Accueil Site Page 2772

François Simon marivaude

0

François Simon, Dans ma bouche

Un des plaisirs de l’automne naissant, avec les chaudes nuits érotiques et les dernières terrasses : les livres buissonniers, loin de la course aux prix. Ca peut être la très belle « remise au point » de Patrick Besson, Contre les calomniateurs de la Serbie (Fayard), les lettres électroniques envoyées par Alain Bonnand à notre ami Roland Jaccard, Le testament syrien (Ecriture), ou le roman de François Simon : Dans ma bouche.
On doit beaucoup d’enchantements à François Simon, grand reporter et chroniqueur gastronomique, masqué comme Zorro. Sans lui, par exemple, nous serions passé à côté de la meilleure table de Paris, « donc de France » comme le dit Michel Duchaussoy dans Que La bête meure : Le Jeu de quilles, rue Boulard, dans le quatorzième arrondissement, où Benoît Reix cuisine comme personne le carpaccio de veau sous la mère au parmesan et le boeuf du voisin Hugo Desnoyer – avec lequel Simon a signé Un boucher tendre et saignant (Assouline) – et où Guillaume, en salle, sert des vins blancs exquis – comme le Milouise de Jean-Philippe Padié – qui permettent aux demoiselles de passer des soirées adorablement grisées.

Le Jeu de quilles aurait pu être une des tables, au coeur de Dans ma bouche, où François Simon promène son élégance libertine. Elle n’y est pas : ce sera pour un prochain texte, au gré de l’inspiration de l’écrivain. Dans ce livre qui n’est ni une Angoterie ni un pavé Wikipedia, Simon n’en fait qu’à sa fête. Le charme est là, qui se joue des codes du genre. L’éditeur veut un roman ? Simon l’agrémente à son art, suivant le fil de ses jours et de ses nuits. On devine qu’il a paressé, en dandy, sur son ouvrage. Ecrire, oui, mais la vie allume ailleurs quelques incendies remarquables. Il y a ce déjeuner chez Thoumieux, un voyage au Japon ou à Hambourg, des rendez-vous avec Jeanne Moreau et Catherine Deneuve, une causerie de Jean d’Ormesson, les dîners de « bad boys » au Café Cartouche ou chez Yves Camdeborde, entre Avant-Comptoir et Comptoir du Relais. Il y a aussi le charme si discret de la province, célébré d’une langue précise : « J’ai toujours eu un faible pour Dijon, superbe Facel-Vega remisée sous une bâche. Je m’y retrouve une nouvelle fois seul, à l’hôtel de la Cloche. Je m’arrange pour arriver tôt dans la journée, déambuler, flâner. J’y cherche des fantômes. Les cueille à chaque coin de rue, car les piétons de ce jour ne souhaitent pas outre mesure incarner le moment. »

Il y a enfin ces héroïnes pour lesquelles on file à travers la ville, on réserve des chambres d’hôtel, on réinvente avec diablerie la séduction : « Dans une côte rôtie renversante de chez Gaillard, je glisse une petite dose de MDMA d’une remarquable qualité. » Elles ont parfois l’anonymat des escortes ou s’appellent Manuela, Flore, Grazia, Fang, Pascale, Kasumi. Elles sont à se damner, à croquer et à boire, là où leur désir bat, rendent heureux puis triste, la mutine Soo plus que toute autre. C’est ainsi que, avec Dans ma bouche, François Simon nous offre, au rythme des baisers volés et des baisers perdus, un beau roman d’amour, de sexe et de mélancolie des choses de la vie.

François Simon, Dans ma bouche, Flammarion.

*Photo : AndrewHavis

Poubelle la vie !

34

La Suède recycle trop de déchets !

À moins d’avoir passé les 15 dernières années sur Mars, vous êtes certainement averti qu’il convient d’arrêter de fumer, de mangerbougerpointtruc, de se déplacer à vélo, de bouffer 5 portions de fruits et légumes par jour, de lire les conneries de la mère Angot, de réaffirmer haut et clair la liberté d’expression, de condamner l’offense faite aux musulmans à tout propos, de feuilleter Le Nouvel Obs ET… de trier vos poubelles !!!!! Très important, ça, le tri des poubelles. Les poubelles non triées, c’est une vraie calamité, des tortues marines à la couche d’ozone ajourée, ça emmerde tout le monde. À commencer par vous qui ne savez plus où les mettre, mais c’est secondaire, il s’agit de sauver la planète, vous n’allez quand même pas refuser ?

Bon, donc, on trie. Dans la joie. Las, le mieux est l’ennemi du bien, toutes les feignasses vous le diront et elles auront raison. Car s’il est de grands trieurs assidus, pointant leur regard bleuté vers les landes enneigées et tendant leurs sacs poubelles, bleutés eux aussi, vers les aurores boréales, ce sont bien nos Vikings de proximité, les Suédois. Il fut un temps où ils firent trembler l’Europe du haut de leurs drakkars, pillant, saquant et violant, mais tous les indicateurs tendent à prouver qu’ils se sont nettement assagis. Il paraît même que c’est pour épargner leur sensibilité d’ondine diaphane qu’on ne peut plus cloper dans les troquets ni bouloter des fromages au lait cru ! Voyez le chemin parcouru !!! Donc, les Suédois trient leurs poubelles avec une constance que n’eût pas reniée Saint-Benoît lorsqu’il édictait sa fameuse règle à une bande de clampins moyennement motivée.

Mais comme je l’affirmais plus haut avec cette ferveur zélote qui fait parfois ma honte, mais pas trop longtemps, les feignasses s’accordent à estimer, avec des mines convaincues qui cachent vaille que vaille leur impérieux désir de rejoindre l’apéro, que point trop n’en faut ! Les feignasses et moi n’avions pas Thor, à force d’en faire des tonnes, nos amis les Suédois se trouvent maintenant face à une pénurie peu commune : une pénurie de déchets.
Voici comment les descendants de Fifi Brindacier en sont arrivés là : 1 % des ordures ménagères suédoises finissent dans des décharges, contre 38 % pour la moyenne des pays européens, selon les derniers chiffres d’Eurostat. Dans le détail, 36 % de ces déchets sont recyclés, 14 % sont compostés et, accrochez-vous !, 49 % sont incinérés, ce qui les place bien au-dessus de la moyenne européenne qui marine dans les 22 %.

Au moyen d’incinérateurs de plus en plus performants parce que l’on n’arrête pas le progrès, cette combustion des ordures génère aujourd’hui suffisamment d’énergie pour assurer 20 % du chauffage urbain du pays (810 000 foyers) et un approvisionnement en électricité pour 250 000 foyers, selon le Swedish Waste Management. Et nous n’avons aucune raison de mettre en doute les chiffres du Swedish Waste Management, qui, de prime abord, semble regrouper des gens sérieux.
Tout cela est très chouette et nous fait croire en l’homme, sauf que les capacités d’incinération du pays s’avèrent bien supérieures aux quantités de déchets produits (2 millions de tonnes chaque année). Donc, pour faire tourner ses usines, et à défaut de pouvoir faire cramer l’intégral du stock des tables basses KLUBBO de chez Ikëa[1. Ce qui serait pourtant un service à rendre à l’humanité.], Stockholm a commencé à importer des ordures depuis l’Europe : 800 000 tonnes par an !
Dorénavant, et parce qu’il n’y a aucune raison que la solidarité européenne joue uniquement en faveur des cigales grecques, vous annexerez à vous poubelles « papiers », « verre », « plastique », « compost », etc… une nouvelle encoignure intitulée « SU-EDE ! SO-LI-DA-RI-TE » et vous enverrez vos immondices incinérables à Malmö.

Ce sera certes un peu casse-bonbons, cette manutention, mais c’est peut-être à ce prix que vous aurez droit, cet été, au bord de la piscine, à un nouveau Millenium ressuscité d’entre les morts. Et vous penserez, entre le Pastis et les cigales : « Qui sait ? C’est peut-être chauffé par mes résidus pommes de terre sarladaises que l’auteur inspiré écrivit ce chapitre… »

*Photo : Bart and Co.

Aragon réactionnaire ?

Louis Aragon, Jean Sévillia, Sébastien Lapaque

On nous annonce pour cette fin d’année une « actualité » (comme on dit en français moderne) de Louis Aragon, avec la publication dans la Pléiade du tome V et dernier de ses oeuvres romanesques (sous la direction érudite de Daniel Bougnoux) à côté des deux volumes de l’oeuvre poétique. Un des plus multiples et omniprésents écrivains du siècle dernier dispose donc désormais de son monument achevé.
C’est en y songeant que je me suis avisé d’une coïncidence tout à fait involontaire (de ma part en tout cas) : le titre que nous avons choisi pour la présente chronique est celui d’un ensemble de poèmes publiés (clandestinement) durant l’Occupation par cet écrivain qui a tant compté pour moi, ces poèmes dont il était si fier (Dites-moi par hasard qui sut plus haut chanter / À l’heure noire du silence, s’exclamait-il quelques années plus tard).
M’est alors revenue à l’esprit une question à moi posée il y a plusieurs années par un ami à propos de cette production illustre (Les Yeux d’Elsa, Le Musée Grévin…) : « Mais au fond, à part à la gloire personnelle de l’auteur, à quoi cela a-t-il servi ? »[access capability= »lire_inedits »] Question troublante à laquelle j’ai mis longtemps à (me) proposer une réponse. Cette réponse est que cela servait (fût-ce a posteriori, car peu de lecteurs y accédèrent sur le moment) à manifester, au milieu du désastre, un pays, une substance, une histoire, un langage. Aragon reprenait tout, réinvestissait tout, le Moyen Âge et les troubadours, l’héritage révolutionnaire et les symboles chrétiens, les formes poétiques anciennes, les noms de pays, pour les (re)faire exister, pour manifester à l’esprit et aux imaginations un fait, un univers qui portait le nom de France. Il est évidemment insolite d’associer le nom d’Aragon à un tel terme, mais, dans un essai qui vient de paraître[1. Vieux réac ! Faut-il s’adapter à tout ? Flammarion, coll. « Antidote », 120 pages.], Harold Bernat nous indique à son avis « ce qu’il faut entendre par réaction : préservation oppositionnelle d’une réalité menacée de disparition ». C’est exactement de cela qu’il s’agit. L’ouvrage d’Harold Bernat ne concerne nullement l’Occupation, mais les conditions actuelles, sans commune mesure, naturellement, de notre société. Il me semble cependant que le défi est le même, qu’il ne nous incombe pas moins de nous demander ce qui est menacé de disparition (« réalité d’une valeur, d’une tradition, d’une idée, d’une coutume », précise-t-il), et d’aviser aux moyens de le faire reparaître, en une sorte d’aléthéia, comme disent les philosophes. Et cela a rapport avec les récits, les formes, les mots, le sens qu’on leur donne.

Je laisse mon lecteur méditer sur ce point et trouver lui-même des exemples. Mais je renverrai notamment à l’excellent dossier récemment consacré par Jean Sévillia au thème « Qui veut casser l’histoire de France[2. Le Figaro Magazine du 24 août.]? ». Sans grand rapport avec ce qui précède, j’aimerais citer deux phrases qui m’ont ravi dans les romans de la période. D’abord cette surprenante (et ô combien parlante) ellipse temporelle de Benoît Duteurtre, évoquant le début des années 1980, la victoire de la gauche, les mutations de Paris : « Tout ce que nous en savons désormais restait à venir[3. À nous deux, Paris ! Fayard, 333 pages.]. » Puis ces mots (plus lyriques peut-être, plus optimistes) que Sébastien Lapaque place dans la bouche d’un jeune révolutionnaire : « Nous voulons dire aux hommes que tous les pays dissimulent au fond d’eux-mêmes un autre pays possible.[4. La Convergence des alizés, Actes Sud, 338 pages.] » C’est la grâce que je nous souhaite.

Une bonne nouvelle enfin : je viens de découvrir sur Facebook l’existence (apparemment récente) d’un « Comité contre la médiocrité linguistique », qui pose avec humour une question très sérieuse. Je n’en sais pas beaucoup plus pour le moment, mais j’y reviendrai dès que possible.[/access]

*Photo : Bernardo Le Challoux.

« Et l’acier fut trompé » : deuxième épisode de notre Série grise à Florange

4

Résumé de l’épisode précédent: Par un matin gris dans une ancienne cité industrielle de l’est, Muller, un vieux flic buriné est appelé par son adjoint: le cadavre d’un homme nu gît dans la cave d’une maison jadis coquette, occupée par une femme entre deux âges, il semble avoir été tué d’une balle dans la tête.

…Muller déplia un mouchoir de batiste violine hérité d’un grand père légionnaire qui l’avait brodé d’un « mektoub » et d’un cœur transpercé d’un sabre. Il entreprit de se moucher consciencieusement et bruyamment, puis, ayant examiné d’un air satisfait le produit de sa vidange nasale, il replia soigneusement le linge et le remit dans sa poche. Il fit alors le tour du macchabée avant de s’accroupir dans un craquement d’os. Il passa un long moment à regarder le corps sous toutes les coutures, façon de parler puisqu’il était nu à l’exception des pieds vêtus de chaussettes élimées au talon. Muller ruminait et murmurait des phrases inintelligibles tout en palpant et retournant le défunt avec rudesse; son adjoint fit une grimace.
– Le légiste va râler patron.
– Ce con n’est même pas capable d’autopsier un pot-au-feuV!
– Le con il vous emmerde ! tonitrua une voix de baryton martin au fort accent méridional : le médecin légiste venait justement d’atterrir dans la cave, déplaçant avec difficulté ses cent-trente kilos. Vous me foutez encore le bordel Muller, bonne mère ! Le pot-au-feu c’est pour les boches de l’est, à nous autres c’est la bouillabaisse qu’on autopsie…
– Salut Pasqua. Muller se releva péniblement pour lui serrer la main.
– Salut Derrick. Alors qu’est-ce qu’il te dit ce mort?
– Il me dit qu’il était déjà mort avant qu’on lui farcisse le crâne de plomb.

Manifestation monstre des sidérurgistes en colère d’Arcelor Mittal, cette semaine à Metz : 50 travailleurs et 60 CRS. Deux trois fiers à bras ont bien essayé de « forcer » le passage, juste pour dire que, hein le patronat n’arrête pas la rage ouvrière, une ou deux petites grenades lacrymogènes ont vite calmé leurs vaines ardeurs. Bref ça ne mobilise pas les foules, l’annonce, attendue, de la fermeture des hauts-fourneaux lundi n’a pas provoqué de débordements, hélas. L’anarchie ça n’est pas pour tout de suite, et puis il y a longtemps que du coté de la CGT on a oublié ces temps glorieux ! Le gouvernement a soixante jours pour trouver un repreneur, comme le dit un syndicaliste FO (chacun son tour, unité syndicale oblige) monsieur Broccolis : c’est un marché de dupes, délai trop court et que faire d’une filière liquide s’il n’y a pas la garantie en aval d’écouler l’acier en question ? Imaginez une usine de pâtes et personne derrière pour faire la pastasciutta ! (Avec parmesan) …Thibault le dandy de la CGT parle de contrôle public pour ne pas dire « nationalisation », les souvenirs de 81 à 95 ne sont pas glorieux. Le comique troupier Poutou quant à lui, parle carrément de réquisition. Il semble qu’une grande partie des bénéfices du groupe soient passés directement dans la poche du patron, le siège étant à Luxembourg, rien d’anormal, c’est le pays idéal pour le blanchiment et la défiscalisation. L’Etat français, au bord de la ruine va-t-il acheter les Patural pour un euro symbolique et les donner aux travailleurs afin qu’ils créent une SCOP et, que, grâce à leurs primes de licenciement ils remettent les hauts fourneaux en marche? Avec ULCOS en prime ? On peut rêver mais qui a encore envie de se décarcasser pour de l’acier ?

– Pute borgne ! S’écria le médecin, et qui c’est-ce fils de morue? On dirait un métèque…
– Un indien, d’Inde, un certain Lakshmi Mittal…
– Son nom me dit quelque chose…
– C’était le patron de l’usine quand il y avait encore une usine, le roi de l’acier toutes catégories en 2012.
– Je vois, on l’appelait le fossoyeur vers l’étang de Berre. Bon, qu’est-ce qu’il fout là, à poil et mort de surcroît ?
– Il est venu expier ses fautes! Rigola Pippo
– Tu ne crois pas si bien dire fils, tu as vu la phrase en hébreu écrite eu marqueur rouge sur son postérieur ?
– Je n’entrave pas le juif patron, ça dit quoi ?
– « Pardon pour le démantèlement »
– C’est surement un coup du Mossad… conclut l’adipeux carabin en se désinfectant les amygdales au whisky, qu’il tétait au goulot d’une petite flasque en argent.

Le mariage unisexuel est-il républicain ?

Le mariage gay est-il républicain ?

Des onze pays qui ont institué le mariage homosexuel, sept sont des monarchies et quatre des républiques.
Les monarchies : les Pays-Bas, la Belgique, le Danemark, la Norvège, la Suède, l’Espagne, le Canada.
Les républiques : l’Islande, le Portugal, l’Afrique du Sud et l’Argentine.
À quoi s’ajoutent huit états des Etats-Unis[1. Il y en avait dix mais la Californie et le Maine y ont renoncé à la suite d’un référendum.] et deux du Mexique (qui est aussi une fédération).
Pour être plus exact, il faudrait ajouter à la liste le Royaume-Uni qui a institué une union civile donnant tous les droits du mariage et en retirer le Portugal où le mariage ne donne pas le droit à l’adoption. Cela ferait huit monarchies et trois républiques !

Il est en tous les cas clair que les monarchies, minoritaires dans le monde, sont surreprésentées parmi les pays ayant fait le choix de ce développement institutionnel. Jusqu’à l’élection de François Hollande, les grandes républiques continentales – France, Allemagne, Italie, Russie –, résistaient ferme. À ce jour, l’Islande est en Europe – si tant est que ce petit pays de 470 000 habitants en fasse partie – la seule république ayant pleinement satisfait à la revendication des militants « gays ».

Pour comprendre ce paradoxe, on peut alléguer la « modernité » des monarchies nordiques, un mythe bien mis à mal par le succès des romans de Stieg Larsson (série Millenium) qui montrent la profonde dégradation de la société suédoise, jadis tenue pour modèle.
On peut aussi se référer à l’image qu’avait l’homosexualité aux beaux jours de la IIIe République. À en croire Proust, elle semblait alors l’apanage d’une vieille noblesse catholique, passablement décadente. Dans la Recherche du Temps perdu, presque tous les aristocrates s’avèrent en être. Seuls les juifs (Bloch, Swann) aiment les femmes. L’homosexualité allait souvent de pair avec le snobisme, si bien analysé par le romancier : la volonté d’être à tout prix différent, de « se distinguer ». La « distinction » : le contraire de l’égalité républicaine.

À la même époque, le monde paysan ignorait dans sa grande majorité qu’il pût même y avoir des homosexuels. La classe ouvrière, malgré sa déréliction, était fière de sa virilité. Le bon ouvrier était heureux d’avoir une compagne à lui et fier de subvenir, quand il le pouvait, aux besoins de ses enfants. Sa vie difficile ne le décourageait pas de vouloir perpétuer la race : contre le côté de Guermantes : Germinal !
L’art des années 1930 – et pas seulement dans les pays communistes – a bien illustré le mythe de la virilité ouvrière. Stakhanov, héritier de l’Hercule Farnèse. René Girard a montré comment la proximité avec le feu, la forge, le haut fourneau, faisait entrer l’ouvrier dans une forme de sacré, tout en lui interdisant le raffinement.

Aujourd’hui, les valeurs se sont largement inversées : même s’il trouve quelques partisans à droite, le militantisme homosexuel est intrinsèquement lié à la gauche. La remise en cause de l’héritage judéo-chrétien, dans laquelle s’inscrit la revendication du mariage « gay », fait partie de l’héritage « bobo » de mai 1968 ; il a pénétré la gauche au fur et à mesure que celle-ci s’éloignait de la classe ouvrière (ou de ce qu’il en reste).
On observe une évolution analogue pour la défense du bas-breton. Apanage de la droite monarchiste au début du XXe siècle, revendication bien portée à gauche aujourd’hui. Cette mutation du sentiment identitaire explique en partie le basculement à gauche de terres jadis conservatrices comme l’Ouest ou le Pays basque. Au point que le nouveau premier ministre soit nantais. Les sentiments républicains de cette deuxième gauche, en passe de devenir la première, à laquelle se rattachent les nouvelles terres socialistes, furent longtemps tenus en suspicion.

On peut ajouter que la république est la res publica, la chose publique. Le mariage républicain avait pu reprendre l’héritage du mariage chrétien (ou du moins se superposer à lui) parce que l’union de l’homme et de la femme apparaissait utile à la république. Avant la révolution, la philosophie des Lumières reprochait aux moines de se soustraire à ce devoir. L’article 4 de la Déclaration des droits et devoirs de l’homme et du citoyen du 5 fructidor an III dit que « Nul n’est bon citoyen, s’il n’est bon père, bon frère, bon ami…bon époux ».

La revendication du mariage « gay », dont l’appellation même semble récuser le sérieux républicain, s’inscrit plutôt dans la montée de l’individualisme. Malgré la revendication concomitante d’un droit d’adoption, il ne semble pas que ceux qui le demandent (et qui sont loin de représenter tous les homosexuels, comme en témoigne le succès de l’association Plus gay sans mariage) soient d’abord soucieux de mieux assumer les devoirs de la République.
Avec la bienveillance pour les prescriptions de l’islam, même les plus attentatoires à la laïcité (dont Elisabeth Badinter déplorait qu’on laisse à l’extrême-droite le soin de la défendre), l’adhésion sans nuances à l’Europe ou au mondialisme, chers à la fondation Terra nova, une partie de la gauche s’éloigne des valeurs traditionnelles de la République. Le mariage unisexuel s’inscrit dans la même tendance.

*Image: ssoosay.

Anniversaire : le FN souffle aujourd’hui ses 40 flammes

48

Le Front National Jean-Marie Le Pen a 40 ans

Quitte à contredire à nouveau l’excellente Anne Hidalgo, ce sont bien ses 40 ans que fêtera aujourd’hui le Front National, fondé en 1972 par une poignée d’extrême droitistes en quête de relative respectabilité.

Pour ce faire, les juristes trublions d’Assas et autres blousons noirs à cheveux longs issus d’Occident puis d’Ordre Nouveau eurent l’idée lumineuse d’avancer masqués derrière un inoffensif prête-nom à cravate club qu’ils prétendaient manipuler à loisir, un politicien totalement démonétisé de la Quatrième nommé Jean-Marie Le Pen.

La suite est connue : un an à peine après le premier congrès, JMLP était le seul proprio du Front, en fait et plus seulement en titre. Quant à ses apprentis marionnettistes, soit ils passèrent sous les fourches caudines du nouveau boss, soit ils allèrent voir si l’herbage était plus gras chez Giscard ou Chirac, après l’échec total de leur Parti des Forces Nouvelles à concurrencer le Front dont le rusé Le Pen les avait dépossédés.

Depuis ces temps baptismaux, bien de l’eau a coulé sous les ponts, et bien des Français se sont ralliés au Front. Ce qui amène Le Nouvel Observateur à se poser, à l’occasion de cet unhappy birthday, une question des plus pertinentes : quel bilan tirer de trente ans[1. Trente ans et non pas quarante, parce que durant sa première décennie d’existence, le FN dépassa rarement la barre psychologique du 1% des voix.] de mobilisation anti-FN ? Pour répondre à cette interrogation délicate s’il en est, notre consœur Estelle Gross a choisi de s’adresser à Nonna Mayer, du Centre d’études européennes de Sciences Po-CNRS. Pour résumer, on dira que Nonna Mayer est une universitaire engagée, contemptrice de longue date du FN et de ses électeurs. C’est aussi, incontestablement, une chercheuse respectable et respectée.

Certes, on pourra partager ou non quelques unes des analyses développées par la politiste dans cette interview, par exemple lorsqu’elle explique que « le discours de Nicolas Sarkozy à Grenoble a servi Marine Le Pen ». Mais on ne pourra qu’être en phase avec le bilan globalement dubitatif qu’elle dresse des mille et une mobilisations anti Le Pen qui ont émaillé notre paysage politique depuis le scrutin municipal fondateur de Dreux en 1983, première apparition du FN dans la cour des grands – qu’il ne quittera plus depuis, en voix sinon en sièges.

Ainsi à la question sans détour d’Estelle Gross : « La stigmatisation a-t-elle été profitable au Front national ? », la réponse de Nonna Mayer se révèle de nature à désespérer le plus blindé des antifas : « Toutes ces actions ciblées contre un parti perçu « pas comme les autres », le FN, ne marchent pas nécessairement et peuvent avoir des effets pervers. Le problème ce n’est pas seulement le Front national, c’est pourquoi il se développe. Donc la véritable stratégie payante consiste à s’attaquer aux causes, à proposer une solution politique, et ça, c’est beaucoup plus difficile. La lutte contre le Front national, présenté comme l’ennemi public numéro un ne suffit pas. Surtout si elle est uniquement emballée dans les bons sentiments et dans l’indignation morale.» Bien vu, non ?

La conclusion si claire et si nette de l’interview, mérite elle aussi d’être méditée et pour ma part, je la ferais volontiers graver dans le marbre : « Le problème n’est pas de se polariser sur ce parti, il est un indicateur des choses qui ne vont pas. C’est à la gauche de faire une politique de gauche et à la droite de faire une politique de droite sans se laisser entraîner dans ce piège.»

Bref, une lecture qu’on recommandera tant à ceux qui ne croient plus à l’efficacité de l’indignation antifasciste qu’à ceux qui y croient encore tout en se demandant pourquoi ça ne marche pas. Parmi ces derniers, on retrouvera beaucoup de confrères journalistes, et notamment ceux de l’hebdo de Laurent Joffrin, à qui je conseillerai donc vivement de consulter leur propre journal. Espérons cependant, qu’après lecture, le vigilant Renaud Dély n’ira pas ajouter Nonna Mayer à ses fiches d’infamie sur « Les néo-fachos et leurs amis ».

*Photo : Ernesto Morales.

Le Grand Paris victime de l’austérité ?

Le Grand Paris gelé par François Hollande et Chauzac au dam de Cécile Duflot

Et une promesse présidentielle de plus qui part en fumée. Dans le budget 2013-2015, le milliard d’euros prévu pour le Grand Paris et son métro automatique autour de la capitale a disparu. Sa mise en service devait débuter en 2018. Un coup dur pour les élus franciliens. L’UMP réclame même que les taxes prévues pour financer le projet (311 millions par an) soit rendues aux entreprises franciliennes.

Mais à gauche, on proteste aussi. Pour Patrick Braouezec, président (Front de Gauche) de Paris Métropole, structure qui réunit 202 collectivités de la région, « si on remet en cause le Grand Paris Express, par effet domino, ça remet en cause le développement économique et la construction de logements. Quant au groupe Front de gauche-PCF au Conseil régional, il dénonce des projets « reportés aux calendes grecques voir abandonnés ».

Pourtant durant la campagne, le candidat Hollande avait assuré que, malgré la rigueur, le projet se ferait. « Je serai bien entendu très attentif à ce que le projet du Grand Paris se poursuive car les accords trouvés méritent d’être menés à bien » écrivait-il en avril dernier dans une lettre aux élus. Cela dit, il admettait qu’un problème financier se posait : « Reste à trouver les financements nécessaires pour aboutir puisque le gouvernement qui a proposé la création du réseau de transports du Grand Paris n’a pas su trouver les financements pour atteindre l’objectif final ».

En juin dernier, Cécile Duflot, ministre de l’Egalité des territoires, déclarait encore : « Le gouvernement souhaite poursuivre le projet du Grand Paris Express. En devenant ministre, je suis modestement devenue dépositaire de ce succès ». Pour la ministre, « rien n’est remis en cause » et des décisions pourraient être prises « début 2013 ».

Or, dès cet été, les élus franciliens s’étaient inquiétés des projets du gouvernement. Lorsque Duflot a été nommée ministre, l’UMP a rappelé ses critiques envers le projet du Grand Paris lors de la campagne des Régionales. Et la colère risque d’aller jusqu’au PS voire au sein même gouvernement. Celui qui doit bouillonner en secret, c’est François Lamy. Le ministre délégué à la Ville, sous la tutelle … de Duflot, était jusqu’à sa nomination président de la communauté d’agglomération du plateau de Saclay. Une collectivité qui devait compter parmi les principales bénéficiaires du Grand Paris, certains la voyant déjà comme une future « Silicon Valley à la française ». D’ailleurs, Jérôme Guedj, suppléant de Lamy à l’Assemblée et président du Conseil général de l’Essonne, avait déjà mis en garde contre un projet « renvoyé aux calendes grecques ».

La métaphore hellénique n’est pas qu’un effet de langage. Derrière ces coupes budgétaires se cache bien évidemment un plan d’austérité qui dit à peine son nom. Athènes avait déjà montré la voie.
Le dossier est donc loin d’être une affaire de Parisiens. Hollande s’était vanté d’avoir ajouté un « volet croissance » au Traité d’austérité atteignant 120 milliards. Pourtant, une de ses premières mesures est de remettre en cause une mesure de développement économique, approuvée par la gauche et la droite. On ne taille plus seulement dans les dépenses de fonctionnement mais aussi dans les investissements.
Hollande et Jérôme Cahuzac, son ministre du budget, auront alors du mal à faire croire que l’austérité de gauche se différencie de l’austérité de droite. « Nous ne sommes pas là pour être des argentiers mais pour faire des choix », avait néanmoins assuré le chef de l’Etat..
L’austérité est donc plus qu’une « réforme de l’Etat », une « optimisation » des dépenses, comme le disent les technocrates. On est dans la purge financière pure et simple pour contenter les agences de notation au détriment de l’emploi et de la croissance.

Et cette fois, la vague de protestation dépasse la sphère des opposants au Traité d’austérité. C’est le cas de Guedj et du Front de Gauche mais pas de l’UMP et l’ensemble des élus franciliens. Et lors des prochaines élections locales, la droite ne se gênera pas pour dire que les problèmes de transports sont de la responsabilité de Hollande qui n’a pas voulu sortir son carnet de chèques. Quand bien même ils ne sont ni fonctionnaires ni touchés par les hausses d’impôts, tous les franciliens ou presque pourront ressentir les effets de l’austérité. Un très mauvais pari pour Hollande.

*Photo : Adrien.Pâris.

Bohringer : népotisme ou racisme ordinaire ?

20

La petite planète du cinéma français ne bruisse plus que de ça : le scénario Putain de lune d’une certaine Lou Bohringer a été sélectionné par Canal + pour être adapté en téléfilm avec dans les rôles titres Romane et Richard Bohringer. À l’issue d’un concours opportunément appelé « Le jeu des 7 familles » qui assume pleinement la consanguinité des acteurs français – puisqu’il doit proposer des histoires originales à Antoine et Emma De Caunes, Alexandre et Simon Astier, Ana et Hippolyte Girardot et aux soeurs Hesme (Clotilde, Annelise et Elodie)- , Richard et Romane Bohringer ont donc jeté leur dévolu sur le film de leur fille et soeur Lou, préalablement choisi par la chaîne cryptée.

Depuis, l’affaire fait jaser, bien que les Bohringer se défendent de tout favoritisme : né-po-tisme, entend-on comme au bon vieux temps où Jean Sarkozy fut nommé à l’Epad… Pour un peu, on croirait que les tribus d’acteurs imitent les magnats de l’industrie que sont les Arnault, Lagardère et autres Bolloré aux yachts honnis. On voudrait jeter l’opprobre sur toute une profession que l’on ne si prendrait pas autrement. Et si tout cela était un complot ourdi par on ne sait quelle officine populiste ? Non, n’empruntons pas cette pente-là. Il faut raison garder.

Sans juger a priori de la qualité du film de Lou, ni du niveau de solidarité familiale, ayons bien à l’esprit un fait occulté : Richard Bohringer est citoyen sénégalais depuis sa naturalisation il y a quelques années. Bon sang mais c’est bien sûr : encore un africain vivant en France traîné dans la boue ! Lorsqu’on ne les accuse pas de polygamie ou de cuisine malodorante, voilà l’esprit de smala qu’on incrimine. J’attends avec impatience le communiqué indigné du CRAN dénonçant la stigmatisation du sénégalais Bohringer. C’est curieux, on nous signale que Patrick Lozès ne s’est toujours pas exprimé sur ce cas flagrant de discrimination. Tiens, mais pourquoi ?

Mariage homo : Courage, Fillon !

François Fillon contre François Lebel sur le mariage gay

Mardi matin, François Fillon était l’invité de France Inter. Fillon est un homme politique intelligent et bien coiffé (oui, ça se voit même à la radio) mais peu connu pour ses prises de positions courageuses. C’est pourquoi je fus un brin surpris par la réponse de notre ancien Premier ministre à une question du journaliste qui l’invitait manifestement à se joindre au lynchage médiatique naissant du jour, en condamnant un texte de François Lebel, maire du 8e arrondissement de Paris. Celui-ci, dans la feuille de choux municipale, s’opposait au mariage entre personnes du même sexe parce qu’à terme, cela remettait en cause, selon lui, un certain nombre d’interdits tels que la polygamie, le mariage consanguin, l’inceste et la pédophilie. François Fillon refusait de se joindre à la joyeuse chasse à l’homophobe qui s’annonçait, en invitant « le gouvernement à réfléchir à deux fois avant d’ouvrir ce débat ». Parler de « réfléchir à deux fois» au moment où un des sectateurs de la pensée correcte vous enjoint de rejoindre la meute des lyncheurs, cela dénote un certain courage. Hélas, quelques heures plus tard, le candidat de la droite gentille se fendait d’un gazouillis visant à condamner explicitement les propos de François Lebel. Exit courage, bonjour lynchage !

Fillon rejoignait ainsi un vaste chœur de gauche comme de droite qui, dans un feu d’artifice de déclarations de chaisières outrées, se bouchait le nez et pinçait les lèvres à qui mieux mieux devant tant de beauferie franchouillarde. David Assouline stigmatisait ainsi « la droite parisienne tellement conservatrice qu’elle en est vulgaire » (le conservatisme comme marqueur de la vulgarité, est-ce à dire que plus on est progressiste, mieux on est élevé ? En cette période progressiste d’ensauvagement de l’école, ça ne se voit guère, il faudrait penser à inculquer plus profondément encore le progressisme à nos chères têtes blondes ), la candidate Anne Hidalgo quant à elle se ruait sur l’occasion pour s’en prendre à « la droite parisienne archaïque » dans son ensemble (après tout, il n’y pas que Lebel qui a le droit de faire des amalgames), sans parler de ceux qui réclamaient carrément la tête du maire, ni s’attarder sur Christophe Girard qui sur le site du Nouvel Obs a sans doute imaginé la pire des punitions pour notre phobe du jour, en administrant sans ordonnance une amphigourique leçon de butlerisme (de Judith Butler, papesse en chef des théories du genre) au pauvre Lebel : « Le sujet n’est pas un effet nécessaire, produit par la norme, il n’est jamais non plus complètement libre d’ignorer la norme qui inaugure sa réflexivité ; on se bat invariablement contre les conditions de sa propre vie que l’on n’a pas été en mesure de choisir ». Et l’ex-futur ministre de la Culture de Sarkozy de tirer de ce charabia, à mon avis à contresens, mais ça peut se discuter, que « donc (sic), [lui, Christophe Girard, n’a] pas choisi d’être homosexuel ». À moins qu’il ne veuille dire par là qu’il se bat contre sa propre condition d’homosexuel, ce qui ne saute pas aux yeux, ou à moins encore qu’il ne soit qu’un cuistre qui cherche à en mettre plein la vue à Lebel et aux journalistes avec des citations qu’il ne comprend pas lui-même. Et ce n’est certes pas dans son camp que Lebel trouvera des soutiens. On entend même le médecin Bernard Debré qui s’était déjà illustré par sa violence désinhibée contre DSK, proposer de « faire expertiser » l’infortuné Lebel. Cela devient franchement inquiétant, et ce n’est pas sans rappeler, n’est-ce pas, les z’heures les plus sombres, quand les homosexuels étaient considérés comme des gens souffrant de perturbations mentales.

Ce qui est à la fois étrange et infiniment prévisible, c’est que personne ne semble avoir vraiment lu l’éditorial de François Lebel. Celui-ci ne dit aucunement que l’homosexualité et la pédophilie c’est la même chose, mais s’interroge sur les raisons pour lesquelles, si l’interdit du mariage entre deux personnes du même sexe était levé, il faudrait interdire encore longtemps d’autres unions qui naguère encore paraissaient parfaitement tabous. Au fond, il pose la question ô combien actuelle et urgente des limites. En insistant sur l’antiquité et l’universalité de la nature hétérosexuelle du mariage, il souligne la nouveauté absolue que constituerait cette mesure. Que la moindre critique un peu virulente d’une mesure aussi inédite ait pour conséquence la mise au ban immédiate et la psychiatrisation de son auteur, voilà qui est alarmant.

Le gouvernement, avec la lutte contre l’exclusion par le mariage pour tous, se donne le beau rôle. On est à la fois moderne et juste. On répare des torts supposés et on espère prendre rendez-vous avec l’Histoire. Il est certes plus facile de se montrer innovant pour hâter le mouvement général d’indifférenciation et d’effondrement des structures symboliques de la société française, que de nous sortir de la dépression économique et de la déprime culturelle dans laquelle nous sombrons. Innover dans le sens du vent est moins risqué que de s’opposer aux tendances lourdes de l’époque. Je ne suis certes pas spécialiste de ces questions. Et le lien même indirect qui est fait ici par Lebel entre mariage homosexuel et pédophilie me semble problématique. Je comprends même qu’il puisse sembler blessant. En outre, dans l’infantocratie qui est la nôtre, la pédophilie est considérée comme LE crime capital, au même titre que le parricide au temps du patriarcat. Il paraît donc très peu probable que l’interdit de la pédophilie saute d’une façon ou d’une autre dans un avenir prévisible. Cependant je note quand même que ce n’est pas Lebel qui a « inventé » le lien entre homosexualité et pédophilie. Il parait en effet que certaines études sérieuses, et certains « homos historiques » eux-mêmes, loués par la gauche parisienne en leurs temps, ont fait depuis longtemps le lien entre ces deux comportements.

Mais le cœur du propos de François Lebel n’est pas là. Dans son bref éditorial, celui-ci pose des questions. Lebel n’est sans doute pas un intellectuel. Ce n’est qu’un élu local qui n’a pas lu Judith Butler, mais il a l’infini mérite dans les circonstances actuelles de poser des questions. Grâce lui soit rendue pour cela. En substance, il se demande au nom de quoi s’opposer à la volonté des uns et des autres de s’unir « dans une société qui n’a plus comme règle que l’hédonisme de chacun » ? Comment s’opposer à la polygamie, au mariage à trois et à l’inceste si tout le monde dans l’affaire est consentant ? Au nom de quoi discriminera-t-on entre le bon mariage pour tous et le mauvais mariage pour tous ?

Quand les lyncheurs en auront terminé avec Lebel, peut-être daigneront-ils répondre.

*Photo : UMP photos.

La télé commerciale, c’est mal !

117

Aurélie Filippetti contre la télé commerciale

Madame Filippetti, qui est entre autres ministre de la télévision d’État, estime que la « course à l’audimat » à la manière des « chaînes commerciales » n’est pas une bonne stratégie pour le groupe France Télévisions et souhaite que ce dernier se réoriente vers « une vraie mission de service public. »
La ministre établit donc une distinction entre deux stratégies orthogonales :

– La stratégie commerciale qui consiste à diffuser des programmes conçus pour nous plaire et dont le financement dépend du public qu’ils intéressent (abonnements, publicité) ;
– La stratégie du service public qui consiste à nous forcer à financer des programmes indépendamment de notre intérêt pour ces derniers (redevance).

Madame Filippetti nous rappelle fort opportunément la différence fondamentale entre un service commercial et un service public en général. Un service commercial n’existe que dans la mesure où un nombre suffisant de consommateurs accepte d’en payer le coût. A contrario, un service public nous est rendu par l’État parce que le nombre de consommateurs qui accepteraient de payer pour en bénéficier serait insuffisant pour en assurer le financement. Les services publics naissent et prospèrent parce que nos dirigeants estiment que nous ne consommons pas les « bons » services ; parce qu’ils estiment savoir mieux que nous ce qui est bon pour nous ; parce qu’ils considèrent qu’il est de leur légitime devoir de nous imposer leurs vues plutôt que de nous laisser choisir par nous-mêmes.

Un service public peut donc survivre et se développer indéfiniment en rendant des « services » qui n’intéressent qu’une infime minorité tout en représentant un coût prohibitif pour l’ensemble de la collectivité. S’ils sont institués en monopoles d’État, c’est que n’importe quel concurrent privé rendrait de meilleurs services à un moindre coût ; s’ils sont rendus obligatoires, c’est que si elle avait le choix, l’immense majorité des citoyens préférerait s’en passer.
Plus le financement de ces « services » augmente, plus il pèse sur le budget des contribuables, qui sont contraints de payer pour des services dont ils ne veulent pas – du moins, pas à ce prix. Le budget qu’ils peuvent allouer à des services dont ils veulent réellement s’en trouve réduit d’autant. Lorsque la « contribution à l’audiovisuel public » de Madame Filippetti passera à 129 euros en 2013, ce seront 2 euros de plus qui viendront financer des programmes pour lesquels nos concitoyens ne souhaitent pas payer et 2 euros de moins qu’ils pourront utiliser pour s’offrir les programmes qui les intéressent.

Mais au-delà des programmes de divertissement, c’est aussi – et surtout – d’information qu’il s’agit. Le monde de Madame Filippetti est non seulement un monde dans lequel l’État décide à la place des citoyens comment doit être dépensé le fruit de leur travail mais aussi un monde dans lequel la presse, lorsqu’elle n’est pas directement la propriété de l’État ou de groupes industriels qui travaillent pour l’État, est subventionnée – pour ne pas dire achetée – par ce dernier. C’est un monde dans lequel les quelques euros que vous auriez pu dépenser pour obtenir une information indépendante du pouvoir politique sont irrémédiablement captés par des médias aux ordres. C’est un monde dans lequel il n’existe plus aucun contrepouvoir, plus aucune liberté d’information en dehors d’internet… en attendant sa mise en coupe réglée.

Est-ce vraiment le monde dans lequel vous souhaitez vivre ? Est-ce vraiment le monde que vous voulez léguer à vos enfants ?

*Photo : Richard Ying.

François Simon marivaude

0
François Simon, Dans ma bouche

François Simon, Dans ma bouche

Un des plaisirs de l’automne naissant, avec les chaudes nuits érotiques et les dernières terrasses : les livres buissonniers, loin de la course aux prix. Ca peut être la très belle « remise au point » de Patrick Besson, Contre les calomniateurs de la Serbie (Fayard), les lettres électroniques envoyées par Alain Bonnand à notre ami Roland Jaccard, Le testament syrien (Ecriture), ou le roman de François Simon : Dans ma bouche.
On doit beaucoup d’enchantements à François Simon, grand reporter et chroniqueur gastronomique, masqué comme Zorro. Sans lui, par exemple, nous serions passé à côté de la meilleure table de Paris, « donc de France » comme le dit Michel Duchaussoy dans Que La bête meure : Le Jeu de quilles, rue Boulard, dans le quatorzième arrondissement, où Benoît Reix cuisine comme personne le carpaccio de veau sous la mère au parmesan et le boeuf du voisin Hugo Desnoyer – avec lequel Simon a signé Un boucher tendre et saignant (Assouline) – et où Guillaume, en salle, sert des vins blancs exquis – comme le Milouise de Jean-Philippe Padié – qui permettent aux demoiselles de passer des soirées adorablement grisées.

Le Jeu de quilles aurait pu être une des tables, au coeur de Dans ma bouche, où François Simon promène son élégance libertine. Elle n’y est pas : ce sera pour un prochain texte, au gré de l’inspiration de l’écrivain. Dans ce livre qui n’est ni une Angoterie ni un pavé Wikipedia, Simon n’en fait qu’à sa fête. Le charme est là, qui se joue des codes du genre. L’éditeur veut un roman ? Simon l’agrémente à son art, suivant le fil de ses jours et de ses nuits. On devine qu’il a paressé, en dandy, sur son ouvrage. Ecrire, oui, mais la vie allume ailleurs quelques incendies remarquables. Il y a ce déjeuner chez Thoumieux, un voyage au Japon ou à Hambourg, des rendez-vous avec Jeanne Moreau et Catherine Deneuve, une causerie de Jean d’Ormesson, les dîners de « bad boys » au Café Cartouche ou chez Yves Camdeborde, entre Avant-Comptoir et Comptoir du Relais. Il y a aussi le charme si discret de la province, célébré d’une langue précise : « J’ai toujours eu un faible pour Dijon, superbe Facel-Vega remisée sous une bâche. Je m’y retrouve une nouvelle fois seul, à l’hôtel de la Cloche. Je m’arrange pour arriver tôt dans la journée, déambuler, flâner. J’y cherche des fantômes. Les cueille à chaque coin de rue, car les piétons de ce jour ne souhaitent pas outre mesure incarner le moment. »

Il y a enfin ces héroïnes pour lesquelles on file à travers la ville, on réserve des chambres d’hôtel, on réinvente avec diablerie la séduction : « Dans une côte rôtie renversante de chez Gaillard, je glisse une petite dose de MDMA d’une remarquable qualité. » Elles ont parfois l’anonymat des escortes ou s’appellent Manuela, Flore, Grazia, Fang, Pascale, Kasumi. Elles sont à se damner, à croquer et à boire, là où leur désir bat, rendent heureux puis triste, la mutine Soo plus que toute autre. C’est ainsi que, avec Dans ma bouche, François Simon nous offre, au rythme des baisers volés et des baisers perdus, un beau roman d’amour, de sexe et de mélancolie des choses de la vie.

François Simon, Dans ma bouche, Flammarion.

*Photo : AndrewHavis

Poubelle la vie !

34
La Suède recycle trop de déchets !

La Suède recycle trop de déchets !

À moins d’avoir passé les 15 dernières années sur Mars, vous êtes certainement averti qu’il convient d’arrêter de fumer, de mangerbougerpointtruc, de se déplacer à vélo, de bouffer 5 portions de fruits et légumes par jour, de lire les conneries de la mère Angot, de réaffirmer haut et clair la liberté d’expression, de condamner l’offense faite aux musulmans à tout propos, de feuilleter Le Nouvel Obs ET… de trier vos poubelles !!!!! Très important, ça, le tri des poubelles. Les poubelles non triées, c’est une vraie calamité, des tortues marines à la couche d’ozone ajourée, ça emmerde tout le monde. À commencer par vous qui ne savez plus où les mettre, mais c’est secondaire, il s’agit de sauver la planète, vous n’allez quand même pas refuser ?

Bon, donc, on trie. Dans la joie. Las, le mieux est l’ennemi du bien, toutes les feignasses vous le diront et elles auront raison. Car s’il est de grands trieurs assidus, pointant leur regard bleuté vers les landes enneigées et tendant leurs sacs poubelles, bleutés eux aussi, vers les aurores boréales, ce sont bien nos Vikings de proximité, les Suédois. Il fut un temps où ils firent trembler l’Europe du haut de leurs drakkars, pillant, saquant et violant, mais tous les indicateurs tendent à prouver qu’ils se sont nettement assagis. Il paraît même que c’est pour épargner leur sensibilité d’ondine diaphane qu’on ne peut plus cloper dans les troquets ni bouloter des fromages au lait cru ! Voyez le chemin parcouru !!! Donc, les Suédois trient leurs poubelles avec une constance que n’eût pas reniée Saint-Benoît lorsqu’il édictait sa fameuse règle à une bande de clampins moyennement motivée.

Mais comme je l’affirmais plus haut avec cette ferveur zélote qui fait parfois ma honte, mais pas trop longtemps, les feignasses s’accordent à estimer, avec des mines convaincues qui cachent vaille que vaille leur impérieux désir de rejoindre l’apéro, que point trop n’en faut ! Les feignasses et moi n’avions pas Thor, à force d’en faire des tonnes, nos amis les Suédois se trouvent maintenant face à une pénurie peu commune : une pénurie de déchets.
Voici comment les descendants de Fifi Brindacier en sont arrivés là : 1 % des ordures ménagères suédoises finissent dans des décharges, contre 38 % pour la moyenne des pays européens, selon les derniers chiffres d’Eurostat. Dans le détail, 36 % de ces déchets sont recyclés, 14 % sont compostés et, accrochez-vous !, 49 % sont incinérés, ce qui les place bien au-dessus de la moyenne européenne qui marine dans les 22 %.

Au moyen d’incinérateurs de plus en plus performants parce que l’on n’arrête pas le progrès, cette combustion des ordures génère aujourd’hui suffisamment d’énergie pour assurer 20 % du chauffage urbain du pays (810 000 foyers) et un approvisionnement en électricité pour 250 000 foyers, selon le Swedish Waste Management. Et nous n’avons aucune raison de mettre en doute les chiffres du Swedish Waste Management, qui, de prime abord, semble regrouper des gens sérieux.
Tout cela est très chouette et nous fait croire en l’homme, sauf que les capacités d’incinération du pays s’avèrent bien supérieures aux quantités de déchets produits (2 millions de tonnes chaque année). Donc, pour faire tourner ses usines, et à défaut de pouvoir faire cramer l’intégral du stock des tables basses KLUBBO de chez Ikëa[1. Ce qui serait pourtant un service à rendre à l’humanité.], Stockholm a commencé à importer des ordures depuis l’Europe : 800 000 tonnes par an !
Dorénavant, et parce qu’il n’y a aucune raison que la solidarité européenne joue uniquement en faveur des cigales grecques, vous annexerez à vous poubelles « papiers », « verre », « plastique », « compost », etc… une nouvelle encoignure intitulée « SU-EDE ! SO-LI-DA-RI-TE » et vous enverrez vos immondices incinérables à Malmö.

Ce sera certes un peu casse-bonbons, cette manutention, mais c’est peut-être à ce prix que vous aurez droit, cet été, au bord de la piscine, à un nouveau Millenium ressuscité d’entre les morts. Et vous penserez, entre le Pastis et les cigales : « Qui sait ? C’est peut-être chauffé par mes résidus pommes de terre sarladaises que l’auteur inspiré écrivit ce chapitre… »

*Photo : Bart and Co.

Aragon réactionnaire ?

13
Louis Aragon, Jean Sévillia, Sébastien Lapaque

Louis Aragon, Jean Sévillia, Sébastien Lapaque

On nous annonce pour cette fin d’année une « actualité » (comme on dit en français moderne) de Louis Aragon, avec la publication dans la Pléiade du tome V et dernier de ses oeuvres romanesques (sous la direction érudite de Daniel Bougnoux) à côté des deux volumes de l’oeuvre poétique. Un des plus multiples et omniprésents écrivains du siècle dernier dispose donc désormais de son monument achevé.
C’est en y songeant que je me suis avisé d’une coïncidence tout à fait involontaire (de ma part en tout cas) : le titre que nous avons choisi pour la présente chronique est celui d’un ensemble de poèmes publiés (clandestinement) durant l’Occupation par cet écrivain qui a tant compté pour moi, ces poèmes dont il était si fier (Dites-moi par hasard qui sut plus haut chanter / À l’heure noire du silence, s’exclamait-il quelques années plus tard).
M’est alors revenue à l’esprit une question à moi posée il y a plusieurs années par un ami à propos de cette production illustre (Les Yeux d’Elsa, Le Musée Grévin…) : « Mais au fond, à part à la gloire personnelle de l’auteur, à quoi cela a-t-il servi ? »[access capability= »lire_inedits »] Question troublante à laquelle j’ai mis longtemps à (me) proposer une réponse. Cette réponse est que cela servait (fût-ce a posteriori, car peu de lecteurs y accédèrent sur le moment) à manifester, au milieu du désastre, un pays, une substance, une histoire, un langage. Aragon reprenait tout, réinvestissait tout, le Moyen Âge et les troubadours, l’héritage révolutionnaire et les symboles chrétiens, les formes poétiques anciennes, les noms de pays, pour les (re)faire exister, pour manifester à l’esprit et aux imaginations un fait, un univers qui portait le nom de France. Il est évidemment insolite d’associer le nom d’Aragon à un tel terme, mais, dans un essai qui vient de paraître[1. Vieux réac ! Faut-il s’adapter à tout ? Flammarion, coll. « Antidote », 120 pages.], Harold Bernat nous indique à son avis « ce qu’il faut entendre par réaction : préservation oppositionnelle d’une réalité menacée de disparition ». C’est exactement de cela qu’il s’agit. L’ouvrage d’Harold Bernat ne concerne nullement l’Occupation, mais les conditions actuelles, sans commune mesure, naturellement, de notre société. Il me semble cependant que le défi est le même, qu’il ne nous incombe pas moins de nous demander ce qui est menacé de disparition (« réalité d’une valeur, d’une tradition, d’une idée, d’une coutume », précise-t-il), et d’aviser aux moyens de le faire reparaître, en une sorte d’aléthéia, comme disent les philosophes. Et cela a rapport avec les récits, les formes, les mots, le sens qu’on leur donne.

Je laisse mon lecteur méditer sur ce point et trouver lui-même des exemples. Mais je renverrai notamment à l’excellent dossier récemment consacré par Jean Sévillia au thème « Qui veut casser l’histoire de France[2. Le Figaro Magazine du 24 août.]? ». Sans grand rapport avec ce qui précède, j’aimerais citer deux phrases qui m’ont ravi dans les romans de la période. D’abord cette surprenante (et ô combien parlante) ellipse temporelle de Benoît Duteurtre, évoquant le début des années 1980, la victoire de la gauche, les mutations de Paris : « Tout ce que nous en savons désormais restait à venir[3. À nous deux, Paris ! Fayard, 333 pages.]. » Puis ces mots (plus lyriques peut-être, plus optimistes) que Sébastien Lapaque place dans la bouche d’un jeune révolutionnaire : « Nous voulons dire aux hommes que tous les pays dissimulent au fond d’eux-mêmes un autre pays possible.[4. La Convergence des alizés, Actes Sud, 338 pages.] » C’est la grâce que je nous souhaite.

Une bonne nouvelle enfin : je viens de découvrir sur Facebook l’existence (apparemment récente) d’un « Comité contre la médiocrité linguistique », qui pose avec humour une question très sérieuse. Je n’en sais pas beaucoup plus pour le moment, mais j’y reviendrai dès que possible.[/access]

*Photo : Bernardo Le Challoux.

« Et l’acier fut trompé » : deuxième épisode de notre Série grise à Florange

4

Résumé de l’épisode précédent: Par un matin gris dans une ancienne cité industrielle de l’est, Muller, un vieux flic buriné est appelé par son adjoint: le cadavre d’un homme nu gît dans la cave d’une maison jadis coquette, occupée par une femme entre deux âges, il semble avoir été tué d’une balle dans la tête.

…Muller déplia un mouchoir de batiste violine hérité d’un grand père légionnaire qui l’avait brodé d’un « mektoub » et d’un cœur transpercé d’un sabre. Il entreprit de se moucher consciencieusement et bruyamment, puis, ayant examiné d’un air satisfait le produit de sa vidange nasale, il replia soigneusement le linge et le remit dans sa poche. Il fit alors le tour du macchabée avant de s’accroupir dans un craquement d’os. Il passa un long moment à regarder le corps sous toutes les coutures, façon de parler puisqu’il était nu à l’exception des pieds vêtus de chaussettes élimées au talon. Muller ruminait et murmurait des phrases inintelligibles tout en palpant et retournant le défunt avec rudesse; son adjoint fit une grimace.
– Le légiste va râler patron.
– Ce con n’est même pas capable d’autopsier un pot-au-feuV!
– Le con il vous emmerde ! tonitrua une voix de baryton martin au fort accent méridional : le médecin légiste venait justement d’atterrir dans la cave, déplaçant avec difficulté ses cent-trente kilos. Vous me foutez encore le bordel Muller, bonne mère ! Le pot-au-feu c’est pour les boches de l’est, à nous autres c’est la bouillabaisse qu’on autopsie…
– Salut Pasqua. Muller se releva péniblement pour lui serrer la main.
– Salut Derrick. Alors qu’est-ce qu’il te dit ce mort?
– Il me dit qu’il était déjà mort avant qu’on lui farcisse le crâne de plomb.

Manifestation monstre des sidérurgistes en colère d’Arcelor Mittal, cette semaine à Metz : 50 travailleurs et 60 CRS. Deux trois fiers à bras ont bien essayé de « forcer » le passage, juste pour dire que, hein le patronat n’arrête pas la rage ouvrière, une ou deux petites grenades lacrymogènes ont vite calmé leurs vaines ardeurs. Bref ça ne mobilise pas les foules, l’annonce, attendue, de la fermeture des hauts-fourneaux lundi n’a pas provoqué de débordements, hélas. L’anarchie ça n’est pas pour tout de suite, et puis il y a longtemps que du coté de la CGT on a oublié ces temps glorieux ! Le gouvernement a soixante jours pour trouver un repreneur, comme le dit un syndicaliste FO (chacun son tour, unité syndicale oblige) monsieur Broccolis : c’est un marché de dupes, délai trop court et que faire d’une filière liquide s’il n’y a pas la garantie en aval d’écouler l’acier en question ? Imaginez une usine de pâtes et personne derrière pour faire la pastasciutta ! (Avec parmesan) …Thibault le dandy de la CGT parle de contrôle public pour ne pas dire « nationalisation », les souvenirs de 81 à 95 ne sont pas glorieux. Le comique troupier Poutou quant à lui, parle carrément de réquisition. Il semble qu’une grande partie des bénéfices du groupe soient passés directement dans la poche du patron, le siège étant à Luxembourg, rien d’anormal, c’est le pays idéal pour le blanchiment et la défiscalisation. L’Etat français, au bord de la ruine va-t-il acheter les Patural pour un euro symbolique et les donner aux travailleurs afin qu’ils créent une SCOP et, que, grâce à leurs primes de licenciement ils remettent les hauts fourneaux en marche? Avec ULCOS en prime ? On peut rêver mais qui a encore envie de se décarcasser pour de l’acier ?

– Pute borgne ! S’écria le médecin, et qui c’est-ce fils de morue? On dirait un métèque…
– Un indien, d’Inde, un certain Lakshmi Mittal…
– Son nom me dit quelque chose…
– C’était le patron de l’usine quand il y avait encore une usine, le roi de l’acier toutes catégories en 2012.
– Je vois, on l’appelait le fossoyeur vers l’étang de Berre. Bon, qu’est-ce qu’il fout là, à poil et mort de surcroît ?
– Il est venu expier ses fautes! Rigola Pippo
– Tu ne crois pas si bien dire fils, tu as vu la phrase en hébreu écrite eu marqueur rouge sur son postérieur ?
– Je n’entrave pas le juif patron, ça dit quoi ?
– « Pardon pour le démantèlement »
– C’est surement un coup du Mossad… conclut l’adipeux carabin en se désinfectant les amygdales au whisky, qu’il tétait au goulot d’une petite flasque en argent.

Le mariage unisexuel est-il républicain ?

274
Le mariage gay est-il républicain ?

Le mariage gay est-il républicain ?

Des onze pays qui ont institué le mariage homosexuel, sept sont des monarchies et quatre des républiques.
Les monarchies : les Pays-Bas, la Belgique, le Danemark, la Norvège, la Suède, l’Espagne, le Canada.
Les républiques : l’Islande, le Portugal, l’Afrique du Sud et l’Argentine.
À quoi s’ajoutent huit états des Etats-Unis[1. Il y en avait dix mais la Californie et le Maine y ont renoncé à la suite d’un référendum.] et deux du Mexique (qui est aussi une fédération).
Pour être plus exact, il faudrait ajouter à la liste le Royaume-Uni qui a institué une union civile donnant tous les droits du mariage et en retirer le Portugal où le mariage ne donne pas le droit à l’adoption. Cela ferait huit monarchies et trois républiques !

Il est en tous les cas clair que les monarchies, minoritaires dans le monde, sont surreprésentées parmi les pays ayant fait le choix de ce développement institutionnel. Jusqu’à l’élection de François Hollande, les grandes républiques continentales – France, Allemagne, Italie, Russie –, résistaient ferme. À ce jour, l’Islande est en Europe – si tant est que ce petit pays de 470 000 habitants en fasse partie – la seule république ayant pleinement satisfait à la revendication des militants « gays ».

Pour comprendre ce paradoxe, on peut alléguer la « modernité » des monarchies nordiques, un mythe bien mis à mal par le succès des romans de Stieg Larsson (série Millenium) qui montrent la profonde dégradation de la société suédoise, jadis tenue pour modèle.
On peut aussi se référer à l’image qu’avait l’homosexualité aux beaux jours de la IIIe République. À en croire Proust, elle semblait alors l’apanage d’une vieille noblesse catholique, passablement décadente. Dans la Recherche du Temps perdu, presque tous les aristocrates s’avèrent en être. Seuls les juifs (Bloch, Swann) aiment les femmes. L’homosexualité allait souvent de pair avec le snobisme, si bien analysé par le romancier : la volonté d’être à tout prix différent, de « se distinguer ». La « distinction » : le contraire de l’égalité républicaine.

À la même époque, le monde paysan ignorait dans sa grande majorité qu’il pût même y avoir des homosexuels. La classe ouvrière, malgré sa déréliction, était fière de sa virilité. Le bon ouvrier était heureux d’avoir une compagne à lui et fier de subvenir, quand il le pouvait, aux besoins de ses enfants. Sa vie difficile ne le décourageait pas de vouloir perpétuer la race : contre le côté de Guermantes : Germinal !
L’art des années 1930 – et pas seulement dans les pays communistes – a bien illustré le mythe de la virilité ouvrière. Stakhanov, héritier de l’Hercule Farnèse. René Girard a montré comment la proximité avec le feu, la forge, le haut fourneau, faisait entrer l’ouvrier dans une forme de sacré, tout en lui interdisant le raffinement.

Aujourd’hui, les valeurs se sont largement inversées : même s’il trouve quelques partisans à droite, le militantisme homosexuel est intrinsèquement lié à la gauche. La remise en cause de l’héritage judéo-chrétien, dans laquelle s’inscrit la revendication du mariage « gay », fait partie de l’héritage « bobo » de mai 1968 ; il a pénétré la gauche au fur et à mesure que celle-ci s’éloignait de la classe ouvrière (ou de ce qu’il en reste).
On observe une évolution analogue pour la défense du bas-breton. Apanage de la droite monarchiste au début du XXe siècle, revendication bien portée à gauche aujourd’hui. Cette mutation du sentiment identitaire explique en partie le basculement à gauche de terres jadis conservatrices comme l’Ouest ou le Pays basque. Au point que le nouveau premier ministre soit nantais. Les sentiments républicains de cette deuxième gauche, en passe de devenir la première, à laquelle se rattachent les nouvelles terres socialistes, furent longtemps tenus en suspicion.

On peut ajouter que la république est la res publica, la chose publique. Le mariage républicain avait pu reprendre l’héritage du mariage chrétien (ou du moins se superposer à lui) parce que l’union de l’homme et de la femme apparaissait utile à la république. Avant la révolution, la philosophie des Lumières reprochait aux moines de se soustraire à ce devoir. L’article 4 de la Déclaration des droits et devoirs de l’homme et du citoyen du 5 fructidor an III dit que « Nul n’est bon citoyen, s’il n’est bon père, bon frère, bon ami…bon époux ».

La revendication du mariage « gay », dont l’appellation même semble récuser le sérieux républicain, s’inscrit plutôt dans la montée de l’individualisme. Malgré la revendication concomitante d’un droit d’adoption, il ne semble pas que ceux qui le demandent (et qui sont loin de représenter tous les homosexuels, comme en témoigne le succès de l’association Plus gay sans mariage) soient d’abord soucieux de mieux assumer les devoirs de la République.
Avec la bienveillance pour les prescriptions de l’islam, même les plus attentatoires à la laïcité (dont Elisabeth Badinter déplorait qu’on laisse à l’extrême-droite le soin de la défendre), l’adhésion sans nuances à l’Europe ou au mondialisme, chers à la fondation Terra nova, une partie de la gauche s’éloigne des valeurs traditionnelles de la République. Le mariage unisexuel s’inscrit dans la même tendance.

*Image: ssoosay.

Anniversaire : le FN souffle aujourd’hui ses 40 flammes

48
Le Front National Jean-Marie Le Pen a 40 ans

Le Front National Jean-Marie Le Pen a 40 ans

Quitte à contredire à nouveau l’excellente Anne Hidalgo, ce sont bien ses 40 ans que fêtera aujourd’hui le Front National, fondé en 1972 par une poignée d’extrême droitistes en quête de relative respectabilité.

Pour ce faire, les juristes trublions d’Assas et autres blousons noirs à cheveux longs issus d’Occident puis d’Ordre Nouveau eurent l’idée lumineuse d’avancer masqués derrière un inoffensif prête-nom à cravate club qu’ils prétendaient manipuler à loisir, un politicien totalement démonétisé de la Quatrième nommé Jean-Marie Le Pen.

La suite est connue : un an à peine après le premier congrès, JMLP était le seul proprio du Front, en fait et plus seulement en titre. Quant à ses apprentis marionnettistes, soit ils passèrent sous les fourches caudines du nouveau boss, soit ils allèrent voir si l’herbage était plus gras chez Giscard ou Chirac, après l’échec total de leur Parti des Forces Nouvelles à concurrencer le Front dont le rusé Le Pen les avait dépossédés.

Depuis ces temps baptismaux, bien de l’eau a coulé sous les ponts, et bien des Français se sont ralliés au Front. Ce qui amène Le Nouvel Observateur à se poser, à l’occasion de cet unhappy birthday, une question des plus pertinentes : quel bilan tirer de trente ans[1. Trente ans et non pas quarante, parce que durant sa première décennie d’existence, le FN dépassa rarement la barre psychologique du 1% des voix.] de mobilisation anti-FN ? Pour répondre à cette interrogation délicate s’il en est, notre consœur Estelle Gross a choisi de s’adresser à Nonna Mayer, du Centre d’études européennes de Sciences Po-CNRS. Pour résumer, on dira que Nonna Mayer est une universitaire engagée, contemptrice de longue date du FN et de ses électeurs. C’est aussi, incontestablement, une chercheuse respectable et respectée.

Certes, on pourra partager ou non quelques unes des analyses développées par la politiste dans cette interview, par exemple lorsqu’elle explique que « le discours de Nicolas Sarkozy à Grenoble a servi Marine Le Pen ». Mais on ne pourra qu’être en phase avec le bilan globalement dubitatif qu’elle dresse des mille et une mobilisations anti Le Pen qui ont émaillé notre paysage politique depuis le scrutin municipal fondateur de Dreux en 1983, première apparition du FN dans la cour des grands – qu’il ne quittera plus depuis, en voix sinon en sièges.

Ainsi à la question sans détour d’Estelle Gross : « La stigmatisation a-t-elle été profitable au Front national ? », la réponse de Nonna Mayer se révèle de nature à désespérer le plus blindé des antifas : « Toutes ces actions ciblées contre un parti perçu « pas comme les autres », le FN, ne marchent pas nécessairement et peuvent avoir des effets pervers. Le problème ce n’est pas seulement le Front national, c’est pourquoi il se développe. Donc la véritable stratégie payante consiste à s’attaquer aux causes, à proposer une solution politique, et ça, c’est beaucoup plus difficile. La lutte contre le Front national, présenté comme l’ennemi public numéro un ne suffit pas. Surtout si elle est uniquement emballée dans les bons sentiments et dans l’indignation morale.» Bien vu, non ?

La conclusion si claire et si nette de l’interview, mérite elle aussi d’être méditée et pour ma part, je la ferais volontiers graver dans le marbre : « Le problème n’est pas de se polariser sur ce parti, il est un indicateur des choses qui ne vont pas. C’est à la gauche de faire une politique de gauche et à la droite de faire une politique de droite sans se laisser entraîner dans ce piège.»

Bref, une lecture qu’on recommandera tant à ceux qui ne croient plus à l’efficacité de l’indignation antifasciste qu’à ceux qui y croient encore tout en se demandant pourquoi ça ne marche pas. Parmi ces derniers, on retrouvera beaucoup de confrères journalistes, et notamment ceux de l’hebdo de Laurent Joffrin, à qui je conseillerai donc vivement de consulter leur propre journal. Espérons cependant, qu’après lecture, le vigilant Renaud Dély n’ira pas ajouter Nonna Mayer à ses fiches d’infamie sur « Les néo-fachos et leurs amis ».

*Photo : Ernesto Morales.

Le Grand Paris victime de l’austérité ?

18
Le Grand Paris gelé par François Hollande et Chauzac au dam de Cécile Duflot

Le Grand Paris gelé par François Hollande et Chauzac au dam de Cécile Duflot

Et une promesse présidentielle de plus qui part en fumée. Dans le budget 2013-2015, le milliard d’euros prévu pour le Grand Paris et son métro automatique autour de la capitale a disparu. Sa mise en service devait débuter en 2018. Un coup dur pour les élus franciliens. L’UMP réclame même que les taxes prévues pour financer le projet (311 millions par an) soit rendues aux entreprises franciliennes.

Mais à gauche, on proteste aussi. Pour Patrick Braouezec, président (Front de Gauche) de Paris Métropole, structure qui réunit 202 collectivités de la région, « si on remet en cause le Grand Paris Express, par effet domino, ça remet en cause le développement économique et la construction de logements. Quant au groupe Front de gauche-PCF au Conseil régional, il dénonce des projets « reportés aux calendes grecques voir abandonnés ».

Pourtant durant la campagne, le candidat Hollande avait assuré que, malgré la rigueur, le projet se ferait. « Je serai bien entendu très attentif à ce que le projet du Grand Paris se poursuive car les accords trouvés méritent d’être menés à bien » écrivait-il en avril dernier dans une lettre aux élus. Cela dit, il admettait qu’un problème financier se posait : « Reste à trouver les financements nécessaires pour aboutir puisque le gouvernement qui a proposé la création du réseau de transports du Grand Paris n’a pas su trouver les financements pour atteindre l’objectif final ».

En juin dernier, Cécile Duflot, ministre de l’Egalité des territoires, déclarait encore : « Le gouvernement souhaite poursuivre le projet du Grand Paris Express. En devenant ministre, je suis modestement devenue dépositaire de ce succès ». Pour la ministre, « rien n’est remis en cause » et des décisions pourraient être prises « début 2013 ».

Or, dès cet été, les élus franciliens s’étaient inquiétés des projets du gouvernement. Lorsque Duflot a été nommée ministre, l’UMP a rappelé ses critiques envers le projet du Grand Paris lors de la campagne des Régionales. Et la colère risque d’aller jusqu’au PS voire au sein même gouvernement. Celui qui doit bouillonner en secret, c’est François Lamy. Le ministre délégué à la Ville, sous la tutelle … de Duflot, était jusqu’à sa nomination président de la communauté d’agglomération du plateau de Saclay. Une collectivité qui devait compter parmi les principales bénéficiaires du Grand Paris, certains la voyant déjà comme une future « Silicon Valley à la française ». D’ailleurs, Jérôme Guedj, suppléant de Lamy à l’Assemblée et président du Conseil général de l’Essonne, avait déjà mis en garde contre un projet « renvoyé aux calendes grecques ».

La métaphore hellénique n’est pas qu’un effet de langage. Derrière ces coupes budgétaires se cache bien évidemment un plan d’austérité qui dit à peine son nom. Athènes avait déjà montré la voie.
Le dossier est donc loin d’être une affaire de Parisiens. Hollande s’était vanté d’avoir ajouté un « volet croissance » au Traité d’austérité atteignant 120 milliards. Pourtant, une de ses premières mesures est de remettre en cause une mesure de développement économique, approuvée par la gauche et la droite. On ne taille plus seulement dans les dépenses de fonctionnement mais aussi dans les investissements.
Hollande et Jérôme Cahuzac, son ministre du budget, auront alors du mal à faire croire que l’austérité de gauche se différencie de l’austérité de droite. « Nous ne sommes pas là pour être des argentiers mais pour faire des choix », avait néanmoins assuré le chef de l’Etat..
L’austérité est donc plus qu’une « réforme de l’Etat », une « optimisation » des dépenses, comme le disent les technocrates. On est dans la purge financière pure et simple pour contenter les agences de notation au détriment de l’emploi et de la croissance.

Et cette fois, la vague de protestation dépasse la sphère des opposants au Traité d’austérité. C’est le cas de Guedj et du Front de Gauche mais pas de l’UMP et l’ensemble des élus franciliens. Et lors des prochaines élections locales, la droite ne se gênera pas pour dire que les problèmes de transports sont de la responsabilité de Hollande qui n’a pas voulu sortir son carnet de chèques. Quand bien même ils ne sont ni fonctionnaires ni touchés par les hausses d’impôts, tous les franciliens ou presque pourront ressentir les effets de l’austérité. Un très mauvais pari pour Hollande.

*Photo : Adrien.Pâris.

Bohringer : népotisme ou racisme ordinaire ?

20

La petite planète du cinéma français ne bruisse plus que de ça : le scénario Putain de lune d’une certaine Lou Bohringer a été sélectionné par Canal + pour être adapté en téléfilm avec dans les rôles titres Romane et Richard Bohringer. À l’issue d’un concours opportunément appelé « Le jeu des 7 familles » qui assume pleinement la consanguinité des acteurs français – puisqu’il doit proposer des histoires originales à Antoine et Emma De Caunes, Alexandre et Simon Astier, Ana et Hippolyte Girardot et aux soeurs Hesme (Clotilde, Annelise et Elodie)- , Richard et Romane Bohringer ont donc jeté leur dévolu sur le film de leur fille et soeur Lou, préalablement choisi par la chaîne cryptée.

Depuis, l’affaire fait jaser, bien que les Bohringer se défendent de tout favoritisme : né-po-tisme, entend-on comme au bon vieux temps où Jean Sarkozy fut nommé à l’Epad… Pour un peu, on croirait que les tribus d’acteurs imitent les magnats de l’industrie que sont les Arnault, Lagardère et autres Bolloré aux yachts honnis. On voudrait jeter l’opprobre sur toute une profession que l’on ne si prendrait pas autrement. Et si tout cela était un complot ourdi par on ne sait quelle officine populiste ? Non, n’empruntons pas cette pente-là. Il faut raison garder.

Sans juger a priori de la qualité du film de Lou, ni du niveau de solidarité familiale, ayons bien à l’esprit un fait occulté : Richard Bohringer est citoyen sénégalais depuis sa naturalisation il y a quelques années. Bon sang mais c’est bien sûr : encore un africain vivant en France traîné dans la boue ! Lorsqu’on ne les accuse pas de polygamie ou de cuisine malodorante, voilà l’esprit de smala qu’on incrimine. J’attends avec impatience le communiqué indigné du CRAN dénonçant la stigmatisation du sénégalais Bohringer. C’est curieux, on nous signale que Patrick Lozès ne s’est toujours pas exprimé sur ce cas flagrant de discrimination. Tiens, mais pourquoi ?

Mariage homo : Courage, Fillon !

144
François Fillon contre François Lebel sur le mariage gay

François Fillon contre François Lebel sur le mariage gay

Mardi matin, François Fillon était l’invité de France Inter. Fillon est un homme politique intelligent et bien coiffé (oui, ça se voit même à la radio) mais peu connu pour ses prises de positions courageuses. C’est pourquoi je fus un brin surpris par la réponse de notre ancien Premier ministre à une question du journaliste qui l’invitait manifestement à se joindre au lynchage médiatique naissant du jour, en condamnant un texte de François Lebel, maire du 8e arrondissement de Paris. Celui-ci, dans la feuille de choux municipale, s’opposait au mariage entre personnes du même sexe parce qu’à terme, cela remettait en cause, selon lui, un certain nombre d’interdits tels que la polygamie, le mariage consanguin, l’inceste et la pédophilie. François Fillon refusait de se joindre à la joyeuse chasse à l’homophobe qui s’annonçait, en invitant « le gouvernement à réfléchir à deux fois avant d’ouvrir ce débat ». Parler de « réfléchir à deux fois» au moment où un des sectateurs de la pensée correcte vous enjoint de rejoindre la meute des lyncheurs, cela dénote un certain courage. Hélas, quelques heures plus tard, le candidat de la droite gentille se fendait d’un gazouillis visant à condamner explicitement les propos de François Lebel. Exit courage, bonjour lynchage !

Fillon rejoignait ainsi un vaste chœur de gauche comme de droite qui, dans un feu d’artifice de déclarations de chaisières outrées, se bouchait le nez et pinçait les lèvres à qui mieux mieux devant tant de beauferie franchouillarde. David Assouline stigmatisait ainsi « la droite parisienne tellement conservatrice qu’elle en est vulgaire » (le conservatisme comme marqueur de la vulgarité, est-ce à dire que plus on est progressiste, mieux on est élevé ? En cette période progressiste d’ensauvagement de l’école, ça ne se voit guère, il faudrait penser à inculquer plus profondément encore le progressisme à nos chères têtes blondes ), la candidate Anne Hidalgo quant à elle se ruait sur l’occasion pour s’en prendre à « la droite parisienne archaïque » dans son ensemble (après tout, il n’y pas que Lebel qui a le droit de faire des amalgames), sans parler de ceux qui réclamaient carrément la tête du maire, ni s’attarder sur Christophe Girard qui sur le site du Nouvel Obs a sans doute imaginé la pire des punitions pour notre phobe du jour, en administrant sans ordonnance une amphigourique leçon de butlerisme (de Judith Butler, papesse en chef des théories du genre) au pauvre Lebel : « Le sujet n’est pas un effet nécessaire, produit par la norme, il n’est jamais non plus complètement libre d’ignorer la norme qui inaugure sa réflexivité ; on se bat invariablement contre les conditions de sa propre vie que l’on n’a pas été en mesure de choisir ». Et l’ex-futur ministre de la Culture de Sarkozy de tirer de ce charabia, à mon avis à contresens, mais ça peut se discuter, que « donc (sic), [lui, Christophe Girard, n’a] pas choisi d’être homosexuel ». À moins qu’il ne veuille dire par là qu’il se bat contre sa propre condition d’homosexuel, ce qui ne saute pas aux yeux, ou à moins encore qu’il ne soit qu’un cuistre qui cherche à en mettre plein la vue à Lebel et aux journalistes avec des citations qu’il ne comprend pas lui-même. Et ce n’est certes pas dans son camp que Lebel trouvera des soutiens. On entend même le médecin Bernard Debré qui s’était déjà illustré par sa violence désinhibée contre DSK, proposer de « faire expertiser » l’infortuné Lebel. Cela devient franchement inquiétant, et ce n’est pas sans rappeler, n’est-ce pas, les z’heures les plus sombres, quand les homosexuels étaient considérés comme des gens souffrant de perturbations mentales.

Ce qui est à la fois étrange et infiniment prévisible, c’est que personne ne semble avoir vraiment lu l’éditorial de François Lebel. Celui-ci ne dit aucunement que l’homosexualité et la pédophilie c’est la même chose, mais s’interroge sur les raisons pour lesquelles, si l’interdit du mariage entre deux personnes du même sexe était levé, il faudrait interdire encore longtemps d’autres unions qui naguère encore paraissaient parfaitement tabous. Au fond, il pose la question ô combien actuelle et urgente des limites. En insistant sur l’antiquité et l’universalité de la nature hétérosexuelle du mariage, il souligne la nouveauté absolue que constituerait cette mesure. Que la moindre critique un peu virulente d’une mesure aussi inédite ait pour conséquence la mise au ban immédiate et la psychiatrisation de son auteur, voilà qui est alarmant.

Le gouvernement, avec la lutte contre l’exclusion par le mariage pour tous, se donne le beau rôle. On est à la fois moderne et juste. On répare des torts supposés et on espère prendre rendez-vous avec l’Histoire. Il est certes plus facile de se montrer innovant pour hâter le mouvement général d’indifférenciation et d’effondrement des structures symboliques de la société française, que de nous sortir de la dépression économique et de la déprime culturelle dans laquelle nous sombrons. Innover dans le sens du vent est moins risqué que de s’opposer aux tendances lourdes de l’époque. Je ne suis certes pas spécialiste de ces questions. Et le lien même indirect qui est fait ici par Lebel entre mariage homosexuel et pédophilie me semble problématique. Je comprends même qu’il puisse sembler blessant. En outre, dans l’infantocratie qui est la nôtre, la pédophilie est considérée comme LE crime capital, au même titre que le parricide au temps du patriarcat. Il paraît donc très peu probable que l’interdit de la pédophilie saute d’une façon ou d’une autre dans un avenir prévisible. Cependant je note quand même que ce n’est pas Lebel qui a « inventé » le lien entre homosexualité et pédophilie. Il parait en effet que certaines études sérieuses, et certains « homos historiques » eux-mêmes, loués par la gauche parisienne en leurs temps, ont fait depuis longtemps le lien entre ces deux comportements.

Mais le cœur du propos de François Lebel n’est pas là. Dans son bref éditorial, celui-ci pose des questions. Lebel n’est sans doute pas un intellectuel. Ce n’est qu’un élu local qui n’a pas lu Judith Butler, mais il a l’infini mérite dans les circonstances actuelles de poser des questions. Grâce lui soit rendue pour cela. En substance, il se demande au nom de quoi s’opposer à la volonté des uns et des autres de s’unir « dans une société qui n’a plus comme règle que l’hédonisme de chacun » ? Comment s’opposer à la polygamie, au mariage à trois et à l’inceste si tout le monde dans l’affaire est consentant ? Au nom de quoi discriminera-t-on entre le bon mariage pour tous et le mauvais mariage pour tous ?

Quand les lyncheurs en auront terminé avec Lebel, peut-être daigneront-ils répondre.

*Photo : UMP photos.

La télé commerciale, c’est mal !

117
Aurélie Filippetti contre la télé commerciale

Aurélie Filippetti contre la télé commerciale

Madame Filippetti, qui est entre autres ministre de la télévision d’État, estime que la « course à l’audimat » à la manière des « chaînes commerciales » n’est pas une bonne stratégie pour le groupe France Télévisions et souhaite que ce dernier se réoriente vers « une vraie mission de service public. »
La ministre établit donc une distinction entre deux stratégies orthogonales :

– La stratégie commerciale qui consiste à diffuser des programmes conçus pour nous plaire et dont le financement dépend du public qu’ils intéressent (abonnements, publicité) ;
– La stratégie du service public qui consiste à nous forcer à financer des programmes indépendamment de notre intérêt pour ces derniers (redevance).

Madame Filippetti nous rappelle fort opportunément la différence fondamentale entre un service commercial et un service public en général. Un service commercial n’existe que dans la mesure où un nombre suffisant de consommateurs accepte d’en payer le coût. A contrario, un service public nous est rendu par l’État parce que le nombre de consommateurs qui accepteraient de payer pour en bénéficier serait insuffisant pour en assurer le financement. Les services publics naissent et prospèrent parce que nos dirigeants estiment que nous ne consommons pas les « bons » services ; parce qu’ils estiment savoir mieux que nous ce qui est bon pour nous ; parce qu’ils considèrent qu’il est de leur légitime devoir de nous imposer leurs vues plutôt que de nous laisser choisir par nous-mêmes.

Un service public peut donc survivre et se développer indéfiniment en rendant des « services » qui n’intéressent qu’une infime minorité tout en représentant un coût prohibitif pour l’ensemble de la collectivité. S’ils sont institués en monopoles d’État, c’est que n’importe quel concurrent privé rendrait de meilleurs services à un moindre coût ; s’ils sont rendus obligatoires, c’est que si elle avait le choix, l’immense majorité des citoyens préférerait s’en passer.
Plus le financement de ces « services » augmente, plus il pèse sur le budget des contribuables, qui sont contraints de payer pour des services dont ils ne veulent pas – du moins, pas à ce prix. Le budget qu’ils peuvent allouer à des services dont ils veulent réellement s’en trouve réduit d’autant. Lorsque la « contribution à l’audiovisuel public » de Madame Filippetti passera à 129 euros en 2013, ce seront 2 euros de plus qui viendront financer des programmes pour lesquels nos concitoyens ne souhaitent pas payer et 2 euros de moins qu’ils pourront utiliser pour s’offrir les programmes qui les intéressent.

Mais au-delà des programmes de divertissement, c’est aussi – et surtout – d’information qu’il s’agit. Le monde de Madame Filippetti est non seulement un monde dans lequel l’État décide à la place des citoyens comment doit être dépensé le fruit de leur travail mais aussi un monde dans lequel la presse, lorsqu’elle n’est pas directement la propriété de l’État ou de groupes industriels qui travaillent pour l’État, est subventionnée – pour ne pas dire achetée – par ce dernier. C’est un monde dans lequel les quelques euros que vous auriez pu dépenser pour obtenir une information indépendante du pouvoir politique sont irrémédiablement captés par des médias aux ordres. C’est un monde dans lequel il n’existe plus aucun contrepouvoir, plus aucune liberté d’information en dehors d’internet… en attendant sa mise en coupe réglée.

Est-ce vraiment le monde dans lequel vous souhaitez vivre ? Est-ce vraiment le monde que vous voulez léguer à vos enfants ?

*Photo : Richard Ying.