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Ballade des demoiselles du temps jadis

C’est peut-être cela qui coûtera à Nicolas Sarkozy sa victoire. On aurait pu penser que ce serait le renoncement aux promesses sur le pouvoir d’achat, l’image de « président des riches » selon l’expression des sociologues Monique et Michel Pinçon-Charlot, le népotisme avec le fiston que l’on voulait nommer à l’Epad, la retraite portée à 62 ans…
Mais le démon de la défaite se niche dans les détails et qui sait si le coup de trop porté à la France d’avant n’est pas dans cette circulaire issue des services du Premier Ministre entrée en vigueur la semaine dernière. Les « mademoiselles » ont disparu des formulaires administratifs, définitivement.

On se souvient de la récente offensive féministe sur la question, qui comme toute offensive féministe se révèle, par une de ces ruses vachardes de la raison, profondément rétrograde. C’est grâce, par exemple, aux criailleries sur l’égalité au travail que les féministes ont été prises au mot par le patronat. Pas sur les salaires, il ne faut pas rêver mais tout bêtement sur le travail de nuit. Il fut longtemps réservé pour les femmes travaillant dans le milieu hospitalier mais, du temps où Jospin gouvernait façon Guardian, par le biais d’une loi votée sur l’égalité professionnelle en novembre 2000, l’interdiction du travail de nuit pour les femmes bossant dans l’industrie fut levée. Et c’est ainsi que Josyane qui n’a pas été encore délocalisée dans son usine textile du Pas-de-Calais remercie vers 3 heures du matin Marie-Solène, féministe du VIème arrondissement, pour le progrès décisif apporté à sa cause.

Donc, maintenant, les mademoiselles qui faisaient partie, comme les cabines téléphoniques et les œufs sur les comptoirs des bistrots, des charmes du monde d’avant, ont donc disparu. Et ça, on va être un certain nombre, je le répète, à ne pas le pardonner au sarkozysme.
D’abord, mademoiselle, dans les formulaires administratifs, ça vous avait tout de suite un petit air poétique, giralducien pour tout dire. On imaginait les épaules nues et bronzées de Suzanne sur son île du Pacifique ou la silhouette flexible et coquine de la Mam’zelle Clio de Trenet, celle qu’on rencontre chez des amis idiots et dont le corps charmant se donne à minuit dans un petit hôtel de la rue Delambre.

Non, c’est bien sèchement que Matignon a fait savoir à ses préfets qu’il avait cédé en rase campagne à l’offensive des Chiennes de Garde et qu’il avait donné instruction aux administrations « d’éliminer autant que possible de leurs formulaires et correspondances les termes ‘mademoiselle, nom de jeune fille, nom patronymique, nom d’épouse et nom d’époux. » On voit bien que c’est terriblement logique, tout ça, plus de demoiselles, plus de jeunes filles, plus de ces appellations machistes qui désignaient pourtant dans une grande indifférence démocratique et érotique la lolita et la vieille fille, le tendron et la rosière.

Las, cette mesure sociétale, comme toutes les mesures sociétales, ne coûte pas cher, surtout si l’on en juge par la radinerie explicite de la circulaire qui sent bon les économies de bout de chandelle par temps de crise : il est en effet recommandé aux administrations d’utiliser les imprimés portant l’infamante mention « mademoiselle » « jusqu’à épuisement des stocks. » Recommandons donc à toutes les demoiselles de se précipiter le plus vite possible pour refaire passeports, cartes d’identités ou permis de conduire car le plaisir de cocher la case interdite était aussi celui de se définir comme quelque chose qui devait autant à la poésie qu’à l’administratif.

Et puisqu’on est en si bon chemin, il va falloir très vite une circulaire pour retirer des bibliothèques un certain nombres d’ouvrages qui témoignent de ce temps rétrograde des demoiselles : Mademoiselle Else de Schnitzler, Mademoiselle Julie de Strindberg, Mademoiselle Fifi de Maupassant et Mademoiselle de Maupin de Gautier (ces deux derniers seront peut-être sauvés, ils racontent des histoires transgenres très LGBT).
Mais aucune chance que survivent les délicieux Mademoiselle Irnois de Gobineau et Appelez-moi mademoiselle de Félicien Marceau, deux fieffés réactionnaires.

Quant aux Demoiselles d’Avignon de Picasso, oh bonheur, pour l’instant elles ne risquent rien des efforts conjugués du Premier Ministre et de Osez le féminisme puisqu’elles sont en sécurité au MOMA de New-York.
Enfin, on l’espère…


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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