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Vaclav Havel, tourmenteur du peuple

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Vaclav Havel. Photo : jamretsam324.

Vaclav Havel est mort, et les Tchèques sont à la fois tristes et soulagés. Ils sont tristes, parce qu’avec lui disparaît le seul Tchèque ayant connu une gloire mondiale après Emil Zatopek. Ils sont tristes, aussi parce qu’il symbolisait ces jours glorieux de novembre 1989 où le peuple d’une Tchécoslovaquie encore unie sortit de son apathie pour signifier son congé au régime communiste. Mais une fois les hommages posthumes solennellement rendus, la plupart des habitants des terroirs de Bohème-Moravie, retournés à leurs petites affaires quotidiennes – qui ne marchent pas si mal en dépit de la crise – penseront que Havel est plus sympathique dans l’au-delà que vivant au milieu d’eux.

Sa vie, « une œuvre d’art » selon Milan Kundera, avait réussi à donner à l’étranger une image des Tchèques qui était bien loin de la réalité : celle d’un peuple qui n’aurait jamais cherché à s’accommoder avec le pouvoir totalitaire. Vaclav Havel ne fut jamais séduit, ne fût-ce qu’une seule seconde, par l’idéologie communiste : il revendiquait son appartenance à la bourgeoisie pragoise et rejetait tout contact avec les idées marxistes, dogmatiques ou prétendument réformatrices. Le printemps de Prague de 1968 le laissa de marbre : pour lui le communisme était irréformable et tout simplement pervers. Il en subit les conséquences : interdit d’études supérieures, il trouva asile dans d’improbables théâtres jouant au chat et à la souris avec la censure, avant de connaître la prison quand il apparut comme la figure de proue de la dissidence en Tchécoslovaquie.

En janvier 1990, lorsqu’il fallut choisir un président de la République tchécoslovaque dans le cadre de la transition négociée entre les dirigeants de la « Révolution de velours » et le pouvoir communiste moribond, deux noms s’imposèrent : celui d’Alexandre Dubcek, symbole du « Printemps de Prague » et celui de Vaclav Havel, l’intransigeant porte-parole de la Charte 77.

Le « communisme à visage humain » incarné par Dubcek avait été englouti dans le maelström provoqué par Mikhaïl Gorbatchev. Havel était donc incontournable. Mais il ne ressemblait pas à ce peuple qu’il avait été appelé à incarner aux yeux du monde. La vie des Tchèques, que ce soit sous la férule des Habsbourg ou sous celle des Soviétiques et de leurs représentants locaux, se caractérisait par une multitude de petits arrangements avec l’autorité, une soumission apparente à l’arbitraire pour se ménager quelques petites niches de bien-être dans un monde de pénurie.

L’intransigeance, le choc frontal et suicidaire avec l’oppresseur, que l’on trouve, par exemple dans le roman national polonais, n’a jamais été la tasse de thé (ou plutôt le verre de bière) des Tchèques. On en trouvera la clé dans l’œuvre immortelle de Jaroslav Hasek le seul philosophe capable de vous expliquer cela par le menu : il s’appelle Chvéïk, et fréquente régulièrement la taverne « Au Calice » dans le quartier de Nove Mesto à Prague[1. Jaroslav Hasek, auteur des Aventures du brave soldat Chvéïk. Chvéïk représente le typique Praguois qui se moque de la domination des Habsbourg.].
De tous les dirigeants des pays ex-communistes revenus à la démocratie, Havel était le seul à être issu du monde culturel et intellectuel. Pour la République tchèque ce n’était pas une première : le premier président de la Tchécoslovaquie, en 1918, Tomas Masaryk était un philosophe de renom. Cette spécificité est liée au fait que la conscience nationale tchèque (et slovaque) s’est constituée autour de la défense d’une culture slave menacée par l’expansionnisme allemand et hongrois. Le combat pour la langue a précédé celui pour l’accès au statut d’Etat-nation.

Pendant les treize ans où il résida au Hrad, le château de Prague qui domine la ville aux cent clochers, Vaclav Havel ne se comporta pas comme le père débonnaire de la Nation. Au contraire, il prit un malin plaisir à appuyer là où cela risquait de faire mal à une bonne partie de ses concitoyens. Ainsi, en 1990, il prit l’initiative de faire, au nom du peuple tchèque, des excuses unilatérales aux Allemands des Sudètes expulsés en 1945 à la suite des décrets Bénès. La rupture de ce tabou qui unissait et unit encore les Tchèques de toutes obédiences lui aliéna une grande partie de l’opinion publique, et renforça ses adversaires, qui, en fait exerçaient la réalité du pouvoir. Le nationaliste thatchérien et europhobe Vaclav Klaus, ou le populiste social-démocrate Milos Zeman ont toujours été plus en phase avec le peuple qui leur avait confié la charge de le gouverner que ce président dramaturge qui en était la conscience, la bonne et peut-être surtout la mauvaise.

Justice : la parité, enfin !

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Notre excellent confrère Rue89 nous informe que, cette année, sur les 153 reçus au premier concours de l’Ecole nationale de la magistrature (réservé aux étudiants), vingt seulement sont de sexe masculin. Si cette tendance perdure, il est fort probable que les justiciables vont se trouver, la plupart du temps, confrontés à des représentants du siège et du parquet qui porteront des robes même en dehors du Palais de justice.

Ce serait, à en croire la sous-directrice de l’école sise à Bordeaux, lié au fait que les filles « sont moins attirées par le pouvoir, et plus par la conciliation et le service public ». Si on comprend bien, il s’agit là d’une déclinaison du care cher à Martine Aubry. La proc’ continuera bien à demander des décennies de taule pour les criminels, mais elle fondra en larmes à l’issue de son réquisitoire.

Ceux qui seraient alarmés par cette grave entorse à la parité au sein du troisième pouvoir pourront se rassurer en notant que cette dernière continue à être respectée dans les enceintes judiciaires : les mâles compensent par leur présence massive dans le box des accusés leur absence des fauteuils de juges et de procureurs.

A demain, monsieur Lafargue !

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Photo : http://antitravail.fr.fm

Paul Lafargue est mort il y a cent ans, à quelques jours près. Il s’est suicidé en compagnie de sa femme, à l’âge de 69 ans. Il était le gendre de Marx et ne s’est pas toujours merveilleusement entendu avec son beau père même si son Droit à la paresse, sans cesse réédité depuis sa parution en 1880, ne s’oppose pas autant qu’on a bien voulu le dire à la pensée du grand barbu de Trêves. Paul Lafargue et sa femme Laura étaient bien marxistes mais ils n’en étaient pas moins romains dans leur stoïcisme. On ne met pas fin à ses jours parce qu’on n’aime plus la vie mais parce qu’on n’a plus la force de l’aimer et que la vie mérite qu’on l’aime[1. C’est-à-dire qu’on que l’on sache en apprécier les plaisirs et les jours.]. Le mot d’adieu de Lafargue le dit très bien : « Sain de corps et d’esprit, je me tue avant que l’impitoyable vieillesse qui m’enlève un à un les plaisirs et les joies de l’existence et qui me dépouille de mes forces physiques et intellectuelles ne paralyse mon énergie, ne brise ma volonté et ne fasse de moi une charge à moi et aux autres ». Cette sortie élégante, en couple, sera imitée par d’autres, à gauche. A droite on préfère se suicider seul, comme Drieu ou Montherlant. A gauche André Gorz, fondateur de l’écologie politique refuse de survivre à son épouse malade à laquelle il avait consacré un livre magnifique[2. Lettre à D (Galilée, 2006)]. Et quelques années plus tôt, c’était Roger Quillot, maire de Clermont-Ferrand, spécialiste d’Albert Camus et sa femme Claire qui décidaient de mourir ensemble.

Le Droit à la paresse de Paul Lafargue n’est pas le best-seller des fainéants, c’est la première réflexion sur les limites de la valeur travail. Marx, tout obsédé par l’émancipation des prolétaires en oubliait que cette émancipation ne pouvait pas s’accomplir uniquement par le travail. Que la vie était faite pour être vécue. Que les gains de productivité pouvaient aussi être redistribués sous forme de temps libre. Qu’il y avait une malédiction dans le conditionnement de ce qu’on appelait encore les masses laborieuses : « Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite les misères individuelles et sociales qui, depuis deux siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l’amour du travail poussé jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture ».

Cette « étrange folie », ce n’est ni plus ni moins celle du vote ouvrier pour Sarkozy en 2007; même si l’on peut penser que les cinq dernières années auront fait évoluer les visions du monde du côté des derniers hauts-fourneaux mosellans, par exemple.
Raison de plus, à l’approche de l’élection présidentielles, pour relire ce petit texte, qui est un concentré de lucidité. Lafargue avait une certaine méfiance pour la démocratie bourgeoise dont on voit d’ailleurs ces temps-ci qu’elle n’est pas bien solide devant les marchés. Cette méfiance, il la dit d’ailleurs en grand écrivain : « Devant des électeurs à tête de bois et à oreilles d’ânes, les candidats bourgeois, vêtus en paillasse, danseront la danse des libertés politiques, se torchant la face et la post-face avec leurs programmes électoraux aux multiples promesses, et parlant avec des larmes dans les yeux des misères du peuple et avec du cuivre dans la voix des gloires de la France : et les têtes des électeurs de braire en chœur et solidement hi han ! hi han ! »

Paul Lafargue n’a aucune pitié pour cette classe ouvrière aliénée. On n’est pas loin du « salaud de pauvres » de Michel Audiard. Mais un Michel Audiard qui aurait compris comment la crise est toujours une aubaine quand il s’agit de pressurer les salaires ou de délocaliser.

Finalement, ce qui met le plus en colère Lafargue, co-fondateur du Parti Ouvrier Français avec Jules Guesde, c’est que le progrès technique ne libère pas le temps humain alors qu’il devrait être fait pour ça. Et cette colère est d’autant plus actuelle quand on connaît les formidables bonds technologiques induits par l’informatique et Internet depuis vingt ans : « Le rêve d’Aristote est notre réalité. Nos machines, au souffle de feu, aux membres d’acier infatigables, à la fécondité merveilleuse, inépuisable, accomplissent docilement et d’elles-mêmes leur travail sacré, et cependant l’esprit des grands philosophes du Capitalisme reste dominé par le préjugé du salariat, le pire des esclavages. Ils ne comprennent pas encore que la machine est le rédempteur de l’humanité, le Dieu qui rachètera l’homme des sordidæ artes et du travail salarié, le Dieu qui lui donnera des loisirs et la liberté. »
Les loisirs et la liberté… Autant dire des idées neuves en Europe.

A demain Lafargue !

Diane Arbus, enfin

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Diane Arbus. Source : thefoxling.

« Comment s’appelle la petite qui a eu un si grand succès avec toutes les horreurs qu’elle a photographiées et qui s’est suicidée après ? », s’interrogeait Gisèle Freund dans une interview au Monde, en 1985. Eh bien, la « petite » s’appelait Diane Arbus. En 2004, une de ses photographies les plus troublantes, « Jumelles identiques », est partie à 408 000 dollars chez Sotheby’s. On y voit deux fillettes au garde-à-vous, sourire sibyllin, regard de cocker, avant-bras entremêlés. Cette image inspira d’ailleurs à Stanley Kubrick la physionomie des sœurs Grady dans Shining.

Jusqu’en février, la Galerie du Jeu de Paume organise donc la toute première rétrospective consacrée à la photographe américaine en France. L’accueil enthousiaste que la presse a réservé à cet événement donne l’impression d’une « Arbusmania » un peu tardive et forcée. Tardive car après son lancement, en 2003, au San Francisco Museum of Modern Art, l’exposition intitulée « Revelations » a circulé au cours d’une tournée qui l’a menée dans de nombreuses villes des États-Unis et d’Europe, mais pas en France. Et forcée puisque, après des années d’ignorance, le gotha du bourg provincial qu’est devenu le Paris des Arts se doit désormais d’acclamer cette œuvre plus fort que tout le monde. [access capability= »lire_inedits »]

Impossible d’expliquer autrement que par un vague sentiment de culpabilité une présentation, certes très glamour de 200 photographies de Diane Arbus − murs gris et cadres blancs − mais dépourvue de tout effort de contextualisation ou d’ordonnancement. Les séries sont mélangées, la chronologie bousculée. Les documents censés constituer une exégèse du travail de l’artiste et les indications sur sa biographie sont confinés dans une sorte d’arrière-cour où le visiteur arrive en fin de parcours, alors qu’il a déjà la tête bien trop pleine d’images brutes pour être en état de chercher à comprendre le sens de ce travail. C’est pourquoi il sort avec la conviction ferme qu’en accord avec sa réputation, Diane Arbus était la « photographe des monstres ». Dommage.

Tout au long de sa carrière, la portraitiste a manifesté une nette prédilection pour les modèles choisis en dehors des canons de la beauté en vigueur. Nudistes octogénaires, travestis en bigoudis, Portoricaine endimanchée, matrones en goguette à Central Park : un sabotage magistral du rêve américain. Plutôt que des « monstres », Diane Arbus a photographié des gens monstrueusement ordinaires. Ces gens qui depuis longtemps, et sans qu’il soit nécessaire de remonter jusqu’à Bosch ou Rembrandt, savent se rendre captivants aux yeux des artistes.

« Je pense que cela fait un peu mal d’être photographié », écrira Diane Arbus à son ami et amant Marwin Israel. Il est vrai qu’on n’y pense pas, et pourtant… Oui, ça fait un peu mal. Peut-être parce qu’une photographie est d’abord une pièce à conviction, l’indice d’un présent déjà passé, une preuve irréfutable et banale de l’emprise que le temps a sur nous, sur notre vie et même sur nos souvenirs. Et parfois, aussi, l’empreinte d’un bonheur échu.

Regardez ces photos de fous qui rient, en train de faire leur gymnastique dans un parc… Maintes fois, elles ont été qualifiées de « voyeuristes » et elles le sont encore aujourd’hui. Il suffit de tendre l’oreille aux commentaires du public pour s’en rendre compte. Admettons que ces critiques soient en partie justifiées. Mais quand avez-vous, pour la dernière fois, croisé un mongolien heureux dans la rue ? Les photographies de Diane Arbus évoquent l’époque, pas si lointaine mais à tout jamais révolue, où les moches et les dingues, les nains et les géants, les ratés et les illuminés, les excentriques et les désaxés vivaient parmi nous. De cette époque, il ne nous reste que ces clichés en noir et blanc.

Dépêchez-vous d’aller les voir.[/access]

 

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Le jeu des sept familles politiques

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Photo : UMP Photos.

Au village gaulois, on dénombre sept familles politiques. Les droites se divisent entre la droite tennis, la droite belote et la droite littéraire. Les gauches entre la gauche caviar, la gauche beaujolais et la gauche Katmandou.

La septième famille, la centriste, est une famille recomposée. A la présidentielle de 2007, la majorité des électeurs de Bayrou ne s’identifiaient pas au centrisme. Le centrisme politique ne dépasse pas la barre des 5%. Et sa base populaire est ténue. C’est plutôt un parti pour notables de province. En témoigne le label « Alliance républicaine », choisi par Jean-Louis Borloo pour lancer son mouvement, du nom d’un parti fondé à la Belle époque. Cette fine allusion pour vieil alligator n’enthousiasmera jamais le profane.

La droite tennis est accablée de tous les maux. Mais on est bien content de la trouver. Elle travaille et gouverne. Elle fraude un peu mais paye quand même l’impôt. Elle est modérée en tout sauf lorsqu’elle adore l’Amérique, l’Union européenne et la mondialisation. Elle s’est relookée depuis longtemps : les dames en serre-têtes y sont devenues des oiseaux rares. En principe, ses trois hommes politiques français préférés sont : Poincaré, Pinay et Barre.

La droite belote a l’accent du titi parisien ou du terroir. Comme dans le cinéma de Gabin et Fernandel. La belle petite France des années 50. Toute une époque. La droite belote est méprisée par toutes les autres familles politiques. C’est le souffre-douleur. Philippe Sollers vomit sur la « France moisie ». François Hollande se gausse de « Madame Dugenou ». Le courant de l’UMP baptisé Droite populaire est honni car, dans l’esprit des bobos, les « petits blancs » constituent la lie de la société française » (comme le souligne le journaliste Hervé Algalarrondo dans son livre La Gauche et la préférence immigrée).

La droite littéraire a du style. Une qualité sur laquelle on ne tarirait pas d’éloges si elle n’impliquait une certaine paresse intellectuelle. Ces guérilleros de terrasses de café prennent des risques calculés. Ils s’aventurent rarement en dehors de la principauté de Saint-Germain-des-Prés. Ils canardent la bourgeoisie mais sont des enfants gâtés devenus gens comme il faut. Ils se prennent pour des « Grands d’Espagne » mais n’est pas Nimier qui veut. Leurs trois hommes politiques français préférés sont : Louis XIV, Napoléon et de Gaulle.

La gauche caviar est bien connue. Ne l’accablons pas. Sans elle, la gauche serait de gauche et ferait n’importe quoi. Ses trois hommes politiques français préférés sont : Barack, Michelle et Obama.

La gauche beaujolais concilie les qualités de la gauche unie, l’insolence libre-penseuse, l’indépendance radicale, la volonté socialiste et la franchise communiste. C’est une gauche bleu-blanc-rouge aux couleurs de la France. Qui revendique l’héritage. Elle aime manifester en chantant et mangeant des saucisses. Ses trois hommes politiques français préférés sont : Jaurès, Blum et Mitterrand.

La gauche Katmandou n’a pas tellement d’hommes politiques français préférés. Comme son nom l’indique, elle est pour la dépénalisation du cannabis. Ses membres sont aussi pour la dé-lepénisation. Ils se considèrent comme le dernier rempart à l’éternelle montée du fascisme. Résultat : ils sont un peu schizophrènes, mégalos et autoritaires. Toujours prêts à interdire ceux qui leur déplaisent. Ils prétendent faire de la politique autrement, de façon plus démocratique. Mais leur cuisine politique est plutôt indigeste. On l’a vu avec les trotskistes et aujourd’hui avec les Verts.

Les Indignés sont un surgeon de cette gauche katmandou. Ils ont puisé leur étendard dans le petit livre d’un vieux crabe. Aussi ils n’ont pas choisi le terme de révoltés, d’insoumis ou d’insurgés, comme dans le beau roman éponyme de Jules Vallès. En matière de réflexion politique, les indignés en sont au stade du nourrisson s’agitant dans sa barboteuse. Un porte-parole des indignés américains pérore : « Nous nous sommes totalement inspirés de la place Tahrir ». C’est vrai qu’ils sont des toutous dociles. Mais ils ressemblent davantage à des bobos conformistes, militant pour les droits des immigrés et la nourriture bio, qu’aux courageux manifestants égyptiens.

Les Indignés espagnols, d’où le mouvement est parti, sont ainsi les enfants du régime Zapatero, qui a multiplié les réformes « sociétales » (facilitation du divorce et autorisation du mariage homosexuel) sans songer un seul instant à réduire les inégalités sociales ou à construire une prospérité durable.

Copain(s) comme cochon(s)

Comédie en un acte, en prose, inspirée du Vétérinaire malgré lui de Molière

Les personnages : David Desgouilles, moraliste du XXI° siècle – Coralie Delaume, amatrice de cake aux fruits rouges

ACTE UNIQUE (1986) – SCENE UNIQUE – PENSEE UNIQUE

Coralie (nonchalamment alanguie sur l’une des « commodités de la conversation » que compte son spacieux séjour)

Cher David, je te sais un inconditionnel de la chose. Pour autant, je m’interroge parfois sur la pertinence de continuer à fréquenter les réseaux sociaux. Même en y baguenaudant mollement sans rien attendre de particulier, entre le dernier clip de Justin Bieber, une chronique de Sophia Aram, et trois photos de chatons dans des paniers, il arrive que l’on finisse par tomber sur une information qu’on eût préféré ignorer.
Tiens, hier, par exemple, au détour du « mur » d’un « friend » sur Facebook, j’ai pris connaissance de cette information insolite. Une élue socialiste, Françoise Tenenbaum, vient de proposer, pour pallier le manque de médecins en zones rurales, d’avoir recours à…des vétérinaires. Pas pour soigner un Alzheimer, bien sûr. Mais pour « faire les gestes de premier secours ».
Il est vrai qu’ils ont fait « sept ans d’études et réussi un concours difficile », comme elle le rappelle. Par ailleurs, « un vétérinaire s’occupe des bovins mais aussi des autres mammifères ». Nul doute que leur bonne connaissance de l’anatomie du hamster en ferait des soignants de qualité pour nous autres humains !

David (se ruant sans ménagement sur son clavier)

En voilà une idée qu’elle est bonne ! O Tenenbaum, ô Tenenbaum, que j’aime sa verdure… J’ai vu passer cette information. Mais tu es injuste avec les réseaux sociaux, car il en était aussi question au journal parlé de RTL hier au soir. Il s’agit d’une élue dijonnaise, paraît-il.
Je me demande si cette dame inventive ne pourrait pas développer ce concept de pluridisciplinarité. On pourrait lui donner d’autres idées. Tiens, pourquoi ne pas demander aux meilleurs de nos charcutiers de remplacer les chirurgiens pour des interventions légères ?

Coralie

A nos meilleurs charcutiers ? Pourquoi pas. Mais je ne suis pas sûre que cela puisse convenir à nos mœurs laïques. Afin de ne pas mettre à mal le « vivre ensemble » qui caractérise notre belle République, je propose que l’on ait plutôt recours à la guilde des bouchers. Nous aurons ainsi la garantie d’interventions chirurgicales religieusement halal, ce qui compensera en partie leur caractère médicalement haram.
A cet égard, il me semble d’ailleurs qu’on devrait cantonner l’œuvre des bouchers aux seules amputations. Car pour les troubles des boyaux, la profession des plombiers me semble mieux qualifiée.

David

Les plombiers peuvent aussi faire de très bons urologues. Le problème c’est qu’on manque aussi de plombiers et qu’on est donc contraint d’en faire venir de Varsovie ou de Cracovie, ce qui nous ramène aux heures les plus sombres de notre histoire référendaire. A propos, n’est ce pas faire preuve d’un protectionnisme corporatif que de rejeter d’emblée ces pistes inspirées par la modernité ? Et pourquoi s’arrêter aux professions médicales ?

Coralie

Ah…tu sais combien je suis protectionniste. Je suis favorable de longue date à « la libre circulation de rien et de personne ».
Mais tu as raison. Tant qu’à miser sur l’éclectisme des professionnels de tous ordres, je propose pour ma part que l’on pallie le manque de candidats aux concours de l’Education nationale par le recours massif à des agriculteurs, et plus spécifiquement, à des éleveurs. L’apprentissage en batterie aura un côté « massification de la culture » du meilleur effet. Par ailleurs, si nos jeunes sont des « sauvageons », autrement dit des arbres non greffés, selon le mot désormais célèbre de Jean-Pierre Chevènement je suggère que l’on recoure à l’occasion aux services de quelques jardiniers.

David

Je suis dubitatif. L’heure est plutôt à l’écoute de l’élève-centre-du-système et à la personnalisation de l’enseignement. Et je crains qu’une certaine rudesse dans l’expression n’effarouche tous ces pauvres gosses. En revanche, les étudiants en sociologie et en psychologie, on pourrait les affecter directement, sans concours. D’ailleurs, le concours a été déclaré vieillerie au plus haut niveau de l’Etat.
Mais quittons la fonction publique. Pensons notamment à cette génération d’analystes politiques qui partira bientôt à la retraite. Roland Cayrol ou Alain Duhamel, par exemple. J’avais déjà évoqué leur forte proximité avec les astrologues. Il y a tout plein de marabouts -notamment dans mon journal de petites annonces- prêts à prendre la suite de ces icônes ?

Coralie (docte)

Nous touchons là une thématique chère à Renaud Camus : celle du Grand Remplacement. Dès lors, tout est envisageable, y compris les pires excès. Ne finira-t-on pas par remplacer les élus du peuple par des technocrates, ou, pis, par des banquiers ?

David (il soupire longuement, son œil est humide mais sa truffe est sèche)

Coralie (tremblante)

David, nom d’un chien, dois-je appeler le vétérinaire ?

David (morne)

Non, c’est juste que..le remplacement des élus du peuples par des technocrates, et bien…c’est déjà fait…

Coralie (elle émet un hululement plaintif puis se tait)

Sur ces entrefaites, suivant en cela les conseils d’Europe Ecologie – Les Verts et de leur candidate Eva Joly, David et Coralie se rendent à la mairie pour s’inscrire sur les listes électorales, comme tous les chats, chattes et chatons en âge de voter.

Dans une série de vidéos intitulée « l’abstention fait peur aux chatons », le comité de campagne d’Eva Joly plaide en faveur de l’inscription
sur les liste électorales. A voir ici, ici et surtout ici.

Picnic ta mère !

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Golgotha Picnic

M. Ribes ne saurait, sans passer pour un ingrat, se plaindre de l’État ni de ses représentants : il leur doit tous les honneurs et les titres dont il est comblé sans en être accablé. Notre brave république accorde volontiers aux artistes effervescents et contestataires des gratifications, que ces derniers acceptent avec une joie gourmande. On notera d’ailleurs que, si les ministres et les présidents passent, M. Ribes demeure. Soutenu par la redoutable Catherine Tasca, il fut nommé directeur du Théâtre du Rond-point en 2002. Il surmonta le terrible chagrin qu’il éprouva assurément, après la défaite de M. Jospin, ainsi que la sévère dépression, qui le saisit certainement au soir du second tour de l’élection présidentielle de 2007. Et le voici en 2012, frétillant et narquois, organisateur des plaisirs, dans ce même théâtre des champs-élyséens, sous la présidence du tyran Sarkozy.

Or, cet homme considérable ne s’est pas contenté de gouverner son palais rond, que la manne publique a rendu très confortable. Il en a fait le haut lieu de ce qu’il appelle le « rire de résistance », une idée ribesienne qui oppose le rire « au formatage des consciences » : le rire comme remède à ce qu’il baptise joliment le « cholestérol de l’imaginaire ». Mais enfin, si rien n’est neuf dans cette proposition, quelque chose agace un peu : on sent que la résistance du monsieur, quoiqu’à prétention humoristique, virerait rapidement à l’esprit de sérieux et ferait du théâtre du Rond-point le fort Apache de l’opposition au néo-nazisme rampant, à la Droite en général, à la lepénisation des consciences, au Mal, à la Tradition, et bien évidemment à l’Église catholique. M. Ribes n’aime rien tant que la dérision, l’humour « décalé », l’énergie de Charlie-hebdo, soutenue par Canal+. Il mêle ainsi le meilleur – le dessinateur Jean-Marc Reiser, véritable génie de l’irrésistible cruauté des choses, et le pire, – Canal+ et ses divertissements pour milliardaires satisfaits. Dans sa géostratégie calamiteuse, le Rond-point serait le haut lieu de la résistance, et ses jardins alentours un maquis peuplé de petits marquis de la culture subventionnée.

M. Ribes , qui a la physionomie d’un paisible notaire « barbiché » Napoléon III, dénonce la menace que feraient peser des chrétiens fondamentalistes sur les représentations de la pièce Golgotha picnic (excellent titre, au demeurant). C’est qu’un grand résistant ricaneur tel que M. Ribes voit bien le danger de l’occupation catholique dans notre pays. Nos églises sont pleines, les pénitents encagoulés se prosternent sur les parvis, l’inquisition menace, et, dans les souterrains du Vatican, on entend les cris déchirants des suppliciés. Partout dans le monde, les chrétiens accomplissent des actes de terreur, qui viennent grossir la chronique de leurs crimes irréparables. Les chrétiens d’Orient, en particulier, sont connus pour leur perversion singulière. En Égypte, par exemple, les musulmans baissent les yeux et rasent les murs quand ils croisent, dans la rue, l’une de ces bandes de voyous christianisés, armés de bâtons et de couteaux. Chez nous, néanmoins, M. Ribes n’a rien à craindre des catholiques, et ses jambes, en le portant d’un pas vif, à la manière d’un curé pédophile surpris dans ses mauvaises pratiques, le mettront aisément hors de portée d’un quelconque « intégriste » un peu véhément.

Mais pourquoi ne s’attaque-t-il à des sujets qui lui feraient courir de vrais périls ? Par exemple, une pièce sans nuance où les Palestiniens seraient représentés en victimes des Israéliens triomphants et dominateurs ? Qu’il s’attende à recevoir une dose massive de « bétar-bloquants », préjudiciable à sa tension artérielle. Et, s’il lui reste un peu de son énergie ricanante, nous lui suggérons de présenter le Prophète Mohamed en animateur de bordel, une manière de Dodo la saumure halale. Les zélateurs du prophète ne sont pas gens à tendre l’autre joue quand on les soufflette.
Le public du Rond-point constitue la nouvelle bourgeoisie, lectrice des Inrockuptibles et de Télérama, dont l’exquise directrice, Mme Pascaud, avoue s’être pâmée devant la pièce[1. Fabienne Pascaud, chrétienne proclamée, entre si souvent en pamoison qu’elle mériterait qu’on la surnommât « la croix pâmée ».]. Sollicitée par M. Ribes lui-même, venu chercher une sorte d’onction auprès de la grande prêtresse téléramique, Fabienne confesse au petit prélat du Rond-point: « Golgota Picnic est sans doute le plus beau spectacle de Rodrigo Garcia […]. La chrétienne que je suis [le] trouve […] profondément mystique.». Il est plaisant d’entendre M. Ribes, qui se soucie de l’opinion chrétienne comme de sa première couche-culotte, ronronner de plaisir aux propos de la belle Pascaud. On trouve toujours un chrétien de service pour proférer des « chrétienneries » extasiées devant un athée hilare.

Je suis moi-même fort mauvais chrétien, et si je salue volontiers Jésus, je lui parle rarement. J’envisage sans plaisir les longues années de purgatoire qui m’attendent. Je dis purgatoire, parce que je ne peux croire à une damnation éternelle. Dans mon esprit, certes un peu embrouillé, Jésus ne saurait céder les âmes au Diable, puisqu’il lui a permis d’habiter les corps. D’ailleurs, cette terre « endiablée » ne me déplaît pas ; je la quitterai sans regret, mais non sans souvenirs éblouissants. Enfin, il me paraît que le plus grand péché est produit par l’esprit.
Mais revenons à vous, M. Ribes : les chrétiens qui entouraient Frigide Barjot et Michaël Lonsdale, ce soir de décembre, n’incarnaient aucun fondamentalisme ; ils étaient simplement venus vous faire part de leur chagrin. Ils trouvent votre pièce inutilement insultante à l’endroit de Jésus, ils ont voulu vous le dire en face. Vous leur avez prudemment répondu près d’un cordon de rudes gaillards caparaçonnés comme des tortues ninja. Votre prudence policière ressemblait à une trouille louis-philipparde. Il était inutile et vain de vous entourer de ce renfort massif. Votre posture était de surcroît ridicule : que dira de vous la postérité, quand elle découvrira le grand résistant que vous prétendez être, dissimulé derrière un buisson de CRS ?

À la vérité, M. Ribes, votre fatras idéologique repose sur une conviction franchouillarde, libertaire si l’on veut, voire « libertarienne », définitivement intégrée. Vous êtes le relais de la nouvelle culture d’Etat, de la risible résistance organique d’Etat, de la pitoyable subversion d’Etat. Vous êtes un provocateur plus décoré qu’un arbre de Noël, un radical chic rémunéré par les contribuables. Vous appelez la police pour vous débarrasser de ceux que vos provocations institutionnelles irritent ou blessent inutilement. Craignez-vous donc à ce point les effets de vos grimaces ? Tirez le rideau, M. le directeur, votre farce est jouée !

La loi des séries

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Louis Skorecki.

Les frères Lumière ont inventé la télévision, pas le cinéma, c’est Louis Skorecki qui le dit. Doté d’une plume injuste et brillante, Skorecki ne va plus dans les salles obscures. Pour lui, le 7e art est mort avec Rio Bravo et les cinéphiles se comportent comme des bâfreurs de blanquette de veau. Les films, il les regarde sur petit écran. Il en parlait dans des articles longtemps publiés par Libération et édités en recueils par l’ami Roland Jaccard dans sa collection « Perspectives critiques » aux PUF : Raoul Walsh et moi, Les Violons ont toujours raison, Conversations avec Serge Daney.
Avec Sur la télévision, Skorecki adresse une belle déclaration d’amour à l’étrange lucarne. S’il n’oublie ni Mad Men ni Dr. House, ce descendant avoué de Sherlock Holmes nous replonge dans un autre temps. Dans cette époque qui court de l’ORTF à feu la Cinq de Berlusconi, bien avant la multiplication des chaînes sur le câble, les surprises étaient permanentes.

Les crimes étaient résolus dans les Cinq dernières minutes. Simenon trouvait que Jean Richard, comédien massif, incarnait un parfait commissaire Maigret. Les garçons hésitaient entre Emma Peel et Tara King, se pendaient finalement aux jambes à la longueur érotique d’Emma. Le lieutenant Columbo roulait en Peugeot 403. La Petite maison dans la prairie renseignait sur le puritanisme des Pères fondateurs américains et Le Prisonnier sur les mœurs de Big Brother. Bill Cosby était un acteur de jazz, papa d’Obama. Thomas Magnum cachait derrière sa moustache les traumatismes de la guerre du Vietnam. MacGyver, entre Reagan et Gromyko, préfigurait le bobo écolo à canif électeur d’Europe Écologie-Les Verts.

Skorecki a des fulgurances qui ravissent : « Baretta et Pasolini, c’est du pareil au même : cinéma louche, télé trouble, familles perdues. » On voit où il veut nous amener. Si les visages, les musiques et les mots portés par les séries TV s’impriment dans les mémoires, créant nos mythologies modernes, c’est que les histoires sont écrites. Parfois à la va-vite, souvent avec style, toujours avec efficacité. Grâce aux séries, les écrivains ont signé leur retour à l’écran, passant à tabac la « politique des auteurs » chère à François Truffaut − une fiction appartient à son réalisateur, point final.
Steven Bochco nous fait découvrir les rues de New York, et ceux qui les peuplent, dans NYPD Blues. Chris Carter révèle nos angoisses paranormales dans X-files. Edward E. Kelley s’amuse des fantasmes d’Ally McBeal et donne au Capitaine Kirk de Star Trek, William Shatner, son plus beau rôle : Denny Crane incarne dans Boston Justice un avocat de droite fêlé, amateur de cigares et de whisky dissertant, sur la terrasse de son cabinet, du harcèlement sexuel, des armes à feu et des SDF avec son meilleur ami démocrate. Même Jean-Luc Azoulay, le créateur d’Hélène et les garçons et de ses suites, peut être présenté comme un héritier décomplexé d’Éric Rohmer : des jeunes filles légèrement vêtues badinent avec des garçons qui ne pensent qu’à la embrasser, et plus si affinités.

Pour comprendre que les séries sont nos madeleines du jour, il faut lire, en plus de Skorecki, le Dictionnaire des séries de Nils C. Ahl et Benjamin Fau. Rien ne manque dans ce pavé de plus de mille pages. Les notices sont précises, élégamment rédigées, méchantes à l’occasion. À propos d’une vieillerie californienne et balnéaire : « Si l’on veut du mal à quelqu’un, on peut lui diffuser en boucle le générique de la première saison : cela achève même les chevaux. » Du bel ouvrage qui donne envie d’errer dans Baltimore en regardant The Wire, de se saouler avec Hank Moody dans Californication et, même, de courir sur une plage de Malibu derrière quelques naïades en maillot de bain rouge.

Louis Skorecki, Sur la télévision, Capricci, 2011.
Nils C. Ahl, Benjamin Fau (dir.), Dictionnaire des séries télévisées, Philippe Rey, 2011.

Des moutons du Montana aux étudiantes en cinéma de Séoul

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Si j’étais cinéaste, aurais-je vraiment eu envie de filmer pendant des mois la transhumance de troupeaux de moutons à travers l’État du Montana ? J’en doute. Lucien Castaing-Taylor, lui, n’a pas reculé face à ce défi plutôt insolite. Il est vrai qu’il n’est pas metteur en scène, mais professeur d’anthropologie à Harvard. Et puis, c’était la dernière occasion de graver sur la pellicule cette geste épique de la légende de l’Ouest américain. Plus jamais, on ne verra des milliers de moutons traverser des villes abandonnées pour l’occasion à ces quadrupèdes aussi têtus que charmants.

Sweetgrass, c’est le titre du film, plaira aux zoophiles, aux amateurs de westerns et aux insomniaques. Plus intéressé par les caprices des moutons et la majesté des paysages qu’ils traversent que par la lassitude et l’exaspération de leurs convoyeurs subissant leurs bêlements incessants, Lucien Castaing-Taylor n’a pas filmé leur retour dans leurs fermes après des mois de solitude, ni la manière dont ils dilapident leur paie. Il me l’a raconté, en revanche, et je pense qu’il y aurait eu là matière à un documentaire moins moutonnier, plus trivial sans doute et presque aussi excitant.

On imagine très bien Sweetgrass présenté dans une école de cinéma, section documentaire, à Séoul. C’est là, précisément, que se déroule Oki’s Movie, le dernier film de Hong Sangsoo qui est au cinéma coréen ce que Clément Rosset est à la philosophie française : burlesque, éméché et attentif aux détails les plus saugrenus que tissent les humains, même les plus moutonniers.

Ici, une jeune étudiante en cinéma encore inexperte sentimentalement, observe au plus près le comportement d’un jeune cinéaste et d’un vieux professeur de cinéma, tous deux troublés par la naïveté feinte d’Oki. Elles les amènera dans les mêmes lieux et, avec une ingénuité toute rohmérienne, comparera leur comportement. Derrière chaque jeune fille se dissimule un garagiste qui évalue consciencieusement la valeur de la voiture d’occasion qu’il s’apprête à acheter. Je l’admets volontiers : je suis prêt à abandonner les moutons à mon ami de Harvard et à prendre le premier avion pour Séoul où je filmerai la suite des aventures d’Oki. Sans atteindre à la perfection de Hong Sangsoo, mais avec autant de plaisir qu’il m’en a donné.

L’étranger dans sa langue natale

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« En étrange pays, dans mon pays lui-même », le bel alexandrin d’Aragon dans la Diane française me semble d’une troublante actualité ces temps-ci. Et ce sentiment d’étrangeté, pour tout dire, ne me vient pas de l’impression d’être submergé par une invasion allogène ou par le fait que le destin de la France se décide à Berlin, à Bruxelles ou sur les places financières, bref partout sauf en France. Non, ce malaise me vient d’ailleurs et touche à ce qui fait sans doute l’essence de l’identité française : la langue elle-même.

Tout commence une matinée de la semaine dernière. Je m’apprête, un peu plus à la bourre que d’habitude, à prendre le TGV Lille-Paris. Je n’aurai pas le temps d’acheter la presse alors je me contente, ce qui n’est pas trop dans mes habitudes, de saisir au vol les quotidiens gratuits mis à disposition dans des présentoirs. Je n’ai, à vrai dire, aucune sympathie pour les journaux gratuits, partant du principe que, dans une société marchande que je n’ai au demeurant pas choisie, tout ce qui est gratuit ne vaut rien, sauf l’amour. Et puis, non contents d’être des supports publicitaires entrelardés de quelques dépêches plus ou moins bien réécrites, les gratuits salopent les gares, les stations de métros et encombrent les banquettes. Mais bon, comme je suis un vieux camé à l’encre d’imprimerie, je décide de faire contre mauvaise fortune bon cœur.

Premier titre, parcouru d’un œil distrait, « Bientôt une application pour trouver un coloc dans la Métropole ». Après quelques secondes de réflexion, je comprends de quoi il doit s’agir. Sur les Smartphones, comme on dit, il y a des applications, c’est-à-dire des fonctions et des services qui n’ont plus rien à voir avec le téléphone, comme les montres gadgets qui, quand j’étais petit, faisaient radio en plus d’indiquer l’heure.

Coloc, c’est l’apocope pour colocataire. Il est vrai qu’aujourd’hui, les jeunes louent à plusieurs des appartements en vous faisant croire que c’est un choix de vie beaucoup plus sympa alors qu’en vérité, ils sont tellement paupérisés et précarisés qu’ils n’ont tout simplement plus les moyens d’éviter la promiscuité étant donné le prix du mètre carré dans les grandes villes. Quand à la Métropole, il ne s’agit pas de la France par rapport à ses DOM mais de l’agglomération Lille-Roubaix-Tourcoing par rapport à la région Nord-Pas de Calais.

Il m’a donc fallu un petit moment pour traduire ma propre langue afin de comprendre l’information, au demeurant inintéressante, que l’on voulait me communiquer.
Et je me suis alors demandé ce qu’il adviendrait de quelqu’un qui serait mort ne serait-ce qu’à la fin du siècle dernier et à qui, à peine ressuscité, on voudrait communiquer quelques données sur ce qui s’est passé depuis une grosse dizaine d’années : « Tiens, Lazare, à propos, je ne sais pas si tu es au courant, mais on vit une époque formidable, maintenant il y a des applications pour trouver des colocs dans la Métropole. Formidable, non ? » Non seulement cette désintégration de la langue est inquiétante, mais la rapidité du processus l’est encore davantage. On peut raisonnablement penser que les gens du XVIIème siècle et du XXème siècle, s’ils avaient pu se rencontrer, auraient à peu près réussi à se comprendre. Quelques variantes dans le vocabulaire et la prononciation mais, pour l’essentiel, le dialogue aurait pu assez vite s’instaurer malgré trois cents ans d’écart. Mais dans ce cas précis, c’est en à peine une génération que tout s’est obscurci dans la langue, notamment sous l’influence de la néophilie technologique et de ses conséquences sur la vie quotidienne et les mœurs.

Mais je ne voulais pas rester à ruminer ces sombres pensées car, comme le remarque justement Hemingway dans Au-delà du fleuve et sous les arbres, il ne faut jamais être triste le matin. Alors, j’ai chiffonné le premier gratuit et j’en ai ouvert un autre. Je suis tombé sur un entretien donné par Lars Bark, « l’un des père de Chrome, le navigateur de Google ». Cela commençait très fort. Et je n’avais encore rien lu puisque j’ai pu apprendre pour mon plus grand bonheur « que les systèmes d’exploitation vont concéder du terrain aux browsers qui deviendront des plates-formes complètes » mais aussi, comment avais-je pu vivre sans savoir « que l’idée des Chromebooks est de déporter le système d’exploitation sur le cloud sur lequel ne demeure plus qu’un seul browser ».

Alors j’ai regardé le soleil d’automne se lever sur une Picardie traversée à 300 kilomètres/heure et j’ai pensé, décidément : « En étrange pays, dans mon pays lui-même »

Vaclav Havel, tourmenteur du peuple

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Vaclav Havel. Photo : jamretsam324.

Vaclav Havel est mort, et les Tchèques sont à la fois tristes et soulagés. Ils sont tristes, parce qu’avec lui disparaît le seul Tchèque ayant connu une gloire mondiale après Emil Zatopek. Ils sont tristes, aussi parce qu’il symbolisait ces jours glorieux de novembre 1989 où le peuple d’une Tchécoslovaquie encore unie sortit de son apathie pour signifier son congé au régime communiste. Mais une fois les hommages posthumes solennellement rendus, la plupart des habitants des terroirs de Bohème-Moravie, retournés à leurs petites affaires quotidiennes – qui ne marchent pas si mal en dépit de la crise – penseront que Havel est plus sympathique dans l’au-delà que vivant au milieu d’eux.

Sa vie, « une œuvre d’art » selon Milan Kundera, avait réussi à donner à l’étranger une image des Tchèques qui était bien loin de la réalité : celle d’un peuple qui n’aurait jamais cherché à s’accommoder avec le pouvoir totalitaire. Vaclav Havel ne fut jamais séduit, ne fût-ce qu’une seule seconde, par l’idéologie communiste : il revendiquait son appartenance à la bourgeoisie pragoise et rejetait tout contact avec les idées marxistes, dogmatiques ou prétendument réformatrices. Le printemps de Prague de 1968 le laissa de marbre : pour lui le communisme était irréformable et tout simplement pervers. Il en subit les conséquences : interdit d’études supérieures, il trouva asile dans d’improbables théâtres jouant au chat et à la souris avec la censure, avant de connaître la prison quand il apparut comme la figure de proue de la dissidence en Tchécoslovaquie.

En janvier 1990, lorsqu’il fallut choisir un président de la République tchécoslovaque dans le cadre de la transition négociée entre les dirigeants de la « Révolution de velours » et le pouvoir communiste moribond, deux noms s’imposèrent : celui d’Alexandre Dubcek, symbole du « Printemps de Prague » et celui de Vaclav Havel, l’intransigeant porte-parole de la Charte 77.

Le « communisme à visage humain » incarné par Dubcek avait été englouti dans le maelström provoqué par Mikhaïl Gorbatchev. Havel était donc incontournable. Mais il ne ressemblait pas à ce peuple qu’il avait été appelé à incarner aux yeux du monde. La vie des Tchèques, que ce soit sous la férule des Habsbourg ou sous celle des Soviétiques et de leurs représentants locaux, se caractérisait par une multitude de petits arrangements avec l’autorité, une soumission apparente à l’arbitraire pour se ménager quelques petites niches de bien-être dans un monde de pénurie.

L’intransigeance, le choc frontal et suicidaire avec l’oppresseur, que l’on trouve, par exemple dans le roman national polonais, n’a jamais été la tasse de thé (ou plutôt le verre de bière) des Tchèques. On en trouvera la clé dans l’œuvre immortelle de Jaroslav Hasek le seul philosophe capable de vous expliquer cela par le menu : il s’appelle Chvéïk, et fréquente régulièrement la taverne « Au Calice » dans le quartier de Nove Mesto à Prague[1. Jaroslav Hasek, auteur des Aventures du brave soldat Chvéïk. Chvéïk représente le typique Praguois qui se moque de la domination des Habsbourg.].
De tous les dirigeants des pays ex-communistes revenus à la démocratie, Havel était le seul à être issu du monde culturel et intellectuel. Pour la République tchèque ce n’était pas une première : le premier président de la Tchécoslovaquie, en 1918, Tomas Masaryk était un philosophe de renom. Cette spécificité est liée au fait que la conscience nationale tchèque (et slovaque) s’est constituée autour de la défense d’une culture slave menacée par l’expansionnisme allemand et hongrois. Le combat pour la langue a précédé celui pour l’accès au statut d’Etat-nation.

Pendant les treize ans où il résida au Hrad, le château de Prague qui domine la ville aux cent clochers, Vaclav Havel ne se comporta pas comme le père débonnaire de la Nation. Au contraire, il prit un malin plaisir à appuyer là où cela risquait de faire mal à une bonne partie de ses concitoyens. Ainsi, en 1990, il prit l’initiative de faire, au nom du peuple tchèque, des excuses unilatérales aux Allemands des Sudètes expulsés en 1945 à la suite des décrets Bénès. La rupture de ce tabou qui unissait et unit encore les Tchèques de toutes obédiences lui aliéna une grande partie de l’opinion publique, et renforça ses adversaires, qui, en fait exerçaient la réalité du pouvoir. Le nationaliste thatchérien et europhobe Vaclav Klaus, ou le populiste social-démocrate Milos Zeman ont toujours été plus en phase avec le peuple qui leur avait confié la charge de le gouverner que ce président dramaturge qui en était la conscience, la bonne et peut-être surtout la mauvaise.

Justice : la parité, enfin !

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Notre excellent confrère Rue89 nous informe que, cette année, sur les 153 reçus au premier concours de l’Ecole nationale de la magistrature (réservé aux étudiants), vingt seulement sont de sexe masculin. Si cette tendance perdure, il est fort probable que les justiciables vont se trouver, la plupart du temps, confrontés à des représentants du siège et du parquet qui porteront des robes même en dehors du Palais de justice.

Ce serait, à en croire la sous-directrice de l’école sise à Bordeaux, lié au fait que les filles « sont moins attirées par le pouvoir, et plus par la conciliation et le service public ». Si on comprend bien, il s’agit là d’une déclinaison du care cher à Martine Aubry. La proc’ continuera bien à demander des décennies de taule pour les criminels, mais elle fondra en larmes à l’issue de son réquisitoire.

Ceux qui seraient alarmés par cette grave entorse à la parité au sein du troisième pouvoir pourront se rassurer en notant que cette dernière continue à être respectée dans les enceintes judiciaires : les mâles compensent par leur présence massive dans le box des accusés leur absence des fauteuils de juges et de procureurs.

A demain, monsieur Lafargue !

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Photo : http://antitravail.fr.fm

Paul Lafargue est mort il y a cent ans, à quelques jours près. Il s’est suicidé en compagnie de sa femme, à l’âge de 69 ans. Il était le gendre de Marx et ne s’est pas toujours merveilleusement entendu avec son beau père même si son Droit à la paresse, sans cesse réédité depuis sa parution en 1880, ne s’oppose pas autant qu’on a bien voulu le dire à la pensée du grand barbu de Trêves. Paul Lafargue et sa femme Laura étaient bien marxistes mais ils n’en étaient pas moins romains dans leur stoïcisme. On ne met pas fin à ses jours parce qu’on n’aime plus la vie mais parce qu’on n’a plus la force de l’aimer et que la vie mérite qu’on l’aime[1. C’est-à-dire qu’on que l’on sache en apprécier les plaisirs et les jours.]. Le mot d’adieu de Lafargue le dit très bien : « Sain de corps et d’esprit, je me tue avant que l’impitoyable vieillesse qui m’enlève un à un les plaisirs et les joies de l’existence et qui me dépouille de mes forces physiques et intellectuelles ne paralyse mon énergie, ne brise ma volonté et ne fasse de moi une charge à moi et aux autres ». Cette sortie élégante, en couple, sera imitée par d’autres, à gauche. A droite on préfère se suicider seul, comme Drieu ou Montherlant. A gauche André Gorz, fondateur de l’écologie politique refuse de survivre à son épouse malade à laquelle il avait consacré un livre magnifique[2. Lettre à D (Galilée, 2006)]. Et quelques années plus tôt, c’était Roger Quillot, maire de Clermont-Ferrand, spécialiste d’Albert Camus et sa femme Claire qui décidaient de mourir ensemble.

Le Droit à la paresse de Paul Lafargue n’est pas le best-seller des fainéants, c’est la première réflexion sur les limites de la valeur travail. Marx, tout obsédé par l’émancipation des prolétaires en oubliait que cette émancipation ne pouvait pas s’accomplir uniquement par le travail. Que la vie était faite pour être vécue. Que les gains de productivité pouvaient aussi être redistribués sous forme de temps libre. Qu’il y avait une malédiction dans le conditionnement de ce qu’on appelait encore les masses laborieuses : « Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite les misères individuelles et sociales qui, depuis deux siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l’amour du travail poussé jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture ».

Cette « étrange folie », ce n’est ni plus ni moins celle du vote ouvrier pour Sarkozy en 2007; même si l’on peut penser que les cinq dernières années auront fait évoluer les visions du monde du côté des derniers hauts-fourneaux mosellans, par exemple.
Raison de plus, à l’approche de l’élection présidentielles, pour relire ce petit texte, qui est un concentré de lucidité. Lafargue avait une certaine méfiance pour la démocratie bourgeoise dont on voit d’ailleurs ces temps-ci qu’elle n’est pas bien solide devant les marchés. Cette méfiance, il la dit d’ailleurs en grand écrivain : « Devant des électeurs à tête de bois et à oreilles d’ânes, les candidats bourgeois, vêtus en paillasse, danseront la danse des libertés politiques, se torchant la face et la post-face avec leurs programmes électoraux aux multiples promesses, et parlant avec des larmes dans les yeux des misères du peuple et avec du cuivre dans la voix des gloires de la France : et les têtes des électeurs de braire en chœur et solidement hi han ! hi han ! »

Paul Lafargue n’a aucune pitié pour cette classe ouvrière aliénée. On n’est pas loin du « salaud de pauvres » de Michel Audiard. Mais un Michel Audiard qui aurait compris comment la crise est toujours une aubaine quand il s’agit de pressurer les salaires ou de délocaliser.

Finalement, ce qui met le plus en colère Lafargue, co-fondateur du Parti Ouvrier Français avec Jules Guesde, c’est que le progrès technique ne libère pas le temps humain alors qu’il devrait être fait pour ça. Et cette colère est d’autant plus actuelle quand on connaît les formidables bonds technologiques induits par l’informatique et Internet depuis vingt ans : « Le rêve d’Aristote est notre réalité. Nos machines, au souffle de feu, aux membres d’acier infatigables, à la fécondité merveilleuse, inépuisable, accomplissent docilement et d’elles-mêmes leur travail sacré, et cependant l’esprit des grands philosophes du Capitalisme reste dominé par le préjugé du salariat, le pire des esclavages. Ils ne comprennent pas encore que la machine est le rédempteur de l’humanité, le Dieu qui rachètera l’homme des sordidæ artes et du travail salarié, le Dieu qui lui donnera des loisirs et la liberté. »
Les loisirs et la liberté… Autant dire des idées neuves en Europe.

A demain Lafargue !

Diane Arbus, enfin

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Diane Arbus. Source : thefoxling.

« Comment s’appelle la petite qui a eu un si grand succès avec toutes les horreurs qu’elle a photographiées et qui s’est suicidée après ? », s’interrogeait Gisèle Freund dans une interview au Monde, en 1985. Eh bien, la « petite » s’appelait Diane Arbus. En 2004, une de ses photographies les plus troublantes, « Jumelles identiques », est partie à 408 000 dollars chez Sotheby’s. On y voit deux fillettes au garde-à-vous, sourire sibyllin, regard de cocker, avant-bras entremêlés. Cette image inspira d’ailleurs à Stanley Kubrick la physionomie des sœurs Grady dans Shining.

Jusqu’en février, la Galerie du Jeu de Paume organise donc la toute première rétrospective consacrée à la photographe américaine en France. L’accueil enthousiaste que la presse a réservé à cet événement donne l’impression d’une « Arbusmania » un peu tardive et forcée. Tardive car après son lancement, en 2003, au San Francisco Museum of Modern Art, l’exposition intitulée « Revelations » a circulé au cours d’une tournée qui l’a menée dans de nombreuses villes des États-Unis et d’Europe, mais pas en France. Et forcée puisque, après des années d’ignorance, le gotha du bourg provincial qu’est devenu le Paris des Arts se doit désormais d’acclamer cette œuvre plus fort que tout le monde. [access capability= »lire_inedits »]

Impossible d’expliquer autrement que par un vague sentiment de culpabilité une présentation, certes très glamour de 200 photographies de Diane Arbus − murs gris et cadres blancs − mais dépourvue de tout effort de contextualisation ou d’ordonnancement. Les séries sont mélangées, la chronologie bousculée. Les documents censés constituer une exégèse du travail de l’artiste et les indications sur sa biographie sont confinés dans une sorte d’arrière-cour où le visiteur arrive en fin de parcours, alors qu’il a déjà la tête bien trop pleine d’images brutes pour être en état de chercher à comprendre le sens de ce travail. C’est pourquoi il sort avec la conviction ferme qu’en accord avec sa réputation, Diane Arbus était la « photographe des monstres ». Dommage.

Tout au long de sa carrière, la portraitiste a manifesté une nette prédilection pour les modèles choisis en dehors des canons de la beauté en vigueur. Nudistes octogénaires, travestis en bigoudis, Portoricaine endimanchée, matrones en goguette à Central Park : un sabotage magistral du rêve américain. Plutôt que des « monstres », Diane Arbus a photographié des gens monstrueusement ordinaires. Ces gens qui depuis longtemps, et sans qu’il soit nécessaire de remonter jusqu’à Bosch ou Rembrandt, savent se rendre captivants aux yeux des artistes.

« Je pense que cela fait un peu mal d’être photographié », écrira Diane Arbus à son ami et amant Marwin Israel. Il est vrai qu’on n’y pense pas, et pourtant… Oui, ça fait un peu mal. Peut-être parce qu’une photographie est d’abord une pièce à conviction, l’indice d’un présent déjà passé, une preuve irréfutable et banale de l’emprise que le temps a sur nous, sur notre vie et même sur nos souvenirs. Et parfois, aussi, l’empreinte d’un bonheur échu.

Regardez ces photos de fous qui rient, en train de faire leur gymnastique dans un parc… Maintes fois, elles ont été qualifiées de « voyeuristes » et elles le sont encore aujourd’hui. Il suffit de tendre l’oreille aux commentaires du public pour s’en rendre compte. Admettons que ces critiques soient en partie justifiées. Mais quand avez-vous, pour la dernière fois, croisé un mongolien heureux dans la rue ? Les photographies de Diane Arbus évoquent l’époque, pas si lointaine mais à tout jamais révolue, où les moches et les dingues, les nains et les géants, les ratés et les illuminés, les excentriques et les désaxés vivaient parmi nous. De cette époque, il ne nous reste que ces clichés en noir et blanc.

Dépêchez-vous d’aller les voir.[/access]

 

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Le jeu des sept familles politiques

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Photo : UMP Photos.

Au village gaulois, on dénombre sept familles politiques. Les droites se divisent entre la droite tennis, la droite belote et la droite littéraire. Les gauches entre la gauche caviar, la gauche beaujolais et la gauche Katmandou.

La septième famille, la centriste, est une famille recomposée. A la présidentielle de 2007, la majorité des électeurs de Bayrou ne s’identifiaient pas au centrisme. Le centrisme politique ne dépasse pas la barre des 5%. Et sa base populaire est ténue. C’est plutôt un parti pour notables de province. En témoigne le label « Alliance républicaine », choisi par Jean-Louis Borloo pour lancer son mouvement, du nom d’un parti fondé à la Belle époque. Cette fine allusion pour vieil alligator n’enthousiasmera jamais le profane.

La droite tennis est accablée de tous les maux. Mais on est bien content de la trouver. Elle travaille et gouverne. Elle fraude un peu mais paye quand même l’impôt. Elle est modérée en tout sauf lorsqu’elle adore l’Amérique, l’Union européenne et la mondialisation. Elle s’est relookée depuis longtemps : les dames en serre-têtes y sont devenues des oiseaux rares. En principe, ses trois hommes politiques français préférés sont : Poincaré, Pinay et Barre.

La droite belote a l’accent du titi parisien ou du terroir. Comme dans le cinéma de Gabin et Fernandel. La belle petite France des années 50. Toute une époque. La droite belote est méprisée par toutes les autres familles politiques. C’est le souffre-douleur. Philippe Sollers vomit sur la « France moisie ». François Hollande se gausse de « Madame Dugenou ». Le courant de l’UMP baptisé Droite populaire est honni car, dans l’esprit des bobos, les « petits blancs » constituent la lie de la société française » (comme le souligne le journaliste Hervé Algalarrondo dans son livre La Gauche et la préférence immigrée).

La droite littéraire a du style. Une qualité sur laquelle on ne tarirait pas d’éloges si elle n’impliquait une certaine paresse intellectuelle. Ces guérilleros de terrasses de café prennent des risques calculés. Ils s’aventurent rarement en dehors de la principauté de Saint-Germain-des-Prés. Ils canardent la bourgeoisie mais sont des enfants gâtés devenus gens comme il faut. Ils se prennent pour des « Grands d’Espagne » mais n’est pas Nimier qui veut. Leurs trois hommes politiques français préférés sont : Louis XIV, Napoléon et de Gaulle.

La gauche caviar est bien connue. Ne l’accablons pas. Sans elle, la gauche serait de gauche et ferait n’importe quoi. Ses trois hommes politiques français préférés sont : Barack, Michelle et Obama.

La gauche beaujolais concilie les qualités de la gauche unie, l’insolence libre-penseuse, l’indépendance radicale, la volonté socialiste et la franchise communiste. C’est une gauche bleu-blanc-rouge aux couleurs de la France. Qui revendique l’héritage. Elle aime manifester en chantant et mangeant des saucisses. Ses trois hommes politiques français préférés sont : Jaurès, Blum et Mitterrand.

La gauche Katmandou n’a pas tellement d’hommes politiques français préférés. Comme son nom l’indique, elle est pour la dépénalisation du cannabis. Ses membres sont aussi pour la dé-lepénisation. Ils se considèrent comme le dernier rempart à l’éternelle montée du fascisme. Résultat : ils sont un peu schizophrènes, mégalos et autoritaires. Toujours prêts à interdire ceux qui leur déplaisent. Ils prétendent faire de la politique autrement, de façon plus démocratique. Mais leur cuisine politique est plutôt indigeste. On l’a vu avec les trotskistes et aujourd’hui avec les Verts.

Les Indignés sont un surgeon de cette gauche katmandou. Ils ont puisé leur étendard dans le petit livre d’un vieux crabe. Aussi ils n’ont pas choisi le terme de révoltés, d’insoumis ou d’insurgés, comme dans le beau roman éponyme de Jules Vallès. En matière de réflexion politique, les indignés en sont au stade du nourrisson s’agitant dans sa barboteuse. Un porte-parole des indignés américains pérore : « Nous nous sommes totalement inspirés de la place Tahrir ». C’est vrai qu’ils sont des toutous dociles. Mais ils ressemblent davantage à des bobos conformistes, militant pour les droits des immigrés et la nourriture bio, qu’aux courageux manifestants égyptiens.

Les Indignés espagnols, d’où le mouvement est parti, sont ainsi les enfants du régime Zapatero, qui a multiplié les réformes « sociétales » (facilitation du divorce et autorisation du mariage homosexuel) sans songer un seul instant à réduire les inégalités sociales ou à construire une prospérité durable.

Copain(s) comme cochon(s)

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Comédie en un acte, en prose, inspirée du Vétérinaire malgré lui de Molière

Les personnages : David Desgouilles, moraliste du XXI° siècle – Coralie Delaume, amatrice de cake aux fruits rouges

ACTE UNIQUE (1986) – SCENE UNIQUE – PENSEE UNIQUE

Coralie (nonchalamment alanguie sur l’une des « commodités de la conversation » que compte son spacieux séjour)

Cher David, je te sais un inconditionnel de la chose. Pour autant, je m’interroge parfois sur la pertinence de continuer à fréquenter les réseaux sociaux. Même en y baguenaudant mollement sans rien attendre de particulier, entre le dernier clip de Justin Bieber, une chronique de Sophia Aram, et trois photos de chatons dans des paniers, il arrive que l’on finisse par tomber sur une information qu’on eût préféré ignorer.
Tiens, hier, par exemple, au détour du « mur » d’un « friend » sur Facebook, j’ai pris connaissance de cette information insolite. Une élue socialiste, Françoise Tenenbaum, vient de proposer, pour pallier le manque de médecins en zones rurales, d’avoir recours à…des vétérinaires. Pas pour soigner un Alzheimer, bien sûr. Mais pour « faire les gestes de premier secours ».
Il est vrai qu’ils ont fait « sept ans d’études et réussi un concours difficile », comme elle le rappelle. Par ailleurs, « un vétérinaire s’occupe des bovins mais aussi des autres mammifères ». Nul doute que leur bonne connaissance de l’anatomie du hamster en ferait des soignants de qualité pour nous autres humains !

David (se ruant sans ménagement sur son clavier)

En voilà une idée qu’elle est bonne ! O Tenenbaum, ô Tenenbaum, que j’aime sa verdure… J’ai vu passer cette information. Mais tu es injuste avec les réseaux sociaux, car il en était aussi question au journal parlé de RTL hier au soir. Il s’agit d’une élue dijonnaise, paraît-il.
Je me demande si cette dame inventive ne pourrait pas développer ce concept de pluridisciplinarité. On pourrait lui donner d’autres idées. Tiens, pourquoi ne pas demander aux meilleurs de nos charcutiers de remplacer les chirurgiens pour des interventions légères ?

Coralie

A nos meilleurs charcutiers ? Pourquoi pas. Mais je ne suis pas sûre que cela puisse convenir à nos mœurs laïques. Afin de ne pas mettre à mal le « vivre ensemble » qui caractérise notre belle République, je propose que l’on ait plutôt recours à la guilde des bouchers. Nous aurons ainsi la garantie d’interventions chirurgicales religieusement halal, ce qui compensera en partie leur caractère médicalement haram.
A cet égard, il me semble d’ailleurs qu’on devrait cantonner l’œuvre des bouchers aux seules amputations. Car pour les troubles des boyaux, la profession des plombiers me semble mieux qualifiée.

David

Les plombiers peuvent aussi faire de très bons urologues. Le problème c’est qu’on manque aussi de plombiers et qu’on est donc contraint d’en faire venir de Varsovie ou de Cracovie, ce qui nous ramène aux heures les plus sombres de notre histoire référendaire. A propos, n’est ce pas faire preuve d’un protectionnisme corporatif que de rejeter d’emblée ces pistes inspirées par la modernité ? Et pourquoi s’arrêter aux professions médicales ?

Coralie

Ah…tu sais combien je suis protectionniste. Je suis favorable de longue date à « la libre circulation de rien et de personne ».
Mais tu as raison. Tant qu’à miser sur l’éclectisme des professionnels de tous ordres, je propose pour ma part que l’on pallie le manque de candidats aux concours de l’Education nationale par le recours massif à des agriculteurs, et plus spécifiquement, à des éleveurs. L’apprentissage en batterie aura un côté « massification de la culture » du meilleur effet. Par ailleurs, si nos jeunes sont des « sauvageons », autrement dit des arbres non greffés, selon le mot désormais célèbre de Jean-Pierre Chevènement je suggère que l’on recoure à l’occasion aux services de quelques jardiniers.

David

Je suis dubitatif. L’heure est plutôt à l’écoute de l’élève-centre-du-système et à la personnalisation de l’enseignement. Et je crains qu’une certaine rudesse dans l’expression n’effarouche tous ces pauvres gosses. En revanche, les étudiants en sociologie et en psychologie, on pourrait les affecter directement, sans concours. D’ailleurs, le concours a été déclaré vieillerie au plus haut niveau de l’Etat.
Mais quittons la fonction publique. Pensons notamment à cette génération d’analystes politiques qui partira bientôt à la retraite. Roland Cayrol ou Alain Duhamel, par exemple. J’avais déjà évoqué leur forte proximité avec les astrologues. Il y a tout plein de marabouts -notamment dans mon journal de petites annonces- prêts à prendre la suite de ces icônes ?

Coralie (docte)

Nous touchons là une thématique chère à Renaud Camus : celle du Grand Remplacement. Dès lors, tout est envisageable, y compris les pires excès. Ne finira-t-on pas par remplacer les élus du peuple par des technocrates, ou, pis, par des banquiers ?

David (il soupire longuement, son œil est humide mais sa truffe est sèche)

Coralie (tremblante)

David, nom d’un chien, dois-je appeler le vétérinaire ?

David (morne)

Non, c’est juste que..le remplacement des élus du peuples par des technocrates, et bien…c’est déjà fait…

Coralie (elle émet un hululement plaintif puis se tait)

Sur ces entrefaites, suivant en cela les conseils d’Europe Ecologie – Les Verts et de leur candidate Eva Joly, David et Coralie se rendent à la mairie pour s’inscrire sur les listes électorales, comme tous les chats, chattes et chatons en âge de voter.

Dans une série de vidéos intitulée « l’abstention fait peur aux chatons », le comité de campagne d’Eva Joly plaide en faveur de l’inscription
sur les liste électorales. A voir ici, ici et surtout ici.

Picnic ta mère !

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Golgotha Picnic

M. Ribes ne saurait, sans passer pour un ingrat, se plaindre de l’État ni de ses représentants : il leur doit tous les honneurs et les titres dont il est comblé sans en être accablé. Notre brave république accorde volontiers aux artistes effervescents et contestataires des gratifications, que ces derniers acceptent avec une joie gourmande. On notera d’ailleurs que, si les ministres et les présidents passent, M. Ribes demeure. Soutenu par la redoutable Catherine Tasca, il fut nommé directeur du Théâtre du Rond-point en 2002. Il surmonta le terrible chagrin qu’il éprouva assurément, après la défaite de M. Jospin, ainsi que la sévère dépression, qui le saisit certainement au soir du second tour de l’élection présidentielle de 2007. Et le voici en 2012, frétillant et narquois, organisateur des plaisirs, dans ce même théâtre des champs-élyséens, sous la présidence du tyran Sarkozy.

Or, cet homme considérable ne s’est pas contenté de gouverner son palais rond, que la manne publique a rendu très confortable. Il en a fait le haut lieu de ce qu’il appelle le « rire de résistance », une idée ribesienne qui oppose le rire « au formatage des consciences » : le rire comme remède à ce qu’il baptise joliment le « cholestérol de l’imaginaire ». Mais enfin, si rien n’est neuf dans cette proposition, quelque chose agace un peu : on sent que la résistance du monsieur, quoiqu’à prétention humoristique, virerait rapidement à l’esprit de sérieux et ferait du théâtre du Rond-point le fort Apache de l’opposition au néo-nazisme rampant, à la Droite en général, à la lepénisation des consciences, au Mal, à la Tradition, et bien évidemment à l’Église catholique. M. Ribes n’aime rien tant que la dérision, l’humour « décalé », l’énergie de Charlie-hebdo, soutenue par Canal+. Il mêle ainsi le meilleur – le dessinateur Jean-Marc Reiser, véritable génie de l’irrésistible cruauté des choses, et le pire, – Canal+ et ses divertissements pour milliardaires satisfaits. Dans sa géostratégie calamiteuse, le Rond-point serait le haut lieu de la résistance, et ses jardins alentours un maquis peuplé de petits marquis de la culture subventionnée.

M. Ribes , qui a la physionomie d’un paisible notaire « barbiché » Napoléon III, dénonce la menace que feraient peser des chrétiens fondamentalistes sur les représentations de la pièce Golgotha picnic (excellent titre, au demeurant). C’est qu’un grand résistant ricaneur tel que M. Ribes voit bien le danger de l’occupation catholique dans notre pays. Nos églises sont pleines, les pénitents encagoulés se prosternent sur les parvis, l’inquisition menace, et, dans les souterrains du Vatican, on entend les cris déchirants des suppliciés. Partout dans le monde, les chrétiens accomplissent des actes de terreur, qui viennent grossir la chronique de leurs crimes irréparables. Les chrétiens d’Orient, en particulier, sont connus pour leur perversion singulière. En Égypte, par exemple, les musulmans baissent les yeux et rasent les murs quand ils croisent, dans la rue, l’une de ces bandes de voyous christianisés, armés de bâtons et de couteaux. Chez nous, néanmoins, M. Ribes n’a rien à craindre des catholiques, et ses jambes, en le portant d’un pas vif, à la manière d’un curé pédophile surpris dans ses mauvaises pratiques, le mettront aisément hors de portée d’un quelconque « intégriste » un peu véhément.

Mais pourquoi ne s’attaque-t-il à des sujets qui lui feraient courir de vrais périls ? Par exemple, une pièce sans nuance où les Palestiniens seraient représentés en victimes des Israéliens triomphants et dominateurs ? Qu’il s’attende à recevoir une dose massive de « bétar-bloquants », préjudiciable à sa tension artérielle. Et, s’il lui reste un peu de son énergie ricanante, nous lui suggérons de présenter le Prophète Mohamed en animateur de bordel, une manière de Dodo la saumure halale. Les zélateurs du prophète ne sont pas gens à tendre l’autre joue quand on les soufflette.
Le public du Rond-point constitue la nouvelle bourgeoisie, lectrice des Inrockuptibles et de Télérama, dont l’exquise directrice, Mme Pascaud, avoue s’être pâmée devant la pièce[1. Fabienne Pascaud, chrétienne proclamée, entre si souvent en pamoison qu’elle mériterait qu’on la surnommât « la croix pâmée ».]. Sollicitée par M. Ribes lui-même, venu chercher une sorte d’onction auprès de la grande prêtresse téléramique, Fabienne confesse au petit prélat du Rond-point: « Golgota Picnic est sans doute le plus beau spectacle de Rodrigo Garcia […]. La chrétienne que je suis [le] trouve […] profondément mystique.». Il est plaisant d’entendre M. Ribes, qui se soucie de l’opinion chrétienne comme de sa première couche-culotte, ronronner de plaisir aux propos de la belle Pascaud. On trouve toujours un chrétien de service pour proférer des « chrétienneries » extasiées devant un athée hilare.

Je suis moi-même fort mauvais chrétien, et si je salue volontiers Jésus, je lui parle rarement. J’envisage sans plaisir les longues années de purgatoire qui m’attendent. Je dis purgatoire, parce que je ne peux croire à une damnation éternelle. Dans mon esprit, certes un peu embrouillé, Jésus ne saurait céder les âmes au Diable, puisqu’il lui a permis d’habiter les corps. D’ailleurs, cette terre « endiablée » ne me déplaît pas ; je la quitterai sans regret, mais non sans souvenirs éblouissants. Enfin, il me paraît que le plus grand péché est produit par l’esprit.
Mais revenons à vous, M. Ribes : les chrétiens qui entouraient Frigide Barjot et Michaël Lonsdale, ce soir de décembre, n’incarnaient aucun fondamentalisme ; ils étaient simplement venus vous faire part de leur chagrin. Ils trouvent votre pièce inutilement insultante à l’endroit de Jésus, ils ont voulu vous le dire en face. Vous leur avez prudemment répondu près d’un cordon de rudes gaillards caparaçonnés comme des tortues ninja. Votre prudence policière ressemblait à une trouille louis-philipparde. Il était inutile et vain de vous entourer de ce renfort massif. Votre posture était de surcroît ridicule : que dira de vous la postérité, quand elle découvrira le grand résistant que vous prétendez être, dissimulé derrière un buisson de CRS ?

À la vérité, M. Ribes, votre fatras idéologique repose sur une conviction franchouillarde, libertaire si l’on veut, voire « libertarienne », définitivement intégrée. Vous êtes le relais de la nouvelle culture d’Etat, de la risible résistance organique d’Etat, de la pitoyable subversion d’Etat. Vous êtes un provocateur plus décoré qu’un arbre de Noël, un radical chic rémunéré par les contribuables. Vous appelez la police pour vous débarrasser de ceux que vos provocations institutionnelles irritent ou blessent inutilement. Craignez-vous donc à ce point les effets de vos grimaces ? Tirez le rideau, M. le directeur, votre farce est jouée !

La loi des séries

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Louis Skorecki.

Les frères Lumière ont inventé la télévision, pas le cinéma, c’est Louis Skorecki qui le dit. Doté d’une plume injuste et brillante, Skorecki ne va plus dans les salles obscures. Pour lui, le 7e art est mort avec Rio Bravo et les cinéphiles se comportent comme des bâfreurs de blanquette de veau. Les films, il les regarde sur petit écran. Il en parlait dans des articles longtemps publiés par Libération et édités en recueils par l’ami Roland Jaccard dans sa collection « Perspectives critiques » aux PUF : Raoul Walsh et moi, Les Violons ont toujours raison, Conversations avec Serge Daney.
Avec Sur la télévision, Skorecki adresse une belle déclaration d’amour à l’étrange lucarne. S’il n’oublie ni Mad Men ni Dr. House, ce descendant avoué de Sherlock Holmes nous replonge dans un autre temps. Dans cette époque qui court de l’ORTF à feu la Cinq de Berlusconi, bien avant la multiplication des chaînes sur le câble, les surprises étaient permanentes.

Les crimes étaient résolus dans les Cinq dernières minutes. Simenon trouvait que Jean Richard, comédien massif, incarnait un parfait commissaire Maigret. Les garçons hésitaient entre Emma Peel et Tara King, se pendaient finalement aux jambes à la longueur érotique d’Emma. Le lieutenant Columbo roulait en Peugeot 403. La Petite maison dans la prairie renseignait sur le puritanisme des Pères fondateurs américains et Le Prisonnier sur les mœurs de Big Brother. Bill Cosby était un acteur de jazz, papa d’Obama. Thomas Magnum cachait derrière sa moustache les traumatismes de la guerre du Vietnam. MacGyver, entre Reagan et Gromyko, préfigurait le bobo écolo à canif électeur d’Europe Écologie-Les Verts.

Skorecki a des fulgurances qui ravissent : « Baretta et Pasolini, c’est du pareil au même : cinéma louche, télé trouble, familles perdues. » On voit où il veut nous amener. Si les visages, les musiques et les mots portés par les séries TV s’impriment dans les mémoires, créant nos mythologies modernes, c’est que les histoires sont écrites. Parfois à la va-vite, souvent avec style, toujours avec efficacité. Grâce aux séries, les écrivains ont signé leur retour à l’écran, passant à tabac la « politique des auteurs » chère à François Truffaut − une fiction appartient à son réalisateur, point final.
Steven Bochco nous fait découvrir les rues de New York, et ceux qui les peuplent, dans NYPD Blues. Chris Carter révèle nos angoisses paranormales dans X-files. Edward E. Kelley s’amuse des fantasmes d’Ally McBeal et donne au Capitaine Kirk de Star Trek, William Shatner, son plus beau rôle : Denny Crane incarne dans Boston Justice un avocat de droite fêlé, amateur de cigares et de whisky dissertant, sur la terrasse de son cabinet, du harcèlement sexuel, des armes à feu et des SDF avec son meilleur ami démocrate. Même Jean-Luc Azoulay, le créateur d’Hélène et les garçons et de ses suites, peut être présenté comme un héritier décomplexé d’Éric Rohmer : des jeunes filles légèrement vêtues badinent avec des garçons qui ne pensent qu’à la embrasser, et plus si affinités.

Pour comprendre que les séries sont nos madeleines du jour, il faut lire, en plus de Skorecki, le Dictionnaire des séries de Nils C. Ahl et Benjamin Fau. Rien ne manque dans ce pavé de plus de mille pages. Les notices sont précises, élégamment rédigées, méchantes à l’occasion. À propos d’une vieillerie californienne et balnéaire : « Si l’on veut du mal à quelqu’un, on peut lui diffuser en boucle le générique de la première saison : cela achève même les chevaux. » Du bel ouvrage qui donne envie d’errer dans Baltimore en regardant The Wire, de se saouler avec Hank Moody dans Californication et, même, de courir sur une plage de Malibu derrière quelques naïades en maillot de bain rouge.

Louis Skorecki, Sur la télévision, Capricci, 2011.
Nils C. Ahl, Benjamin Fau (dir.), Dictionnaire des séries télévisées, Philippe Rey, 2011.

Des moutons du Montana aux étudiantes en cinéma de Séoul

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Si j’étais cinéaste, aurais-je vraiment eu envie de filmer pendant des mois la transhumance de troupeaux de moutons à travers l’État du Montana ? J’en doute. Lucien Castaing-Taylor, lui, n’a pas reculé face à ce défi plutôt insolite. Il est vrai qu’il n’est pas metteur en scène, mais professeur d’anthropologie à Harvard. Et puis, c’était la dernière occasion de graver sur la pellicule cette geste épique de la légende de l’Ouest américain. Plus jamais, on ne verra des milliers de moutons traverser des villes abandonnées pour l’occasion à ces quadrupèdes aussi têtus que charmants.

Sweetgrass, c’est le titre du film, plaira aux zoophiles, aux amateurs de westerns et aux insomniaques. Plus intéressé par les caprices des moutons et la majesté des paysages qu’ils traversent que par la lassitude et l’exaspération de leurs convoyeurs subissant leurs bêlements incessants, Lucien Castaing-Taylor n’a pas filmé leur retour dans leurs fermes après des mois de solitude, ni la manière dont ils dilapident leur paie. Il me l’a raconté, en revanche, et je pense qu’il y aurait eu là matière à un documentaire moins moutonnier, plus trivial sans doute et presque aussi excitant.

On imagine très bien Sweetgrass présenté dans une école de cinéma, section documentaire, à Séoul. C’est là, précisément, que se déroule Oki’s Movie, le dernier film de Hong Sangsoo qui est au cinéma coréen ce que Clément Rosset est à la philosophie française : burlesque, éméché et attentif aux détails les plus saugrenus que tissent les humains, même les plus moutonniers.

Ici, une jeune étudiante en cinéma encore inexperte sentimentalement, observe au plus près le comportement d’un jeune cinéaste et d’un vieux professeur de cinéma, tous deux troublés par la naïveté feinte d’Oki. Elles les amènera dans les mêmes lieux et, avec une ingénuité toute rohmérienne, comparera leur comportement. Derrière chaque jeune fille se dissimule un garagiste qui évalue consciencieusement la valeur de la voiture d’occasion qu’il s’apprête à acheter. Je l’admets volontiers : je suis prêt à abandonner les moutons à mon ami de Harvard et à prendre le premier avion pour Séoul où je filmerai la suite des aventures d’Oki. Sans atteindre à la perfection de Hong Sangsoo, mais avec autant de plaisir qu’il m’en a donné.

L’étranger dans sa langue natale

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« En étrange pays, dans mon pays lui-même », le bel alexandrin d’Aragon dans la Diane française me semble d’une troublante actualité ces temps-ci. Et ce sentiment d’étrangeté, pour tout dire, ne me vient pas de l’impression d’être submergé par une invasion allogène ou par le fait que le destin de la France se décide à Berlin, à Bruxelles ou sur les places financières, bref partout sauf en France. Non, ce malaise me vient d’ailleurs et touche à ce qui fait sans doute l’essence de l’identité française : la langue elle-même.

Tout commence une matinée de la semaine dernière. Je m’apprête, un peu plus à la bourre que d’habitude, à prendre le TGV Lille-Paris. Je n’aurai pas le temps d’acheter la presse alors je me contente, ce qui n’est pas trop dans mes habitudes, de saisir au vol les quotidiens gratuits mis à disposition dans des présentoirs. Je n’ai, à vrai dire, aucune sympathie pour les journaux gratuits, partant du principe que, dans une société marchande que je n’ai au demeurant pas choisie, tout ce qui est gratuit ne vaut rien, sauf l’amour. Et puis, non contents d’être des supports publicitaires entrelardés de quelques dépêches plus ou moins bien réécrites, les gratuits salopent les gares, les stations de métros et encombrent les banquettes. Mais bon, comme je suis un vieux camé à l’encre d’imprimerie, je décide de faire contre mauvaise fortune bon cœur.

Premier titre, parcouru d’un œil distrait, « Bientôt une application pour trouver un coloc dans la Métropole ». Après quelques secondes de réflexion, je comprends de quoi il doit s’agir. Sur les Smartphones, comme on dit, il y a des applications, c’est-à-dire des fonctions et des services qui n’ont plus rien à voir avec le téléphone, comme les montres gadgets qui, quand j’étais petit, faisaient radio en plus d’indiquer l’heure.

Coloc, c’est l’apocope pour colocataire. Il est vrai qu’aujourd’hui, les jeunes louent à plusieurs des appartements en vous faisant croire que c’est un choix de vie beaucoup plus sympa alors qu’en vérité, ils sont tellement paupérisés et précarisés qu’ils n’ont tout simplement plus les moyens d’éviter la promiscuité étant donné le prix du mètre carré dans les grandes villes. Quand à la Métropole, il ne s’agit pas de la France par rapport à ses DOM mais de l’agglomération Lille-Roubaix-Tourcoing par rapport à la région Nord-Pas de Calais.

Il m’a donc fallu un petit moment pour traduire ma propre langue afin de comprendre l’information, au demeurant inintéressante, que l’on voulait me communiquer.
Et je me suis alors demandé ce qu’il adviendrait de quelqu’un qui serait mort ne serait-ce qu’à la fin du siècle dernier et à qui, à peine ressuscité, on voudrait communiquer quelques données sur ce qui s’est passé depuis une grosse dizaine d’années : « Tiens, Lazare, à propos, je ne sais pas si tu es au courant, mais on vit une époque formidable, maintenant il y a des applications pour trouver des colocs dans la Métropole. Formidable, non ? » Non seulement cette désintégration de la langue est inquiétante, mais la rapidité du processus l’est encore davantage. On peut raisonnablement penser que les gens du XVIIème siècle et du XXème siècle, s’ils avaient pu se rencontrer, auraient à peu près réussi à se comprendre. Quelques variantes dans le vocabulaire et la prononciation mais, pour l’essentiel, le dialogue aurait pu assez vite s’instaurer malgré trois cents ans d’écart. Mais dans ce cas précis, c’est en à peine une génération que tout s’est obscurci dans la langue, notamment sous l’influence de la néophilie technologique et de ses conséquences sur la vie quotidienne et les mœurs.

Mais je ne voulais pas rester à ruminer ces sombres pensées car, comme le remarque justement Hemingway dans Au-delà du fleuve et sous les arbres, il ne faut jamais être triste le matin. Alors, j’ai chiffonné le premier gratuit et j’en ai ouvert un autre. Je suis tombé sur un entretien donné par Lars Bark, « l’un des père de Chrome, le navigateur de Google ». Cela commençait très fort. Et je n’avais encore rien lu puisque j’ai pu apprendre pour mon plus grand bonheur « que les systèmes d’exploitation vont concéder du terrain aux browsers qui deviendront des plates-formes complètes » mais aussi, comment avais-je pu vivre sans savoir « que l’idée des Chromebooks est de déporter le système d’exploitation sur le cloud sur lequel ne demeure plus qu’un seul browser ».

Alors j’ai regardé le soleil d’automne se lever sur une Picardie traversée à 300 kilomètres/heure et j’ai pensé, décidément : « En étrange pays, dans mon pays lui-même »