on pourrait dire que la Calédonie de l’ère mitterrandienne (le Président, pas le ministre de l’Intérieur) vit sous le régime d’un colonialisme de fait. Mais, sauf à professer que l’homme est exclusivement défini par sa place dans les processus de production, ce que les plus obtus des paléonto-marxistes n’osent pas faire, l’existence, dans le « Territoire d’outre-mer » de 1988, d’un État de droit inconnu dans la colonie de 1950 n’est pas un point de détail de l’Histoire. Il n’est pas indifférent que la Loi protège l’injustice ou qu’elle protège contre l’injustice − aussi imparfaite soit cette protection. À vrai dire, la période coloniale mériterait elle-même un traitement plus nuancé que ces certitudes rétrospectives, mais le boulot d’un cinéaste n’est pas d’écrire des thèses : Kassovitz exprime notre sensibilité commune d’individus démocratiques révoltés et éberlués par l’oppression coloniale menée par leurs ancêtres. Nous savons, nous, que tout homme en vaut un autre. Nous savons qu’aucun être humain n’est le sauvage d’un autre parce que sauvages, c’est nous, les Occidentaux, qui l’avons été. N’en déplaise au cinéaste indigné, même Bernard Pons le sait[1. Bernard Pons : ancien résistant, ministre des DOM-TOM et poids lourd du RPR, dépêché sur place pour gérer la crise.]. Même le général Vidal le sait . En leur prêtant des idées dignes de Tintin au Congo, Mathieu Kassovitz s’offre un succès facile, du genre de ceux qu’on obtient avec une diatribe bien sentie sur les turpitudes des « riches » ou des « marchés ».

Ce western a évidemment son « bon » − en l’occurrence le capitaine Philippe Legorjus, alors chef du GIGN, incarné dans le film par Kassovitz lui-même. L’Ordre et la morale ne fait pas dans le bon sentiment jusqu’au bout puisqu’à la fin, James Bond perd, preuve que l’Histoire est plus tragique qu’un film hollywoodien. Ce qui rend le personnage de Legorjus encore plus édifiant, c’est qu’il est un héros solitaire qui a le courage de se retourner contre les siens parce que certains principes valent plus que toutes les appartenances : on pense à de Gaulle écrivant L’Armée de métier.

Il faut rendre justice à l’homme Legorjus : il est plus subtil que son double de cinéma, même si le numéro auquel il s’est livré sur les plateaux de télé, dans un étrange duo où le cinéaste semblait, pour le coup, diriger son comédien pouvait laisser penser le contraire. « Je ne suis pas le Legorjus du film », prévient-il en préambule. Il n’en dira pas plus sur le film lui-même et sur les thèses qu’il véhicule.
Certes, il a, sur ces événements qui l’ont conduit à quitter la gendarmerie, un point de vue très tranché, exposé dans La Morale et l’action, livre publié en 1990, un an après son départ de l’armée[3. Philippe Legorjus et Jean-Michel Caradec’h : La Morale et l’action, Fixot, 1990. Une version légèrement remaniée du livre, comportant quelques pages supplémentaires, est parue pour accompagner le lancement du film. Philippe Legorjus et Jacques Follorou : Ouvéa, la République et la morale, préface de Mathieu Kassovitz, éditions Plon, novembre 2011.] et qui a fortement inspiré le scénario. Mais il ne passe pas sa vie à ruminer ce douloureux passé. Lorsque Mathieu Kassovitz le contacte, au début des années 2000, Philippe Legorjus a tourné la page. Bien sûr, il n’oubliera jamais cette expérience dont il parle avec calme et précision. Il est toujours convaincu que, si on l’avait laissé faire, il serait parvenu à un dénouement pacifique. Mais il mène sa vie d’entrepreneur en série, de père de famille et d’amateur de sport extrême sans s’abandonner à la rancœur.

Les deux hommes partent du même récit, ils ne racontent pas la même histoire. Mathieu Kassovitz assène, l’ancien chef du GIGN témoigne et analyse. Tout en défendant ses choix − contestés d’ailleurs par certains acteurs du drame −, il n’évacue pas les arguments de ses adversaires par le silence. Cette honnêteté minimale fait que ses lecteurs et interlocuteurs peuvent puiser dans sa réflexion de quoi se forger leur propre opinion.

En lisant Legorjus, on mesure la responsabilité de la direction du mouvement indépendantiste. En supposant que Chirac ait eu les motivations cyniques que lui prête Kassovitz, les leaders du FLNKS ont au moins été aussi cyniques que lui en cherchant clairement, et les premiers, à exploiter l’élection présidentielle − dont l’imminence n’a sans doute pas échappé aux cerveaux de cette opération parfaitement préparée. L’attaque intervient quarante-huit heures avant un premier tour dans lequel les deux favoris sont le président sortant, François Mitterrand, et son Premier ministre, Jacques Chirac. Le même jour doivent avoir lieu des élections territoriales déterminantes pour le statut futur du territoire. Sur le terrain, la tension est vive. Les Kanaks souffrent et s’impatientent, les Caldoches ont peur et se radicalisent. En frappant à ce moment-là, la direction du FLNKS sait qu’en cas d’incident grave, l’État sera condamné à la fermeté − en tout cas, elle sait que ceux qui le dirigent le penseront − et que le moindre pépin peut déclencher une montée aux extrêmes. Et c’est exactement ce qui s’est produit.

À la veille de cette double échéance cruciale, Paris envoie des renforts pour assurer le bon déroulement du scrutin. Mais si les gendarmes stationnés sur place, qui connaissent leurs « clients », sont rompus au petit jeu des « occupations pacifiques » de gendarmerie − huit incidents dans les trois années précédentes −, les hommes venus leur prêter main-forte ne connaissent rien à ce lointain bout de France. Le commando risque d’être confronté à des gendarmes qui ignorent tout de cette terre et de ceux qui la peuplent, des codes qui régissent les relations entre adversaires. Pour jouer à ce genre de jeu, il faut être certain que tout le monde suit les mêmes règles. Cela aussi, le FLNKS le sait. S’il s’agissait seulement de réussir une opération politique particulièrement spectaculaire, le risque de dérapage était maximal. Quand, le matin du 24 avril, le commando kanak tente d’occuper la gendarmerie de Fayaoué, ils croisent donc non seulement des gendarmes locaux, mais aussi des hommes récemment débarqués de France.

Chef des renforts affectés à Fayaoué, le lieutenant Florentin voit un Kanak menacer le maréchal-des-logis-chef Lacroix, qui commande les « territoriaux », en hurlant : « Ton arme, vite ! » Il dégaine et tire sur les assaillants. Peut-être aurait-il réussi, avec une connaissance de cette terre et de ses habitants, à faire tomber la tension d’un geste ou d’une phrase. Alengrin, l’autre gendarme présent dans le bureau pendant ces secondes déterminantes et qui a également ouvert le feu sur les assaillants, était lui aussi arrivé depuis peu. Paniqués par cette réaction inhabituelle, les Kanaks tirent, tuant 4 gendarmes et en blessant d’autres. Vingt-sept autres militaires sont pris en otage. Séparés en deux groupes, ils sont embarqués dans les véhicules de la gendarmerie vers leurs lieux de détention : 12 hommes, conduits dans le sud de l’île, seront libérés trois jours plus tard. Les 15 autres, accompagnés de deux douzaines de Kanaks, sont emmenés dans la grotte d’Ouvéa, dans le nord. En quelques secondes, l’« occupation pacifique » est devenue une prise d’otages.

Les choix politiques et opérationnels du FLNKS ont donc été au moins aussi déterminants dans l’enchaînement fatal que les erreurs commises par l’État dans la gestion de la crise. Mais sur cela, Kassovitz fait l’impasse. Il ne voit que des coupables d’un côté et des victimes de l’autre. L’humanité est éternellement divisée entre « keufs » et « Beurs », selon la formule lapidaire de Jean-Pierre Chevènement dans l’entretien qu’il nous a accordé.

Dans un premier temps, l’État choisit de laisser une chance à la négociation. Dépêché sur le théâtre des opérations, le chef du GIGN, le capitaine Legorjus, doit gagner la confiance des ravisseurs. Mais, au fil des jours, les autorités font de moins en moins confiance à cette stratégie, convaincues que, sans ordre clair du FLNKS, les ravisseurs ne bougeront pas. Or, plus le temps passe, plus il apparaît que les indépendantistes n’entendent pas favoriser un dénouement pacifique de la crise, voire qu’ils espèrent qu’elle va dégénérer encore plus. Dans les années qui suivront, des voix s’élèveront dans le camp indépendantiste kanak pour dénoncer ce comportement irresponsable de la direction du FLNKS.

Le plus grave est que, très vite, l’État cesse de parler d’une seule voix, l’affrontement au sommet se traduisant par une cacophonie sur le terrain. Et c’est le capitaine Legorjus qui, avec les meilleures intentions du monde, celles de sauver des vies et de ramener le calme, est à l’origine de la délétère politisation du dossier. Redoutant que Chirac, à Matignon, ne manipule son adversaire et Président, le chef du GIGN prend le risque de court-circuiter toute la hiérarchie militaro-politique et de contacter directement l’Élysée. Certes, son courage, la force de ses convictions et sa détermination forcent l’admiration, mais comment ne pas comprendre la fureur de Bernard Pons quand il apprend que le chef du GIGN agit dans son dos ? Au bout de dix jours, l’impasse semble totale. Pons et le général Vidal[2. Général Jacques Vidal, patron des opérations sur le plan militaire.] ont perdu toute confiance en leur homme et ne croient plus à l’option négociée qu’il défend. La décision d’intervenir est prise. Les hommes qui pénètrent dans la grotte ont forcément l’ordre de donner la priorité absolue à la vie des otages − donc d’éliminer tout représentant de l’ennemi placé sous leur feu au cours de leur progression. Entre l’armée française et le commando indépendantiste, le rapport de forces est évidemment inégal. Le bilan, 2 gendarmes et 19 Kanaks tués, reflète ce déséquilibre

Comment a été prise la décision ? Par qui ? Là-dessus, on a peu de détails. Mais il est inimaginable que le Président de la République, chef suprême des armées, ait été tenu à l’écart. Jacques Chirac a-t-il nourri les sombres visées électoralistes que lui prête Kassovitz ? Rien ne le prouve ni ne l’infirme. On peut penser qu’en décidant de faire usage de la force quarante-huit heures seulement avant le deuxième tour de la présidentielle, les autorités ont à leur tour pris le risque de déclencher une tragédie. Rien ne permet d’accuser qui que ce soit d’avoir délibérément sacrifié des vies kanakes pour frapper l’opinion. Il ne faut pas oublier que 27 gendarmes sont détenus par un commando qui a déjà tué. Aucun État ne peut accepter cela.
Dans les semaines qui suivent, face à la rumeur qui fait état de rebelles exécutés alors que l’assaut était terminé, le Président réélu et le Premier ministre débarqué font front commun. L’enquête diligentée par le gouvernement Rocard conclut que deux Kanaks ont effectivement été achevés après s’être rendus. Il n’existe pas la moindre preuve pour affirmer que les preneurs d’otages ont été délibérément massacrés au cours d’une « corvée de bois ». L’amnistie générale accordée quelques mois plus tard aux ravisseurs et aux militaires dans le cadre des accords de Matignon[4. Accords entre Kanaks et Caldoches, négociés grâce à l’entremise du gouvernement Rocard et signés le 26 juin 1988.] permettra de faire l’économie d’un procès.

Au cours de ce printemps 1988, les habitants de Nouvelle-Calédonie, loyalistes et indépendantistes, Kanak et Caldoches, ont connu un avant-goût de l’enfer. Personne ne veut revivre une telle expérience : d’une certaine façon, le drame a donc été déterminant dans la réussite du processus politique.
Au-delà des zones d’ombre et des désaccords qui persistent, l’histoire d’Ouvéa est assez bien connue. Reste le choc des mémoires, qui oppose des représentations (privées, collectives ou scientifiques), d’un passé tissé de passions et de conflits. C’est sur ce champ de bataille mémoriel que s’invite le soldat Kassovitz. La polémique suscitée par L’Ordre et la morale est peut-être le prélude à une reprise générale des affrontements idéologiques, alors qu’on célèbrera en 2012 le 50e anniversaire de l’indépendance de l’Algérie. Espérons que les témoins, chercheurs et citoyens qui mettent la dernière main à leurs livres, articles et films documentaires, préfèreront la réflexion à la dénonciation et la prise en compte de la complexité à la délivrance d’un brevet de victimisation ou de culpabilité. Ainsi éviteront-ils le piège dans lequel Kassovitz est tombé : aveuglé par sa sainte indignation, il n’a pas fait un film mais un tract. [/access]

 

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