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« L’immigration n’est ni une chance, ni une menace mais une question politique »

Laurent Bouvet est politologue. Il vient de publier Le sens du peuple, Gallimard, janvier 2012

Vous expliquez comment la gauche antitotalitaire, parce qu’elle peine à se défaire du souvenir de l’URSS et se méfie donc tout à la fois du peuple (en tant que masse) et de l’Etat, a favorisé le modèle individualiste et multiculturaliste. N’y a-t-elle pas été largement aidée par une autre gauche, « l’anticolonialiste », qui se défie de l’Etat par internationalisme, et voit des « néo-colonisés » partout ?

Oui tout à fait. C’est d’ailleurs en grande partie la « même » gauche. L’anticolonialisme et l’antitotalitarisme ont de nombreuses caractéristiques communes – au-delà de la gauche d’ailleurs bien évidemment. Mais ce que vous dites est très juste : l’existence d’un sentiment de culpabilité à l’égard du passé colonial du pays a contribué à construire et à renforcer le multiculturalisme normatif dont je parlais plus haut.
On en retrouve la trace non seulement dans l’idée, légitime, qu’il y a une attention particulière, au regard de l’Histoire, à porter à des populations dont les droits ont été niés par exemple mais encore dans celle, moins évidente, que l’immigrant notamment, s’il vient d’un ancien pays colonisé, serait nécessairement plus légitime que l’habitant du pays d’accueil. Qu’il y aurait un dû à payer par les sociétés colonisatrices d’antan, même si c’est au détriment de leurs propres populations. Cette forme de culpabilité actualisée a pu conduire certains à défendre, coûte que coûte, des prescriptions normatives du type « l’immigration est une chance pour la France », et ainsi de justifier, par exemple, au moment même où la crise économique sévissait, des pratiques de concurrence sur les emplois à bas salaire entre résidents et immigrants. Ce qui n’a pas été neutre dans la montée en puissance des mouvements néopopulistes dont le Front national en France est l’exemple-type.
Outre qu’il s’agit d’un comportement, à gauche, d’auxiliaire d’une « flexibilisation » par le bas du marché du travail et d’un patronat parfois sans scrupules en la matière, on peut estimer que politiquement ce n’est pas d’une grande habileté. Cela installe l’idée d’un faux débat entre l’immigration-chance et l’immigration-menace.

Un faux débat qui relaie néanmoins une question que tout le monde se pose : doit-on redouter ou se réjouir de l’immigration ?

L’immigration n’est ni une chance, ni une menace. Elle n’est qu’une question politique, économique, sociale, culturelle… qui se pose à toute grande société ouverte. Et doit être traitée comme telle, en fonction des intérêts du pays, de la zone (l’Europe en l’occurrence pour la France), et non de manière idéologique. Hélas, à gauche, on trouve en la matière encore beaucoup d’idéologie sur ce sujet. Beaucoup d’impensés et de tabous, dont le seul résultat tangible n’a pas été d’améliorer le sort de ceux que la gauche prétend défendre et aider mais plutôt de renforcer leur stigmatisation – notamment en aidant à croître les idées du Front National – et, au sein de ces populations, certaines parties radicalisées, peu enclines à l’intégration et au vivre ensemble.
Ce qui est valable ici pour l’immigration vaut bien entendu avant tout pour l’islam compte tenu des crispations suscitées ces dernières années autour de cette religion. En bref, il me semble que l’attitude excessivement multiculturaliste d’une partie de la gauche a favorisé davantage que combattu l’influence parallèle du Front national et des extrémistes musulmans dans notre pays. Si la gauche revient au pouvoir en 2012, il faudra sortir de cette impasse et des faux débats qui y ont conduit.

Lorsque vous parlez du populisme, vous affirmez que beaucoup de populisme nous éloigne de la démocratie, mais qu’un peu nous en rapproche… peut-il y exister un « bon » populisme ?

L’expérience historique du XXe siècle a permis de comprendre que le populisme soulève au moins autant de problèmes qu’il prétend en résoudre. Pourtant cela n’a suffit ni à l’éteindre ni à le disqualifier comme mode de protestation politique dans le cadre démocratique. La radicalité de son propos central, contre tout ce qui fait la subtilité démocratique, ne pouvant jamais briser le lien étroit qui l’attache à la démocratie elle-même. Car le peuple de la démocratie est le même peuple que celui du populisme. Ce qui fait que pour le comprendre, ce à quoi l’époque contemporaine nous oblige, et, si nécessaire, le combattre, ce à quoi les événements peuvent nous contraindre, il ne faut pas le rejeter comme la pathologie de la démocratie, définitive et odieuse, dont il prend si souvent la forme mais plutôt lui restituer son caractère dialectique.
Le populisme est en effet le mal démocratique dans les deux sens du terme : il l’affaiblit en la menaçant mais il l’alarme aussi sur ses insuffisances et ses dérives. Cela ne veut pas nécessairement dire qu’il y aurait un bon et un mauvais populisme, encore moins parce qu’on pourrait qualifier le premier de gauche alors que le second serait de droite voire d’extrême-droite. Cela signifie plutôt qu’il faut en accepter l’incontournable présence dans la politique démocratique, qu’il faut même sans doute l’encourager comme composante d’une critique indispensable de l’ordre démocratique, tout en en reconnaissant les limites et en refusant fermement leur dépassement. Cette responsabilité lourde autant qu’inévitable est celle du peuple tout entier. C’est d’abord et avant tout pour cela que la gauche doit se remettre à l’écouter et à mieux le représenter, qu’elle doit en retrouver le sens.

Après que François Hollande a prononcé le discours – considéré comme fondateur – du Bourget, le pensez-vous sur la bonne voie pour retrouver « le sens du peuple », et reconquérir cet électorat naturel de la gauche ?

Le discours du Bourget représente incontestablement un moment-clef de la campagne de François Hollande, et même, sans doute, au-delà, en ce qu’il a remis en cause un certain nombre des évolutions et des présupposés des 30 dernières années au PS et à gauche. Est-ce qu’il sera suffisant pour assurer la reconquête des catégories populaires ? Je n’en sais rien. On ne modifie pas ainsi en quelques mois de campagne des années d’évolution. Le candidat du PS lui-même est le produit de toutes ces années. Il a été formé et je dirais forgé dans le creuset du socialisme français des 30 dernières années dont tout ce dont nous venons de parler est une composante essentielle. Mais dans le contexte institutionnel français, une campagne présidentielle est en même temps un moment très privilégié pour faire « bouger les lignes » comme l’a dit un autre candidat de la gauche. Espérons qu’il en soit ainsi.
Au-delà, ma préoccupation n’est pas celle de la victoire de la gauche qui me semble assez imparable compte tenu de l’état de la droite et surtout de la qualité très faible de son leader après ses 5 années de présidence – une présidence ratée pendant laquelle Nicolas Sarkozy a divisé et affaibli le pays. Ce qui me paraît plus important, ce sont les conditions de l’exercice du pouvoir que rendra possible la victoire. Sur quel socle sociologique la gauche au pouvoir va-t-elle s’appuyer ? Est-ce qu’il sera suffisamment large et profond pour lui permettre de durer et surtout d’agir dans la durée ?
C’est là que l’idée de « sens du peuple » (l’expression est du grand historien Michelet) prend tout son sens. Eprouver le sens du peuple, ce n’est pas seulement mobiliser les catégories populaires, celles qui ont été longtemps oubliées par la gauche, pour gagner une élection, c’est donner à tout le peuple, celui des citoyens, celui de l’égalité sociale et celui de la reconnaissance commune, dans une conception ouverte et moderne de la nation, la perspective de sa pleine et entière expression. C’est donner au peuple, collectivement, ensemble, toute sa place. Bien au-delà des désirs, besoins et identités individuelles. C’est la tâche historique de la gauche, en France et ailleurs, tout particulièrement en des temps difficiles comme ceux que nous traversons.

Laurent Bouvet, Le sens du peuple, Gallimard, janvier 2012

Mélenchon et le peuple : le rendez-vous gâché

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C’est la fin d’une belle histoire. Il y a deux ans, l’irruption de Mélenchon dans le jeu de quilles politique avait généré une flopée d’espérances. Je ne vais pas en faire la liste ici, disons qu’elles découlaient toutes d’une équation irréfutable : le « non » au référendum de 2005, majoritaire chez les électeurs de gauche, l’était encore plus largement dans le socle sociologique ancestral de la gauche (ouvriers, employés, chômeurs) ; moyennant quoi ce « non »-là – dont même les plus bouchés des énarques ou des éditorialistes ont compris qu’il allait bien au-delà du refus du Traité constitutionnel européen – n’avait pas de représentation politique digne de ce nom. Il est vrai qu’un consensus négatif (en l’occurrence, contre la mondialisation heureuse prônée par la classe politique tradi et ses relais médiatiques) ne suffit pas à définir une cohérence idéologique. Pour aggraver les choses, ce « non » potentiellement annonciateur d’un printemps de la gauche n’avait pas non plus de tribun incontesté capable de l’incarner lors des échéances électorales. Reconstruction, reconquête, re-présidentialisation : tous les déçus du PS par la gauche espéraient du neuf sur ces trois problématiques décisives.

Or, deux ans après la mise sur orbite de Jean-Luc Mélenchon, force est de constater que seul le dernier de ces trois objectifs a été atteint, et encore, partiellement. Mélenchon a incontestablement réussi à incarner à lui seul la gauche de la gauche. Mais les raccourcis qu’il a empruntés pour arriver à ce résultat laissent penser que, finalement, le renouveau de la gauche ne passera pas par lui. Tâchons d’expliquer pourquoi.[access capability= »lire_inedits »]

Tout d’abord, les chiffres : de loin, ils sont bons ; de près, il sont cruels. Les sondages les plus optimistes accordent au candidat du Front de Gauche un score de 9% auquel il faut ajouter les poussières glanées par les candidats LO et NPA , 1% à la louche : sauf intervention du Saint-Esprit, la gauche de la gauche se retrouvera aux alentours des 10 %, c’est-à-dire dans le bas de la fourchette qui est la sienne depuis 1988 (entre 9 et 14%.)

1988 : Lajoinie + Juquin + Laguiller + Lambert = 11,25%.
1995 : Hue + Laguiller = 13,94%.
2002 : Hue + Laguiller + Besancenot + Gluckstein = 13,42 %.
2007 : Buffet + Laguiller + Besancenot + Bové + Schivardi = 9,01 %.

Bref, JLM n’a pas, comme il se vantait de pouvoir le faire, plumé la volaille socialiste ni même dégarni significativement son aile gauche, laquelle préfère rester à la maison avec Montebourg, Hamon ou les universitaires mutins de la Gauche populaire. Et ce n’est pas faute d’avoir tout fait pour empêcher Hollande de décoller : a-t-on déjà vu s’envoler un capitaine de pédalo ?

Les seuls à qui Mélenchon ait tondu la laine sur le dos, ce sont ses camarades d’extrême-gauche. Et pour cause : les remplaçants d’Arlette et d’Olivier, Arthaud et Poutou, étaient inconnus du grand public et le restent encore largement à l’heure où j’écris ces lignes. Pour une large partie de l’électorat, Mélenchon fait figure de candidat unique à la gauche du PS, parce qu’il a été inlassablement vendu comme tel par les télés. Ceux qui, il y a un ou deux ans, ont cru à une fâcherie pour de vrai entre Mélenchon et les « laquais » des médias, n’ont sûrement pas allumé le poste depuis lors : elle est bien loin l’époque où il effrayait le média comme on épatait autrefois le bourgeois.

Un deuxième chiffre permet de comprendre pourquoi l’homme aux cravates rouges ne fait pas peur à ceux qu’il prétendait terroriser. Ce n’est pas avec lui que le prolétariat redeviendra une classe dangereuse, et pour cause : sa campagne patine désespérément dans l’électorat ouvrier. Sondage après sondage, on l’y crédite de 2% à 5 % des voix, loin derrière Le Pen et Hollande, et même derrière Sarkozy !

On me rétorquera que, si ces prolos ne veulent rien comprendre, il n’y peut mais et que ce n’est pas faute d’avoir essayé. Eh bien si, justement ! Dans sa stratégie marketing, Mélenchon a fait une croix sur les ouvriers, renonçant donc à aller les chercher là où ils sont, dans l’abstention ou dans les poches de Marine Le Pen. Là encore, mon propos peut surprendre : les médias ne cessent de nous conter la geste mélenchonienne, boutant la lepénisation hors des esprits et des urnes. C’est vrai qu’il cogne sur Marine, et dur avec ça ; souvent, on a même l’impression qu’il ne parle plus que de son duel avec Mme Le Pen. Mais sur quoi se bat-il, et en parlant à qui ? Là, ça se gâte…

J’ai regardé avec attention toutes les émissions de Mélenchon depuis le début de la campagne : au commencement, la dénonciation de l’Europe, des financiers qui la dirigent et des médias à leur botte était systématiquement au centre du dispositif. À ce titre, il pouvait réellement disputer les voix popu-ouvrières à Marine. Mais le « Système » lui présenta vite l’addition. Dans la foulée de Plantu, de nombreux commentateurs jugèrent bon d’enfermer dans le même sac (en rêvant de le lester et de le jeter à la mer) les candidats des deux Fronts. Souvenez-vous − c’était il n’y a pas si longtemps − de l’épisode « danger populiste » de l’automne 2011[1. Qu’on se rappelle du titre de son livre : Qu’ils s’en aillent tous !].

Que Jean-Luc Mélenchon et ses électeurs aient pu être blessés par cette campagne, c’est légitime. Que le Front de Gauche, pour déjouer cette offensive antipopuliste, ait choisi la facilité d’un antifascisme de bac à sable, devenu la marque de fabrique de son candidat, est plus problématique. Désormais, pour les télés, Mélenchon c’est le bon client anti-Le Pen, un concept que même Laurence Ferrari, Michel Denisot ou Anne-Sophie Lapix peuvent comprendre, voire apprécier…

Si je suggère que cet antifascisme est bidon, c’est d’abord, bien sûr, parce que je ne vois pas venir de marche sur Rome ou d’incendie du Reichstag. C’est ensuite parce que Mélenchon combat Marine Le Pen sur des thématiques bobo-compatibles (mariage gay, IVG, valses de Vienne) qui peuvent lui ramener quelques voix de profs, d’étudiants, de webmasters ou de militants associatifs, mais qui sont totalement inopérantes pour détourner du vote FN les grands brûlés de la mondialisation. À ces white trash en déroute, Mélenchon se contente de faire la morale en fronçant des sourcils genre : « Comment, vous n’allez pas voter pour cette semi-démente semi-fasciste ! » Du très bon pour le zapping, du pain bénit pour sa respectabilité, mais un sacré gâchis pour le réarmement idéologique du prolétariat.

En effet, si on prétend parler aux électeurs de Marine, non seulement il vaut mieux ne pas les insulter, mais il faut aussi les entendre, les prendre tels qu’ils sont et là où ils sont pour les amener vers soi : cela s’appelle la politique. Or, dès qu’il est question de l’immigration et du multiculturalisme, Mélenchon est pire que sourd. Quitte à se retrouver en phase avec Laurence Parisot sur la liberté de circulation et d’installation des étrangers. La même volonté d’évitement le conduira à utiliser presque mot pour mot le même argument d’autorité que Nicolas Sarkozy lors de l’irruption du halal dans la campagne – en substance : « Cette polémique n’a pas lieu d’être, taisez-vous et parlons d’autre chose.»

Sauf que le peuple, lui, il veut qu’on lui parle du halal, et aussi des prières de rue, et aussi de la burqa. Pas parce que le Français est raciste, ou alors c’est un complot conjoint du Siècle et de l’émir du Qatar qui, depuis des années, place Zidane et Noah en tête des classements de popularité ; parce que le Français a des angoisses économiques, sociales et culturelles, et que l’immigration non régulée lui paraît, au même titre que l’Europe ou les délocalisations, avoir un vague rapport avec ces préoccupations.

Personne, sûrement pas moi en tout cas, ne souhaitait que Mélenchon s’aligne sur les balançoires de la droite en la matière. Mais on pouvait espérer, en rêve, que face à ces angoisses, il invente ses réponses à lui, en rupture totale avec les vieilles habitudes du PS et du PCF : angélisme, clientélisme et autisme.

Au lieu de quoi il a systématisé l’antifascisme terra-noviste comme seule arme de combat face à Marine Le Pen, ou plutôt face à ses électeurs. À la stigmatisation de l’étranger, forcément plus ou moins racaille, il oppose celle du petit prolo blanc qui vote FN, forcément fasciste. Remarquez, à défaut d’interdire le FN, il lui reste à réclamer la dissolution du prolétariat.[/access]

Mes 159 signatures

Moi non plus, malgré mes 159 signatures je n’ai pas pu me présenter à la Présidentielle.

Saint Augustin, Pascal, Saint Paul, Albert Camus, Robert Bresson, Georges Bernanos, Raoul Walsh, John Fante, Giacomo Leopardi, François Mauriac, Marcel Proust, Howard Hawks, John Ford, Pierre Drieu La Rochelle, Jack Kerouac, Louis Ferdinand Céline, Paul Valéry, Paul Claudel, Léon Bloy, Gérard Blain, Jeanne d’Arc, Napoléon Bonaparte, Charles de Gaulle, Saint Louis, Charlemagne, Louis XIV, Hughes Capet, Jules Ferry, Alain Fournier, Joseph Conrad, Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski, Carl Theodor Dreyer, Charles Baudelaire, François Villon, Andreï Tarkovski, Youssef Chahine, Roberto Rossellini, John Wayne, Guy Debord, Marguerite Duras, Louis XVI, Marie-Antoinette, Clovis, Danton, John Coltrane, Johnny Cash, Hank Williams, Pierre Schoendoerffer, Jean-Pierre Melville, Herman Melville, Hergé, Egdar P. Jacobs, Sigmund Freud, Eric Rohmer, Simone Martini, Fra Angelico, Piero della Francesca, Sandro Botticelli, Madame de La Fayette, Madame De Sévigné, Madame de Maintenon, Bertrand Dugesclin, Rolland de Roncevaux, Anne de Bretagne, Jeanne Hachette, Sainte Geneviève; Sainte Blandine, Le Général Leclerc, Jacques-Bénigne Bossuet, Jean de La Fontaine, Rabelais, Pier Paolo Pasolini, Charles de La Rochefoucauld, Saint François d’Assise, Sainte Claire d’Assise, Jean XXIII, Jean-Paul II, Saint Vincent De Paul, Alexandre Dumas, Georges Simenon, Jules Michelet, John Fitzgerald Kennedy, Le Général de Lafayette, Georges Washington, Sainte Thérèse de Lisieux, Charles Bukowski, Antoine Blondin, Gino Bartali, Fausto Coppi, Jacques Anquetil, Samuel Fuller, Michelangelo Antonioni, Anne Frank, Jean Moulin, Jean Eustache, Xavier Grall, Bert Jansch, Pierre Jakez Hélias, Jacques Fesch, William Faulkner, Luchino Visconti, Joao Cesar Monteiro, Alain Cuny, Choderlos de Laclos, Jules Barbey D’aurevilly, Marcel Cerdan, Édith Piaf, Charles Trenet, Claude-Joseph Rouget de Lisle, Mohandas Karamchand Gandhi, Francesco Forgione (dit Padre Pio), Ambrogiotto di Bondone (dit Giotto), Laurent de Medicis, Platon, Jean Racine, Pierre Corneille, Jean-Baptiste Poquelin (dit Molière), Klaus Maria Grûber, Cornelius Jansen, Leopold Sedar Senghor, Satyajit Ray, Akira kurosawa, Mikio Naruse, Yasijiro Ozu, Kenji Mizoguchi, Vladimir Maïakovski; Arseni Tarkovski, Boris Barnet, Charles Chaplin, Henri Ford, Winston Churchill, Vincent Van Gogh, Jean-François Millet, Camille Claudel, Auguste Rodin, Henri Desgranges, Miles Davis, François 1er, Maurice Pialat, Rabîndranâth Thâkur (dit Tagore), Hermann Hesse, François Mitterrand, Pierre Mendès France, Georges Pompidou, Sidonie-Gabrielle Colette, Raoul Ruiz,Marie Jean Antoine Nicolas de Caritat, marquis de Condorcet, Émile-Auguste Chartier (dit Alain), Jean Vilar, le Maréchal Foch, Honoré de Balzac, Isidore-Lucien Ducasse Comte de Lautréamont, Alphonse Daudet, Marcel Pagnol, Sacha Guitry, Eugène Sue, Jan Van Eyck, Guy De Maupassant, François-René de Chateaubriand.

Comme pour Jérôme Leroy, Le Conseil Constitutionnel m’a fait observer, en plus de leur nombre insuffisant, que mes parrains et marraines étaient tous morts. J’ai fait remarquer que tous ces gens ne m’avaient jamais semblé aussi importants dans notre monde de l’Empire du bien.

Mélenchon, Villiers et Beate Klarsfeld…

On retiendra du dimanche 18 mars 2012 que, pour la première fois, un parc à thème français, Le Puy du Fou, a reçu le prestigieux Thea Award, qui distingue chaque année le meilleur établissement de ce genre dans le monde. Tel Jean Dujardin, Philippe de Villiers, le fondateur de ce haut lieu de la mémoire chouanne est allé chercher lui même à Los Angeles ce trophée qui le consolera quelque peu de ses déboires politiques et familiaux. On retiendra également qu’une reconstitution improvisée des grandes heures révolutionnaires françaises, à l’initiative du Front de Gauche, a rassemblé plusieurs dizaines de milliers de personnes sur la place de la Bastille à Paris. On se souviendra enfin que Beate Klarsfeld, épouse de Serge et maman d’Arno, a obtenu 126 voix lors de l’élection à la présidence de la République fédérale d’Allemagne, remportée haut la main par Joachim Gauck, un pasteur originaire de l’ex-RDA[1. La présidence de la RFA est une fonction essentiellement protocolaire et honorifique généralement confiée à un homme politique blanchi sous le harnois, et jouissant de l’estime générale, au delà de son parti. Il est élu par le Bundestag et des délégués envoyés par les parlements régionaux. L’élection présidentielle du 18 mars avait été organisée à la suite de la démission de Christian Wulff, un chrétien-démocrate mis en cause dans des affaires de corruption.].

La hiérarchie de ces événements, dans la presse française du lendemain, était nettement à l’avantage de la manifestation de la Bastille, ce qui se comprend aisément, mais ne lui garantit aucunement de conserver cette position dans les siècles des siècles…
J’aurais, pour ma part, tendance à privilégier la distinction accordée par les magnats américains de l’entertainment au modeste parc du Puy du Fou, qui n’est que le quatrième parc à thème français en termes de fréquentation, avec 1,5 millions de visiteurs annuels, alors que Disneyland Paris en reçoit 17,5 millions. A la différence du Futuroscope de Poitiers, Le Puy du Fou ne mise pas sur le high-tech, la 3D et les robots sophistiqués pour épater le populaire : ce sont gladiateurs, Vikings et mousquetaires, la plupart du temps interprétés par des bénévoles du cru qui font le spectacle, celui du roman national version ancien régime, sabots, terroir et légendes merveilleuses inclus. En couronnant les Vendéens, les géants américains du secteur reconnaissent qu’il existe des choses qui ni l’argent, ni la technologie ne peuvent créer : l’authenticité d’un lien à l’histoire et au terroir, par exemple.

Quelques heures plus tard, en regardant le Mélenchon-show de la Bastille devant mon téléviseur, il me vint à l’idée que l’on n’était pas si loin de la Vendée, et que le spectacle offert par le Front de Gauche au peuple français était le pendant républicain et révolutionnaire de la geste catho-tradi du Puy du Fou. Le discours de Mélenchon aurait parfaitement pu constituer la voix off d’une grande reconstitution en costumes des heures de gloire du peuple français insurgé contre les tyrans de 1789 jusqu’au Front populaire, en passant par 1848 et la mobilisation antifasciste de février 1934… Il s’agissait, pour les organisateurs, de donner une identité collective à une foule disparate, de faire, comme dirait Marx, de cette foule « en soi » une foule « pour soi ». Le pari n’est, à mes yeux, qu’à moitié réussi, car il planait comme un malentendu sur cette opération. Les gens étaient venus voir Mélenchon, la nouvelle star de la scène politique, et s’attendaient au numéro maintenant bien rodé du tribun gouailleur, fustigeant les capitalistes, leurs valets et leurs coryphées ( les « belles personnes »), et n’épargnant pas le voisin de palier quelque peu timoré. Le PCF, deus ex machina de la mobilisation des militants rameutés de tout l’hexagone en avait décidé autrement : c’est le peuple qui allait faire le spectacle, et non pas le candidat dont le charisme commence à devenir quelque peu encombrant pour les apparatchiks de la place du Colonel-Fabien. Le style « Entre là, Jean Moulin… » n’est pas ce que Méluche réussit le mieux, et l’enthousiasme modéré de la foule agitant les oriflammes écarlates était loin d’égaler l’intensité des affects provoqués par les discours de Mélenchon en meeting. Je serais à la place de Claude Bartolone, président du conseil général de Seine-Saint-Denis, je réfléchirais sérieusement à créer un parc à thème sur l’histoire de cette France des révoltes et des révolutions. Cela donnerait de l’emploi dans ce 9-3 qui en manque cruellement, et pourrait permettre à « l’autre » roman national de se voir porté au pinacle en Californie lors d’un prochain palmarès du Thea.

Beate Klarsfeld est aujourd’hui moins connue du grand public que son mari et son fils. Ce ne fut pas toujours le cas. Cette fille de SS venue en France comme jeune fille au pair à 19 ans, en 1960, consacra sa vie à expier et faire expier à ses concitoyens les turpitudes du régime nazi. Elle connu la célébrité en giflant publiquement, le 7 novembre 1968, le chancelier Kurt Georg Kiesinger, qui avait exercé des fonctions de responsabilité dans l’appareil de propagande nazie en direction de l’étranger. C’est à elle que Serge Klarsfeld doit son aura de « chasseur de nazis », car sa méconnaissance de l’allemand ne le mettait pas en position de traquer les criminels de guerre reconvertis en notables de la RFA. Jusqu’en 1989, les fiches des Klarsfeld étaient alimentées par les services secrets de la RDA, qui utilisaient le couple comme un auxiliaire dans sa propagande contre une République fédérale coupable, à ses yeux, de recycler les anciens nazis dans les hautes sphères de la politique et de l’administration. Cela explique pourquoi les amis allemands de Jean-Luc Mélenchon, le parti Die Linke, majoritairement composé des héritiers idéologiques des communistes de l’ex-RDA aient accordé leur investiture pour l’élection présidentielle ouest-allemande à une femme vivant à Paris dont la famille est proche de Nicolas Sarkozy, et qui professe des idées sionistes très éloignées des prises de positions anti-israéliennes de Die Linke. Opposer Beate Klarsfeld à Joachim Gauck, qui dirigea pendant dix ans, de 1990 à 2000 l’autorité chargée de gérer les archives de la Stasi, la redoutable police politique est-allemande, était pour Die Linke, un plaisir rare dont il aurait été dommage de se priver.

Hollande déchire sa race

Samedi 10 mars , François Hollande rassemblait ses soutiens ultramarins à Paris et prenait devant eux un bien curieux engagement : « Il n’y a pas de place dans la République pour la “race”. Et c’est pourquoi je demanderai, au lendemain de la présidentielle, au Parlement de supprimer le mot “race” de notre Constitution. » Il fallait y penser ! Il suffit d’effacer le mot pour supprimer la chose – on jurerait un morceau de bravitude de l’abbé de Lattaignant.[access capability= »lire_inedits »]

Mais la promesse d’éradiquer le fâcheux mot semble, d’ores et déjà, compromise. Il faudrait le biffer non seulement de la Constitution, mais également du Préambule de 1946, un texte historique, qui en présente deux occurrences. Puis, la France devrait en toute logique retirer sa signature de la Déclaration universelle des droits de l’homme, de la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale, de
la Convention européenne des droits de l’homme et de toutes les autres conventions faisant mention – les salopes – du terme honni.

La France deviendrait alors réellement ce que François Hollande disait qu’elle était samedi : « Un grand archipel », c’est-à-dire une île au milieu du monde. Tiens ! l’Histoire est une fieffée rusée : samedi, le candidat socialiste tenait son meeting à l’Outre-Mer, dans le 19e arrondissement de Paris (sous les pavés de Paris-Plages, le sable antillais !), au Gymnase Jean-Jaurès. Le grand Jaurès qui proclamait à Paris, au Congrès socialiste international de septembre 1900 : « Quand les hommes ne peuvent plus changer les choses, ils changent les mots. »

Rien ne change donc, et c’est maintenant.[/access]

La révolte syrienne vue d’Israël

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J’ai demandé à Shlomo Ben Ami, ancien ministre israélien des Affaires étrangères, ce qu’il pensait de la répression en Syrie…

Il m’a répondu en citant un écrivain et prêtre anglais, William Ralph, qui disait : « Un homme peut se construire un trône avec des baïonnettes, mais il ne peut pas s’asseoir dessus.» Il a ajouté : « En Syrie, la dynastie Assad est convaincue qu’elle est en mesure de faire mentir ce dicton.»

Pour l’instant, la Syrie est encore épargnée des interventions étrangères par les boucliers chinois et russes, ce qui laisse toute latitude à Assad de poursuivre impitoyablement ses objectifs contre ses opposants. Ben Ami est persuadé que la Russie tout comme la Chine sont lasses de la naïveté de l’Occident. La manière dont il insiste sur cette naïveté compassionnelle me convainc. Il n’y a pas d’autres choix immédiats dans le monde arabe, insiste-t-il, qu’entre une stabilité perverse et un désordre apocalyptique. Transformer le régime Baas de la Syrie en une démocratie est pratiquement impossible. Mais la perspective d’une guerre ethnique de type djihadiste qui s’étendrait sur tout le Levant n’est pas non plus particulièrement attrayante.

À cela s’ajoute que de plus en plus de terroristes sunnites liés à Al-Qaida, privés de leurs bases irakiennes et afghanes par les interventions occidentales, affluent en Syrie, ce qui pourrait laminer le pouvoir autoritaire d’Assad et conduire à une guerre civile sanglante. Stabilité perverse ou désordre apocalyptique ? À moins de me convertir à l’islam sunnite, je serais bien en peine de choisir.

Mélenchon, « l’instituteur du peuple »

« Mélenchon fait place comble ». C’est Le Figaro qui le dit, avec une mansuétude que François Hollande envierait à son rival du Front de Gauche. 120 000 personnes d’après le quotidien du groupe Dassault, « entre 50 et 100 000 » selon Libération, participaient hier à cette « marche citoyenne » que le leader maximo du FDG définit comme une « insurrection » dont le cortège (Nation-Bastille) forme à lui seul tout un programme. « Reprendre la Bastille » était le mot d’ordre général de la démonstration de force de « l’instituteur du peuple ». Eh oui, l’histoire s’est arrêtée en 1789 pour le contempteur des « réactionnaires », « conservateurs » et autres grenouilles de bénitier catholiques : c’est bien connu, le MEDEF et l’épiscopat s’abreuvent aux mêmes sources. Dieu merci, une foule de progressistes combat l’infâme et porte aux nues le « candidat du peuple », lequel peut se targuer de rafler… 2% du vote ouvrier.

Jean-Luc Mélenchon paradait sur le bitume parisien, entouré de barioles aussi chamarrées que « Mon corps m’appartient » (la Clémentine Autain touch, sans doute) ou « Vite, la VIe République ! » (une version décontaminée du « Le Pen, vite ! » du Front National des années 1990). Ironie de l’histoire, l’orateur que les masses atrophiées du PCF acclament est un ancien sénateur PS formé à l’école lambertiste, ancien ennemi juré du parti de Georges Marchais ! Comme quoi, l’on n’est jamais exécuté que par où l’on a péché : à la dérive bougiste-société-libertaire du PC répond le baiser de la mort du camarade Jean-Luc. 10% dans les sondages au prix d’une dissolution qui ne dit pas son nom ?

Qu’importe, Mélenchon le dit et le répète : il se veut l’« instituteur du peuple ». Soit. La formule est parlante à plus d’un titre. Du haut de sa tribune républicaine, le camarade Méluche voudrait à la fois guider et instruire le peuple, comme ces bons vieux hussards noirs qui se chamaillaient avec le curé de village pour dispenser un enseignement républicain tiré du Lavisse. Mais de quel peuple Mélenchon parle-t-il ? De la communauté nationale dans son ensemble, des petites gens, du peuple abstrait qui figure la nation depuis la Révolution Française ? Derrière le flou abyssal de son projet socialiste républicain type SFIO, on ne saurait répondre. Va pour le peuple social, que Mélenchon élargit d’ailleurs aux travailleurs sans-papiers (à régulariser et à payer à hauteur du SMIC, histoire de tuer le dumping social… par le dumping social) et à tous les « exclus », Français ou non, qui se rallient à son panache rouge. Quant à ses ennemis, lorsqu’ils ne sont pas rupins, il s’agit forcément de crétins infoutus de se doter d’une conscience de classe, a fortiori lorsqu’ils votent pour la « semi-démente » peste blonde ! Instituer le peuple, vous dit-on, c’est le rendre adulte…

Et puis, instruire le peuple, c’est aussi (et surtout ?) lui faire ravaler tous ses vilains instincts conservateurs, en bon révolutionnaire. Comme Marc Cohen en a excellemment rendu compte dans le dernier Causeur magazine, la doxa mélenchoniste s’arrête là où commencent les valeurs conservatrices de la classe ouvrière, naguère si bien incarnées par un PCF peu ouvert aux « gender studies » et à la culture queer. Si la façade anticapitaliste de son discours économique lui fait prendre des accents ouvriéristes, l’instituteur Mélenchon gagnerait à (re)lire l’italien Carlo Levi. Dans Le Christ s’est arrêté à Eboli, qui n’est pas l’œuvre d’une taupe vaticane mais le témoignage d’un socialiste antifasciste exilé dans son propre pays, Levi dépeint avec empathie les mœurs pluriséculaires des habitants de Gagliano, ces paysans pauvres restés dans la superstition et l’écoulement ininterrompu du temps parce que le progrès technique et l’industrialisation les a si peu touchés. Des petites gens comme le Front de Gauche ne les aime pas, volontiers hospitaliers envers l’étranger mais peu enclins à bouleverser leurs modes de vie traditionnels. Et que des dire des Chouans de l’Ouest qui, pendant la Révolution, affrontaient le génocide vendéen commandité par les bourgeois parisiens ? Arrêtez : la mythologie du Front de gauche ne répond plus !

Pour la doxa mélenchonienne, l’ordre clérico-capitaliste est l’ennemi des libres penseurs libertaires, un point c’est tout… Dans le cadre d’une société industrielle plus proche de la nôtre, songeons aussi au plus perspicace penseur socialiste du XXe siècle, dont l’ « anarchisme tory »[1. Selon l’expression utilisée par Jean-Claude Michéa dans son excellent ouvrage éponyme.] exaltait l’enracinement et les vertus conservatrices de la classe ouvrière : « Ce qu’il faut, c’est faire entrer dans la tête des gens : un, que les intérêts de tous les exploités se rejoignent ; et deux, que le socialisme ne heurte pas forcément la common decency. »[2. Le quai de Wigan.] contre l’asservissement par les machines et la rhétorique du progrès qui l’accompagne et le légitime.

Or, puisque le capital ne se développe qu’en bouleversant perpétuellement les rapports sociaux institués, Mélenchon devrait conjurer la révolution morale, au lieu de l’appeler de ses vœux (euthanasie, mariage gay…). Tandis que Mélenchon veut étendre et faciliter le recours à l’avortement, en inscrivant l’IVG dans le marbre de la Constitution, le cinéaste communiste Pasolini recommandait, il y a quelques décennies, d’user de la plus grande prudence dans l’introduction d’une réforme qu’il approuvait dans son essence, mais dont il redoutait les effets sociaux et économiques (marchandisation, réification de la femme) si elle n’était pas appliquée avec parcimonie. S’il n’est pas sûr que Le Capital de Marx figure au nombre des classiques de notre « instituteur », il est en revanche certain que l’élève Mélenchon a fait l’impasse sur la part conservatrice de tout socialisme qui se respecte.

Le rouge et le vert

Ils sont toujours amusants, nos amis les écologistes. Devant le succès étonnant du Front de Gauche et de sa marche pour la VIème république, entre Nation et Bastille, on pouvait espérer des critiques virulentes de la droite. Eh bien, en fait, à peine. Benoist Apparu, actuel ministre du Logement a même reconnu que Jean-Luc Mélenchon était en train de réaliser la meilleure campagne de tous les candidats et a juste fait mine de considérer que Mélenchon n’était jamais que le cinquième homme de la campagne.

Il est vrai que parvenir à rassembler plus de cent mille personnes, dont des travailleurs du privé en lutte, par un dimanche frisquet de mars, a de quoi surprendre. Mais tout de même, ce qui a été dit durant les vingt minutes de discours, pas une de plus, par un Mélenchon comme lui-même surpris par l’ampleur du succès, aurait dû franchement énerver le camp sarkoziste. Ce dernier a beau essayé de trianguler le programme du FDG sur les exilés fiscaux pour mettre en porte à faux Hollande, il y avait quand même de quoi faire cauchemarder les membres de l’UMP.
Tous les symboles de la gauche, de la vraie gauche, celle du monde d’avant, celle qui croyait encore possible une rupture avec le capitalisme, étaient réunis. La Bastille, d’abord, qu’il fallait reprendre. Et puis la date du 18 mars, déclenchement en 1871 de la Commune qui est restée dans l’imaginaire français, au choix, comme une grande peur ou comme la première expérience conseilliste qui en quelques semaines, avant le carnage de la Semaine Sanglante, a tout expérimenté : réquisition des ateliers abandonnés par les patrons et remise à des coopératives ouvrières, après indemnisation des propriétaires, égalité homme-femme au travail comme dans la vie politique, élections des fonctionnaires et des chefs militaires, salaire minimum, salaire maximum, liberté de la presse, système d’indemnisation pour les accidents du travail ou les vieux ouvriers.
Mais non, rien de bien méchant comme contre-attaque venue de la droite.

Du côté socialiste, Hollande et ses people bobos réunis au Cirque d’Hiver n’ont même pas cru bon manifester une quelconque réaction. Comme si cette gauche-là n’existait pas. Ou n’existera que lorsqu’il s’agira des reports pour le second tour. Seule Ségolène Royal, sur la 5, a montré comme d’habitude, et contrairement à sa réputation, qu’elle était moins bête qu’on se plaît à le dire et beaucoup plus en phase avec cette gauche-là, en insistant sur les points de convergence comme cet inévitable changement de constitution et cette demande d’égalité.
Non, jamais décevants, ce sont les écologistes ont été au rendez-vous conjugué de l’affolement et de la bêtise. Ca les embête, un Front de gauche sur une courbe ascendante. Ca les embête pour plusieurs raisons.

Idéologiques, d’abord : le FDG, notamment le parti de Mélenchon lui-même, le PG, qui s’inspire fortement du philosophe André Gorz, tient depuis longtemps un discours sur la nécessité de penser de manière radicalement différente la croissance et a une composante « verte » qui a largement inspiré un des axes majeurs du programme du FDG : la planification écologique, c’est-à-dire la décision de ne pas laisser au bon vouloir de l’initiative privée la réponse indispensable aux défis des années à venir en matière de consommation, d’énergies renouvelables, de mode de vie. Bref, le FDG, qui comme le montrait Libé ce week-end, siphonne aussi l’électorat vert, est le seul a expliquer que la véritable écologie ne peut se penser en laissant faire l’économie de marché. Mais allez expliquez ça à Cohn Bendit, par exemple, ou même à Eva Joly qui préfère réfléchir sur des jours dédiés aux fêtes religieuses communautaires, histoire d’en finir avec la laïcité, ce concept réactionnaire qui noie les différences.
Plus prosaïquement, au fur et à mesure que monte le score de Mélenchon et que la candidate verte stagne à 2%, la perspective de voir les frais de campagne remboursés s’éloigne et rien ne dit que face à un allié si faible, les socialistes ne remettront pas en question l’accord électoral somptuaire qui garantissait un groupe parlementaire à ce qui ne sera plus qu’un groupuscule.

Alors, comme les Verts ne laissent plus causer Eva Joly de peur de perdre quelques décimales de plus dans les sondages, c’est l’inénarrable Jean-Vincent Placé qui ressemble davantage à un obscur manœuvrier de la IVème république qu’à un héritier de René Dumont, qui s’y est collé. Il a sans doute cru sans doute égratigné Mélenchon en déclarant : « Je pense que le vote pour Jean-Luc Mélenchon est un vote un peu nostalgique, d’un souvenir de la France des années 70, peut-être un peu plus prospère, avec des industries plus classiques, façon avant la chute du mur de Berlin ».
Et alors, Jean-Michel, en quoi voudrais-tu que cela soit blessant ? Y compris ta fielleuse allusion au Mur, dans la tradition de Cohn-Bendit dont la seule vraie constante politique depuis 68 est un anticommunisme fervent au nom d’une idéologie libertaire qui a surtout encouragé l’individualisme prédateur des temps qui sont les nôtres.

Oui, les 100 000 personnes de la Bastille étaient des nostalgiques. Un beau mot, qui signifie étymologiquement, la douleur du retour. Car il ne sera pas facile de revenir en arrière, vers un temps objectivement meilleur, vers une France objectivement plus égalitaire et moins dure. Mais cette France est pourtant celle qu’il faut retrouver. Une révolution, en astronomie c’est quand le soleil, revient à sa place initiale. Et c’est bien d’une révolution qu’il fut question ce 18 mars 2012. Une révolution par les urnes, mais une révolution tout de même.
Et au sens le plus noble du terme, effectivement, une révolution antimoderne.

Mes 158 signatures

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Comment je n’ai pas pu me présenter

Karl Marx, Friedrich Engels, Arthur Rimbaud, Louis Aragon, Louise Michel, Charles Tillon, Paul Lafargue, André Breton, Maximilien Robespierre, Gracchus Babeuf, Louis-Antoine de Saint-Just, Maurice Thorez, Salvador Allende, José Marti, Dolorès Ibarruri dite la Passionaria, Vladimir Ilitch Oulianov dit Lénine, Rosa Luxembourg, Albert Soboul, Emiliano Zapata, Denis Diderot, Jacques Prévert, Vladimir Maïakovski, Clara Zetkin, Eugène Pottier, Ho-Chi-Min, Jules Vallès, Bertolt Brecht, Roger Vailland, Gustave Courbet, Pablo Neruda, Jack London, Auguste Blanqui, Jean Jaurès, Jules Guesde, Martha Desrumaux, Jeannette Vermeersch, Youri Gagarine, Michel Clouscard, Georges Labica, Danielle Casanova, Guy Môquet, Jean-Pierre Timbaud, Jean Ferrat, Marcel Cachin, John Steinbeck, John Reed, Dashiell Hammett, Malcom X, Ernesto Che Guevara, Pancho Villa, Emma Goldman, Louis Rossel, Eugène Varlin, Antonio Gramsci, Georges Politzer, Célestin Freinet, André Marty, Benjamin Péret, Jean-Jacques Rousseau, Thomas More, H.G Wells, Andreu Nin, Elisée Reclus, Gerrard Wistanley, Richard Wright, Chester Himes, Nelson Algren, Simone de Beauvoir, Zéphyrin Carmélinat, Jacques Duclos, Marie-Claude Vaillant-Couturier, Geronimo, Olga Bancic, Missak Manouchian, Elsa Triolet, Paul Eluard, Paul Nizan, Enrico Berlinguer, Alvaro Cunhal, Simon Bolivar, Colonel Fabien, Lucie Aubrac, Camilo Cienfuegos, Pablo Picasso, Diego Rivera, Henri Rol-Tanguy, Frieda Kahlo, René Magritte, Henri Barbusse, Sylvain Maréchal, Eugène Guillevic, Jacques Decour, Romain Rolland, Sergueï Eisenstein, Eldridge Cleaver, Karl Liebknecht, Augusto Sandino, Howard Fast, Joseph Losey, Spartacus, James Dalton Trumbo, Georges Guingouin, Nina Lobkovskaïa, Gabriel Péri, Bertrand Russel, Kim Philby, Jean Bruller dit Vercors, Giordano Bruno, Pier Paolo Pasolini, Maxime Gorki, Georges Dimitrov, Eugen Fried, Claudine Chomat, Benoît Frachon, Roger Pannequin, Paul Langevin, Jacques Solomon, Jean-Richard Bloch, Louis Blanc, Maurice Audin, Jean-Pierre Bernard, Fanny Dewerpe, Daniel Féry, Anne-Claude Godeau, Édouard Lemarchand, Suzanne Martorell, Hippolyte Pina, Raymond Wintgens, Maurice Pochard, Léopold Trepper, Liane Berkowicz, Hilde Coppi, Roza Chanina, Béla Kun, Jacques Pâris de La Bollardière, Eugène Vermersch, Edouard Vaillant, Dorothy Parker, Jessica Mitford, Enrique Lister, Jozip Broz dit Tito, Palmiro Togliatti, Henri Krazucki, Jean-Pierre Vernant, Ambroise Croizat, Maurice Kriegel-Valrimont, Georges Couthon, Albert Mathiez, Olympe de Gouges, Willy Munzenberg, Marcel Paul, Flora Tristan, Fernand Léger, Victor Serge, Auguste Copin, Frantz Fanon, Thomas Sankara, Patrice Lumumba…

Le Conseil Constitutionnel m’a fait observer, en plus de leur nombre insuffisant, que mes parrains et marraines étaient tous morts. J’ai répondu qu’ils ne m’avaient jamais semblé aussi vivants que par les temps qui couraient.

Ça n’a pas suffi.

Mélenchon aggrave le ton

Aux grandes occasions, les grandes voix. Le 11 mars à Villepinte, Henri Guaino, s’essayant à Malraux, panthéonisait avant l’heure Nicolas Sarkozy. Hier, Place de la Bastille, Jean-Luc Mélenchon avait du Général dans le gosier. « Mais il parle comme de Gaulle ! », n’en revenaient pas ses partisans, un brin décontenancés, dès les premiers mots prononcés – emprunt paradoxal pour celui qui entend renverser, démocratiquement, la Ve République installée par qui on sait, au profit d’une VIe, promesse de temps nouveaux.

En ce dimanche d’« insurrection civique », préalable à la « révolution citoyenne », le verbe du candidat du Front de gauche à l’élection présidentielle est plus lent et plus solennel qu’à l’habitude, comme l’est le pas des légionnaires, le 14 Juillet, par rapport au reste de la troupe.
Tout en haut de sa colonne, le Génie de la Bastille, chérubin du peuple, peut contempler une foule qui se compte en dizaines de milliers de personnes, mordant allégrement sur les boulevards adjacents. « Cent vingt mille », claironnent les organisateurs de la manifestation. Quand on a peu d’argent pour faire campagne – le lot, semble-t-il, du Front de gauche –, on a des idées : au diable les locations de salles, la rue, gratuite ou presque, s’offre à nous, elle est nôtre.

Le discours, point d’orgue d’une marche partie de Nation, se veut capital. Il est relativement court, une trentaine de minutes – pour ne pas désespérer les automobilistes ? Les applaudissements sont moins nourris que dans les meetings du même homme. Jean-Luc Mélenchon, gonflé de l’importance qu’il s’accorde, livrant une prestation d’entre-deux tours à cinq semaines du premier, annonce qu’il fera élire une assemblée constituante si les Français le portent à l’Elysée. Changer d’ère pour changer d’air.

L’air neuf sentira la cerise bio. La loi de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat sera étendue à l’ensemble des territoires de la République, outre-mer comme en Alsace-Moselle ; la règle d’or se muera en vert écolo planétaire ; le droit du sol sera intégral ; la guerre d’Algérie ne recommencera pas en France ; les gays pourront se marier et les ouvriers ne seront plus les serfs des patrons ; l’euthanasie sera légalisée, ainsi que le suicide assisté ; le droit à l’avortement, puissamment réaffirmé ; Hadopi, décapité… Avec Mélenchon on aura la synthèse de 1917 et de 1968 : la révolution des masses et la révolution de l’individu.

Prêcheur, il appelle ses ouailles à porter partout en France la bonne parole de ce 18 mars de la Bastille (encore un réminiscence gaullienne, le 18) sur les places et dans les rues. « Ouvrez par vos bulletins de vote la brèche par laquelle passeront les votes des Grecs puis des nos camarades allemands sur lesquels souffle le modèle libéral ». La France, phare du monde, est de retour. L’« humanité » simple ne suffit pas à Jean-Luc Mélenchon, il la veut « universelle », qui plus est féministe, et la fait acclamer.

Trois copines, la cinquantaine, entonnent à tue-tête l’Internationale de fin de meeting, et comme elles n’aiment pas les paroles du chant suivant, La Marseillaise, mis d’autorité au répertoire par le candidat du Front de gauche, elles plaquent celles du premier sur la musique de Rouget de Lisle, qu’elles trouvent belle, quand même. « Mélenchon n’était pas très bon aujourd’hui (dimanche, ndlr), lui d’habitude excellent orateur. Il était dans un registre un peu grave et un peu forcé », estime l’une des trois femmes, encartée au PS jusqu’en 1989, devenue mélenchoniste. « Il n’en est pas moins le candidat de la gauche, Hollande est trop fluctuant », ajoute-t-elle. Un doute soudain l’étreint : « Je veux être sûre qu’en votant pour lui, je n’empêcherai pas la gauche d’être présente au second tour. J’attendrai donc le dernier moment pour me décider. »

Plus urgente que l’abolition de la Ve République, la dissolution du souvenir de 2002.

« L’immigration n’est ni une chance, ni une menace mais une question politique »

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Laurent Bouvet est politologue. Il vient de publier Le sens du peuple, Gallimard, janvier 2012

Vous expliquez comment la gauche antitotalitaire, parce qu’elle peine à se défaire du souvenir de l’URSS et se méfie donc tout à la fois du peuple (en tant que masse) et de l’Etat, a favorisé le modèle individualiste et multiculturaliste. N’y a-t-elle pas été largement aidée par une autre gauche, « l’anticolonialiste », qui se défie de l’Etat par internationalisme, et voit des « néo-colonisés » partout ?

Oui tout à fait. C’est d’ailleurs en grande partie la « même » gauche. L’anticolonialisme et l’antitotalitarisme ont de nombreuses caractéristiques communes – au-delà de la gauche d’ailleurs bien évidemment. Mais ce que vous dites est très juste : l’existence d’un sentiment de culpabilité à l’égard du passé colonial du pays a contribué à construire et à renforcer le multiculturalisme normatif dont je parlais plus haut.
On en retrouve la trace non seulement dans l’idée, légitime, qu’il y a une attention particulière, au regard de l’Histoire, à porter à des populations dont les droits ont été niés par exemple mais encore dans celle, moins évidente, que l’immigrant notamment, s’il vient d’un ancien pays colonisé, serait nécessairement plus légitime que l’habitant du pays d’accueil. Qu’il y aurait un dû à payer par les sociétés colonisatrices d’antan, même si c’est au détriment de leurs propres populations. Cette forme de culpabilité actualisée a pu conduire certains à défendre, coûte que coûte, des prescriptions normatives du type « l’immigration est une chance pour la France », et ainsi de justifier, par exemple, au moment même où la crise économique sévissait, des pratiques de concurrence sur les emplois à bas salaire entre résidents et immigrants. Ce qui n’a pas été neutre dans la montée en puissance des mouvements néopopulistes dont le Front national en France est l’exemple-type.
Outre qu’il s’agit d’un comportement, à gauche, d’auxiliaire d’une « flexibilisation » par le bas du marché du travail et d’un patronat parfois sans scrupules en la matière, on peut estimer que politiquement ce n’est pas d’une grande habileté. Cela installe l’idée d’un faux débat entre l’immigration-chance et l’immigration-menace.

Un faux débat qui relaie néanmoins une question que tout le monde se pose : doit-on redouter ou se réjouir de l’immigration ?

L’immigration n’est ni une chance, ni une menace. Elle n’est qu’une question politique, économique, sociale, culturelle… qui se pose à toute grande société ouverte. Et doit être traitée comme telle, en fonction des intérêts du pays, de la zone (l’Europe en l’occurrence pour la France), et non de manière idéologique. Hélas, à gauche, on trouve en la matière encore beaucoup d’idéologie sur ce sujet. Beaucoup d’impensés et de tabous, dont le seul résultat tangible n’a pas été d’améliorer le sort de ceux que la gauche prétend défendre et aider mais plutôt de renforcer leur stigmatisation – notamment en aidant à croître les idées du Front National – et, au sein de ces populations, certaines parties radicalisées, peu enclines à l’intégration et au vivre ensemble.
Ce qui est valable ici pour l’immigration vaut bien entendu avant tout pour l’islam compte tenu des crispations suscitées ces dernières années autour de cette religion. En bref, il me semble que l’attitude excessivement multiculturaliste d’une partie de la gauche a favorisé davantage que combattu l’influence parallèle du Front national et des extrémistes musulmans dans notre pays. Si la gauche revient au pouvoir en 2012, il faudra sortir de cette impasse et des faux débats qui y ont conduit.

Lorsque vous parlez du populisme, vous affirmez que beaucoup de populisme nous éloigne de la démocratie, mais qu’un peu nous en rapproche… peut-il y exister un « bon » populisme ?

L’expérience historique du XXe siècle a permis de comprendre que le populisme soulève au moins autant de problèmes qu’il prétend en résoudre. Pourtant cela n’a suffit ni à l’éteindre ni à le disqualifier comme mode de protestation politique dans le cadre démocratique. La radicalité de son propos central, contre tout ce qui fait la subtilité démocratique, ne pouvant jamais briser le lien étroit qui l’attache à la démocratie elle-même. Car le peuple de la démocratie est le même peuple que celui du populisme. Ce qui fait que pour le comprendre, ce à quoi l’époque contemporaine nous oblige, et, si nécessaire, le combattre, ce à quoi les événements peuvent nous contraindre, il ne faut pas le rejeter comme la pathologie de la démocratie, définitive et odieuse, dont il prend si souvent la forme mais plutôt lui restituer son caractère dialectique.
Le populisme est en effet le mal démocratique dans les deux sens du terme : il l’affaiblit en la menaçant mais il l’alarme aussi sur ses insuffisances et ses dérives. Cela ne veut pas nécessairement dire qu’il y aurait un bon et un mauvais populisme, encore moins parce qu’on pourrait qualifier le premier de gauche alors que le second serait de droite voire d’extrême-droite. Cela signifie plutôt qu’il faut en accepter l’incontournable présence dans la politique démocratique, qu’il faut même sans doute l’encourager comme composante d’une critique indispensable de l’ordre démocratique, tout en en reconnaissant les limites et en refusant fermement leur dépassement. Cette responsabilité lourde autant qu’inévitable est celle du peuple tout entier. C’est d’abord et avant tout pour cela que la gauche doit se remettre à l’écouter et à mieux le représenter, qu’elle doit en retrouver le sens.

Après que François Hollande a prononcé le discours – considéré comme fondateur – du Bourget, le pensez-vous sur la bonne voie pour retrouver « le sens du peuple », et reconquérir cet électorat naturel de la gauche ?

Le discours du Bourget représente incontestablement un moment-clef de la campagne de François Hollande, et même, sans doute, au-delà, en ce qu’il a remis en cause un certain nombre des évolutions et des présupposés des 30 dernières années au PS et à gauche. Est-ce qu’il sera suffisant pour assurer la reconquête des catégories populaires ? Je n’en sais rien. On ne modifie pas ainsi en quelques mois de campagne des années d’évolution. Le candidat du PS lui-même est le produit de toutes ces années. Il a été formé et je dirais forgé dans le creuset du socialisme français des 30 dernières années dont tout ce dont nous venons de parler est une composante essentielle. Mais dans le contexte institutionnel français, une campagne présidentielle est en même temps un moment très privilégié pour faire « bouger les lignes » comme l’a dit un autre candidat de la gauche. Espérons qu’il en soit ainsi.
Au-delà, ma préoccupation n’est pas celle de la victoire de la gauche qui me semble assez imparable compte tenu de l’état de la droite et surtout de la qualité très faible de son leader après ses 5 années de présidence – une présidence ratée pendant laquelle Nicolas Sarkozy a divisé et affaibli le pays. Ce qui me paraît plus important, ce sont les conditions de l’exercice du pouvoir que rendra possible la victoire. Sur quel socle sociologique la gauche au pouvoir va-t-elle s’appuyer ? Est-ce qu’il sera suffisamment large et profond pour lui permettre de durer et surtout d’agir dans la durée ?
C’est là que l’idée de « sens du peuple » (l’expression est du grand historien Michelet) prend tout son sens. Eprouver le sens du peuple, ce n’est pas seulement mobiliser les catégories populaires, celles qui ont été longtemps oubliées par la gauche, pour gagner une élection, c’est donner à tout le peuple, celui des citoyens, celui de l’égalité sociale et celui de la reconnaissance commune, dans une conception ouverte et moderne de la nation, la perspective de sa pleine et entière expression. C’est donner au peuple, collectivement, ensemble, toute sa place. Bien au-delà des désirs, besoins et identités individuelles. C’est la tâche historique de la gauche, en France et ailleurs, tout particulièrement en des temps difficiles comme ceux que nous traversons.

Laurent Bouvet, Le sens du peuple, Gallimard, janvier 2012

Mélenchon et le peuple : le rendez-vous gâché

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C’est la fin d’une belle histoire. Il y a deux ans, l’irruption de Mélenchon dans le jeu de quilles politique avait généré une flopée d’espérances. Je ne vais pas en faire la liste ici, disons qu’elles découlaient toutes d’une équation irréfutable : le « non » au référendum de 2005, majoritaire chez les électeurs de gauche, l’était encore plus largement dans le socle sociologique ancestral de la gauche (ouvriers, employés, chômeurs) ; moyennant quoi ce « non »-là – dont même les plus bouchés des énarques ou des éditorialistes ont compris qu’il allait bien au-delà du refus du Traité constitutionnel européen – n’avait pas de représentation politique digne de ce nom. Il est vrai qu’un consensus négatif (en l’occurrence, contre la mondialisation heureuse prônée par la classe politique tradi et ses relais médiatiques) ne suffit pas à définir une cohérence idéologique. Pour aggraver les choses, ce « non » potentiellement annonciateur d’un printemps de la gauche n’avait pas non plus de tribun incontesté capable de l’incarner lors des échéances électorales. Reconstruction, reconquête, re-présidentialisation : tous les déçus du PS par la gauche espéraient du neuf sur ces trois problématiques décisives.

Or, deux ans après la mise sur orbite de Jean-Luc Mélenchon, force est de constater que seul le dernier de ces trois objectifs a été atteint, et encore, partiellement. Mélenchon a incontestablement réussi à incarner à lui seul la gauche de la gauche. Mais les raccourcis qu’il a empruntés pour arriver à ce résultat laissent penser que, finalement, le renouveau de la gauche ne passera pas par lui. Tâchons d’expliquer pourquoi.[access capability= »lire_inedits »]

Tout d’abord, les chiffres : de loin, ils sont bons ; de près, il sont cruels. Les sondages les plus optimistes accordent au candidat du Front de Gauche un score de 9% auquel il faut ajouter les poussières glanées par les candidats LO et NPA , 1% à la louche : sauf intervention du Saint-Esprit, la gauche de la gauche se retrouvera aux alentours des 10 %, c’est-à-dire dans le bas de la fourchette qui est la sienne depuis 1988 (entre 9 et 14%.)

1988 : Lajoinie + Juquin + Laguiller + Lambert = 11,25%.
1995 : Hue + Laguiller = 13,94%.
2002 : Hue + Laguiller + Besancenot + Gluckstein = 13,42 %.
2007 : Buffet + Laguiller + Besancenot + Bové + Schivardi = 9,01 %.

Bref, JLM n’a pas, comme il se vantait de pouvoir le faire, plumé la volaille socialiste ni même dégarni significativement son aile gauche, laquelle préfère rester à la maison avec Montebourg, Hamon ou les universitaires mutins de la Gauche populaire. Et ce n’est pas faute d’avoir tout fait pour empêcher Hollande de décoller : a-t-on déjà vu s’envoler un capitaine de pédalo ?

Les seuls à qui Mélenchon ait tondu la laine sur le dos, ce sont ses camarades d’extrême-gauche. Et pour cause : les remplaçants d’Arlette et d’Olivier, Arthaud et Poutou, étaient inconnus du grand public et le restent encore largement à l’heure où j’écris ces lignes. Pour une large partie de l’électorat, Mélenchon fait figure de candidat unique à la gauche du PS, parce qu’il a été inlassablement vendu comme tel par les télés. Ceux qui, il y a un ou deux ans, ont cru à une fâcherie pour de vrai entre Mélenchon et les « laquais » des médias, n’ont sûrement pas allumé le poste depuis lors : elle est bien loin l’époque où il effrayait le média comme on épatait autrefois le bourgeois.

Un deuxième chiffre permet de comprendre pourquoi l’homme aux cravates rouges ne fait pas peur à ceux qu’il prétendait terroriser. Ce n’est pas avec lui que le prolétariat redeviendra une classe dangereuse, et pour cause : sa campagne patine désespérément dans l’électorat ouvrier. Sondage après sondage, on l’y crédite de 2% à 5 % des voix, loin derrière Le Pen et Hollande, et même derrière Sarkozy !

On me rétorquera que, si ces prolos ne veulent rien comprendre, il n’y peut mais et que ce n’est pas faute d’avoir essayé. Eh bien si, justement ! Dans sa stratégie marketing, Mélenchon a fait une croix sur les ouvriers, renonçant donc à aller les chercher là où ils sont, dans l’abstention ou dans les poches de Marine Le Pen. Là encore, mon propos peut surprendre : les médias ne cessent de nous conter la geste mélenchonienne, boutant la lepénisation hors des esprits et des urnes. C’est vrai qu’il cogne sur Marine, et dur avec ça ; souvent, on a même l’impression qu’il ne parle plus que de son duel avec Mme Le Pen. Mais sur quoi se bat-il, et en parlant à qui ? Là, ça se gâte…

J’ai regardé avec attention toutes les émissions de Mélenchon depuis le début de la campagne : au commencement, la dénonciation de l’Europe, des financiers qui la dirigent et des médias à leur botte était systématiquement au centre du dispositif. À ce titre, il pouvait réellement disputer les voix popu-ouvrières à Marine. Mais le « Système » lui présenta vite l’addition. Dans la foulée de Plantu, de nombreux commentateurs jugèrent bon d’enfermer dans le même sac (en rêvant de le lester et de le jeter à la mer) les candidats des deux Fronts. Souvenez-vous − c’était il n’y a pas si longtemps − de l’épisode « danger populiste » de l’automne 2011[1. Qu’on se rappelle du titre de son livre : Qu’ils s’en aillent tous !].

Que Jean-Luc Mélenchon et ses électeurs aient pu être blessés par cette campagne, c’est légitime. Que le Front de Gauche, pour déjouer cette offensive antipopuliste, ait choisi la facilité d’un antifascisme de bac à sable, devenu la marque de fabrique de son candidat, est plus problématique. Désormais, pour les télés, Mélenchon c’est le bon client anti-Le Pen, un concept que même Laurence Ferrari, Michel Denisot ou Anne-Sophie Lapix peuvent comprendre, voire apprécier…

Si je suggère que cet antifascisme est bidon, c’est d’abord, bien sûr, parce que je ne vois pas venir de marche sur Rome ou d’incendie du Reichstag. C’est ensuite parce que Mélenchon combat Marine Le Pen sur des thématiques bobo-compatibles (mariage gay, IVG, valses de Vienne) qui peuvent lui ramener quelques voix de profs, d’étudiants, de webmasters ou de militants associatifs, mais qui sont totalement inopérantes pour détourner du vote FN les grands brûlés de la mondialisation. À ces white trash en déroute, Mélenchon se contente de faire la morale en fronçant des sourcils genre : « Comment, vous n’allez pas voter pour cette semi-démente semi-fasciste ! » Du très bon pour le zapping, du pain bénit pour sa respectabilité, mais un sacré gâchis pour le réarmement idéologique du prolétariat.

En effet, si on prétend parler aux électeurs de Marine, non seulement il vaut mieux ne pas les insulter, mais il faut aussi les entendre, les prendre tels qu’ils sont et là où ils sont pour les amener vers soi : cela s’appelle la politique. Or, dès qu’il est question de l’immigration et du multiculturalisme, Mélenchon est pire que sourd. Quitte à se retrouver en phase avec Laurence Parisot sur la liberté de circulation et d’installation des étrangers. La même volonté d’évitement le conduira à utiliser presque mot pour mot le même argument d’autorité que Nicolas Sarkozy lors de l’irruption du halal dans la campagne – en substance : « Cette polémique n’a pas lieu d’être, taisez-vous et parlons d’autre chose.»

Sauf que le peuple, lui, il veut qu’on lui parle du halal, et aussi des prières de rue, et aussi de la burqa. Pas parce que le Français est raciste, ou alors c’est un complot conjoint du Siècle et de l’émir du Qatar qui, depuis des années, place Zidane et Noah en tête des classements de popularité ; parce que le Français a des angoisses économiques, sociales et culturelles, et que l’immigration non régulée lui paraît, au même titre que l’Europe ou les délocalisations, avoir un vague rapport avec ces préoccupations.

Personne, sûrement pas moi en tout cas, ne souhaitait que Mélenchon s’aligne sur les balançoires de la droite en la matière. Mais on pouvait espérer, en rêve, que face à ces angoisses, il invente ses réponses à lui, en rupture totale avec les vieilles habitudes du PS et du PCF : angélisme, clientélisme et autisme.

Au lieu de quoi il a systématisé l’antifascisme terra-noviste comme seule arme de combat face à Marine Le Pen, ou plutôt face à ses électeurs. À la stigmatisation de l’étranger, forcément plus ou moins racaille, il oppose celle du petit prolo blanc qui vote FN, forcément fasciste. Remarquez, à défaut d’interdire le FN, il lui reste à réclamer la dissolution du prolétariat.[/access]

Mes 159 signatures

23

Moi non plus, malgré mes 159 signatures je n’ai pas pu me présenter à la Présidentielle.

Saint Augustin, Pascal, Saint Paul, Albert Camus, Robert Bresson, Georges Bernanos, Raoul Walsh, John Fante, Giacomo Leopardi, François Mauriac, Marcel Proust, Howard Hawks, John Ford, Pierre Drieu La Rochelle, Jack Kerouac, Louis Ferdinand Céline, Paul Valéry, Paul Claudel, Léon Bloy, Gérard Blain, Jeanne d’Arc, Napoléon Bonaparte, Charles de Gaulle, Saint Louis, Charlemagne, Louis XIV, Hughes Capet, Jules Ferry, Alain Fournier, Joseph Conrad, Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski, Carl Theodor Dreyer, Charles Baudelaire, François Villon, Andreï Tarkovski, Youssef Chahine, Roberto Rossellini, John Wayne, Guy Debord, Marguerite Duras, Louis XVI, Marie-Antoinette, Clovis, Danton, John Coltrane, Johnny Cash, Hank Williams, Pierre Schoendoerffer, Jean-Pierre Melville, Herman Melville, Hergé, Egdar P. Jacobs, Sigmund Freud, Eric Rohmer, Simone Martini, Fra Angelico, Piero della Francesca, Sandro Botticelli, Madame de La Fayette, Madame De Sévigné, Madame de Maintenon, Bertrand Dugesclin, Rolland de Roncevaux, Anne de Bretagne, Jeanne Hachette, Sainte Geneviève; Sainte Blandine, Le Général Leclerc, Jacques-Bénigne Bossuet, Jean de La Fontaine, Rabelais, Pier Paolo Pasolini, Charles de La Rochefoucauld, Saint François d’Assise, Sainte Claire d’Assise, Jean XXIII, Jean-Paul II, Saint Vincent De Paul, Alexandre Dumas, Georges Simenon, Jules Michelet, John Fitzgerald Kennedy, Le Général de Lafayette, Georges Washington, Sainte Thérèse de Lisieux, Charles Bukowski, Antoine Blondin, Gino Bartali, Fausto Coppi, Jacques Anquetil, Samuel Fuller, Michelangelo Antonioni, Anne Frank, Jean Moulin, Jean Eustache, Xavier Grall, Bert Jansch, Pierre Jakez Hélias, Jacques Fesch, William Faulkner, Luchino Visconti, Joao Cesar Monteiro, Alain Cuny, Choderlos de Laclos, Jules Barbey D’aurevilly, Marcel Cerdan, Édith Piaf, Charles Trenet, Claude-Joseph Rouget de Lisle, Mohandas Karamchand Gandhi, Francesco Forgione (dit Padre Pio), Ambrogiotto di Bondone (dit Giotto), Laurent de Medicis, Platon, Jean Racine, Pierre Corneille, Jean-Baptiste Poquelin (dit Molière), Klaus Maria Grûber, Cornelius Jansen, Leopold Sedar Senghor, Satyajit Ray, Akira kurosawa, Mikio Naruse, Yasijiro Ozu, Kenji Mizoguchi, Vladimir Maïakovski; Arseni Tarkovski, Boris Barnet, Charles Chaplin, Henri Ford, Winston Churchill, Vincent Van Gogh, Jean-François Millet, Camille Claudel, Auguste Rodin, Henri Desgranges, Miles Davis, François 1er, Maurice Pialat, Rabîndranâth Thâkur (dit Tagore), Hermann Hesse, François Mitterrand, Pierre Mendès France, Georges Pompidou, Sidonie-Gabrielle Colette, Raoul Ruiz,Marie Jean Antoine Nicolas de Caritat, marquis de Condorcet, Émile-Auguste Chartier (dit Alain), Jean Vilar, le Maréchal Foch, Honoré de Balzac, Isidore-Lucien Ducasse Comte de Lautréamont, Alphonse Daudet, Marcel Pagnol, Sacha Guitry, Eugène Sue, Jan Van Eyck, Guy De Maupassant, François-René de Chateaubriand.

Comme pour Jérôme Leroy, Le Conseil Constitutionnel m’a fait observer, en plus de leur nombre insuffisant, que mes parrains et marraines étaient tous morts. J’ai fait remarquer que tous ces gens ne m’avaient jamais semblé aussi importants dans notre monde de l’Empire du bien.

Mélenchon, Villiers et Beate Klarsfeld…

8

On retiendra du dimanche 18 mars 2012 que, pour la première fois, un parc à thème français, Le Puy du Fou, a reçu le prestigieux Thea Award, qui distingue chaque année le meilleur établissement de ce genre dans le monde. Tel Jean Dujardin, Philippe de Villiers, le fondateur de ce haut lieu de la mémoire chouanne est allé chercher lui même à Los Angeles ce trophée qui le consolera quelque peu de ses déboires politiques et familiaux. On retiendra également qu’une reconstitution improvisée des grandes heures révolutionnaires françaises, à l’initiative du Front de Gauche, a rassemblé plusieurs dizaines de milliers de personnes sur la place de la Bastille à Paris. On se souviendra enfin que Beate Klarsfeld, épouse de Serge et maman d’Arno, a obtenu 126 voix lors de l’élection à la présidence de la République fédérale d’Allemagne, remportée haut la main par Joachim Gauck, un pasteur originaire de l’ex-RDA[1. La présidence de la RFA est une fonction essentiellement protocolaire et honorifique généralement confiée à un homme politique blanchi sous le harnois, et jouissant de l’estime générale, au delà de son parti. Il est élu par le Bundestag et des délégués envoyés par les parlements régionaux. L’élection présidentielle du 18 mars avait été organisée à la suite de la démission de Christian Wulff, un chrétien-démocrate mis en cause dans des affaires de corruption.].

La hiérarchie de ces événements, dans la presse française du lendemain, était nettement à l’avantage de la manifestation de la Bastille, ce qui se comprend aisément, mais ne lui garantit aucunement de conserver cette position dans les siècles des siècles…
J’aurais, pour ma part, tendance à privilégier la distinction accordée par les magnats américains de l’entertainment au modeste parc du Puy du Fou, qui n’est que le quatrième parc à thème français en termes de fréquentation, avec 1,5 millions de visiteurs annuels, alors que Disneyland Paris en reçoit 17,5 millions. A la différence du Futuroscope de Poitiers, Le Puy du Fou ne mise pas sur le high-tech, la 3D et les robots sophistiqués pour épater le populaire : ce sont gladiateurs, Vikings et mousquetaires, la plupart du temps interprétés par des bénévoles du cru qui font le spectacle, celui du roman national version ancien régime, sabots, terroir et légendes merveilleuses inclus. En couronnant les Vendéens, les géants américains du secteur reconnaissent qu’il existe des choses qui ni l’argent, ni la technologie ne peuvent créer : l’authenticité d’un lien à l’histoire et au terroir, par exemple.

Quelques heures plus tard, en regardant le Mélenchon-show de la Bastille devant mon téléviseur, il me vint à l’idée que l’on n’était pas si loin de la Vendée, et que le spectacle offert par le Front de Gauche au peuple français était le pendant républicain et révolutionnaire de la geste catho-tradi du Puy du Fou. Le discours de Mélenchon aurait parfaitement pu constituer la voix off d’une grande reconstitution en costumes des heures de gloire du peuple français insurgé contre les tyrans de 1789 jusqu’au Front populaire, en passant par 1848 et la mobilisation antifasciste de février 1934… Il s’agissait, pour les organisateurs, de donner une identité collective à une foule disparate, de faire, comme dirait Marx, de cette foule « en soi » une foule « pour soi ». Le pari n’est, à mes yeux, qu’à moitié réussi, car il planait comme un malentendu sur cette opération. Les gens étaient venus voir Mélenchon, la nouvelle star de la scène politique, et s’attendaient au numéro maintenant bien rodé du tribun gouailleur, fustigeant les capitalistes, leurs valets et leurs coryphées ( les « belles personnes »), et n’épargnant pas le voisin de palier quelque peu timoré. Le PCF, deus ex machina de la mobilisation des militants rameutés de tout l’hexagone en avait décidé autrement : c’est le peuple qui allait faire le spectacle, et non pas le candidat dont le charisme commence à devenir quelque peu encombrant pour les apparatchiks de la place du Colonel-Fabien. Le style « Entre là, Jean Moulin… » n’est pas ce que Méluche réussit le mieux, et l’enthousiasme modéré de la foule agitant les oriflammes écarlates était loin d’égaler l’intensité des affects provoqués par les discours de Mélenchon en meeting. Je serais à la place de Claude Bartolone, président du conseil général de Seine-Saint-Denis, je réfléchirais sérieusement à créer un parc à thème sur l’histoire de cette France des révoltes et des révolutions. Cela donnerait de l’emploi dans ce 9-3 qui en manque cruellement, et pourrait permettre à « l’autre » roman national de se voir porté au pinacle en Californie lors d’un prochain palmarès du Thea.

Beate Klarsfeld est aujourd’hui moins connue du grand public que son mari et son fils. Ce ne fut pas toujours le cas. Cette fille de SS venue en France comme jeune fille au pair à 19 ans, en 1960, consacra sa vie à expier et faire expier à ses concitoyens les turpitudes du régime nazi. Elle connu la célébrité en giflant publiquement, le 7 novembre 1968, le chancelier Kurt Georg Kiesinger, qui avait exercé des fonctions de responsabilité dans l’appareil de propagande nazie en direction de l’étranger. C’est à elle que Serge Klarsfeld doit son aura de « chasseur de nazis », car sa méconnaissance de l’allemand ne le mettait pas en position de traquer les criminels de guerre reconvertis en notables de la RFA. Jusqu’en 1989, les fiches des Klarsfeld étaient alimentées par les services secrets de la RDA, qui utilisaient le couple comme un auxiliaire dans sa propagande contre une République fédérale coupable, à ses yeux, de recycler les anciens nazis dans les hautes sphères de la politique et de l’administration. Cela explique pourquoi les amis allemands de Jean-Luc Mélenchon, le parti Die Linke, majoritairement composé des héritiers idéologiques des communistes de l’ex-RDA aient accordé leur investiture pour l’élection présidentielle ouest-allemande à une femme vivant à Paris dont la famille est proche de Nicolas Sarkozy, et qui professe des idées sionistes très éloignées des prises de positions anti-israéliennes de Die Linke. Opposer Beate Klarsfeld à Joachim Gauck, qui dirigea pendant dix ans, de 1990 à 2000 l’autorité chargée de gérer les archives de la Stasi, la redoutable police politique est-allemande, était pour Die Linke, un plaisir rare dont il aurait été dommage de se priver.

Hollande déchire sa race

12

Samedi 10 mars , François Hollande rassemblait ses soutiens ultramarins à Paris et prenait devant eux un bien curieux engagement : « Il n’y a pas de place dans la République pour la “race”. Et c’est pourquoi je demanderai, au lendemain de la présidentielle, au Parlement de supprimer le mot “race” de notre Constitution. » Il fallait y penser ! Il suffit d’effacer le mot pour supprimer la chose – on jurerait un morceau de bravitude de l’abbé de Lattaignant.[access capability= »lire_inedits »]

Mais la promesse d’éradiquer le fâcheux mot semble, d’ores et déjà, compromise. Il faudrait le biffer non seulement de la Constitution, mais également du Préambule de 1946, un texte historique, qui en présente deux occurrences. Puis, la France devrait en toute logique retirer sa signature de la Déclaration universelle des droits de l’homme, de la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale, de
la Convention européenne des droits de l’homme et de toutes les autres conventions faisant mention – les salopes – du terme honni.

La France deviendrait alors réellement ce que François Hollande disait qu’elle était samedi : « Un grand archipel », c’est-à-dire une île au milieu du monde. Tiens ! l’Histoire est une fieffée rusée : samedi, le candidat socialiste tenait son meeting à l’Outre-Mer, dans le 19e arrondissement de Paris (sous les pavés de Paris-Plages, le sable antillais !), au Gymnase Jean-Jaurès. Le grand Jaurès qui proclamait à Paris, au Congrès socialiste international de septembre 1900 : « Quand les hommes ne peuvent plus changer les choses, ils changent les mots. »

Rien ne change donc, et c’est maintenant.[/access]

La révolte syrienne vue d’Israël

4

J’ai demandé à Shlomo Ben Ami, ancien ministre israélien des Affaires étrangères, ce qu’il pensait de la répression en Syrie…

Il m’a répondu en citant un écrivain et prêtre anglais, William Ralph, qui disait : « Un homme peut se construire un trône avec des baïonnettes, mais il ne peut pas s’asseoir dessus.» Il a ajouté : « En Syrie, la dynastie Assad est convaincue qu’elle est en mesure de faire mentir ce dicton.»

Pour l’instant, la Syrie est encore épargnée des interventions étrangères par les boucliers chinois et russes, ce qui laisse toute latitude à Assad de poursuivre impitoyablement ses objectifs contre ses opposants. Ben Ami est persuadé que la Russie tout comme la Chine sont lasses de la naïveté de l’Occident. La manière dont il insiste sur cette naïveté compassionnelle me convainc. Il n’y a pas d’autres choix immédiats dans le monde arabe, insiste-t-il, qu’entre une stabilité perverse et un désordre apocalyptique. Transformer le régime Baas de la Syrie en une démocratie est pratiquement impossible. Mais la perspective d’une guerre ethnique de type djihadiste qui s’étendrait sur tout le Levant n’est pas non plus particulièrement attrayante.

À cela s’ajoute que de plus en plus de terroristes sunnites liés à Al-Qaida, privés de leurs bases irakiennes et afghanes par les interventions occidentales, affluent en Syrie, ce qui pourrait laminer le pouvoir autoritaire d’Assad et conduire à une guerre civile sanglante. Stabilité perverse ou désordre apocalyptique ? À moins de me convertir à l’islam sunnite, je serais bien en peine de choisir.

Mélenchon, « l’instituteur du peuple »

78

« Mélenchon fait place comble ». C’est Le Figaro qui le dit, avec une mansuétude que François Hollande envierait à son rival du Front de Gauche. 120 000 personnes d’après le quotidien du groupe Dassault, « entre 50 et 100 000 » selon Libération, participaient hier à cette « marche citoyenne » que le leader maximo du FDG définit comme une « insurrection » dont le cortège (Nation-Bastille) forme à lui seul tout un programme. « Reprendre la Bastille » était le mot d’ordre général de la démonstration de force de « l’instituteur du peuple ». Eh oui, l’histoire s’est arrêtée en 1789 pour le contempteur des « réactionnaires », « conservateurs » et autres grenouilles de bénitier catholiques : c’est bien connu, le MEDEF et l’épiscopat s’abreuvent aux mêmes sources. Dieu merci, une foule de progressistes combat l’infâme et porte aux nues le « candidat du peuple », lequel peut se targuer de rafler… 2% du vote ouvrier.

Jean-Luc Mélenchon paradait sur le bitume parisien, entouré de barioles aussi chamarrées que « Mon corps m’appartient » (la Clémentine Autain touch, sans doute) ou « Vite, la VIe République ! » (une version décontaminée du « Le Pen, vite ! » du Front National des années 1990). Ironie de l’histoire, l’orateur que les masses atrophiées du PCF acclament est un ancien sénateur PS formé à l’école lambertiste, ancien ennemi juré du parti de Georges Marchais ! Comme quoi, l’on n’est jamais exécuté que par où l’on a péché : à la dérive bougiste-société-libertaire du PC répond le baiser de la mort du camarade Jean-Luc. 10% dans les sondages au prix d’une dissolution qui ne dit pas son nom ?

Qu’importe, Mélenchon le dit et le répète : il se veut l’« instituteur du peuple ». Soit. La formule est parlante à plus d’un titre. Du haut de sa tribune républicaine, le camarade Méluche voudrait à la fois guider et instruire le peuple, comme ces bons vieux hussards noirs qui se chamaillaient avec le curé de village pour dispenser un enseignement républicain tiré du Lavisse. Mais de quel peuple Mélenchon parle-t-il ? De la communauté nationale dans son ensemble, des petites gens, du peuple abstrait qui figure la nation depuis la Révolution Française ? Derrière le flou abyssal de son projet socialiste républicain type SFIO, on ne saurait répondre. Va pour le peuple social, que Mélenchon élargit d’ailleurs aux travailleurs sans-papiers (à régulariser et à payer à hauteur du SMIC, histoire de tuer le dumping social… par le dumping social) et à tous les « exclus », Français ou non, qui se rallient à son panache rouge. Quant à ses ennemis, lorsqu’ils ne sont pas rupins, il s’agit forcément de crétins infoutus de se doter d’une conscience de classe, a fortiori lorsqu’ils votent pour la « semi-démente » peste blonde ! Instituer le peuple, vous dit-on, c’est le rendre adulte…

Et puis, instruire le peuple, c’est aussi (et surtout ?) lui faire ravaler tous ses vilains instincts conservateurs, en bon révolutionnaire. Comme Marc Cohen en a excellemment rendu compte dans le dernier Causeur magazine, la doxa mélenchoniste s’arrête là où commencent les valeurs conservatrices de la classe ouvrière, naguère si bien incarnées par un PCF peu ouvert aux « gender studies » et à la culture queer. Si la façade anticapitaliste de son discours économique lui fait prendre des accents ouvriéristes, l’instituteur Mélenchon gagnerait à (re)lire l’italien Carlo Levi. Dans Le Christ s’est arrêté à Eboli, qui n’est pas l’œuvre d’une taupe vaticane mais le témoignage d’un socialiste antifasciste exilé dans son propre pays, Levi dépeint avec empathie les mœurs pluriséculaires des habitants de Gagliano, ces paysans pauvres restés dans la superstition et l’écoulement ininterrompu du temps parce que le progrès technique et l’industrialisation les a si peu touchés. Des petites gens comme le Front de Gauche ne les aime pas, volontiers hospitaliers envers l’étranger mais peu enclins à bouleverser leurs modes de vie traditionnels. Et que des dire des Chouans de l’Ouest qui, pendant la Révolution, affrontaient le génocide vendéen commandité par les bourgeois parisiens ? Arrêtez : la mythologie du Front de gauche ne répond plus !

Pour la doxa mélenchonienne, l’ordre clérico-capitaliste est l’ennemi des libres penseurs libertaires, un point c’est tout… Dans le cadre d’une société industrielle plus proche de la nôtre, songeons aussi au plus perspicace penseur socialiste du XXe siècle, dont l’ « anarchisme tory »[1. Selon l’expression utilisée par Jean-Claude Michéa dans son excellent ouvrage éponyme.] exaltait l’enracinement et les vertus conservatrices de la classe ouvrière : « Ce qu’il faut, c’est faire entrer dans la tête des gens : un, que les intérêts de tous les exploités se rejoignent ; et deux, que le socialisme ne heurte pas forcément la common decency. »[2. Le quai de Wigan.] contre l’asservissement par les machines et la rhétorique du progrès qui l’accompagne et le légitime.

Or, puisque le capital ne se développe qu’en bouleversant perpétuellement les rapports sociaux institués, Mélenchon devrait conjurer la révolution morale, au lieu de l’appeler de ses vœux (euthanasie, mariage gay…). Tandis que Mélenchon veut étendre et faciliter le recours à l’avortement, en inscrivant l’IVG dans le marbre de la Constitution, le cinéaste communiste Pasolini recommandait, il y a quelques décennies, d’user de la plus grande prudence dans l’introduction d’une réforme qu’il approuvait dans son essence, mais dont il redoutait les effets sociaux et économiques (marchandisation, réification de la femme) si elle n’était pas appliquée avec parcimonie. S’il n’est pas sûr que Le Capital de Marx figure au nombre des classiques de notre « instituteur », il est en revanche certain que l’élève Mélenchon a fait l’impasse sur la part conservatrice de tout socialisme qui se respecte.

Le rouge et le vert

12

Ils sont toujours amusants, nos amis les écologistes. Devant le succès étonnant du Front de Gauche et de sa marche pour la VIème république, entre Nation et Bastille, on pouvait espérer des critiques virulentes de la droite. Eh bien, en fait, à peine. Benoist Apparu, actuel ministre du Logement a même reconnu que Jean-Luc Mélenchon était en train de réaliser la meilleure campagne de tous les candidats et a juste fait mine de considérer que Mélenchon n’était jamais que le cinquième homme de la campagne.

Il est vrai que parvenir à rassembler plus de cent mille personnes, dont des travailleurs du privé en lutte, par un dimanche frisquet de mars, a de quoi surprendre. Mais tout de même, ce qui a été dit durant les vingt minutes de discours, pas une de plus, par un Mélenchon comme lui-même surpris par l’ampleur du succès, aurait dû franchement énerver le camp sarkoziste. Ce dernier a beau essayé de trianguler le programme du FDG sur les exilés fiscaux pour mettre en porte à faux Hollande, il y avait quand même de quoi faire cauchemarder les membres de l’UMP.
Tous les symboles de la gauche, de la vraie gauche, celle du monde d’avant, celle qui croyait encore possible une rupture avec le capitalisme, étaient réunis. La Bastille, d’abord, qu’il fallait reprendre. Et puis la date du 18 mars, déclenchement en 1871 de la Commune qui est restée dans l’imaginaire français, au choix, comme une grande peur ou comme la première expérience conseilliste qui en quelques semaines, avant le carnage de la Semaine Sanglante, a tout expérimenté : réquisition des ateliers abandonnés par les patrons et remise à des coopératives ouvrières, après indemnisation des propriétaires, égalité homme-femme au travail comme dans la vie politique, élections des fonctionnaires et des chefs militaires, salaire minimum, salaire maximum, liberté de la presse, système d’indemnisation pour les accidents du travail ou les vieux ouvriers.
Mais non, rien de bien méchant comme contre-attaque venue de la droite.

Du côté socialiste, Hollande et ses people bobos réunis au Cirque d’Hiver n’ont même pas cru bon manifester une quelconque réaction. Comme si cette gauche-là n’existait pas. Ou n’existera que lorsqu’il s’agira des reports pour le second tour. Seule Ségolène Royal, sur la 5, a montré comme d’habitude, et contrairement à sa réputation, qu’elle était moins bête qu’on se plaît à le dire et beaucoup plus en phase avec cette gauche-là, en insistant sur les points de convergence comme cet inévitable changement de constitution et cette demande d’égalité.
Non, jamais décevants, ce sont les écologistes ont été au rendez-vous conjugué de l’affolement et de la bêtise. Ca les embête, un Front de gauche sur une courbe ascendante. Ca les embête pour plusieurs raisons.

Idéologiques, d’abord : le FDG, notamment le parti de Mélenchon lui-même, le PG, qui s’inspire fortement du philosophe André Gorz, tient depuis longtemps un discours sur la nécessité de penser de manière radicalement différente la croissance et a une composante « verte » qui a largement inspiré un des axes majeurs du programme du FDG : la planification écologique, c’est-à-dire la décision de ne pas laisser au bon vouloir de l’initiative privée la réponse indispensable aux défis des années à venir en matière de consommation, d’énergies renouvelables, de mode de vie. Bref, le FDG, qui comme le montrait Libé ce week-end, siphonne aussi l’électorat vert, est le seul a expliquer que la véritable écologie ne peut se penser en laissant faire l’économie de marché. Mais allez expliquez ça à Cohn Bendit, par exemple, ou même à Eva Joly qui préfère réfléchir sur des jours dédiés aux fêtes religieuses communautaires, histoire d’en finir avec la laïcité, ce concept réactionnaire qui noie les différences.
Plus prosaïquement, au fur et à mesure que monte le score de Mélenchon et que la candidate verte stagne à 2%, la perspective de voir les frais de campagne remboursés s’éloigne et rien ne dit que face à un allié si faible, les socialistes ne remettront pas en question l’accord électoral somptuaire qui garantissait un groupe parlementaire à ce qui ne sera plus qu’un groupuscule.

Alors, comme les Verts ne laissent plus causer Eva Joly de peur de perdre quelques décimales de plus dans les sondages, c’est l’inénarrable Jean-Vincent Placé qui ressemble davantage à un obscur manœuvrier de la IVème république qu’à un héritier de René Dumont, qui s’y est collé. Il a sans doute cru sans doute égratigné Mélenchon en déclarant : « Je pense que le vote pour Jean-Luc Mélenchon est un vote un peu nostalgique, d’un souvenir de la France des années 70, peut-être un peu plus prospère, avec des industries plus classiques, façon avant la chute du mur de Berlin ».
Et alors, Jean-Michel, en quoi voudrais-tu que cela soit blessant ? Y compris ta fielleuse allusion au Mur, dans la tradition de Cohn-Bendit dont la seule vraie constante politique depuis 68 est un anticommunisme fervent au nom d’une idéologie libertaire qui a surtout encouragé l’individualisme prédateur des temps qui sont les nôtres.

Oui, les 100 000 personnes de la Bastille étaient des nostalgiques. Un beau mot, qui signifie étymologiquement, la douleur du retour. Car il ne sera pas facile de revenir en arrière, vers un temps objectivement meilleur, vers une France objectivement plus égalitaire et moins dure. Mais cette France est pourtant celle qu’il faut retrouver. Une révolution, en astronomie c’est quand le soleil, revient à sa place initiale. Et c’est bien d’une révolution qu’il fut question ce 18 mars 2012. Une révolution par les urnes, mais une révolution tout de même.
Et au sens le plus noble du terme, effectivement, une révolution antimoderne.

Mes 158 signatures

44

Comment je n’ai pas pu me présenter

Karl Marx, Friedrich Engels, Arthur Rimbaud, Louis Aragon, Louise Michel, Charles Tillon, Paul Lafargue, André Breton, Maximilien Robespierre, Gracchus Babeuf, Louis-Antoine de Saint-Just, Maurice Thorez, Salvador Allende, José Marti, Dolorès Ibarruri dite la Passionaria, Vladimir Ilitch Oulianov dit Lénine, Rosa Luxembourg, Albert Soboul, Emiliano Zapata, Denis Diderot, Jacques Prévert, Vladimir Maïakovski, Clara Zetkin, Eugène Pottier, Ho-Chi-Min, Jules Vallès, Bertolt Brecht, Roger Vailland, Gustave Courbet, Pablo Neruda, Jack London, Auguste Blanqui, Jean Jaurès, Jules Guesde, Martha Desrumaux, Jeannette Vermeersch, Youri Gagarine, Michel Clouscard, Georges Labica, Danielle Casanova, Guy Môquet, Jean-Pierre Timbaud, Jean Ferrat, Marcel Cachin, John Steinbeck, John Reed, Dashiell Hammett, Malcom X, Ernesto Che Guevara, Pancho Villa, Emma Goldman, Louis Rossel, Eugène Varlin, Antonio Gramsci, Georges Politzer, Célestin Freinet, André Marty, Benjamin Péret, Jean-Jacques Rousseau, Thomas More, H.G Wells, Andreu Nin, Elisée Reclus, Gerrard Wistanley, Richard Wright, Chester Himes, Nelson Algren, Simone de Beauvoir, Zéphyrin Carmélinat, Jacques Duclos, Marie-Claude Vaillant-Couturier, Geronimo, Olga Bancic, Missak Manouchian, Elsa Triolet, Paul Eluard, Paul Nizan, Enrico Berlinguer, Alvaro Cunhal, Simon Bolivar, Colonel Fabien, Lucie Aubrac, Camilo Cienfuegos, Pablo Picasso, Diego Rivera, Henri Rol-Tanguy, Frieda Kahlo, René Magritte, Henri Barbusse, Sylvain Maréchal, Eugène Guillevic, Jacques Decour, Romain Rolland, Sergueï Eisenstein, Eldridge Cleaver, Karl Liebknecht, Augusto Sandino, Howard Fast, Joseph Losey, Spartacus, James Dalton Trumbo, Georges Guingouin, Nina Lobkovskaïa, Gabriel Péri, Bertrand Russel, Kim Philby, Jean Bruller dit Vercors, Giordano Bruno, Pier Paolo Pasolini, Maxime Gorki, Georges Dimitrov, Eugen Fried, Claudine Chomat, Benoît Frachon, Roger Pannequin, Paul Langevin, Jacques Solomon, Jean-Richard Bloch, Louis Blanc, Maurice Audin, Jean-Pierre Bernard, Fanny Dewerpe, Daniel Féry, Anne-Claude Godeau, Édouard Lemarchand, Suzanne Martorell, Hippolyte Pina, Raymond Wintgens, Maurice Pochard, Léopold Trepper, Liane Berkowicz, Hilde Coppi, Roza Chanina, Béla Kun, Jacques Pâris de La Bollardière, Eugène Vermersch, Edouard Vaillant, Dorothy Parker, Jessica Mitford, Enrique Lister, Jozip Broz dit Tito, Palmiro Togliatti, Henri Krazucki, Jean-Pierre Vernant, Ambroise Croizat, Maurice Kriegel-Valrimont, Georges Couthon, Albert Mathiez, Olympe de Gouges, Willy Munzenberg, Marcel Paul, Flora Tristan, Fernand Léger, Victor Serge, Auguste Copin, Frantz Fanon, Thomas Sankara, Patrice Lumumba…

Le Conseil Constitutionnel m’a fait observer, en plus de leur nombre insuffisant, que mes parrains et marraines étaient tous morts. J’ai répondu qu’ils ne m’avaient jamais semblé aussi vivants que par les temps qui couraient.

Ça n’a pas suffi.

Mélenchon aggrave le ton

21

Aux grandes occasions, les grandes voix. Le 11 mars à Villepinte, Henri Guaino, s’essayant à Malraux, panthéonisait avant l’heure Nicolas Sarkozy. Hier, Place de la Bastille, Jean-Luc Mélenchon avait du Général dans le gosier. « Mais il parle comme de Gaulle ! », n’en revenaient pas ses partisans, un brin décontenancés, dès les premiers mots prononcés – emprunt paradoxal pour celui qui entend renverser, démocratiquement, la Ve République installée par qui on sait, au profit d’une VIe, promesse de temps nouveaux.

En ce dimanche d’« insurrection civique », préalable à la « révolution citoyenne », le verbe du candidat du Front de gauche à l’élection présidentielle est plus lent et plus solennel qu’à l’habitude, comme l’est le pas des légionnaires, le 14 Juillet, par rapport au reste de la troupe.
Tout en haut de sa colonne, le Génie de la Bastille, chérubin du peuple, peut contempler une foule qui se compte en dizaines de milliers de personnes, mordant allégrement sur les boulevards adjacents. « Cent vingt mille », claironnent les organisateurs de la manifestation. Quand on a peu d’argent pour faire campagne – le lot, semble-t-il, du Front de gauche –, on a des idées : au diable les locations de salles, la rue, gratuite ou presque, s’offre à nous, elle est nôtre.

Le discours, point d’orgue d’une marche partie de Nation, se veut capital. Il est relativement court, une trentaine de minutes – pour ne pas désespérer les automobilistes ? Les applaudissements sont moins nourris que dans les meetings du même homme. Jean-Luc Mélenchon, gonflé de l’importance qu’il s’accorde, livrant une prestation d’entre-deux tours à cinq semaines du premier, annonce qu’il fera élire une assemblée constituante si les Français le portent à l’Elysée. Changer d’ère pour changer d’air.

L’air neuf sentira la cerise bio. La loi de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat sera étendue à l’ensemble des territoires de la République, outre-mer comme en Alsace-Moselle ; la règle d’or se muera en vert écolo planétaire ; le droit du sol sera intégral ; la guerre d’Algérie ne recommencera pas en France ; les gays pourront se marier et les ouvriers ne seront plus les serfs des patrons ; l’euthanasie sera légalisée, ainsi que le suicide assisté ; le droit à l’avortement, puissamment réaffirmé ; Hadopi, décapité… Avec Mélenchon on aura la synthèse de 1917 et de 1968 : la révolution des masses et la révolution de l’individu.

Prêcheur, il appelle ses ouailles à porter partout en France la bonne parole de ce 18 mars de la Bastille (encore un réminiscence gaullienne, le 18) sur les places et dans les rues. « Ouvrez par vos bulletins de vote la brèche par laquelle passeront les votes des Grecs puis des nos camarades allemands sur lesquels souffle le modèle libéral ». La France, phare du monde, est de retour. L’« humanité » simple ne suffit pas à Jean-Luc Mélenchon, il la veut « universelle », qui plus est féministe, et la fait acclamer.

Trois copines, la cinquantaine, entonnent à tue-tête l’Internationale de fin de meeting, et comme elles n’aiment pas les paroles du chant suivant, La Marseillaise, mis d’autorité au répertoire par le candidat du Front de gauche, elles plaquent celles du premier sur la musique de Rouget de Lisle, qu’elles trouvent belle, quand même. « Mélenchon n’était pas très bon aujourd’hui (dimanche, ndlr), lui d’habitude excellent orateur. Il était dans un registre un peu grave et un peu forcé », estime l’une des trois femmes, encartée au PS jusqu’en 1989, devenue mélenchoniste. « Il n’en est pas moins le candidat de la gauche, Hollande est trop fluctuant », ajoute-t-elle. Un doute soudain l’étreint : « Je veux être sûre qu’en votant pour lui, je n’empêcherai pas la gauche d’être présente au second tour. J’attendrai donc le dernier moment pour me décider. »

Plus urgente que l’abolition de la Ve République, la dissolution du souvenir de 2002.