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Narcisse et ses parents

La famile de Lasch à travers les films de Chatiliez

Au milieu des seventies, quelques années après Woodstock, alors que l’amour libre et le Flower Power triomphent, Christopher Lasch publie Un refuge dans ce monde impitoyable. La famille assiégée[1. Texte fondateur resté inédit en français jusqu’à sa parution chez François Bourin Éditeur, 2012. Traduit et préfacé par Frédéric Joly. Titre original : Heaven in a Heartless World : The Family Besieged, 1977.]. À l’époque, il a déjà quitté les rangs de la New Left new-yorkaise pour approfondir sa critique de la société de consommation. Sept ans plus tard, son auteur résumera ainsi la thèse centrale d’Un refuge : « La famille moderne est le produit de l’idéologie égalitaire, du capitalisme de consommation et de l’intervention thérapeutique.[2. Voir Le Moi assiégé (The minimal self), 1984, rééd. Climats 2008 (traduit par Christophe Rosson)]»![access capability= »lire_inedits »]

Que cachent ces formules-choc ? Pour sortir de l’abstraction, je vous propose un petit voyage dans le cinéma d’Étienne Chatiliez, qui illustre la déréliction contemporaine de l’institution familiale. Dans son court-métrage destiné à la prévention contre la drogue, La Famille médicament (2000)[3. Film de la série « Scénarios sur la drogue » financée par le Conseil régional d’Île-de-France (2000).], il met en scène une mère moderne, à la fois démissionnaire et ultra-anxieuse. En moins de cinq minutes, Chatiliez filme une fumeuse compulsive qui soigne tous les maux de ses chers bambins (l’addiction à la télévision, l’indiscipline scolaire…), comme les siens, par un gavage médicamenteux. L’histoire s’achève logiquement chez la pharmacienne, en l’absence du mari parti en voyage. Tout un symbole.

Quand l’autorité déménage

Exit la famille bourgeoise régie par la loi du Père. Pour survivre dans ce monde d’objets à l’obsolescence programmée, le « mode thérapeutique de contrôle » est la seule autorité qui tienne. Dès les années 1950, les théories féministes américaines prônaient la fin du couple et du mariage bourgeois, censés cantonner la femme à son rôle de mère et de ménagère, au profit d’autres institutions (le groupe d’amis, l’École, les assistants sociaux).

Quelque trente ans plus tard, dans La Vie est un long fleuve tranquille (1987), Chatiliez reproduit ce schéma à travers les familles Le Quesnoy et Groseille. Chacune de ces deux smalas forme une contre-société : les premiers, collets-montés à la stricte morale catholique, produisent des enfants inhibés ou dissimulateurs. Les seconds, laxistes assumés, vivent embourbés dans leur fange lumpen-prolétaire, sans que leur progéniture rencontre jamais la moindre aucune autorité domestique. Dix-huit ans après un échange de bébés à la clinique, les Le Quesnoy « réadopteront » leur fils biologique qui a grandi chez les Groseille, tout en conservant la fille Groseille qu’ils ont élevée. En montrant la ressemblance entre des enfants élevés sous le même toit, Chatiliez prétend que la culture et le milieu sont les seuls déterminants du destin de l’individu : en somme, tout est social. Sans céder, bien sûr, à la tentation du biologique, Lasch, en disciple de Freud, souligne l’importance des facteurs psychiques inconscients dans la construction de l’individu. Qu’on le veuille ou non, l’héritage, ça existe !
Tous les discours disqualifiant l’autorité familiale plaident, sciemment ou pas, pour une prise en charge extérieure de l’éducation des enfants. Lasch y voit carrément une « socialisation de la reproduction » qui dépossède les parents de leurs prérogatives au profit des experts thérapeutes, à l’instar du travail en usine qui confie l’organisation de la production à des ingénieurs-concepteurs encadrant l’ouvrier. Bref, le parent devient tout aussi aliéné que le travailleur !

Or, évacuer le rôle médiateur de la famille implique de confronter directement l’enfant à l’influence de la société. Cette immersion dans le monde extérieur fait que la famille n’est plus « un refuge dans ce monde impitoyable » mais le réceptacle des valeurs marchandes véhiculées, volontairement ou pas, par les adolescents, les experts familiaux, la publicité, la télévision et tous les autres substituts de la famille. À trop vouloir faire de la famille un lieu d’amour, au mépris de toute autorité identifiée au patriarcat, les progressistes et féministes des années 1970 l’ont dramatiquement fragilisée. Dans cette situation, l’enfant, quelle que soit son origine sociale, grandit dans un univers psychique instable, où l’évitement du conflit à l’intérieur de la famille entraîne son refoulement.

Père et fil(le)s

En effet, « l’enfant qui méprise ses parents en les considérant comme faibles et indécis […] fait apparaître un tout autre type de parents dans ses fantasmes ». Faute de surmoi − le « Père sévère », disait Lacan − auquel opposer son fantasme de symbiose avec la mère, l’enfant ne peut accomplir son œdipe. Ce désir de fusion persistant dégénère en narcissisme[4. Pour une analyse plus poussée, lire C. Lasch, La Culture du narcissisme (1979).], que Lasch définit comme l’incapacité à séparer son moi du non-moi : le sujet contemporain projette ses désirs et ses frustrations sur le monde extérieur, lequel se confond de plus en plus avec lui-même. Selon Lasch, Narcisse n’est pas amoureux de son image mais reste fixé sur son reflet car il est incapable de discerner son moi de son environnement. Aussi, à mesure que la famille se désagrège, l’enfant a de moins en moins conscience de sa séparation avec la mère.

À l’image de Tanguy (2001), l’adulescent diabolise toutes les figures de l’autorité et cultive la confusion générationnelle et sexuelle. Dans le film, il s’ébat bruyamment avec ses maîtresses à quelques mètres du salon familial, tandis que sa mère, excédée, devient son élève en chinois pour mieux coucher avec ses jeunes condisciples. Jusqu’à sa rédemption finale, comme les étudiants américains des années 1930 cités par Lasch, Tanguy multiplie les aventures sexuelles sans lendemain, au nom du principe de plaisir. Face à un fils incrusté au domicile familial, qui voit un diktat en toute injonction parentale, le père de Tanguy en vient à payer une bande criminelle pour contraindre manu militari son « têtard » à prendre son autonomie. Pour avoir évité le conflit des années durant, les parents de Tanguy basculent dans l’affrontement direct. N’eût été le happy end de rigueur, Chatiliez aurait fait de cette fable la tragédie du fils contemporain : libre de tout faire et de tout choisir en même temps, il n’en est que plus aliéné par ses pulsions régressives.

Un État libéral tentaculaire

Que le narcissisme se développe comme une pathologie massive, que les parents soient congédiés au profit de la société, que l’on ne sache plus si notre moi est partout ou nulle part, cela concerne l’État à plus d’un titre. « La seule alternative au surmoi (est) la puissance de l’État », lit-on dans La famille assiégée. Avec une autorité parentale affaiblie, l’individu ne peut qu’entériner la « privatisation libérale du bien » diagnostiquée par Jean-Claude Michéa, les seules instances de régulation des rapports humains perçues comme légitimes étant la loi et le marché, qui façonnent d’ailleurs l’essentiel de l’éducation des enfants. Alors que « dans des temps plus anciens, les hommes considéraient la loi comme l’expression du consensus moral de la communauté »¸ les nouvelles conceptions de la justice se confondent avec la force et le commandement. À force de séparer le juste du Bien, l’État, devenu une pieuvre managériale, ne sait que multiplier lois et règlements.

L’enfant devenu grand se plie donc à la puissance du Léviathan moderne sans que l’État libéral y trouve à redire. Se joue ici une dialectique perverse de la contrainte et de la transgression, qui prend racine dans la dissolution de l’autorité familiale. Désormais, deux normes autofondées balisent le consensus amoral de la communauté : le sacro-saint « principe de réalité » − devenu le b.a.-ba de tous les discours politiques, extrêmes compris − et son corollaire hédoniste, le principe de plaisir. Élevé à l’école du fait accompli, le citoyen des démocraties libérales apprend à jauger les limites de sa liberté en faisant sien ce paradoxe : « Le non-respect de la loi contribue au renforcement de la loi. » Pas vu, pas pris ! L’État et ses nouveaux clercs (travailleurs sociaux, experts éducateurs…) instaurent un rapport malsain de dépendance avec celui qui enfreint les règles. La DDASS n’est jamais aussi puissante que lorsqu’elle fait planer la menace de placer les enfants Groseille dans un foyer…

L’impossible retour à l’ordre moral

Est-ce à dire que la famille bourgeoise et son éthique de l’accumulation patrimoniale sont la panacée qu’il faudrait retrouver ? Singulièrement, Lasch ne cultive aucune nostalgie de l’ordre moral qui prévalait auparavant dans l’industrie, la politique, l’École et la famille. Il se livre en revanche à une réhabilitation de l’amour romantique, auquel il rattache le mariage bourgeois du XIXe siècle. L’auteur socialiste-conservateur du moi assiégé[5. Le Moi assiégé, ibid.] n’a pas de mots assez durs contre le « parti du surmoi » conservateur. Car les tenants de l’ordre moral commettent l’erreur de « surestim(er) le surmoi » à travers une conception exclusivement punitive de l’autorité. Aujourd’hui, réinstaurer ex nihilo l’autorité délégitimée qui avait cours dans la famille bourgeoise reviendrait à poser un sparadrap sur une plaie purulente. Or, au-delà de son caractère répressif, toute autorité doit être une « protection qui inspire […] confiance, respect et admiration ». Partant, il est aussi vain de chercher à ressusciter le monde d’avant que d’attendre la parousie libertaire. Amis réacs, tenez-le vous pour dit ![/access]

Les sujets qui fâchent, un boulevard pour Robert Ménard !

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Quand Robert Ménard se met en tête de créer un site regroupant autour de lui une jolie bande d’ « empêcheurs de penser en rond », on s’attend à des signatures qui en jettent. Et on est servi : sur Boulevard Voltaire, (c’est le nom de ce mauvais lieu) on retrouve Robert Redeker, Dominique Jamet, Vladimir Fedorovski, Jean Sévillia, sans oublier l’exquis Michel Cardoze et bien d’autres…

Mais Robert ne serait pas Ménard si sur son Boulevard, on ne retrouvait pas aussi et surtout des sujets qui fâchent, comme le prouvent ces quelques titres picorés sur la page d’accueil du site: « Faut-il interdire les manifestations islamistes ? », « Le double jeu de Delarue », « Des J. O. pour les homos », « Rokhaya Diallo ou l’obsession de la race »,
ou encore le croustillant
 « Je suis sortie avec un électeur FN ». Bref, si vous vouliez surfer sur Médiapart ou sur Tropcool.com, vous vous êtes manifestement trompé d’URL.

Quant à nous, nous ne certifions pas, tel le vrai Voltaire, que nous irions tous nous faire tuer pour que les auteurs de ce site tranchant puissent exprimer leurs idées, certains membres de la rédaction ayant, semble-t-il, d’autres projets, un rien plus planplan, pour les mois et les années à venir. Mais d’accord ou pas avec Robert Ménard et ses amis, nous sommes rudement contents qu’ils puissent dire tout ce qu’ils ont à dire.

Bonne route à Boulevard Voltaire !

Handball : Karabatic joue et perd

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Le joueur de handballeur Nikola Karabatic à Montpellier

L’affaire des paris sportifs des handballeurs de Montpellier a pris une dimension supplémentaire ce dimanche. Alors qu’ils sortaient à peine du vestiaire après le match contre le Paris SG, quelques joueurs languedociens ont été invités par la police à se rendre sur le lieu de leur garde à vue. Ils sont soupçonnés d’avoir parié – ou invité des proches à le faire pour eux – sur un match joué à Cesson (35) en fin du championnat dernier. Evidemment, il ne s’agissait pas de parier sur la victoire des leurs, déjà assurés du titre de champion, mais plutôt sur une contre-performance. Si c’était avéré, il s’agirait de l’un des plus gros scandales du sport français, dépassant même la funeste affaire OM-VA.
A l’heure où nous écrivons ces lignes, certains joueurs auraient avoué avoir effectivement parié tout en niant avoir laissé filer le match dans le but de gagner des sous. Cette stratégie de défense ressemble fort à un foutage de gueule mais soyons néanmoins prudent. En effet, Maître Dupont-Moretti, qui défend Nikola Karabatic, lequel joueur était blessé le jour du match incriminé, est plutôt connu pour construire des stratégies gagnantes dans les tribunaux.

Cette affaire et sa couverture médiatique m’inspirent trois réflexions.
D’abord, le développement des paris sportifs et sa libéralisation, encouragés par la réglementation européenne, constituent une plaie pour le sport professionnel. Le fait, notamment, de pouvoir parier sur tout et n’importe quoi (le score à la mi-temps d’un match, le nom d’un buteur, la minute du premier but…) est une incitation à la tricherie. Le ministre des sports, Valérie Fourneyron, l’a fort justement remarqué. Nous l’incitons à dire le mot de Cambronne à Bruxelles et à revenir sur les mauvaises décisions prises sous le quinquennat précédent. Il faut impérativement limiter les paris sportifs aux résultats sur un panier de matches (la journée complète de championnat) et non sur des matches seuls, car il est beaucoup plus difficile de corrompre des joueurs de dix équipes que d’une seule. C’était le cas lorsque la Française des Jeux détenait le monopole des paris et qu’il fallait au moins dix bons résultats (victoire/nul/défaite) sur treize pour espérer gagner ses premiers euros.

Ensuite, la sanctification des gentils handballeurs par rapport aux très méchants – et trop payés – footballeurs a vécu. Les mauvais comportements ne sont donc pas en corrélation avec la médiatisation du sport ou de la grille des salaires. Cette histoire de paris n’est d’ailleurs pas la première dans laquelle se sont illustrés nos héros médaillés à Londres. Karabatic et ses copains, à la fois joueurs de Montpellier et de l’équipe nationale, avaient mis à sac le plateau de la chaîne L’Équipe.TV en août dernier. On imagine sans peine que si Nasri, Ménez et compagnie avaient fait de même, ils n’auraient pas fait l’objet de la même indulgence. Comme quoi le fait de ramener médailles et trophées à Paris excuse bien des comportements…

Enfin, on a été estomaqué par la vitesse de la chute de l’idole Karabatic dans le monde médiatique. En deux jours, ce joueur est passé de statut d’idole nationale à celui de « français d’origine serbe ». C’est en effet la qualité dont on l’affuble sur les chaînes d’info ou radios. Certes, on avait entendu la même chose avec Nasri, dont certains avaient rappelé l’origine. Mais, à juste titre, beaucoup avaient pointé une scandaleuse ethnicisation, rappelant que le patronyme du compère Ménez ne sonnait pas particulièrement exotique. Ce constat est doublement intéressant. Le « Serbe » continue d’avoir très mauvaise presse depuis l’éclatement de la Yougoslavie. Il incarne le méchant éternel, alors que le Croate, le Kosovar ou le Bosniaque sont forcément de gentilles victimes. La serbophobie, c’est autorisé. Ne demandez pas pourquoi, c’est comme ça.

Il est possible que j’en exige beaucoup. Demander à la fois qu’on s’assoie sur la législation communautaire, qu’on traite de manière égale footeux et handballeux et qu’on revoie la Serbie autrement qu’à travers les yeux de BHL, c’est beaucoup. Trop, sans doute…

*Photo : Petit Brun.

Valérie Pécresse : « Jésus-Sarko revient ! »

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Valérie Pécresse : « C’est le gouvernement auquel j’appartiens qui est mort et enterré, et j’en porte le deuil tous les jours. Et j’aimerais que les Français en portent le deuil aussi et qu’ils nous regrettent. Monsieur Mazerolle, il y a un livre qui est le plus vendu au monde, qui s’appelle la Bible, et dans la Bible, il y a la possibilité de la Résurrection. »

Rappelons à Valérie Pécresse qu’il a fallu trois jours au Christ pour ressusciter. Cinq ans, c’est un peu long, surtout à notre époque où tout va beaucoup plus vite qu’il y a deux mille ans. Mais sait-on jamais ? Nicolas Sarko-Christ arbore depuis peu une barbe de trois jours. Et si c’était cela qui avait poussé Valérie Pécresse à chanter avec Patrick Bouchitey : « Jésus revient ! » ?

On ne se lassera jamais

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Le PCF et le front de gauche contre le traité budgétaire européen

Ce qu’ils ne comprennent pas, en face, c’est que nous, les communistes, les rouges, les partageux, on ne se lassera jamais.
On ne se lassera jamais, un 30 septembre, par une de ces premières journées d’automne, qui ressemblent encore à l’été comme si une saison en regrettait une autre et voulait se faire pardonner, de se retrouver à 10h du matin, devant un bus affrété par le Front de Gauche, à Lille, devant la station de la Porte d’Arras.

On ne se lassera jamais des rires et des interpellations joyeuses entre camarades avant d’embarquer.
On ne se lassera jamais des conversations animées dans le bus, des retrouvailles, des espérances et des craintes : « Tu crois qu’on sera combien ? », « Il paraît qu’ils ont un bus de 40 au départ de Seclin », « J’ai des copains de Bordeaux qui m’ont téléphoné, c’est très mobilisé chez eux aussi. »
On ne se lassera jamais de se savoir, comme d’habitude, en première ligne, seuls contre tous ou au moins contre les médias et les politiques qui ont tout fait pour ne pas parler de cette manifestation contre le TSCG.
On ne se lassera jamais d’un arrêt après le dernier péage avant Paris, pour attendre les autres bus, des sandwichs mangés contre les glissières de sécurité, d’une bouteille de Chinon partagée sous le soleil. Et du nouveau départ en convoi, escorté par des motards qui doivent nous en vouloir de bosser un dimanche, sauf s’ils ont été électeurs de Mélenchon, et pourquoi pas finalement.
On ne se lassera jamais de l’arrivée à Nation, des drapeaux, des ballons très haut dans le ciel bleu.
On ne se lassera jamais de l’inquiétude, « On n’est pas beaucoup, non ? » « Mais si, le défilé est parti pile à l’heure pour éviter la bousculade »
On ne se lassera jamais des slogans répétés en chœur, du larsen des porte-voix, des rencontres de hasard au milieu de la foule, un ami écrivain que l’on ne s’attendait pas à trouver là, un jeune lecteur qui vient vous serrer la main.
On ne se lassera jamais des déguisements de certains, les ouvrières de Doux en Calimero, et de l’humour de tous au cœur du commun combat.
On ne se lassera jamais, au long du défilé, des arrêts de bus transformés en stands provisoires pour des journaux alternatifs, des associations de droits de l’homme ou encore Les Amis de la Commune où l’on est allé acheter un pin’s.
On ne se lassera jamais des tracts et des journaux distribués par les organisations les plus diverses et parfois les plus microscopiques qu’on ne citera pas pour ne vexer personne, sauf le POI, le parti ouvrier indépendant, dont la militante qui distribuait son quatre pages était décidément bien jolie.
On ne se lassera jamais de passer la Seine, sur le Pont d’Austerlitz, et de la vue magnifique au cœur de l’après-midi. D’un côté, l’immeuble de Bercy, la citadelle des Finances, celle qu’il faudra bien prendre un jour pour la mettre au service d’une autre politique et de l’autre sur Notre Dame, la citadelle de Dieu, qui s’Il existe ne peut que nous soutenir puisque son fils dans l’Evangile, a bien chassé les marchands du Temple et expliqué qu’il serait plus compliqué pour un riche d’entrer au Royaume des Cieux que pour un chameau de passer par le chas d’une aiguille.

On ne se lassera jamais de se rappeler, à ce moment-là, entre les deux rives, au-dessus du fleuve éblouissant d’un poème d’Aragon, dans Le Crève-coeur :
Ma patrie est comme une barque
Qu’abandonnèrent ses haleurs
Et je ressemble à ce monarque
Plus malheureux que le malheur
Qui restait roi de ses douleurs.

On ne se lassera jamais ces trois filles, au balcon du dernier étage d’un immeuble Haussmann, qui saluent le cortège gaiement en faisant jouer une Internationale de toute la force des baffles de leur chaîne.
On ne se lassera jamais de penser qu’il suffirait de peu de chose pour que la ville, si douce, ses avenues profondes, ses arbres qui jouent avec l’ombre et un soleil qui paraît de plus en plus chaud, bref pour que le monde entier soit parfaitement beau : qu’il soit juste.
On ne se lassera jamais de voir le drapeau tricolore de la Révolution Française mêlé au drapeau rouge de l’espérance communiste.

On ne se lassera jamais, jamais, jamais.
Et on peut le répéter, si vous voulez, 80 000 fois ce coup-ci.
Et beaucoup plus encore pour les prochaines manifs.

*Photo : François Landre

Alain Minc, ou l’antifascisme en mocassin

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Alain Minc face à Natacha Polony

Piloter la mondialisation est le dernier avatar de cette antique entreprise qui mena les hommes de savoir dans le cabinet des princes. Cette prétention à gouverner rationnellement les hommes serait comique dans sa formulation si elle n’était tragique dans ses conséquences. Nous lui devons le triomphe de la science économique, et, par conséquent, l’essentiel de notre sujétion présente. L’arnaque à l’expertise économique possède une longue histoire, depuis l’Académie des sciences morales et politiques jusqu’à l’ENA. Elle a pour caractéristique la production d’une masse effarante de gens sérieux dont l’aplomb ne laisse pas d’étonner.

Prenons le débat qui opposa Natacha Polony et Alain Minc sur le plateau de Laurent Ruquier, « On n’est pas couché » (France 2, 22 septembre 2012). Une journaliste sortie d’un roman de Nabokov, tout à la fois ludique et lettrée, demande au conseiller des princes pourquoi le peuple est absent de son dernier livre sur les Nations. Surpris par cette attaque qui ne peut venir que d’une « animatrice » (Monsieur Minc ne sait pas que cette animatrice est agrégée de Lettres modernes, laquelle, par élégance, ne le détrompera pas), notre expert s’engage aussitôt dans un long tableau chiffré de l’économie mondiale. La sentence tombe : le tort de la pauvrette consiste à s’en tenir à une vision franco-française du problème. Essayons de décomposer ce sophisme.

A) Vous souhaitez parler des problèmes français ? Commencez par étudier la courbe du chômage en Chine.

B) Vous n’avez pas le temps d’étudier la courbe du chômage en Chine ? C’est donc que vous êtes enfermé dans votre « petite France ».

C) Par suite, taisez-vous.

Dans le domaine aujourd’hui si répandu de l’expertise économique, la règle est claire : un problème sera d’autant plus réel qu’il nous dépasse entièrement. Voilà pourquoi toutes les instances qu’il nous faudrait réguler forment des entités plus hautes que la pauvre France : Union européenne, FMI, Banque centrale européenne, etc. Ces instances ont beau se donner des buts aussi sublimes que la paix ou la prospérité, elles trouvent dans la disqualification du quidam leur véritable raison d’être.

Après avoir péniblement cherché à discréditer son interlocutrice sur le terrain des chiffres, Monsieur Minc s’en est pris à son souverainisme. (Entendre : à son pétainisme inconscient). Voyez comme tout s’enchaîne à merveille : non seulement Natacha Polony est économiquement inculte, mais elle est éthiquement suspecte. Que notre ami fédéraliste ait l’impression de lutter, en mocassin, contre le retour du fascisme en Europe (car rien n’est trop grand pour une âme aussi noble), prouve, s’il en était besoin, l’actualité de Cervantès : les belles idées demeurent, après le sentiment amoureux, la meilleure façon de se raconter des histoires sur soi-même.

Europe : attention à l’exorciste polonais

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A une époque, quand on nous laissait encore la possibilité de voter par référendum pour notre destin européen, un des arguments des nonistes avait été le danger du fameux plombier polonais qui allait tuer les artisans français à cause de la directive Bolkenstein sur la libéralisation des services. Aujourd’hui, à la veille de la ratification parlementaire du TSCG alias traité budgétaire, alias traité austéritaire, le danger vient toujours de Pologne.

Cependant, il ne s’agit plus du plombier mais de l’exorciste. Oui, oui, l’exorciste façon Père Merrin dans le film de William Friedkin. La Pologne a en effet multiplié par 30 en quinze ans le nombre de ses exorcistes qui sont plus de 120 aujourd’hui. Et dans n’importe quel kiosque de Varsovie, on peut trouver leur mensuel, Egzorcystan qui tire quand même à plus de quinze mille exemplaires. Une explication à ce phénomène ? Elle est donnée par le père Alexander Posacki, professeur de théologie et expert reconnu en matière de démonologie. Lui-même exorciste, il fait le lien entre l’augmentation des cas de possession démoniaque et les changements politiques et économiques intervenus en Pologne depuis la chute du communisme : « C’est dû indirectement au changement de système : le capitalisme crée plus d’occasion pour certains de faire des profits dans le domaine de l’occultisme. »

Devant une telle mauvaise foi, ce qui est un comble de la part d’un homme d’église, il faut opposer notre bon vieux cartésianisme français. Il est hors de question, en effet, de laisser un prêtre catholique polonais, probablement antisémite, faire croire qu’il y aurait quelque chose de démoniaque dans le capitalisme et son désir de sacrifier des régions industrielles entières pour gagner quelques centaines de millions d’euros de plus. Alors que l’on sait très bien, au contraire, comme on peut le vérifier tous les jours, que ce système est le meilleur qui soit dans le meilleur des mondes possibles et obéit à des thèses aussi rationnelles que la main invisible, les harmonies spontanées et la théorie du ruissellement.

Christopher Lasch : la famille assiégée

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Christopher Lasch, La famille assiégée. Un refuge dans ce monde impitoyable

Alors que le monde des affaires, la politique et les relations internationales gagnent toujours plus en sauvagerie et en violence, les hommes cherchent un refuge dans la vie privée, dans les relations personnelles et, par-dessus tout, dans la famille, dernier havre où l’amour et la décence trouvent encore une place. La vie familiale, cependant, semble chaque jour un peu moins capable d’offrir de telles consolations. D’où le sentiment persistant d’angoisse qui, de manière sous-jacente, parcourt le vaste corpus, sans cesse croissant, des commentaires consacrés à la situation de la famille.
Une grande partie de cette littérature tente de montrer que la famille répond à des besoins importants et qu’elle a, par conséquent, une longue vie devant elle, en dépit des changements qui affectent sa forme et sa structure. Pourtant, le taux de divorce continue de grimper, le conflit générationnel s’aggrave, et l’opinion éclairée condamne la famille comme un anachronisme répressif. Ces évolutions traduisent-elles simplement la « tension » née de l’« adaptation » de la famille à des conditions sociales en cours de mutation, ou présagent-elles d’un affaiblissement du tissu social et d’une désorganisation dramatique de l’ensemble de nos institutions ? La famille offre-t-elle encore un refuge dans le monde impitoyable qui est le nôtre ? À moins que les tempêtes dont nous voulons nous protéger menacent d’engloutir dans le même temps le refuge familial ?[access capability= »lire_inedits »]
[…] La première chose à comprendre au sujet de la présente crise de la famille est qu’elle ne s’est pas matérialisée du jour au lendemain. Les néo-féministes, les porte-parole de la contre-culture, les sociologues de la gauche radicale, les adeptes de la « nouvelle histoire sociale » et les journalistes qui popularisent les idées de ces commentateurs appréhendent tous la situation désespérée de la famille comme s’il s’agissait d’une découverte toute récente à leur attribuer en propre. Dans leurs écrits, ils tiennent pour acquis que la « révolution sexuelle », le mouvement féministe et le déclin de l’autorité parentale sont le produit des quinze dernières années. Leurs souvenirs ne remontent même pas aux années 1950, période qui, dans le folklore actuel, représente l’âge d’or de la famille « traditionnelle ».

En réalité, voilà cent ans que la famille se désintègre petit à petit. La crise du divorce, le féminisme et la révolte des jeunes générations trouvent leur origine dans le XIXe siècle, et ont toujours été des sujets de controverse depuis lors. Ces débats au sein de la population ont à leur tour donné naissance à une tradition de recherche sociologique qui détermine, aujourd’hui encore, la grande majorité des questions nourrissant la littérature actuelle sur la famille. Le présent ouvrage expose cette tradition et lui oppose une lecture critique. Il montre comment elle est venue à la fois refléter et influer les politiques sociales, et analyse l’impact accablant de ces politiques sur la famille – sous l’influence, notamment, des professions dites d’assistanat. Mon sujet se situe à l’intersection de la théorie, de l’idéologie et de la pratique sociale. En voulant étudier leurs relations réciproques, souligner l’importance des idées tout en les replaçant dans leur contexte historique, et rejeter l’idée selon laquelle l’Histoire se dévoile ou « évolue » automatiquement, j’espère convaincre le lecteur que la famille contemporaine est le produit de l’action humaine et non pas de « forces » sociales abstraites. L’histoire de la société moderne est, d’un certain point de vue, celle de l’affirmation d’un contrôle social sur des activités jadis dévolues aux individus ou à leurs familles. Dans la phase initiale de la révolution industrielle, les capitalistes arrachèrent la production du foyer pour la collectiviser à l’intérieur de l’usine, sous leur surveillance. Ils se mirent ensuite à s’approprier les savoir-faire et le savoir technique des travailleurs grâce à l’« organisation scientifique du travail », et à les rassembler sous le contrôle d’une direction managériale. Ils étendirent enfin leur contrôle sur la vie privée des travailleurs ; médecins, psychiatres, enseignants, psychopédagogues, agents au service de tribunaux pour mineurs et autres spécialistes commencèrent à surveiller l’éducation des enfants, qui jusqu’alors relevait de la famille. La socialisation de la production, suivie de la socialisation de la reproduction, a généré deux effets contradictoires. D’un côté, ces évolutions ont jeté les bases matérielles d’un nouveau type de société où la forme et le contenu de la production sont déterminés par les besoins collectifs plutôt que par le profit privé. De l’autre, ces mêmes évolutions ont placé les populations dans une dépendance accrue vis-à-vis des managers et des experts – les grands consortiums et l’État –, érodant par-là même la capacité d’autonomie et d’innovation sociale. Au moment où le capitalisme perdait non seulement toute raison d’être mais créait lui-même les conditions de son propre dépassement, toute volonté et toute capacité visant à son remplacement se sont trouvées atrophiées. Cette aporie vient rappeler une nouvelle fois qu’aucune innovation sociale n’intervient de façon automatique, mais exige toujours une intervention active de la part de l’homme. Les hommes sont auteurs de leur propre histoire, bien qu’ils l’écrivent, c’est certain, dans des conditions qu’ils ne choisissent pas et avec des résultats parfois opposés à ceux recherchés.

Quiconque met l’accent sur l’importance historique des actions humaines, et voit l’histoire non comme un « processus » social abstrait mais comme le produit de luttes concrètes pour le pouvoir, se retrouve en contradiction avec la principale tradition des sciences sociales, qui lui oppose un principe contraire : celui d’une société organisée autour de ses propres lois. C’est la prétention même à pouvoir découvrir ces lois qui constitue la mystification principale des sciences sociales, consubstantielles aux dernières phases de la révolution industrielle comme l’économie politique l’était aux premières.
Aux XVIIIe et XIXe siècles, les économistes classiques déchiffrèrent le fonctionnement du capitalisme industriel. Ils le soutinrent par une apologie raffinée qui camouflait, sous le masque des principes universels de la science économique, les relations sociales propres au capitalisme. Celles-ci représentaient le produit final d’une évolution historique spécifique à l’Europe occidentale, mais l’économie politique les considéra à tort comme des lois naturelles, faisant passer l’exploitation pour l’ordre naturel des choses et offrant par-là même une aura d’inéluctabilité à la domination de classe. Dans la pratique capitaliste, comme dans la théorie qui paraissait être son reflet, les rapports entre les hommes adoptaient désormais « la forme fantastique d’un rapport des choses entre elles », comme l’affirma Marx.

À la fin du XIXe et au XXe siècle, le développement de la fonction managériale, de même que la prolifération de la bureaucratie, entraînèrent l’apparition d’une nouvelle branche du savoir, les sciences sociales, qui tentaient d’offrir une explication au réseau de plus en plus dense, opaque, des relations interpersonnelles si caractéristiques des sociétés avancées. L’offensive des sciences sociales contre l’illusion commune de l’autonomie individuelle représentait un progrès intellectuel, mais elle était viciée du fait de l’acharnement de ces mêmes sciences sociales à démontrer que l’homme est entièrement le produit de la société. Cette démarche conduisait à de nouvelles formes de confusion. Pour les sciences sociales, le principe d’« interdépendance » régit l’ensemble de la société moderne. Chaque partie de la société est reliée à toutes les autres et doit être comprise en relation avec elles ; les rapports entre les hommes forment un réseau intégré qui défie les explications « monocausales » et parfois même toute forme d’explication. De même que l’économie politique s’est montrée incapable d’envisager les relations de marché modernes comme le résultat d’un processus historique spécifique (au terme duquel les paysans et les artisans perdirent le contrôle des moyens de production pour devenir des salariés), les sciences sociales ne parviennent pas à voir que l’« interdépendance» ne fait que refléter les modes changeants de la domination de classe : l’extension et la consolidation du contrôle capitaliste à travers l’action du management, de la bureaucratie, et l’essor de l’expertise. Elles présentent ainsi à tort la socialisation de la reproduction – l’accaparement de l’éducation de l’enfant par l’État et les professionnels de la santé et de l’assistanat – comme un processus social abstrait, impersonnel, diversement décrit comme « déclin de la famille élargie », « transfert de fonctions », « différenciation» structurelle et fonctionnelle. La tyrannie exercée par ces concepts sur les recherches historiques et sociologiques consacrées à la famille rend toute cette littérature terne et ennuyeuse. La grande majorité des études sur la famille nous disent tout, sauf ce qu’on a le plus envie de savoir. Pourquoi la vie familiale est-elle devenue si pénible, le mariage si fragile, les relations entre parents et enfants si hostiles et acrimonieuses ?[…]

La majeure partie des écrits consacrés à la famille moderne tient pour acquis l’« isolement » de la famille nucléaire, par rapport non seulement au système de parenté [kinship system], mais également au monde du travail. Ils font l’hypothèse que cet isolement rend la famille imperméable aux influences extérieures. En réalité, le monde moderne s’immisce partout et anéantit l’intimité familiale. L’inviolabilité du foyer est une imposture dans un monde dominé par des consortiums géants et par les procédés de la publicité de masse. La société bourgeoise a toujours offert la promesse de satisfactions d’ordre privé censées compenser un travail réduit à une simple routine, mais elle sape dans le même temps ce compromis en faisant du loisir lui-même une industrie. Les mêmes forces qui ont appauvri le travail et la vie civique envahissent de manière grandissante le domaine privé et son dernier bastion, la famille. La tension entre la famille et l’ordre économique et politique, qui, dans la toute première phase de la société bourgeoise, protégeait les enfants et les adolescents de l’ensemble des effets du marché, s’atténue progressivement. La famille, vidée de l’intensité affective qui caractérisait jadis les relations domestiques, socialise les jeunes générations par le biais de relations accommodantes, adoucies, qui prédominent de la même façon dans le monde extérieur.
Auparavant, la famille transmettait les valeurs dominantes, mais offrait inévitablement à l’enfant l’aperçu d’un monde qui transcendait ces mêmes valeurs, cristallisé dans la riche imagerie de l’amour maternel ; or, le capitalisme, dans les dernières phases de son développement, est venu éliminer ou du moins atténuer cette contradiction. Il a minimisé le conflit entre la société et la famille.

Dans le même temps, il a exacerbé presque toutes les autres formes de conflit. Alors que le monde est de plus en plus menaçant et dangereux et que la famille n’est plus en mesure d’assurer une protection contre les dangers extérieurs, toutes les formes de loyauté s’affaiblissent progressivement. L’éthique du travail, transmise par la famille nucléaire, laisse la place à une éthique de la survie et de la satisfaction immédiate. Dans un monde où la compétition est centrée sur la survie plutôt que sur la réussite personnelle, Narcisse vient prendre la place de l’individu en quête de succès et de statut – le type de personnalité en voie de disparition que la grande majorité des chercheurs en sciences sociales considèrent, à tort, comme encore dominant. La satire du retrait dans la sphère privée, qui joue un rôle si important dans la nouvelle critique sociale, ne parvient pas à comprendre cela.
Les mêmes évolutions historiques qui avaient rendu nécessaire de faire de la vie privée – et notamment de la famille – un refuge contre le monde cruel de la politique et du travail, un sanctuaire émotionnel, ont envahi ce sanctuaire et l’ont soumis à un contrôle extérieur. Le retrait dans la sphère privée ne permet plus de préserver des valeurs partout menacées d’extinction. La préservation de ce qui a de la valeur dans notre culture ne pourra passer que par la transformation de notre vie publique elle-même. Reste à savoir si nous disposons encore de l’énergie et de l’imagination nécessaires pour l’entreprendre.[/access]

Un refuge dans ce monde impitoyable. La famille assiégée, C. Lasch (traduction de F. Joly), François Bourin Éditeur, 2012.

Peer Steinbrück, la fourmi rouge germanique

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On a prêté peu d’attention, de ce côté-ci du Rhin, à la nomination toute récente, par le SPD, de Peer Steinbrück, comme candidat à la chancellerie contre Angela Merkel pour les élections au Bundestag prévues à l’automne 2013. Ce choix est pourtant significatif de l’état d’esprit dominant en Allemagne en ces temps de crise des dettes souveraines au sein de la zone euro. Peer Steinbrück, 65 ans, incarne l’aile droite de la social-démocratie allemande et se réclame de l’héritage de Gehrard Schröder et d’Helmut Schmidt plutôt que de celui de Willy Brandt. Il partage avec les chrétiens-démocrates les plus orthodoxes une vision rigoriste de la gestion de l’économie, et l’aversion pour toute politique de relance fondée sur un assouplissement des règles régissant la BCE. Ce n’est pas à lui que l’ont fera avaler la couleuvre de la mutualisation des dettes au sein de la zone euro.

Pierre Moscovici aurait intérêt à se renseigner à son sujet auprès de Thierry Breton, Jean-Louis Borloo et Christine Lagarde, qui eurent l’occasion de fréquenter le personnage lorsqu’entre 2005 et 2009, il exerça les fonctions de ministre des finances au sein du cabinet de grande coalition CDU-SPD dirigé par Angela Merkel.

Peer Steinbrück veille sur le magot allemand comme une ourse sur ses oursons : défense d’approcher à moins de deux cents mètres ! Inutile, donc, d’attendre une alternance à Berlin pour espérer un rapprochement entre les cigales et les fourmis. Les fourmis rouges sont souvent plus intransigeantes que les fourmis noires.

La résistance au mariage homosexuel s’organise

PACS et mariage gay

Le mardi 3 novembre 1998, dans un hémicycle survolté et alors que la loi autorisant le PACS était sur le point d’être adoptée, Elisabeth Guigou prononçait un discours destiné à rassurer ceux qui voyaient dans cette union civile l’ouverture de la boîte de Pandore. À l’époque, bon nombre de parlementaires redoutaient en effet que cette loi iconoclaste fût la première d’une longue série autorisant, in fine, le mariage homosexuel et l’adoption – donc la filiation.

Lors de son allocution, la Garde des Sceaux du gouvernement Jospin expliquait la dissociation volontairement mise en place entre le PACS et le mariage. Ainsi, le PACS avait-il pour but de faire reconnaître par l’Etat l’engagement de deux personnes, homosexuelles ou hétérosexuelles. Ce faisant, le gouvernement statuait sur le couple, et non pas sur la famille et l’enfant. « Pourquoi l’adoption par un couple homosexuel serait-elle une mauvaise solution ? » tonnait alors Elisabeth Guigou. « Parce que le droit, lorsqu’il crée des filiations artificielles, ne peut ni ignorer, ni abolir la différence entre les sexes. » […] Je veux être parfaitement claire : je reconnais totalement le droit de toute personne à avoir la vie sexuelle de son choix. Mais je dis avec la plus grande fermeté que ce droit ne doit pas être confondu avec un hypothétique droit à l’enfant. […] Je soutiens comme de nombreux psychanalystes et psychiatres qu’un enfant a besoin d’avoir en face de lui, pendant sa croissance, un modèle de l’altérité sexuelle. »

Forte d’une bel argumentaire, Elisabeth Guigou, en guise de conclusion, apostrophait ses adversaires : « Je n’ignore pas le procès d’intention sur un éventuel « après » de cette proposition qui préparerait des évolutions plus fondamentales de notre droit. Ce texte serait « une valise à double fond ». Je m’élève avec la plus grande énergie contre de telles insinuations. Ce vocabulaire de contrebande qui fait croire que ce texte cacherait autre chose […] est inacceptable. »

Quatorze années ont passé depuis ces déclarations. Et il faut comprendre que quatorze ans après, le droit peut désormais créer des filiations artificielles ignorant et niant la différence des sexes, que le droit à l’enfant est devenu créance et que l’enfant n’a point besoin d’avoir en face de lui un modèle d’altérité sexuelle. Les contrebandiers de l’époque avaient-ils raison ? Comme ceux qui, aujourd’hui, s’opposant au mariage et à l’adoption prédisent la déstructuration de l’enfant, la gestation pour autrui dans quelques années, avec le ventre des femmes comme objet de commerce ?

Jugée déjà acquise parce que figurant dans le programme présidentiel de François Hollande, la loi sur le mariage homosexuel n’en risque pas moins de créer la polémique et il est à parier que son adoption ne sera pas si simple. Probablement conscients de l’ampleur politique et anthropologique que soulève le mariage homosexuel, le gouvernement tend peu l’oreille au débat et n’invite à ses concertations que les puissantes associations qui, dès le départ, poussaient le projet. Interrogé sur la précipitation de l’exécutif et sa surdité au débat, le sénateur Jean-Pierre Sueur s’est au contraire félicité que le gouvernement ait permis le débat par voie de presse (sic).

Alors les tenants du débat, les sceptiques quant aux conséquences d’un projet qui remet intrinsèquement en cause un modèle millénaire s’organisent. L’inénarrable Frigide Barjot est aux premières loges pour défendre la famille, appuyée par la socialiste Laurence Tcheng et un jeune homosexuel, Xavier Bongibault. Un collectif pour la famille formé de jeunes professionnels vient aussi de voir le jour, il entend fédérer et coordonner l’ensemble des initiatives, à commencer par une pétition nationale lancée aujourd’hui .

Les élus ne sont pas en reste non plus. Bon nombre de députés commencent à s’agiter et entendent bien ouvrir le débat. Chez les élus locaux, la prise de conscience est encore plus forte. C’est à eux qu’il reviendra demain d’unir des personnes de même sexe. Et chez certains, ça ne passe pas. Le premier à avoir ouvert le feu se nomme Philippe Brillault. L’indétrônable maire du Chesnay (il avait battu Christian Blanc aux municipales de 2008, seul et contre tous) vient de sortir une motion. Celle-ci a été présentée à l’ensemble du Conseil municipal et affiche clairement le refus des élus de voir modifier le code civil mais plus encore d’être pris en otage par un texte qui pose « un vrai cas de conscience » et que « seul un référendum légitimerait ». Cette alerte au Président de la république est, à n’en point douter, la première d’une longue série.

Le 17 juillet 1984, le gouvernement de Pierre Mauroy tombait, le mouvement de l’école libre avait fait descendre un million de personnes dans la rue pour s’opposer au projet de loi Savary. Qu’il s’appelle Bertinotti ou Taubira, le projet de loi autorisant le mariage homosexuel et l’adoption risque lui aussi de passer sous les fourches caudines de la rue. C’est le prix à payer lorsque l’on étouffe le débat.

*Photo : sushiesque

Narcisse et ses parents

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La famile de Lasch à travers les films de Chatiliez

La famile de Lasch à travers les films de Chatiliez

Au milieu des seventies, quelques années après Woodstock, alors que l’amour libre et le Flower Power triomphent, Christopher Lasch publie Un refuge dans ce monde impitoyable. La famille assiégée[1. Texte fondateur resté inédit en français jusqu’à sa parution chez François Bourin Éditeur, 2012. Traduit et préfacé par Frédéric Joly. Titre original : Heaven in a Heartless World : The Family Besieged, 1977.]. À l’époque, il a déjà quitté les rangs de la New Left new-yorkaise pour approfondir sa critique de la société de consommation. Sept ans plus tard, son auteur résumera ainsi la thèse centrale d’Un refuge : « La famille moderne est le produit de l’idéologie égalitaire, du capitalisme de consommation et de l’intervention thérapeutique.[2. Voir Le Moi assiégé (The minimal self), 1984, rééd. Climats 2008 (traduit par Christophe Rosson)]»![access capability= »lire_inedits »]

Que cachent ces formules-choc ? Pour sortir de l’abstraction, je vous propose un petit voyage dans le cinéma d’Étienne Chatiliez, qui illustre la déréliction contemporaine de l’institution familiale. Dans son court-métrage destiné à la prévention contre la drogue, La Famille médicament (2000)[3. Film de la série « Scénarios sur la drogue » financée par le Conseil régional d’Île-de-France (2000).], il met en scène une mère moderne, à la fois démissionnaire et ultra-anxieuse. En moins de cinq minutes, Chatiliez filme une fumeuse compulsive qui soigne tous les maux de ses chers bambins (l’addiction à la télévision, l’indiscipline scolaire…), comme les siens, par un gavage médicamenteux. L’histoire s’achève logiquement chez la pharmacienne, en l’absence du mari parti en voyage. Tout un symbole.

Quand l’autorité déménage

Exit la famille bourgeoise régie par la loi du Père. Pour survivre dans ce monde d’objets à l’obsolescence programmée, le « mode thérapeutique de contrôle » est la seule autorité qui tienne. Dès les années 1950, les théories féministes américaines prônaient la fin du couple et du mariage bourgeois, censés cantonner la femme à son rôle de mère et de ménagère, au profit d’autres institutions (le groupe d’amis, l’École, les assistants sociaux).

Quelque trente ans plus tard, dans La Vie est un long fleuve tranquille (1987), Chatiliez reproduit ce schéma à travers les familles Le Quesnoy et Groseille. Chacune de ces deux smalas forme une contre-société : les premiers, collets-montés à la stricte morale catholique, produisent des enfants inhibés ou dissimulateurs. Les seconds, laxistes assumés, vivent embourbés dans leur fange lumpen-prolétaire, sans que leur progéniture rencontre jamais la moindre aucune autorité domestique. Dix-huit ans après un échange de bébés à la clinique, les Le Quesnoy « réadopteront » leur fils biologique qui a grandi chez les Groseille, tout en conservant la fille Groseille qu’ils ont élevée. En montrant la ressemblance entre des enfants élevés sous le même toit, Chatiliez prétend que la culture et le milieu sont les seuls déterminants du destin de l’individu : en somme, tout est social. Sans céder, bien sûr, à la tentation du biologique, Lasch, en disciple de Freud, souligne l’importance des facteurs psychiques inconscients dans la construction de l’individu. Qu’on le veuille ou non, l’héritage, ça existe !
Tous les discours disqualifiant l’autorité familiale plaident, sciemment ou pas, pour une prise en charge extérieure de l’éducation des enfants. Lasch y voit carrément une « socialisation de la reproduction » qui dépossède les parents de leurs prérogatives au profit des experts thérapeutes, à l’instar du travail en usine qui confie l’organisation de la production à des ingénieurs-concepteurs encadrant l’ouvrier. Bref, le parent devient tout aussi aliéné que le travailleur !

Or, évacuer le rôle médiateur de la famille implique de confronter directement l’enfant à l’influence de la société. Cette immersion dans le monde extérieur fait que la famille n’est plus « un refuge dans ce monde impitoyable » mais le réceptacle des valeurs marchandes véhiculées, volontairement ou pas, par les adolescents, les experts familiaux, la publicité, la télévision et tous les autres substituts de la famille. À trop vouloir faire de la famille un lieu d’amour, au mépris de toute autorité identifiée au patriarcat, les progressistes et féministes des années 1970 l’ont dramatiquement fragilisée. Dans cette situation, l’enfant, quelle que soit son origine sociale, grandit dans un univers psychique instable, où l’évitement du conflit à l’intérieur de la famille entraîne son refoulement.

Père et fil(le)s

En effet, « l’enfant qui méprise ses parents en les considérant comme faibles et indécis […] fait apparaître un tout autre type de parents dans ses fantasmes ». Faute de surmoi − le « Père sévère », disait Lacan − auquel opposer son fantasme de symbiose avec la mère, l’enfant ne peut accomplir son œdipe. Ce désir de fusion persistant dégénère en narcissisme[4. Pour une analyse plus poussée, lire C. Lasch, La Culture du narcissisme (1979).], que Lasch définit comme l’incapacité à séparer son moi du non-moi : le sujet contemporain projette ses désirs et ses frustrations sur le monde extérieur, lequel se confond de plus en plus avec lui-même. Selon Lasch, Narcisse n’est pas amoureux de son image mais reste fixé sur son reflet car il est incapable de discerner son moi de son environnement. Aussi, à mesure que la famille se désagrège, l’enfant a de moins en moins conscience de sa séparation avec la mère.

À l’image de Tanguy (2001), l’adulescent diabolise toutes les figures de l’autorité et cultive la confusion générationnelle et sexuelle. Dans le film, il s’ébat bruyamment avec ses maîtresses à quelques mètres du salon familial, tandis que sa mère, excédée, devient son élève en chinois pour mieux coucher avec ses jeunes condisciples. Jusqu’à sa rédemption finale, comme les étudiants américains des années 1930 cités par Lasch, Tanguy multiplie les aventures sexuelles sans lendemain, au nom du principe de plaisir. Face à un fils incrusté au domicile familial, qui voit un diktat en toute injonction parentale, le père de Tanguy en vient à payer une bande criminelle pour contraindre manu militari son « têtard » à prendre son autonomie. Pour avoir évité le conflit des années durant, les parents de Tanguy basculent dans l’affrontement direct. N’eût été le happy end de rigueur, Chatiliez aurait fait de cette fable la tragédie du fils contemporain : libre de tout faire et de tout choisir en même temps, il n’en est que plus aliéné par ses pulsions régressives.

Un État libéral tentaculaire

Que le narcissisme se développe comme une pathologie massive, que les parents soient congédiés au profit de la société, que l’on ne sache plus si notre moi est partout ou nulle part, cela concerne l’État à plus d’un titre. « La seule alternative au surmoi (est) la puissance de l’État », lit-on dans La famille assiégée. Avec une autorité parentale affaiblie, l’individu ne peut qu’entériner la « privatisation libérale du bien » diagnostiquée par Jean-Claude Michéa, les seules instances de régulation des rapports humains perçues comme légitimes étant la loi et le marché, qui façonnent d’ailleurs l’essentiel de l’éducation des enfants. Alors que « dans des temps plus anciens, les hommes considéraient la loi comme l’expression du consensus moral de la communauté »¸ les nouvelles conceptions de la justice se confondent avec la force et le commandement. À force de séparer le juste du Bien, l’État, devenu une pieuvre managériale, ne sait que multiplier lois et règlements.

L’enfant devenu grand se plie donc à la puissance du Léviathan moderne sans que l’État libéral y trouve à redire. Se joue ici une dialectique perverse de la contrainte et de la transgression, qui prend racine dans la dissolution de l’autorité familiale. Désormais, deux normes autofondées balisent le consensus amoral de la communauté : le sacro-saint « principe de réalité » − devenu le b.a.-ba de tous les discours politiques, extrêmes compris − et son corollaire hédoniste, le principe de plaisir. Élevé à l’école du fait accompli, le citoyen des démocraties libérales apprend à jauger les limites de sa liberté en faisant sien ce paradoxe : « Le non-respect de la loi contribue au renforcement de la loi. » Pas vu, pas pris ! L’État et ses nouveaux clercs (travailleurs sociaux, experts éducateurs…) instaurent un rapport malsain de dépendance avec celui qui enfreint les règles. La DDASS n’est jamais aussi puissante que lorsqu’elle fait planer la menace de placer les enfants Groseille dans un foyer…

L’impossible retour à l’ordre moral

Est-ce à dire que la famille bourgeoise et son éthique de l’accumulation patrimoniale sont la panacée qu’il faudrait retrouver ? Singulièrement, Lasch ne cultive aucune nostalgie de l’ordre moral qui prévalait auparavant dans l’industrie, la politique, l’École et la famille. Il se livre en revanche à une réhabilitation de l’amour romantique, auquel il rattache le mariage bourgeois du XIXe siècle. L’auteur socialiste-conservateur du moi assiégé[5. Le Moi assiégé, ibid.] n’a pas de mots assez durs contre le « parti du surmoi » conservateur. Car les tenants de l’ordre moral commettent l’erreur de « surestim(er) le surmoi » à travers une conception exclusivement punitive de l’autorité. Aujourd’hui, réinstaurer ex nihilo l’autorité délégitimée qui avait cours dans la famille bourgeoise reviendrait à poser un sparadrap sur une plaie purulente. Or, au-delà de son caractère répressif, toute autorité doit être une « protection qui inspire […] confiance, respect et admiration ». Partant, il est aussi vain de chercher à ressusciter le monde d’avant que d’attendre la parousie libertaire. Amis réacs, tenez-le vous pour dit ![/access]

Les sujets qui fâchent, un boulevard pour Robert Ménard !

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Quand Robert Ménard se met en tête de créer un site regroupant autour de lui une jolie bande d’ « empêcheurs de penser en rond », on s’attend à des signatures qui en jettent. Et on est servi : sur Boulevard Voltaire, (c’est le nom de ce mauvais lieu) on retrouve Robert Redeker, Dominique Jamet, Vladimir Fedorovski, Jean Sévillia, sans oublier l’exquis Michel Cardoze et bien d’autres…

Mais Robert ne serait pas Ménard si sur son Boulevard, on ne retrouvait pas aussi et surtout des sujets qui fâchent, comme le prouvent ces quelques titres picorés sur la page d’accueil du site: « Faut-il interdire les manifestations islamistes ? », « Le double jeu de Delarue », « Des J. O. pour les homos », « Rokhaya Diallo ou l’obsession de la race »,
ou encore le croustillant
 « Je suis sortie avec un électeur FN ». Bref, si vous vouliez surfer sur Médiapart ou sur Tropcool.com, vous vous êtes manifestement trompé d’URL.

Quant à nous, nous ne certifions pas, tel le vrai Voltaire, que nous irions tous nous faire tuer pour que les auteurs de ce site tranchant puissent exprimer leurs idées, certains membres de la rédaction ayant, semble-t-il, d’autres projets, un rien plus planplan, pour les mois et les années à venir. Mais d’accord ou pas avec Robert Ménard et ses amis, nous sommes rudement contents qu’ils puissent dire tout ce qu’ils ont à dire.

Bonne route à Boulevard Voltaire !

Handball : Karabatic joue et perd

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Le joueur de handballeur Nikola Karabatic à Montpellier

Le joueur de handballeur Nikola Karabatic à Montpellier

L’affaire des paris sportifs des handballeurs de Montpellier a pris une dimension supplémentaire ce dimanche. Alors qu’ils sortaient à peine du vestiaire après le match contre le Paris SG, quelques joueurs languedociens ont été invités par la police à se rendre sur le lieu de leur garde à vue. Ils sont soupçonnés d’avoir parié – ou invité des proches à le faire pour eux – sur un match joué à Cesson (35) en fin du championnat dernier. Evidemment, il ne s’agissait pas de parier sur la victoire des leurs, déjà assurés du titre de champion, mais plutôt sur une contre-performance. Si c’était avéré, il s’agirait de l’un des plus gros scandales du sport français, dépassant même la funeste affaire OM-VA.
A l’heure où nous écrivons ces lignes, certains joueurs auraient avoué avoir effectivement parié tout en niant avoir laissé filer le match dans le but de gagner des sous. Cette stratégie de défense ressemble fort à un foutage de gueule mais soyons néanmoins prudent. En effet, Maître Dupont-Moretti, qui défend Nikola Karabatic, lequel joueur était blessé le jour du match incriminé, est plutôt connu pour construire des stratégies gagnantes dans les tribunaux.

Cette affaire et sa couverture médiatique m’inspirent trois réflexions.
D’abord, le développement des paris sportifs et sa libéralisation, encouragés par la réglementation européenne, constituent une plaie pour le sport professionnel. Le fait, notamment, de pouvoir parier sur tout et n’importe quoi (le score à la mi-temps d’un match, le nom d’un buteur, la minute du premier but…) est une incitation à la tricherie. Le ministre des sports, Valérie Fourneyron, l’a fort justement remarqué. Nous l’incitons à dire le mot de Cambronne à Bruxelles et à revenir sur les mauvaises décisions prises sous le quinquennat précédent. Il faut impérativement limiter les paris sportifs aux résultats sur un panier de matches (la journée complète de championnat) et non sur des matches seuls, car il est beaucoup plus difficile de corrompre des joueurs de dix équipes que d’une seule. C’était le cas lorsque la Française des Jeux détenait le monopole des paris et qu’il fallait au moins dix bons résultats (victoire/nul/défaite) sur treize pour espérer gagner ses premiers euros.

Ensuite, la sanctification des gentils handballeurs par rapport aux très méchants – et trop payés – footballeurs a vécu. Les mauvais comportements ne sont donc pas en corrélation avec la médiatisation du sport ou de la grille des salaires. Cette histoire de paris n’est d’ailleurs pas la première dans laquelle se sont illustrés nos héros médaillés à Londres. Karabatic et ses copains, à la fois joueurs de Montpellier et de l’équipe nationale, avaient mis à sac le plateau de la chaîne L’Équipe.TV en août dernier. On imagine sans peine que si Nasri, Ménez et compagnie avaient fait de même, ils n’auraient pas fait l’objet de la même indulgence. Comme quoi le fait de ramener médailles et trophées à Paris excuse bien des comportements…

Enfin, on a été estomaqué par la vitesse de la chute de l’idole Karabatic dans le monde médiatique. En deux jours, ce joueur est passé de statut d’idole nationale à celui de « français d’origine serbe ». C’est en effet la qualité dont on l’affuble sur les chaînes d’info ou radios. Certes, on avait entendu la même chose avec Nasri, dont certains avaient rappelé l’origine. Mais, à juste titre, beaucoup avaient pointé une scandaleuse ethnicisation, rappelant que le patronyme du compère Ménez ne sonnait pas particulièrement exotique. Ce constat est doublement intéressant. Le « Serbe » continue d’avoir très mauvaise presse depuis l’éclatement de la Yougoslavie. Il incarne le méchant éternel, alors que le Croate, le Kosovar ou le Bosniaque sont forcément de gentilles victimes. La serbophobie, c’est autorisé. Ne demandez pas pourquoi, c’est comme ça.

Il est possible que j’en exige beaucoup. Demander à la fois qu’on s’assoie sur la législation communautaire, qu’on traite de manière égale footeux et handballeux et qu’on revoie la Serbie autrement qu’à travers les yeux de BHL, c’est beaucoup. Trop, sans doute…

*Photo : Petit Brun.

Valérie Pécresse : « Jésus-Sarko revient ! »

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Valérie Pécresse : « C’est le gouvernement auquel j’appartiens qui est mort et enterré, et j’en porte le deuil tous les jours. Et j’aimerais que les Français en portent le deuil aussi et qu’ils nous regrettent. Monsieur Mazerolle, il y a un livre qui est le plus vendu au monde, qui s’appelle la Bible, et dans la Bible, il y a la possibilité de la Résurrection. »

Rappelons à Valérie Pécresse qu’il a fallu trois jours au Christ pour ressusciter. Cinq ans, c’est un peu long, surtout à notre époque où tout va beaucoup plus vite qu’il y a deux mille ans. Mais sait-on jamais ? Nicolas Sarko-Christ arbore depuis peu une barbe de trois jours. Et si c’était cela qui avait poussé Valérie Pécresse à chanter avec Patrick Bouchitey : « Jésus revient ! » ?

On ne se lassera jamais

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Le PCF et le front de gauche contre le traité budgétaire européen

Le PCF et le front de gauche contre le traité budgétaire européen

Ce qu’ils ne comprennent pas, en face, c’est que nous, les communistes, les rouges, les partageux, on ne se lassera jamais.
On ne se lassera jamais, un 30 septembre, par une de ces premières journées d’automne, qui ressemblent encore à l’été comme si une saison en regrettait une autre et voulait se faire pardonner, de se retrouver à 10h du matin, devant un bus affrété par le Front de Gauche, à Lille, devant la station de la Porte d’Arras.

On ne se lassera jamais des rires et des interpellations joyeuses entre camarades avant d’embarquer.
On ne se lassera jamais des conversations animées dans le bus, des retrouvailles, des espérances et des craintes : « Tu crois qu’on sera combien ? », « Il paraît qu’ils ont un bus de 40 au départ de Seclin », « J’ai des copains de Bordeaux qui m’ont téléphoné, c’est très mobilisé chez eux aussi. »
On ne se lassera jamais de se savoir, comme d’habitude, en première ligne, seuls contre tous ou au moins contre les médias et les politiques qui ont tout fait pour ne pas parler de cette manifestation contre le TSCG.
On ne se lassera jamais d’un arrêt après le dernier péage avant Paris, pour attendre les autres bus, des sandwichs mangés contre les glissières de sécurité, d’une bouteille de Chinon partagée sous le soleil. Et du nouveau départ en convoi, escorté par des motards qui doivent nous en vouloir de bosser un dimanche, sauf s’ils ont été électeurs de Mélenchon, et pourquoi pas finalement.
On ne se lassera jamais de l’arrivée à Nation, des drapeaux, des ballons très haut dans le ciel bleu.
On ne se lassera jamais de l’inquiétude, « On n’est pas beaucoup, non ? » « Mais si, le défilé est parti pile à l’heure pour éviter la bousculade »
On ne se lassera jamais des slogans répétés en chœur, du larsen des porte-voix, des rencontres de hasard au milieu de la foule, un ami écrivain que l’on ne s’attendait pas à trouver là, un jeune lecteur qui vient vous serrer la main.
On ne se lassera jamais des déguisements de certains, les ouvrières de Doux en Calimero, et de l’humour de tous au cœur du commun combat.
On ne se lassera jamais, au long du défilé, des arrêts de bus transformés en stands provisoires pour des journaux alternatifs, des associations de droits de l’homme ou encore Les Amis de la Commune où l’on est allé acheter un pin’s.
On ne se lassera jamais des tracts et des journaux distribués par les organisations les plus diverses et parfois les plus microscopiques qu’on ne citera pas pour ne vexer personne, sauf le POI, le parti ouvrier indépendant, dont la militante qui distribuait son quatre pages était décidément bien jolie.
On ne se lassera jamais de passer la Seine, sur le Pont d’Austerlitz, et de la vue magnifique au cœur de l’après-midi. D’un côté, l’immeuble de Bercy, la citadelle des Finances, celle qu’il faudra bien prendre un jour pour la mettre au service d’une autre politique et de l’autre sur Notre Dame, la citadelle de Dieu, qui s’Il existe ne peut que nous soutenir puisque son fils dans l’Evangile, a bien chassé les marchands du Temple et expliqué qu’il serait plus compliqué pour un riche d’entrer au Royaume des Cieux que pour un chameau de passer par le chas d’une aiguille.

On ne se lassera jamais de se rappeler, à ce moment-là, entre les deux rives, au-dessus du fleuve éblouissant d’un poème d’Aragon, dans Le Crève-coeur :
Ma patrie est comme une barque
Qu’abandonnèrent ses haleurs
Et je ressemble à ce monarque
Plus malheureux que le malheur
Qui restait roi de ses douleurs.

On ne se lassera jamais ces trois filles, au balcon du dernier étage d’un immeuble Haussmann, qui saluent le cortège gaiement en faisant jouer une Internationale de toute la force des baffles de leur chaîne.
On ne se lassera jamais de penser qu’il suffirait de peu de chose pour que la ville, si douce, ses avenues profondes, ses arbres qui jouent avec l’ombre et un soleil qui paraît de plus en plus chaud, bref pour que le monde entier soit parfaitement beau : qu’il soit juste.
On ne se lassera jamais de voir le drapeau tricolore de la Révolution Française mêlé au drapeau rouge de l’espérance communiste.

On ne se lassera jamais, jamais, jamais.
Et on peut le répéter, si vous voulez, 80 000 fois ce coup-ci.
Et beaucoup plus encore pour les prochaines manifs.

*Photo : François Landre

Alain Minc, ou l’antifascisme en mocassin

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Alain Minc face à Natacha Polony

Alain Minc face à Natacha Polony

Piloter la mondialisation est le dernier avatar de cette antique entreprise qui mena les hommes de savoir dans le cabinet des princes. Cette prétention à gouverner rationnellement les hommes serait comique dans sa formulation si elle n’était tragique dans ses conséquences. Nous lui devons le triomphe de la science économique, et, par conséquent, l’essentiel de notre sujétion présente. L’arnaque à l’expertise économique possède une longue histoire, depuis l’Académie des sciences morales et politiques jusqu’à l’ENA. Elle a pour caractéristique la production d’une masse effarante de gens sérieux dont l’aplomb ne laisse pas d’étonner.

Prenons le débat qui opposa Natacha Polony et Alain Minc sur le plateau de Laurent Ruquier, « On n’est pas couché » (France 2, 22 septembre 2012). Une journaliste sortie d’un roman de Nabokov, tout à la fois ludique et lettrée, demande au conseiller des princes pourquoi le peuple est absent de son dernier livre sur les Nations. Surpris par cette attaque qui ne peut venir que d’une « animatrice » (Monsieur Minc ne sait pas que cette animatrice est agrégée de Lettres modernes, laquelle, par élégance, ne le détrompera pas), notre expert s’engage aussitôt dans un long tableau chiffré de l’économie mondiale. La sentence tombe : le tort de la pauvrette consiste à s’en tenir à une vision franco-française du problème. Essayons de décomposer ce sophisme.

A) Vous souhaitez parler des problèmes français ? Commencez par étudier la courbe du chômage en Chine.

B) Vous n’avez pas le temps d’étudier la courbe du chômage en Chine ? C’est donc que vous êtes enfermé dans votre « petite France ».

C) Par suite, taisez-vous.

Dans le domaine aujourd’hui si répandu de l’expertise économique, la règle est claire : un problème sera d’autant plus réel qu’il nous dépasse entièrement. Voilà pourquoi toutes les instances qu’il nous faudrait réguler forment des entités plus hautes que la pauvre France : Union européenne, FMI, Banque centrale européenne, etc. Ces instances ont beau se donner des buts aussi sublimes que la paix ou la prospérité, elles trouvent dans la disqualification du quidam leur véritable raison d’être.

Après avoir péniblement cherché à discréditer son interlocutrice sur le terrain des chiffres, Monsieur Minc s’en est pris à son souverainisme. (Entendre : à son pétainisme inconscient). Voyez comme tout s’enchaîne à merveille : non seulement Natacha Polony est économiquement inculte, mais elle est éthiquement suspecte. Que notre ami fédéraliste ait l’impression de lutter, en mocassin, contre le retour du fascisme en Europe (car rien n’est trop grand pour une âme aussi noble), prouve, s’il en était besoin, l’actualité de Cervantès : les belles idées demeurent, après le sentiment amoureux, la meilleure façon de se raconter des histoires sur soi-même.

Europe : attention à l’exorciste polonais

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A une époque, quand on nous laissait encore la possibilité de voter par référendum pour notre destin européen, un des arguments des nonistes avait été le danger du fameux plombier polonais qui allait tuer les artisans français à cause de la directive Bolkenstein sur la libéralisation des services. Aujourd’hui, à la veille de la ratification parlementaire du TSCG alias traité budgétaire, alias traité austéritaire, le danger vient toujours de Pologne.

Cependant, il ne s’agit plus du plombier mais de l’exorciste. Oui, oui, l’exorciste façon Père Merrin dans le film de William Friedkin. La Pologne a en effet multiplié par 30 en quinze ans le nombre de ses exorcistes qui sont plus de 120 aujourd’hui. Et dans n’importe quel kiosque de Varsovie, on peut trouver leur mensuel, Egzorcystan qui tire quand même à plus de quinze mille exemplaires. Une explication à ce phénomène ? Elle est donnée par le père Alexander Posacki, professeur de théologie et expert reconnu en matière de démonologie. Lui-même exorciste, il fait le lien entre l’augmentation des cas de possession démoniaque et les changements politiques et économiques intervenus en Pologne depuis la chute du communisme : « C’est dû indirectement au changement de système : le capitalisme crée plus d’occasion pour certains de faire des profits dans le domaine de l’occultisme. »

Devant une telle mauvaise foi, ce qui est un comble de la part d’un homme d’église, il faut opposer notre bon vieux cartésianisme français. Il est hors de question, en effet, de laisser un prêtre catholique polonais, probablement antisémite, faire croire qu’il y aurait quelque chose de démoniaque dans le capitalisme et son désir de sacrifier des régions industrielles entières pour gagner quelques centaines de millions d’euros de plus. Alors que l’on sait très bien, au contraire, comme on peut le vérifier tous les jours, que ce système est le meilleur qui soit dans le meilleur des mondes possibles et obéit à des thèses aussi rationnelles que la main invisible, les harmonies spontanées et la théorie du ruissellement.

Christopher Lasch : la famille assiégée

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Christopher Lasch, La famille assiégée. Un refuge dans ce monde impitoyable

Christopher Lasch, La famille assiégée. Un refuge dans ce monde impitoyable

Alors que le monde des affaires, la politique et les relations internationales gagnent toujours plus en sauvagerie et en violence, les hommes cherchent un refuge dans la vie privée, dans les relations personnelles et, par-dessus tout, dans la famille, dernier havre où l’amour et la décence trouvent encore une place. La vie familiale, cependant, semble chaque jour un peu moins capable d’offrir de telles consolations. D’où le sentiment persistant d’angoisse qui, de manière sous-jacente, parcourt le vaste corpus, sans cesse croissant, des commentaires consacrés à la situation de la famille.
Une grande partie de cette littérature tente de montrer que la famille répond à des besoins importants et qu’elle a, par conséquent, une longue vie devant elle, en dépit des changements qui affectent sa forme et sa structure. Pourtant, le taux de divorce continue de grimper, le conflit générationnel s’aggrave, et l’opinion éclairée condamne la famille comme un anachronisme répressif. Ces évolutions traduisent-elles simplement la « tension » née de l’« adaptation » de la famille à des conditions sociales en cours de mutation, ou présagent-elles d’un affaiblissement du tissu social et d’une désorganisation dramatique de l’ensemble de nos institutions ? La famille offre-t-elle encore un refuge dans le monde impitoyable qui est le nôtre ? À moins que les tempêtes dont nous voulons nous protéger menacent d’engloutir dans le même temps le refuge familial ?[access capability= »lire_inedits »]
[…] La première chose à comprendre au sujet de la présente crise de la famille est qu’elle ne s’est pas matérialisée du jour au lendemain. Les néo-féministes, les porte-parole de la contre-culture, les sociologues de la gauche radicale, les adeptes de la « nouvelle histoire sociale » et les journalistes qui popularisent les idées de ces commentateurs appréhendent tous la situation désespérée de la famille comme s’il s’agissait d’une découverte toute récente à leur attribuer en propre. Dans leurs écrits, ils tiennent pour acquis que la « révolution sexuelle », le mouvement féministe et le déclin de l’autorité parentale sont le produit des quinze dernières années. Leurs souvenirs ne remontent même pas aux années 1950, période qui, dans le folklore actuel, représente l’âge d’or de la famille « traditionnelle ».

En réalité, voilà cent ans que la famille se désintègre petit à petit. La crise du divorce, le féminisme et la révolte des jeunes générations trouvent leur origine dans le XIXe siècle, et ont toujours été des sujets de controverse depuis lors. Ces débats au sein de la population ont à leur tour donné naissance à une tradition de recherche sociologique qui détermine, aujourd’hui encore, la grande majorité des questions nourrissant la littérature actuelle sur la famille. Le présent ouvrage expose cette tradition et lui oppose une lecture critique. Il montre comment elle est venue à la fois refléter et influer les politiques sociales, et analyse l’impact accablant de ces politiques sur la famille – sous l’influence, notamment, des professions dites d’assistanat. Mon sujet se situe à l’intersection de la théorie, de l’idéologie et de la pratique sociale. En voulant étudier leurs relations réciproques, souligner l’importance des idées tout en les replaçant dans leur contexte historique, et rejeter l’idée selon laquelle l’Histoire se dévoile ou « évolue » automatiquement, j’espère convaincre le lecteur que la famille contemporaine est le produit de l’action humaine et non pas de « forces » sociales abstraites. L’histoire de la société moderne est, d’un certain point de vue, celle de l’affirmation d’un contrôle social sur des activités jadis dévolues aux individus ou à leurs familles. Dans la phase initiale de la révolution industrielle, les capitalistes arrachèrent la production du foyer pour la collectiviser à l’intérieur de l’usine, sous leur surveillance. Ils se mirent ensuite à s’approprier les savoir-faire et le savoir technique des travailleurs grâce à l’« organisation scientifique du travail », et à les rassembler sous le contrôle d’une direction managériale. Ils étendirent enfin leur contrôle sur la vie privée des travailleurs ; médecins, psychiatres, enseignants, psychopédagogues, agents au service de tribunaux pour mineurs et autres spécialistes commencèrent à surveiller l’éducation des enfants, qui jusqu’alors relevait de la famille. La socialisation de la production, suivie de la socialisation de la reproduction, a généré deux effets contradictoires. D’un côté, ces évolutions ont jeté les bases matérielles d’un nouveau type de société où la forme et le contenu de la production sont déterminés par les besoins collectifs plutôt que par le profit privé. De l’autre, ces mêmes évolutions ont placé les populations dans une dépendance accrue vis-à-vis des managers et des experts – les grands consortiums et l’État –, érodant par-là même la capacité d’autonomie et d’innovation sociale. Au moment où le capitalisme perdait non seulement toute raison d’être mais créait lui-même les conditions de son propre dépassement, toute volonté et toute capacité visant à son remplacement se sont trouvées atrophiées. Cette aporie vient rappeler une nouvelle fois qu’aucune innovation sociale n’intervient de façon automatique, mais exige toujours une intervention active de la part de l’homme. Les hommes sont auteurs de leur propre histoire, bien qu’ils l’écrivent, c’est certain, dans des conditions qu’ils ne choisissent pas et avec des résultats parfois opposés à ceux recherchés.

Quiconque met l’accent sur l’importance historique des actions humaines, et voit l’histoire non comme un « processus » social abstrait mais comme le produit de luttes concrètes pour le pouvoir, se retrouve en contradiction avec la principale tradition des sciences sociales, qui lui oppose un principe contraire : celui d’une société organisée autour de ses propres lois. C’est la prétention même à pouvoir découvrir ces lois qui constitue la mystification principale des sciences sociales, consubstantielles aux dernières phases de la révolution industrielle comme l’économie politique l’était aux premières.
Aux XVIIIe et XIXe siècles, les économistes classiques déchiffrèrent le fonctionnement du capitalisme industriel. Ils le soutinrent par une apologie raffinée qui camouflait, sous le masque des principes universels de la science économique, les relations sociales propres au capitalisme. Celles-ci représentaient le produit final d’une évolution historique spécifique à l’Europe occidentale, mais l’économie politique les considéra à tort comme des lois naturelles, faisant passer l’exploitation pour l’ordre naturel des choses et offrant par-là même une aura d’inéluctabilité à la domination de classe. Dans la pratique capitaliste, comme dans la théorie qui paraissait être son reflet, les rapports entre les hommes adoptaient désormais « la forme fantastique d’un rapport des choses entre elles », comme l’affirma Marx.

À la fin du XIXe et au XXe siècle, le développement de la fonction managériale, de même que la prolifération de la bureaucratie, entraînèrent l’apparition d’une nouvelle branche du savoir, les sciences sociales, qui tentaient d’offrir une explication au réseau de plus en plus dense, opaque, des relations interpersonnelles si caractéristiques des sociétés avancées. L’offensive des sciences sociales contre l’illusion commune de l’autonomie individuelle représentait un progrès intellectuel, mais elle était viciée du fait de l’acharnement de ces mêmes sciences sociales à démontrer que l’homme est entièrement le produit de la société. Cette démarche conduisait à de nouvelles formes de confusion. Pour les sciences sociales, le principe d’« interdépendance » régit l’ensemble de la société moderne. Chaque partie de la société est reliée à toutes les autres et doit être comprise en relation avec elles ; les rapports entre les hommes forment un réseau intégré qui défie les explications « monocausales » et parfois même toute forme d’explication. De même que l’économie politique s’est montrée incapable d’envisager les relations de marché modernes comme le résultat d’un processus historique spécifique (au terme duquel les paysans et les artisans perdirent le contrôle des moyens de production pour devenir des salariés), les sciences sociales ne parviennent pas à voir que l’« interdépendance» ne fait que refléter les modes changeants de la domination de classe : l’extension et la consolidation du contrôle capitaliste à travers l’action du management, de la bureaucratie, et l’essor de l’expertise. Elles présentent ainsi à tort la socialisation de la reproduction – l’accaparement de l’éducation de l’enfant par l’État et les professionnels de la santé et de l’assistanat – comme un processus social abstrait, impersonnel, diversement décrit comme « déclin de la famille élargie », « transfert de fonctions », « différenciation» structurelle et fonctionnelle. La tyrannie exercée par ces concepts sur les recherches historiques et sociologiques consacrées à la famille rend toute cette littérature terne et ennuyeuse. La grande majorité des études sur la famille nous disent tout, sauf ce qu’on a le plus envie de savoir. Pourquoi la vie familiale est-elle devenue si pénible, le mariage si fragile, les relations entre parents et enfants si hostiles et acrimonieuses ?[…]

La majeure partie des écrits consacrés à la famille moderne tient pour acquis l’« isolement » de la famille nucléaire, par rapport non seulement au système de parenté [kinship system], mais également au monde du travail. Ils font l’hypothèse que cet isolement rend la famille imperméable aux influences extérieures. En réalité, le monde moderne s’immisce partout et anéantit l’intimité familiale. L’inviolabilité du foyer est une imposture dans un monde dominé par des consortiums géants et par les procédés de la publicité de masse. La société bourgeoise a toujours offert la promesse de satisfactions d’ordre privé censées compenser un travail réduit à une simple routine, mais elle sape dans le même temps ce compromis en faisant du loisir lui-même une industrie. Les mêmes forces qui ont appauvri le travail et la vie civique envahissent de manière grandissante le domaine privé et son dernier bastion, la famille. La tension entre la famille et l’ordre économique et politique, qui, dans la toute première phase de la société bourgeoise, protégeait les enfants et les adolescents de l’ensemble des effets du marché, s’atténue progressivement. La famille, vidée de l’intensité affective qui caractérisait jadis les relations domestiques, socialise les jeunes générations par le biais de relations accommodantes, adoucies, qui prédominent de la même façon dans le monde extérieur.
Auparavant, la famille transmettait les valeurs dominantes, mais offrait inévitablement à l’enfant l’aperçu d’un monde qui transcendait ces mêmes valeurs, cristallisé dans la riche imagerie de l’amour maternel ; or, le capitalisme, dans les dernières phases de son développement, est venu éliminer ou du moins atténuer cette contradiction. Il a minimisé le conflit entre la société et la famille.

Dans le même temps, il a exacerbé presque toutes les autres formes de conflit. Alors que le monde est de plus en plus menaçant et dangereux et que la famille n’est plus en mesure d’assurer une protection contre les dangers extérieurs, toutes les formes de loyauté s’affaiblissent progressivement. L’éthique du travail, transmise par la famille nucléaire, laisse la place à une éthique de la survie et de la satisfaction immédiate. Dans un monde où la compétition est centrée sur la survie plutôt que sur la réussite personnelle, Narcisse vient prendre la place de l’individu en quête de succès et de statut – le type de personnalité en voie de disparition que la grande majorité des chercheurs en sciences sociales considèrent, à tort, comme encore dominant. La satire du retrait dans la sphère privée, qui joue un rôle si important dans la nouvelle critique sociale, ne parvient pas à comprendre cela.
Les mêmes évolutions historiques qui avaient rendu nécessaire de faire de la vie privée – et notamment de la famille – un refuge contre le monde cruel de la politique et du travail, un sanctuaire émotionnel, ont envahi ce sanctuaire et l’ont soumis à un contrôle extérieur. Le retrait dans la sphère privée ne permet plus de préserver des valeurs partout menacées d’extinction. La préservation de ce qui a de la valeur dans notre culture ne pourra passer que par la transformation de notre vie publique elle-même. Reste à savoir si nous disposons encore de l’énergie et de l’imagination nécessaires pour l’entreprendre.[/access]

Un refuge dans ce monde impitoyable. La famille assiégée, C. Lasch (traduction de F. Joly), François Bourin Éditeur, 2012.

Peer Steinbrück, la fourmi rouge germanique

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On a prêté peu d’attention, de ce côté-ci du Rhin, à la nomination toute récente, par le SPD, de Peer Steinbrück, comme candidat à la chancellerie contre Angela Merkel pour les élections au Bundestag prévues à l’automne 2013. Ce choix est pourtant significatif de l’état d’esprit dominant en Allemagne en ces temps de crise des dettes souveraines au sein de la zone euro. Peer Steinbrück, 65 ans, incarne l’aile droite de la social-démocratie allemande et se réclame de l’héritage de Gehrard Schröder et d’Helmut Schmidt plutôt que de celui de Willy Brandt. Il partage avec les chrétiens-démocrates les plus orthodoxes une vision rigoriste de la gestion de l’économie, et l’aversion pour toute politique de relance fondée sur un assouplissement des règles régissant la BCE. Ce n’est pas à lui que l’ont fera avaler la couleuvre de la mutualisation des dettes au sein de la zone euro.

Pierre Moscovici aurait intérêt à se renseigner à son sujet auprès de Thierry Breton, Jean-Louis Borloo et Christine Lagarde, qui eurent l’occasion de fréquenter le personnage lorsqu’entre 2005 et 2009, il exerça les fonctions de ministre des finances au sein du cabinet de grande coalition CDU-SPD dirigé par Angela Merkel.

Peer Steinbrück veille sur le magot allemand comme une ourse sur ses oursons : défense d’approcher à moins de deux cents mètres ! Inutile, donc, d’attendre une alternance à Berlin pour espérer un rapprochement entre les cigales et les fourmis. Les fourmis rouges sont souvent plus intransigeantes que les fourmis noires.

La résistance au mariage homosexuel s’organise

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PACS et mariage gay

PACS et mariage gay

Le mardi 3 novembre 1998, dans un hémicycle survolté et alors que la loi autorisant le PACS était sur le point d’être adoptée, Elisabeth Guigou prononçait un discours destiné à rassurer ceux qui voyaient dans cette union civile l’ouverture de la boîte de Pandore. À l’époque, bon nombre de parlementaires redoutaient en effet que cette loi iconoclaste fût la première d’une longue série autorisant, in fine, le mariage homosexuel et l’adoption – donc la filiation.

Lors de son allocution, la Garde des Sceaux du gouvernement Jospin expliquait la dissociation volontairement mise en place entre le PACS et le mariage. Ainsi, le PACS avait-il pour but de faire reconnaître par l’Etat l’engagement de deux personnes, homosexuelles ou hétérosexuelles. Ce faisant, le gouvernement statuait sur le couple, et non pas sur la famille et l’enfant. « Pourquoi l’adoption par un couple homosexuel serait-elle une mauvaise solution ? » tonnait alors Elisabeth Guigou. « Parce que le droit, lorsqu’il crée des filiations artificielles, ne peut ni ignorer, ni abolir la différence entre les sexes. » […] Je veux être parfaitement claire : je reconnais totalement le droit de toute personne à avoir la vie sexuelle de son choix. Mais je dis avec la plus grande fermeté que ce droit ne doit pas être confondu avec un hypothétique droit à l’enfant. […] Je soutiens comme de nombreux psychanalystes et psychiatres qu’un enfant a besoin d’avoir en face de lui, pendant sa croissance, un modèle de l’altérité sexuelle. »

Forte d’une bel argumentaire, Elisabeth Guigou, en guise de conclusion, apostrophait ses adversaires : « Je n’ignore pas le procès d’intention sur un éventuel « après » de cette proposition qui préparerait des évolutions plus fondamentales de notre droit. Ce texte serait « une valise à double fond ». Je m’élève avec la plus grande énergie contre de telles insinuations. Ce vocabulaire de contrebande qui fait croire que ce texte cacherait autre chose […] est inacceptable. »

Quatorze années ont passé depuis ces déclarations. Et il faut comprendre que quatorze ans après, le droit peut désormais créer des filiations artificielles ignorant et niant la différence des sexes, que le droit à l’enfant est devenu créance et que l’enfant n’a point besoin d’avoir en face de lui un modèle d’altérité sexuelle. Les contrebandiers de l’époque avaient-ils raison ? Comme ceux qui, aujourd’hui, s’opposant au mariage et à l’adoption prédisent la déstructuration de l’enfant, la gestation pour autrui dans quelques années, avec le ventre des femmes comme objet de commerce ?

Jugée déjà acquise parce que figurant dans le programme présidentiel de François Hollande, la loi sur le mariage homosexuel n’en risque pas moins de créer la polémique et il est à parier que son adoption ne sera pas si simple. Probablement conscients de l’ampleur politique et anthropologique que soulève le mariage homosexuel, le gouvernement tend peu l’oreille au débat et n’invite à ses concertations que les puissantes associations qui, dès le départ, poussaient le projet. Interrogé sur la précipitation de l’exécutif et sa surdité au débat, le sénateur Jean-Pierre Sueur s’est au contraire félicité que le gouvernement ait permis le débat par voie de presse (sic).

Alors les tenants du débat, les sceptiques quant aux conséquences d’un projet qui remet intrinsèquement en cause un modèle millénaire s’organisent. L’inénarrable Frigide Barjot est aux premières loges pour défendre la famille, appuyée par la socialiste Laurence Tcheng et un jeune homosexuel, Xavier Bongibault. Un collectif pour la famille formé de jeunes professionnels vient aussi de voir le jour, il entend fédérer et coordonner l’ensemble des initiatives, à commencer par une pétition nationale lancée aujourd’hui .

Les élus ne sont pas en reste non plus. Bon nombre de députés commencent à s’agiter et entendent bien ouvrir le débat. Chez les élus locaux, la prise de conscience est encore plus forte. C’est à eux qu’il reviendra demain d’unir des personnes de même sexe. Et chez certains, ça ne passe pas. Le premier à avoir ouvert le feu se nomme Philippe Brillault. L’indétrônable maire du Chesnay (il avait battu Christian Blanc aux municipales de 2008, seul et contre tous) vient de sortir une motion. Celle-ci a été présentée à l’ensemble du Conseil municipal et affiche clairement le refus des élus de voir modifier le code civil mais plus encore d’être pris en otage par un texte qui pose « un vrai cas de conscience » et que « seul un référendum légitimerait ». Cette alerte au Président de la république est, à n’en point douter, la première d’une longue série.

Le 17 juillet 1984, le gouvernement de Pierre Mauroy tombait, le mouvement de l’école libre avait fait descendre un million de personnes dans la rue pour s’opposer au projet de loi Savary. Qu’il s’appelle Bertinotti ou Taubira, le projet de loi autorisant le mariage homosexuel et l’adoption risque lui aussi de passer sous les fourches caudines de la rue. C’est le prix à payer lorsque l’on étouffe le débat.

*Photo : sushiesque