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Et si Copé avait un métro de retard ?

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Photo : UMP Photos

Mardi soir, au siège de l’UMP, les partisans du Président sortant débattaient des « valeurs ». Vaste programme ! Les « valeurs », parlons-en. Ce serait l’angle mort du projet de Hollande, contre lequel les troupes de l’UMP ferraillent sans cesse, pointant ici et là quelques franches contradictions (régularisation partielle des sans-papiers, création de 60 000 postes dans l’éducation nationale en provenance d’autres services publics, droit de vote accordé aux étrangers et appel permanent à la République, je t’aime moi non plus adressé à la finance…). Par un mimétisme des formes, ces fameuses « valeurs », nous dit-on, structureraient le début de campagne de Nicolas Sarkozy, très axé sur le « régalien » (identité nationale, sécurité, immigration) sur les conseils de son spin doctor Patrick Buisson.

Ouverte par Jean-François Copé[1. Qui se targue d’avoir lancé un grand programme de réflexion en concertation avec des think tanks européens, à commencer par la Fondation Konrad Adenauer, conscient que la France et l’Allemagne ont « des intérêts communs ».] , grand architecte de l’événement, animé par Marie-Anne Montchamp, secrétaire d’Etat aux handicapés, prise de guerre villepiniste de novembre 2010. Plus sarkozyste que le candidat de l’UMP, Montchamp ouvre la danse avec le zèle des convertis : les « courageuses » réformes du quinquennat exprimeraient les saintes « valeurs » de la France, si méchamment niées par une gauche archaïque. Copé remet une couche sur le même ton : le programme de François Hollande serait bien sûr has been, émanant du parti du conservatisme (si seulement…), resté bloqué en 1981, comme si nous vivions toujours dans ce XXe siècle crypto-soviétique. Travail-autorité-liberté-solidarité-laïcité : en v’là des « valeurs » que personne n’aurait songé à défendre !

Sur le même registre, mais plus finement, la plupart des quatre intervenants rejouent la même partition sarkozyste en taclant implicitement l’opposition. Du Nadine Morano light. Ancienne membre de la Commission Balladur, la constitutionnaliste Anne Levade défend mordicus les institutions de la Ve République comme cadre juridique des « valeurs » précitées. On la comprend, notamment lorsqu’elle fait l’éloge du référendum comme exercice de démocratie directe, dans le même esprit que l’élection du Président de la République au suffrage universel, que la gauche parlementaire a si longtemps (et idiotement) condamnée.

Quelques minutes plus tard, sa consoeur Pascale Joannin, directrice de la Fondation Robert Schuman, essaie de résoudre une équation explosive : comment réconcilier la France du Oui et du Non au Traité Constitutionnel Européen de 2005 ? La recette est simple, nous explique-t-elle, et celui qui n’était alors que candidat putatif à l’Elysée l’a proposée dès 2006-2007 : présenter un mini-Traité européen qui reprend l’essentiel de la Constitution rejetée par le peuple français. Au passage, l’élection à la fonction suprême vaudra gage de légitimité : après tout, Sarkozy avait annoncé la couleur et les Français l’ont élu à 53%… face à une adversaire degauche tout aussi oui-ouiste !
Répondant à une question du public, Anne Levade dira d’ailleurs ce que Pascale Joannin pense tout bas : si référendum il y avait eu sur Lisbonne, le traité aurait probablement été rejeté ! Mis en rapport avec son soutien appuyé aux projets de consultations plébiscitaires du candidat à sa réélection, cet aveu signifie une chose : les référendums, c’est bien lorsqu’on est sûr de les remporter … N’est pas De Gaulle qui veut.

Suivra l’intervention de l’ineffable Dominique Reynié, directeur général de la Fondation pour l’Innovation politique, la boîte à idées officieuse de l’UMP (ce qu’il ne faut pas claironner trop fort pour éviter d’énerver ce social-démocrate bon teint…). Le professeur à Sciences Po se penche sur un de ses thèmes de prédilection, ennemi tout désigné par la prêtresse Marie-Anne Longchamp : le populisme, voilà l’ennemi ! Inutile de définir le terme, la presse et les médias audiovisuels s’en chargent quotidiennement et il n’est pas un seul militant UMP présent dans la salle pour questionner la pertinence de son usage intempestif. Loin de la rigueur conceptuelle d’un Pierre-André Taguieff, le mot et la chose sont ici exploités à toute fin utile. Notamment pour discréditer les critiques de la construction européenne et toute remise en cause de la potion imposée à la Grèce en échange d’un neuvième plan d’aide qui ne l’empêchera pas de couler. Miss Montchamp évoquera même une responsabilité collective des Grecs, d’après elle si prompts à accumuler du déficit, de la dette et fuir le fisc. Au fait, comment éviter le populisme né de la dette, questionne Montchamp ? La dette qui vous soumet aux marchés financiers par l’apparition du Saint Esprit, n’eût été la loi du 3 janvier 1973 qui interdit à la Banque de France de prêter à l’Etat à taux zéro et contraint nos dirigeants à emprunter sur les marchés financiers. Inconnue au bataillon en ces lieux. Et ne vous avisez pas d’aborder l’épineuse question, populiste va !

Quant aux effets secondaires de la lutte contre le populisme, Copé et Montchamp semblent les avoir oubliés. A croire qu’ils n’ont pas entendu les envolées bonapartistes du discours de Marseille de leur champion Sarkozy qui a lancé sa campagne au nom de « l’appel au peuple » et du contournement plébiscitaire des « corps intermédiaires ». Il faudrait accorder vos violons, les amis. Parce que si la ligne du parti, c’est ce qu’on a entendu ce soir-là rue de Vaugirard, Jean-François Copé risque de réclamer au Bureau Politique l’exclusion immédiate de Nicolas Sarkozy…
Finalement, hormis le brillant exposé de Frédéric Rouvillois sur la généalogie de l’utopie, de Thomas More aux totalitarismes[2. Hélas objet de toutes les récupérations politiques car pour l’UMP, valeurs = pragmatisme = résignation de la droite opposé au supposé idéalisme « gaucho-socialiste ». On rit !], un seul point saillant surnage : la très convaincante diatribe de Reynié contre l’infotainment. Du Petit journal à On n’est pas couché, cette dérision permanente discrédite les politiques, constamment raillé et livré en pâture aux artistes, actrices pornos et autres humoristes qu’ils côtoient dans d’indigents talk shows. Si cette dérive n’explique pas le divorce entre le peuple et ses élites, elle participe à coup sûr d’une chienlit niveleuse qui considère nos gouvernants comme des paquets de lessive à choisir.

A l’issue de ce symposium pro domo, on aurait aimé que l’UMP amorce un début d’autocritique, ne serait-ce que sur des points secondaires de son bilan. Au lieu de cela, la masse des spectateurs convaincus s’est engluée dans de stériles réquisitoires contre le « populisme keynésien », « l’utopisme de la gauche » et la dissolution de « l’identité judéo-chrétienne de la France » par l’immigration de culture islamique. A ce dernier point[3. Qui mériterait de plus amples développements.] comme sur tant d’autres sujets, sans céder à la panique morale du peuple de droite, on opposera la question suivante : depuis dix ans, la faute à qui ?

La haine de la littérature est une forme de suicide

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JL. Il est curieux que l’auteur des Lieux de mémoire soit celui qui dénonce aujourd’hui l’obsession mémorielle. Expliquez-vous !
La réponse est simple : en trente ans, nous avons changé de monde, et la mémoire avec. Quand j’ai commencé à m’intéresser à cette question, il m’est apparu que la France républicaine avait écarté, négligé, raboté des mémoires particulières qui ne demandaient qu’à être reconnues et intégrées au grand registre de l’histoire collective. Là encore, l’exemple juif est typique. Pendant longtemps, être juif, c’était se faire oublier dans la nation. Dans ses débuts, la revendication d’une mémoire juive n’exprimait pas un refus d’être français mais le désir de voir la France reconnaître cette identité comme une de ses composantes. Mais les juifs − et les autres − ont fini par réécrire l’histoire de France à l’aune de leur identité particulière. Les mémoires ne demandent plus des historiens mais des militants. C’est à quoi je me refuse.

GM. Finalement, on ne sait plus très bien si vous êtes coupable d’exaltation nationale ou de désenchantement…
C’est vrai. Les Lieux de mémoire sont en même temps une subversion de l’histoire traditionnelle et une illustration de cette histoire. Les deux à la fois, ou un entre-deux. En matière historique, je récuse tout autant l’apologie de l’identité nationale que sa négation. J’aime beaucoup la phrase de Paul Veyne, que je cite de mémoire : « Il ne faut s’intéresser à l’histoire de France parce qu’on est français, mais parce qu’elle est intéressante. »[access capability= »lire_inedits »] Je l’aime beaucoup sans y croire tout à fait. Mon ambition était d’élaborer une histoire critique de la mémoire à travers l’exploration d’un système symbolique. Elle se juge au résultat. Tant pis si certains y ont vu le chant d’amour secret d’un juif assimilé, d’autres un hyper-nationalisme quasi crypto-lepenoïde, d’autres encore un enterrement spectaculaire de la France.

GM. Vous avez évoqué la centralité du récit historique dans la formation de l’identité française et du modèle républicain. Quels en sont les autres éléments constitutifs ?
En premier lieu la laïcité. La France a réussi, à la différence de tant d’autres pays, à exclure le problème religieux du problème national. Cette séparation de l’Église et de l’État a achevé de localiser les grands enjeux nationaux dans la politique, en donnant à l’opposition de la droite et de la gauche une intensité quasi religieuse. La disparition du surmoi révolutionnaire de la gauche et le ralliement de la droite à la République ont considérablement réduit l’intensité de ce conflit et, d’une certaine façon, contribué à l’appauvrissement du récit national. Par ailleurs, il faut évidemment évoquer le rôle du colonialisme.

GM. Voulez-vous parler des « bienfaits de la colonisation » ?
Il faut rappeler que le providentialisme chrétien et l’universalisme des Lumières se sont investis dans le messianisme colonial. Je vous le dis tout de go, dans la polémique entre Jules Ferry et Clemenceau sur la colonisation, je me place du côté de Ferry. La lecture rétrospective a conduit à diaboliser Ferry et à célébrer le patriotisme revanchard de Clemenceau. Or, l’aventure coloniale a offert à l’imagination nationale et aux énergies patriotiques un débouché bien plus exaltant que la continuation de la guerre contre l’Allemagne. Cet aspect-là a évidemment été occulté par l’idéologie de la repentance qui ne traite la colonisation que sous l’angle moral de l’oppression.

IM. Et aujourd’hui, en 2012, vers quel type d’identité évoluons-nous ?
L’identité française a successivement été féodale, monarchique, révolutionnaire et républicaine. Chacune de ces modalités s’est formée à la fois en récusant et en incluant celles qui l’avaient précédée. Ainsi, comme le dit Mona Ozouf, la nuit du 4-Août opère un transfert de sacralité qui passe du roi à la nation. Pour reprendre l’expression de Furet, « la révolution entre au port avec la République », ce qui signifie que la République réalise les objectifs secrets de la Révolution. Aujourd’hui, nous sommes à la recherche d’une identité démocratique qui ne peut exister qu’en reprenant à son compte les acquis de l’identité républicaine. Aussi considérables qu’aient été les bouleversements que nous avons connus, je persiste à croire que l’idée de la nation, qui était au cœur de cette identité, est toujours vivante et qu’elle demeure un moteur de progrès et de civilisation. En tout cas, je ne vois pas d’autres formes de l’être-ensemble susceptibles de la remplacer.

JL. Faut-il être fier d’être français ?
Lorsque mon confrère et ami Max Gallo a publié Fier d’être français, je lui ai simplement demandé de préciser de quoi il faudrait être fier. Je crois qu’on peut l’être mais qu’il est très difficile de définir les raisons de cette fierté. En réalité, cette pétition de panache me paraît surtout être aujourd’hui une forme de compensation au sentiment du déclin.

JL. Enfin, en ce moment, l’ambiance est plus à la repentance qu’à la fierté, non ?
C’est bien le problème : nous oscillons entre deux faces de la mémoire, la noire et la rose, mais que devient l’histoire dans tout ça ? Vouloir faire de Napoléon un criminel contre l’humanité parce qu’il a rétabli l’esclavage à Haïti en 1802 revient à réécrire un immense chapitre de l’histoire nationale et européenne à partir d’un point de vue moral et contemporain. Cette moralisation de l’histoire est une pure folie. Le rôle des historiens est de contribuer à la compréhension du problème et d’éviter que les décisions politiques soient guidées par une sentimentalité sommaire ou par des intérêts électoralistes.

GM. Cette identité démocratiquement négociée a encore plus besoin d’une culture commune. Que pensez-vous de la suppression de l’épreuve de culture générale dans l’examen d’entrée à Sciences Po ?
C’est déjà ce qu’avait fait André Santini pour tous les concours administratifs. Je le déplore, mais c’est sur la culture générale d’aujourd’hui qu’il faut s’interroger. Vous connaissez la formule de Herriot : « La culture, c’est ce qui reste lorsqu’on a tout oublié. » Aujourd’hui c’est différent, je dirai plutôt que la culture générale c’est « savoir ce qu’il faut savoir pour vivre ensemble ». Dans la prolifération effarante de la connaissance dans tous les domaines, la culture générale est l’apprentissage de repères essentiels. Il ne s’agit pas d’apprendre la biologie moléculaire, mais de comprendre en quoi elle transforme notre conception du vivant. On n’a pas besoin d’être érudit en histoire de l’art mais d’en savoir suffisamment pour comprendre ce qui distingue l’art classique de l’art moderne et de l’art contemporain. Il faut s’y résoudre : la culture générale n’est plus constituée par ce qu’on appelait « les humanités » cette constellation qui regroupait l’histoire, la philosophie, le latin, le grec et la littérature. Ce que chacun devait fréquenter pour devenir un « honnête homme ». Aujourd’hui, il y a plusieurs titres et plusieurs niveaux de culture générale.

GM. Étrange oxymore ! Ce délitement des humanités est-il compatible avec votre idée de la nation ?
Nous vivons la fin d’une époque, on ne peut que le constater. Les jeunes générations n’éprouvent plus le besoin de lire Balzac pour apprendre à vivre et Stendhal pour apprendre à aimer. Et dans un pays qui s’est tant défini par sa littérature, la destruction de la langue et ce qu’il n’est pas exagéré d‘appeler une « haine de la littérature » est une forme de suicide. Mais il est des suicides dont on ne meurt pas. La France est bien sortie de sa culture chrétienne. Elle est en train de sortir de sa culture des humanités. On peut espérer qu’elle en trouve une autre.

GM. Ce suicide n’est-il pas quand même encouragé par tous ceux qui répètent que le rôle de l’École est moins de transmettre les savoirs que de combattre les inégalités ?
Bien entendu. Mais là encore, je me sens partagé. Certes, on lit moins qu’on ne surfe sur Internet. Mais à la déploration générale, je préfère substituer des interrogations sur les glissements, les déplacements, les transferts. Par exemple, à l’intérieur de la littérature, on constate l’émergence, au sommet du panthéon littéraire, de livres comme les Essais de Montaigne, Les Confessions de Rousseau, les Mémoires d’outre-tombe, la Recherche du temps perdu. C’est-à-dire la littérature du moi. Le journal de Gide plutôt que Les Faux-monnayeurs, la Correspondance de Flaubert plutôt que Madame Bovary, les Souvenirs d’égotisme plutôt que La Chartreuse de Parme. C’est un transfert qui en dit long.

JL. Autofiction et égo-histoire : voilà un effet collatéral de l’âge de l‘individualisme démocratique …
Exactement. Après le marxisme, le structuralisme, le formalisme linguistique, nous assistons au retour en grâce du sujet.

IM. Lorsque les étudiants vérifient sur Google ce que disent les profs, ne faut-il pas craindre que la culture de l’écran enterre celle des livres et que la communication remplace la réflexion ?
Il est probable, malheureusement, que nous allons vers un monde à double vitesse dans lequel la haute culture sera réservée à quelques-uns tandis que le grand nombre sera assigné à la culture de masse. Je ne prétends nullement d’ailleurs qu’il faille éradiquer cette culture de masse. J’aimerais que tous les élèves de France puissent accéder à la culture exigeante qui m’a été enseignée. J’aimerais faire partager mon savoir à tous ceux qui n’ont pas eu la même chance que moi. Mais il faut être réaliste : si on veut que la transmission continue, il faut admettre qu’aujourd’hui, la culture classique est de facto réservée à un très petit nombre. Cela dit, quand je vois des enfants qui ne maîtrisent pas l’orthographe mais sont incollables en technologie, je me dis qu’il existe d’autres formes d’intelligence que la mienne.[/access]

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Mélenchon, génie génétique ?

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Pas besoin d’être Mathusalem pour se souvenir du scandale provoqué par l’entretien croisé entre Michel Onfray et Nicolas Sarkozy qu’avait publié Philosophie magazine pendant la campagne de 2007. A l’époque, on avait taxé le candidat de l’UMP de quasi-vichyste, d’Alexis Carrel en puissance, bref de docteur Folamour à la solde du pire déterminisme fasciste à cause de ses propos sur la possible origine génétique de l’homosexualité, de la pédophilie et du suicide des jeunes (phénomènes qu’il s’était d’ailleurs bien gardé d’amalgamer). Même si les petites élites parisiennes furent révoltées, scandalisées, blessées, outragées… cela n’empêcha pas Sarko d’être largement élu en mai.

Cinq ans plus tard, en réponse à une sacrée bonne question de l’hebdomadaire catholique La Vie, Jean-Luc Mélenchon justifie sa position sur le mariage homosexuel (sans mauvais jeu de mots) :
« Le programme du Front de gauche, c’est « l’humain d’abord ». N’y a-t-il pas une contradiction à être antilibéral sur le plan économique, mais libéral sur les questions de mœurs ? À être pour le mariage et l’adoption homosexuels ?
L’orientation sexuelle n’est pas un choix. Elle a même posé de grandes difficultés aux homosexuels compte tenu de l’opposition de la société sur la base de préjugés tels que : « l’homosexualité est un choix individuel » ou « un vice » »

Vous ne rêvez pas, « l’orientation sexuelle n’est pas un choix » explique le candidat du bruit et de la fureur à gauche. Autrement dit, être homo ou hétéro, cela relève plus de l’inné que de l’acquis, du donné génétique que de l’influence de la société.

On pourra être d’accord ou pas avec ce postulat, une seule chose est certaine : on le distingue mal de celui de Sarkozy en 2007…

Mélenchon-Le Pen match nul, voire nullissime

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Non seulement j’ai regardé en direct le refus de débat maquillé en débat, sur France 2, entre Jean-Luc Mélenchon et Marine le Pen. Mais, ce matin, en plus, j’ai amélioré mon petit dej’ avec le best of proposé par tous les sites internet de journaux. Drôle de chose télévisuelle quand même.Entre les insultes et les saillies drôles du candidat du Front de gauche, et la moue boudeuse et le regard fuyant de l’autre plongée dans Nord-Matin, je me suis franchement demandé à quoi j’assistais.

Ajoutons à cela l’animateur journaliste débordé et craignant plus que tout la moindre seconde de silence qui se prolonge et le public hilare dès que Mélenchon ouvre la bouche et nous voilà rendu à une chose : l’épuisement du débat public à la télé.

Je ne sais pas si la candidate du Front National a eu raison ou pas de refuser le débat avec celui qu’elle qualifie de petit candidat. Je ne suis pas loin de partager l’analyse tranchée du camarade Leroy ici même. Je ne sais pas qui a gagné des voix hier soir. J’ai juste l’impression que la grande chaîne publique France 2 et les deux candidats ont offert des minutes de futur best-of des Enfants de la télé, et en toute conscience, ce qui est peut-être le pire dans cette histoire.

Dans quelques années, dans les rétrospectives de campagnes présidentielles (si l’Europe ne nous a pas débarrassé du souci des élections au suffrage universel, ce vestige des Etats-Nations ringardisés), on ressortira à tous les coups les images de ce non-débat, un peu comme les Adieux de Fontainebleau de Giscard, le « monopole du cœur » du même, sept ans plus tôt, le perfide « Mais vous avez tout à fait raison Monsieur le Premier Ministre » expédié par Mitterrand dans les dents de Jacques Chirac, les saillies gouailleuses de Georges Marchais au temps où les ouvriers votaient à gauche, ou bien, ma préférée, l’inoubliable « Je vous demande de vous arrêter ! »

Après tout quel est le problème ? La télé sert d’abord à faire du spectacle, et si par miracle on peut en tirer autre chose, c’est du bonus. Mais là où ça devient paradoxal, c’est que les deux protagonistes de ce spectacle sont ceux-là même qui le critiquent le plus violemment. Et si l’on pose l’équation dans les termes de la vulgate debordienne en vigueur chez les radicaux des deux bords, à savoir Spectacle = Système, ce sont ces deux là qui crient le plus fort leur fierté de n’y pas participer.

Jean-Luc Mélenchon par exemple est en guerre avec Le Petit journal de Canal plus, à juste titre je trouve. Mais pourquoi mener la guerre à cette ridiculisation du politique et accepter et d’en être délibérément complice une fois sur un plateau dit plus sérieux ? Marine le Pen elle, n’a officiellement pas peur des blagues de vieux potaches de Canal, mais exige des conditions spéciales pour aller faire le clown chez Laurent Ruquier sur France 2, notamment pour la composition du public, et ne s’en sort finalement pas trop mal.

En revanche, qu’elles qu’aient été les tensions d’avant direct, personne n’a jugé logique de claque la porte au nez de David Pujadas, le gendre idéal du 20h de France 2. Allez vous étonner ensuite que des semi-imitateurs connus de personne occupent l’espace médiatique en jouant les martyrs de la liberté d’expression après qu’ils aient piégé un autre potentiel candidat à la présidentielle et que la radio qui les emploie les vire pour canular pas drôle. On parle ici du pitoyable épisode Dupont-Aignan pensant répondre à Eric Cantonna, et balançant sur le président sortant. Alors qu’à l’autre bout du fil se cache Gérald Dahan, dont j’ignorais pour tout dire encore l’existence médiatique – je n’ose pas dire artistique.

Nous voici donc dans l’ère de la campagne présidentielle Enfants de la Télé/Petit Journal/tweets comiques sinistres/affiches détournées sur le net aussi drôles qu’un constat d’huissier. Il ne s’agit pas de dire c’était mieux avant. Non. Mais de constater comme toujours qu’il est compliqué, moralement s’entend, de lutter contre des turpitudes qu’on entretient soi-même, à coup de vannes et de gros plans aux heures de grande écoute.

Face à la multiplication des pitreries d’amateurs, on se prend à rêver d’un retour de Coluche, du vrai. Mais on m’a dit qu’il préfère rester là où il est, de peur, s’il redescendait, de devoir assister au prochain spectacle des Enfoirés.

Eva Joly sait manier la langue verte

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Comment l’ignoble Patrick Besson a-t-il pu laisser entendre aux abjects lecteurs du Point que la candidate d’Europe Ecologie-Les Verts avait des problèmes avec notre langue, notre culture et nos coutumes ?

Elle vient d’asséner la preuve du contraire sur La Matinale de Canal Plus. Interrogée par les journalistes de la matinale sur les prétentions de Corinne Lepage, qui non seulement estime être la seule vrai candidate des panneaux solaires, du tri sélectif et des couches-culottes lavables mais qui, en plus a carrément accusé Eva d’avoir « deserté la promesse écologique. »

La réponse d’Eva à Corinne a été l’exacte inverse d’une motion de congrès des Verts. Elle a été claire, concise, drôle et terriblement française, voire un rien franchouillarde. En effet la réplique à la candidate de Cap 21 tient en ces trois mots :  » Je l’emmerde ! « .

En bon amateur de vendettas inter-écologiques, j’espérais que l’ancienne ministre de Jacques Chirac ferait monter les enchères en balançant à sa consœur des noms d’oiseaux mazoutés. Mais non, drapée dans son étole, Corinne Lepage a sobrement rétorqué :  » C’est très élégant, je ne commente pas les grossièretés. « , avant, cela va de soi, de les commenter aussi sec : » Elle n’arrête pas de descendre. Elle en est réduite à ces extrémités, je la renvoie à ce qu’elle est, elle ne donne pas une très bonne image de l’écologie, une fois de plus.  »

Corinne Lepage a vraiment des pouvoirs surnaturels : elle parviendrait presque à me rendre Eva Joly sympathique.

Référendums : je vote oui !

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Photo : Pierre Metivier

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Gil Mihaely et Jean Matouk débattent des annonces de référendums de Nicolas Sarkozy.

Nicolas Sarkozy est à ce jour le seul président de la Ve République à n’avoir jamais eu recours à un référendum national. En 2007, par ailleurs le même président a réintroduit par la fenêtre le Traité constitutionnel européen rejeté massivement par référendum en 2005. Qu’il propose donc depuis dimanche dernier de redonner la parole aux Français peut prêter à sourire. Mais après les sarcasmes — bien mérités — il faut se poser quelques questions sérieuses, et notamment la plus banale des questions de fond : est-ce que le référendum est bon ou mauvais pour la France ? Et ensuite, si la réponse est oui, quel candidat pourra le remettre en selle, celui qui a promis et risque de ne pas tenir parole ou bien celui qui est franchement contre ?

La Ve République est un marché de dupes. Sur fond de guerre d’Algérie et lassitude générale du régime des partis — la Quatrième — les Français ont opté en 1958 pour la stabilité et la gouvernabilité aux dépens de la représentativité et, disons-le, de l’équité. Le prix à payer pour ce compromis lointain est toujours supporté par de larges franges de la communauté nationale : d’importants courants politiques sont largement sous-représentés dans les institutions de la République, phénomène qui érode systématiquement la légitimité des pouvoirs élus. En revanche, la contrepartie est douteuse : avec deux cohabitations et des présidents élus par 20 millions de français qui n’osent plus bouger un orteil dès qu’un million de personnes descendent dans la rue, la capacité d’action de la Cinquième ressemble étrangement à celle de la Quatrième…

Or le constat d’une société en panne sèche est partagé par la plupart des Français et le besoin de réforme aussi. Mais comment faire ? Et bien en général on choisit de ne rien faire, pour ne pas froisser les polytechniciens, les agriculteurs, les magistrats, les familles nombreuses, les amis des bêtes, les non-fumeurs, etc. Pour être plus exact, il s’agit surtout de ne pas fâcher les porte-voix de ces groupes, qu’ils soient réellement représentatifs ou seulement autoproclamés. C’est bien pour ça qu’en l’état actuel des choses, on n’est pas près de voir le prélèvement de l’impôt à la source, la retraite par points, le code vestimentaire à l’école, la possibilité d’acheter de l’aspirine chez l’épicier du coin ou la taxe sur les déjections canines, toutes bonnes idées que nous risquons d’envier pendant quelques siècles encore à nos voisins européens.
D’où l’idée, pas plus bête qu’une autre, disons-le, de contourner par la voie la plus démocratique possible ces corps intermédiaires qui pensent, parlent et décident en notre nom. Certes le président et ses amis ont parfois des définitions assez éloignées de ce qu’ils appellent les « corps intermédiaires ». Certains sarkozystes à front bas ne visent explicitement que les syndicats ou les collectivités locales — et surtout celles de gauche. Les plus avisés n’oublient heureusement pas d’y ajouter le patronat, l’énarchie ou la magistrature.

La vision la plus large du problème s’impose. Car malheureusement, les corps constitués et les contre-pouvoirs qui fondent la démocratie française sont également en panne. Les syndicats ont de moins en moins d’adhérents et les médias souffrent d’un manque cruel de pluralisme. Laurence Parisot déclenche l’hilarité générale à chaque fois qu’elle s’exprime et Bercy est perçu comme l’ennemi public n°1 par tous les Français (sauf Bernard Tapie). Et après le jugement ubuesque condamnant un maire du Nord ayant giflé un voyou, qui croira encore que la justice est réellement rendue au nom du Peuple français ?
Force est de reconnaitre que la République s’étouffe et il faut prendre des mesures pour la faire respirer de nouveau à pleins poumons. Plutôt que d’asphyxier les corps intermédiaires — dont la plupart, tout sclérosés qu’ils soient, restent nécessaires — on peut penser qu’oxygéner le débat public par un recours intelligent au peuple qui aura comme conséquence une revitalisation de ces institutions. Souvenons-nous des conséquences des débat qui ont précédé et suivi le référendum de 2005 : D’une question de spécialistes, l’Europe est devenue en trois mois seulement l’affaire des citoyens, et c’est très bien comme ça.

Il ne s’agit donc pas de populisme bête prônant une impossible démocratie directe ou un péronisme remastérisé fondé sur un dialogue mystique entre le leader et « le peuple » mais d’un assouplissement intelligent de la démocratie française. Un ou deux référendums sur des questions importantes par quinquennat, ou peut-être même un peu plus, pourraient revigorer la vie démocratique et surtout redonner de la légitimité aux institutions républicaines. Quand les citoyens se sentent de moins en moins écoutés par la France d’en haut, les faire participer plus souvent et plus concrètement aux grandes décisions est une urgence.

Ainsi, au lieu d’infantiliser les français en en lui proposant que des gestes « citoyens » sur la nécessaire fermeture des robinets durant le savonnage des mains, le tri sélectif ou la Fête des voisins, il est temps de réhabiliter le geste citoyen par excellence: la libre expression du peuple souverain.

On ne peut pas vivre ensemble sans culture commune

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Photo : roger.salz

Propos recueillis par Basile de Koch, Jérôme Leroy, Isabelle Marchandier et Gil Mihaely

Jérôme Leroy. Dans un entretien sur l’identité nationale paru dans Le Monde, vous déclarez : « On passe dans la douleur d’un modèle de nation à un autre qui ne s’est pas encore trouvé. » Pourriez-vous préciser ?
Au cours des années 1970, la France a connu une transformation profonde de son rapport au passé. Un étrange métabolisme. Ce qu’elle avait vécu comme son « histoire » − une grande histoire −, s’est trouvé transformé en « mémoire ». L’identité républicaine a été forgée par un modèle national, étatique, impérialiste, providentialiste et universaliste dans une nation essentiellement paysanne. À la fin des Trente Glorieuses, toutes ces composantes du modèle national-républicain ont été ébranlées, se sont évaporées…

Gil Mihaely. La crise de 1974 a touché l’ensemble du monde occidental. Pourquoi la France aurait-elle été particulièrement affectée ?
De fait, de nombreux pays qui souffraient, eux aussi, de traumatismes identitaires − par exemple l’Angleterre et les Pays-Bas après la perte de leur empire − ont été touchés par cette vague mémorielle, l’Europe désoviétisée aussi ; et le monde décolonisé également. Le choc a été en France insidieux, précoce et radical. Tout d’abord, c’est seulement en 1975 que la proportion de paysans − qui étaient déjà des agriculteurs − passe en dessous du seuil fatidique des 10% de la population. Le retentissement de l’émission Apostrophes, à laquelle participaient Pierre-Jakez Hélias, Georges Duby pour L’Histoire de la vie rurale et Emmanuel Le Roy-Ladurie pour Montaillou montre combien cette coupure avec un monde à jamais disparu fut douloureusement ressentie comme une amputation. Si on ajoute que Vatican II avait sonné le glas de la messe en latin, on comprend que la France vivait l’arrachement définitif à un passé millénaire, rural et catholique.[access capability= »lire_inedits »]

GM. Était-ce l’aboutissement inéluctable d’une longue évolution ou la conséquence des choix politiques faits pour moderniser la France 
Les deux. De fait, l’accession de Valéry Giscard d’Estaing à la présidence de la République scelle la rupture avec cette histoire dont l’épisode gaullo-communiste a été, en fin de compte, le chant du cygne. Dans la foulée, l’arrivée de Raymond Barre à Matignon symbolise la conversion des élites à l’idéologie européenne et leur rejet d’une certaine idée de la souveraineté nationale. Dans Les Lieux de mémoire, j’ai tenté de montrer que le gaullisme et le communisme proposaient deux synthèses, apparemment contradictoires quoique secrètement complémentaires, des deux grands thèmes qui structurent l’histoire de France depuis 1789, la nation et la Révolution. Même Pompidou incarnait encore l’ascenseur social républicain et une « France auvergnate » qui n’était pas si éloignée qu’on peut le croire de la France populaire et méritocratique de Georges Marchais. Il y avait assurément une France gaullienne. Mais quelle France, en revanche, pouvait personnifier ce jeune technocrate issu de la grande bourgeoisie, européen dans l’âme et économiste de cœur, qui plaçait son septennat sous le signe de la « modernisation » à tout-va et de la « décrispation » de la vie politique ? Il incarnait une forme de décrochement.

GM. Ce décrochement n’est-il pas aggravé par la découverte du goulag qui prive la gauche de toute utopie mobilisatrice ?
C’est évident : le choc provoqué par « l’effet Soljenitsyne » disqualifie l’image de l’URSS et, par ricochet, inaugure le long déclin du Parti communiste et la « démarxisation » progressive de l’intelligentsia pour aboutir à l’exténuation de l’idée même de révolution. Or, depuis 1789, le mythe révolutionnaire, qui conférait à la France un rôle de moteur historique, était au cœur de la représentation qu’elle avait d’elle-même. Ce désenchantement révolutionnaire rend encore plus douloureux le passage du statut de grande puissance à la conscience pénible d’une puissance moyenne. Le sentiment de cette perte explique qu’au cours de cette décennie, le mythe gaullien s’envole vers les hauteurs du sacré national.

GM. Ce marasme identitaire entraîne, selon vous, une transformation de l’histoire en mémoire. Pouvez-vous identifier quelques moments forts de cette mutation ?
Le plus fort, c’est en 1980, l’Année du Patrimoine que lance Giscard pour, dit-il, sensibiliser les Français à leur passé. Mais personne ne s’attendait à un tel enthousiasme. Ce fut une véritable ruée sur la pierre. Un vaste mouvement parti des campagnes et des provinces révèle plus de 6000 associations locales, moins orientées vers la préservation des cathédrales ou des châteaux que vers la sauvegarde du lavoir du village. Cet immense réseau de bénévolat témoignait d’un besoin impérieux de réappropriation d’un passé dont on se sentait orphelin. Et les plus fervents n’étaient pas des aristocrates désargentés mais des soixante-huitards reconvertis et des instituteurs en exercice. Cette année-là, ce ne sont pas l’Élysée ni la rue de Valois qui ont inventé le patrimoine, mais bien la France d’en-bas ! Dans la foulée, personne ne voit que la notion de patrimoine a complètement changé de nature : de national, monumental et historique, le patrimoine est devenu, au cours de la décennie précédente, un enjeu social, identitaire et mémoriel, s’invitant dans des domaines qui lui étaient complètement étrangers, se démultipliant à l’infini, se déclinant dans des registres allant du culturel au touristique, du scientifique au commercial. C’est ainsi qu’en 1978, le ministère de la Culture s’enrichit d’une Direction du Patrimoine.

GM. Mais après tout, le patrimoine, c’est l’héritage du passé. De quoi cet engouement populaire était-il symptomatique ?
Cet activisme patrimonial consistait à investir d’une signification nouvelle des objets qui n’en avaient plus et, par là même, à sublimer l’idée nationale alors qu’on ne savait plus ce qu’elle recouvrait. Ce n’est pas par hasard si cette frénésie collective se déploie en même temps que la perception du déclassement national, dans une France écartelée entre l’intégration obligatoire à une Europe plurielle et la pression décentralisatrice. C’est également à cette époque que l’immigration arabo-musulmane commence à poser problème.

GM. Quel problème et à qui ? Les immigrés ont-ils été, non pas les responsables, mais les révélateurs de la crise de l’identité nationale ?
S’ils ont joué un rôle, ils n’étaient pas les seuls. Prenez le cas des juifs : de « l’émancipation » à 1940, ils avaient été les plus ardents défenseurs du roman national. Après Vichy, mais surtout avec la fin de la guerre d’Algérie, ils se constituent pour la première fois en communauté identitaire hostile à la France. Mon sentiment est que les juifs algériens représentaient en quelque sorte la quintessence des pieds-noirs. Le décret Crémieux qui, en 1871, les avait fait accéder à la citoyenneté, avait fait naître chez eux un attachement particulier à la France. Ils ont vécu l’abandon de l’Algérie et la disparition du monde juif d’Afrique du Nord comme une Shoah culturelle. Leurs sentiments passionnés pour la France se sont mués en ressentiment. Puis le poids de la Shoah et le rapport à Israël se sont mis à travailler l’ensemble d’une communauté qui était alors très « assimilée », tout cela aboutissant à l’émergence d’une religion identitaire.

GM. Le communautarisme aurait donc été inventé par les juifs d’Algérie ? Vous y allez un peu fort, non ? En tout cas, cela ne correspond pas à mon expérience…
Je dis seulement que l’arrivée des juifs d’Algérie a été l’un des facteurs qui ont conduit les juifs de France à se penser comme une « communauté » − le terme a été employé par et pour eux bien avant de devenir une tarte à la crème du débat public et le problème général de toutes les communautés. Certaines des ces minorités se sont directement inspirées du modèle juif. Le ressentiment des Noirs émerge à l’occasion de l’anniversaire de l’abolition de l’esclavage et s’épanouit avec l’afflux massif de l’immigration subsaharienne. Dans tous les cas, la mise à feu mémorielle a pris la forme de réveil, qui s’est rapidement transformé en revendication identitaire. Pour autant, il ne faut pas se tromper de diagnostic. Si ces minorités se sont, par définition, nourries d’une forme d’hostilité à la France qui avait oblitéré leur spécificité, cette hostilité exprimait en même temps un profond besoin d’être reconnu par « la France », d’être intégrées à son histoire. Ce qui veut bien dire que la France et son histoire, que la « nation française » existent à leurs yeux.

JL. Vous résumez cette évolution dans la préface de Présent, nation, mémoire : « Ce qu’on appelle en France mémoire nationale, écrivez-vous, n’est autre que la transformation de cette mémoire historique de fond par l’invasion et la submersion des mémoires de groupe. »
Je crois en effet que l’obsession de l’identité nationale est la réplique sismique aux chocs créés par l’affirmation d’identités particulières qui mettent en cause la nation elle-même. La thématique de l’identité nationale a en quelque sorte préempté l’histoire nationale.

GM. D’où l’émergence de ce qu’on pourrait définir comme une majorité menacée. Pour le dire clairement, les « Français de souche » sont devenus une communauté comme les autres.
C’est exactement ça ! Et cette communauté se demande ce qu’elle a en commun. Avec, à l’arrivée, la situation paradoxale où nous sommes : toutes les identités sont respectables, voire sacrées, à l’exception de l’identité nationale. Il est vrai qu’elle a été fort mal défendue…

GM. Pardonnez-moi, mais votre corporation a peut-être une part de responsabilité : depuis près d’un siècle, les historiens universitaires ont œuvré sans relâche à démolir le récit national forgé au XIXe siècle !
Je m’insurge contre cette  ! Dès lors qu’il devient presque impossible d’élaborer une histoire de France unitaire, comment savoir ce qu’il faut apprendre aux enfants ? Il est d’autant plus injuste de prêter aux professeurs un parti-pris idéologique « anti-français » que le corps enseignant est loin d’être homogène. Cela dit, la montée des mémoires catégorielles n’est évidemment pas seule en cause. À la « Belle Époque », on pouvait croire que la guerre de 1914-1918 avait été un chapitre douloureux mais glorieux du roman national. En réalité, c’est la crise de celui-ci qui commence le 11 novembre 1918. Les idéologies des années 1930, la défaite militaire de 1940, la guerre froide qui a pris en France les allures d’une guerre civile larvée et enfin la décolonisation ont imprimé dans la conscience collective un sentiment de défaite et de dépossession de soi-même. Admettez qu’il n’est pas simple d’écrire le roman national quand l’histoire réelle s’apparente à une succession de défaites. Un roman national suppose une happy end.

JL. On dit pourtant que « les peuples heureux n’ont pas d’histoire ». Regardez les Serbes : cela fait plus de six siècles qu’ils commémorent la défaite de la bataille du Kosovo…
Il faut croire que la France n’est pas la Serbie ! N’oubliez pas que, pendant près de deux siècles, elle s’est perçue comme la terre mère de la liberté. Si on ajoute qu’elle est une  littéraire », il est en tout cas logique que l’histoire et les historiens aient joué un rôle décisif dans la formation de la conscience nationale et républicaine. C’est dans la langue de l’histoire que des générations de petits Français apprenaient à aimer la France. L’identification définitive de la République à la nation et à la France est l’idée-force de l’Histoire de France d’Ernest Lavisse − que j’ai d’ailleurs cherché à déconstruire dans Les Lieux de mémoire en séparant ces trois entités, la République, la nation et la France. Reste que l’interprétation historique de Lavisse a été la base de la vulgate enseignée aux enfants − grâce notamment aux « Petits Lavisse », ces manuels élémentaires qui furent l’un des principaux outils de formation de la conscience civique et nationale. Aujourd’hui, cette histoire aux couleurs passées figure en bonne place dans l’album de famille des Français.

JL. Lavisse vivait à l’époque de la République triomphante…
Précisément. À partir du moment où la République était perçue comme l’accomplissement inéluctable de la nation, on devait réconcilier l’Ancien Régime et la Révolution, faire le tri dans l’héritage monarchique et enseigner, de la salle de classe au laboratoire de recherche, une histoire à la fois exaltante et scientifiquement plausible. À l’instrumentalisation et à l’idéalisation du passé s’ajoute la quête obsédante des origines. Alors que Michelet plaçait son Tableau de la France au Xe siècle, après l’avènement d’Hugues Capet, Lavisse commence son histoire avec Le Tableau de la géographie de la France de Paul Vidal de La Blache, dotant l’identité nationale française d’une assise territoriale et donnant toute sa légitimité à la célèbre formule « Nos ancêtres les Gaulois ». Pour ma part, j’ai découvert Lavisse à Oran, en pleine guerre d’Algérie. C’était alors assez surprenant de trouver des phrases telles que : « Nos explorateurs, nos colonisateurs, nos missionnaires pénètrent l’Afrique… »

GM. Les historiens devaient-ils, en réaction à cette histoire réécrite, déconstruire le mythe du roman national ?
Expliquer que la France « une et indivisible » est une construction historique ne veut pas dire qu’il n’existe pas une forme d’unité nationale ; c’est même peut être une manière de la fortifier. Pour ma part, j’ai cherché à montrer comment, dans la longue marche vers l’unité, l’identité nationale avait connu une succession de mutations. La monarchie s’est assignée la mission d’homogénéiser, le plus souvent par la force, des populations infiniment diverses aux plans linguistique et culturel. Tout en opérant une rupture radicale, la Révolution a poursuivi ce travail d’unification. L’imaginaire français, qui intègre aussi bien le mythe des Gaulois que celui des « frontières naturelles », se forme donc à la croisée du sentiment de la continuité et de l’expérience de la rupture.

JL. Cependant, une partie des historiens se sont, dites-vous, insurgés contre l’idée même d’un roman national ?
Je pensais notamment à la polémique suscitée par le projet de créer une Maison de l’Histoire de France, auquel une majorité d’historiens a opposé une hostilité de principe alors que, pour moi, le problème tenait plutôt aux modalités choisies. Comment parler de notre histoire ? Je m’y suis essayé avec Les Lieux de mémoire dont je viens de présenter le cadre d’émergence et le fond de tableau dans Présent, nation, mémoire. Ce n’est peut être pas la seule manière de parler de la France, mais je suis frappé qu’un historien comme Jacques Le Goff ait pu dire, que « si ce n’était pas une histoire de France, c’était l’histoire dont la France a aujourd’hui  ».[/access]

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Ce matin, un malin a tué un chasseur

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Et de quatre. Le mystérieux sérial killer qui élimine un par un à droite les petits candidats, a encore frappé. Après Borloo, Morin et Christine Boutin, c’est au tour de Frédéric Nihous de Chasse Pêche Nature et Tradition de disparaître des écrans radars.

Le point commun entre tous ces candidats disparus était leur détermination invincible : on allait voir ce qu’on allait voir. Sarkozy, c’était l’ennemi : Christine Boutin en était allée jusqu’à une dangereuse dérive gauchiste puisqu’elle avait menacé de rallier Bayrou si elle était empêchée. Elle s’est finalement ralliée à Sarkozy sans hésiter après que le Président lui a fait un petit cadeau en indiquant ses plus vives réserves sur le mariage homosexuel.

Le cas de Frédéric Nihous est quand même très amusant, si on y songe. Constatant l’impossibilité de réunir ses cinq cents signatures, celui qui se présentait comme le défenseur « de la ruralité et de ses valeurs » a rallié Nicolas Sarkozy dont, quelques soient les qualités qu’on puisse lui reconnaître, est précisément le premier président de la Cinquième république dont l’attachement au terroir n’est pas la marque de fabrique. Neuilly n’est pas Trifouilly et Frédéric Nihous ne devait pas être si branché que ça avec les élus de la ruralité sinon ceux-ci, même de droite, lui auraient expliqué que pour protester contre la disparition des services publics dans les campagnes, ils avaient fait gagner la gauche au Sénat…

Front contre Front, débat impossible ?

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Photo : http://www.staragora.com

Elle a tort, Marine Le Pen, de ne pas vouloir débattre ce soir avec Jean-Luc Mélenchon, dans l’émission de France 2 Des paroles et des actes qui lui est consacrée. Il n’est pourtant pas si loin le temps où, quand le Front National était invité sur les plateaux, ce qui était pratiquement réservé aux soirées électorales, cela se faisait du bout des lèvres avec une moue vaguement écoeurée : l’ensemble des autres invités politiques et les journalistes présents la jouaient souvent vertu indignée et, dans un antifascisme héroïque, certains quittaient les sunlights en exprimant leur refus de débattre. Maintenant, ce n’est plus le cas. Marine Le Pen a gagné une bataille idéologique et donc, dans notre société du spectacle, médiatique.

Depuis sa résistible ascension au sein du Front National et son accession pas si facile que ça à la tête du parti, elle est devenue la coqueluche de la télé, une bonne cliente comme on dit. Elle est le nouveau visage aimable d’une extrême droite que l’on n’appelle plus ainsi mais droite nationale alors, bizarrement, que l’on s’obstine à dire de Mélenchon qu’il est d’extrême gauche. Pourtant le programme du FDG est simplement un programme de gauche, peut-être même en retrait sur celui du candidat Mitterrand de 1981.

Ce n’est jamais une très bonne idée de refuser de débattre, et ce n’est pas à Causeur que l’on dira le contraire. Les noms d’oiseaux entre Marine Le Pen et Mélenchon se sont échangés assez rapidement. Marine Le Pen qui cite Marx à l’occasion (pendant que son père lui, à Lille, lit du Brasillach à la tribune, ce qui permet de couvrir un prisme assez large) vient de dire, en reprenant les termes de Lénine, que Mélenchon était « l’idiot utile » de Hollande. Ce qui sous entend que le FDG, en cas de victoire de la gauche, ira à la soupe pour quelques ministères. C’est dommage, encore une fois, que le débat prévu en fin d’émission n’ait pas lieu. Mélenchon aurait pu expliquer à Marine Le Pen ce qu’il claironne sur tous les tons depuis des mois : il est hors de question pour les partis composant le FDG de participer à un gouvernement social-libéral légèrement teinté de vert. Le PCF, notamment, a déjà donné en participant au gouvernement Jospin, participation qui a été analysée depuis longtemps comme une erreur à ne pas reproduire puisqu’elle a débouché sur les 3.4% de Robert Hue en 2002 puis les 1, 9% de Marie-Georges Buffet en 2007.

Donc, pour le FDG, l’hypothèse la plus probable, après avoir appelé à battre la droite au second tour (ce qui n’est pas appeler à voter Hollande, même si ça revient au même mais les mots en politique ont leur importance.), sera de l’ordre du « soutien sans participation » comme en 1936, et même d’un soutien critique, voire très critique, sans participation

Pour le reste, quelles raisons invoque donc Marine Le Pen pour refuser ce débat ? Les noms d’oiseaux dont a pu la couvrir Mélenchon ? Non, la candidate a le cuir bien épais et n’a pas hésité à se rendre chez Ruquier qui avait eu le bon goût, il y a quelque temps, de mettre en avant un dessin la représentant sous forme d’étron. La raison invoquée par son directeur de com’ est un rien arrogante : « Chaque fois, on essaye de nous faire débattre avec des gens qui ont un niveau électoral inférieur au nôtre. Dans le cas de Mélenchon, cela va du simple au double. Nous ne voulons pas être cantonnés au dialogue avec les petits candidats ». On n’aura pas la cruauté de faire remarquer à monsieur Bilde que sa lecture des récents sondages est un peu floue : ceux qui montent en ce moment, c’est le FDG et ceux qui stagnent ou descendent, c’est le FN. On n’aura pas non plus la cruauté d’indiquer que toute grande candidate qu’elle est, Marine Le Pen n’a pas ses cinq cents signatures alors que Jacques Cheminade, qui sent tout de même beaucoup plus le soufre qu’elle, a réussi à les obtenir. Le professionnalisme des cadres et des militants, c’est aussi ça qui fait un grand parti.

Mais arrivons à l’essentiel : le refus de Marine Le Pen de débattre avec Mélenchon, c’est tout simplement le refus de débattre avec son exact envers, c’est-à-dire avec un candidat qui représente un courant politique qui n’a pas découvert depuis seulement quelques mois les ravages de la finance, le creusement des inégalités, la souffrance du précariat, la nécessité d’un pôle bancaire public, et même l’importance de l’école publique comme facteur de cohésion nationale. Marine Le Pen n’a sans doute pas souhaité entendre ces vérités comme elle n’a pas souhaité voulu expliquer comment il se fait qu’il suffise que Nicolas Sarkozy droitise son discours pour qu’une part de ses électeurs décident de repartir vers l’UMP.
Pour dire les choses autrement, Madame Le Pen a refusé une confrontation qui aurait pu être féconde afin de savoir, dans toute cette Histoire, qui est populaire et qui est populiste.

Une solidarité européenne à sens unique

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Jean-Luc Gréau
Jean-Luc Gréau est économiste, ancien expert du Medef. Il a notamment publié : La Trahison des économistes (Gallimard, 2008).

Gil Mihaely. Le 21 février, à la demande du gouvernement, l’Assemblée nationale a examiné en procédure d’urgence le projet de loi ratifiant le Mécanisme européen de stabilité (MES), sorte de Fonds monétaire européen. Son rôle : soutenir la stabilité d’un État membre dont les difficultés financières risquent de menacer la zone euro. Est-ce un bon outil pour résoudre les problèmes de la dette en Grèce ainsi qu’au Portugal et en Espagne ?

Jean-Luc Gréau. Je ferai une double observation préliminaire : pourquoi faut-il sauver les pays que l’euro protégeait et favorisait et sauver en même temps cet euro qui paraissait bâti pour durer des siècles ? Pourquoi les dirigeants européens passent-ils désormais l’essentiel de leur temps en négociations interminables alors que leur présence et leur action sont réclamées par ailleurs (au train où vont les choses, ils seront en conclave européen permanent) ?
Sur le Mécanisme européen de stabilité, nouvelle mouture du Fonds européen de stabilité financière (FESF), nous devons statuer : pouvons-nous sortir de la faillite grecque, irlandaise, portugaise, voire espagnole en surendettant un peu plus les voisins ? Je crois que c’est un contresens. Il fallait, dès mai 2010, accepter le défaut de paiement de la Grèce et sa sortie de l’euro.
D’ailleurs, l’efficacité du MES sera mise à l’épreuve dès le 20 mars, jour où le Trésor grec devra lever plus de 14 milliards d’euros pour se refinancer, somme qui équivaut à 110 ou 120 milliards pour un pays comme la France ou l’Italie. Les prêteurs accepteront-ils de souscrire sur la base des garanties accordées par l’Europe ? Peut-être avec l’argent que la Banque Centrale Européenne leur prête à un taux d’1%. Mais ce n’est même pas sûr.
Dans l’immédiat, la Grèce continue de s’enfoncer. Une entreprise sur quatre a mis la clef sous la porte. La moitié des entreprises restantes n’est pas en mesure de payer ses employés à l’échéance. Les salaires du privé ont baissé de 15% en moyenne, ceux du public de plus de 20%. Une économie de troc a commencé à s’installer, qui ne paie évidemment pas d’impôts. Les Grecs des villes commencent à retourner à la campagne pour exploiter des lopins de terre.

GM. Le MES n’aura de comptes à rendre ni au Parlement européen ni aux parlements nationaux. Et pour avoir accès aux aides du MES, un État devra avoir accepté toutes les dispositions sur l’austérité budgétaire inclues dans le traité sur la Stabilité, la Coordination et la Gouvernance dans l’Union économique et monétaire (TSCG). La solution à l’actuelle crise de l’euro est-elle d’accélérer l’intégration européenne et de renoncer à la maîtrise de notre budget national ainsi qu’à une part importante de notre souveraineté ?

JLG. Le lien politique entre le MES et le traité de discipline budgétaire crée un imbroglio. Le traité vaut pour tous, même pour les Etats dont la dette n’a pas encore été menacée, c’est-à-dire que même la France devrait faire approuver son budget national par cette instance. Ce point devrait être, avec l’euro et les institutions européennes, au cœur de la campagne électorale. Son absence démontre la faiblesse des politiques. Peut-on croire un seul instant que François Hollande fera amender le traité ?
Quant à la « gouvernance » européenne, cette question pose un problème technique : sur quels critères apprécier la situation d’un pays ? Il y a quatre ans, l’Irlande affichait une dette publique de 25% du PIB et un excédent budgétaire. L’Espagne, une dette de 40% du PIB et un excédent budgétaire. Y avait-il de quoi les mettre sous surveillance ? Non, mais le problème se situait ailleurs, dans l’immobilier et le crédit bancaire.

GM. Cette question n’est pas technique mais éminemment politique… Les élections d’avril, mai et juin gardent-elles encore un quelconque intérêt lorsque quand les questions les plus importantes ne sont pas à l’ordre du jour ?

JLG. Vous avez raison et j’allais y venir. L’autre face de la question de la gouvernance européenne est évidemment politique : si, effectivement, le nombre d’ambassades, de lycées français à l’étranger, d’avions de chasse de la France doit être fixé à Bruxelles, nous n’avons guère de raison de voter. La Grèce et l’Italie sont aujourd’hui gouvernées par des banquiers nommément désignés pour appliquer des programmes « européens » de redressement de leur pays. La démocratie est au bord du gouffre. J’ajoute un point sur lequel nos politiques et nos journalistes sont muets. La Grèce et l’Irlande se sont proclamées « portes d’entrée de la Chine en Europe » pour attirer les capitaux chinois. Or, nous avons subventionné ces deux chevaux de Troie par le biais des fonds structurels européens puis engagé le crédit de la France, de l’Allemagne et des Pays-Bas (entre autres) pour éviter leur défaut de paiement instantané. Pourquoi la solidarité joue-t-elle dans un sens et pas dans l’autre ?

Et si Copé avait un métro de retard ?

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Photo : UMP Photos

Mardi soir, au siège de l’UMP, les partisans du Président sortant débattaient des « valeurs ». Vaste programme ! Les « valeurs », parlons-en. Ce serait l’angle mort du projet de Hollande, contre lequel les troupes de l’UMP ferraillent sans cesse, pointant ici et là quelques franches contradictions (régularisation partielle des sans-papiers, création de 60 000 postes dans l’éducation nationale en provenance d’autres services publics, droit de vote accordé aux étrangers et appel permanent à la République, je t’aime moi non plus adressé à la finance…). Par un mimétisme des formes, ces fameuses « valeurs », nous dit-on, structureraient le début de campagne de Nicolas Sarkozy, très axé sur le « régalien » (identité nationale, sécurité, immigration) sur les conseils de son spin doctor Patrick Buisson.

Ouverte par Jean-François Copé[1. Qui se targue d’avoir lancé un grand programme de réflexion en concertation avec des think tanks européens, à commencer par la Fondation Konrad Adenauer, conscient que la France et l’Allemagne ont « des intérêts communs ».] , grand architecte de l’événement, animé par Marie-Anne Montchamp, secrétaire d’Etat aux handicapés, prise de guerre villepiniste de novembre 2010. Plus sarkozyste que le candidat de l’UMP, Montchamp ouvre la danse avec le zèle des convertis : les « courageuses » réformes du quinquennat exprimeraient les saintes « valeurs » de la France, si méchamment niées par une gauche archaïque. Copé remet une couche sur le même ton : le programme de François Hollande serait bien sûr has been, émanant du parti du conservatisme (si seulement…), resté bloqué en 1981, comme si nous vivions toujours dans ce XXe siècle crypto-soviétique. Travail-autorité-liberté-solidarité-laïcité : en v’là des « valeurs » que personne n’aurait songé à défendre !

Sur le même registre, mais plus finement, la plupart des quatre intervenants rejouent la même partition sarkozyste en taclant implicitement l’opposition. Du Nadine Morano light. Ancienne membre de la Commission Balladur, la constitutionnaliste Anne Levade défend mordicus les institutions de la Ve République comme cadre juridique des « valeurs » précitées. On la comprend, notamment lorsqu’elle fait l’éloge du référendum comme exercice de démocratie directe, dans le même esprit que l’élection du Président de la République au suffrage universel, que la gauche parlementaire a si longtemps (et idiotement) condamnée.

Quelques minutes plus tard, sa consoeur Pascale Joannin, directrice de la Fondation Robert Schuman, essaie de résoudre une équation explosive : comment réconcilier la France du Oui et du Non au Traité Constitutionnel Européen de 2005 ? La recette est simple, nous explique-t-elle, et celui qui n’était alors que candidat putatif à l’Elysée l’a proposée dès 2006-2007 : présenter un mini-Traité européen qui reprend l’essentiel de la Constitution rejetée par le peuple français. Au passage, l’élection à la fonction suprême vaudra gage de légitimité : après tout, Sarkozy avait annoncé la couleur et les Français l’ont élu à 53%… face à une adversaire degauche tout aussi oui-ouiste !
Répondant à une question du public, Anne Levade dira d’ailleurs ce que Pascale Joannin pense tout bas : si référendum il y avait eu sur Lisbonne, le traité aurait probablement été rejeté ! Mis en rapport avec son soutien appuyé aux projets de consultations plébiscitaires du candidat à sa réélection, cet aveu signifie une chose : les référendums, c’est bien lorsqu’on est sûr de les remporter … N’est pas De Gaulle qui veut.

Suivra l’intervention de l’ineffable Dominique Reynié, directeur général de la Fondation pour l’Innovation politique, la boîte à idées officieuse de l’UMP (ce qu’il ne faut pas claironner trop fort pour éviter d’énerver ce social-démocrate bon teint…). Le professeur à Sciences Po se penche sur un de ses thèmes de prédilection, ennemi tout désigné par la prêtresse Marie-Anne Longchamp : le populisme, voilà l’ennemi ! Inutile de définir le terme, la presse et les médias audiovisuels s’en chargent quotidiennement et il n’est pas un seul militant UMP présent dans la salle pour questionner la pertinence de son usage intempestif. Loin de la rigueur conceptuelle d’un Pierre-André Taguieff, le mot et la chose sont ici exploités à toute fin utile. Notamment pour discréditer les critiques de la construction européenne et toute remise en cause de la potion imposée à la Grèce en échange d’un neuvième plan d’aide qui ne l’empêchera pas de couler. Miss Montchamp évoquera même une responsabilité collective des Grecs, d’après elle si prompts à accumuler du déficit, de la dette et fuir le fisc. Au fait, comment éviter le populisme né de la dette, questionne Montchamp ? La dette qui vous soumet aux marchés financiers par l’apparition du Saint Esprit, n’eût été la loi du 3 janvier 1973 qui interdit à la Banque de France de prêter à l’Etat à taux zéro et contraint nos dirigeants à emprunter sur les marchés financiers. Inconnue au bataillon en ces lieux. Et ne vous avisez pas d’aborder l’épineuse question, populiste va !

Quant aux effets secondaires de la lutte contre le populisme, Copé et Montchamp semblent les avoir oubliés. A croire qu’ils n’ont pas entendu les envolées bonapartistes du discours de Marseille de leur champion Sarkozy qui a lancé sa campagne au nom de « l’appel au peuple » et du contournement plébiscitaire des « corps intermédiaires ». Il faudrait accorder vos violons, les amis. Parce que si la ligne du parti, c’est ce qu’on a entendu ce soir-là rue de Vaugirard, Jean-François Copé risque de réclamer au Bureau Politique l’exclusion immédiate de Nicolas Sarkozy…
Finalement, hormis le brillant exposé de Frédéric Rouvillois sur la généalogie de l’utopie, de Thomas More aux totalitarismes[2. Hélas objet de toutes les récupérations politiques car pour l’UMP, valeurs = pragmatisme = résignation de la droite opposé au supposé idéalisme « gaucho-socialiste ». On rit !], un seul point saillant surnage : la très convaincante diatribe de Reynié contre l’infotainment. Du Petit journal à On n’est pas couché, cette dérision permanente discrédite les politiques, constamment raillé et livré en pâture aux artistes, actrices pornos et autres humoristes qu’ils côtoient dans d’indigents talk shows. Si cette dérive n’explique pas le divorce entre le peuple et ses élites, elle participe à coup sûr d’une chienlit niveleuse qui considère nos gouvernants comme des paquets de lessive à choisir.

A l’issue de ce symposium pro domo, on aurait aimé que l’UMP amorce un début d’autocritique, ne serait-ce que sur des points secondaires de son bilan. Au lieu de cela, la masse des spectateurs convaincus s’est engluée dans de stériles réquisitoires contre le « populisme keynésien », « l’utopisme de la gauche » et la dissolution de « l’identité judéo-chrétienne de la France » par l’immigration de culture islamique. A ce dernier point[3. Qui mériterait de plus amples développements.] comme sur tant d’autres sujets, sans céder à la panique morale du peuple de droite, on opposera la question suivante : depuis dix ans, la faute à qui ?

La haine de la littérature est une forme de suicide

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JL. Il est curieux que l’auteur des Lieux de mémoire soit celui qui dénonce aujourd’hui l’obsession mémorielle. Expliquez-vous !
La réponse est simple : en trente ans, nous avons changé de monde, et la mémoire avec. Quand j’ai commencé à m’intéresser à cette question, il m’est apparu que la France républicaine avait écarté, négligé, raboté des mémoires particulières qui ne demandaient qu’à être reconnues et intégrées au grand registre de l’histoire collective. Là encore, l’exemple juif est typique. Pendant longtemps, être juif, c’était se faire oublier dans la nation. Dans ses débuts, la revendication d’une mémoire juive n’exprimait pas un refus d’être français mais le désir de voir la France reconnaître cette identité comme une de ses composantes. Mais les juifs − et les autres − ont fini par réécrire l’histoire de France à l’aune de leur identité particulière. Les mémoires ne demandent plus des historiens mais des militants. C’est à quoi je me refuse.

GM. Finalement, on ne sait plus très bien si vous êtes coupable d’exaltation nationale ou de désenchantement…
C’est vrai. Les Lieux de mémoire sont en même temps une subversion de l’histoire traditionnelle et une illustration de cette histoire. Les deux à la fois, ou un entre-deux. En matière historique, je récuse tout autant l’apologie de l’identité nationale que sa négation. J’aime beaucoup la phrase de Paul Veyne, que je cite de mémoire : « Il ne faut s’intéresser à l’histoire de France parce qu’on est français, mais parce qu’elle est intéressante. »[access capability= »lire_inedits »] Je l’aime beaucoup sans y croire tout à fait. Mon ambition était d’élaborer une histoire critique de la mémoire à travers l’exploration d’un système symbolique. Elle se juge au résultat. Tant pis si certains y ont vu le chant d’amour secret d’un juif assimilé, d’autres un hyper-nationalisme quasi crypto-lepenoïde, d’autres encore un enterrement spectaculaire de la France.

GM. Vous avez évoqué la centralité du récit historique dans la formation de l’identité française et du modèle républicain. Quels en sont les autres éléments constitutifs ?
En premier lieu la laïcité. La France a réussi, à la différence de tant d’autres pays, à exclure le problème religieux du problème national. Cette séparation de l’Église et de l’État a achevé de localiser les grands enjeux nationaux dans la politique, en donnant à l’opposition de la droite et de la gauche une intensité quasi religieuse. La disparition du surmoi révolutionnaire de la gauche et le ralliement de la droite à la République ont considérablement réduit l’intensité de ce conflit et, d’une certaine façon, contribué à l’appauvrissement du récit national. Par ailleurs, il faut évidemment évoquer le rôle du colonialisme.

GM. Voulez-vous parler des « bienfaits de la colonisation » ?
Il faut rappeler que le providentialisme chrétien et l’universalisme des Lumières se sont investis dans le messianisme colonial. Je vous le dis tout de go, dans la polémique entre Jules Ferry et Clemenceau sur la colonisation, je me place du côté de Ferry. La lecture rétrospective a conduit à diaboliser Ferry et à célébrer le patriotisme revanchard de Clemenceau. Or, l’aventure coloniale a offert à l’imagination nationale et aux énergies patriotiques un débouché bien plus exaltant que la continuation de la guerre contre l’Allemagne. Cet aspect-là a évidemment été occulté par l’idéologie de la repentance qui ne traite la colonisation que sous l’angle moral de l’oppression.

IM. Et aujourd’hui, en 2012, vers quel type d’identité évoluons-nous ?
L’identité française a successivement été féodale, monarchique, révolutionnaire et républicaine. Chacune de ces modalités s’est formée à la fois en récusant et en incluant celles qui l’avaient précédée. Ainsi, comme le dit Mona Ozouf, la nuit du 4-Août opère un transfert de sacralité qui passe du roi à la nation. Pour reprendre l’expression de Furet, « la révolution entre au port avec la République », ce qui signifie que la République réalise les objectifs secrets de la Révolution. Aujourd’hui, nous sommes à la recherche d’une identité démocratique qui ne peut exister qu’en reprenant à son compte les acquis de l’identité républicaine. Aussi considérables qu’aient été les bouleversements que nous avons connus, je persiste à croire que l’idée de la nation, qui était au cœur de cette identité, est toujours vivante et qu’elle demeure un moteur de progrès et de civilisation. En tout cas, je ne vois pas d’autres formes de l’être-ensemble susceptibles de la remplacer.

JL. Faut-il être fier d’être français ?
Lorsque mon confrère et ami Max Gallo a publié Fier d’être français, je lui ai simplement demandé de préciser de quoi il faudrait être fier. Je crois qu’on peut l’être mais qu’il est très difficile de définir les raisons de cette fierté. En réalité, cette pétition de panache me paraît surtout être aujourd’hui une forme de compensation au sentiment du déclin.

JL. Enfin, en ce moment, l’ambiance est plus à la repentance qu’à la fierté, non ?
C’est bien le problème : nous oscillons entre deux faces de la mémoire, la noire et la rose, mais que devient l’histoire dans tout ça ? Vouloir faire de Napoléon un criminel contre l’humanité parce qu’il a rétabli l’esclavage à Haïti en 1802 revient à réécrire un immense chapitre de l’histoire nationale et européenne à partir d’un point de vue moral et contemporain. Cette moralisation de l’histoire est une pure folie. Le rôle des historiens est de contribuer à la compréhension du problème et d’éviter que les décisions politiques soient guidées par une sentimentalité sommaire ou par des intérêts électoralistes.

GM. Cette identité démocratiquement négociée a encore plus besoin d’une culture commune. Que pensez-vous de la suppression de l’épreuve de culture générale dans l’examen d’entrée à Sciences Po ?
C’est déjà ce qu’avait fait André Santini pour tous les concours administratifs. Je le déplore, mais c’est sur la culture générale d’aujourd’hui qu’il faut s’interroger. Vous connaissez la formule de Herriot : « La culture, c’est ce qui reste lorsqu’on a tout oublié. » Aujourd’hui c’est différent, je dirai plutôt que la culture générale c’est « savoir ce qu’il faut savoir pour vivre ensemble ». Dans la prolifération effarante de la connaissance dans tous les domaines, la culture générale est l’apprentissage de repères essentiels. Il ne s’agit pas d’apprendre la biologie moléculaire, mais de comprendre en quoi elle transforme notre conception du vivant. On n’a pas besoin d’être érudit en histoire de l’art mais d’en savoir suffisamment pour comprendre ce qui distingue l’art classique de l’art moderne et de l’art contemporain. Il faut s’y résoudre : la culture générale n’est plus constituée par ce qu’on appelait « les humanités » cette constellation qui regroupait l’histoire, la philosophie, le latin, le grec et la littérature. Ce que chacun devait fréquenter pour devenir un « honnête homme ». Aujourd’hui, il y a plusieurs titres et plusieurs niveaux de culture générale.

GM. Étrange oxymore ! Ce délitement des humanités est-il compatible avec votre idée de la nation ?
Nous vivons la fin d’une époque, on ne peut que le constater. Les jeunes générations n’éprouvent plus le besoin de lire Balzac pour apprendre à vivre et Stendhal pour apprendre à aimer. Et dans un pays qui s’est tant défini par sa littérature, la destruction de la langue et ce qu’il n’est pas exagéré d‘appeler une « haine de la littérature » est une forme de suicide. Mais il est des suicides dont on ne meurt pas. La France est bien sortie de sa culture chrétienne. Elle est en train de sortir de sa culture des humanités. On peut espérer qu’elle en trouve une autre.

GM. Ce suicide n’est-il pas quand même encouragé par tous ceux qui répètent que le rôle de l’École est moins de transmettre les savoirs que de combattre les inégalités ?
Bien entendu. Mais là encore, je me sens partagé. Certes, on lit moins qu’on ne surfe sur Internet. Mais à la déploration générale, je préfère substituer des interrogations sur les glissements, les déplacements, les transferts. Par exemple, à l’intérieur de la littérature, on constate l’émergence, au sommet du panthéon littéraire, de livres comme les Essais de Montaigne, Les Confessions de Rousseau, les Mémoires d’outre-tombe, la Recherche du temps perdu. C’est-à-dire la littérature du moi. Le journal de Gide plutôt que Les Faux-monnayeurs, la Correspondance de Flaubert plutôt que Madame Bovary, les Souvenirs d’égotisme plutôt que La Chartreuse de Parme. C’est un transfert qui en dit long.

JL. Autofiction et égo-histoire : voilà un effet collatéral de l’âge de l‘individualisme démocratique …
Exactement. Après le marxisme, le structuralisme, le formalisme linguistique, nous assistons au retour en grâce du sujet.

IM. Lorsque les étudiants vérifient sur Google ce que disent les profs, ne faut-il pas craindre que la culture de l’écran enterre celle des livres et que la communication remplace la réflexion ?
Il est probable, malheureusement, que nous allons vers un monde à double vitesse dans lequel la haute culture sera réservée à quelques-uns tandis que le grand nombre sera assigné à la culture de masse. Je ne prétends nullement d’ailleurs qu’il faille éradiquer cette culture de masse. J’aimerais que tous les élèves de France puissent accéder à la culture exigeante qui m’a été enseignée. J’aimerais faire partager mon savoir à tous ceux qui n’ont pas eu la même chance que moi. Mais il faut être réaliste : si on veut que la transmission continue, il faut admettre qu’aujourd’hui, la culture classique est de facto réservée à un très petit nombre. Cela dit, quand je vois des enfants qui ne maîtrisent pas l’orthographe mais sont incollables en technologie, je me dis qu’il existe d’autres formes d’intelligence que la mienne.[/access]

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Mélenchon, génie génétique ?

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Pas besoin d’être Mathusalem pour se souvenir du scandale provoqué par l’entretien croisé entre Michel Onfray et Nicolas Sarkozy qu’avait publié Philosophie magazine pendant la campagne de 2007. A l’époque, on avait taxé le candidat de l’UMP de quasi-vichyste, d’Alexis Carrel en puissance, bref de docteur Folamour à la solde du pire déterminisme fasciste à cause de ses propos sur la possible origine génétique de l’homosexualité, de la pédophilie et du suicide des jeunes (phénomènes qu’il s’était d’ailleurs bien gardé d’amalgamer). Même si les petites élites parisiennes furent révoltées, scandalisées, blessées, outragées… cela n’empêcha pas Sarko d’être largement élu en mai.

Cinq ans plus tard, en réponse à une sacrée bonne question de l’hebdomadaire catholique La Vie, Jean-Luc Mélenchon justifie sa position sur le mariage homosexuel (sans mauvais jeu de mots) :
« Le programme du Front de gauche, c’est « l’humain d’abord ». N’y a-t-il pas une contradiction à être antilibéral sur le plan économique, mais libéral sur les questions de mœurs ? À être pour le mariage et l’adoption homosexuels ?
L’orientation sexuelle n’est pas un choix. Elle a même posé de grandes difficultés aux homosexuels compte tenu de l’opposition de la société sur la base de préjugés tels que : « l’homosexualité est un choix individuel » ou « un vice » »

Vous ne rêvez pas, « l’orientation sexuelle n’est pas un choix » explique le candidat du bruit et de la fureur à gauche. Autrement dit, être homo ou hétéro, cela relève plus de l’inné que de l’acquis, du donné génétique que de l’influence de la société.

On pourra être d’accord ou pas avec ce postulat, une seule chose est certaine : on le distingue mal de celui de Sarkozy en 2007…

Mélenchon-Le Pen match nul, voire nullissime

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Non seulement j’ai regardé en direct le refus de débat maquillé en débat, sur France 2, entre Jean-Luc Mélenchon et Marine le Pen. Mais, ce matin, en plus, j’ai amélioré mon petit dej’ avec le best of proposé par tous les sites internet de journaux. Drôle de chose télévisuelle quand même.Entre les insultes et les saillies drôles du candidat du Front de gauche, et la moue boudeuse et le regard fuyant de l’autre plongée dans Nord-Matin, je me suis franchement demandé à quoi j’assistais.

Ajoutons à cela l’animateur journaliste débordé et craignant plus que tout la moindre seconde de silence qui se prolonge et le public hilare dès que Mélenchon ouvre la bouche et nous voilà rendu à une chose : l’épuisement du débat public à la télé.

Je ne sais pas si la candidate du Front National a eu raison ou pas de refuser le débat avec celui qu’elle qualifie de petit candidat. Je ne suis pas loin de partager l’analyse tranchée du camarade Leroy ici même. Je ne sais pas qui a gagné des voix hier soir. J’ai juste l’impression que la grande chaîne publique France 2 et les deux candidats ont offert des minutes de futur best-of des Enfants de la télé, et en toute conscience, ce qui est peut-être le pire dans cette histoire.

Dans quelques années, dans les rétrospectives de campagnes présidentielles (si l’Europe ne nous a pas débarrassé du souci des élections au suffrage universel, ce vestige des Etats-Nations ringardisés), on ressortira à tous les coups les images de ce non-débat, un peu comme les Adieux de Fontainebleau de Giscard, le « monopole du cœur » du même, sept ans plus tôt, le perfide « Mais vous avez tout à fait raison Monsieur le Premier Ministre » expédié par Mitterrand dans les dents de Jacques Chirac, les saillies gouailleuses de Georges Marchais au temps où les ouvriers votaient à gauche, ou bien, ma préférée, l’inoubliable « Je vous demande de vous arrêter ! »

Après tout quel est le problème ? La télé sert d’abord à faire du spectacle, et si par miracle on peut en tirer autre chose, c’est du bonus. Mais là où ça devient paradoxal, c’est que les deux protagonistes de ce spectacle sont ceux-là même qui le critiquent le plus violemment. Et si l’on pose l’équation dans les termes de la vulgate debordienne en vigueur chez les radicaux des deux bords, à savoir Spectacle = Système, ce sont ces deux là qui crient le plus fort leur fierté de n’y pas participer.

Jean-Luc Mélenchon par exemple est en guerre avec Le Petit journal de Canal plus, à juste titre je trouve. Mais pourquoi mener la guerre à cette ridiculisation du politique et accepter et d’en être délibérément complice une fois sur un plateau dit plus sérieux ? Marine le Pen elle, n’a officiellement pas peur des blagues de vieux potaches de Canal, mais exige des conditions spéciales pour aller faire le clown chez Laurent Ruquier sur France 2, notamment pour la composition du public, et ne s’en sort finalement pas trop mal.

En revanche, qu’elles qu’aient été les tensions d’avant direct, personne n’a jugé logique de claque la porte au nez de David Pujadas, le gendre idéal du 20h de France 2. Allez vous étonner ensuite que des semi-imitateurs connus de personne occupent l’espace médiatique en jouant les martyrs de la liberté d’expression après qu’ils aient piégé un autre potentiel candidat à la présidentielle et que la radio qui les emploie les vire pour canular pas drôle. On parle ici du pitoyable épisode Dupont-Aignan pensant répondre à Eric Cantonna, et balançant sur le président sortant. Alors qu’à l’autre bout du fil se cache Gérald Dahan, dont j’ignorais pour tout dire encore l’existence médiatique – je n’ose pas dire artistique.

Nous voici donc dans l’ère de la campagne présidentielle Enfants de la Télé/Petit Journal/tweets comiques sinistres/affiches détournées sur le net aussi drôles qu’un constat d’huissier. Il ne s’agit pas de dire c’était mieux avant. Non. Mais de constater comme toujours qu’il est compliqué, moralement s’entend, de lutter contre des turpitudes qu’on entretient soi-même, à coup de vannes et de gros plans aux heures de grande écoute.

Face à la multiplication des pitreries d’amateurs, on se prend à rêver d’un retour de Coluche, du vrai. Mais on m’a dit qu’il préfère rester là où il est, de peur, s’il redescendait, de devoir assister au prochain spectacle des Enfoirés.

Eva Joly sait manier la langue verte

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Comment l’ignoble Patrick Besson a-t-il pu laisser entendre aux abjects lecteurs du Point que la candidate d’Europe Ecologie-Les Verts avait des problèmes avec notre langue, notre culture et nos coutumes ?

Elle vient d’asséner la preuve du contraire sur La Matinale de Canal Plus. Interrogée par les journalistes de la matinale sur les prétentions de Corinne Lepage, qui non seulement estime être la seule vrai candidate des panneaux solaires, du tri sélectif et des couches-culottes lavables mais qui, en plus a carrément accusé Eva d’avoir « deserté la promesse écologique. »

La réponse d’Eva à Corinne a été l’exacte inverse d’une motion de congrès des Verts. Elle a été claire, concise, drôle et terriblement française, voire un rien franchouillarde. En effet la réplique à la candidate de Cap 21 tient en ces trois mots :  » Je l’emmerde ! « .

En bon amateur de vendettas inter-écologiques, j’espérais que l’ancienne ministre de Jacques Chirac ferait monter les enchères en balançant à sa consœur des noms d’oiseaux mazoutés. Mais non, drapée dans son étole, Corinne Lepage a sobrement rétorqué :  » C’est très élégant, je ne commente pas les grossièretés. « , avant, cela va de soi, de les commenter aussi sec : » Elle n’arrête pas de descendre. Elle en est réduite à ces extrémités, je la renvoie à ce qu’elle est, elle ne donne pas une très bonne image de l’écologie, une fois de plus.  »

Corinne Lepage a vraiment des pouvoirs surnaturels : elle parviendrait presque à me rendre Eva Joly sympathique.

Référendums : je vote oui !

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Photo : Pierre Metivier

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Gil Mihaely et Jean Matouk débattent des annonces de référendums de Nicolas Sarkozy.

Nicolas Sarkozy est à ce jour le seul président de la Ve République à n’avoir jamais eu recours à un référendum national. En 2007, par ailleurs le même président a réintroduit par la fenêtre le Traité constitutionnel européen rejeté massivement par référendum en 2005. Qu’il propose donc depuis dimanche dernier de redonner la parole aux Français peut prêter à sourire. Mais après les sarcasmes — bien mérités — il faut se poser quelques questions sérieuses, et notamment la plus banale des questions de fond : est-ce que le référendum est bon ou mauvais pour la France ? Et ensuite, si la réponse est oui, quel candidat pourra le remettre en selle, celui qui a promis et risque de ne pas tenir parole ou bien celui qui est franchement contre ?

La Ve République est un marché de dupes. Sur fond de guerre d’Algérie et lassitude générale du régime des partis — la Quatrième — les Français ont opté en 1958 pour la stabilité et la gouvernabilité aux dépens de la représentativité et, disons-le, de l’équité. Le prix à payer pour ce compromis lointain est toujours supporté par de larges franges de la communauté nationale : d’importants courants politiques sont largement sous-représentés dans les institutions de la République, phénomène qui érode systématiquement la légitimité des pouvoirs élus. En revanche, la contrepartie est douteuse : avec deux cohabitations et des présidents élus par 20 millions de français qui n’osent plus bouger un orteil dès qu’un million de personnes descendent dans la rue, la capacité d’action de la Cinquième ressemble étrangement à celle de la Quatrième…

Or le constat d’une société en panne sèche est partagé par la plupart des Français et le besoin de réforme aussi. Mais comment faire ? Et bien en général on choisit de ne rien faire, pour ne pas froisser les polytechniciens, les agriculteurs, les magistrats, les familles nombreuses, les amis des bêtes, les non-fumeurs, etc. Pour être plus exact, il s’agit surtout de ne pas fâcher les porte-voix de ces groupes, qu’ils soient réellement représentatifs ou seulement autoproclamés. C’est bien pour ça qu’en l’état actuel des choses, on n’est pas près de voir le prélèvement de l’impôt à la source, la retraite par points, le code vestimentaire à l’école, la possibilité d’acheter de l’aspirine chez l’épicier du coin ou la taxe sur les déjections canines, toutes bonnes idées que nous risquons d’envier pendant quelques siècles encore à nos voisins européens.
D’où l’idée, pas plus bête qu’une autre, disons-le, de contourner par la voie la plus démocratique possible ces corps intermédiaires qui pensent, parlent et décident en notre nom. Certes le président et ses amis ont parfois des définitions assez éloignées de ce qu’ils appellent les « corps intermédiaires ». Certains sarkozystes à front bas ne visent explicitement que les syndicats ou les collectivités locales — et surtout celles de gauche. Les plus avisés n’oublient heureusement pas d’y ajouter le patronat, l’énarchie ou la magistrature.

La vision la plus large du problème s’impose. Car malheureusement, les corps constitués et les contre-pouvoirs qui fondent la démocratie française sont également en panne. Les syndicats ont de moins en moins d’adhérents et les médias souffrent d’un manque cruel de pluralisme. Laurence Parisot déclenche l’hilarité générale à chaque fois qu’elle s’exprime et Bercy est perçu comme l’ennemi public n°1 par tous les Français (sauf Bernard Tapie). Et après le jugement ubuesque condamnant un maire du Nord ayant giflé un voyou, qui croira encore que la justice est réellement rendue au nom du Peuple français ?
Force est de reconnaitre que la République s’étouffe et il faut prendre des mesures pour la faire respirer de nouveau à pleins poumons. Plutôt que d’asphyxier les corps intermédiaires — dont la plupart, tout sclérosés qu’ils soient, restent nécessaires — on peut penser qu’oxygéner le débat public par un recours intelligent au peuple qui aura comme conséquence une revitalisation de ces institutions. Souvenons-nous des conséquences des débat qui ont précédé et suivi le référendum de 2005 : D’une question de spécialistes, l’Europe est devenue en trois mois seulement l’affaire des citoyens, et c’est très bien comme ça.

Il ne s’agit donc pas de populisme bête prônant une impossible démocratie directe ou un péronisme remastérisé fondé sur un dialogue mystique entre le leader et « le peuple » mais d’un assouplissement intelligent de la démocratie française. Un ou deux référendums sur des questions importantes par quinquennat, ou peut-être même un peu plus, pourraient revigorer la vie démocratique et surtout redonner de la légitimité aux institutions républicaines. Quand les citoyens se sentent de moins en moins écoutés par la France d’en haut, les faire participer plus souvent et plus concrètement aux grandes décisions est une urgence.

Ainsi, au lieu d’infantiliser les français en en lui proposant que des gestes « citoyens » sur la nécessaire fermeture des robinets durant le savonnage des mains, le tri sélectif ou la Fête des voisins, il est temps de réhabiliter le geste citoyen par excellence: la libre expression du peuple souverain.

On ne peut pas vivre ensemble sans culture commune

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Photo : roger.salz

Propos recueillis par Basile de Koch, Jérôme Leroy, Isabelle Marchandier et Gil Mihaely

Jérôme Leroy. Dans un entretien sur l’identité nationale paru dans Le Monde, vous déclarez : « On passe dans la douleur d’un modèle de nation à un autre qui ne s’est pas encore trouvé. » Pourriez-vous préciser ?
Au cours des années 1970, la France a connu une transformation profonde de son rapport au passé. Un étrange métabolisme. Ce qu’elle avait vécu comme son « histoire » − une grande histoire −, s’est trouvé transformé en « mémoire ». L’identité républicaine a été forgée par un modèle national, étatique, impérialiste, providentialiste et universaliste dans une nation essentiellement paysanne. À la fin des Trente Glorieuses, toutes ces composantes du modèle national-républicain ont été ébranlées, se sont évaporées…

Gil Mihaely. La crise de 1974 a touché l’ensemble du monde occidental. Pourquoi la France aurait-elle été particulièrement affectée ?
De fait, de nombreux pays qui souffraient, eux aussi, de traumatismes identitaires − par exemple l’Angleterre et les Pays-Bas après la perte de leur empire − ont été touchés par cette vague mémorielle, l’Europe désoviétisée aussi ; et le monde décolonisé également. Le choc a été en France insidieux, précoce et radical. Tout d’abord, c’est seulement en 1975 que la proportion de paysans − qui étaient déjà des agriculteurs − passe en dessous du seuil fatidique des 10% de la population. Le retentissement de l’émission Apostrophes, à laquelle participaient Pierre-Jakez Hélias, Georges Duby pour L’Histoire de la vie rurale et Emmanuel Le Roy-Ladurie pour Montaillou montre combien cette coupure avec un monde à jamais disparu fut douloureusement ressentie comme une amputation. Si on ajoute que Vatican II avait sonné le glas de la messe en latin, on comprend que la France vivait l’arrachement définitif à un passé millénaire, rural et catholique.[access capability= »lire_inedits »]

GM. Était-ce l’aboutissement inéluctable d’une longue évolution ou la conséquence des choix politiques faits pour moderniser la France 
Les deux. De fait, l’accession de Valéry Giscard d’Estaing à la présidence de la République scelle la rupture avec cette histoire dont l’épisode gaullo-communiste a été, en fin de compte, le chant du cygne. Dans la foulée, l’arrivée de Raymond Barre à Matignon symbolise la conversion des élites à l’idéologie européenne et leur rejet d’une certaine idée de la souveraineté nationale. Dans Les Lieux de mémoire, j’ai tenté de montrer que le gaullisme et le communisme proposaient deux synthèses, apparemment contradictoires quoique secrètement complémentaires, des deux grands thèmes qui structurent l’histoire de France depuis 1789, la nation et la Révolution. Même Pompidou incarnait encore l’ascenseur social républicain et une « France auvergnate » qui n’était pas si éloignée qu’on peut le croire de la France populaire et méritocratique de Georges Marchais. Il y avait assurément une France gaullienne. Mais quelle France, en revanche, pouvait personnifier ce jeune technocrate issu de la grande bourgeoisie, européen dans l’âme et économiste de cœur, qui plaçait son septennat sous le signe de la « modernisation » à tout-va et de la « décrispation » de la vie politique ? Il incarnait une forme de décrochement.

GM. Ce décrochement n’est-il pas aggravé par la découverte du goulag qui prive la gauche de toute utopie mobilisatrice ?
C’est évident : le choc provoqué par « l’effet Soljenitsyne » disqualifie l’image de l’URSS et, par ricochet, inaugure le long déclin du Parti communiste et la « démarxisation » progressive de l’intelligentsia pour aboutir à l’exténuation de l’idée même de révolution. Or, depuis 1789, le mythe révolutionnaire, qui conférait à la France un rôle de moteur historique, était au cœur de la représentation qu’elle avait d’elle-même. Ce désenchantement révolutionnaire rend encore plus douloureux le passage du statut de grande puissance à la conscience pénible d’une puissance moyenne. Le sentiment de cette perte explique qu’au cours de cette décennie, le mythe gaullien s’envole vers les hauteurs du sacré national.

GM. Ce marasme identitaire entraîne, selon vous, une transformation de l’histoire en mémoire. Pouvez-vous identifier quelques moments forts de cette mutation ?
Le plus fort, c’est en 1980, l’Année du Patrimoine que lance Giscard pour, dit-il, sensibiliser les Français à leur passé. Mais personne ne s’attendait à un tel enthousiasme. Ce fut une véritable ruée sur la pierre. Un vaste mouvement parti des campagnes et des provinces révèle plus de 6000 associations locales, moins orientées vers la préservation des cathédrales ou des châteaux que vers la sauvegarde du lavoir du village. Cet immense réseau de bénévolat témoignait d’un besoin impérieux de réappropriation d’un passé dont on se sentait orphelin. Et les plus fervents n’étaient pas des aristocrates désargentés mais des soixante-huitards reconvertis et des instituteurs en exercice. Cette année-là, ce ne sont pas l’Élysée ni la rue de Valois qui ont inventé le patrimoine, mais bien la France d’en-bas ! Dans la foulée, personne ne voit que la notion de patrimoine a complètement changé de nature : de national, monumental et historique, le patrimoine est devenu, au cours de la décennie précédente, un enjeu social, identitaire et mémoriel, s’invitant dans des domaines qui lui étaient complètement étrangers, se démultipliant à l’infini, se déclinant dans des registres allant du culturel au touristique, du scientifique au commercial. C’est ainsi qu’en 1978, le ministère de la Culture s’enrichit d’une Direction du Patrimoine.

GM. Mais après tout, le patrimoine, c’est l’héritage du passé. De quoi cet engouement populaire était-il symptomatique ?
Cet activisme patrimonial consistait à investir d’une signification nouvelle des objets qui n’en avaient plus et, par là même, à sublimer l’idée nationale alors qu’on ne savait plus ce qu’elle recouvrait. Ce n’est pas par hasard si cette frénésie collective se déploie en même temps que la perception du déclassement national, dans une France écartelée entre l’intégration obligatoire à une Europe plurielle et la pression décentralisatrice. C’est également à cette époque que l’immigration arabo-musulmane commence à poser problème.

GM. Quel problème et à qui ? Les immigrés ont-ils été, non pas les responsables, mais les révélateurs de la crise de l’identité nationale ?
S’ils ont joué un rôle, ils n’étaient pas les seuls. Prenez le cas des juifs : de « l’émancipation » à 1940, ils avaient été les plus ardents défenseurs du roman national. Après Vichy, mais surtout avec la fin de la guerre d’Algérie, ils se constituent pour la première fois en communauté identitaire hostile à la France. Mon sentiment est que les juifs algériens représentaient en quelque sorte la quintessence des pieds-noirs. Le décret Crémieux qui, en 1871, les avait fait accéder à la citoyenneté, avait fait naître chez eux un attachement particulier à la France. Ils ont vécu l’abandon de l’Algérie et la disparition du monde juif d’Afrique du Nord comme une Shoah culturelle. Leurs sentiments passionnés pour la France se sont mués en ressentiment. Puis le poids de la Shoah et le rapport à Israël se sont mis à travailler l’ensemble d’une communauté qui était alors très « assimilée », tout cela aboutissant à l’émergence d’une religion identitaire.

GM. Le communautarisme aurait donc été inventé par les juifs d’Algérie ? Vous y allez un peu fort, non ? En tout cas, cela ne correspond pas à mon expérience…
Je dis seulement que l’arrivée des juifs d’Algérie a été l’un des facteurs qui ont conduit les juifs de France à se penser comme une « communauté » − le terme a été employé par et pour eux bien avant de devenir une tarte à la crème du débat public et le problème général de toutes les communautés. Certaines des ces minorités se sont directement inspirées du modèle juif. Le ressentiment des Noirs émerge à l’occasion de l’anniversaire de l’abolition de l’esclavage et s’épanouit avec l’afflux massif de l’immigration subsaharienne. Dans tous les cas, la mise à feu mémorielle a pris la forme de réveil, qui s’est rapidement transformé en revendication identitaire. Pour autant, il ne faut pas se tromper de diagnostic. Si ces minorités se sont, par définition, nourries d’une forme d’hostilité à la France qui avait oblitéré leur spécificité, cette hostilité exprimait en même temps un profond besoin d’être reconnu par « la France », d’être intégrées à son histoire. Ce qui veut bien dire que la France et son histoire, que la « nation française » existent à leurs yeux.

JL. Vous résumez cette évolution dans la préface de Présent, nation, mémoire : « Ce qu’on appelle en France mémoire nationale, écrivez-vous, n’est autre que la transformation de cette mémoire historique de fond par l’invasion et la submersion des mémoires de groupe. »
Je crois en effet que l’obsession de l’identité nationale est la réplique sismique aux chocs créés par l’affirmation d’identités particulières qui mettent en cause la nation elle-même. La thématique de l’identité nationale a en quelque sorte préempté l’histoire nationale.

GM. D’où l’émergence de ce qu’on pourrait définir comme une majorité menacée. Pour le dire clairement, les « Français de souche » sont devenus une communauté comme les autres.
C’est exactement ça ! Et cette communauté se demande ce qu’elle a en commun. Avec, à l’arrivée, la situation paradoxale où nous sommes : toutes les identités sont respectables, voire sacrées, à l’exception de l’identité nationale. Il est vrai qu’elle a été fort mal défendue…

GM. Pardonnez-moi, mais votre corporation a peut-être une part de responsabilité : depuis près d’un siècle, les historiens universitaires ont œuvré sans relâche à démolir le récit national forgé au XIXe siècle !
Je m’insurge contre cette  ! Dès lors qu’il devient presque impossible d’élaborer une histoire de France unitaire, comment savoir ce qu’il faut apprendre aux enfants ? Il est d’autant plus injuste de prêter aux professeurs un parti-pris idéologique « anti-français » que le corps enseignant est loin d’être homogène. Cela dit, la montée des mémoires catégorielles n’est évidemment pas seule en cause. À la « Belle Époque », on pouvait croire que la guerre de 1914-1918 avait été un chapitre douloureux mais glorieux du roman national. En réalité, c’est la crise de celui-ci qui commence le 11 novembre 1918. Les idéologies des années 1930, la défaite militaire de 1940, la guerre froide qui a pris en France les allures d’une guerre civile larvée et enfin la décolonisation ont imprimé dans la conscience collective un sentiment de défaite et de dépossession de soi-même. Admettez qu’il n’est pas simple d’écrire le roman national quand l’histoire réelle s’apparente à une succession de défaites. Un roman national suppose une happy end.

JL. On dit pourtant que « les peuples heureux n’ont pas d’histoire ». Regardez les Serbes : cela fait plus de six siècles qu’ils commémorent la défaite de la bataille du Kosovo…
Il faut croire que la France n’est pas la Serbie ! N’oubliez pas que, pendant près de deux siècles, elle s’est perçue comme la terre mère de la liberté. Si on ajoute qu’elle est une  littéraire », il est en tout cas logique que l’histoire et les historiens aient joué un rôle décisif dans la formation de la conscience nationale et républicaine. C’est dans la langue de l’histoire que des générations de petits Français apprenaient à aimer la France. L’identification définitive de la République à la nation et à la France est l’idée-force de l’Histoire de France d’Ernest Lavisse − que j’ai d’ailleurs cherché à déconstruire dans Les Lieux de mémoire en séparant ces trois entités, la République, la nation et la France. Reste que l’interprétation historique de Lavisse a été la base de la vulgate enseignée aux enfants − grâce notamment aux « Petits Lavisse », ces manuels élémentaires qui furent l’un des principaux outils de formation de la conscience civique et nationale. Aujourd’hui, cette histoire aux couleurs passées figure en bonne place dans l’album de famille des Français.

JL. Lavisse vivait à l’époque de la République triomphante…
Précisément. À partir du moment où la République était perçue comme l’accomplissement inéluctable de la nation, on devait réconcilier l’Ancien Régime et la Révolution, faire le tri dans l’héritage monarchique et enseigner, de la salle de classe au laboratoire de recherche, une histoire à la fois exaltante et scientifiquement plausible. À l’instrumentalisation et à l’idéalisation du passé s’ajoute la quête obsédante des origines. Alors que Michelet plaçait son Tableau de la France au Xe siècle, après l’avènement d’Hugues Capet, Lavisse commence son histoire avec Le Tableau de la géographie de la France de Paul Vidal de La Blache, dotant l’identité nationale française d’une assise territoriale et donnant toute sa légitimité à la célèbre formule « Nos ancêtres les Gaulois ». Pour ma part, j’ai découvert Lavisse à Oran, en pleine guerre d’Algérie. C’était alors assez surprenant de trouver des phrases telles que : « Nos explorateurs, nos colonisateurs, nos missionnaires pénètrent l’Afrique… »

GM. Les historiens devaient-ils, en réaction à cette histoire réécrite, déconstruire le mythe du roman national ?
Expliquer que la France « une et indivisible » est une construction historique ne veut pas dire qu’il n’existe pas une forme d’unité nationale ; c’est même peut être une manière de la fortifier. Pour ma part, j’ai cherché à montrer comment, dans la longue marche vers l’unité, l’identité nationale avait connu une succession de mutations. La monarchie s’est assignée la mission d’homogénéiser, le plus souvent par la force, des populations infiniment diverses aux plans linguistique et culturel. Tout en opérant une rupture radicale, la Révolution a poursuivi ce travail d’unification. L’imaginaire français, qui intègre aussi bien le mythe des Gaulois que celui des « frontières naturelles », se forme donc à la croisée du sentiment de la continuité et de l’expérience de la rupture.

JL. Cependant, une partie des historiens se sont, dites-vous, insurgés contre l’idée même d’un roman national ?
Je pensais notamment à la polémique suscitée par le projet de créer une Maison de l’Histoire de France, auquel une majorité d’historiens a opposé une hostilité de principe alors que, pour moi, le problème tenait plutôt aux modalités choisies. Comment parler de notre histoire ? Je m’y suis essayé avec Les Lieux de mémoire dont je viens de présenter le cadre d’émergence et le fond de tableau dans Présent, nation, mémoire. Ce n’est peut être pas la seule manière de parler de la France, mais je suis frappé qu’un historien comme Jacques Le Goff ait pu dire, que « si ce n’était pas une histoire de France, c’était l’histoire dont la France a aujourd’hui  ».[/access]

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Ce matin, un malin a tué un chasseur

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Et de quatre. Le mystérieux sérial killer qui élimine un par un à droite les petits candidats, a encore frappé. Après Borloo, Morin et Christine Boutin, c’est au tour de Frédéric Nihous de Chasse Pêche Nature et Tradition de disparaître des écrans radars.

Le point commun entre tous ces candidats disparus était leur détermination invincible : on allait voir ce qu’on allait voir. Sarkozy, c’était l’ennemi : Christine Boutin en était allée jusqu’à une dangereuse dérive gauchiste puisqu’elle avait menacé de rallier Bayrou si elle était empêchée. Elle s’est finalement ralliée à Sarkozy sans hésiter après que le Président lui a fait un petit cadeau en indiquant ses plus vives réserves sur le mariage homosexuel.

Le cas de Frédéric Nihous est quand même très amusant, si on y songe. Constatant l’impossibilité de réunir ses cinq cents signatures, celui qui se présentait comme le défenseur « de la ruralité et de ses valeurs » a rallié Nicolas Sarkozy dont, quelques soient les qualités qu’on puisse lui reconnaître, est précisément le premier président de la Cinquième république dont l’attachement au terroir n’est pas la marque de fabrique. Neuilly n’est pas Trifouilly et Frédéric Nihous ne devait pas être si branché que ça avec les élus de la ruralité sinon ceux-ci, même de droite, lui auraient expliqué que pour protester contre la disparition des services publics dans les campagnes, ils avaient fait gagner la gauche au Sénat…

Front contre Front, débat impossible ?

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Photo : http://www.staragora.com

Elle a tort, Marine Le Pen, de ne pas vouloir débattre ce soir avec Jean-Luc Mélenchon, dans l’émission de France 2 Des paroles et des actes qui lui est consacrée. Il n’est pourtant pas si loin le temps où, quand le Front National était invité sur les plateaux, ce qui était pratiquement réservé aux soirées électorales, cela se faisait du bout des lèvres avec une moue vaguement écoeurée : l’ensemble des autres invités politiques et les journalistes présents la jouaient souvent vertu indignée et, dans un antifascisme héroïque, certains quittaient les sunlights en exprimant leur refus de débattre. Maintenant, ce n’est plus le cas. Marine Le Pen a gagné une bataille idéologique et donc, dans notre société du spectacle, médiatique.

Depuis sa résistible ascension au sein du Front National et son accession pas si facile que ça à la tête du parti, elle est devenue la coqueluche de la télé, une bonne cliente comme on dit. Elle est le nouveau visage aimable d’une extrême droite que l’on n’appelle plus ainsi mais droite nationale alors, bizarrement, que l’on s’obstine à dire de Mélenchon qu’il est d’extrême gauche. Pourtant le programme du FDG est simplement un programme de gauche, peut-être même en retrait sur celui du candidat Mitterrand de 1981.

Ce n’est jamais une très bonne idée de refuser de débattre, et ce n’est pas à Causeur que l’on dira le contraire. Les noms d’oiseaux entre Marine Le Pen et Mélenchon se sont échangés assez rapidement. Marine Le Pen qui cite Marx à l’occasion (pendant que son père lui, à Lille, lit du Brasillach à la tribune, ce qui permet de couvrir un prisme assez large) vient de dire, en reprenant les termes de Lénine, que Mélenchon était « l’idiot utile » de Hollande. Ce qui sous entend que le FDG, en cas de victoire de la gauche, ira à la soupe pour quelques ministères. C’est dommage, encore une fois, que le débat prévu en fin d’émission n’ait pas lieu. Mélenchon aurait pu expliquer à Marine Le Pen ce qu’il claironne sur tous les tons depuis des mois : il est hors de question pour les partis composant le FDG de participer à un gouvernement social-libéral légèrement teinté de vert. Le PCF, notamment, a déjà donné en participant au gouvernement Jospin, participation qui a été analysée depuis longtemps comme une erreur à ne pas reproduire puisqu’elle a débouché sur les 3.4% de Robert Hue en 2002 puis les 1, 9% de Marie-Georges Buffet en 2007.

Donc, pour le FDG, l’hypothèse la plus probable, après avoir appelé à battre la droite au second tour (ce qui n’est pas appeler à voter Hollande, même si ça revient au même mais les mots en politique ont leur importance.), sera de l’ordre du « soutien sans participation » comme en 1936, et même d’un soutien critique, voire très critique, sans participation

Pour le reste, quelles raisons invoque donc Marine Le Pen pour refuser ce débat ? Les noms d’oiseaux dont a pu la couvrir Mélenchon ? Non, la candidate a le cuir bien épais et n’a pas hésité à se rendre chez Ruquier qui avait eu le bon goût, il y a quelque temps, de mettre en avant un dessin la représentant sous forme d’étron. La raison invoquée par son directeur de com’ est un rien arrogante : « Chaque fois, on essaye de nous faire débattre avec des gens qui ont un niveau électoral inférieur au nôtre. Dans le cas de Mélenchon, cela va du simple au double. Nous ne voulons pas être cantonnés au dialogue avec les petits candidats ». On n’aura pas la cruauté de faire remarquer à monsieur Bilde que sa lecture des récents sondages est un peu floue : ceux qui montent en ce moment, c’est le FDG et ceux qui stagnent ou descendent, c’est le FN. On n’aura pas non plus la cruauté d’indiquer que toute grande candidate qu’elle est, Marine Le Pen n’a pas ses cinq cents signatures alors que Jacques Cheminade, qui sent tout de même beaucoup plus le soufre qu’elle, a réussi à les obtenir. Le professionnalisme des cadres et des militants, c’est aussi ça qui fait un grand parti.

Mais arrivons à l’essentiel : le refus de Marine Le Pen de débattre avec Mélenchon, c’est tout simplement le refus de débattre avec son exact envers, c’est-à-dire avec un candidat qui représente un courant politique qui n’a pas découvert depuis seulement quelques mois les ravages de la finance, le creusement des inégalités, la souffrance du précariat, la nécessité d’un pôle bancaire public, et même l’importance de l’école publique comme facteur de cohésion nationale. Marine Le Pen n’a sans doute pas souhaité entendre ces vérités comme elle n’a pas souhaité voulu expliquer comment il se fait qu’il suffise que Nicolas Sarkozy droitise son discours pour qu’une part de ses électeurs décident de repartir vers l’UMP.
Pour dire les choses autrement, Madame Le Pen a refusé une confrontation qui aurait pu être féconde afin de savoir, dans toute cette Histoire, qui est populaire et qui est populiste.

Une solidarité européenne à sens unique

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Jean-Luc Gréau
Jean-Luc Gréau est économiste, ancien expert du Medef. Il a notamment publié : La Trahison des économistes (Gallimard, 2008).

Gil Mihaely. Le 21 février, à la demande du gouvernement, l’Assemblée nationale a examiné en procédure d’urgence le projet de loi ratifiant le Mécanisme européen de stabilité (MES), sorte de Fonds monétaire européen. Son rôle : soutenir la stabilité d’un État membre dont les difficultés financières risquent de menacer la zone euro. Est-ce un bon outil pour résoudre les problèmes de la dette en Grèce ainsi qu’au Portugal et en Espagne ?

Jean-Luc Gréau. Je ferai une double observation préliminaire : pourquoi faut-il sauver les pays que l’euro protégeait et favorisait et sauver en même temps cet euro qui paraissait bâti pour durer des siècles ? Pourquoi les dirigeants européens passent-ils désormais l’essentiel de leur temps en négociations interminables alors que leur présence et leur action sont réclamées par ailleurs (au train où vont les choses, ils seront en conclave européen permanent) ?
Sur le Mécanisme européen de stabilité, nouvelle mouture du Fonds européen de stabilité financière (FESF), nous devons statuer : pouvons-nous sortir de la faillite grecque, irlandaise, portugaise, voire espagnole en surendettant un peu plus les voisins ? Je crois que c’est un contresens. Il fallait, dès mai 2010, accepter le défaut de paiement de la Grèce et sa sortie de l’euro.
D’ailleurs, l’efficacité du MES sera mise à l’épreuve dès le 20 mars, jour où le Trésor grec devra lever plus de 14 milliards d’euros pour se refinancer, somme qui équivaut à 110 ou 120 milliards pour un pays comme la France ou l’Italie. Les prêteurs accepteront-ils de souscrire sur la base des garanties accordées par l’Europe ? Peut-être avec l’argent que la Banque Centrale Européenne leur prête à un taux d’1%. Mais ce n’est même pas sûr.
Dans l’immédiat, la Grèce continue de s’enfoncer. Une entreprise sur quatre a mis la clef sous la porte. La moitié des entreprises restantes n’est pas en mesure de payer ses employés à l’échéance. Les salaires du privé ont baissé de 15% en moyenne, ceux du public de plus de 20%. Une économie de troc a commencé à s’installer, qui ne paie évidemment pas d’impôts. Les Grecs des villes commencent à retourner à la campagne pour exploiter des lopins de terre.

GM. Le MES n’aura de comptes à rendre ni au Parlement européen ni aux parlements nationaux. Et pour avoir accès aux aides du MES, un État devra avoir accepté toutes les dispositions sur l’austérité budgétaire inclues dans le traité sur la Stabilité, la Coordination et la Gouvernance dans l’Union économique et monétaire (TSCG). La solution à l’actuelle crise de l’euro est-elle d’accélérer l’intégration européenne et de renoncer à la maîtrise de notre budget national ainsi qu’à une part importante de notre souveraineté ?

JLG. Le lien politique entre le MES et le traité de discipline budgétaire crée un imbroglio. Le traité vaut pour tous, même pour les Etats dont la dette n’a pas encore été menacée, c’est-à-dire que même la France devrait faire approuver son budget national par cette instance. Ce point devrait être, avec l’euro et les institutions européennes, au cœur de la campagne électorale. Son absence démontre la faiblesse des politiques. Peut-on croire un seul instant que François Hollande fera amender le traité ?
Quant à la « gouvernance » européenne, cette question pose un problème technique : sur quels critères apprécier la situation d’un pays ? Il y a quatre ans, l’Irlande affichait une dette publique de 25% du PIB et un excédent budgétaire. L’Espagne, une dette de 40% du PIB et un excédent budgétaire. Y avait-il de quoi les mettre sous surveillance ? Non, mais le problème se situait ailleurs, dans l’immobilier et le crédit bancaire.

GM. Cette question n’est pas technique mais éminemment politique… Les élections d’avril, mai et juin gardent-elles encore un quelconque intérêt lorsque quand les questions les plus importantes ne sont pas à l’ordre du jour ?

JLG. Vous avez raison et j’allais y venir. L’autre face de la question de la gouvernance européenne est évidemment politique : si, effectivement, le nombre d’ambassades, de lycées français à l’étranger, d’avions de chasse de la France doit être fixé à Bruxelles, nous n’avons guère de raison de voter. La Grèce et l’Italie sont aujourd’hui gouvernées par des banquiers nommément désignés pour appliquer des programmes « européens » de redressement de leur pays. La démocratie est au bord du gouffre. J’ajoute un point sur lequel nos politiques et nos journalistes sont muets. La Grèce et l’Irlande se sont proclamées « portes d’entrée de la Chine en Europe » pour attirer les capitaux chinois. Or, nous avons subventionné ces deux chevaux de Troie par le biais des fonds structurels européens puis engagé le crédit de la France, de l’Allemagne et des Pays-Bas (entre autres) pour éviter leur défaut de paiement instantané. Pourquoi la solidarité joue-t-elle dans un sens et pas dans l’autre ?