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Johnny dans la « Cage aux phobes »

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L’autre soir, au Grand Journal de Canal+, Johnny Hallyday a déclaré au détour d’une phrase : « Alain Delon c’est un vrai mec de toute façon. Je pense pas être un pédé moi non plus hein, bon. » On admirera, un moment, l’aisance grammaticale et syntaxique qui fait de notre Johnny national un lointain descendant de Vaugelas par l’escalier de service, pour passer à la suite. Car il y a une suite.
Un honorable – et néanmoins obscur – conseiller municipal PS de Bordeaux dénonce les propos du rocker. C’est son droit. Mais son indignation ne s’arrête pas en si bon chemin : il demande à Alain Juppé, maire de Bordeaux, de ne plus louer le stade Chaban-Delmas à Johnny, qui doit s’y produire, le 3 juillet prochain, pour son mille cinq centième adieu à la scène.

Attention ! l’élu girondin a ses pudeurs : il écrit, dans un communiqué, ne pas vouloir réclamer « la censure » de Johnny Hallyday. Juste qu’il ne se produise pas sur scène. Sacré distinguo. Puis, il continue : « Ces propos publics, en plus de comporter une insulte à proprement parler, considèrent que les homosexuels seraient des sous-hommes. Ces allégations nauséabondes participent à entretenir ce substrat si favorable aux violences homophobes. »

Evidemment : le prochain homosexuel qui se fera tabasser à Bordeaux – ou ailleurs, en France, vu que Canal+ est une chaîne certes cryptée, mais captée au-delà de la Gironde –, ce sera la faute à Johnny.Car, voyez-vous, les gars qui vont le week-end, casser du pédé, de la tapette, de la tarlouze sur les lieux de drague et qui le font en bande – seuls ils n’ont rien dans la culotte – sont des téléspectateurs attentifs de Canal+ lorsque la chaîne boboïde diffuse en clair. Et ces gars sont, bien entendu, tellement influencés par Johnny Hallyday qu’ils justifient par ses propos de beauf leur acte criminel.
De deux choses l’une. Soit l’on considère que les mains courantes de la Police nationale sont suffisamment éloquentes et renseignées pour nous indiquer quel est précisément le « substrat » de l’homophobie en France. Soit l’on dit n’importe quoi.

D’abord, il faudrait considérer une chose : depuis quand prend-on Johnny au sérieux ? Par quel miracle ses propos, qui ont toujours rivalisé en profondeur avec ceux du pilier de bistrot moyen, sont devenus ceux d’un spécialiste en “gender studies”? Et puis, Johnny Hallyday a-t-il encore quelque influence sur son public ? Oui, très certainement, mais quel public ? Johnny reste l’idole des jeunes, mais des jeunes de 1962 ! C’est-à-dire de fans, éminemment respectables, mais qui n’ont plus l’âge d’aller jouer les blousons noirs. Le fan de Johnny reste un rocker, un insoumis peut-être. Mais un rocker, un insoumis perclus d’arthrite. Parfois, il a même une pension d’invalidité. À 8 heures du soir, le gars attend encore les Jeux de 20 heures sur FR3, tout en demandant à maman – généralement le fan de Johnny appelle sa femme comme ça –, pourquoi Champs-Elysées ne passe plus tous les soirs. Et maman n’ose même pas lui avouer que Michel Drucker est décédé dans les années 1990. Elle lui tapote sur l’épaule, remonte le plaid sur ses jambes. Une camomille, et au lit.

Bien sûr, tous ses fans ne sont pas ainsi. Ce qui fait le génie de Johnny, c’est de passer les générations. Parce que Johnny, voyez-vous, c’est un chanteur populaire. Un type qui sue corps et âme dans les bals et les bastringues et fournit à toute âme de quoi y accrocher ses sentiments. Quand ça va mal – ou quand ça va bien –, tu écoutes une chanson de Johnny, tu y trouveras toujours de quoi t’y repaître.
Et puis, comment vous le dire, puisque le ministère de l’Intérieur se conforme aux avis du Conseil constitutionnel et interdit les références ethniques aux statistiques qu’il fait paraître ? Mais ce que j’ai pu, moi-même, constater, c’est que les actes homophobes (tabassages entraînant une interruption de travail de plus de huit jours et assassinats entraînant une interruption de la vie d’un peu plus longtemps) sont le fait, essentiellement, de «  jeunes issus de la banlieue ».

Ne stigmatisons pas. Mais ce sont, pourtant, les mêmes, qui passent leur journée à stigmatiser les filles qui ne portent pas le voile en les traitant de « salopes ». Il faudra un jour que ces choses soient dites et que l’on arrête d’expliquer, dans le pays, l’homophobie autrement que par une rupture de civilisation.
Jamais, en France, si l’on regarde l’histoire longue, l’homosexualité n’a été autant tolérée et acceptée qu’à l’heure actuelle. Seulement, nous avons, au sein de la société française, une population qui refuse les « avantages acquis » de notre civilisation. Ce n’est pas l’islam le problème – les musulmans se sont, toujours et de tout temps, très bien enculés. C’est une frange de la population, composée de jeunes cons, issus de la banlieue et de la « diversitude », auxquels on n’a pas simplement appris la politesse. Ils ne sont pas seulement en rupture de ban avec la société, ils ont rompu avec la civilisation !

Eh bien, quand, chez un homme, la politesse n’est pas apprise, c’est à coups de bâton qu’il faut lui faire réviser sa leçon. Et c’est très courtoisement qu’il faut lui coller des coups de pied au cul. On n’en a rien à faire des origines et des tabous religieux. On n’en a rien à faire de la beaufitude d’un Johnny Hallyday, qui prenait de la cocaïne avant que je ne prenne le biberon. Ce que nous voulons, c’est d’une société française où l’on n’enquiquine personne pour ce qu’il est.

Je n’aime pas Johnny[1. Sauf quand c’est mon copain Jean-Claude Bader qui l’interprète, avec sa bande à Bader.], mais je peux comprendre ceux qui l’adorent. Allez savoir pourquoi, moi ma came c’est Tino Rossi. Entre nous, même avec ses airs de ne pas y toucher, Tino, c’était pas un pédé non plus.
Oups ! Je m’aperçois que je viens de commettre un acte hautement homophobe. Je viens d’employer le terme « pédé » pour sous-entendre que Tino baisait des filles à tout-va et se levait, chaque soir, comme il voulait, de la meuf, de la gonz, de la miss ou du laidron.
N’était-ce justement pas ce que Johnny voulait dire ? Que son ami Delon s’était tapé, au long de sa carrière de gigolo cinématographique, tout ce qui bougeait. Et que lui, aussi, en avait pris sa part. L’histoire nous dira, un jour, si Johnny Hallyday et Alain Delon, ont tout baisé de ce que la France pouvait compter de femmes baisables. Ils n’ont jamais essayé les hommes. Faut-il leur en vouloir ? C’est ce qui chagrine certainement le conseiller municipal bordelais. Moi, personnellement, je ne veux même pas savoir : je passe, honteusement, mon tour.

Le Monde marxolâtre

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Le dernier « Hors série » du journal Le Monde « une vie une œuvre » est consacré à Karl Marx, l’irréductible.
On y trouve sur 122 pages une approche merveilleusement pluraliste : il n’y manque aucune forme d’encensoir. Maintenant que se sont effondrés les appareils qui se déchiraient le monopole de la juste interprétation, le temps est venu de l’œcuménisme. « Que cent fleurs s’expriment librement, pourvu qu’elles soient marxistes ! » : tel est le concept éditorial de ce numéro.

Ne médisons pas, il comporte un dossier « débats ». On y trouve des critiques émanant de socialistes non marxistes, (de Jaurès à Vincent Peillon), et même un texte d’un non socialiste, Raymond Aron, expliquant « Ce que le capitalisme doit à Marx ». Par contre, de textes radicalement critiques, ouvertement antimarxistes, et même franchement anticommunistes, aucun.

Pour trouver une approche de la question qui devrait décemment tourmenter ces dizaines de penseurs marxistes, « la pensée de Marx est-elle l’idéologie qui a conduit au communisme réel ? » il faudra se contenter de deux pages de Claude Lefort, ayant pour titre « L’incompréhension des droits de l’homme » par Marx, et parlant même de son « aveuglement devant les droits de l’homme. »

Ce texte a paru en 1980. Trente et un ans plus tard, rien de neuf sur cette question ? Si ! En ce qui me concerne, j’ai montré[1. Marx, les Juifs et les droits de l’homme (Denoël)] que dans Sur la question juive, Marx ne s’est pas contenté de faire preuve d’ « aveuglement » ou d’ « incompréhension » vis à vis des droits de l’homme. Il leur a déclaré une guerre sans merci, que Lénine et ses multiples avatars ont menée à bien : guerre à la liberté individuelle, à la propriété individuelle, au marché, à la société civile, à l’État de droit, sans oublier l’éloge de la Terreur.

Je reconnais qu’il eut été inconvenant de faire une place à cette vérité. En matière d’objectivité, il eut toutefois été possible d’assurer un service minimum, en rappelant par exemple ce que Keynes pensait de la marxolâtrie. En 1935, il déclarait à George Bernard Shaw : « Mes sentiments sur le Capital sont les mêmes que mes sentiments sur le Coran. Je reconnais que, historiquement, c’est important et je sais que bien des gens, qui ne sont pas tous des idiots, y voient une sorte de fondation porteuse d’inspiration. Mais quand je m’y plonge, je ne peux m’expliquer qu’il produise cet effet »

En tout cas, la preuve est faite : antimarxiste et islamophobe, c’est blanc bonnet et bonnet blanc.

Le droit de vote aux Français !

Superdupont (Lob-Gotlib-Alexis)

Sarkozy ne s’est pas trompé : la question du vote des étrangers aux élections locales divise les Français. Cette querelle franco-française − et même sarkozo-sarkozyste, puisque le Président fut pour avant d’être contre − ne semble pas passionner les résidents étrangers et on les entend peu parmi la foule des braillards qui, habituellement, réclament des droits. Vivant depuis des années dans un pays où l’on n’a aucun droit d’accès à la déchetterie d’une commune voisine quand la sienne est exclue d’accords inter-ordures qui échappent aux commun des votants, peut-être ne voient-ils pas bien comment une carte d’électeur changerait leur quotidien. Mais le sujet dépasse les intérêts particuliers de Rachid, Hans ou Pépito qui, heureux comme des papes en France, n’en demandent pas tant. Il est devenu un combat politique pour une partie des Français disons « sans frontières », mécontents que la République entende réserver l’exercice de la citoyenneté à ses citoyens. Ainsi, à entendre les partisans du « pour », une France où les Français ont un peu plus de droits que les autres, ce n’est pas une chance, c’est une discrimination xénophobe. Il faut beaucoup d’indignation et peu de bon sens pour en arriver là.

Le droit de vote est le droit pour un élément de présider par procuration aux destinées de son ensemble, pour un individu de désigner les représentants de sa communauté. Or, dans son organisation politique, la communauté française est nationale. La République est française et il n’y a pas de haine de l’étranger quand elle choisit de ne s’appuyer que sur des épaules françaises pour choisir ses représentants.[access capability= »lire_inedits »] Il n’y a pas de rejet si, le jour du vote, la France ne convoque pas ceux de ses habitants pour qui, et c’est leur droit le plus inaliénable, elle est surtout une résidence. Il n’y a aucune phobie à limiter le droit des ressortissants étrangers à faire la loi chez nous. Cette loi de la République n’est pas xénophobe, elle est discriminatoire. C’est une simple préférence nationale comme nous en bénéficions tous, elle refuse à l’étranger ce qu’elle accorde au Français et maintient entre eux une frontière, une limite aux citoyennetés respectives. Comme tout le monde, le Français a en France des droits que le reste du monde n’a pas, comme l’homme libyen aura bientôt des droits chez lui que nous n’avons même pas chez nous. Ce qui fait que nous sommes la France et pas le reste du monde, c’est une frontière. On peut toujours en discuter le tracé, mais vouloir l’abolir reviendrait à effacer notre citoyenneté pour devenir des citoyens du monde et il faut être Français et pas fier de l’être pour rêver à un tel avenir.

Nous avons mieux à faire que nous effacer. Au lieu d’abolir la citoyenneté française, nous la proposons. Il n’y a pas de rejet, il y a un projet. La naturalisation est ouverte et offerte aux étrangers résidents contre quelques signes d’intégration et obtenue presque automatiquement à l’ancienneté de présence sur le territoire. Elle donne le droit de vote contre un engagement citoyen, c’est bien. Qui dit mieux ? Que l’étranger se sente ici comme chez lui ? On voit aujourd’hui, de Marseille à Montfermeil, combien le mieux est l’ennemi du bien. Il est pénible d’avoir à le rappeler, mais ce n’est pas à la France d’adapter ses lois à ses invités c’est l’inverse. Si la République est un projet, pour le faire avancer il faut y adhérer : c’est la voie de l’assimilation. Inclure, pas exclure, fabriquer des Français, voilà l’objectif que poursuivent les résistances « conservatrices et xénophobes ».

Mais oublions les principes et regardons les réalités. Depuis 1992, les Européens installés en France élisent leur maire. Ainsi, les Anglais peuvent voter à Azincourt et les Allemands à Verdun sans que cela suscite la moindre inquiétude ou la moindre réticence. Les résidents européens s’invitent dans nos isoloirs aux élections locales car nous partageons avec eux une citoyenneté, nous sommes tous des citoyens européens, et la France ne s’en trouve pas défigurée. Nous partageons aussi une civilisation, on pourrait presque dire que nous avons été élevés ensemble. C’est peut-être pour cela que les communautés de retraités britanniques qui ont choisi la ruralité française ne tentent pas d’imposer le porridge ou les saucisses à la menthe à la cantine. Nous croient-ils encore capables de les bouter hors de France ? Je gage plutôt qu’un « vivre-ensemble » réussi a permis une communion dans les urnes.

On ne peut pas en dire autant avec tout le monde. Même les sociologues du Monde ouvrent les yeux sur l’échec de l’intégration dans les zones où les populations immigrées se concentrent. Une partie des Français musulmans d’origine étrangère s’évertue à islamiser son environnement et y parvient face à des maires pour qui le clientélisme est la voie de la réélection, et la laïcité un principe encombrant et un obstacle contournable. Dans ces communes, le droit de vote donné aux étrangers résidents pourrait grossir les rangs d’un vote français, communautaire, ethnique ou religieux. Ce ne serait pas très républicain. La carte électorale de la dernière élection présidentielle doit faire réfléchir. Dans les mêmes communes, les cités immigrées ont voté Ségolène Royal à 80% et les zones pavillonnaires blanches voisines ont choisi Sarkozy dans les mêmes proportions. Dans ces conditions, on voit bien ce que la gauche peut gagner avec le vote des étrangers, et Terra Nova[1. Il y a gauche et gauche : André Gérin à Vénissieux, Manuel Valls à Evry ou encore les militants du Front de Gauche de Grigny qui refusent de céder le terrain aux islamistes, et la gauche antiraciste des centres-villes et des plateaux télé.] l’expliquerait mieux que moi : on voit surtout ce que la France peut perdre.

Dans les localités du Périgord peuplées de Hollandais, il y a peu de risques qu’une majorité de Bataves emportant la mairie prohibe le saucisson et le pinard − ils sont venus pour ça − mais à Chanteloup-les-Vignes, un conseil municipal barbu soutiendrait-il une crèche laïque[2. Baby-Loup, crèche associative ouverte 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24, a dû affronter l’hostilité des islamistes locaux après avoir licencié une salariée qui refusait d’ôter son voile. C’est au nom de la laïcité que le Conseil des Prudhommes de Mantes-la-Jolie, puis la Cour d’Appel de Versailles, ont estimé que ce licenciement était légitime.] ? À Montfermeil, un imam a prévenu le maire : « Monsieur le maire, en 2014 vous serez peut-être encore réélu, mais en 2020 ce sera nous. C’est mathématique, car nous serons majoritaires. » Quel enfer multiculturel où les premiers maires islamistes modérés édicteront bientôt leurs premiers arrêtés municipaux aura encore pavé une bonne intention égalitaire ? Les plus xénophiles d’entre nous célèbreront-ils alors le « printemps des banlieues » ?

Comme souvent, je préférerais avoir tort. J’aimerais que, dans quelques élections et quelques générations, on ne voie que des Français. Accorder le droit de vote aux étrangers était, avec la fin de la double peine, une des idées généreuses de Sarkozy, une avancée. Il aurait fallu, pour que ce « progrès » soit accueilli avec bienveillance, ne pas négliger un autre objectif sarkozyste : « choisir » l’immigration. J’aurais deux mots à dire à celui qui choisit.

Longtemps, le droit de vote fut refusé aux femmes car on redoutait qu’il serve la Réaction et ramène aux affaires la bigoterie. On avait tort, il y eut le droit mais pas de vote féminin et les misogynes furent déçus en bien. Faut-il craindre aujourd’hui un vote étranger ? Dans l’état actuel de l’immigration française et des révolutions arabes, j’en ai peur. L’Histoire sert parfois de bonnes surprises, mais les islamistes sont plus prévisibles que les femmes.[/access]

 

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Le silence des autos

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Bertrand Delanoë, on le sait, a inauguré lundi dernier en grandes pompes roses et vertes, (surtout vertes, en fait) Autolib’, un service de voitures électriques inspirées du Vélib’ couvrant Paris et quarante-cinq communes proches. Autolib’ a été présenté comme le souverain bien, devant faire honte à toutes les autres voitures, dangereuses, bruyantes, polluantes et encombrantes.

Le soir même, pourtant, Autolib’ a commencé sa carrière de serial killer et fait sa première victime, une femme qu’il a fallu hospitaliser. Elle avait été renversée alors qu’elle traversait au feu vert, ce qui n’est pas bien, certes, mais se fait couramment quand le piéton urbain, d’un coup d’œil avisé, estime qu’il a largement le temps d’atteindre l’autre trottoir. Le responsable de cet accident ? Un de ces véhicules électriques, si merveilleusement silencieux.

Et il semble bien, justement, que ce soit le silence, le principal responsable, la dame en question n’ayant rien entendu venir. Bertrand Delanoë, évidemment, se veut très prudent et ne veut voir « aucun lien à ce stade » entre l’absence de bruit et l’accident. D’où l’on tirera cet étrange et paradoxale morale pour le maire de Paris et ses alliés écolos : le silence rend sourd…mais aussi aveugle.

Les trains qui arrivent à l’heure, ça c’est de l’info

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Photo : ɹǝʇǝd.

C’est pas pour me vanter mais je crois avoir résolu une énigme aussi épaisse que celles du Masque de fer et du Vase de Soissons. Pourquoi la presse s’obstine-t-elle à parler des trains qui n’arrivent pas à l’heure ? D’abord, c’est objectivement plus compliqué puisqu’il faut leur courir au train, à ces trains, et que l’incertitude empêche le malheureux journaliste lancé à leurs trousses d’assumer loyalement sa part des tâches ménagères ou d’honorer régulièrement le couscous de vendredi soir chez belle-maman. Au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, les événements mettent un point d’honneur à surgir n’importe quand, avec une préférence vicelarde pour le soir, le week-end et le mois d’août. De surcroît, la préférence médiatique pour les trains qui n’arrivent pas à l’heure est l’un des principaux griefs que le public adresse à une profession accusée de saper le moral des troupes en passant sous silence tout ce qui va merveilleusement bien dans le pays ou dans le monde.

Il serait donc à la fois plus facile et plus gratifiant, pour les journalistes, de se concentrer sur les trains qui, en nombre infini, arrivent à l’heure. Pas besoin de visa, ni même d’un ticket de RER, il suffit de regarder autour de soi : chaque jour, des centaines de filles ne sont pas violées, des milliers d’écoles ne sont pas brûlées et des millions de gens ne sont pas licenciés. Et pourtant, ça continue. Dans la presse, il n’y en a que pour les catastrophes, conflits, crimes et autres plans sociaux. Il est possible, bien sûr, que le journaliste soit le seul animal à manifester systématiquement et simultanément des tendances sadiques et masochistes – les premières l’incitant à torturer ses contemporains à coup de mauvaises nouvelles et les secondes à se faire détester d’eux. Sinon, je ne vois qu’une seule explication à cette prédilection: rien n’est plus soporifique et, osons le mot, plus emmerdant, que les trains qui arrivent à l’heure. La preuve nous en a été administrée ce week-end.

Sobrement qualifié de « big bang », le nouvel horaire de la SNCF a relégué au second plan les malheurs de l’euro, les caisses du PS la crise conjugale franco-allemande. Vendredi, un Guillaume Pepy frais et fringant annonçait au bon peuple que tout se passerait bien. Et depuis dimanche soir, épuisé mais soulagé, il répète en boucle que tout s’est bien passé. Entretemps, parce qu’il ne faut pas abuser des bonnes choses, on a abondamment entendu des cheminots énervés et des usagers en colère se plaindre de l’absence de con-cer-ta-tion. Nous allons accepter sans moufter ou presque de renoncer à notre souveraineté budgétaire sans être consultés, mais nous entendons bien donner notre avis sur l’indicateur des chemins de fer.

Je sais, il s’agit de la vraie vie des vrais gens : il est bien fâcheux que la petite dame du nord n’ait plus qu’un train par heure au lieu de deux. Et je suis bien désolée pour ce couple qui avait choisi un pavillon à cinq minutes d’une gare TGV et qui se retrouve à trois heures de micheline de la sous-préfecture la plus proche. Il me semble malgré tout que l’espèce qui a gagné le pompon de l’Evolution devrait être capable de s’adapter à ce genre de désagrément. Ou alors, fallait s’arrêter à la machine à vapeur, on n’aurait jamais eu besoin de moderniser les voies. Pour ma part, alors que je trouve affreusement compliqué d’organiser une réunion de quatre personnes, j’admire que l’on parvienne à synchroniser des milliers de trains circulant entre des milliers de gare. Après tout, je comprends que de son pavillon désormais perdu au milieu de nulle part, Madame Dugenou voie les choses différemment. Et je note que les voyageurs déboussolés n’ont même pas eu droit à une cellule d’aide psychologique, c’est un comble.

Quoi qu’il en soit, les trains sont arrivés à l’heure et cela a été l’événement du week-end.
Il y a deux siècles, Kant célébrait la prise de la Bastille en modifiant l’immuable itinéraire de sa promenade quotidienne. Aujourd’hui, le peuple français est prêt à faire la révolution parce qu’on lui change ses horaires de train. Le Nullepart-Trifouilly de 6h24 est un droit de l’homme. Alors vous, je ne sais pas, mais moi ce week-end de trains arrivés à l’heure m’a épuisée. Pitié, parlez-moi de ce qui rate, de ce qui déconne, de ce qui échoue, de ce qui s’enlise. Parce qu’encore deux jours à ce régime et je fais exploser un caténaire. Comme ça, les confrères auront des trains en retard à se mettre sous la dent.

L’union sacrée, enfin !

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Catherine Deneuve dans Belle du Jour

Il n’y a plus ni droite ni gauche, ni hommes ni femmes, ni Anciens ni Modernes : il n’y a plus que des Français. Le 6 décembre, anticipant le rassemblement républicain auquel appelle Jean-Pierre Chevènement dans les pages qui suivent, les députés ont donné à la nation un bel exemple de courage et d’unité, votant d’une seule voix un texte pour l’avenir. Les générations futures nous remercieront d’avoir su, dans une heure aussi grave, surmonter nos querelles. Personne ne pourra dire que la France s’est couchée devant l’ennemi. Et encore moins qu’elle a couché avec l’ennemi.

Alors que moins d’une dizaine de parlementaires de gauche avaient voté la loi proscrivant le port du voile intégral, une cruelle tragédie a dû frapper notre pays pour que villepinistes et sarkozystes, hollandais et aubrystes, communistes et lepénistes, se donnent ainsi la main . Les troupes allemandes sont-elles massées au bord du Rhin ? Une catastrophe dans une centrale nucléaire ? Un plan de guerre pour sauver l’école ?
Vous n’y êtes pas. Si nos députés ont joué l’air de l’union nationale, c’est pour faire cesser un scandale et même le plus vieux scandale du monde – peut-être aurait-il pu à ce titre attendre le début d’une nouvelle législature. Non, il était urgent de « conforter la position abolitionniste de la France ». J’aperçois des regards égarés dans les rangs. Allez, je lâche le morceau. Ce n’est pas contre le chômage, l’illettrisme ou la misère que la France est en guerre, mais contre la prostitution. Le sexe tarifé. « L’amour qui passe », comme on dit en Afrique.

À vrai dire, le texte ne change pas grand-chose, puisqu’il s’agit d’une simple résolution rappelant un principe auquel la France adhère depuis la fermeture des maisons closes en 1946. Il a fait plaisir à ceux qui le votent et sans doute à un paquet de leurs électeurs, dont la seule approbation vaut rachat de quelques-uns de leurs péchés. Mais l’objectif, à terme, est bien de « libérer notre société de la prostitution », comme l’a proclamé sous les vivats de ses collègues la socialiste Danièle Bousquet, présidente de la mission parlementaire dont l’UMP Guy Geoffroy a été le rapporteur. Après avoir auditionné 200 personnes, dont une quinzaine de « travailleurs du sexe », les deux lurons, que l’on croirait sortis des ligues de tempérance de Lucky Luke, vont déposer une proposition de loi visant à pénaliser le recours à la prostitution – autrement dit à punir le client.

Rappelons qu’il n’a jamais existé de société sans prostitution. À ce compte-là, me dira-t-on, on peut aussi cesser de lutter contre le crime parce qu’une société sans crime, on n’en a jamais connu non plus. Justement, quand on entend les promoteurs de cette grande cause, on a l’impression que c’est la sexualité, non pas hors-mariage mais hors-amour, qui est criminelle. Ou plus précisément la sexualité masculine qui, si on comprend bien, a désormais le choix entre « Papa dans Maman », « Papa dans Papa » et la veuve Poignet. Car on nous répète sur tous les tons que 15 % des « personnes prostituées » sont des hommes, mais on dit un peu moins fort que l’écrasante majorité des clients le sont aussi. Sur le plateau de Frédéric Taddéi, une jeune femme savante et progressiste trouvait vraiment dégoûtant que l’on puisse penser que la sexualité était un « besoin » pour les hommes. La péronnelle-philosophe estimait d’ailleurs tout-à-fait insupportable l’idée qu’il pût exister une différence entre les hommes et les femmes. Dans mes vies antérieures, je n’ai jamais été un garçon, mais pour le peu que j’en connais, j’ai tout de même l’impression que l’abstinence est plus dure au sexe fort.

Essayons d’imaginer le christianisme sans Marie-Madeleine, la littérature privée de Nana, Esther – héroïne de Splendeur et Misères des courtisanes – Marguerite, la Dame aux camélias. Rappelez-vous Irma la Douce, Melina Mercouri, solaire dans Jamais le dimanche, Belle de Jour ou Pretty Woman. On m’objectera qu’il serait immoral, pour ne pas dire franchement dégueulasse, de laisser des malheureuses vendre leur corps pour satisfaire la gourmandise des lecteurs et spectateurs. De fait, la prostitution n’est pas un folklore mais la véritable histoire d’êtres humains obligés de vendre leur corps pour survivre, ou en tout cas qui préfèrent ce mode de survie à d’autres. Justement, si elle a nourri la grande littérature et engendré d’attachants personnages, c’est bien parce qu’elle est une affaire éminemment humaine, c’est-à-dire contradictoire, ambiguë, douloureuse et peut-être même adulte.
Dans le fond, c’est sans doute ce qui la rend si insupportable.

Que l’Etat déploie les plus grands efforts pour lutter contre la violence, l’exploitation, la réduction en esclavage de femmes et d’hommes que leur faiblesse ou leur misère rendent plus vulnérables, rien à dire. Que le proxénétisme et le trafic de chair humaine soient sanctionnés avec la plus grande sévérité, c’est le minimum. Que la prostitution soit réservée à celles et ceux qui le choisissent, fort bien. J’admets même que ce choix n’en soit jamais vraiment un : peu de petites filles veulent être caissières ou femmes de ménage. Eh bien, que l’Etat fasse en sorte que les petites filles n’aient plus à « faire caissière » et qu’il nous laisse nous occuper de nos fesses.
 

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François Baragouin

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Assurez-vous qu’aucun bruit ne vienne troubler votre concentration car nous allons vous demander la plus grande attention avant de lire les lignes qui suivent : « Cette crise n’étant pas classique, le ralentissement et la défiance est plus important, nous accélère dans un ralentissement économique. La sortie, si nous arrivons à prendre de bonnes mesures, nous permettra de sortir plus vite. »

Voilà. Respirez à fond et recommencez à lire. Disons tout de même que c’est assez obscur, pour ne pas dire amphigourique. C’est du François Baroin, actuellement ministre des Finances, dans le texte, sur RTL. Les auditeurs ont eu du mal à en croire leurs oreilles et l’on a beau se repasser l’enregistrement, le sens demeure de toute manière plutôt obscur. La Pythie de Delphes a un côté petite joueuse, en comparaison.

On veut bien admettre que Bercy ne soit pas un poste très amusant en ce moment, qu’il ne soit pas très gratifiant d’être ministre et de n’avoir aucune prise sur les événements, et que la situation économique, effectivement confuse, ne favorise pas le vieil adage de Boileau, « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement:/Et les mots pour le dire arrivent aisément. ».

Moi qui croyais qu’en ces temps de communication généralisée, la clarté du message était une règle d’or…

Ecrire à Martine Aubry, qui transmettra

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Photo : Martine Aubry.

C’est plus fort qu’elle. Lorsqu’on lui envoie une lettre, il faut qu’elle la diffuse à la presse et la rende publique. Martine Aubry a ainsi réitéré la mauvaise manière qu’elle avait faite il y a quelques mois à Arnaud Montebourg lorsque, dans un courrier pourtant confidentiel, il lui présentait son rapport sur la fédération des Bouches-du-Rhône.

Averti par ce précédent fâcheux, le député de Saône-et-Loire a ainsi fait preuve d’une grande naïveté[2. Ou alors c’est un coup de billard à trois bandes bien risqué] lorsqu’il a suggéré, par un courrier tout aussi privé, de prendre au plus vite les mesures qui s’imposent pour ne pas renouveler l’erreur provençale dans le Pas-de-Calais. Mal lui en a pris. Cette missive n’a pas attendu quelques semaines pour se retrouver dans toutes les rédactions françaises.

Mieux ! Aubry a évoqué le sujet en pleine présentation des futurs candidats socialistes aux législatives. Fustigeant l’ego de celui qui lui a taillé des croupières lors de la primaire socialiste avant de choisir François Hollande au second tour, elle a volé au secours de cette figure d’avenir dont l’honneur aurait été sali par Montebourg : Jack Lang.

Ce dernier, qui n’avait pas souhaité se soumettre au vote des militants dans sa circonscription du 6-2, venait d’être privé de point de chute local par le parti. Mais on lui promet une nouvelle terre d’élection pour juin. Hier en effet, la rumeur enflait quant à un possible parachutage de Lang dans les Vosges qui, même si elles en ont vu d’autres, pourraient tout de même être épargnées de temps à autre.[2. Un bon esprit de mes amis, constatant que cette rumeur prenait de l’ampleur, s’inquiétait de la malédiction vosgienne :« La série noire continue depuis les invasions des Huns, la Guerre de Trente ans, deux guerres Mondiales, la tempête de 1999 et la mort de Philippe Séguin ». Peut-on franchement lui donner tort ?]. Après tout, les hiérarques du PS vont peut-être déplacer les illustres habitants de la Place des Vosges dans le département des Vosges ? Et DSK : Epinal ou Saint-Dié ?

En attendant, il nous reste à souhaiter bon courage à François Hollande qui va devoir mener sa campagne avec une Première secrétaire bien décidée à lui savonner la planche. D’ailleurs, des esprits affûtés ont remarqué qu’elle avait évoqué l’importance de la victoire… en juin. Traduisez : la présidentielle, pour elle, c’est devenu secondaire.

A ceux qui souhaitent connaître leur quart d’heure warholien en rêvant de voir leur prose reproduite dans la presse nationale, nous leur conseillons d’écrire à Martine Aubry et de ne pas omettre d’inscrire la mention « Confidentiel » sur l’enveloppe. Avec la première secrétaire du PS, cette méthode semble imparable !

La mondialisation en rose fluo

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Photo : partymonstrrrr

Vêtu de son costume de hussard et tenant une épée à la main, un petit garçon au regard vif et malicieux pose avec panache à côté de son cheval à bascule. Le portrait de ce cavalier à fière allure est juxtaposé à celui d’une petite fille au visage laiteux et paisible qui blottit, dans ses bras, une poupée habillée d’une robe au tissu précieux.

C’était l’époque de la Comtesse de Ségur et de Bécassine, des poupées Bru et des dînettes en faïence tout droit sorties des ateliers Saint-Clément, des soldats de plomb sur roulettes et des locomotives en métal peint. C’était l’époque où l’univers du jouet représentait, avec un réalisme surprenant, une minutie incroyable et une esthétique raffinée, le monde réel des adultes. La petite fille avait à sa disposition pour jouer à la poupée tous les accessoires possibles, de l’ombrelle aux jumelles de théâtre en passant par le landau molletonné.

Quant au petit garçon, il rejouait les batailles napoléoniennes, refaisait l’histoire en inventant une victoire à la guerre franco-prussienne de 1870 ou s’amusait à imaginer une série d’aventures aériennes avec sa poupée Lindbergh. C’était enfin l’époque où les couleurs riches en nuance, soyeuses et chaleureuses, recouvraient le jouet en métal, en cuivre ou en bois, autant de matières nobles qui s’intégraient harmonieusement avec les intérieurs des appartements bourgeois.

Trou noir chronologique

Hélas, l’exposition consacrée à l’évolution du « jouet de l’Antiquité à de nos jours », organisée au Grand Palais jusqu’au 23 janvier 2012, atténue cette dimension esthétique par un discours désespérément prévisible qui insiste sur l’inquiétante persistance de l’archaïque dichotomie des rôles inculqués par des jouets irrévocablement sexistes.

Le visiteur est ainsi contraint de chausser les bottes de sept lieues pour faire un bond historique qui le mène directement des trois pots de terre offerts aux enfants dans l’Antiquité aux somptueuses maisons de poupées allemandes du XIXème siècle, sans passer par le Moyen Âge et l’Ancien Régime. Avouons-le, opter pour l’amnésie historique est bien plus confortable que d’affronter la réalité paradoxale de ces périodes historiques, souvent présentées comme barbares ou inégalitaires alors que les jouets n’étaient pourtant pas l’apanage d’un sexe ou d’une classe d’âge- et encore moins destinés à assumer une fonction pédagogique et moralisatrice comme aujourd’hui. L’immense trou noir est préférable au rappel historique : qui se souvient qu’au XVIIème siècle le petit garçon était habillé en robe et jouait à la poupée ?

De tout cela, le Grand Palais fait table rase pour mieux esquiver le curieux paradoxe de notre époque : plus la société s’est démocratisée et la condition féminine s’est émancipée, plus les jouets se sont sexualisés en accentuant la séparation entre jouets pour garçon et jouets pour fille. Ce n’est donc pas par cette chronologie malmenée que le visiteur peut être mis sur la piste, mais en observant tout simplement comment le rose Barbie et le bleu produit WC sont progressivement devenus les deux seules couleurs des jouets des enfants dont les parents vantent par ailleurs la parité et l’égalité.

Et l’on peut dire adieu à la ferme des animaux en bois vernis au profit d’abominables juments qui, à défaut d’être vertes, sont rose fluo, couleur de la modernité globalisée made in China.

Limonov vous conseille Marignac

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Image : ezhikoff.

Edouard Limonov, en cette fin d’année 2011, est partout. Un livre sympathique d’Emmanuel Carrère lui a offert le prix Renaudot par procuration. Chaque journal français publie une interview, forcément exclusive, de lui. Il vient même d’annoncer sa candidature à la prochaine élection présidentielle russe.
Depuis Moscou, Limonov nous envoie également une carte postale, imprimée sur le bandeau de couverture du nouveau roman de Thierry Marignac : « Je connais Thierry Marignac depuis trente et un ans. C’est un type vraiment noir : sévère et terrible, sans tendresse. Vagabond incorrigible, voici un nouvel épisode de son parcours sur terre. Il faut le lire. »
Limonov a raison : il faut lire Marignac, en commençant par Milieu hostile, ultime station – ténébreuse et rouge sang – de son “cycle russe”.

Un orfèvre des bas-fonds

Dès les premières lignes, sous le soleil d’été de la République d’Ukraine, on retrouve l’Est comme berceau et décombres d’une civilisation mal en point. De ce point de mélancolie de sa géographie intime, Marignac fit la mèche à combustion de Cargaison, publié en 1992 par Jean-Paul Bertrand. Il propagea l’incendie dans Milana – nom d’une héroïne froide en caraco et pantalon de treillis -, Fuyards et le crépusculaire A quai. Dans Milieu hostile, on retrouve surtout Dessaignes, le héros cabossé de Renegade boxing club[1. Série noire parue en 2009] : « ex-facilitateur ONG en Russie, ex-traducteur juridique aux Etats-Unis, un intérimaire cosmopolite, demi-solde d’une caste inférieure d’employés internationaux – roulant au gré des chocs de l’existence comme une boule de billard jouée à plusieurs bandes, sur la planète. »

A Kiev et à Vilnius en passant par Paris, Dessaignes explore les bas-fonds des villes et les hautes sphères de l’économie. Il connaît les deux : les trafics servent de passerelle et de gagne-misère, grande ou petite. Manière de « Bad lieutenant », il est au coeur de la grande machine à broyer des êtres en état de décomposition avancée et tente de sauver sa peau. Sous son œil fatigué, la beauté de « l’âme russe » prend des coups et se relève sonnée. L’alcool coule à flots, castagne les cerveaux. L’orange des révolutions pourrit. Les communistes reprennent en main leurs affaires. Des hordes de motards, « Les loups de la nuit », paradent en l’honneur de Poutine. Des rejetons de la vieille aristocratie française croisent des gangs albanais et des Africains. Les infirmières ne pansent pas que des plaies et les amis sont troubles. On s’accroche à des sacs de billets. Tout ça risque de mal finir.

La guerre lasse d’un styliste

Limonov a encore raison : Marignac est sévère et terrible, sans tendresse. Dans ses textes, il cite Céline, de Roux, Mishima, Rigaud et Norman Mailer – auquel il a consacré un essai. Les poètes russes aussi : Natalia Medvedeva et Sergueï Tchoudakov. Par ailleurs boxeur et traducteur, Marignac est un romancier écorché, la plaque sensible d’une époque qu’il recrache avec furie. Ca ne date pas d’aujourd’hui. En 1988, son premier roman, Fasciste, fit l’effet d’un uppercut de Tyson au menton d’une France estampillée « Touche pas à mon pote ». L’histoire d’un jeune homme qui se jette dans le chaudron du nationalisme politique le plus dur et se consume pour « Irène, jeune, mince, poignante, blonde surtout, blonde comme il est noble d’être blonde ». Fasciste est un roman qu’il serait urgent de rééditer. En attendant, black-listé par un quarteron de bien-pensants, Marignac continue à mettre sa peau sur la table, dans ce milieu hostile dont il s’extrait par la froideur étincelante de son style.

Thierry Marignac, Milieu hostile, Baleine, 2011

Johnny dans la « Cage aux phobes »

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L’autre soir, au Grand Journal de Canal+, Johnny Hallyday a déclaré au détour d’une phrase : « Alain Delon c’est un vrai mec de toute façon. Je pense pas être un pédé moi non plus hein, bon. » On admirera, un moment, l’aisance grammaticale et syntaxique qui fait de notre Johnny national un lointain descendant de Vaugelas par l’escalier de service, pour passer à la suite. Car il y a une suite.
Un honorable – et néanmoins obscur – conseiller municipal PS de Bordeaux dénonce les propos du rocker. C’est son droit. Mais son indignation ne s’arrête pas en si bon chemin : il demande à Alain Juppé, maire de Bordeaux, de ne plus louer le stade Chaban-Delmas à Johnny, qui doit s’y produire, le 3 juillet prochain, pour son mille cinq centième adieu à la scène.

Attention ! l’élu girondin a ses pudeurs : il écrit, dans un communiqué, ne pas vouloir réclamer « la censure » de Johnny Hallyday. Juste qu’il ne se produise pas sur scène. Sacré distinguo. Puis, il continue : « Ces propos publics, en plus de comporter une insulte à proprement parler, considèrent que les homosexuels seraient des sous-hommes. Ces allégations nauséabondes participent à entretenir ce substrat si favorable aux violences homophobes. »

Evidemment : le prochain homosexuel qui se fera tabasser à Bordeaux – ou ailleurs, en France, vu que Canal+ est une chaîne certes cryptée, mais captée au-delà de la Gironde –, ce sera la faute à Johnny.Car, voyez-vous, les gars qui vont le week-end, casser du pédé, de la tapette, de la tarlouze sur les lieux de drague et qui le font en bande – seuls ils n’ont rien dans la culotte – sont des téléspectateurs attentifs de Canal+ lorsque la chaîne boboïde diffuse en clair. Et ces gars sont, bien entendu, tellement influencés par Johnny Hallyday qu’ils justifient par ses propos de beauf leur acte criminel.
De deux choses l’une. Soit l’on considère que les mains courantes de la Police nationale sont suffisamment éloquentes et renseignées pour nous indiquer quel est précisément le « substrat » de l’homophobie en France. Soit l’on dit n’importe quoi.

D’abord, il faudrait considérer une chose : depuis quand prend-on Johnny au sérieux ? Par quel miracle ses propos, qui ont toujours rivalisé en profondeur avec ceux du pilier de bistrot moyen, sont devenus ceux d’un spécialiste en “gender studies”? Et puis, Johnny Hallyday a-t-il encore quelque influence sur son public ? Oui, très certainement, mais quel public ? Johnny reste l’idole des jeunes, mais des jeunes de 1962 ! C’est-à-dire de fans, éminemment respectables, mais qui n’ont plus l’âge d’aller jouer les blousons noirs. Le fan de Johnny reste un rocker, un insoumis peut-être. Mais un rocker, un insoumis perclus d’arthrite. Parfois, il a même une pension d’invalidité. À 8 heures du soir, le gars attend encore les Jeux de 20 heures sur FR3, tout en demandant à maman – généralement le fan de Johnny appelle sa femme comme ça –, pourquoi Champs-Elysées ne passe plus tous les soirs. Et maman n’ose même pas lui avouer que Michel Drucker est décédé dans les années 1990. Elle lui tapote sur l’épaule, remonte le plaid sur ses jambes. Une camomille, et au lit.

Bien sûr, tous ses fans ne sont pas ainsi. Ce qui fait le génie de Johnny, c’est de passer les générations. Parce que Johnny, voyez-vous, c’est un chanteur populaire. Un type qui sue corps et âme dans les bals et les bastringues et fournit à toute âme de quoi y accrocher ses sentiments. Quand ça va mal – ou quand ça va bien –, tu écoutes une chanson de Johnny, tu y trouveras toujours de quoi t’y repaître.
Et puis, comment vous le dire, puisque le ministère de l’Intérieur se conforme aux avis du Conseil constitutionnel et interdit les références ethniques aux statistiques qu’il fait paraître ? Mais ce que j’ai pu, moi-même, constater, c’est que les actes homophobes (tabassages entraînant une interruption de travail de plus de huit jours et assassinats entraînant une interruption de la vie d’un peu plus longtemps) sont le fait, essentiellement, de «  jeunes issus de la banlieue ».

Ne stigmatisons pas. Mais ce sont, pourtant, les mêmes, qui passent leur journée à stigmatiser les filles qui ne portent pas le voile en les traitant de « salopes ». Il faudra un jour que ces choses soient dites et que l’on arrête d’expliquer, dans le pays, l’homophobie autrement que par une rupture de civilisation.
Jamais, en France, si l’on regarde l’histoire longue, l’homosexualité n’a été autant tolérée et acceptée qu’à l’heure actuelle. Seulement, nous avons, au sein de la société française, une population qui refuse les « avantages acquis » de notre civilisation. Ce n’est pas l’islam le problème – les musulmans se sont, toujours et de tout temps, très bien enculés. C’est une frange de la population, composée de jeunes cons, issus de la banlieue et de la « diversitude », auxquels on n’a pas simplement appris la politesse. Ils ne sont pas seulement en rupture de ban avec la société, ils ont rompu avec la civilisation !

Eh bien, quand, chez un homme, la politesse n’est pas apprise, c’est à coups de bâton qu’il faut lui faire réviser sa leçon. Et c’est très courtoisement qu’il faut lui coller des coups de pied au cul. On n’en a rien à faire des origines et des tabous religieux. On n’en a rien à faire de la beaufitude d’un Johnny Hallyday, qui prenait de la cocaïne avant que je ne prenne le biberon. Ce que nous voulons, c’est d’une société française où l’on n’enquiquine personne pour ce qu’il est.

Je n’aime pas Johnny[1. Sauf quand c’est mon copain Jean-Claude Bader qui l’interprète, avec sa bande à Bader.], mais je peux comprendre ceux qui l’adorent. Allez savoir pourquoi, moi ma came c’est Tino Rossi. Entre nous, même avec ses airs de ne pas y toucher, Tino, c’était pas un pédé non plus.
Oups ! Je m’aperçois que je viens de commettre un acte hautement homophobe. Je viens d’employer le terme « pédé » pour sous-entendre que Tino baisait des filles à tout-va et se levait, chaque soir, comme il voulait, de la meuf, de la gonz, de la miss ou du laidron.
N’était-ce justement pas ce que Johnny voulait dire ? Que son ami Delon s’était tapé, au long de sa carrière de gigolo cinématographique, tout ce qui bougeait. Et que lui, aussi, en avait pris sa part. L’histoire nous dira, un jour, si Johnny Hallyday et Alain Delon, ont tout baisé de ce que la France pouvait compter de femmes baisables. Ils n’ont jamais essayé les hommes. Faut-il leur en vouloir ? C’est ce qui chagrine certainement le conseiller municipal bordelais. Moi, personnellement, je ne veux même pas savoir : je passe, honteusement, mon tour.

Le Monde marxolâtre

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Le dernier « Hors série » du journal Le Monde « une vie une œuvre » est consacré à Karl Marx, l’irréductible.
On y trouve sur 122 pages une approche merveilleusement pluraliste : il n’y manque aucune forme d’encensoir. Maintenant que se sont effondrés les appareils qui se déchiraient le monopole de la juste interprétation, le temps est venu de l’œcuménisme. « Que cent fleurs s’expriment librement, pourvu qu’elles soient marxistes ! » : tel est le concept éditorial de ce numéro.

Ne médisons pas, il comporte un dossier « débats ». On y trouve des critiques émanant de socialistes non marxistes, (de Jaurès à Vincent Peillon), et même un texte d’un non socialiste, Raymond Aron, expliquant « Ce que le capitalisme doit à Marx ». Par contre, de textes radicalement critiques, ouvertement antimarxistes, et même franchement anticommunistes, aucun.

Pour trouver une approche de la question qui devrait décemment tourmenter ces dizaines de penseurs marxistes, « la pensée de Marx est-elle l’idéologie qui a conduit au communisme réel ? » il faudra se contenter de deux pages de Claude Lefort, ayant pour titre « L’incompréhension des droits de l’homme » par Marx, et parlant même de son « aveuglement devant les droits de l’homme. »

Ce texte a paru en 1980. Trente et un ans plus tard, rien de neuf sur cette question ? Si ! En ce qui me concerne, j’ai montré[1. Marx, les Juifs et les droits de l’homme (Denoël)] que dans Sur la question juive, Marx ne s’est pas contenté de faire preuve d’ « aveuglement » ou d’ « incompréhension » vis à vis des droits de l’homme. Il leur a déclaré une guerre sans merci, que Lénine et ses multiples avatars ont menée à bien : guerre à la liberté individuelle, à la propriété individuelle, au marché, à la société civile, à l’État de droit, sans oublier l’éloge de la Terreur.

Je reconnais qu’il eut été inconvenant de faire une place à cette vérité. En matière d’objectivité, il eut toutefois été possible d’assurer un service minimum, en rappelant par exemple ce que Keynes pensait de la marxolâtrie. En 1935, il déclarait à George Bernard Shaw : « Mes sentiments sur le Capital sont les mêmes que mes sentiments sur le Coran. Je reconnais que, historiquement, c’est important et je sais que bien des gens, qui ne sont pas tous des idiots, y voient une sorte de fondation porteuse d’inspiration. Mais quand je m’y plonge, je ne peux m’expliquer qu’il produise cet effet »

En tout cas, la preuve est faite : antimarxiste et islamophobe, c’est blanc bonnet et bonnet blanc.

Le droit de vote aux Français !

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Superdupont (Lob-Gotlib-Alexis)

Sarkozy ne s’est pas trompé : la question du vote des étrangers aux élections locales divise les Français. Cette querelle franco-française − et même sarkozo-sarkozyste, puisque le Président fut pour avant d’être contre − ne semble pas passionner les résidents étrangers et on les entend peu parmi la foule des braillards qui, habituellement, réclament des droits. Vivant depuis des années dans un pays où l’on n’a aucun droit d’accès à la déchetterie d’une commune voisine quand la sienne est exclue d’accords inter-ordures qui échappent aux commun des votants, peut-être ne voient-ils pas bien comment une carte d’électeur changerait leur quotidien. Mais le sujet dépasse les intérêts particuliers de Rachid, Hans ou Pépito qui, heureux comme des papes en France, n’en demandent pas tant. Il est devenu un combat politique pour une partie des Français disons « sans frontières », mécontents que la République entende réserver l’exercice de la citoyenneté à ses citoyens. Ainsi, à entendre les partisans du « pour », une France où les Français ont un peu plus de droits que les autres, ce n’est pas une chance, c’est une discrimination xénophobe. Il faut beaucoup d’indignation et peu de bon sens pour en arriver là.

Le droit de vote est le droit pour un élément de présider par procuration aux destinées de son ensemble, pour un individu de désigner les représentants de sa communauté. Or, dans son organisation politique, la communauté française est nationale. La République est française et il n’y a pas de haine de l’étranger quand elle choisit de ne s’appuyer que sur des épaules françaises pour choisir ses représentants.[access capability= »lire_inedits »] Il n’y a pas de rejet si, le jour du vote, la France ne convoque pas ceux de ses habitants pour qui, et c’est leur droit le plus inaliénable, elle est surtout une résidence. Il n’y a aucune phobie à limiter le droit des ressortissants étrangers à faire la loi chez nous. Cette loi de la République n’est pas xénophobe, elle est discriminatoire. C’est une simple préférence nationale comme nous en bénéficions tous, elle refuse à l’étranger ce qu’elle accorde au Français et maintient entre eux une frontière, une limite aux citoyennetés respectives. Comme tout le monde, le Français a en France des droits que le reste du monde n’a pas, comme l’homme libyen aura bientôt des droits chez lui que nous n’avons même pas chez nous. Ce qui fait que nous sommes la France et pas le reste du monde, c’est une frontière. On peut toujours en discuter le tracé, mais vouloir l’abolir reviendrait à effacer notre citoyenneté pour devenir des citoyens du monde et il faut être Français et pas fier de l’être pour rêver à un tel avenir.

Nous avons mieux à faire que nous effacer. Au lieu d’abolir la citoyenneté française, nous la proposons. Il n’y a pas de rejet, il y a un projet. La naturalisation est ouverte et offerte aux étrangers résidents contre quelques signes d’intégration et obtenue presque automatiquement à l’ancienneté de présence sur le territoire. Elle donne le droit de vote contre un engagement citoyen, c’est bien. Qui dit mieux ? Que l’étranger se sente ici comme chez lui ? On voit aujourd’hui, de Marseille à Montfermeil, combien le mieux est l’ennemi du bien. Il est pénible d’avoir à le rappeler, mais ce n’est pas à la France d’adapter ses lois à ses invités c’est l’inverse. Si la République est un projet, pour le faire avancer il faut y adhérer : c’est la voie de l’assimilation. Inclure, pas exclure, fabriquer des Français, voilà l’objectif que poursuivent les résistances « conservatrices et xénophobes ».

Mais oublions les principes et regardons les réalités. Depuis 1992, les Européens installés en France élisent leur maire. Ainsi, les Anglais peuvent voter à Azincourt et les Allemands à Verdun sans que cela suscite la moindre inquiétude ou la moindre réticence. Les résidents européens s’invitent dans nos isoloirs aux élections locales car nous partageons avec eux une citoyenneté, nous sommes tous des citoyens européens, et la France ne s’en trouve pas défigurée. Nous partageons aussi une civilisation, on pourrait presque dire que nous avons été élevés ensemble. C’est peut-être pour cela que les communautés de retraités britanniques qui ont choisi la ruralité française ne tentent pas d’imposer le porridge ou les saucisses à la menthe à la cantine. Nous croient-ils encore capables de les bouter hors de France ? Je gage plutôt qu’un « vivre-ensemble » réussi a permis une communion dans les urnes.

On ne peut pas en dire autant avec tout le monde. Même les sociologues du Monde ouvrent les yeux sur l’échec de l’intégration dans les zones où les populations immigrées se concentrent. Une partie des Français musulmans d’origine étrangère s’évertue à islamiser son environnement et y parvient face à des maires pour qui le clientélisme est la voie de la réélection, et la laïcité un principe encombrant et un obstacle contournable. Dans ces communes, le droit de vote donné aux étrangers résidents pourrait grossir les rangs d’un vote français, communautaire, ethnique ou religieux. Ce ne serait pas très républicain. La carte électorale de la dernière élection présidentielle doit faire réfléchir. Dans les mêmes communes, les cités immigrées ont voté Ségolène Royal à 80% et les zones pavillonnaires blanches voisines ont choisi Sarkozy dans les mêmes proportions. Dans ces conditions, on voit bien ce que la gauche peut gagner avec le vote des étrangers, et Terra Nova[1. Il y a gauche et gauche : André Gérin à Vénissieux, Manuel Valls à Evry ou encore les militants du Front de Gauche de Grigny qui refusent de céder le terrain aux islamistes, et la gauche antiraciste des centres-villes et des plateaux télé.] l’expliquerait mieux que moi : on voit surtout ce que la France peut perdre.

Dans les localités du Périgord peuplées de Hollandais, il y a peu de risques qu’une majorité de Bataves emportant la mairie prohibe le saucisson et le pinard − ils sont venus pour ça − mais à Chanteloup-les-Vignes, un conseil municipal barbu soutiendrait-il une crèche laïque[2. Baby-Loup, crèche associative ouverte 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24, a dû affronter l’hostilité des islamistes locaux après avoir licencié une salariée qui refusait d’ôter son voile. C’est au nom de la laïcité que le Conseil des Prudhommes de Mantes-la-Jolie, puis la Cour d’Appel de Versailles, ont estimé que ce licenciement était légitime.] ? À Montfermeil, un imam a prévenu le maire : « Monsieur le maire, en 2014 vous serez peut-être encore réélu, mais en 2020 ce sera nous. C’est mathématique, car nous serons majoritaires. » Quel enfer multiculturel où les premiers maires islamistes modérés édicteront bientôt leurs premiers arrêtés municipaux aura encore pavé une bonne intention égalitaire ? Les plus xénophiles d’entre nous célèbreront-ils alors le « printemps des banlieues » ?

Comme souvent, je préférerais avoir tort. J’aimerais que, dans quelques élections et quelques générations, on ne voie que des Français. Accorder le droit de vote aux étrangers était, avec la fin de la double peine, une des idées généreuses de Sarkozy, une avancée. Il aurait fallu, pour que ce « progrès » soit accueilli avec bienveillance, ne pas négliger un autre objectif sarkozyste : « choisir » l’immigration. J’aurais deux mots à dire à celui qui choisit.

Longtemps, le droit de vote fut refusé aux femmes car on redoutait qu’il serve la Réaction et ramène aux affaires la bigoterie. On avait tort, il y eut le droit mais pas de vote féminin et les misogynes furent déçus en bien. Faut-il craindre aujourd’hui un vote étranger ? Dans l’état actuel de l’immigration française et des révolutions arabes, j’en ai peur. L’Histoire sert parfois de bonnes surprises, mais les islamistes sont plus prévisibles que les femmes.[/access]

 

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Le silence des autos

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Bertrand Delanoë, on le sait, a inauguré lundi dernier en grandes pompes roses et vertes, (surtout vertes, en fait) Autolib’, un service de voitures électriques inspirées du Vélib’ couvrant Paris et quarante-cinq communes proches. Autolib’ a été présenté comme le souverain bien, devant faire honte à toutes les autres voitures, dangereuses, bruyantes, polluantes et encombrantes.

Le soir même, pourtant, Autolib’ a commencé sa carrière de serial killer et fait sa première victime, une femme qu’il a fallu hospitaliser. Elle avait été renversée alors qu’elle traversait au feu vert, ce qui n’est pas bien, certes, mais se fait couramment quand le piéton urbain, d’un coup d’œil avisé, estime qu’il a largement le temps d’atteindre l’autre trottoir. Le responsable de cet accident ? Un de ces véhicules électriques, si merveilleusement silencieux.

Et il semble bien, justement, que ce soit le silence, le principal responsable, la dame en question n’ayant rien entendu venir. Bertrand Delanoë, évidemment, se veut très prudent et ne veut voir « aucun lien à ce stade » entre l’absence de bruit et l’accident. D’où l’on tirera cet étrange et paradoxale morale pour le maire de Paris et ses alliés écolos : le silence rend sourd…mais aussi aveugle.

Les trains qui arrivent à l’heure, ça c’est de l’info

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Photo : ɹǝʇǝd.

C’est pas pour me vanter mais je crois avoir résolu une énigme aussi épaisse que celles du Masque de fer et du Vase de Soissons. Pourquoi la presse s’obstine-t-elle à parler des trains qui n’arrivent pas à l’heure ? D’abord, c’est objectivement plus compliqué puisqu’il faut leur courir au train, à ces trains, et que l’incertitude empêche le malheureux journaliste lancé à leurs trousses d’assumer loyalement sa part des tâches ménagères ou d’honorer régulièrement le couscous de vendredi soir chez belle-maman. Au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, les événements mettent un point d’honneur à surgir n’importe quand, avec une préférence vicelarde pour le soir, le week-end et le mois d’août. De surcroît, la préférence médiatique pour les trains qui n’arrivent pas à l’heure est l’un des principaux griefs que le public adresse à une profession accusée de saper le moral des troupes en passant sous silence tout ce qui va merveilleusement bien dans le pays ou dans le monde.

Il serait donc à la fois plus facile et plus gratifiant, pour les journalistes, de se concentrer sur les trains qui, en nombre infini, arrivent à l’heure. Pas besoin de visa, ni même d’un ticket de RER, il suffit de regarder autour de soi : chaque jour, des centaines de filles ne sont pas violées, des milliers d’écoles ne sont pas brûlées et des millions de gens ne sont pas licenciés. Et pourtant, ça continue. Dans la presse, il n’y en a que pour les catastrophes, conflits, crimes et autres plans sociaux. Il est possible, bien sûr, que le journaliste soit le seul animal à manifester systématiquement et simultanément des tendances sadiques et masochistes – les premières l’incitant à torturer ses contemporains à coup de mauvaises nouvelles et les secondes à se faire détester d’eux. Sinon, je ne vois qu’une seule explication à cette prédilection: rien n’est plus soporifique et, osons le mot, plus emmerdant, que les trains qui arrivent à l’heure. La preuve nous en a été administrée ce week-end.

Sobrement qualifié de « big bang », le nouvel horaire de la SNCF a relégué au second plan les malheurs de l’euro, les caisses du PS la crise conjugale franco-allemande. Vendredi, un Guillaume Pepy frais et fringant annonçait au bon peuple que tout se passerait bien. Et depuis dimanche soir, épuisé mais soulagé, il répète en boucle que tout s’est bien passé. Entretemps, parce qu’il ne faut pas abuser des bonnes choses, on a abondamment entendu des cheminots énervés et des usagers en colère se plaindre de l’absence de con-cer-ta-tion. Nous allons accepter sans moufter ou presque de renoncer à notre souveraineté budgétaire sans être consultés, mais nous entendons bien donner notre avis sur l’indicateur des chemins de fer.

Je sais, il s’agit de la vraie vie des vrais gens : il est bien fâcheux que la petite dame du nord n’ait plus qu’un train par heure au lieu de deux. Et je suis bien désolée pour ce couple qui avait choisi un pavillon à cinq minutes d’une gare TGV et qui se retrouve à trois heures de micheline de la sous-préfecture la plus proche. Il me semble malgré tout que l’espèce qui a gagné le pompon de l’Evolution devrait être capable de s’adapter à ce genre de désagrément. Ou alors, fallait s’arrêter à la machine à vapeur, on n’aurait jamais eu besoin de moderniser les voies. Pour ma part, alors que je trouve affreusement compliqué d’organiser une réunion de quatre personnes, j’admire que l’on parvienne à synchroniser des milliers de trains circulant entre des milliers de gare. Après tout, je comprends que de son pavillon désormais perdu au milieu de nulle part, Madame Dugenou voie les choses différemment. Et je note que les voyageurs déboussolés n’ont même pas eu droit à une cellule d’aide psychologique, c’est un comble.

Quoi qu’il en soit, les trains sont arrivés à l’heure et cela a été l’événement du week-end.
Il y a deux siècles, Kant célébrait la prise de la Bastille en modifiant l’immuable itinéraire de sa promenade quotidienne. Aujourd’hui, le peuple français est prêt à faire la révolution parce qu’on lui change ses horaires de train. Le Nullepart-Trifouilly de 6h24 est un droit de l’homme. Alors vous, je ne sais pas, mais moi ce week-end de trains arrivés à l’heure m’a épuisée. Pitié, parlez-moi de ce qui rate, de ce qui déconne, de ce qui échoue, de ce qui s’enlise. Parce qu’encore deux jours à ce régime et je fais exploser un caténaire. Comme ça, les confrères auront des trains en retard à se mettre sous la dent.

L’union sacrée, enfin !

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Catherine Deneuve dans Belle du Jour

Il n’y a plus ni droite ni gauche, ni hommes ni femmes, ni Anciens ni Modernes : il n’y a plus que des Français. Le 6 décembre, anticipant le rassemblement républicain auquel appelle Jean-Pierre Chevènement dans les pages qui suivent, les députés ont donné à la nation un bel exemple de courage et d’unité, votant d’une seule voix un texte pour l’avenir. Les générations futures nous remercieront d’avoir su, dans une heure aussi grave, surmonter nos querelles. Personne ne pourra dire que la France s’est couchée devant l’ennemi. Et encore moins qu’elle a couché avec l’ennemi.

Alors que moins d’une dizaine de parlementaires de gauche avaient voté la loi proscrivant le port du voile intégral, une cruelle tragédie a dû frapper notre pays pour que villepinistes et sarkozystes, hollandais et aubrystes, communistes et lepénistes, se donnent ainsi la main . Les troupes allemandes sont-elles massées au bord du Rhin ? Une catastrophe dans une centrale nucléaire ? Un plan de guerre pour sauver l’école ?
Vous n’y êtes pas. Si nos députés ont joué l’air de l’union nationale, c’est pour faire cesser un scandale et même le plus vieux scandale du monde – peut-être aurait-il pu à ce titre attendre le début d’une nouvelle législature. Non, il était urgent de « conforter la position abolitionniste de la France ». J’aperçois des regards égarés dans les rangs. Allez, je lâche le morceau. Ce n’est pas contre le chômage, l’illettrisme ou la misère que la France est en guerre, mais contre la prostitution. Le sexe tarifé. « L’amour qui passe », comme on dit en Afrique.

À vrai dire, le texte ne change pas grand-chose, puisqu’il s’agit d’une simple résolution rappelant un principe auquel la France adhère depuis la fermeture des maisons closes en 1946. Il a fait plaisir à ceux qui le votent et sans doute à un paquet de leurs électeurs, dont la seule approbation vaut rachat de quelques-uns de leurs péchés. Mais l’objectif, à terme, est bien de « libérer notre société de la prostitution », comme l’a proclamé sous les vivats de ses collègues la socialiste Danièle Bousquet, présidente de la mission parlementaire dont l’UMP Guy Geoffroy a été le rapporteur. Après avoir auditionné 200 personnes, dont une quinzaine de « travailleurs du sexe », les deux lurons, que l’on croirait sortis des ligues de tempérance de Lucky Luke, vont déposer une proposition de loi visant à pénaliser le recours à la prostitution – autrement dit à punir le client.

Rappelons qu’il n’a jamais existé de société sans prostitution. À ce compte-là, me dira-t-on, on peut aussi cesser de lutter contre le crime parce qu’une société sans crime, on n’en a jamais connu non plus. Justement, quand on entend les promoteurs de cette grande cause, on a l’impression que c’est la sexualité, non pas hors-mariage mais hors-amour, qui est criminelle. Ou plus précisément la sexualité masculine qui, si on comprend bien, a désormais le choix entre « Papa dans Maman », « Papa dans Papa » et la veuve Poignet. Car on nous répète sur tous les tons que 15 % des « personnes prostituées » sont des hommes, mais on dit un peu moins fort que l’écrasante majorité des clients le sont aussi. Sur le plateau de Frédéric Taddéi, une jeune femme savante et progressiste trouvait vraiment dégoûtant que l’on puisse penser que la sexualité était un « besoin » pour les hommes. La péronnelle-philosophe estimait d’ailleurs tout-à-fait insupportable l’idée qu’il pût exister une différence entre les hommes et les femmes. Dans mes vies antérieures, je n’ai jamais été un garçon, mais pour le peu que j’en connais, j’ai tout de même l’impression que l’abstinence est plus dure au sexe fort.

Essayons d’imaginer le christianisme sans Marie-Madeleine, la littérature privée de Nana, Esther – héroïne de Splendeur et Misères des courtisanes – Marguerite, la Dame aux camélias. Rappelez-vous Irma la Douce, Melina Mercouri, solaire dans Jamais le dimanche, Belle de Jour ou Pretty Woman. On m’objectera qu’il serait immoral, pour ne pas dire franchement dégueulasse, de laisser des malheureuses vendre leur corps pour satisfaire la gourmandise des lecteurs et spectateurs. De fait, la prostitution n’est pas un folklore mais la véritable histoire d’êtres humains obligés de vendre leur corps pour survivre, ou en tout cas qui préfèrent ce mode de survie à d’autres. Justement, si elle a nourri la grande littérature et engendré d’attachants personnages, c’est bien parce qu’elle est une affaire éminemment humaine, c’est-à-dire contradictoire, ambiguë, douloureuse et peut-être même adulte.
Dans le fond, c’est sans doute ce qui la rend si insupportable.

Que l’Etat déploie les plus grands efforts pour lutter contre la violence, l’exploitation, la réduction en esclavage de femmes et d’hommes que leur faiblesse ou leur misère rendent plus vulnérables, rien à dire. Que le proxénétisme et le trafic de chair humaine soient sanctionnés avec la plus grande sévérité, c’est le minimum. Que la prostitution soit réservée à celles et ceux qui le choisissent, fort bien. J’admets même que ce choix n’en soit jamais vraiment un : peu de petites filles veulent être caissières ou femmes de ménage. Eh bien, que l’Etat fasse en sorte que les petites filles n’aient plus à « faire caissière » et qu’il nous laisse nous occuper de nos fesses.
 

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François Baragouin

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Assurez-vous qu’aucun bruit ne vienne troubler votre concentration car nous allons vous demander la plus grande attention avant de lire les lignes qui suivent : « Cette crise n’étant pas classique, le ralentissement et la défiance est plus important, nous accélère dans un ralentissement économique. La sortie, si nous arrivons à prendre de bonnes mesures, nous permettra de sortir plus vite. »

Voilà. Respirez à fond et recommencez à lire. Disons tout de même que c’est assez obscur, pour ne pas dire amphigourique. C’est du François Baroin, actuellement ministre des Finances, dans le texte, sur RTL. Les auditeurs ont eu du mal à en croire leurs oreilles et l’on a beau se repasser l’enregistrement, le sens demeure de toute manière plutôt obscur. La Pythie de Delphes a un côté petite joueuse, en comparaison.

On veut bien admettre que Bercy ne soit pas un poste très amusant en ce moment, qu’il ne soit pas très gratifiant d’être ministre et de n’avoir aucune prise sur les événements, et que la situation économique, effectivement confuse, ne favorise pas le vieil adage de Boileau, « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement:/Et les mots pour le dire arrivent aisément. ».

Moi qui croyais qu’en ces temps de communication généralisée, la clarté du message était une règle d’or…

Ecrire à Martine Aubry, qui transmettra

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Photo : Martine Aubry.

C’est plus fort qu’elle. Lorsqu’on lui envoie une lettre, il faut qu’elle la diffuse à la presse et la rende publique. Martine Aubry a ainsi réitéré la mauvaise manière qu’elle avait faite il y a quelques mois à Arnaud Montebourg lorsque, dans un courrier pourtant confidentiel, il lui présentait son rapport sur la fédération des Bouches-du-Rhône.

Averti par ce précédent fâcheux, le député de Saône-et-Loire a ainsi fait preuve d’une grande naïveté[2. Ou alors c’est un coup de billard à trois bandes bien risqué] lorsqu’il a suggéré, par un courrier tout aussi privé, de prendre au plus vite les mesures qui s’imposent pour ne pas renouveler l’erreur provençale dans le Pas-de-Calais. Mal lui en a pris. Cette missive n’a pas attendu quelques semaines pour se retrouver dans toutes les rédactions françaises.

Mieux ! Aubry a évoqué le sujet en pleine présentation des futurs candidats socialistes aux législatives. Fustigeant l’ego de celui qui lui a taillé des croupières lors de la primaire socialiste avant de choisir François Hollande au second tour, elle a volé au secours de cette figure d’avenir dont l’honneur aurait été sali par Montebourg : Jack Lang.

Ce dernier, qui n’avait pas souhaité se soumettre au vote des militants dans sa circonscription du 6-2, venait d’être privé de point de chute local par le parti. Mais on lui promet une nouvelle terre d’élection pour juin. Hier en effet, la rumeur enflait quant à un possible parachutage de Lang dans les Vosges qui, même si elles en ont vu d’autres, pourraient tout de même être épargnées de temps à autre.[2. Un bon esprit de mes amis, constatant que cette rumeur prenait de l’ampleur, s’inquiétait de la malédiction vosgienne :« La série noire continue depuis les invasions des Huns, la Guerre de Trente ans, deux guerres Mondiales, la tempête de 1999 et la mort de Philippe Séguin ». Peut-on franchement lui donner tort ?]. Après tout, les hiérarques du PS vont peut-être déplacer les illustres habitants de la Place des Vosges dans le département des Vosges ? Et DSK : Epinal ou Saint-Dié ?

En attendant, il nous reste à souhaiter bon courage à François Hollande qui va devoir mener sa campagne avec une Première secrétaire bien décidée à lui savonner la planche. D’ailleurs, des esprits affûtés ont remarqué qu’elle avait évoqué l’importance de la victoire… en juin. Traduisez : la présidentielle, pour elle, c’est devenu secondaire.

A ceux qui souhaitent connaître leur quart d’heure warholien en rêvant de voir leur prose reproduite dans la presse nationale, nous leur conseillons d’écrire à Martine Aubry et de ne pas omettre d’inscrire la mention « Confidentiel » sur l’enveloppe. Avec la première secrétaire du PS, cette méthode semble imparable !

La mondialisation en rose fluo

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Photo : partymonstrrrr

Vêtu de son costume de hussard et tenant une épée à la main, un petit garçon au regard vif et malicieux pose avec panache à côté de son cheval à bascule. Le portrait de ce cavalier à fière allure est juxtaposé à celui d’une petite fille au visage laiteux et paisible qui blottit, dans ses bras, une poupée habillée d’une robe au tissu précieux.

C’était l’époque de la Comtesse de Ségur et de Bécassine, des poupées Bru et des dînettes en faïence tout droit sorties des ateliers Saint-Clément, des soldats de plomb sur roulettes et des locomotives en métal peint. C’était l’époque où l’univers du jouet représentait, avec un réalisme surprenant, une minutie incroyable et une esthétique raffinée, le monde réel des adultes. La petite fille avait à sa disposition pour jouer à la poupée tous les accessoires possibles, de l’ombrelle aux jumelles de théâtre en passant par le landau molletonné.

Quant au petit garçon, il rejouait les batailles napoléoniennes, refaisait l’histoire en inventant une victoire à la guerre franco-prussienne de 1870 ou s’amusait à imaginer une série d’aventures aériennes avec sa poupée Lindbergh. C’était enfin l’époque où les couleurs riches en nuance, soyeuses et chaleureuses, recouvraient le jouet en métal, en cuivre ou en bois, autant de matières nobles qui s’intégraient harmonieusement avec les intérieurs des appartements bourgeois.

Trou noir chronologique

Hélas, l’exposition consacrée à l’évolution du « jouet de l’Antiquité à de nos jours », organisée au Grand Palais jusqu’au 23 janvier 2012, atténue cette dimension esthétique par un discours désespérément prévisible qui insiste sur l’inquiétante persistance de l’archaïque dichotomie des rôles inculqués par des jouets irrévocablement sexistes.

Le visiteur est ainsi contraint de chausser les bottes de sept lieues pour faire un bond historique qui le mène directement des trois pots de terre offerts aux enfants dans l’Antiquité aux somptueuses maisons de poupées allemandes du XIXème siècle, sans passer par le Moyen Âge et l’Ancien Régime. Avouons-le, opter pour l’amnésie historique est bien plus confortable que d’affronter la réalité paradoxale de ces périodes historiques, souvent présentées comme barbares ou inégalitaires alors que les jouets n’étaient pourtant pas l’apanage d’un sexe ou d’une classe d’âge- et encore moins destinés à assumer une fonction pédagogique et moralisatrice comme aujourd’hui. L’immense trou noir est préférable au rappel historique : qui se souvient qu’au XVIIème siècle le petit garçon était habillé en robe et jouait à la poupée ?

De tout cela, le Grand Palais fait table rase pour mieux esquiver le curieux paradoxe de notre époque : plus la société s’est démocratisée et la condition féminine s’est émancipée, plus les jouets se sont sexualisés en accentuant la séparation entre jouets pour garçon et jouets pour fille. Ce n’est donc pas par cette chronologie malmenée que le visiteur peut être mis sur la piste, mais en observant tout simplement comment le rose Barbie et le bleu produit WC sont progressivement devenus les deux seules couleurs des jouets des enfants dont les parents vantent par ailleurs la parité et l’égalité.

Et l’on peut dire adieu à la ferme des animaux en bois vernis au profit d’abominables juments qui, à défaut d’être vertes, sont rose fluo, couleur de la modernité globalisée made in China.

Limonov vous conseille Marignac

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Image : ezhikoff.

Edouard Limonov, en cette fin d’année 2011, est partout. Un livre sympathique d’Emmanuel Carrère lui a offert le prix Renaudot par procuration. Chaque journal français publie une interview, forcément exclusive, de lui. Il vient même d’annoncer sa candidature à la prochaine élection présidentielle russe.
Depuis Moscou, Limonov nous envoie également une carte postale, imprimée sur le bandeau de couverture du nouveau roman de Thierry Marignac : « Je connais Thierry Marignac depuis trente et un ans. C’est un type vraiment noir : sévère et terrible, sans tendresse. Vagabond incorrigible, voici un nouvel épisode de son parcours sur terre. Il faut le lire. »
Limonov a raison : il faut lire Marignac, en commençant par Milieu hostile, ultime station – ténébreuse et rouge sang – de son “cycle russe”.

Un orfèvre des bas-fonds

Dès les premières lignes, sous le soleil d’été de la République d’Ukraine, on retrouve l’Est comme berceau et décombres d’une civilisation mal en point. De ce point de mélancolie de sa géographie intime, Marignac fit la mèche à combustion de Cargaison, publié en 1992 par Jean-Paul Bertrand. Il propagea l’incendie dans Milana – nom d’une héroïne froide en caraco et pantalon de treillis -, Fuyards et le crépusculaire A quai. Dans Milieu hostile, on retrouve surtout Dessaignes, le héros cabossé de Renegade boxing club[1. Série noire parue en 2009] : « ex-facilitateur ONG en Russie, ex-traducteur juridique aux Etats-Unis, un intérimaire cosmopolite, demi-solde d’une caste inférieure d’employés internationaux – roulant au gré des chocs de l’existence comme une boule de billard jouée à plusieurs bandes, sur la planète. »

A Kiev et à Vilnius en passant par Paris, Dessaignes explore les bas-fonds des villes et les hautes sphères de l’économie. Il connaît les deux : les trafics servent de passerelle et de gagne-misère, grande ou petite. Manière de « Bad lieutenant », il est au coeur de la grande machine à broyer des êtres en état de décomposition avancée et tente de sauver sa peau. Sous son œil fatigué, la beauté de « l’âme russe » prend des coups et se relève sonnée. L’alcool coule à flots, castagne les cerveaux. L’orange des révolutions pourrit. Les communistes reprennent en main leurs affaires. Des hordes de motards, « Les loups de la nuit », paradent en l’honneur de Poutine. Des rejetons de la vieille aristocratie française croisent des gangs albanais et des Africains. Les infirmières ne pansent pas que des plaies et les amis sont troubles. On s’accroche à des sacs de billets. Tout ça risque de mal finir.

La guerre lasse d’un styliste

Limonov a encore raison : Marignac est sévère et terrible, sans tendresse. Dans ses textes, il cite Céline, de Roux, Mishima, Rigaud et Norman Mailer – auquel il a consacré un essai. Les poètes russes aussi : Natalia Medvedeva et Sergueï Tchoudakov. Par ailleurs boxeur et traducteur, Marignac est un romancier écorché, la plaque sensible d’une époque qu’il recrache avec furie. Ca ne date pas d’aujourd’hui. En 1988, son premier roman, Fasciste, fit l’effet d’un uppercut de Tyson au menton d’une France estampillée « Touche pas à mon pote ». L’histoire d’un jeune homme qui se jette dans le chaudron du nationalisme politique le plus dur et se consume pour « Irène, jeune, mince, poignante, blonde surtout, blonde comme il est noble d’être blonde ». Fasciste est un roman qu’il serait urgent de rééditer. En attendant, black-listé par un quarteron de bien-pensants, Marignac continue à mettre sa peau sur la table, dans ce milieu hostile dont il s’extrait par la froideur étincelante de son style.

Thierry Marignac, Milieu hostile, Baleine, 2011