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Typologie du salaud

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Ce qu’il y a d’agréable avec la fin du monde chez les Mayas, c’est qu’elle arrive subitement, alors que la prophétie à laquelle nous avons à faire n’en finit pas de finir, un peu comme une phrase de Beckett ou un opéra de Wagner. C’est tous les jours que nous devons nous coltiner l’interminable déclin de quelque chose, depuis l’autorité à la Papa jusqu’aux saveurs du terroir. Cette manie de tout voir en noir finirait par être comique si elle avait l’humour de ladite couleur, mais elle est animée d’un tel amour pour l’Humanité qu’il y a vraiment de quoi prendre peur. Le problème aujourd’hui avec les salauds, disait Godard, c’est qu’ils sont sincères. Ajoutons : et optimistes. Car nos salauds sont optimistes, et s’ils ne croyaient pas au Progrès, leur métier n’aurait plus de sens.

Prenez trois professions bien en vue parmi les analystes autorisés du monde prétendument moderne. Prenez un député de gauche, un économiste social-démocrate et un journaliste multicartes : ne sont-ils pas simultanément inquiets pour notre avenir et intimement persuadés de notre « formidable capacité de rebond » ? Ce n’est pas parce que le monde va mal que l’on est en crise, mais parce que le nombre des professionnels bien intentionnés s’est considérablement étendu. S’inquiéter de l’avenir est devenu une affaire si rentable pour une quantité si importante de Tartuffe, que si, par quelque caprice du destin, le monde allait bien, nous n’aurions plus aucun moyen de nous en rendre compte.

Homophobe, moi ? Et ta soeur ?

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homoparentalite mariage gay

Dans un article publié sur Marianne2 cette semaine, Joseph Macé-Scaron et Christine Lambert assimilent les opposants au « mariage pour tous » à de vilains homophobes. Voici ma réponse :

Ils sont homos, bis, trans, hétéros, athées, religieux, de gauche, de droite, et ils considèrent que la question du mariage homosexuel qui est intimement liée à celles de l’adoption et de la filiation mérite un véritable débat car elle bouleverse les fondements anthropologiques de notre société.

Ils sont homos, bis, trans, hétéros, athées, religieux, de gauche, de droite, et ils estiment que le droit au mariage n’a rien d’un privilège puisque l’officier d’Etat civil ne s’enquiert ni de l’orientation sexuelle ni des préférences sexuelles de ceux qu’il marie. Par conséquent tout le monde y a droit.

Ils sont homos, bis, trans, hétéros, athées, religieux, de gauche, de droite, et ils jugent que le mariage n’a pas à entériner les amours car le code civil n’a jamais parlé d’amour et que l’on peut s’aimer sans se marier. Ils avertissent les partisans du « mariage pour tous » qu’un mariage sur deux se termine par un divorce et que comme les homosexuels ne sont pas des citoyens de seconde zone mais des hommes et des femmes comme les autres, ils n’y échapperont pas plus que les autres.

Ils sont homos, bis, trans, hétéros, athées, religieux, de gauche, de droite, et ils regardent les menaces qui pèsent sur la famille comme ils regardent la précarité sociale. Ils affirment qu’on peut regretter les deux et que la charité ne consiste pas à déshabiller Paul pour aller habiller Pierre.

Ils sont homos, bis, trans, hétéros, athées, religieux, de gauche, de droite, et ils croient profondément à l’altérité du couple dans la construction de l’enfant, labrador ou non, 4X4 ou non. Ils avertissent les partisans du mariage pour tous que l’hétéroparentalité n’éradique pas l’enfance maltraitée des faits divers et que comme les homosexuels ne sont pas des citoyens de seconde zone mais des hommes et des femmes comme les autres, ils n’y échapperont pas plus que les autres.

Ils sont homos, bis, trans, hétéros, athées, religieux, de gauche, de droite, et ils savent qu’un enfant à besoin, pour se développer, d’un référent masculin et d’un référent féminin car « c’est la raison de la condition sexuée de l’existence humaine et de l’hétérogénéité de toute génération dont la culture a jusqu’ici voulu garder le modèle » comme le rappelle la philosophe Sylviane Agacinski.

Ils sont homos, bis, trans, hétéros, athées, religieux, de gauche, de droite, et ils affirment qu’ils savent lire. Si l’on parle de mariage pour tous, alors c’est le mariage pour tous ou alors on nous ment. Patrick Besson dans Le Point se contente d’une phrase qui elle aussi dit tout : « L’empereur romain Caligula, premier adepte du mariage pour tous : il avait épousé son cheval. Pourquoi s’en tenir, en effet, aux épousailles entre gens du même genre ? » Surtout si l’on fait disparaître la notion de genre avec Parent 1 et Parent 2.

Ils sont homos, bis, trans, hétéros, athées, religieux, de gauche, de droite, et ils redoutent qu’ouvrir l’adoption aux couples du même sexe donne un droit à l’enfant alors que le principe même de l’adoption est de donner un droit aux enfants, celui d’avoir un père et une mère, comme nous tous nous y avons eu le droit depuis que l’humanité existe.

Ils sont homos, bis, trans, hétéros, athées, religieux, de gauche, de droite, et ils présument que l’enfant comme la mère porteuse pourraient bientôt devenir objets de commerce. Comment en effet ne pas imaginer que dans la précarité sociale existante, certaines n’iront pas vendre leur corps et le fruit de leur corps, ou quand libertaires et libéraux s’associent pour la réification des rapports sociaux et la personnification des choses ?

Ils sont homos, bis, trans, hétéros, athées, religieux, de gauche, de droite, et ils refusent effectivement de céder comme des moutons de panurge. Car l’égalité des droits ce n’est pas l’égalité des droits d’une communauté ni même des couples, c’est l’égalité des individus devant la loi. Et que fera-t-on de la rupture d’égalité entre les enfants de familles homoparentales et les enfants de familles hétéroparentales ?

Ils sont homos, bis, trans, hétéros, athées, religieux, de gauche, de droite, et ils considèrent que la sexualité de tout un chacun relève de la sphère privée mais plus encore que la sexualité de l’un ou de l’autre ne conditionne pas une façon de penser.

Ils sont homos, bis, trans, hétéros, athées, religieux, de gauche, de droite, et ils connaissent les classiques de l’histoire et de la philologie grecque à propos de l’homosexualité ; ce que Georges Devereux a proposé de dénommer « pseudo-homosexualité », marquant par cette expression le caractère spécifique de l’homosexualité grecque, qui a pour objet – et cet objet est paradoxal dans les évidences d’aujourd’hui – l’acquisition de la différence des sexes et le mariage.

Ils sont homos, bis, trans, hétéros, athées, religieux, de gauche, de droite, et ils ne sont pas homophobes. Car ils ne pensent pas, contrairement aux fureurs d’un homme arrivé au pouvoir en 1933, que les homosexuels ne sont capables de réfléchir politiquement que par instinct sexuel. Mais au contraire, que la question du mariage pour tous n’est ni homosexuelle, ni hétérosexuelle, elle concerne le droit des enfants d’avoir un père et une mère, et seulement cela.

*Photo : NobMouse.

Minijob, minipaie mais il fait le maximum !

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Travailleur français, qu’attends-tu pour partir vers l’Allemagne ? Sidérurgiste lorrain, par exemple, cesse de brailler et passe la frontière (si, si, il y en a encore une mais va savoir pour combien de temps…) Cesse de te plaindre du chômage, de la misère : un pays t’ouvre les bras, dirigée par une chancelière qui sera réélue, probablement les doigts dans le nez. Qu’attends-tu, travailleur français, pour quitter ton hexagone rabougri qui en t’assistant va finir par ruiner tes propres enfants ?

Fais comme tes camarades grecs, portugais, espagnols, va goûter aux joies de la Ruhr. Bien entendu, ce n’est plus le capitalisme rhénan là-bas, puisque le socialisme à la Schroeder a cassé ce modèle obsolète où les syndicats avaient leur mot à dire dans les conseils d’administration (on appelait ça la cogestion). Imagine un peu les perspectives qui te sont offertes. Voilà un pays qui va présenter un déficit proche de zéro en 2012. On en est à la limite de l’orgasme dans les agences de notation et les salles de marché. Ne me dis pas que ça ne te fait pas une belle jambe.

C’est pas formidable, ça ? Bien sûr, travailleur français, il ne va pas falloir t’attendre à des salaires mirobolants. Ces boulots, c’est comme le disent les Allemands eux-mêmes, sont des « minijobs » Tu pourras pour 400 euros par mois, et 450 à partir de janvier, travailler à temps partiel en parallèle aux aides sociales. Les patrons adorent. Grâce au « minijob », ils ne paient plus de charges sociales et peuvent te faire faire n’importe quoi si tu veux éviter d’être rayé du dispositif. Mais ce qui compte, c’est que tu travailles et que ton travail ne coûte rien car tu n’ignores pas que le travail à un « coût » et que c’est presque un cadeau que te fait l’employeur en t’employant.

Travailleur français, je sais que tu ne vas pas cracher dans la Käselauchsuppe. D’ailleurs, on te l’offrira gratuitement dans des associations berlinoises comme L’Arche ou le Tafeln qui servent mensuellement 125 000 repas, essentiellement d’ailleurs à des « minijobbers » dont le nombre s’élève nationalement tout de même à 7, 4 millions.

Mais, travailleur français, le plein emploi est à ce prix dans le nouveau paradis de l’Europe. Et puis tu sais, ils ont vraiment besoin de toi. Tu fais encore des enfants alors que eux, ils ont plutôt la démographie détumescente. Il ne te reste plus qu’à demander le regroupement familial. Et puis dans le pire des cas, il te restera la possibilité d’envoyer la moitié de tes 400 euros au pays, comme n’importe quel Malien. Tu vois, travailleur français, ce n’est pas dur de retrouver sa dignité.

Nationalisation : que pèsent les mots en plume face aux faits en acier ?

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montebourg florange nationalisation

Florange va-t-il devenir le Vilvorde de Hollande ? En effet, le dossier a bien des points communs avec la situation des années 1997-2000. Le 29 avril 1997, la « déclaration commune » PS-PC, préalable à la formation du gouvernement Jospin, engageait la future « gauche plurielle » à stopper les privatisations menées tambour battant par les gouvernements de droite entre 1993 et 1997. Mais une fois Lionel Jospin installé à Matignon, il a bien été obligé de reconnaître qu’il ne pouvait pas tenir l’un de ses engagements de campagne de 1997 : le sauvetage de l’usine Renault de Vilvorde en Belgique. Puis on assista à un autre reniement de sa part, la longue série de privatisations et d’ouverture du capital aux investisseurs privés : France Telecom, Thomson, CIC, AGF, Air France, Aérospatiale-Matra, EADS, Crédit lyonnais. Sa fameuse sortie « l’État ne peut pas tout », qui sonnait comme un aveu d’échec après le plan de licenciements de l’usine Michelin en 2000, fut la cerise sur le gâteau.

Mais comparaison n’est pas raison. Car heureusement pour Jospin et son gouvernement, les taux de croissance et de chômage des années 1997-2000 étaient loin, très loin de la Bérézina actuelle et la casse-tête à l’époque a été que faire de la « cagnotte » plutôt que quel trou boucher le premier. Quand l’économie va bien il est plus facile de faire avaler au peuple reniements et renoncements. Aujourd’hui, Arnaud Montebourg n’a pas la chance de disposer d’une telle marge de manœuvre.

Selon Marc Cohen et Jérôme Leroy, si le ministre du Redressement productif a perdu la bataille sociale (les hauts fourneaux sont très probablement condamnés) et la bataille politique (en essuyant un désaveu de la part du Premier ministre), il aurait remporté une manche dans l’ordre symbolique : « on a quand même entendu pendant plusieurs semaines des éditorialistes économiques d’habitude plus enclins à expliquer les bienfaits de la libre concurrence, admettre que oui, finalement, la nationalisation, pourquoi pas » concluent mes deux camarades. Le problème est qu’au lieu de briser un tabou, Montebourg a enfoncé une porte ouverte.

Certaines réactions à droite, notamment celle d’Henri Guaino, vétéran de la défaite de Gandrange, souvent favorable à l’intervention de l’Etat, nous rappellent qu’en France l’étatisme n’est pas spécifique à la gauche, l’attachement à un Etat puissant étant même l’une des caractéristiques de la droite tricolore. S’attarder sur l’éternel retour du mot « nationalisation » est donc un faux débat bien de chez nous.

La vraie question est de savoir si le projet de nationalisation temporaire défendu par Montebourg tenait la route. Nationaliser Florange, puis le revendre à un repreneur capable d’assurer un projet industriel durable aux 2600 employés du site, telle était la voie rêvée du ministre, finalement contrariée par l’arbitrage de Jean-Marc Ayrault. Etait-ce une solution viable ? Rien ne nous le dit. Si Montebourg a été mis sur la touche, ce n’est sûrement pas parce que la nationalisation est un tabou, mais plutôt que son projet alternatif n’a pas été jugé crédible par les deux têtes de l’exécutif. Hollande et Ayrault ont estimé à juste titre que Florange avait très peu d’acheteurs potentiels, les investisseurs qui négociaient avec Montebourg ne voulant d’ailleurs pas s’engager trop tôt.

Si le ministre du redressement productif avait obtenu gain de cause, un scénario catastrophe aurait pu se dérouler sous nos yeux : admettons que Florange soit nationalisée en quinze jours, Mittal indemnisé dans la foulée de quelques centaines de millions d’euros, et l’acheteur potentiel approché pour une négociation. En face d’un Etat chaque jour un peu plus sous pression, qui serait entre temps devenu propriétaire du site et employeur de ses 2600 salariés, ce dernier serait en position de force et pourrait prétexter les aléas de la conjoncture pour se désister…ce qui menacerait non seulement les 629 emplois des hauts fourneaux mais aussi les 2000 restant dans la partie « froide » (et rentable) de l’aciérie.

Mais au lieu de mettre les mains dans le cambouis et d’analyser froidement la situation- Mittal n’a pas tort de rappeler les profondes mutations du marché européen de l’acier depuis 2006 – nous nous lançons dans des querelles d’ordre symbolique. Sans minimiser l’importance du verbe et de la verve en politique, il ne faut pas croire pour autant qu’on peut tout faire avec des mots. En tout cas pour l’acier, ça ne marche pas.

*Photo : Parti socialiste.

Le discours clivant, dernier refuge du politique

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ump ps

Lors de l’élection présidentielle puis pendant la double campagne interne à  l’UMP (pour la présidence et l’organisation du parti en courants), un terme est revenu sous la plume des commentateurs, celui de « discours clivant ». Une expression régulièrement invoquée pour dénigrer, car le discours clivant serait politiquement irresponsable et peu à même de proposer des éléments de réponse aux maux dont nous souffrons. Il jetterait au contraire de l’huile sur le feu de nos conflits sociaux, rendant impossible toute « réconciliation » entre les forces en présence. En stigmatisant par exemple telle ou telle catégorie d’une population dont les différences ne font qu’enrichir la France, il séparerait artificiellement des communautés qui ne demandent qu’à vivre en paix. Bref, que l’on se place au niveau politique ou social, le discours clivant serait à l’opposé des règles de fonctionnement d’une « démocratie apaisée », le consensus et la gouvernance, et totalement décalé par rapport aux impératifs du monde moderne.

Une fois cette constatation faite, la question se pose de savoir qui décide qu’un discours est clivant, et pourquoi. Qui ? Essentiellement la classe politico-médiatique majoritaire, puisqu’il s’agit d’une hétéro-définition. Et c’est d’ailleurs le premier élément du « pourquoi » : un discours est décrété clivant dès lors qu’il émerge nettement du bruit de fond médiatique ambiant. Il rompt ce faisant avec un accord tacite censé exister sur ce qui sépare, d’une part, ce qui peut « librement » se dire ou s’écrire et, d’autre part, ce que l’on ne devrait jamais s’autoriser à formuler – et sans doute même pas à penser. Il brise ce pseudo-consensus qui est garanti, en dehors même de toute sanction pénale – même si celle-ci est de plus en plus fréquente -, par une sanction sociale qui interdit l’expression de toute pensée originale. C’est ce qu’avait parfaitement décrit Alexis de Tocqueville évoquant la démocratie américaine : « la majorité trace un cercle formidable autour de la pensée. Au-dedans de ces limites, l’écrivain est libre ; mais malheur à lui s’il ose en sortir »[1. Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique.]. C’est ainsi que dans la France de 2012 on a parfaitement le droit d’être à droite… sous réserve de penser comme la gauche et de le dire haut et fort.

Pourtant, au vu de l’efficacité de ce type de discours (remontées spectaculaires de Nicolas Sarkozy et de Jean-François Copé, place de la motion de la « Droite forte » à l’UMP ou, de l’autre côté de l’échiquier politique, relatif succès de Jean-Luc Mélenchon), on peut penser que nombre de nos concitoyens ne se sentent plus concernés par le village Potemkine médiatique censé représenter les réalités françaises. La majorité ne serait peut-être pas là où on la prétend et le fameux « consensus » bien fragile. C’est d’autant plus vrai que la mièvrerie qui dégouline à longueur d’éditoriaux cache en fait une agression permanente clairement ressentie comme telle par une part grandissante de la population. Ce discours résolument « moderne » est en effet à l’opposé des valeurs traditionnelles du corps social, niant par exemple son histoire ou sa culture. Il n’est certes pas « clivant » par rapport au bruit de fond médiatique, puisqu’il le génère ou s’y complaît, mais il l’est par rapport à un sentiment identitaire sans lequel toute construction politique est impensable, et qu’il n’a pas réussi à éradiquer malgré la tentative de déculturation de notre société.

L’autre élément de définition du discours clivant vient de ce qu’il précise clairement ce que désire son auteur, mais aussi ce qu’il ne veut pas. Il ose présenter un Autre, c’est-à-dire un choix politique différent, opposé, inconciliable même. L’une de ses caractéristiques essentielles est donc de remplir pleinement le rôle premier du politique selon Carl Schmitt : la distinction de l’ami et de l’ennemi. Or un politique qui se déroberait à cette tâche nierait ce qui fait l’essence même de sa fonction : sa capacité à présenter un vouloir-vivre ensemble qui ne peut s’adresser qu’à un groupe clairement défini et délimité – sauf à être totalement inopérant, réduit à un plus petit dénominateur commun qui ne peut « faire société ». Définir un « ennemi » permet de se construire et d’assumer des choix. Et la démocratie repose sur la nécessaire ritualisation d’un conflit par définition « clivé », et non dans un débat édulcoré entre le même et le même

Or la gouvernance actuelle édulcore la confrontation politique quand elle ne l’exclut pas. Loin de permettre au peuple souverain de trancher entre les choix présentés, elle justifie ses diktats par une pseudo nécessité de la modernité, perceptible seulement par quelques rares élites qui auraient dès lors un droit naturel à l’imposer à tous. Et pour faciliter les choses le discours médiatique dominant exclut sans autre procès que d’intention, soit en les niant soit en les caricaturant, les « clivants » et les « politiques » au profit des « modérés » et des « gestionnaires ». Pour souterraine qu’elle soit, cette violence est bien plus dangereuse pour ses victimes potentielles que celle qui peut résulter de l’affirmation politique d’identités contraires. Benjamin Constant avait parfaitement décrit au XIXème siècle le fonctionnement de nos clercs modernes : « Ils discutent, comme s’il était question de convaincre ; ils s’emportent, comme s’il y avait de l’opposition ; ils insultent, comme si l’on possédait la faculté de répondre. Leurs diffamations absurdes précèdent des condamnations barbares ; leurs plaisanteries féroces préludent à d’illégales condamnations »[2. Benjamin Constant, De l’esprit de conquête et de l’usurpation.]

Parce que le discours clivant retrouve une nécessité de l’action politique, et parce qu’il rejoint des valeurs qui n’ont pas totalement été éradiquées du corps social, il continuera à séduire une part grandissante de l’électorat… si du moins celui-ci souhaite prendre en main son destin et affirmer ses valeurs. « Se faire des amis, écrivait Montherlant, c’est un devoir de commerçant. Se faire des ennemis, c’est un plaisir d’aristocrate. » Quoi qu’on en dise, la guerre entre les deux visions du monde n’est pas prête de se terminer.

Offense au Chef de l’Etat à la miette de pain ?

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C’est France 3 Picardie qui nous l’apprend, un agriculteur retraité, Henri Carton, 73 ans, a reçu une convocation du commissaire de Laon. On avait cru dans un premier temps à une plainte du Président de la République pour offense au Chef de l’Etat. On s’en étonnait, ce genre de plainte devant demeurer enfouie dans les heures les plus sombres de la présidence de Nicolas Sarkozy. Ce dernier avait assigné un citoyen qui avait eu le mauvais goût de brandir une pancarte « Casse-toi pov’con » sur le passage présidentiel.

Henri Carton, lui, a suscité quelques centaines de lettres de retraités agricoles remplies de miettes de pain, afin de symboliser le niveau de leurs pensions. Le parquet a été saisi afin de savoir quels terroristes pouvaient bien attenter ainsi à l’honneur du Président. Par qui ? Les services de sécurité de l’Elysée ? Le secrétariat général ? Le Président lui-même était-il au courant ? En tout état de cause, si Henri Carton explique que l’offense à chef d’Etat a bien été évoquée, le procureur de Laon nie que des poursuites aient pu être envisagées au Château.

Et cela, en dépit du fait que la célèbre anaphore du candidat Hollande ne comprenait pas la ligne suivante : « Moi, Président, je ne déposerai pas plainte contre les citoyens de mon pays ». L’honneur est sauf.

C’est où, la place de l’Église ?

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catholiques islam laicite

Victimes, comme tout le monde. Les cathos ont beau représenter la majorité culturelle, ils tiennent de plus en plus souvent le langage d’une minorité menacée. Parlez avec un représentant de l’espèce, il faudra
moins d’un quart d’heure pour qu’il vous explique que la seule religion dont on peut impunément se moquer en France, c’est la sienne. Cette affirmation est même devenue un lieu commun. Plutôt un lieu commun de
droite, d’ailleurs – c’est ainsi, chaque camp a les siens. Ainsi, à gauche, on ricane de cette prétention des cathos à se faire plaindre et on se désole de ce que les vents mauvais de la droitisation encouragent au contraire la stigmatisation de l’islam.

Les lieux communs, même de gauche, recèlent presque toujours une part de vérité. De fait, l’entreprise d’intimidation visant à interdire toute critique et à proscrire tout questionnement de l’islam a largement échoué. Les délinquants sont certes bruyamment dénoncés, mais cela ne les empêche pas de parler. D’où notre situation paradoxale où la parole est à la fois muselée et libérée et où, en conséquence, tout le monde a à la fois tort et raison, ceux qui s’énervent parce qu’on ne peut plus rien dire (votre servante par exemple), et ceux qui ont leurs vapeurs parce qu’on en dit trop (vous trouverez facilement du côté de France Inter ou des Inrocks).

Mais revenons au blues des catholiques français. La fille aînée de l’Église serait-elle ingrate et dénaturée ? En effet, à les entendre, on pourrait leur faire subir, à eux, des outrages qu’on n’oserait infliger ni aux musulmans ni aux juifs : représenter le Christ ou le pape dans les positions les plus scabreuses, faire des films ou des pièces de théâtre sur les crimes de l’Église, réels et supposés, exposer des oeuvres d’art blasphématoires. Il est vrai que les tribunaux, quand ils sont saisis, estiment que la religion majoritaire doit avoir le cuir plus épais que les autres.
En prime, on voudrait leur interdire d’intervenir dans le débat public, au prétexte que cela constituerait une transgression de la laïcité. Ainsi a-t-on entendu quelques voix de gauche s’étrangler de rage et annoncer le retour de l’ordre moral parce que des évêques avaient pris position contre le « mariage pour tous » – Théophane Le Méné observe que nul ne s’indignait quand ils dénonçaient la politique sarkozyste d’expulsion des Roms. Comme si l’Église devait encore se faire pardonner sa puissance passée et prouver par un silence contrit qu’elle ne cherche pas à retrouver son ancien magistère. Patron de l’Opus Dei en France,

Mgr Antoine de Rochebrune estime pourtant, dans l’entretien qu’il nous a accordé, qu’il « n’y a pas de problème majeur, actuellement, dans les relations Église-État ». Pour autant, dit-il, les catholiques ont le droit, et même le devoir, de faire entendre leur voix. Sans doute, à condition que cette voix demeure plurielle.
Même si, comme l’avance Jean-Louis Schlegel, « les cathos se droitisent », on n’aimerait guère les voir s’enrôler comme un seul homme au service de l’Église, de ses intérêts ou de ses positions. Qu’un prêtre refuse de célébrer les enterrements parce que la mort, c’est pas cool, et qu’il veut incarner « l’Église de la vie », comme le raconte Jean- Luc Allouche, montre que l’Église n’est pas immunisée contre les lubies de la post-modernité. Il serait encore plus fâcheux qu’elle mobilisât ses fidèles contre la modernité. En attendant, beaucoup de cathos se disent victimes du « deux poids-deux mesures ». Par exemple, alors que les déclarations de Mgr Vingt-Trois sur le mariage gay faisaient scandale, le texte (très profond) du grand rabbin de France, Gilles Bernheim, sur le même sujet, n’a pas plus suscité les hauts cris des sourcilleux gardiens du temple laïque que certaines exigences de certains musulmans.

Il faut croire que leur laïcité est à géométrie variable : ils exigeront que sapins et pères Noël, odieuses références au christianisme, soient bannis des écoles pour ne pas offenser les petits musulmans, mais ne verront rien à redire au fait que la cantine serve de la viande halal, question de respect pour nos compatriotes issus de l’immigration. Stéphanie Le Bars, journaliste au Monde, raconte sur son blog que la directrice d’une école maternelle de Montargis voulait supprimer la traditionnelle visite du Père Noël « afin de respecter les différentes croyances ainsi que les valeurs de l’École laïque ». Qu’on se rassure : le maire UMP de la ville, qui finance l’animation et les cadeaux, aurait promis de rétablir la petite fête. On apprend de la même source qu’au Havre, la municipalité (également UMP) aurait détruit des milliers de crèmes au chocolat contenant de la gélatine de porc, faute de pouvoir les servir à tous les élèves. On imagine le tollé si une école avait jeté de la viande pour ne pas la servir le vendredi…

Dans ces conditions, les cathos ont quelques raisons de se demander si la laïcité n’est pas surtout un instrument destiné à les enquiquiner. On leur répondra que la laïcité est notre code de politesse, notre manuel du savoir-vivre ensemble sans s’écharper. Mais être laïque ne signifie pas réécrire l’Histoire. Le catholicisme n’est pas seul à avoir façonné la France, mais il y a sacrément contribué. Il n’est pas toute la France, mais il est un peu la France tout de même. Il serait pour le moins étrange qu’il soit,  pour cela, interdit de parole publique. Pourtant, l’irruption des cathos dans la compétition victimaire n’est pas une bonne nouvelle. En effet, si la majorité sociologique se définit à son tour comme une
« communauté », il ne restera plus de lieu pour la non-appartenance – c’est-à-dire pour la communauté nationale. Tout citoyen devra être affilié à un groupe qui défendra ses prérogatives contre celles des autres groupes – chacun exigeant d’avoir sa part de jours fériés et d’attentions gouvernementales, sans oublier de réclamer une bonne image et une juste représentation dans les médias. Par ailleurs, comment convaincre les derniers arrivés, d’autant plus susceptibles qu’ils sont minoritaires, d’accepter que l’on se moque de leurs croyances, si les plus nombreux jouent les offusqués à chaque fois que Charlie Hebdo se paie la tête de leur pape ou de leur Christ ? On ne leur demande pas de tendre la joue gauche – à moins qu’ils y tiennent particulièrement. Mais quand ils admettent qu’on se paie leur tête, c’est notre liberté à tous qu’ils défendent.

Cet article en accès libre est l’introduction au dossier central de Causeur magazine n°54 de décembre 2012. Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous sur notre boutique en ligne : 6,50 € le numéro / 12,90 €  pour ce numéro + les 2 suivants.

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Miss France : les deux communiqués

Dans la foulée de l’élection de Miss France, un lecteur nous a transmis le communiqué suivant :

« Un manque de représentativité de la population française contemporaine lors d’un tel événement est grave, évidemment. Il s’agit d’une véritable négation de l’existence des Français de souche, qui disparaissent le temps d’une soirée de notre territoire», souligne le président du Conseil Représentatif des Associations Blanches dans un communiqué co-signé par le fondateur de Miss White France.

« L’élection Miss France est un des rares événements d’envergure, se voulant porteuse, jusque dans son nom, d’une certaine identité nationale (…) La plupart des discriminations sont basées sur le physique, justement », ajoutent les signataires »

« Dans le monde désuet, voire parallèle, de Miss France, les Blancs ne peuvent apparemment venir que des départements ruraux. Quant aux Français catholiques, ils étaient représentés par une seule candidate, vite éliminée (peut-être était-elle trop catho ?)», notent les associations, regrettant que « Miss France (soit) aussi noire que l’ébène jadis rapporté de nos colonies ».

Vous frémissez devant une rhétorique aussi abruptement racialiste ? Pas de panique, ceci est une parodie. Voici le vrai communiqué des associations antiracistes et diversitaires :

« Un manque de représentativité de la population française contemporaine lors d’un tel événement est grave, évidemment. Il s’agit d’une véritable négation de l’existence des Français d’origine africaine, qui disparaissent le temps d’une soirée de notre territoire», souligne le président du CRAN dans un communiqué co-signé par le journaliste Fred Royer, créateur de l’élection Miss Black France.

« L’élection Miss France est un des rares événements d’envergure, se voulant porteuse, jusque dans son nom, d’une certaine identité nationale (…) La plupart des discriminations sont basées sur le physique, justement », ajoutent les signataires. »

« Dans le monde désuet, voire parallèle, de Miss France, les Noirs ne peuvent apparemment venir que des départements d’Outre-Mer. Quant aux Français originaires du Maghreb, ils étaient représentés par une seule candidate, vite éliminée (peut-être était-elle trop musulmane ?)», notent Louis-Georges Tin et Fred Royer, regrettant que « Miss France (soit) aussi blanche que la neige de fin d’année déposée sur les clochers de notre France éternelle ».(sic)

Ouf, la tolérance est sauve !

Nationalisations : le retour du mort-vivant

montebourg florange nationalisation

On pourrait penser, à propos de l’affaire de Florange, que la déculottée subie par Arnaud Montebourg est intégrale. Finalement, comme il a été raconté partout, il a perdu la bataille sociale et la bataille politique. Au point qu’il était décidé à démissionner, ce dont l’ont finalement dissuadé l’Intersyndicale et son leader Edouard Martin. Et c’est vrai, ce n’est pas un métier facile qu’être ministre du Redressement productif dans un gouvernement furieusement court-termiste, qui ne veut plus d’industrie,et se soucie bien moins de cables d’acier que de règle d’or.

Montebourg a donc perdu la bataille sociale : l’accord finalement conclu avec Mittal est largement bénéficiaire pour ce dernier. Il devait tout perdre, il s’en tire avec  un investissement de 180 millions d’euros sur 5 ans (une paille pour la 21ème fortune mondiale) et une promesse de redévelopper la filière froide sur le site en préservant l’emploi. Les hauts-fourneaux resteront donc éteints. Mittal acceptait même un vague projet Ulcos, financé par la sidérurgie et l’Europe afin de produire de l’acier moins polluant en captant le CO2.

Seulement, Mittal n’a même pas attendu le délai de décence pour signifier que ce projet, malgré l’accord signé, ne l’intéressait plus. Comme le dit Edouard Martin : « Mittal a enfumé tout le monde et soit Jean-Marc Ayrault est un imbécile, soit il est complice. » On va donc attendre, du côté de gouvernement, qu’un Ulcos 2 se mette en place aux calendes grecques, quoiqu’on devrait peut-être dire désormais aux calendes bruxelloises : étant donné la situation hellène, même ses adjectifs n’inspireraient pas confiance aux investisseurs.

En apparence, Montebourg a aussi perdu, de surcroît, la bataille politique : on l’a laissé mener les négociations tout seul comme un grand, on lui a laissé faire les petits gestes qui marquent,  les croissants apportés aux ouvriers comme prononcer les grands mots « nationalisation » et entamer un choc frontal avec l’homme d’affaire indien ; « Mittal n’a rien à faire en France ». Et pourtant, quand l’heure de vérité est venue, il a été claire que c’étaient Hollande et Ayrault qui reprenaient le dossier et déjugeaient pratiquement en direct leur ministre.

Mais cela signifiait aussi et surtout que dans la bataille idéologique qui traverse le PS de gouvernement, la gauche interventionniste façon Montebourg perd sa bataille devant la gauche sociale-libérale façon Ayrault. Dans cette bataille idéologique, heureusement que le PS n’est plus en train d’élire son premier secrétaire sinon le congrès de Reims et la guerre civile à l’UMP feraient figure d’aimables bluettes en comparaison.

Pourtant, mais cela se mesurera sur une durée plus longue, Montebourg a remporté une victoire dans l’ordre du symbolique. Nous n’avons pas dit une victoire symbolique, mais une victoire dans l’ordre du symbolique. Il a fait tomber un tabou. Celui du mot « nationalisation ». Vous pouvez lui accoler  l’adjectif « temporaire », ou encore remplacer ce dernier par « partielle » ou encore mixer ces deux restrictions, n’empêche : on a quand même entendu pendant plusieurs semaines des éditorialistes économiques d’habitude plus enclins à expliquer les bienfaits de la libre concurrence, admettre que oui, finalement, la nationalisation, pourquoi pas. Que ce n’était pas inimaginable, finalement. Qu’il fallait voir.

Madame Parisot, elle, faisait semblant de ne pas comprendre, faisait la grosse voix et parlait d’expropriation, de vol, ce qui ne manque pas de sel quand on sait que Mittal ne paie pas ses impôts en France mais c’est une autre histoire. On a vu, autour de cette idée de nationalisation, des grands noms de la droite colbertiste, comme Henri Guaino se rallier à l’idée et même y accoler le nom de l’ancien président, qui n’aurait pas été hostile au principe. Les gaullistes, s’il en reste, de même que les libéraux les moins dogmatiques savent très bien, eux aussi, que le volontarisme est indispensable pour faire contrepoids à la dérégulation généralisée. On peut même ainsi parier que si on avait demandé son avis à Obama, il aurait dit  «Why not ?»

Or les plus anciens d’entre nous savent que le mot nationalisation, on ne l’avait pas entendu depuis le milieu des années 80. Qu’il ne traînait que dans les congrès du PCF (et encore pas chez tous les communistes), de la LCR et de LO.  Et voilà qu’en 2012, tout le monde a été sommé de se positionner face à cette idée archaïque qui soudain redevenait d’actualité et paraissait même une solution rationnelle parmi d’autres.

On nous objectera, avec raison, qu’Arcelor ne sera pas nationalisé après le bras de fer de Florange.

Tant pis, tant mieux. Mais le simple fait qu’il en ait été question est, répétons-le, la victoire dans l’ordre du symbolique de Montebourg et de tous ceux, de tous les bords de l’échiquier politique, qui commencent à comprendre que s’il n’y a plus de mots tabous pour flexibiliser le code du travail ou bouleverser le code civil, il n’y en a plus non plus pour mettre au pas, ou réguler, soyons gentils, les entrepreneurs qui se servent de l’industrie et de l’emploi comme d’une variable pour maximiser leurs profits.

On souhaite, et pour tout dire, on prédit tous deux, que le mot nationalisation connaîtra la même bonne fortune que ses ascendants directs, la démondialisation et le protectionnisme. Une fois que le mot est lancé, il suivra son bonhomme de chemin. On sera encore plus explicite en disant qu’il suivra son chemin avec ou sans Arnaud Montebourg.

*Photo : Parti socialiste/Mathieu Delmestre.

Le mariage gay, 5 ans après

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homoparentalite mariage gay

Imaginons ce que pourrait écrire un journal dit progressiste dans cinq ans, au sujet de la loi sur le « mariage pour tous ». Rubrique société, Inrocks (ou Libé…), janvier 2018.

Chez les Lardier-Pinson, c’est la fête. Aujourd’hui, la loi qui a permis aux lesbiennes, gay, bi et trans de se marier a cinq ans. Charlène se souvient de sa joie à l’annonce de la promulgation du texte : « avec Aurélie, ma compagne d’alors, on a hurlé comme des folles. On a été prévenues par Facebook d’un kiss-in géant devant Notre-Dame, pour montrer aux cathos qu’on avait gagné. On y a été. Les cathos rasaient les murs. On leur jetait des œufs et de la farine, car quand même, la religion, c’est l’intolérance. Tout le monde se roulait des pelles, c’était trop. » Peu de temps après, Charlène épousait Aurélie. Encore quelques mois, et elle accouchait de Lulu, conçu en Belgique par insémination artificielle, grâce à un don anonyme. Un adorable bambin aux cheveux tout bouclés.

« Quand on a eu son nom sur notre livret de famille, on était hyper fières, s’attendrit la jeune femme, en exhibant le document. Lulu, né de Charlène N. et d’Aurélie E., c’est classe, non ? » Deux ans après, le couple divorce. Le partage de la garde se fait sans trop de mal. Et puis Charlène est tellement accaparée par son travail de permanente LGBT : « heureusement, avec la crèche, l’allocation parent isolé, le relais de quartier subventionné par la mairie et mes parents, j’arrivais bien à m’en sortir. Finalement, Lulu et moi, on se retrouvait surtout pour les moments privilégiés, pour que je lui raconte des histoires avant de s’endormir, pour faire des câlins ».

L’année dernière, Charlène a rencontré Virginie, chargée de communication au ministère de la Culture. Le coup de foudre. « Il a fallu expliquer à Lulu que Maman Aurélie n’était pas remplacée, ça a été un moment un peu délicat à passer », explique Charlène pudiquement. Les deux amoureuses comptent fermement se marier et avoir des enfants grâce à la PMA. « Le mariage, on est accro, disent-elles en riant. Lulu aura bientôt trois mamans et des tas de frères et sœurs, c’est formidable, hein mon chéri ? » Mais Lulu est reparti dans sa chambre, pour jouer avec son Kid-Ipad.

Hervé, Bébé Dad, Terry et Cam’

Au premier coup de sonnette, Hervé ouvre, sa petite Camille dans les bras. « Tu vas chercher ta casquette, Cam’, Bébé Dad t’emmène à Eurodisney. » Bébé Dad, c’est Bertrand, mari d’Hervé, papa lui aussi de Camille. Si Hervé ressemble à un trader, Bertrand fait plutôt dans les tatouages et les piercings. Un look qui détonne dans l’immeuble, un bâtiment cossu du quatrième arrondissement. Mais personne ne songe à s’en choquer, et surtout pas Takako, designer, qui habite en face avec son compagnon Julius (anciennement Juliette, précise-t-il sourire en coin). « Ici, tout le monde se connaît, a reconnu Takako croisé dans l’escalier. Mais on vit chacun sa vie, on se respecte ». Camille revient, jupette en cuir et tatouage carambar sur l’épaule. « Elle est dans sa phase Bébé Dad, en ce moment, plaisante Hervé. Elle veut tout faire comme lui. Mon lapin, Pap’Hervé doit se dépêcher aussi, il a un rendez-vous quelque part en ville. Fais bisou ». La gamine s’enfuit dans ses petites rangers cloutées.

Comme pour répondre à une interrogation muette, Hervé explique avec un petit rire : « cet après-midi j’ai un plan cul, comme au bon vieux temps. On est très ouvert entre nous, les sentiments sont très forts, et en même temps si on a envie de voir ailleurs, qu’est-ce qui nous en empêche ? De toute façon, on a Cam’, elle nous ramène toujours à la réalité, à ce qui nous unit. » Hervé nous laisse en compagnie de Terry, un garçon sérieux d’une vingtaine d’années, qui installe un plateau sur une table basse, chargé de tasses et d’une théière. Terry a d’abord travaillé chez Hervé et Bébé Dad comme jeune homme au pair, puis l’amour s’en est mêlé. « J’ai craqué pour les deux », avoue-t-il, tout sourire. Une ombre de tristesse passe cependant dans ses yeux bruns : « mes amoureux sont mariés, et moi je voudrais bien me marier avec eux aussi, mais ce n’est pas encore possible. On a rejoint le Collectif pour l’Amour sans Limites, et on espère que la loi passera bientôt. »

Il ne supporte pas d’entendre les arguments des anti-loi : « la haine, c’est moche », commente-t-il. Mais il se reprend bien vite. La jeunesse, c’est l’espoir.

Typologie du salaud

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Ce qu’il y a d’agréable avec la fin du monde chez les Mayas, c’est qu’elle arrive subitement, alors que la prophétie à laquelle nous avons à faire n’en finit pas de finir, un peu comme une phrase de Beckett ou un opéra de Wagner. C’est tous les jours que nous devons nous coltiner l’interminable déclin de quelque chose, depuis l’autorité à la Papa jusqu’aux saveurs du terroir. Cette manie de tout voir en noir finirait par être comique si elle avait l’humour de ladite couleur, mais elle est animée d’un tel amour pour l’Humanité qu’il y a vraiment de quoi prendre peur. Le problème aujourd’hui avec les salauds, disait Godard, c’est qu’ils sont sincères. Ajoutons : et optimistes. Car nos salauds sont optimistes, et s’ils ne croyaient pas au Progrès, leur métier n’aurait plus de sens.

Prenez trois professions bien en vue parmi les analystes autorisés du monde prétendument moderne. Prenez un député de gauche, un économiste social-démocrate et un journaliste multicartes : ne sont-ils pas simultanément inquiets pour notre avenir et intimement persuadés de notre « formidable capacité de rebond » ? Ce n’est pas parce que le monde va mal que l’on est en crise, mais parce que le nombre des professionnels bien intentionnés s’est considérablement étendu. S’inquiéter de l’avenir est devenu une affaire si rentable pour une quantité si importante de Tartuffe, que si, par quelque caprice du destin, le monde allait bien, nous n’aurions plus aucun moyen de nous en rendre compte.

Homophobe, moi ? Et ta soeur ?

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homoparentalite mariage gay

homoparentalite mariage gay

Dans un article publié sur Marianne2 cette semaine, Joseph Macé-Scaron et Christine Lambert assimilent les opposants au « mariage pour tous » à de vilains homophobes. Voici ma réponse :

Ils sont homos, bis, trans, hétéros, athées, religieux, de gauche, de droite, et ils considèrent que la question du mariage homosexuel qui est intimement liée à celles de l’adoption et de la filiation mérite un véritable débat car elle bouleverse les fondements anthropologiques de notre société.

Ils sont homos, bis, trans, hétéros, athées, religieux, de gauche, de droite, et ils estiment que le droit au mariage n’a rien d’un privilège puisque l’officier d’Etat civil ne s’enquiert ni de l’orientation sexuelle ni des préférences sexuelles de ceux qu’il marie. Par conséquent tout le monde y a droit.

Ils sont homos, bis, trans, hétéros, athées, religieux, de gauche, de droite, et ils jugent que le mariage n’a pas à entériner les amours car le code civil n’a jamais parlé d’amour et que l’on peut s’aimer sans se marier. Ils avertissent les partisans du « mariage pour tous » qu’un mariage sur deux se termine par un divorce et que comme les homosexuels ne sont pas des citoyens de seconde zone mais des hommes et des femmes comme les autres, ils n’y échapperont pas plus que les autres.

Ils sont homos, bis, trans, hétéros, athées, religieux, de gauche, de droite, et ils regardent les menaces qui pèsent sur la famille comme ils regardent la précarité sociale. Ils affirment qu’on peut regretter les deux et que la charité ne consiste pas à déshabiller Paul pour aller habiller Pierre.

Ils sont homos, bis, trans, hétéros, athées, religieux, de gauche, de droite, et ils croient profondément à l’altérité du couple dans la construction de l’enfant, labrador ou non, 4X4 ou non. Ils avertissent les partisans du mariage pour tous que l’hétéroparentalité n’éradique pas l’enfance maltraitée des faits divers et que comme les homosexuels ne sont pas des citoyens de seconde zone mais des hommes et des femmes comme les autres, ils n’y échapperont pas plus que les autres.

Ils sont homos, bis, trans, hétéros, athées, religieux, de gauche, de droite, et ils savent qu’un enfant à besoin, pour se développer, d’un référent masculin et d’un référent féminin car « c’est la raison de la condition sexuée de l’existence humaine et de l’hétérogénéité de toute génération dont la culture a jusqu’ici voulu garder le modèle » comme le rappelle la philosophe Sylviane Agacinski.

Ils sont homos, bis, trans, hétéros, athées, religieux, de gauche, de droite, et ils affirment qu’ils savent lire. Si l’on parle de mariage pour tous, alors c’est le mariage pour tous ou alors on nous ment. Patrick Besson dans Le Point se contente d’une phrase qui elle aussi dit tout : « L’empereur romain Caligula, premier adepte du mariage pour tous : il avait épousé son cheval. Pourquoi s’en tenir, en effet, aux épousailles entre gens du même genre ? » Surtout si l’on fait disparaître la notion de genre avec Parent 1 et Parent 2.

Ils sont homos, bis, trans, hétéros, athées, religieux, de gauche, de droite, et ils redoutent qu’ouvrir l’adoption aux couples du même sexe donne un droit à l’enfant alors que le principe même de l’adoption est de donner un droit aux enfants, celui d’avoir un père et une mère, comme nous tous nous y avons eu le droit depuis que l’humanité existe.

Ils sont homos, bis, trans, hétéros, athées, religieux, de gauche, de droite, et ils présument que l’enfant comme la mère porteuse pourraient bientôt devenir objets de commerce. Comment en effet ne pas imaginer que dans la précarité sociale existante, certaines n’iront pas vendre leur corps et le fruit de leur corps, ou quand libertaires et libéraux s’associent pour la réification des rapports sociaux et la personnification des choses ?

Ils sont homos, bis, trans, hétéros, athées, religieux, de gauche, de droite, et ils refusent effectivement de céder comme des moutons de panurge. Car l’égalité des droits ce n’est pas l’égalité des droits d’une communauté ni même des couples, c’est l’égalité des individus devant la loi. Et que fera-t-on de la rupture d’égalité entre les enfants de familles homoparentales et les enfants de familles hétéroparentales ?

Ils sont homos, bis, trans, hétéros, athées, religieux, de gauche, de droite, et ils considèrent que la sexualité de tout un chacun relève de la sphère privée mais plus encore que la sexualité de l’un ou de l’autre ne conditionne pas une façon de penser.

Ils sont homos, bis, trans, hétéros, athées, religieux, de gauche, de droite, et ils connaissent les classiques de l’histoire et de la philologie grecque à propos de l’homosexualité ; ce que Georges Devereux a proposé de dénommer « pseudo-homosexualité », marquant par cette expression le caractère spécifique de l’homosexualité grecque, qui a pour objet – et cet objet est paradoxal dans les évidences d’aujourd’hui – l’acquisition de la différence des sexes et le mariage.

Ils sont homos, bis, trans, hétéros, athées, religieux, de gauche, de droite, et ils ne sont pas homophobes. Car ils ne pensent pas, contrairement aux fureurs d’un homme arrivé au pouvoir en 1933, que les homosexuels ne sont capables de réfléchir politiquement que par instinct sexuel. Mais au contraire, que la question du mariage pour tous n’est ni homosexuelle, ni hétérosexuelle, elle concerne le droit des enfants d’avoir un père et une mère, et seulement cela.

*Photo : NobMouse.

Minijob, minipaie mais il fait le maximum !

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Travailleur français, qu’attends-tu pour partir vers l’Allemagne ? Sidérurgiste lorrain, par exemple, cesse de brailler et passe la frontière (si, si, il y en a encore une mais va savoir pour combien de temps…) Cesse de te plaindre du chômage, de la misère : un pays t’ouvre les bras, dirigée par une chancelière qui sera réélue, probablement les doigts dans le nez. Qu’attends-tu, travailleur français, pour quitter ton hexagone rabougri qui en t’assistant va finir par ruiner tes propres enfants ?

Fais comme tes camarades grecs, portugais, espagnols, va goûter aux joies de la Ruhr. Bien entendu, ce n’est plus le capitalisme rhénan là-bas, puisque le socialisme à la Schroeder a cassé ce modèle obsolète où les syndicats avaient leur mot à dire dans les conseils d’administration (on appelait ça la cogestion). Imagine un peu les perspectives qui te sont offertes. Voilà un pays qui va présenter un déficit proche de zéro en 2012. On en est à la limite de l’orgasme dans les agences de notation et les salles de marché. Ne me dis pas que ça ne te fait pas une belle jambe.

C’est pas formidable, ça ? Bien sûr, travailleur français, il ne va pas falloir t’attendre à des salaires mirobolants. Ces boulots, c’est comme le disent les Allemands eux-mêmes, sont des « minijobs » Tu pourras pour 400 euros par mois, et 450 à partir de janvier, travailler à temps partiel en parallèle aux aides sociales. Les patrons adorent. Grâce au « minijob », ils ne paient plus de charges sociales et peuvent te faire faire n’importe quoi si tu veux éviter d’être rayé du dispositif. Mais ce qui compte, c’est que tu travailles et que ton travail ne coûte rien car tu n’ignores pas que le travail à un « coût » et que c’est presque un cadeau que te fait l’employeur en t’employant.

Travailleur français, je sais que tu ne vas pas cracher dans la Käselauchsuppe. D’ailleurs, on te l’offrira gratuitement dans des associations berlinoises comme L’Arche ou le Tafeln qui servent mensuellement 125 000 repas, essentiellement d’ailleurs à des « minijobbers » dont le nombre s’élève nationalement tout de même à 7, 4 millions.

Mais, travailleur français, le plein emploi est à ce prix dans le nouveau paradis de l’Europe. Et puis tu sais, ils ont vraiment besoin de toi. Tu fais encore des enfants alors que eux, ils ont plutôt la démographie détumescente. Il ne te reste plus qu’à demander le regroupement familial. Et puis dans le pire des cas, il te restera la possibilité d’envoyer la moitié de tes 400 euros au pays, comme n’importe quel Malien. Tu vois, travailleur français, ce n’est pas dur de retrouver sa dignité.

Nationalisation : que pèsent les mots en plume face aux faits en acier ?

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montebourg florange nationalisation

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Florange va-t-il devenir le Vilvorde de Hollande ? En effet, le dossier a bien des points communs avec la situation des années 1997-2000. Le 29 avril 1997, la « déclaration commune » PS-PC, préalable à la formation du gouvernement Jospin, engageait la future « gauche plurielle » à stopper les privatisations menées tambour battant par les gouvernements de droite entre 1993 et 1997. Mais une fois Lionel Jospin installé à Matignon, il a bien été obligé de reconnaître qu’il ne pouvait pas tenir l’un de ses engagements de campagne de 1997 : le sauvetage de l’usine Renault de Vilvorde en Belgique. Puis on assista à un autre reniement de sa part, la longue série de privatisations et d’ouverture du capital aux investisseurs privés : France Telecom, Thomson, CIC, AGF, Air France, Aérospatiale-Matra, EADS, Crédit lyonnais. Sa fameuse sortie « l’État ne peut pas tout », qui sonnait comme un aveu d’échec après le plan de licenciements de l’usine Michelin en 2000, fut la cerise sur le gâteau.

Mais comparaison n’est pas raison. Car heureusement pour Jospin et son gouvernement, les taux de croissance et de chômage des années 1997-2000 étaient loin, très loin de la Bérézina actuelle et la casse-tête à l’époque a été que faire de la « cagnotte » plutôt que quel trou boucher le premier. Quand l’économie va bien il est plus facile de faire avaler au peuple reniements et renoncements. Aujourd’hui, Arnaud Montebourg n’a pas la chance de disposer d’une telle marge de manœuvre.

Selon Marc Cohen et Jérôme Leroy, si le ministre du Redressement productif a perdu la bataille sociale (les hauts fourneaux sont très probablement condamnés) et la bataille politique (en essuyant un désaveu de la part du Premier ministre), il aurait remporté une manche dans l’ordre symbolique : « on a quand même entendu pendant plusieurs semaines des éditorialistes économiques d’habitude plus enclins à expliquer les bienfaits de la libre concurrence, admettre que oui, finalement, la nationalisation, pourquoi pas » concluent mes deux camarades. Le problème est qu’au lieu de briser un tabou, Montebourg a enfoncé une porte ouverte.

Certaines réactions à droite, notamment celle d’Henri Guaino, vétéran de la défaite de Gandrange, souvent favorable à l’intervention de l’Etat, nous rappellent qu’en France l’étatisme n’est pas spécifique à la gauche, l’attachement à un Etat puissant étant même l’une des caractéristiques de la droite tricolore. S’attarder sur l’éternel retour du mot « nationalisation » est donc un faux débat bien de chez nous.

La vraie question est de savoir si le projet de nationalisation temporaire défendu par Montebourg tenait la route. Nationaliser Florange, puis le revendre à un repreneur capable d’assurer un projet industriel durable aux 2600 employés du site, telle était la voie rêvée du ministre, finalement contrariée par l’arbitrage de Jean-Marc Ayrault. Etait-ce une solution viable ? Rien ne nous le dit. Si Montebourg a été mis sur la touche, ce n’est sûrement pas parce que la nationalisation est un tabou, mais plutôt que son projet alternatif n’a pas été jugé crédible par les deux têtes de l’exécutif. Hollande et Ayrault ont estimé à juste titre que Florange avait très peu d’acheteurs potentiels, les investisseurs qui négociaient avec Montebourg ne voulant d’ailleurs pas s’engager trop tôt.

Si le ministre du redressement productif avait obtenu gain de cause, un scénario catastrophe aurait pu se dérouler sous nos yeux : admettons que Florange soit nationalisée en quinze jours, Mittal indemnisé dans la foulée de quelques centaines de millions d’euros, et l’acheteur potentiel approché pour une négociation. En face d’un Etat chaque jour un peu plus sous pression, qui serait entre temps devenu propriétaire du site et employeur de ses 2600 salariés, ce dernier serait en position de force et pourrait prétexter les aléas de la conjoncture pour se désister…ce qui menacerait non seulement les 629 emplois des hauts fourneaux mais aussi les 2000 restant dans la partie « froide » (et rentable) de l’aciérie.

Mais au lieu de mettre les mains dans le cambouis et d’analyser froidement la situation- Mittal n’a pas tort de rappeler les profondes mutations du marché européen de l’acier depuis 2006 – nous nous lançons dans des querelles d’ordre symbolique. Sans minimiser l’importance du verbe et de la verve en politique, il ne faut pas croire pour autant qu’on peut tout faire avec des mots. En tout cas pour l’acier, ça ne marche pas.

*Photo : Parti socialiste.

Le discours clivant, dernier refuge du politique

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Lors de l’élection présidentielle puis pendant la double campagne interne à  l’UMP (pour la présidence et l’organisation du parti en courants), un terme est revenu sous la plume des commentateurs, celui de « discours clivant ». Une expression régulièrement invoquée pour dénigrer, car le discours clivant serait politiquement irresponsable et peu à même de proposer des éléments de réponse aux maux dont nous souffrons. Il jetterait au contraire de l’huile sur le feu de nos conflits sociaux, rendant impossible toute « réconciliation » entre les forces en présence. En stigmatisant par exemple telle ou telle catégorie d’une population dont les différences ne font qu’enrichir la France, il séparerait artificiellement des communautés qui ne demandent qu’à vivre en paix. Bref, que l’on se place au niveau politique ou social, le discours clivant serait à l’opposé des règles de fonctionnement d’une « démocratie apaisée », le consensus et la gouvernance, et totalement décalé par rapport aux impératifs du monde moderne.

Une fois cette constatation faite, la question se pose de savoir qui décide qu’un discours est clivant, et pourquoi. Qui ? Essentiellement la classe politico-médiatique majoritaire, puisqu’il s’agit d’une hétéro-définition. Et c’est d’ailleurs le premier élément du « pourquoi » : un discours est décrété clivant dès lors qu’il émerge nettement du bruit de fond médiatique ambiant. Il rompt ce faisant avec un accord tacite censé exister sur ce qui sépare, d’une part, ce qui peut « librement » se dire ou s’écrire et, d’autre part, ce que l’on ne devrait jamais s’autoriser à formuler – et sans doute même pas à penser. Il brise ce pseudo-consensus qui est garanti, en dehors même de toute sanction pénale – même si celle-ci est de plus en plus fréquente -, par une sanction sociale qui interdit l’expression de toute pensée originale. C’est ce qu’avait parfaitement décrit Alexis de Tocqueville évoquant la démocratie américaine : « la majorité trace un cercle formidable autour de la pensée. Au-dedans de ces limites, l’écrivain est libre ; mais malheur à lui s’il ose en sortir »[1. Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique.]. C’est ainsi que dans la France de 2012 on a parfaitement le droit d’être à droite… sous réserve de penser comme la gauche et de le dire haut et fort.

Pourtant, au vu de l’efficacité de ce type de discours (remontées spectaculaires de Nicolas Sarkozy et de Jean-François Copé, place de la motion de la « Droite forte » à l’UMP ou, de l’autre côté de l’échiquier politique, relatif succès de Jean-Luc Mélenchon), on peut penser que nombre de nos concitoyens ne se sentent plus concernés par le village Potemkine médiatique censé représenter les réalités françaises. La majorité ne serait peut-être pas là où on la prétend et le fameux « consensus » bien fragile. C’est d’autant plus vrai que la mièvrerie qui dégouline à longueur d’éditoriaux cache en fait une agression permanente clairement ressentie comme telle par une part grandissante de la population. Ce discours résolument « moderne » est en effet à l’opposé des valeurs traditionnelles du corps social, niant par exemple son histoire ou sa culture. Il n’est certes pas « clivant » par rapport au bruit de fond médiatique, puisqu’il le génère ou s’y complaît, mais il l’est par rapport à un sentiment identitaire sans lequel toute construction politique est impensable, et qu’il n’a pas réussi à éradiquer malgré la tentative de déculturation de notre société.

L’autre élément de définition du discours clivant vient de ce qu’il précise clairement ce que désire son auteur, mais aussi ce qu’il ne veut pas. Il ose présenter un Autre, c’est-à-dire un choix politique différent, opposé, inconciliable même. L’une de ses caractéristiques essentielles est donc de remplir pleinement le rôle premier du politique selon Carl Schmitt : la distinction de l’ami et de l’ennemi. Or un politique qui se déroberait à cette tâche nierait ce qui fait l’essence même de sa fonction : sa capacité à présenter un vouloir-vivre ensemble qui ne peut s’adresser qu’à un groupe clairement défini et délimité – sauf à être totalement inopérant, réduit à un plus petit dénominateur commun qui ne peut « faire société ». Définir un « ennemi » permet de se construire et d’assumer des choix. Et la démocratie repose sur la nécessaire ritualisation d’un conflit par définition « clivé », et non dans un débat édulcoré entre le même et le même

Or la gouvernance actuelle édulcore la confrontation politique quand elle ne l’exclut pas. Loin de permettre au peuple souverain de trancher entre les choix présentés, elle justifie ses diktats par une pseudo nécessité de la modernité, perceptible seulement par quelques rares élites qui auraient dès lors un droit naturel à l’imposer à tous. Et pour faciliter les choses le discours médiatique dominant exclut sans autre procès que d’intention, soit en les niant soit en les caricaturant, les « clivants » et les « politiques » au profit des « modérés » et des « gestionnaires ». Pour souterraine qu’elle soit, cette violence est bien plus dangereuse pour ses victimes potentielles que celle qui peut résulter de l’affirmation politique d’identités contraires. Benjamin Constant avait parfaitement décrit au XIXème siècle le fonctionnement de nos clercs modernes : « Ils discutent, comme s’il était question de convaincre ; ils s’emportent, comme s’il y avait de l’opposition ; ils insultent, comme si l’on possédait la faculté de répondre. Leurs diffamations absurdes précèdent des condamnations barbares ; leurs plaisanteries féroces préludent à d’illégales condamnations »[2. Benjamin Constant, De l’esprit de conquête et de l’usurpation.]

Parce que le discours clivant retrouve une nécessité de l’action politique, et parce qu’il rejoint des valeurs qui n’ont pas totalement été éradiquées du corps social, il continuera à séduire une part grandissante de l’électorat… si du moins celui-ci souhaite prendre en main son destin et affirmer ses valeurs. « Se faire des amis, écrivait Montherlant, c’est un devoir de commerçant. Se faire des ennemis, c’est un plaisir d’aristocrate. » Quoi qu’on en dise, la guerre entre les deux visions du monde n’est pas prête de se terminer.

Offense au Chef de l’Etat à la miette de pain ?

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C’est France 3 Picardie qui nous l’apprend, un agriculteur retraité, Henri Carton, 73 ans, a reçu une convocation du commissaire de Laon. On avait cru dans un premier temps à une plainte du Président de la République pour offense au Chef de l’Etat. On s’en étonnait, ce genre de plainte devant demeurer enfouie dans les heures les plus sombres de la présidence de Nicolas Sarkozy. Ce dernier avait assigné un citoyen qui avait eu le mauvais goût de brandir une pancarte « Casse-toi pov’con » sur le passage présidentiel.

Henri Carton, lui, a suscité quelques centaines de lettres de retraités agricoles remplies de miettes de pain, afin de symboliser le niveau de leurs pensions. Le parquet a été saisi afin de savoir quels terroristes pouvaient bien attenter ainsi à l’honneur du Président. Par qui ? Les services de sécurité de l’Elysée ? Le secrétariat général ? Le Président lui-même était-il au courant ? En tout état de cause, si Henri Carton explique que l’offense à chef d’Etat a bien été évoquée, le procureur de Laon nie que des poursuites aient pu être envisagées au Château.

Et cela, en dépit du fait que la célèbre anaphore du candidat Hollande ne comprenait pas la ligne suivante : « Moi, Président, je ne déposerai pas plainte contre les citoyens de mon pays ». L’honneur est sauf.

C’est où, la place de l’Église ?

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catholiques islam laicite

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Victimes, comme tout le monde. Les cathos ont beau représenter la majorité culturelle, ils tiennent de plus en plus souvent le langage d’une minorité menacée. Parlez avec un représentant de l’espèce, il faudra
moins d’un quart d’heure pour qu’il vous explique que la seule religion dont on peut impunément se moquer en France, c’est la sienne. Cette affirmation est même devenue un lieu commun. Plutôt un lieu commun de
droite, d’ailleurs – c’est ainsi, chaque camp a les siens. Ainsi, à gauche, on ricane de cette prétention des cathos à se faire plaindre et on se désole de ce que les vents mauvais de la droitisation encouragent au contraire la stigmatisation de l’islam.

Les lieux communs, même de gauche, recèlent presque toujours une part de vérité. De fait, l’entreprise d’intimidation visant à interdire toute critique et à proscrire tout questionnement de l’islam a largement échoué. Les délinquants sont certes bruyamment dénoncés, mais cela ne les empêche pas de parler. D’où notre situation paradoxale où la parole est à la fois muselée et libérée et où, en conséquence, tout le monde a à la fois tort et raison, ceux qui s’énervent parce qu’on ne peut plus rien dire (votre servante par exemple), et ceux qui ont leurs vapeurs parce qu’on en dit trop (vous trouverez facilement du côté de France Inter ou des Inrocks).

Mais revenons au blues des catholiques français. La fille aînée de l’Église serait-elle ingrate et dénaturée ? En effet, à les entendre, on pourrait leur faire subir, à eux, des outrages qu’on n’oserait infliger ni aux musulmans ni aux juifs : représenter le Christ ou le pape dans les positions les plus scabreuses, faire des films ou des pièces de théâtre sur les crimes de l’Église, réels et supposés, exposer des oeuvres d’art blasphématoires. Il est vrai que les tribunaux, quand ils sont saisis, estiment que la religion majoritaire doit avoir le cuir plus épais que les autres.
En prime, on voudrait leur interdire d’intervenir dans le débat public, au prétexte que cela constituerait une transgression de la laïcité. Ainsi a-t-on entendu quelques voix de gauche s’étrangler de rage et annoncer le retour de l’ordre moral parce que des évêques avaient pris position contre le « mariage pour tous » – Théophane Le Méné observe que nul ne s’indignait quand ils dénonçaient la politique sarkozyste d’expulsion des Roms. Comme si l’Église devait encore se faire pardonner sa puissance passée et prouver par un silence contrit qu’elle ne cherche pas à retrouver son ancien magistère. Patron de l’Opus Dei en France,

Mgr Antoine de Rochebrune estime pourtant, dans l’entretien qu’il nous a accordé, qu’il « n’y a pas de problème majeur, actuellement, dans les relations Église-État ». Pour autant, dit-il, les catholiques ont le droit, et même le devoir, de faire entendre leur voix. Sans doute, à condition que cette voix demeure plurielle.
Même si, comme l’avance Jean-Louis Schlegel, « les cathos se droitisent », on n’aimerait guère les voir s’enrôler comme un seul homme au service de l’Église, de ses intérêts ou de ses positions. Qu’un prêtre refuse de célébrer les enterrements parce que la mort, c’est pas cool, et qu’il veut incarner « l’Église de la vie », comme le raconte Jean- Luc Allouche, montre que l’Église n’est pas immunisée contre les lubies de la post-modernité. Il serait encore plus fâcheux qu’elle mobilisât ses fidèles contre la modernité. En attendant, beaucoup de cathos se disent victimes du « deux poids-deux mesures ». Par exemple, alors que les déclarations de Mgr Vingt-Trois sur le mariage gay faisaient scandale, le texte (très profond) du grand rabbin de France, Gilles Bernheim, sur le même sujet, n’a pas plus suscité les hauts cris des sourcilleux gardiens du temple laïque que certaines exigences de certains musulmans.

Il faut croire que leur laïcité est à géométrie variable : ils exigeront que sapins et pères Noël, odieuses références au christianisme, soient bannis des écoles pour ne pas offenser les petits musulmans, mais ne verront rien à redire au fait que la cantine serve de la viande halal, question de respect pour nos compatriotes issus de l’immigration. Stéphanie Le Bars, journaliste au Monde, raconte sur son blog que la directrice d’une école maternelle de Montargis voulait supprimer la traditionnelle visite du Père Noël « afin de respecter les différentes croyances ainsi que les valeurs de l’École laïque ». Qu’on se rassure : le maire UMP de la ville, qui finance l’animation et les cadeaux, aurait promis de rétablir la petite fête. On apprend de la même source qu’au Havre, la municipalité (également UMP) aurait détruit des milliers de crèmes au chocolat contenant de la gélatine de porc, faute de pouvoir les servir à tous les élèves. On imagine le tollé si une école avait jeté de la viande pour ne pas la servir le vendredi…

Dans ces conditions, les cathos ont quelques raisons de se demander si la laïcité n’est pas surtout un instrument destiné à les enquiquiner. On leur répondra que la laïcité est notre code de politesse, notre manuel du savoir-vivre ensemble sans s’écharper. Mais être laïque ne signifie pas réécrire l’Histoire. Le catholicisme n’est pas seul à avoir façonné la France, mais il y a sacrément contribué. Il n’est pas toute la France, mais il est un peu la France tout de même. Il serait pour le moins étrange qu’il soit,  pour cela, interdit de parole publique. Pourtant, l’irruption des cathos dans la compétition victimaire n’est pas une bonne nouvelle. En effet, si la majorité sociologique se définit à son tour comme une
« communauté », il ne restera plus de lieu pour la non-appartenance – c’est-à-dire pour la communauté nationale. Tout citoyen devra être affilié à un groupe qui défendra ses prérogatives contre celles des autres groupes – chacun exigeant d’avoir sa part de jours fériés et d’attentions gouvernementales, sans oublier de réclamer une bonne image et une juste représentation dans les médias. Par ailleurs, comment convaincre les derniers arrivés, d’autant plus susceptibles qu’ils sont minoritaires, d’accepter que l’on se moque de leurs croyances, si les plus nombreux jouent les offusqués à chaque fois que Charlie Hebdo se paie la tête de leur pape ou de leur Christ ? On ne leur demande pas de tendre la joue gauche – à moins qu’ils y tiennent particulièrement. Mais quand ils admettent qu’on se paie leur tête, c’est notre liberté à tous qu’ils défendent.

Cet article en accès libre est l’introduction au dossier central de Causeur magazine n°54 de décembre 2012. Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous sur notre boutique en ligne : 6,50 € le numéro / 12,90 €  pour ce numéro + les 2 suivants.

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Miss France : les deux communiqués

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Dans la foulée de l’élection de Miss France, un lecteur nous a transmis le communiqué suivant :

« Un manque de représentativité de la population française contemporaine lors d’un tel événement est grave, évidemment. Il s’agit d’une véritable négation de l’existence des Français de souche, qui disparaissent le temps d’une soirée de notre territoire», souligne le président du Conseil Représentatif des Associations Blanches dans un communiqué co-signé par le fondateur de Miss White France.

« L’élection Miss France est un des rares événements d’envergure, se voulant porteuse, jusque dans son nom, d’une certaine identité nationale (…) La plupart des discriminations sont basées sur le physique, justement », ajoutent les signataires »

« Dans le monde désuet, voire parallèle, de Miss France, les Blancs ne peuvent apparemment venir que des départements ruraux. Quant aux Français catholiques, ils étaient représentés par une seule candidate, vite éliminée (peut-être était-elle trop catho ?)», notent les associations, regrettant que « Miss France (soit) aussi noire que l’ébène jadis rapporté de nos colonies ».

Vous frémissez devant une rhétorique aussi abruptement racialiste ? Pas de panique, ceci est une parodie. Voici le vrai communiqué des associations antiracistes et diversitaires :

« Un manque de représentativité de la population française contemporaine lors d’un tel événement est grave, évidemment. Il s’agit d’une véritable négation de l’existence des Français d’origine africaine, qui disparaissent le temps d’une soirée de notre territoire», souligne le président du CRAN dans un communiqué co-signé par le journaliste Fred Royer, créateur de l’élection Miss Black France.

« L’élection Miss France est un des rares événements d’envergure, se voulant porteuse, jusque dans son nom, d’une certaine identité nationale (…) La plupart des discriminations sont basées sur le physique, justement », ajoutent les signataires. »

« Dans le monde désuet, voire parallèle, de Miss France, les Noirs ne peuvent apparemment venir que des départements d’Outre-Mer. Quant aux Français originaires du Maghreb, ils étaient représentés par une seule candidate, vite éliminée (peut-être était-elle trop musulmane ?)», notent Louis-Georges Tin et Fred Royer, regrettant que « Miss France (soit) aussi blanche que la neige de fin d’année déposée sur les clochers de notre France éternelle ».(sic)

Ouf, la tolérance est sauve !

Nationalisations : le retour du mort-vivant

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montebourg florange nationalisation

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On pourrait penser, à propos de l’affaire de Florange, que la déculottée subie par Arnaud Montebourg est intégrale. Finalement, comme il a été raconté partout, il a perdu la bataille sociale et la bataille politique. Au point qu’il était décidé à démissionner, ce dont l’ont finalement dissuadé l’Intersyndicale et son leader Edouard Martin. Et c’est vrai, ce n’est pas un métier facile qu’être ministre du Redressement productif dans un gouvernement furieusement court-termiste, qui ne veut plus d’industrie,et se soucie bien moins de cables d’acier que de règle d’or.

Montebourg a donc perdu la bataille sociale : l’accord finalement conclu avec Mittal est largement bénéficiaire pour ce dernier. Il devait tout perdre, il s’en tire avec  un investissement de 180 millions d’euros sur 5 ans (une paille pour la 21ème fortune mondiale) et une promesse de redévelopper la filière froide sur le site en préservant l’emploi. Les hauts-fourneaux resteront donc éteints. Mittal acceptait même un vague projet Ulcos, financé par la sidérurgie et l’Europe afin de produire de l’acier moins polluant en captant le CO2.

Seulement, Mittal n’a même pas attendu le délai de décence pour signifier que ce projet, malgré l’accord signé, ne l’intéressait plus. Comme le dit Edouard Martin : « Mittal a enfumé tout le monde et soit Jean-Marc Ayrault est un imbécile, soit il est complice. » On va donc attendre, du côté de gouvernement, qu’un Ulcos 2 se mette en place aux calendes grecques, quoiqu’on devrait peut-être dire désormais aux calendes bruxelloises : étant donné la situation hellène, même ses adjectifs n’inspireraient pas confiance aux investisseurs.

En apparence, Montebourg a aussi perdu, de surcroît, la bataille politique : on l’a laissé mener les négociations tout seul comme un grand, on lui a laissé faire les petits gestes qui marquent,  les croissants apportés aux ouvriers comme prononcer les grands mots « nationalisation » et entamer un choc frontal avec l’homme d’affaire indien ; « Mittal n’a rien à faire en France ». Et pourtant, quand l’heure de vérité est venue, il a été claire que c’étaient Hollande et Ayrault qui reprenaient le dossier et déjugeaient pratiquement en direct leur ministre.

Mais cela signifiait aussi et surtout que dans la bataille idéologique qui traverse le PS de gouvernement, la gauche interventionniste façon Montebourg perd sa bataille devant la gauche sociale-libérale façon Ayrault. Dans cette bataille idéologique, heureusement que le PS n’est plus en train d’élire son premier secrétaire sinon le congrès de Reims et la guerre civile à l’UMP feraient figure d’aimables bluettes en comparaison.

Pourtant, mais cela se mesurera sur une durée plus longue, Montebourg a remporté une victoire dans l’ordre du symbolique. Nous n’avons pas dit une victoire symbolique, mais une victoire dans l’ordre du symbolique. Il a fait tomber un tabou. Celui du mot « nationalisation ». Vous pouvez lui accoler  l’adjectif « temporaire », ou encore remplacer ce dernier par « partielle » ou encore mixer ces deux restrictions, n’empêche : on a quand même entendu pendant plusieurs semaines des éditorialistes économiques d’habitude plus enclins à expliquer les bienfaits de la libre concurrence, admettre que oui, finalement, la nationalisation, pourquoi pas. Que ce n’était pas inimaginable, finalement. Qu’il fallait voir.

Madame Parisot, elle, faisait semblant de ne pas comprendre, faisait la grosse voix et parlait d’expropriation, de vol, ce qui ne manque pas de sel quand on sait que Mittal ne paie pas ses impôts en France mais c’est une autre histoire. On a vu, autour de cette idée de nationalisation, des grands noms de la droite colbertiste, comme Henri Guaino se rallier à l’idée et même y accoler le nom de l’ancien président, qui n’aurait pas été hostile au principe. Les gaullistes, s’il en reste, de même que les libéraux les moins dogmatiques savent très bien, eux aussi, que le volontarisme est indispensable pour faire contrepoids à la dérégulation généralisée. On peut même ainsi parier que si on avait demandé son avis à Obama, il aurait dit  «Why not ?»

Or les plus anciens d’entre nous savent que le mot nationalisation, on ne l’avait pas entendu depuis le milieu des années 80. Qu’il ne traînait que dans les congrès du PCF (et encore pas chez tous les communistes), de la LCR et de LO.  Et voilà qu’en 2012, tout le monde a été sommé de se positionner face à cette idée archaïque qui soudain redevenait d’actualité et paraissait même une solution rationnelle parmi d’autres.

On nous objectera, avec raison, qu’Arcelor ne sera pas nationalisé après le bras de fer de Florange.

Tant pis, tant mieux. Mais le simple fait qu’il en ait été question est, répétons-le, la victoire dans l’ordre du symbolique de Montebourg et de tous ceux, de tous les bords de l’échiquier politique, qui commencent à comprendre que s’il n’y a plus de mots tabous pour flexibiliser le code du travail ou bouleverser le code civil, il n’y en a plus non plus pour mettre au pas, ou réguler, soyons gentils, les entrepreneurs qui se servent de l’industrie et de l’emploi comme d’une variable pour maximiser leurs profits.

On souhaite, et pour tout dire, on prédit tous deux, que le mot nationalisation connaîtra la même bonne fortune que ses ascendants directs, la démondialisation et le protectionnisme. Une fois que le mot est lancé, il suivra son bonhomme de chemin. On sera encore plus explicite en disant qu’il suivra son chemin avec ou sans Arnaud Montebourg.

*Photo : Parti socialiste/Mathieu Delmestre.

Le mariage gay, 5 ans après

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homoparentalite mariage gay

homoparentalite mariage gay

Imaginons ce que pourrait écrire un journal dit progressiste dans cinq ans, au sujet de la loi sur le « mariage pour tous ». Rubrique société, Inrocks (ou Libé…), janvier 2018.

Chez les Lardier-Pinson, c’est la fête. Aujourd’hui, la loi qui a permis aux lesbiennes, gay, bi et trans de se marier a cinq ans. Charlène se souvient de sa joie à l’annonce de la promulgation du texte : « avec Aurélie, ma compagne d’alors, on a hurlé comme des folles. On a été prévenues par Facebook d’un kiss-in géant devant Notre-Dame, pour montrer aux cathos qu’on avait gagné. On y a été. Les cathos rasaient les murs. On leur jetait des œufs et de la farine, car quand même, la religion, c’est l’intolérance. Tout le monde se roulait des pelles, c’était trop. » Peu de temps après, Charlène épousait Aurélie. Encore quelques mois, et elle accouchait de Lulu, conçu en Belgique par insémination artificielle, grâce à un don anonyme. Un adorable bambin aux cheveux tout bouclés.

« Quand on a eu son nom sur notre livret de famille, on était hyper fières, s’attendrit la jeune femme, en exhibant le document. Lulu, né de Charlène N. et d’Aurélie E., c’est classe, non ? » Deux ans après, le couple divorce. Le partage de la garde se fait sans trop de mal. Et puis Charlène est tellement accaparée par son travail de permanente LGBT : « heureusement, avec la crèche, l’allocation parent isolé, le relais de quartier subventionné par la mairie et mes parents, j’arrivais bien à m’en sortir. Finalement, Lulu et moi, on se retrouvait surtout pour les moments privilégiés, pour que je lui raconte des histoires avant de s’endormir, pour faire des câlins ».

L’année dernière, Charlène a rencontré Virginie, chargée de communication au ministère de la Culture. Le coup de foudre. « Il a fallu expliquer à Lulu que Maman Aurélie n’était pas remplacée, ça a été un moment un peu délicat à passer », explique Charlène pudiquement. Les deux amoureuses comptent fermement se marier et avoir des enfants grâce à la PMA. « Le mariage, on est accro, disent-elles en riant. Lulu aura bientôt trois mamans et des tas de frères et sœurs, c’est formidable, hein mon chéri ? » Mais Lulu est reparti dans sa chambre, pour jouer avec son Kid-Ipad.

Hervé, Bébé Dad, Terry et Cam’

Au premier coup de sonnette, Hervé ouvre, sa petite Camille dans les bras. « Tu vas chercher ta casquette, Cam’, Bébé Dad t’emmène à Eurodisney. » Bébé Dad, c’est Bertrand, mari d’Hervé, papa lui aussi de Camille. Si Hervé ressemble à un trader, Bertrand fait plutôt dans les tatouages et les piercings. Un look qui détonne dans l’immeuble, un bâtiment cossu du quatrième arrondissement. Mais personne ne songe à s’en choquer, et surtout pas Takako, designer, qui habite en face avec son compagnon Julius (anciennement Juliette, précise-t-il sourire en coin). « Ici, tout le monde se connaît, a reconnu Takako croisé dans l’escalier. Mais on vit chacun sa vie, on se respecte ». Camille revient, jupette en cuir et tatouage carambar sur l’épaule. « Elle est dans sa phase Bébé Dad, en ce moment, plaisante Hervé. Elle veut tout faire comme lui. Mon lapin, Pap’Hervé doit se dépêcher aussi, il a un rendez-vous quelque part en ville. Fais bisou ». La gamine s’enfuit dans ses petites rangers cloutées.

Comme pour répondre à une interrogation muette, Hervé explique avec un petit rire : « cet après-midi j’ai un plan cul, comme au bon vieux temps. On est très ouvert entre nous, les sentiments sont très forts, et en même temps si on a envie de voir ailleurs, qu’est-ce qui nous en empêche ? De toute façon, on a Cam’, elle nous ramène toujours à la réalité, à ce qui nous unit. » Hervé nous laisse en compagnie de Terry, un garçon sérieux d’une vingtaine d’années, qui installe un plateau sur une table basse, chargé de tasses et d’une théière. Terry a d’abord travaillé chez Hervé et Bébé Dad comme jeune homme au pair, puis l’amour s’en est mêlé. « J’ai craqué pour les deux », avoue-t-il, tout sourire. Une ombre de tristesse passe cependant dans ses yeux bruns : « mes amoureux sont mariés, et moi je voudrais bien me marier avec eux aussi, mais ce n’est pas encore possible. On a rejoint le Collectif pour l’Amour sans Limites, et on espère que la loi passera bientôt. »

Il ne supporte pas d’entendre les arguments des anti-loi : « la haine, c’est moche », commente-t-il. Mais il se reprend bien vite. La jeunesse, c’est l’espoir.