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Maulin : le Cosaque est nu !

Hourrah ! Les atamans de la rue Sambre-et-Meuse (Paris, Xe) sont descendus de leurs drojkis pour croiser le fer avec la populace culturo-mondaine du Cercle cosaque. Après la soirée éthylique de février dernier, lorsque Olivier Maulin avait distillé son cocktail de littérature et d’alcoolisme au cours d’une lecture épique, mettant aux prises un buveur de schnaps nostalgique de l’Opération Barbarosa et son dévot voisin, l’heure est (toujours…) à la littérature, cette fois conjuguée… au naturisme. Les zaporogues habitués du bar Chez Barak sont donc invités à communier nus avec la Nature, le chef couvert d’une toque, pour renouer avec la Terre nourricière.

Dans l’esprit de ses réjouissants Evangiles du lac (Balland, 2008), Maulin s’apprête ainsi à mélanger Tradition, socialisme et conservatisme dans son phalanstère aux accents libertaires assumés. Nul ne sait encore si son Don paisible s’agitera, ni de quel bois le public se chauffera pendant la lecture inédite d’extraits choisis de son prochain roman. Les plus impatients peuvent d’ores et déjà en savourer le sel grâce à ce petit synopsis pas piqué des hannetons :

« À peine leur cabane sur pied et leur potager délimité, Louis et Ninette dénoncèrent le féodalisme ambiant et entreprirent de transformer le domaine en colonie agraire communiste-libertaire de tendance crudi-végétarienne. Ils exilèrent vaches et moutons, décrétèrent l’amour libre, instituèrent le nudisme et la collectivisation des terres. La belle Ninette, au corps sain et musclé, se mit à cultiver son potager en tenue d’Eve, si bien que la plupart des hommes du domaine se convertirent à l’anarchisme et retirèrent leur pantalon »

Si après cela, il faut encore vous convaincre, c’est qu’un petit exil – fiscal ou carcéral – en Mordovie s’impose, histoire de retrouver les idées claires, les valseuses gelées par l’hiver russe.

Avis à tous les autres, nudistes d’un jour : vous savez désormais où inaugurer dignement 2013, l’année de la braise…

Ce soir 20h30 Chez Barak, 29 rue Sambre et Meuse, Paris Xe (Métro Belleville ou Colonel-Fabien)

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Quousque tandem abutere, Hollanda, patientia nostra ?

pacs hollande mariage

Les latinistes me pardonneront d’avoir forgé un latinisme de première déclinaison pour désigner par « Hollanda » le type qui se croit chef de l’Etat, mais l’esprit y est, c’est ce qui compte. Alors, si je reprends le tricolon (il ne s’agit pas d’un individu à trois intestins, ô lecteur inculte, mais d’une composition rhétorique énumérant trois éléments indépendants en gradation) célèbre de la première Catilinaire de Cicéron, cela donnerait quelque chose du genre : Mais enfin jusqu’à quand, Hollande, abuseras-tu de notre patience ? Combien de temps encore serons-nous le jouet de ton imposture ? Où s’arrêteront les emportements de ton culot effréné ?
Tout cela pour parler de mariage homosexuel, ce cache-misère dont on nous rebat les oreilles depuis des mois afin de ne pas parler de chômage, ni de désindustrialisation, ni des cadeaux faits aux banques, ni du néo-libéralisme à la sauce socialiste, ni de la rétrogradation des écoliers français de le tréfonds des classements internationaux, ni de l’escroquerie consistant à proposer cette année deux concours de recrutement d’enseignants alors que nous n’avions pas l’année dernière assez de candidats en état de marche pour remplir tous les postes proposés, ni…

L’incompétence des gens au pouvoir n’a d’autre traduction que l’aposiopèse (ça non plus, ce n’est pas une maladie, ô lecteur ignare…).
Mais voilà : savoir si les homos des deux sexes (et du troisième si vous y tenez) pourront ou non se marier et adopter des enfants, ça, c’est primordial. Que d’excellents amis qui préfèrent les hommes se laissent prendre à ce miroir aux alouettes et s’enflamment depuis l’élection de Monsieur-tout-le-monde à la présidence pour savoir s’ils passeront un jour devant le Maire donne la mesure du pouvoir d’illusion médiatique. On ne parle pas tout à fait que de ça, mais pas loin. Le mariage homo est devenu le chiffon rouge de l’actualité. Si j’osais (allez, osons), je dirais qu’il sert de cache-sexe politique : occultez cette crise que je ne saurais voir, oubliez la façon ignominieuse dont nous laissons l’Allemagne humilier la Grèce, et ne répétez pas trop fort que le caviar, le foie gras et le champagne sont gratuits à Versailles à l’Elysée. « Ils » devraient se méfier : en 1788, plus rien finalement n’a permis de faire oublier le prix du pain. Et l’année suivante…

Petit rappel des faits : le mariage homo, ce n’est pas d’hier.

À la fin des années 90, lorsqu’on proposa à des sociologues de qualité (cela existe), en l’occurrence Irène Théry (que j’ai connue un peu) de réfléchir sur ce qui allait devenir le PACS, ils pesèrent posément les questions juridiques, et proposèrent une formule qui établissait des droits équivalents pour les couples mariés ou pacsés — en particulier dans la question douloureuse des transmissions d’héritage. Il était fréquent qu’au décès de l’un des partenaires, la famille du défunt arrive en trombe pour mettre à la rue le compagnon du défunt, alors que les couples légalement passés devant le maire se transmettent les biens, immobiliers ou autres, au dernier vivant, et évitent ainsi des expulsions dramatiques — entre autres. Et dans ces années 90, en pleine expansion du SIDA, bien avant l’invention des tri-thérapies, c’étaient des situations de tous les jours. Irène a expliqué elle-même en quelles circonstances elle avait saisi sur le vif, si je puis dire avec un peu d’humour noir, la situation juridique née de l’épidémie et des décès à la chaîne qu’elle entraînait.

Mais voilà : le gouvernement Jospin, après avoir demandé à des personnalités compétentes d’imaginer un dispositif qui résoudrait légalement, et sans avoir à en passer par l’adoption d’une loi, ces difficultés matérielles — bref, le PACS —, a eu peur de sa propre audace (le PS, on le sait bien, c’est comme le tango, un pas en avant, deux pas en arrière). Comment ! On risquait de se brouiller avec des chrétiens (catholiques et protestants, hein, Lionel…) ou des musulmans qui persistaient à penser que les homos étaient des créatures de l’enfer[1. Par parenthèse, il faudra que l’on m’explique comment, en dehors d’une hypothèse masochiste, on peut être homosexuel et croyant — quand ces braves gens ont brûlé à qui mieux mieux les sodomites pendant des siècles. Voir Maurice Lever, Les Bûchers de Sodome, Fayard, 1985.]… On risquait d’outrager des gens qui de toute façon ne votent pas pour vous — mais c’est une tendance lourde, à gauche : on fait des cadeaux aux patrons et aux banquiers qui n’attendent que le retour des copains au gouvernement — comme si la droite pouvait être plus accommodante que cette gauche-là —, on flingue les classes moyennes en alourdissant les impôts directs, et on assomme le peuple en augmentant la TVA : un sans-faute…
Hmm… Baisser culotte devant des prêtres, est-ce bien raisonnable ? N’empêche : on a fabriqué un PACS vidé de toute substance — et on a collé une Légion d’Honneur à la sociologue qui avait si bien conçu ce que l’on n’appliqua pas.

Alors, que faire, comme disait si bien le camarade Oulianov en son temps ? Je me méfie des propos du Café du Commerce, qui commencent tous par « yaka ». Mais là, franchement, il suffit de passer un décret stipulant que désormais les Pacsés auront intégralement les mêmes droits que les couples mariés — point à la ligne.  Le gouvernement, s’il n’avait pas eu derrière la tête l’idée de se servir de cette histoire comme paravent de ses turpitudes, aurait pu expédier la question pendant l’été. Non pas donner le droit de se marier, mais donner le droit de ne pas se marier. Ça n’empêcherait pas celles qui le désirent de se déguiser en meringues. Si le mariage est aujourd’hui démonétisé au niveau religieux (mais je n’en suis pas sûr, au moins pour les électeurs de Christine Boutin), quelle importance d’accorder le mariage aux homos ? Autant inciter les hétéros à se pacser — ils s’épargneront les frais d’avocat lorsqu’ils se « démarieront », pour reprendre le titre de l’un des premiers ouvrages à succès de la sociologue susnommée[2. Irène Théry, Le Démariage, Odile Jacob, 1993.]. Franchement, amis homos des deux sexes, votre ambition de vous marier pour payer un avocat lorsque vous vous séparerez (« Le mariage est la principale cause de divorce », disait l’excellentissime Oscar Wilde), et une prestation compensatoire monstrueuse à votre ex, me paraît d’une imbécillité absolue — en toute amitié.

Quant à la question de l’adoption et de la procréation médialement assistée… Si l’on donne tous les droits du mariage, pourquoi ne pas donner celui-là aussi ? Je ne me situe pas sur un plan juridique, je me fiche de savoir si un enfant doit être élevé par des individus de sexe différent (dans 50% des cas dans les grandes villes, il est élevé par une seule personne aujourd’hui, et ça n’a l’air de choquer personne — nous en essuyons les conséquences à l’école, dans bien des cas), et si la sexualité de ses parents peut ou non influencer la sienne (et alors ? Il y a bien aujourd’hui des gosses sommés d’être hétéros et qui n’en sont pas plus heureux). Je dis simplement que confier des gosses à un couple homo, à un couple hétéro, ou à un célibataire n’a aucune importance : de toute façon, comme disait intelligemment Freud, quoi que vous fassiez pour les élever, vous ferez mal. Entourez-les d’amour, baignez-les dans les conflits, les résultats seront statistiquement comparables : la même proportion de crétins et de génies (en fait, un mauvais lutin me souffle que les conflits génèrent plus de génies que l’amour — je m’acharne à le faire taire, mais je crois que les traumatismes sont plus formateurs que les câlins — ou pas moins).
Au passage, c’est encore une façon d’agiter le chiffon rouge : vu les conditions horriblement restrictives que l’on vous impose pour adopter, les enquêtes en tous genres, les interventions si intelligentes et mesurées des DDASS pour arracher des enfants presque rééquilibrés à des parents aimants sous prétexte de pouvoir les réaffecter à des parents ivrognes, ou camés, ou violents, l’adoption ne concernera chaque année qu’une frange minuscule des couples en mal d’enfant.

Alors, en vérité, cessons de nous intéresser à un débat qui n’est qu’un leurre. Établissons les mêmes droits pour tous les êtres humains (et j’ai connu au cours de ma carrière des parents hétéros qui n’avaient rien d’humain, vu ce qu’ils faisaient subir à leurs marmots). Et concentrons-nous sur les vrais problèmes — tous ceux que le présent débat permet ingénieusement d’occulter. Je sens bien que voici une occasion de me reprocher de manquer de sensibilité, patati-patata, etc. Mais franchement, quelles sont vraiment les urgences, en ce moment ? Le « mariage homo », et les adoptions qui s’y rattacheraient éventuellement, qu’est-ce que ça pèse, face à 9 millions de chômeurs ? Face aux glaneurs qui font les poubelles chaque matin ? Face à l’école qui part de plus en plus en miettes ? Face à la perte de pouvoir d’achat de toutes les classes inférieures aux super-riches ? Je m’en fiche à une profondeur incroyable que Depardieu donne des brevets de civisme à Poutine. Thierry Le Luron, en faisant semblant de se marier avec Coluche, avait intelligemment ramené la question à ce qu’elle est actuellement — une image dans la société du spectacle.

*Photo : philippe leroyer.

Autocensure à Bruxelles

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Dans quelques jours se tiendra à Bruxelles l’annuel Salon de l’auto. Et, bien entendu, de nombreux ministres honoreront l’événement de leur présence. Parmi eux, Joëlle Milquet, ministre de l’Intérieur. Viendra-t-elle admirer les châssis et carrosseries ? Se penchera-t-elle avec intérêt sur les moteurs, bielles, batteries, bougies, etc, paraît-il nécessaires à la mise en marche desdits moteurs ? Ou alors, plus branchée, s’intéressera-t-elle de près aux nouveaux carburants « propres », « bio », « recyclables », « durables », « équitables », bref ceux qui feront rouler, et qui sait ?, peut-être voler, nos bagnoles de demain grâce au pipi de chat, à l’eau de mer ou aux feuilles mortes ?

Pas du tout. Mâme Milquet viendra vérifier que les hôtesses présentes sur les stands des constructeurs automobiles ne sont pas vêtues de manière trop sexy ! Et pour faire bonne mesure, elle profitera de son passage pour vérifier que la parité homme/femme est équitablement respectée au sein du personnel d’accueil, hôtesses et stewards.

Voilà qui constitue effectivement une mission essentielle et urgente. D’ailleurs, chez Suzuki, on a promis d’obéir à la cheftaine. Bart Hendrickx, porte-parole de Suzuki l’affirme : « On veut éviter de choquer Mme Milquet et d’autres personnes. Cette année, nous avons donc prévu de faire travailler des mannequins féminins ET masculins. Comment les hôtesses seront-elles habillées ? On dévoilera tout cela jeudi. On ne verra pas beaucoup de cm2 de leur peau. Vous verrez, nos mannequins seront très attractifs ».

Dommage, pour une fois qu’il y aurait eu de beaux grands mâles avenants au Salon de l’auto, j’y aurais bien pointé le nez. Mais s’ils sont habillés en col roulé, ça me tente déjà nettement moins…

Accusé Bedos, levez-vous !

nicolas bedos collectifdom

Ça y est, ils ont (res)sorti leur matraque. « Ils », ce sont les antiracistes autoproclamés, dirigeants d’associations qui prospèrent sur le lit des discriminations, de la xénophobie et autres pestes noires dont l’impossible éradication signerait la fin de leur fructueux fonds de commerce. Cette fois, nul « néo-réac » n’est mis à l’index, nul « néo-facho » imaginaire cloué au pilori pour avoir « dérapé » au-delà des bornes étroites du pluralisme autorisé. Non,  l’association CollectifDom porte plainte pour injures raciales contre le degauche Nicolas Bedos, coupable de chroniques acides, complaisamment publiées sur le site de Marianne, publication qu’il faut désormais ajouter à la liste des « blanchisseurs » d’idées nauséabondes. Qu’est-il donc arrivé au dramaturge tombé dans la marmite cathodique dès l’âge de la puberté ? Aurait-il abusé de lectures interdites, adhéré à on-ne-sait quelle doctrine racialiste pour tuer le père ? Bedos-Günther-Chamberlain même combat ?

Que nenni, l’humoriste a simplement fait son travail et commis le crime impardonnable de vouloir… faire rire. Deux textes sont en cause. Le premier, « Indolence insulaire », met en scène une famille d’odieux beaufs normands électeurs de l’UMP qui croise le chemin du chroniqueur en vacances aux Antilles. Le seul personnage positif de l’histoire s’appelle Gilles, guadeloupéen guide de son état qui exaspère le narrateur par son éloquence par trop ostentatoire. Ce dernier, amer, achève son récit en s’exclamant : « Enculé de Nègre », rehaussant ainsi le prestige de sa victime.  Nicolas Bedos n’aime rien tant que de s’en prendre à lui-même, son masochisme textuel dépassant même son anticopéisme viscéral qui lui fait dépeindre la clientèle de l’UMP comme une clique de beaufs avachis dans leur suffisance cocardière.  À ce jour, aucune fédération UMP normande n’a assigné Bedos en justice pour protester contre sa déplaisante caricature : mauvais perdant, mauvais public, les Dupont Lajoie sortent laminés de l’apologue, loin derrière le portrait flatteur du régional de l’étape. Il n’empêche, l’ « indolence insulaire » de Gilles, expression qui nourrit nombre de blagues corses, ne passe pas davantage aux yeux de CollectifDom.

Passons au second objet du scandale. Un récit autofictionnel intitulé « Un voyage en Chirac ». Avant que le narrateur ne se métamorphose en un ancien président gâteux et  incontinent, il dresse le bilan de ses vacances antillaises, non sans écorner sa chère et tendre au passage : « ma tendre fiancée qui, la veille, déguisée en nudiste, fredonnait du Jean Ferrat sur une plage d’autochtones oisifs, enfonçait désormais ses ongles sur l’application Bourse.com de son iPhone 5 ». « Autochtones oisifs » : les dés sont jetés pour CollectifDom, dont les porte-paroles « ne nie(nt) pas que ce soit de l’humour, mais parle(nt) d’humour néfaste ». Traduisez : on peut rire de tout sauf des Antillais, des Maghrébins, des Syriens en guerre, des Mayas mauvais augures, etc.

C’est donc l’usage « nauséabond » – un adjectif à inscrire en lettres d’or dans les futures annales de la répression médiatique – de clichés « racistes » qui est reproché à Bedos fils. Après un mauvais procès en antisémitisme dénoncé ici même par Elisabeth Lévy, l’impétueux chansonnier est accusé de faire le lit de la DOMophobie, sinon de la négrophobie. À tout saigneur, tout honneur…

J’ignore quel est l’âge moyen des animateurs du CollectifDom, mais mon petit doigt me dit qu’à la différence de votre serviteur, ils ont dépassé le quart de siècle. En ce cas, ils peuvent se rafraîchir la mémoire sans passer par Youtube : dans les années 70, Sophie Daumier et un certain Guy Bedos moquaient des franchouillards en vacances au Maroc, ce pays « plein d’Arabes » ! Sans aller jusqu’à invoquer les mânes du regretté Desproges, dont un sketch devenu culte commençait par ces mots : « On me dit que des Juifs se sont cachés dans la salle… » , on peut citer le précédent Timsit. Au début de la décennie 1990, alors qu’il incarnait un odieux garagiste, sa saillie « Les trisomiques, c’est comme les crevettes, tout est bon sauf la tête ! » lui valut l’opprobre des associations de défense des handicapés mentaux. Après des excuses répétées, Patrick Timsit se rendit au Canossa de l’humour en accumulant les comédies insipides.

Couardise ? Réalisme, répondront certains. Le courageux mais pas téméraire Stéphane Guillon a même théorisé le deux poids deux mesures qui a cours dans l’humour : pour ne pas subir de menaces judiciaires ou physiques, n’injurions personne, sinon l’homme blanc, octogénaire et catholique, a fortiori s’il loge au Vatican et tend l’autre joue.

À la conjuration de ceux qui l’accusent de « banaliser » le racisme en s’en gaussant, Nicolas Bedos a vaillamment répondu : « Il est temps, une bonne fois pour toute, que l’on fasse le procès de ces associations qui n’ont rien d’autre à foutre que d’emmerder des comiques, des rigoleurs, des amuseurs et des petits Molières de supérette. »

On pourrait ajouter qu’à voir des racistes là où il n’y en a pas, ce sont les vrais racistes qu’on banalise. L’humour noir- qu’on devrait derechef rebaptiser humour de couleur– en a vu d’autres. D’outre-tombe, ce n’est pas André Breton qui nous dira le contraire. Si la plainte du CollectifDom n’était pas classée sans suite, la jurisprudence Guillon ferait florès. Bien plus qu’une atteinte à la liberté d’expression, ce serait un crime contre l’humour. Messieurs les censeurs, nos zygomatiques ne vous le pardonneraient pas !

*Photo : Semaine critique.

Il était deux fois Jean Fontenoy…

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guegan jean fontenoy

Jean Fontenoy (1899-1945), journaliste, écrivain et aventurier, fut tour à tour dadaïste, trotskiste, doriotiste et lieutenant de la LVF… A priori, c’est ce qu’on appelle un « bon client » pour les biographes et les romanciers.

Pourtant, de son suicide en 1945 à l’an dernier, pas un seul ouvrage ne lui avait été consacré − et c’était parti pour durer. Á quoi bon aller rechercher, dans les poubelles de l’Histoire, les restes de cet intellectuel (si mal) engagé ? Et puis soudain, en moins de deux ans, voilà que le personnage fait coup sur coup l’objet d’une bio romancée et d’une monographie circonstanciée.

L’an dernier, Gérard Guégan, incontrôlable hooligan des lettres, surprend son monde en publiant Fontenoy ne reviendra plus, couronné par le prix Renaudot de l’essai. Qu’est-ce qui a bien pu intéresser cet ancien des Jeunesses communistes passé à l’ultra-gauche la plus ébouriffée, ce situationniste insituable, dans la personnalité de feu son confrère collabo, traître et maudit jusqu’à la septième génération?

Une solidarité entre marginaux, à coup sûr. Autant le Guégan politique vomit Fontenoy-le-facho-fanatique, autant  Gérard-le-patapolitique ne peut se garder d’une certaine sympathie envers Jean-le-Givré, l’insoumis, la tête brûlée.

Dans une défense de rupture à la Vergès, Maître Guégan cite à la décharge de Fontenoy toutes ses fêlures. « Cyclothymie avec manifestations dépressives du type mélancolique », diagnostique joliment le Conseil de révision en le rayant définitivement des cadres de l’armée. La LVF sera moins regardante…[access capability= »lire_inedits »]

Convoqués à la barre, aussi, l’alcoolisme du sujet, son opiomanie − et cette obsession suicidaire qui ne le quittera vraiment qu’en s’accomplissant. Ce Fontenoy qui ne reviendra plus fut coupable mais pas responsable, plaide en somme notre avocat − accusant ainsi un faible pour ces exaltés qui vont jusqu’au bout, fût-ce dans le plus scandaleux des murs.

« Nous ne savons pas ce qu’il faut faire, mais nous le ferons ! », lançait à la même époque le jeune Drieu La Rochelle, dans un cri de guerre ironique et bravache.  Après quoi, bien sûr, il a fait n’importe quoi, comme Fontenoy, avant de finir comme lui. Mais ils ne furent pas, loin de là, les seuls hannetons éblouis à buter dans cet abat-jour qu’on appelle l’entre-deux-guerres.

En ce temps-là, de l’extrême gauche à l’extrême droite en passant par l’intergroupe surréaliste, tout semble possible à toute une génération d’intellectuels − hormis les cauchemars qu’engendreront leurs rêves.

Quant au reste, la différence entre gentils extrémistes de gauche et méchants extrémistes de droite, elle ne relève pas de la morale mais de ce pari après la course qu’on appelle le jugement de l’Histoire. Vae victis !, disait Brennus vainqueur des Romains.  « L’Histoire est écrite par les vainqueurs », confirmait en connaisseur Brasillach, à la veille de son exécution.

Or la liste des vainqueurs dépend de la victoire, comme dirait Mao, c’est-à-dire du sort des armes plus que de l’intervention de Dieu, ni même de la déesse Raison. Si Hitler n’avait pas attaqué la Russie, qui sait ? Peut-être Brasillach lui-même aurait-il fini dans le camp des vainqueurs, aux côtés d’Aragon et de Thorez… Et si le général Hideki Tojo n’avait pas lancé l’attaque sur Pearl Harbor ? Peut-être que le débarquement de Normandie n’aurait jamais eu lieu, qu’on écouterait toujours Radio Paris et que la loi Gayssot aurait interdit depuis longtemps le philosémitisme.

Á la rentrée, l’universitaire Philippe Vilgier vient de publier son Jean Fontenoy à lui, une biographie érudite qui complète utilement les élans romanesques de Gérard Guégan. « J’ai écrit ce livre pour comprendre de quoi nous sommes faits et à quoi tiennent nos destinées », explique d’emblée l’auteur des Irréguliers. Vilgier prolonge cette réflexion en replaçant Fontenoy dans son contexte : la bouillonnante marmite intellectuelle de cet après-guerre qui se découvre sur le tard avant-guerre.

Avec une patience d’ange archiviste, si ça existe, l’auteur a recueilli au fil des ans les témoignages d’acteurs de l’époque qui, pour des raisons diverses, s’étaient retrouvés embarqués dans la même galère (Lucien Combelle, Saint-Loup, François Brigneau…).

Au fil de détails, d’anecdotes et de récits, le Fontenoy historique de Vilgier devient presque aussi romanesque que celui, radicalement subjectif, de Guégan.  Ce qui se dessine, c’est la silhouette d’un Tintin cabossé, aux aventures plus ou moins drôles. Le voici successivement en touriste bolchevik à Moscou, en grand reporter de Havas à Shanghaï, en dandy parvenu et pote de Cocteau, et pour finir en archétype de l’ « homo fascistus » selon Vilgier, écartelé entre « une volonté restauratrice du passé et une volonté révolutionnaire face à l’avenir ».

Si ce « romantisme fasciste » est coupable, c’est à coup sûr d’être irresponsable, contrairement à la défense Guégan. Mais gardons-nous de juger, suggère Vilgier. Où eûssions-nous été en 1943 ? Fastoche ! Mais en 33 ? Et en 23 ??

Pour en finir avec les clichés, rien de tel que de se repasser le film en entier ! Ballotté par les événements, Fontenoy passe de l’extrême gauche à l’extrême droite comme on traverserait la rue, et toujours en dehors des clous ! Elle est là au fond, sa cohérence : il n’en fait jamais qu’à sa tête, insoucieux des contradictions.

Au printemps 1918, le jeune révolutionnaire internationaliste s’engage dans l’artillerie… Le même, à l’automne 1941, devenu farouchement nationaliste français, endossera l’uniforme allemand pour mieux défendre sa patrie…

Mieux encore : le 8 août 1944, au moment de partir pour un exil allemand sans retour, Fontenoy se livre à une étonnante profession de foi américanophile et, surtout, germanophobe :  « Les Américains seront à Paris avant huit jours, et rien ne me plaît tant que leurs livres, leurs revues, leurs journaux, leur langue, écrit-il. Je n’ai jamais été capable de lire un livre allemand. Même Goethe. Cette langue et ce qu’elle cache ou dévoile me répugne ou m’est indifférent. »

Partir pour Sigmaringen dans de telles dispositions d’esprit, c’est être mort déjà. L’ami Jean met d’ailleurs bon ordre à cette ultime contradiction le 28 avril 1945, en avalant une capsule de cyanure dans un immeuble ravagé de Berlin, sur fond sonore d’avancée des T34 soviétiques.

Décidément, semblent nous dire d’une seule voix Guégan et Vilgier, les tempéraments des gens sont plus importants que leurs idées − ne serait-ce que parce qu’il leur est plus difficile d’en changer ! Á quoi bon s’acharner contre un homme qui s’en est chargé lui-même toute sa vie ? Et comment haïr vraiment un suicidaire qui, ironisant sur son propre désespoir, avait promis de ne plus recommencer : « Je ne me suiciderai plus ; chaque fois, je suis malade six mois. » ?[/access]

 Fontenoy ne reviendra plus, Stock, 490p., 24 euros.

Jean Fontenoy, aventurier, journaliste et écrivain, Via Romana, 364 p., 25 euros.

*Photo : Jean Fontenoy (Droits réservés).

Mesdemoiselles, à vous de jouer !

Il y a quelques jours, la presse –notamment écrite et radiophonique- faisait écho d’une décision du Conseil d’Etat validant la suppression de la civilité « mademoiselle » sur les formulaires et documents administratifs. Nous avions, il y a un an, interpellé ici François Fillon qui avait signé la circulaire. Cette dernière avait commencé à produire des effets sur le terrain. Par exemple, sur les diplômes 2012 du Brevet des collèges –qu’on passe généralement à 14 ou 15 ans- ne comportaient plus, pour les lauréates, la civilité « mademoiselle » mais « madame ».

C’est un militant UMP diplômé de droit public, Alexandre-Guillaume Tollinchi, qui a paradoxalement attaqué la circulaire émise par l’ex-Premier ministre. À la tête d’un collectif nommé « Libérez les mademoiselles », il a formé un recours pour excès de pouvoir au Conseil d’Etat, lequel s’est donc prononcé le 26 décembre dernier, rejetant la requête. Tollinchi admet sur son blog que le juge administratif lui a donné tort sur la forme. En revanche, il explique que « la presse se trompe totalement dans son analyse : le Conseil d’Etat n’a pas supprimé Mademoiselle puisqu’il a estimé que la circulaire n’avait aucun effet normatif ! », ce qui implique, pour ce juriste pointilleux, que cette dernière ne saurait s’imposer aux personnes privées. De ce constat, il déduit que «  toute administrée pourra imposer, au besoin en saisissant le Tribunal administratif, le rétablissement de la civilité Mademoiselle pour elle-même. » Et Tollinchi de se mettre gratuitement à la disposition de toutes les demoiselles de France et de Navarre désireuses d’en appeler ainsi au juge administratif !

Pour notre part, nous ne pouvons que saluer le combat de ce jeune militant plein de ressources. Quelqu’un qui se fait un devoir de mettre des bâtons dans les roues d’Osez le féminisme et de Roselyne Bachelot ne peut, décidément, pas être mauvais.

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Patrons à l’honneur

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jacques tardi legion honneur

Dans l’habituelle promotion de la légion d’honneur du 1er janvier, on aura surtout retenu le nom de Jacques Tardi pour une raison bien simple, c’est qu’il l’a refusée.

Aurélie Filippetti a certainement cru faire plaisir à un des dessinateurs français les plus connus, créateur d’Adèle Blanc-Sec, héroïne féministe de la Belle-Epoque. Après tout, notre ministre de la culture, fille d’un sidérurgiste lorrain sur lequel jadis, elle avait écrit un beau roman, Les derniers jours de la classe ouvrière (Stock) et qui a battu aux dernières législatives le candidat de droite dans la circonscription historique des Wendel, doit être encore persuadée, malgré Florange, qu’elle siège dans un gouvernement de gauche. Mais Jacques Tardi, viscéralement pacifiste et libertaire, s’est aussi beaucoup penché sur le carnage de la guerre de 14 ou encore, avec  Jean Vautrin comme scénariste, sur l’histoire de la Commune dans Le Cri du Peuple. Et Aurélie Filippetti a sans doute sous-estimé ce qu’un artiste comme lui peut vraiment penser de notre monde tel qu’il ne va pas.

Tardi met fin en même temps à la légende consistant à dire qu’il faudrait directement demander la légion d’honneur pour avoir une chance de l’obtenir. Non, en fait, des excellences haut placées peuvent simplement vouloir vous faire plaisir, en jouant sur la fierté qu’il y aurait à recevoir ce plus célèbre des hochets de la vanité, créé par Napoléon 1er. Vous faire plaisir, ou plus subtilement, vous rendre reconnaissants car on sait bien depuis La Rochefoucauld que les consciences les plus pures se laissent parfois dévorer par l’amour-propre.

Avec Tardi, pour le coup, c’est raté : « Je n’ai cessé de brocarder les institutions. Le jour où l’on reconnaîtra les prisonniers de guerre, les fusillés pour l’exemple, ce sera peut-être autre chose ». Tardi est d’ailleurs toujours marié avec Dominique Grange, ancienne chanteur yéyé devenue dans les années 60, l’égérie du mouvement mao et auteure en 69 de ce qui fut l’hymne de la Gauche Prolétarienne, le groupe qui fut le plus violemment engagé dans les années de poudre du gauchisme. D’ailleurs, les paroles de Dominique Grange ne laissaient aucune ambiguïté  et on pense que ce doit pas être le morceau préféré du Medef pas plus que de la ministre Fleur Pellerin qui, d’après ses récentes déclarations, est non seulement chargée de l’économie numérique mais aussi de l’éradication de la lutte des classes dans les PME : « Vous comptez vos profits, on compte nos mutilés/Regardez nous vieillir au rythme des cadences/Patrons regardez nous, c’est la guerre qui commence/ Nous sommes les nouveaux partisans/ Francs-tireurs de la guerre de classe/ Le camp de peuple est notre camp/ Nous sommes les nouveaux partisans »

En revanche, cette même promotion devrait rassurer, voire consoler le monde des affaires et le patronat, si sensible ces temps-ci à la chasse aux riches. Parmi les heureux récipiendaires, on compte ainsi le président de Casino, Jean-Charles Naouri, dont la filiale logistique Eaysidis était en grève à Noël pour les conditions de travail et l’augmentation des salaires. On retrouve aussi le célèbre Pascal Lamy, directeur général de l’OMC et un des principaux théoriciens de l’Europe austéritaire mais qui pourrait bien, à la fin prochaine de son mandat, succéder à Jérôme Cahuzac,  actuel ministre de budget, un peu ennuyé par les rumeurs sur son éventuel compte en Suisse.

On citera également, mais la liste n’est pas close, l’ancien PDG de Renault Louis Schweitzer, qui a laissé il y a quelques années un beau souvenir chez les ouvriers belges en fermant du jour au lendemain Vilvoorde, un important site de production pour des raisons de pure rentabilité financière. Quant aux plus anciens d’entre nous, ils seront heureux de savoir qu’Yvon Gattaz,  patron des patrons à l’époque où le Medef s’appelait encore le CNPF, a été élevé  à la dignité de Grand-Croix.

C’est tout de même étonnant, quand on y songe, qu’aucun d’entre eux, comme Tardi, n’ait refusé d’être décoré par ce gouvernement bolchévique qui déteste tellement les riches et les chasse jusqu’en Russie poutinienne, là où ils peuvent choisir la liberté, de l’autre côté du Mur de la dictature fiscale. En même temps, si on additionne le nombre de licenciements dont tout ce petit monde est responsable directement ou indirectement, c’est peut-être cela le critère décisif pour obtenir le fameux petit ruban rouge.

Ce que semblerait confirmer un autre refus, moins médiatique, qui date de l’été 2012 celui de la chercheuse Annie Thébaud-Mony, spécialiste des cancers professionnels, qui avait écrit à Cécile Duflot pour dénoncer l’«indifférence» qui touche la santé au travail et l’impunité des «crimes industriels». Du coup, on pourrait peut-être suggérer à Tardi, qui vient de publier un album sur son père prisonnier lors de la seconde guerre mondiale, de se rapprocher d’Annie Thébaud-Mony. Ça ferait une belle BD en perspective. Avec plein de taches rouges.

Depardieu aime la France, à sa manière…

depardieu russie belgique

J’appartiens à une espèce en voie de disparition : celle des gens qui se lèvent le matin contents de s’être, un jour de plus, réveillé français. On objectera que, n’ayant pas de point de comparaison, je pourrais également éprouver cette béatitude matinale en tant qu’eskimo, moldave ou patagon. Pas tout à fait, car il s’en fallut d’une génération que je ne partage le destin du peuple allemand et de deux que j’usasse mes fonds de culottes dans un heder du quartier de Kazimierz à Cracovie. Des événements, sur lesquels je ne m’étendrai pas, ont incité celui qui allait devenir mon géniteur à quitter Berlin pour des cieux apparemment plus cléments. La légende familiale indique que le choix d’une terre d’exil fut déterminé par l’admiration portée par mon père, alors âgé de 17 ans, à un poème de Heinrich Heine racontant le retour en France de deux grognards de la Grande Armée après leur libération de captivité en Russie : “Nach Frankreich zogen zwei Grenadier/ Die waren in Russland gefangen…”[1. Deux grenadiers, s’en allaient vers la France/ À l’issue de leur captivité en Russie…].

Le fait d’avoir choisi ce poème lors d’un concours de déclamation au lycée suffisait à vous cataloguer, à Berlin en 1933, comme une espèce subversive cumulant indignité raciale et francophilie antipatriotique. Va donc pour la France, sur les traces de Heine, qui y passa la dernière partie de sa vie… Il va sans dire que la réalité fut loin d’être à la hauteur du mythe, et que le sort réservé aux «  sans-papiers » fuyant le nazisme n’était guère différent de celui, aujourd’hui, des aspirants au bonheur français venus d’outre-Méditerranée…

Mais il en fallait plus à ces derniers pour que s’installe le désamour d’une France, ce pays admirable où l’injustice faite à un petit officier juif avait soulevé une moitié de la nation contre l’autre, selon le mot du père d’Emmanuel Lévinas. Les comparaisons avec le sort de membres de sa famille ayant effectué d’autres choix – Grande Bretagne, Etats-Unis, Brésil – confortaient mon père dans la certitude qu’il avait fait le meilleur. Non pour la situation matérielle, qui pouvait être plus favorable dans des pays épargnés des ravages de la guerre, mais par la capacité de la société française à intégrer les nouveaux arrivants, pour autant qu’ils adhèrent à ses valeurs communes et respectent ses usages. C’était une époque où les Français s’efforçaient de panser la blessure narcissique qui leur avait été infligée par «  l’étrange défaite » de juin 1940 et la trahison collaborationniste d’une grande partie de leurs élites. Tout le monde ou presque, faisait du Renan, celui du plébiscite quotidien faveur de la Nation, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose.

On a tort, aujourd’hui, de ne voir en Gérard Depardieu que la version show bizz de l’ultra riche soucieux de placer sa cassette hors de portée des doigts crochus des gnomes de Bercy. Les vrais déserteurs de la solidarité nationale sont des gens discrets, qui quittent le territoire sur la pointe des pieds. Le natif de Châteauroux, issu d’une famille que l’on classerait aujourd’hui à la limite du quart-monde, aime la France à sa manière et estime avoir suffisamment œuvré au rayonnement international de sa culture, y compris celle des grands classiques, pour qu’on lui manifeste un minimum de respect, y compris fiscalement. Il s’est vexé, peut-être un peu vite, qu’un premier ministre qualifie de « minable » sa décision de s’installer dans une petite commune du Hainaut wallon. Comme il n’est pas homme à faire les choses à demi, lorsque la polémique au sujet de son expatriation se déchaîne, il en remet une couche : il se jette dans les bras de Vladimir Poutine, coupant ainsi toute possibilité de retour dans ce Saint-Germain-des Prés où il avait élu domicile, assez confortablement, semble-t-il. Depardieu était insuffisamment « politiquement correct » (selon les critères de son voisinage immédiat), pour qu’on lui rendît les hommages qui lui étaient dus.

Comme il n’a pas la rouerie du Gainsbourg pour faire passer son alcoolisme, ses grossièretés de beauf pour une forme raffinée de dandysme, et ses folies financières pour des performances artistiques, il transgresse à sa façon. La France le traite mal ? Il cherche à l’humilier en brandissant, hilare, le passeport russe que le nouveau tsar lui a remis en mains propres. Tant de haine devrait nous faire réfléchir : et si Gégé n’était qu’un symptôme ? En ne l’aimant pas assez, cette France n’aurait-elle pas oublié de s’aimer elle-même ? De reconnaître en lui une incarnation de notre génie national  englobant Rabelais et Marguerite Duras ? Son exil serait alors une forme moderne de retrait dans le désert des anachorètes expiant dans une contrée inhospitalière – en l’occurrence la Mordovie – les péchés de ses semblables. Et pour paraphraser Heine, il pourra dire chaque matin : «  Quand je pense à la France dans la nuit, alors mon sommeil s’enfuit… »

*Photo : Euronews.

Crash à Air France

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On allait voir ce qu’on allait voir : ce lundi Air France présentait sa nouvelle grille tarifaire, censée damer le pion aux vilains opérateurs low-cost.

Baptisée « Economy » avec un « y » qui, à lui seul, valide le caractère moderne et compétitif du concept, cette nouvelle tarification n’a a priori rien d’intrinsèquement révolutionnaire puisqu’elle ne concerne qu’un million de places pour des voyages à compter du 6 février prochain et ce sur seulement 58 destinations au départ d’Orly, Marseille, Nice, Toulouse et Londres, toutes en court et moyen courrier. Si vous rêviez d’assister à prix cassé à l’investiture d’Obama ou au Carnaval de Rio, faudra chercher ailleurs, les amis.

Parler de « promotion » et non de « révolution » aurait donc été plus raisonnable. Ça n’a pas été le choix de la company (ben oui quoi, moi aussi j’ai le droit d’avoir l’air moderne et compétitif) ni des très nombreux médias qui ont bêtement paraphrasé les déclarations triomphales du PDG Alexandre de Juniac en lieu et place de se demander si cette « révolution » était autre chose qu’un mille et unième coup de pub d’une direction d’entreprise aussi dénuée d’imagination que celle qui l’a précédée.

Résultat ? Attirés par la bonne affaire du siècle, les chalands se sont rués par dizaines de milliers hier sur le site de la compagnie, lequel a fort logiquement explosé en plein vol. Qui a vécu par la com, etc, etc…

Les godelureaux des lettres

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nicolas rey bedos

On se passe le mot dans les rédactions : à l’heure où Bernard Pivot twitte, Nicolas Bedos et Nicolas Rey, eux, ne seraient pas sérieux. Le genre à affoler les étudiantes, passer des soirées frivoles, célébrer les amours dilettantes et le temps des copains. Ne pas en parler, donc, dans les colonnes sévèrement tenues par les « professionnels de la profession » littéraire.

Pour exciter encore plus les jaloux, Bedos et Rey s’affichent sur les plateaux télé, chroniqueur ou invité vedette, parfois même sur grand écran. Ils pourraient d’ailleurs sortir des Godelureaux, un Chabrol millésime 61, où des gandins troussent leur vie avec légèreté et provocation.

Aggravant leur cas, ils écrivent aussi dans les journaux des papiers superficiels, forcément superficiels.

Ainsi, Nicolas Rey en a longtemps profité pour signer de beaux portraits d’actrices de Brisseau ou de traductrices de Dorothy Parker. Nicolas Bedos, lui, tient dans Marianne son Journal d’un mythomane où il castagne Copé, suit Jean Dujardin à Hollywood, envoie des fleurs à Anne Sinclair et Laure Sainclair, l’actrice porno. Dernièrement, il a salué L’Amour est déclaré, le « formidable roman de la gueule de bois » de Nicolas Rey : « Françoise Sagan n’est donc pas morte, puisque Nicolas Rey revit. »[access capability= »lire_inedits »]

Bedos a raison : L’Amour est déclaré est un joli texte à l’imparfait, feuilles arrachées au temps. Rey, après avoir énuméré ses défaites de l’alcool dans Un léger passage à vide, nous raconte sa vie de patachon grisonnant et fragile. Une Maud sensuelle, fille d’un acteur célèbre, apparaît. Un psychanalyste et un agent déjanté sont de la partie. Michel Platini et John McEnroe aussi. Un père parle à son fils. Ça hésite entre la passion et la retenue, trouvant son parfait déséquilibre.

Bedos a raison, encore, quand il vante, d’une parenthèse, les mérites du premier volume de son propre Journal, paru en 2011 : « Lis-le, ça peut changer ta vie. » Dans Marianne, d’ailleurs, Bedos est désormais le seul à avoir raison, c’est-à-dire à avoir du style. Une Année particulière, deuxième tome de son Journal, en apporte la preuve, par-delà les figures imposées de l’actualité et quelques facilités. D’une zébrure de plume, Bedos offense une blonde diaphane et blessée : « Euthanasie ta mère et termine ton bouquin. » Il saisit, sur le vif et par la grâce de dialogues au couteau, les affres d’une campagne présidentielle. Il défend Patrick Besson, coupable d’avoir mis l’accent sur Eva Joly. Il peut surtout suivre les méandres de sa ligne de cœur, l’appeler « Pom », et offrir des phrases qui, quelle que soit la saison, touchent pleine cible mélancolique : « Je me balade, seul, dans cette maison bondée de fantômes de mes amours ratées […] Je revois chacune d’entre elles, à quelques années d’intervalle, débarquant début juillet par la même baie vitrée, sur la même terrasse, une valise d’enthousiasme à la main. Demain, elles me poursuivront sans doute jusque sur la plage (E. qui dit  » fuck » au soleil sous son large chapeau de paille, C. qui se calcine à coups de monoï et Pom, seins nus dans l’eau glacée). J’aurais beau nager, nager vers le large, elles m’accompagneront. Au fond, je suis resté fidèle à toutes les femmes que j’ai trompées. »

C’est le problème avec les têtes à claques : ils écrivent mieux qu’un Goncourt de l’année ou qu’une recalée du prix Décembre. Nouveau mot à faire passer : littérature pas morte, talent non plus, les godelureaux Bedos et Rey cisèlent la langue française.[/access]

Nicolas Bedos, Une Année particulière, 312 p., 19,50 euros, Robert Laffont, 2012.

Nicolas Rey, L’Amour est déclaré, 183 p., 17,50 euros, Au Diable Vauvert, 2012

*Photo : C à vous.

Maulin : le Cosaque est nu !

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Hourrah ! Les atamans de la rue Sambre-et-Meuse (Paris, Xe) sont descendus de leurs drojkis pour croiser le fer avec la populace culturo-mondaine du Cercle cosaque. Après la soirée éthylique de février dernier, lorsque Olivier Maulin avait distillé son cocktail de littérature et d’alcoolisme au cours d’une lecture épique, mettant aux prises un buveur de schnaps nostalgique de l’Opération Barbarosa et son dévot voisin, l’heure est (toujours…) à la littérature, cette fois conjuguée… au naturisme. Les zaporogues habitués du bar Chez Barak sont donc invités à communier nus avec la Nature, le chef couvert d’une toque, pour renouer avec la Terre nourricière.

Dans l’esprit de ses réjouissants Evangiles du lac (Balland, 2008), Maulin s’apprête ainsi à mélanger Tradition, socialisme et conservatisme dans son phalanstère aux accents libertaires assumés. Nul ne sait encore si son Don paisible s’agitera, ni de quel bois le public se chauffera pendant la lecture inédite d’extraits choisis de son prochain roman. Les plus impatients peuvent d’ores et déjà en savourer le sel grâce à ce petit synopsis pas piqué des hannetons :

« À peine leur cabane sur pied et leur potager délimité, Louis et Ninette dénoncèrent le féodalisme ambiant et entreprirent de transformer le domaine en colonie agraire communiste-libertaire de tendance crudi-végétarienne. Ils exilèrent vaches et moutons, décrétèrent l’amour libre, instituèrent le nudisme et la collectivisation des terres. La belle Ninette, au corps sain et musclé, se mit à cultiver son potager en tenue d’Eve, si bien que la plupart des hommes du domaine se convertirent à l’anarchisme et retirèrent leur pantalon »

Si après cela, il faut encore vous convaincre, c’est qu’un petit exil – fiscal ou carcéral – en Mordovie s’impose, histoire de retrouver les idées claires, les valseuses gelées par l’hiver russe.

Avis à tous les autres, nudistes d’un jour : vous savez désormais où inaugurer dignement 2013, l’année de la braise…

Ce soir 20h30 Chez Barak, 29 rue Sambre et Meuse, Paris Xe (Métro Belleville ou Colonel-Fabien)

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Quousque tandem abutere, Hollanda, patientia nostra ?

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pacs hollande mariage

pacs hollande mariage

Les latinistes me pardonneront d’avoir forgé un latinisme de première déclinaison pour désigner par « Hollanda » le type qui se croit chef de l’Etat, mais l’esprit y est, c’est ce qui compte. Alors, si je reprends le tricolon (il ne s’agit pas d’un individu à trois intestins, ô lecteur inculte, mais d’une composition rhétorique énumérant trois éléments indépendants en gradation) célèbre de la première Catilinaire de Cicéron, cela donnerait quelque chose du genre : Mais enfin jusqu’à quand, Hollande, abuseras-tu de notre patience ? Combien de temps encore serons-nous le jouet de ton imposture ? Où s’arrêteront les emportements de ton culot effréné ?
Tout cela pour parler de mariage homosexuel, ce cache-misère dont on nous rebat les oreilles depuis des mois afin de ne pas parler de chômage, ni de désindustrialisation, ni des cadeaux faits aux banques, ni du néo-libéralisme à la sauce socialiste, ni de la rétrogradation des écoliers français de le tréfonds des classements internationaux, ni de l’escroquerie consistant à proposer cette année deux concours de recrutement d’enseignants alors que nous n’avions pas l’année dernière assez de candidats en état de marche pour remplir tous les postes proposés, ni…

L’incompétence des gens au pouvoir n’a d’autre traduction que l’aposiopèse (ça non plus, ce n’est pas une maladie, ô lecteur ignare…).
Mais voilà : savoir si les homos des deux sexes (et du troisième si vous y tenez) pourront ou non se marier et adopter des enfants, ça, c’est primordial. Que d’excellents amis qui préfèrent les hommes se laissent prendre à ce miroir aux alouettes et s’enflamment depuis l’élection de Monsieur-tout-le-monde à la présidence pour savoir s’ils passeront un jour devant le Maire donne la mesure du pouvoir d’illusion médiatique. On ne parle pas tout à fait que de ça, mais pas loin. Le mariage homo est devenu le chiffon rouge de l’actualité. Si j’osais (allez, osons), je dirais qu’il sert de cache-sexe politique : occultez cette crise que je ne saurais voir, oubliez la façon ignominieuse dont nous laissons l’Allemagne humilier la Grèce, et ne répétez pas trop fort que le caviar, le foie gras et le champagne sont gratuits à Versailles à l’Elysée. « Ils » devraient se méfier : en 1788, plus rien finalement n’a permis de faire oublier le prix du pain. Et l’année suivante…

Petit rappel des faits : le mariage homo, ce n’est pas d’hier.

À la fin des années 90, lorsqu’on proposa à des sociologues de qualité (cela existe), en l’occurrence Irène Théry (que j’ai connue un peu) de réfléchir sur ce qui allait devenir le PACS, ils pesèrent posément les questions juridiques, et proposèrent une formule qui établissait des droits équivalents pour les couples mariés ou pacsés — en particulier dans la question douloureuse des transmissions d’héritage. Il était fréquent qu’au décès de l’un des partenaires, la famille du défunt arrive en trombe pour mettre à la rue le compagnon du défunt, alors que les couples légalement passés devant le maire se transmettent les biens, immobiliers ou autres, au dernier vivant, et évitent ainsi des expulsions dramatiques — entre autres. Et dans ces années 90, en pleine expansion du SIDA, bien avant l’invention des tri-thérapies, c’étaient des situations de tous les jours. Irène a expliqué elle-même en quelles circonstances elle avait saisi sur le vif, si je puis dire avec un peu d’humour noir, la situation juridique née de l’épidémie et des décès à la chaîne qu’elle entraînait.

Mais voilà : le gouvernement Jospin, après avoir demandé à des personnalités compétentes d’imaginer un dispositif qui résoudrait légalement, et sans avoir à en passer par l’adoption d’une loi, ces difficultés matérielles — bref, le PACS —, a eu peur de sa propre audace (le PS, on le sait bien, c’est comme le tango, un pas en avant, deux pas en arrière). Comment ! On risquait de se brouiller avec des chrétiens (catholiques et protestants, hein, Lionel…) ou des musulmans qui persistaient à penser que les homos étaient des créatures de l’enfer[1. Par parenthèse, il faudra que l’on m’explique comment, en dehors d’une hypothèse masochiste, on peut être homosexuel et croyant — quand ces braves gens ont brûlé à qui mieux mieux les sodomites pendant des siècles. Voir Maurice Lever, Les Bûchers de Sodome, Fayard, 1985.]… On risquait d’outrager des gens qui de toute façon ne votent pas pour vous — mais c’est une tendance lourde, à gauche : on fait des cadeaux aux patrons et aux banquiers qui n’attendent que le retour des copains au gouvernement — comme si la droite pouvait être plus accommodante que cette gauche-là —, on flingue les classes moyennes en alourdissant les impôts directs, et on assomme le peuple en augmentant la TVA : un sans-faute…
Hmm… Baisser culotte devant des prêtres, est-ce bien raisonnable ? N’empêche : on a fabriqué un PACS vidé de toute substance — et on a collé une Légion d’Honneur à la sociologue qui avait si bien conçu ce que l’on n’appliqua pas.

Alors, que faire, comme disait si bien le camarade Oulianov en son temps ? Je me méfie des propos du Café du Commerce, qui commencent tous par « yaka ». Mais là, franchement, il suffit de passer un décret stipulant que désormais les Pacsés auront intégralement les mêmes droits que les couples mariés — point à la ligne.  Le gouvernement, s’il n’avait pas eu derrière la tête l’idée de se servir de cette histoire comme paravent de ses turpitudes, aurait pu expédier la question pendant l’été. Non pas donner le droit de se marier, mais donner le droit de ne pas se marier. Ça n’empêcherait pas celles qui le désirent de se déguiser en meringues. Si le mariage est aujourd’hui démonétisé au niveau religieux (mais je n’en suis pas sûr, au moins pour les électeurs de Christine Boutin), quelle importance d’accorder le mariage aux homos ? Autant inciter les hétéros à se pacser — ils s’épargneront les frais d’avocat lorsqu’ils se « démarieront », pour reprendre le titre de l’un des premiers ouvrages à succès de la sociologue susnommée[2. Irène Théry, Le Démariage, Odile Jacob, 1993.]. Franchement, amis homos des deux sexes, votre ambition de vous marier pour payer un avocat lorsque vous vous séparerez (« Le mariage est la principale cause de divorce », disait l’excellentissime Oscar Wilde), et une prestation compensatoire monstrueuse à votre ex, me paraît d’une imbécillité absolue — en toute amitié.

Quant à la question de l’adoption et de la procréation médialement assistée… Si l’on donne tous les droits du mariage, pourquoi ne pas donner celui-là aussi ? Je ne me situe pas sur un plan juridique, je me fiche de savoir si un enfant doit être élevé par des individus de sexe différent (dans 50% des cas dans les grandes villes, il est élevé par une seule personne aujourd’hui, et ça n’a l’air de choquer personne — nous en essuyons les conséquences à l’école, dans bien des cas), et si la sexualité de ses parents peut ou non influencer la sienne (et alors ? Il y a bien aujourd’hui des gosses sommés d’être hétéros et qui n’en sont pas plus heureux). Je dis simplement que confier des gosses à un couple homo, à un couple hétéro, ou à un célibataire n’a aucune importance : de toute façon, comme disait intelligemment Freud, quoi que vous fassiez pour les élever, vous ferez mal. Entourez-les d’amour, baignez-les dans les conflits, les résultats seront statistiquement comparables : la même proportion de crétins et de génies (en fait, un mauvais lutin me souffle que les conflits génèrent plus de génies que l’amour — je m’acharne à le faire taire, mais je crois que les traumatismes sont plus formateurs que les câlins — ou pas moins).
Au passage, c’est encore une façon d’agiter le chiffon rouge : vu les conditions horriblement restrictives que l’on vous impose pour adopter, les enquêtes en tous genres, les interventions si intelligentes et mesurées des DDASS pour arracher des enfants presque rééquilibrés à des parents aimants sous prétexte de pouvoir les réaffecter à des parents ivrognes, ou camés, ou violents, l’adoption ne concernera chaque année qu’une frange minuscule des couples en mal d’enfant.

Alors, en vérité, cessons de nous intéresser à un débat qui n’est qu’un leurre. Établissons les mêmes droits pour tous les êtres humains (et j’ai connu au cours de ma carrière des parents hétéros qui n’avaient rien d’humain, vu ce qu’ils faisaient subir à leurs marmots). Et concentrons-nous sur les vrais problèmes — tous ceux que le présent débat permet ingénieusement d’occulter. Je sens bien que voici une occasion de me reprocher de manquer de sensibilité, patati-patata, etc. Mais franchement, quelles sont vraiment les urgences, en ce moment ? Le « mariage homo », et les adoptions qui s’y rattacheraient éventuellement, qu’est-ce que ça pèse, face à 9 millions de chômeurs ? Face aux glaneurs qui font les poubelles chaque matin ? Face à l’école qui part de plus en plus en miettes ? Face à la perte de pouvoir d’achat de toutes les classes inférieures aux super-riches ? Je m’en fiche à une profondeur incroyable que Depardieu donne des brevets de civisme à Poutine. Thierry Le Luron, en faisant semblant de se marier avec Coluche, avait intelligemment ramené la question à ce qu’elle est actuellement — une image dans la société du spectacle.

*Photo : philippe leroyer.

Autocensure à Bruxelles

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Dans quelques jours se tiendra à Bruxelles l’annuel Salon de l’auto. Et, bien entendu, de nombreux ministres honoreront l’événement de leur présence. Parmi eux, Joëlle Milquet, ministre de l’Intérieur. Viendra-t-elle admirer les châssis et carrosseries ? Se penchera-t-elle avec intérêt sur les moteurs, bielles, batteries, bougies, etc, paraît-il nécessaires à la mise en marche desdits moteurs ? Ou alors, plus branchée, s’intéressera-t-elle de près aux nouveaux carburants « propres », « bio », « recyclables », « durables », « équitables », bref ceux qui feront rouler, et qui sait ?, peut-être voler, nos bagnoles de demain grâce au pipi de chat, à l’eau de mer ou aux feuilles mortes ?

Pas du tout. Mâme Milquet viendra vérifier que les hôtesses présentes sur les stands des constructeurs automobiles ne sont pas vêtues de manière trop sexy ! Et pour faire bonne mesure, elle profitera de son passage pour vérifier que la parité homme/femme est équitablement respectée au sein du personnel d’accueil, hôtesses et stewards.

Voilà qui constitue effectivement une mission essentielle et urgente. D’ailleurs, chez Suzuki, on a promis d’obéir à la cheftaine. Bart Hendrickx, porte-parole de Suzuki l’affirme : « On veut éviter de choquer Mme Milquet et d’autres personnes. Cette année, nous avons donc prévu de faire travailler des mannequins féminins ET masculins. Comment les hôtesses seront-elles habillées ? On dévoilera tout cela jeudi. On ne verra pas beaucoup de cm2 de leur peau. Vous verrez, nos mannequins seront très attractifs ».

Dommage, pour une fois qu’il y aurait eu de beaux grands mâles avenants au Salon de l’auto, j’y aurais bien pointé le nez. Mais s’ils sont habillés en col roulé, ça me tente déjà nettement moins…

Accusé Bedos, levez-vous !

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nicolas bedos collectifdom

nicolas bedos collectifdom

Ça y est, ils ont (res)sorti leur matraque. « Ils », ce sont les antiracistes autoproclamés, dirigeants d’associations qui prospèrent sur le lit des discriminations, de la xénophobie et autres pestes noires dont l’impossible éradication signerait la fin de leur fructueux fonds de commerce. Cette fois, nul « néo-réac » n’est mis à l’index, nul « néo-facho » imaginaire cloué au pilori pour avoir « dérapé » au-delà des bornes étroites du pluralisme autorisé. Non,  l’association CollectifDom porte plainte pour injures raciales contre le degauche Nicolas Bedos, coupable de chroniques acides, complaisamment publiées sur le site de Marianne, publication qu’il faut désormais ajouter à la liste des « blanchisseurs » d’idées nauséabondes. Qu’est-il donc arrivé au dramaturge tombé dans la marmite cathodique dès l’âge de la puberté ? Aurait-il abusé de lectures interdites, adhéré à on-ne-sait quelle doctrine racialiste pour tuer le père ? Bedos-Günther-Chamberlain même combat ?

Que nenni, l’humoriste a simplement fait son travail et commis le crime impardonnable de vouloir… faire rire. Deux textes sont en cause. Le premier, « Indolence insulaire », met en scène une famille d’odieux beaufs normands électeurs de l’UMP qui croise le chemin du chroniqueur en vacances aux Antilles. Le seul personnage positif de l’histoire s’appelle Gilles, guadeloupéen guide de son état qui exaspère le narrateur par son éloquence par trop ostentatoire. Ce dernier, amer, achève son récit en s’exclamant : « Enculé de Nègre », rehaussant ainsi le prestige de sa victime.  Nicolas Bedos n’aime rien tant que de s’en prendre à lui-même, son masochisme textuel dépassant même son anticopéisme viscéral qui lui fait dépeindre la clientèle de l’UMP comme une clique de beaufs avachis dans leur suffisance cocardière.  À ce jour, aucune fédération UMP normande n’a assigné Bedos en justice pour protester contre sa déplaisante caricature : mauvais perdant, mauvais public, les Dupont Lajoie sortent laminés de l’apologue, loin derrière le portrait flatteur du régional de l’étape. Il n’empêche, l’ « indolence insulaire » de Gilles, expression qui nourrit nombre de blagues corses, ne passe pas davantage aux yeux de CollectifDom.

Passons au second objet du scandale. Un récit autofictionnel intitulé « Un voyage en Chirac ». Avant que le narrateur ne se métamorphose en un ancien président gâteux et  incontinent, il dresse le bilan de ses vacances antillaises, non sans écorner sa chère et tendre au passage : « ma tendre fiancée qui, la veille, déguisée en nudiste, fredonnait du Jean Ferrat sur une plage d’autochtones oisifs, enfonçait désormais ses ongles sur l’application Bourse.com de son iPhone 5 ». « Autochtones oisifs » : les dés sont jetés pour CollectifDom, dont les porte-paroles « ne nie(nt) pas que ce soit de l’humour, mais parle(nt) d’humour néfaste ». Traduisez : on peut rire de tout sauf des Antillais, des Maghrébins, des Syriens en guerre, des Mayas mauvais augures, etc.

C’est donc l’usage « nauséabond » – un adjectif à inscrire en lettres d’or dans les futures annales de la répression médiatique – de clichés « racistes » qui est reproché à Bedos fils. Après un mauvais procès en antisémitisme dénoncé ici même par Elisabeth Lévy, l’impétueux chansonnier est accusé de faire le lit de la DOMophobie, sinon de la négrophobie. À tout saigneur, tout honneur…

J’ignore quel est l’âge moyen des animateurs du CollectifDom, mais mon petit doigt me dit qu’à la différence de votre serviteur, ils ont dépassé le quart de siècle. En ce cas, ils peuvent se rafraîchir la mémoire sans passer par Youtube : dans les années 70, Sophie Daumier et un certain Guy Bedos moquaient des franchouillards en vacances au Maroc, ce pays « plein d’Arabes » ! Sans aller jusqu’à invoquer les mânes du regretté Desproges, dont un sketch devenu culte commençait par ces mots : « On me dit que des Juifs se sont cachés dans la salle… » , on peut citer le précédent Timsit. Au début de la décennie 1990, alors qu’il incarnait un odieux garagiste, sa saillie « Les trisomiques, c’est comme les crevettes, tout est bon sauf la tête ! » lui valut l’opprobre des associations de défense des handicapés mentaux. Après des excuses répétées, Patrick Timsit se rendit au Canossa de l’humour en accumulant les comédies insipides.

Couardise ? Réalisme, répondront certains. Le courageux mais pas téméraire Stéphane Guillon a même théorisé le deux poids deux mesures qui a cours dans l’humour : pour ne pas subir de menaces judiciaires ou physiques, n’injurions personne, sinon l’homme blanc, octogénaire et catholique, a fortiori s’il loge au Vatican et tend l’autre joue.

À la conjuration de ceux qui l’accusent de « banaliser » le racisme en s’en gaussant, Nicolas Bedos a vaillamment répondu : « Il est temps, une bonne fois pour toute, que l’on fasse le procès de ces associations qui n’ont rien d’autre à foutre que d’emmerder des comiques, des rigoleurs, des amuseurs et des petits Molières de supérette. »

On pourrait ajouter qu’à voir des racistes là où il n’y en a pas, ce sont les vrais racistes qu’on banalise. L’humour noir- qu’on devrait derechef rebaptiser humour de couleur– en a vu d’autres. D’outre-tombe, ce n’est pas André Breton qui nous dira le contraire. Si la plainte du CollectifDom n’était pas classée sans suite, la jurisprudence Guillon ferait florès. Bien plus qu’une atteinte à la liberté d’expression, ce serait un crime contre l’humour. Messieurs les censeurs, nos zygomatiques ne vous le pardonneraient pas !

*Photo : Semaine critique.

Il était deux fois Jean Fontenoy…

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guegan jean fontenoy

guegan jean fontenoy

Jean Fontenoy (1899-1945), journaliste, écrivain et aventurier, fut tour à tour dadaïste, trotskiste, doriotiste et lieutenant de la LVF… A priori, c’est ce qu’on appelle un « bon client » pour les biographes et les romanciers.

Pourtant, de son suicide en 1945 à l’an dernier, pas un seul ouvrage ne lui avait été consacré − et c’était parti pour durer. Á quoi bon aller rechercher, dans les poubelles de l’Histoire, les restes de cet intellectuel (si mal) engagé ? Et puis soudain, en moins de deux ans, voilà que le personnage fait coup sur coup l’objet d’une bio romancée et d’une monographie circonstanciée.

L’an dernier, Gérard Guégan, incontrôlable hooligan des lettres, surprend son monde en publiant Fontenoy ne reviendra plus, couronné par le prix Renaudot de l’essai. Qu’est-ce qui a bien pu intéresser cet ancien des Jeunesses communistes passé à l’ultra-gauche la plus ébouriffée, ce situationniste insituable, dans la personnalité de feu son confrère collabo, traître et maudit jusqu’à la septième génération?

Une solidarité entre marginaux, à coup sûr. Autant le Guégan politique vomit Fontenoy-le-facho-fanatique, autant  Gérard-le-patapolitique ne peut se garder d’une certaine sympathie envers Jean-le-Givré, l’insoumis, la tête brûlée.

Dans une défense de rupture à la Vergès, Maître Guégan cite à la décharge de Fontenoy toutes ses fêlures. « Cyclothymie avec manifestations dépressives du type mélancolique », diagnostique joliment le Conseil de révision en le rayant définitivement des cadres de l’armée. La LVF sera moins regardante…[access capability= »lire_inedits »]

Convoqués à la barre, aussi, l’alcoolisme du sujet, son opiomanie − et cette obsession suicidaire qui ne le quittera vraiment qu’en s’accomplissant. Ce Fontenoy qui ne reviendra plus fut coupable mais pas responsable, plaide en somme notre avocat − accusant ainsi un faible pour ces exaltés qui vont jusqu’au bout, fût-ce dans le plus scandaleux des murs.

« Nous ne savons pas ce qu’il faut faire, mais nous le ferons ! », lançait à la même époque le jeune Drieu La Rochelle, dans un cri de guerre ironique et bravache.  Après quoi, bien sûr, il a fait n’importe quoi, comme Fontenoy, avant de finir comme lui. Mais ils ne furent pas, loin de là, les seuls hannetons éblouis à buter dans cet abat-jour qu’on appelle l’entre-deux-guerres.

En ce temps-là, de l’extrême gauche à l’extrême droite en passant par l’intergroupe surréaliste, tout semble possible à toute une génération d’intellectuels − hormis les cauchemars qu’engendreront leurs rêves.

Quant au reste, la différence entre gentils extrémistes de gauche et méchants extrémistes de droite, elle ne relève pas de la morale mais de ce pari après la course qu’on appelle le jugement de l’Histoire. Vae victis !, disait Brennus vainqueur des Romains.  « L’Histoire est écrite par les vainqueurs », confirmait en connaisseur Brasillach, à la veille de son exécution.

Or la liste des vainqueurs dépend de la victoire, comme dirait Mao, c’est-à-dire du sort des armes plus que de l’intervention de Dieu, ni même de la déesse Raison. Si Hitler n’avait pas attaqué la Russie, qui sait ? Peut-être Brasillach lui-même aurait-il fini dans le camp des vainqueurs, aux côtés d’Aragon et de Thorez… Et si le général Hideki Tojo n’avait pas lancé l’attaque sur Pearl Harbor ? Peut-être que le débarquement de Normandie n’aurait jamais eu lieu, qu’on écouterait toujours Radio Paris et que la loi Gayssot aurait interdit depuis longtemps le philosémitisme.

Á la rentrée, l’universitaire Philippe Vilgier vient de publier son Jean Fontenoy à lui, une biographie érudite qui complète utilement les élans romanesques de Gérard Guégan. « J’ai écrit ce livre pour comprendre de quoi nous sommes faits et à quoi tiennent nos destinées », explique d’emblée l’auteur des Irréguliers. Vilgier prolonge cette réflexion en replaçant Fontenoy dans son contexte : la bouillonnante marmite intellectuelle de cet après-guerre qui se découvre sur le tard avant-guerre.

Avec une patience d’ange archiviste, si ça existe, l’auteur a recueilli au fil des ans les témoignages d’acteurs de l’époque qui, pour des raisons diverses, s’étaient retrouvés embarqués dans la même galère (Lucien Combelle, Saint-Loup, François Brigneau…).

Au fil de détails, d’anecdotes et de récits, le Fontenoy historique de Vilgier devient presque aussi romanesque que celui, radicalement subjectif, de Guégan.  Ce qui se dessine, c’est la silhouette d’un Tintin cabossé, aux aventures plus ou moins drôles. Le voici successivement en touriste bolchevik à Moscou, en grand reporter de Havas à Shanghaï, en dandy parvenu et pote de Cocteau, et pour finir en archétype de l’ « homo fascistus » selon Vilgier, écartelé entre « une volonté restauratrice du passé et une volonté révolutionnaire face à l’avenir ».

Si ce « romantisme fasciste » est coupable, c’est à coup sûr d’être irresponsable, contrairement à la défense Guégan. Mais gardons-nous de juger, suggère Vilgier. Où eûssions-nous été en 1943 ? Fastoche ! Mais en 33 ? Et en 23 ??

Pour en finir avec les clichés, rien de tel que de se repasser le film en entier ! Ballotté par les événements, Fontenoy passe de l’extrême gauche à l’extrême droite comme on traverserait la rue, et toujours en dehors des clous ! Elle est là au fond, sa cohérence : il n’en fait jamais qu’à sa tête, insoucieux des contradictions.

Au printemps 1918, le jeune révolutionnaire internationaliste s’engage dans l’artillerie… Le même, à l’automne 1941, devenu farouchement nationaliste français, endossera l’uniforme allemand pour mieux défendre sa patrie…

Mieux encore : le 8 août 1944, au moment de partir pour un exil allemand sans retour, Fontenoy se livre à une étonnante profession de foi américanophile et, surtout, germanophobe :  « Les Américains seront à Paris avant huit jours, et rien ne me plaît tant que leurs livres, leurs revues, leurs journaux, leur langue, écrit-il. Je n’ai jamais été capable de lire un livre allemand. Même Goethe. Cette langue et ce qu’elle cache ou dévoile me répugne ou m’est indifférent. »

Partir pour Sigmaringen dans de telles dispositions d’esprit, c’est être mort déjà. L’ami Jean met d’ailleurs bon ordre à cette ultime contradiction le 28 avril 1945, en avalant une capsule de cyanure dans un immeuble ravagé de Berlin, sur fond sonore d’avancée des T34 soviétiques.

Décidément, semblent nous dire d’une seule voix Guégan et Vilgier, les tempéraments des gens sont plus importants que leurs idées − ne serait-ce que parce qu’il leur est plus difficile d’en changer ! Á quoi bon s’acharner contre un homme qui s’en est chargé lui-même toute sa vie ? Et comment haïr vraiment un suicidaire qui, ironisant sur son propre désespoir, avait promis de ne plus recommencer : « Je ne me suiciderai plus ; chaque fois, je suis malade six mois. » ?[/access]

 Fontenoy ne reviendra plus, Stock, 490p., 24 euros.

Jean Fontenoy, aventurier, journaliste et écrivain, Via Romana, 364 p., 25 euros.

*Photo : Jean Fontenoy (Droits réservés).

Mesdemoiselles, à vous de jouer !

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Il y a quelques jours, la presse –notamment écrite et radiophonique- faisait écho d’une décision du Conseil d’Etat validant la suppression de la civilité « mademoiselle » sur les formulaires et documents administratifs. Nous avions, il y a un an, interpellé ici François Fillon qui avait signé la circulaire. Cette dernière avait commencé à produire des effets sur le terrain. Par exemple, sur les diplômes 2012 du Brevet des collèges –qu’on passe généralement à 14 ou 15 ans- ne comportaient plus, pour les lauréates, la civilité « mademoiselle » mais « madame ».

C’est un militant UMP diplômé de droit public, Alexandre-Guillaume Tollinchi, qui a paradoxalement attaqué la circulaire émise par l’ex-Premier ministre. À la tête d’un collectif nommé « Libérez les mademoiselles », il a formé un recours pour excès de pouvoir au Conseil d’Etat, lequel s’est donc prononcé le 26 décembre dernier, rejetant la requête. Tollinchi admet sur son blog que le juge administratif lui a donné tort sur la forme. En revanche, il explique que « la presse se trompe totalement dans son analyse : le Conseil d’Etat n’a pas supprimé Mademoiselle puisqu’il a estimé que la circulaire n’avait aucun effet normatif ! », ce qui implique, pour ce juriste pointilleux, que cette dernière ne saurait s’imposer aux personnes privées. De ce constat, il déduit que «  toute administrée pourra imposer, au besoin en saisissant le Tribunal administratif, le rétablissement de la civilité Mademoiselle pour elle-même. » Et Tollinchi de se mettre gratuitement à la disposition de toutes les demoiselles de France et de Navarre désireuses d’en appeler ainsi au juge administratif !

Pour notre part, nous ne pouvons que saluer le combat de ce jeune militant plein de ressources. Quelqu’un qui se fait un devoir de mettre des bâtons dans les roues d’Osez le féminisme et de Roselyne Bachelot ne peut, décidément, pas être mauvais.

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Patrons à l’honneur

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jacques tardi legion honneur

jacques tardi legion honneur

Dans l’habituelle promotion de la légion d’honneur du 1er janvier, on aura surtout retenu le nom de Jacques Tardi pour une raison bien simple, c’est qu’il l’a refusée.

Aurélie Filippetti a certainement cru faire plaisir à un des dessinateurs français les plus connus, créateur d’Adèle Blanc-Sec, héroïne féministe de la Belle-Epoque. Après tout, notre ministre de la culture, fille d’un sidérurgiste lorrain sur lequel jadis, elle avait écrit un beau roman, Les derniers jours de la classe ouvrière (Stock) et qui a battu aux dernières législatives le candidat de droite dans la circonscription historique des Wendel, doit être encore persuadée, malgré Florange, qu’elle siège dans un gouvernement de gauche. Mais Jacques Tardi, viscéralement pacifiste et libertaire, s’est aussi beaucoup penché sur le carnage de la guerre de 14 ou encore, avec  Jean Vautrin comme scénariste, sur l’histoire de la Commune dans Le Cri du Peuple. Et Aurélie Filippetti a sans doute sous-estimé ce qu’un artiste comme lui peut vraiment penser de notre monde tel qu’il ne va pas.

Tardi met fin en même temps à la légende consistant à dire qu’il faudrait directement demander la légion d’honneur pour avoir une chance de l’obtenir. Non, en fait, des excellences haut placées peuvent simplement vouloir vous faire plaisir, en jouant sur la fierté qu’il y aurait à recevoir ce plus célèbre des hochets de la vanité, créé par Napoléon 1er. Vous faire plaisir, ou plus subtilement, vous rendre reconnaissants car on sait bien depuis La Rochefoucauld que les consciences les plus pures se laissent parfois dévorer par l’amour-propre.

Avec Tardi, pour le coup, c’est raté : « Je n’ai cessé de brocarder les institutions. Le jour où l’on reconnaîtra les prisonniers de guerre, les fusillés pour l’exemple, ce sera peut-être autre chose ». Tardi est d’ailleurs toujours marié avec Dominique Grange, ancienne chanteur yéyé devenue dans les années 60, l’égérie du mouvement mao et auteure en 69 de ce qui fut l’hymne de la Gauche Prolétarienne, le groupe qui fut le plus violemment engagé dans les années de poudre du gauchisme. D’ailleurs, les paroles de Dominique Grange ne laissaient aucune ambiguïté  et on pense que ce doit pas être le morceau préféré du Medef pas plus que de la ministre Fleur Pellerin qui, d’après ses récentes déclarations, est non seulement chargée de l’économie numérique mais aussi de l’éradication de la lutte des classes dans les PME : « Vous comptez vos profits, on compte nos mutilés/Regardez nous vieillir au rythme des cadences/Patrons regardez nous, c’est la guerre qui commence/ Nous sommes les nouveaux partisans/ Francs-tireurs de la guerre de classe/ Le camp de peuple est notre camp/ Nous sommes les nouveaux partisans »

En revanche, cette même promotion devrait rassurer, voire consoler le monde des affaires et le patronat, si sensible ces temps-ci à la chasse aux riches. Parmi les heureux récipiendaires, on compte ainsi le président de Casino, Jean-Charles Naouri, dont la filiale logistique Eaysidis était en grève à Noël pour les conditions de travail et l’augmentation des salaires. On retrouve aussi le célèbre Pascal Lamy, directeur général de l’OMC et un des principaux théoriciens de l’Europe austéritaire mais qui pourrait bien, à la fin prochaine de son mandat, succéder à Jérôme Cahuzac,  actuel ministre de budget, un peu ennuyé par les rumeurs sur son éventuel compte en Suisse.

On citera également, mais la liste n’est pas close, l’ancien PDG de Renault Louis Schweitzer, qui a laissé il y a quelques années un beau souvenir chez les ouvriers belges en fermant du jour au lendemain Vilvoorde, un important site de production pour des raisons de pure rentabilité financière. Quant aux plus anciens d’entre nous, ils seront heureux de savoir qu’Yvon Gattaz,  patron des patrons à l’époque où le Medef s’appelait encore le CNPF, a été élevé  à la dignité de Grand-Croix.

C’est tout de même étonnant, quand on y songe, qu’aucun d’entre eux, comme Tardi, n’ait refusé d’être décoré par ce gouvernement bolchévique qui déteste tellement les riches et les chasse jusqu’en Russie poutinienne, là où ils peuvent choisir la liberté, de l’autre côté du Mur de la dictature fiscale. En même temps, si on additionne le nombre de licenciements dont tout ce petit monde est responsable directement ou indirectement, c’est peut-être cela le critère décisif pour obtenir le fameux petit ruban rouge.

Ce que semblerait confirmer un autre refus, moins médiatique, qui date de l’été 2012 celui de la chercheuse Annie Thébaud-Mony, spécialiste des cancers professionnels, qui avait écrit à Cécile Duflot pour dénoncer l’«indifférence» qui touche la santé au travail et l’impunité des «crimes industriels». Du coup, on pourrait peut-être suggérer à Tardi, qui vient de publier un album sur son père prisonnier lors de la seconde guerre mondiale, de se rapprocher d’Annie Thébaud-Mony. Ça ferait une belle BD en perspective. Avec plein de taches rouges.

Depardieu aime la France, à sa manière…

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depardieu russie belgique

depardieu russie belgique

J’appartiens à une espèce en voie de disparition : celle des gens qui se lèvent le matin contents de s’être, un jour de plus, réveillé français. On objectera que, n’ayant pas de point de comparaison, je pourrais également éprouver cette béatitude matinale en tant qu’eskimo, moldave ou patagon. Pas tout à fait, car il s’en fallut d’une génération que je ne partage le destin du peuple allemand et de deux que j’usasse mes fonds de culottes dans un heder du quartier de Kazimierz à Cracovie. Des événements, sur lesquels je ne m’étendrai pas, ont incité celui qui allait devenir mon géniteur à quitter Berlin pour des cieux apparemment plus cléments. La légende familiale indique que le choix d’une terre d’exil fut déterminé par l’admiration portée par mon père, alors âgé de 17 ans, à un poème de Heinrich Heine racontant le retour en France de deux grognards de la Grande Armée après leur libération de captivité en Russie : “Nach Frankreich zogen zwei Grenadier/ Die waren in Russland gefangen…”[1. Deux grenadiers, s’en allaient vers la France/ À l’issue de leur captivité en Russie…].

Le fait d’avoir choisi ce poème lors d’un concours de déclamation au lycée suffisait à vous cataloguer, à Berlin en 1933, comme une espèce subversive cumulant indignité raciale et francophilie antipatriotique. Va donc pour la France, sur les traces de Heine, qui y passa la dernière partie de sa vie… Il va sans dire que la réalité fut loin d’être à la hauteur du mythe, et que le sort réservé aux «  sans-papiers » fuyant le nazisme n’était guère différent de celui, aujourd’hui, des aspirants au bonheur français venus d’outre-Méditerranée…

Mais il en fallait plus à ces derniers pour que s’installe le désamour d’une France, ce pays admirable où l’injustice faite à un petit officier juif avait soulevé une moitié de la nation contre l’autre, selon le mot du père d’Emmanuel Lévinas. Les comparaisons avec le sort de membres de sa famille ayant effectué d’autres choix – Grande Bretagne, Etats-Unis, Brésil – confortaient mon père dans la certitude qu’il avait fait le meilleur. Non pour la situation matérielle, qui pouvait être plus favorable dans des pays épargnés des ravages de la guerre, mais par la capacité de la société française à intégrer les nouveaux arrivants, pour autant qu’ils adhèrent à ses valeurs communes et respectent ses usages. C’était une époque où les Français s’efforçaient de panser la blessure narcissique qui leur avait été infligée par «  l’étrange défaite » de juin 1940 et la trahison collaborationniste d’une grande partie de leurs élites. Tout le monde ou presque, faisait du Renan, celui du plébiscite quotidien faveur de la Nation, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose.

On a tort, aujourd’hui, de ne voir en Gérard Depardieu que la version show bizz de l’ultra riche soucieux de placer sa cassette hors de portée des doigts crochus des gnomes de Bercy. Les vrais déserteurs de la solidarité nationale sont des gens discrets, qui quittent le territoire sur la pointe des pieds. Le natif de Châteauroux, issu d’une famille que l’on classerait aujourd’hui à la limite du quart-monde, aime la France à sa manière et estime avoir suffisamment œuvré au rayonnement international de sa culture, y compris celle des grands classiques, pour qu’on lui manifeste un minimum de respect, y compris fiscalement. Il s’est vexé, peut-être un peu vite, qu’un premier ministre qualifie de « minable » sa décision de s’installer dans une petite commune du Hainaut wallon. Comme il n’est pas homme à faire les choses à demi, lorsque la polémique au sujet de son expatriation se déchaîne, il en remet une couche : il se jette dans les bras de Vladimir Poutine, coupant ainsi toute possibilité de retour dans ce Saint-Germain-des Prés où il avait élu domicile, assez confortablement, semble-t-il. Depardieu était insuffisamment « politiquement correct » (selon les critères de son voisinage immédiat), pour qu’on lui rendît les hommages qui lui étaient dus.

Comme il n’a pas la rouerie du Gainsbourg pour faire passer son alcoolisme, ses grossièretés de beauf pour une forme raffinée de dandysme, et ses folies financières pour des performances artistiques, il transgresse à sa façon. La France le traite mal ? Il cherche à l’humilier en brandissant, hilare, le passeport russe que le nouveau tsar lui a remis en mains propres. Tant de haine devrait nous faire réfléchir : et si Gégé n’était qu’un symptôme ? En ne l’aimant pas assez, cette France n’aurait-elle pas oublié de s’aimer elle-même ? De reconnaître en lui une incarnation de notre génie national  englobant Rabelais et Marguerite Duras ? Son exil serait alors une forme moderne de retrait dans le désert des anachorètes expiant dans une contrée inhospitalière – en l’occurrence la Mordovie – les péchés de ses semblables. Et pour paraphraser Heine, il pourra dire chaque matin : «  Quand je pense à la France dans la nuit, alors mon sommeil s’enfuit… »

*Photo : Euronews.

Crash à Air France

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On allait voir ce qu’on allait voir : ce lundi Air France présentait sa nouvelle grille tarifaire, censée damer le pion aux vilains opérateurs low-cost.

Baptisée « Economy » avec un « y » qui, à lui seul, valide le caractère moderne et compétitif du concept, cette nouvelle tarification n’a a priori rien d’intrinsèquement révolutionnaire puisqu’elle ne concerne qu’un million de places pour des voyages à compter du 6 février prochain et ce sur seulement 58 destinations au départ d’Orly, Marseille, Nice, Toulouse et Londres, toutes en court et moyen courrier. Si vous rêviez d’assister à prix cassé à l’investiture d’Obama ou au Carnaval de Rio, faudra chercher ailleurs, les amis.

Parler de « promotion » et non de « révolution » aurait donc été plus raisonnable. Ça n’a pas été le choix de la company (ben oui quoi, moi aussi j’ai le droit d’avoir l’air moderne et compétitif) ni des très nombreux médias qui ont bêtement paraphrasé les déclarations triomphales du PDG Alexandre de Juniac en lieu et place de se demander si cette « révolution » était autre chose qu’un mille et unième coup de pub d’une direction d’entreprise aussi dénuée d’imagination que celle qui l’a précédée.

Résultat ? Attirés par la bonne affaire du siècle, les chalands se sont rués par dizaines de milliers hier sur le site de la compagnie, lequel a fort logiquement explosé en plein vol. Qui a vécu par la com, etc, etc…

Les godelureaux des lettres

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nicolas rey bedos

nicolas rey bedos

On se passe le mot dans les rédactions : à l’heure où Bernard Pivot twitte, Nicolas Bedos et Nicolas Rey, eux, ne seraient pas sérieux. Le genre à affoler les étudiantes, passer des soirées frivoles, célébrer les amours dilettantes et le temps des copains. Ne pas en parler, donc, dans les colonnes sévèrement tenues par les « professionnels de la profession » littéraire.

Pour exciter encore plus les jaloux, Bedos et Rey s’affichent sur les plateaux télé, chroniqueur ou invité vedette, parfois même sur grand écran. Ils pourraient d’ailleurs sortir des Godelureaux, un Chabrol millésime 61, où des gandins troussent leur vie avec légèreté et provocation.

Aggravant leur cas, ils écrivent aussi dans les journaux des papiers superficiels, forcément superficiels.

Ainsi, Nicolas Rey en a longtemps profité pour signer de beaux portraits d’actrices de Brisseau ou de traductrices de Dorothy Parker. Nicolas Bedos, lui, tient dans Marianne son Journal d’un mythomane où il castagne Copé, suit Jean Dujardin à Hollywood, envoie des fleurs à Anne Sinclair et Laure Sainclair, l’actrice porno. Dernièrement, il a salué L’Amour est déclaré, le « formidable roman de la gueule de bois » de Nicolas Rey : « Françoise Sagan n’est donc pas morte, puisque Nicolas Rey revit. »[access capability= »lire_inedits »]

Bedos a raison : L’Amour est déclaré est un joli texte à l’imparfait, feuilles arrachées au temps. Rey, après avoir énuméré ses défaites de l’alcool dans Un léger passage à vide, nous raconte sa vie de patachon grisonnant et fragile. Une Maud sensuelle, fille d’un acteur célèbre, apparaît. Un psychanalyste et un agent déjanté sont de la partie. Michel Platini et John McEnroe aussi. Un père parle à son fils. Ça hésite entre la passion et la retenue, trouvant son parfait déséquilibre.

Bedos a raison, encore, quand il vante, d’une parenthèse, les mérites du premier volume de son propre Journal, paru en 2011 : « Lis-le, ça peut changer ta vie. » Dans Marianne, d’ailleurs, Bedos est désormais le seul à avoir raison, c’est-à-dire à avoir du style. Une Année particulière, deuxième tome de son Journal, en apporte la preuve, par-delà les figures imposées de l’actualité et quelques facilités. D’une zébrure de plume, Bedos offense une blonde diaphane et blessée : « Euthanasie ta mère et termine ton bouquin. » Il saisit, sur le vif et par la grâce de dialogues au couteau, les affres d’une campagne présidentielle. Il défend Patrick Besson, coupable d’avoir mis l’accent sur Eva Joly. Il peut surtout suivre les méandres de sa ligne de cœur, l’appeler « Pom », et offrir des phrases qui, quelle que soit la saison, touchent pleine cible mélancolique : « Je me balade, seul, dans cette maison bondée de fantômes de mes amours ratées […] Je revois chacune d’entre elles, à quelques années d’intervalle, débarquant début juillet par la même baie vitrée, sur la même terrasse, une valise d’enthousiasme à la main. Demain, elles me poursuivront sans doute jusque sur la plage (E. qui dit  » fuck » au soleil sous son large chapeau de paille, C. qui se calcine à coups de monoï et Pom, seins nus dans l’eau glacée). J’aurais beau nager, nager vers le large, elles m’accompagneront. Au fond, je suis resté fidèle à toutes les femmes que j’ai trompées. »

C’est le problème avec les têtes à claques : ils écrivent mieux qu’un Goncourt de l’année ou qu’une recalée du prix Décembre. Nouveau mot à faire passer : littérature pas morte, talent non plus, les godelureaux Bedos et Rey cisèlent la langue française.[/access]

Nicolas Bedos, Une Année particulière, 312 p., 19,50 euros, Robert Laffont, 2012.

Nicolas Rey, L’Amour est déclaré, 183 p., 17,50 euros, Au Diable Vauvert, 2012

*Photo : C à vous.