Philippe Poutou sur le plateau d'On n'est pas couché

Samedi soir, deux candidats à la présidentielle étaient conviés chez Ruquier. Le premier est un ancien chef de gouvernement reconverti dans l’antisarkozysme de salon et le gaullisme incantatoire. Vous séchez ? Dominique de Villepin, d’une humeur badine ce soir-là, comme s’il savait que sa candidature de témoignage allait s’arrêter devant les grilles du Conseil Constitutionnel, chargé de réceptionner et de vérifier la validité des indispensables 500 parrainages d’élus. Pas grand-chose à signaler dans cette première partie, sinon une question vacharde de Natacha Polony sur la conception toute personnelle et esthétique que Villepin cultive du gaullisme suivie d’une défense désespérée de son bilan à Matignon, dont le premier bouclier fiscal, le CNE et le CPE n’ont rien à envier au libéralisme de Sarkozy.

Mais l’intérêt de la séquence politique du soir était ailleurs. Après la parenthèse Villepin, qui a rempli son temps de parole en nostalgie chiraquienne, c’était au tour du dauphin d’Olivier Besancenot de descendre les marches du plateau d’On n’est pas couché pour affronter le si rédouté tandem Pulvar-Polony. Philippe Poutou n’est pas (entièrement) un inconnu en la demeure. Il y a quelques mois, bien avant que le CSA impose l’équité du temps de parole au service public, Laurent Ruquier avait choisi de l’inviter tout en boudant Marine Le Pen, estimant qu’hors campagne électorale il était de son bon droit de privilégier tel ou tel candidat à l’infotainment. Dans son petit opuscule de campagne Un ouvrier, c’est là pour fermer sa gueule, Poutou revient d’ailleurs sur cette émission que nombre de ses amis « prolos » ont vécu comme une humiliation. Bienveillant à la limite de la condescendance, Ruquier avait alors déroulé le tapis rouge au candidat désigné du NPA, quitte à lui souffler des « trucs » de communication et à lui accorder un traitement de faveur que d’aucuns ont pris comme un insulte paradoxale. A la décharge de l’animateur vedette, l’ectoplasme médiatique Poutou n’a ni la gouaille militante d’Alain Krivine, ni la puissance intellectuelle de Daniel Bensaïd, ni le culot monstre d’Olivier Besancenot. Et c’est sans doute un mélange d’empathie et de mauvaise conscience bourgeoise qui poussèrent Ruquier à « chouchouter » Poutou durant leur première rencontre.

Or, ce second round a révélé un candidat un peu moins bancal, maîtrisant davantage sa maladresse pour en faire un argument de campagne ouvriériste – bien que l’électorat du NPA (ou ce qu’il en reste) se concentre avant tout dans la fonction publique et dans la petite bourgeoisie urbaine. Un esprit retors soulignerait la proximité de ses techniques oratoires avec celles de la très rodée Marine Le Pen : victimisation à outrance, sketch du Caliméro, attaques contre le système médiatique dès qu’une question vous met en difficulté… Bien sûr, alors même qu’Audrey Pulvar et Natacha Polony fustigent les délocalisations industrielles, la désertification des campagnes et la paupérisation relative qui atteint nos pays développés, elles n’en ont pas moins épluché le programme du NPA au peigne fin. De Villepin à Poutou, on passe allègrement d’une phraséologie l’autre, le premier singeant De Gaulle comme le second récite Marx. Ainsi, l’ouverture générale des frontières prétendrait dépasser le capitalisme sur son flanc mondial, comme le défendent Hart et Negri dans leur manifeste antimondialiste Empire. Ainsi, la bonne vieille critique marxienne de la démocratie formelle se satisferait d’un lendemain qui chante fait de soviets populaires et de démocratie à la base, sans passer par le piège du gouvernement représentatif. Ainsi, l’expropriation des grandes entreprises, l’interdiction des licenciements et le non-paiement des créances dues aux banques se feraient d’un claquement de doigts, la sécurité sociale devant par ailleurs réserver un fonds d’aide aux PME ne pouvant plus débaucher. A toutes ces quadratures du cercle, Poutou oppose un « Vous croyez vraiment que le système actuel est meilleur ? », telle Marine Le Pen qui botte en touche lorsqu’on l’interroge sur certains impensés de sa politique. Le souligner n’équivaut pas à reconnaître l’existence d’un complot rouge-brun ni à discréditer l’ensemble de l’opposition extra-parlementaire.

Car, qu’on l’aime ou pas, à la différence du Front National, le NPA et son candidat ne prétendent pas le gouverner la France. Cantonnées à 1% des voix, leurs vieilles lunes post-révolutionnaires n’effraient même plus les grandes bourgeoises de l’Ouest parisien. Au terme de son temps de parole, Philippe Poutou s’est mis à regarder l’heure comme le perdant d’un contre-la-montre. Peu importe qu’il cherche ses mots et louvoie sur tous les points stratégiques, lorsque le compteur de l’émission égrenait les dernières secondes lui étant imparties, craignant de ne respecter la parole donnée, il se lança dans un sprint final pour soutenir les principaux mouvements de lutte contre les plans sociaux, licenciements postaux et autres délocalisations sauvages. Dans ces quelques instants de sincérité, le regard sympathique de Philippe Poutou disait toute l’absurdité de la comédie du pouvoir. L’espace de quelques secondes, l’on discerna l’insondable vérité : dans le grand guignol audiotélévisuel, du vrai-faux « dérapage » à l’authentique détresse sociale, tout est égal, et donc indifférent.

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