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Mes seconds tours

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On nous dit qu’il faut nous méfier des sondages contradictoires et que rien n’est joué. C’est pour cela que j’ai décidé d’envisager toutes les hypothèses possibles. Quelques notions mathématiques simples d’analyse combinatoire nous indiquent qu’il y a, avec dix candidats, quarante cinq seconds tours théoriques. Pour de pures raisons d’honnêteté civique et intellectuelle, j’ai donc décidé de les envisager tous et de donner mon choix :

1. Sarkozy-Artaud : Artaud
2. Sarkozy-Poutou : Poutou
3. Sarkozy-Mélenchon : Mélenchon
4. Sarkozy-Hollande : Hollande
5. Sarkozy-Bayrou : Bayrou
6. Sarkozy-Le Pen : vote blanc
7. Sarkozy-Cheminade : vote blanc
8. Sarkozy-Joly :Joly
9. Sarkozy-NDA : NDA
10. Artaud-Poutou : Poutou
11. Artaud-Mélenchon : Mélenchon
12. Artaud-Hollande : Artaud
13. Artaud-Bayrou : Artaud
14. Artaud-Le Pen : Artaud
15. Artaud-Cheminade : Artaud
16. Artaud-Joly : Artaud
17. Artaud-NDA : Artaud
18. Poutou-Mélenchon : Poutou
19. Poutou-Hollande : Poutou
20. Poutou-Bayrou : Poutou
21. Poutou-Le Pen : Poutou
22. Poutou-Cheminade : Poutou
23. Poutou-Joly : Poutou
24. Poutou-NDA : NDA
25. Mélenchon-Hollande : Mélenchon
26. Mélenchon-Bayrou : Mélenchon
27. Mélenchon-Le Pen : Mélenchon
28. Mélenchon-Cheminade : Mélenchon
29. Mélenchon-Joly : Mélenchon
30. Mélenchon-NDA : Mélenchon
31. Hollande-Bayrou : Hollande
32. Hollande-Le Pen : Hollande
33. Hollande-Cheminade : Hollande
34. Hollande-Eva Joly : Hollande
35. Hollande-NDA : Hollande
36. Bayrou-Le Pen : Bayrou
37. Bayrou-Cheminade : Bayrou
38. Bayrou-Joly : vote blanc
39. Bayrou-NDA : NDA
40. Le Pen-Cheminade : vote blanc
41. Le Pen-Joly : Joly
42. Le Pen-NDA : NDA
43. Cheminade-Joly : Joly
44. Cheminade-NDA : NDA
45. Eva Joly-NDA : NDA

Merah n’est pas un héros de roman

Le sang des victimes du tueur de Toulouse est à peine sec que déjà une certaine littérature s’est emparée de l’événement, non pas pour le penser, mais pour s’en parer…comme si Mohamed Merah pouvait être le héros sulfureux d’un temps égaré. Ainsi Le Monde, dans son supplément littéraire du 30 mars 2012, prête ses pages pour produire un récit fictionnel proposant au lecteur de s’installer dans la tête de Mohamed Merah. Salim Bachi, l’auteur du texte présente au lecteur ce qui pourrait constituer les éléments psychiques, culturels et idéologiques ayant mené Merah à commettre ses crimes. Dans un style littéraire très novlangue des banlieues, Salim Bachi/Mohamed Merah exhibe ses haines, ses frustrations, son apocalypse personnelle. Au fond, ce brave garçon serait devenu enragé parce que son désir d’être au monde aurait été cassé, brisé, souillé par l’accumulation des barrières ayant interdit son épanouissement. Désespéré par tant de mises à l’écart, cet homme révolté finit par trouver la seule voie qui se serait ouverte à lui. Ben Laden serait ce héros modèle, émancipateur capable de niquer l’Amérique, la France et bien sur Israël ennemis jurés des déshérités et des musulmans.

Bien sûr, Le Monde a pris ses précautions. L’éditorial de Jean Birnbaum propose une mise en garde : c’est sous l’angle de la littérature que cette « prosopopée » est proposée au lecteur. Le mot est compliqué, réservé aux initiés des belles lettres, comme si cette figure de style donnait une caution à un texte obscène. Il est certain que d’autres « prosopopées » d’Hitler, de Goebbels, des Einsatzgruppen, de Staline, de Mengistu pourront alimenter un genre littéraire promis à un bel avenir. Il coïncide bien avec l’air du temps. Bien sûr, Le Monde a donné la parole, heureusement, à d’autres auteurs, néo conservateurs, de surcroît, qui refusent cet élégant cynisme. Olivier Rolin et Marc Weitzmann se refusent à psychologiser ou à sociologiser les gestes de Merah. Ils refusent tout autant l’excès de mots, de citations d’auteur, pour interpréter, commenter. « La littérature, ce sera pour après » écrit Olivier Rolin et il a bien raison. Cependant la mise en page du Monde pourrait aussi donner à penser autre chose. En première page, un montage digne de l’emballage d’un jeu vidéo de guerre, donne à voir, de manière entremêlée, armes, Ben Laden et explosions. En page 2, au milieu du texte de Rolin, une illustration a l’allure l’une peinture abstraite. Il s’agit d’une photo présentant les « impacts de balles sur l’immeuble où était retranché Merah » Cette image semble irréelle. Seul la légende, à la graphie toute petite, informe de sa nature exacte. Cet objet, à l’apparent statut esthétique ne dit pas la violence des faits.

Au bout du compte, à quoi rime cet ensemble ? Fallait-il se jeter sur l’événement pour l’esthétiser, le transformer en roman avec le méchant, mort au combat les armes à la main, pour héros ? Et pourquoi ne pas s’être mis dans la tête de celle qui a perdu en un jour son mari et ses deux petits enfants ? Ou dans la tête de la petite fille de sept ans que le tueur a trainé par les cheveux avant de lui mettre de sang froid, une balle dans la tête ? Le Monde a préféré donner la parole à Jean Genet plutôt qu’à Edmond Rostand pour dire la laideur de l’époque. En ce sens, ils collent au réel. Fallait-il pour autant en faire la promotion au lieu de hurler d’indignation ? L’indignation, n’est elle pas la vertu à la mode qui devrait changer le monde ?Pour certains, cette vertu est sélective car on entend ici et là que tout cela ne serait pas arrivé si Israël ne faisait pas subir aux Palestiniens le joug de l’apartheid.

Au fond, Le Monde reste fidèle à une ancienne ligne éditoriale qui qualifiait déjà « d’enfant colon » un garçon de douze ans assassiné par des terroristes palestiniens en l’an 2000. A l’époque, il ne s’agissait pas de littérature mais de commenter des faits. Quand elle se drape dans l’ignominie la littérature n’en reste pas moins ignoble. Et pour être « un-jeune-des-banlieues », Mohamed Merah n’en reste pas moins le représentant criminel du lumpen islamo-fasciste des banlieues.

Paris ne sera plus jamais Paris

Parmi les centaines de milliers de voyageurs qui passent chaque jour par le pôle ferroviaire de Châtelet-Les-Halles, parmi les milliers de consommateurs qui se pressent quotidiennement dans le centre commercial du Forum des Halles, combien ont la mémoire de ce qu’il y avait au-dessus de ces enchevêtrements de couloirs et de tunnels dans le Paris de jadis ? Le quartier des Halles, dans le 1er arrondissement, près de la Seine et de l’Église Saint-Eustache, avait en son centre les Halles centrales de Paris, immense marché en gros de produits alimentaires frais destiné aux détaillants et restaurateurs. Une implantation extrêmement ancienne, qui avait été rationalisée au XIXe siècle sous l’impulsion de Napoléon III, et dont le point d’orgue fut la construction, en 1863, d’un vaste complexe de superbes pavillons Baltard tout de métal et de verre. Mais au tournant des années 1960, l’installation ne convient plus. Les nuisances sont terribles pour les riverains, et les Halles ne permettent plus de répondre à la demande. Le marché sera transféré à Rungis et, à la fin des années 1970, après plus de dix ans de travaux, le quartier sera totalement transformé ; les forts des Halles de jadis et autres garçons bouchers de naguère sont remplacés par de jeunes Banlieusards venus s’acheter des baskets ou des cadres dynamiques courant contre le temps.[access capability= »lire_inedits »]

La Mairie de Paris présente à l’Hôtel de Ville, jusqu’au 28 avril, une très belle exposition de 208 images truculentes et généreuses de ce marché perdu, prises entre 1933 et les années 1970 par le photographe Robert Doisneau. Les Halles sont pour Doisneau une obsession, une histoire d’amour et bientôt un objet de préoccupation. De nuit comme de jour, au ras du sol ou en hauteur, avec toujours une sincère bienveillance et un authentique souci documentaire, le photographe ballade son œil et son objectif sur une fascinante « société dans la société », avec ses règles, son langage, sa bonne humeur, son mal de vivre et sa profonde humanité. Ici, on verra telle poissonnière donner à manger à une otarie incongrue, pour le plus grand plaisir des passants ; ailleurs, un fort des Halles trimbalant deux vendeuses apprêtées dans un chariot à légumes. Là, un bistrot typique du vieux Paris, avec trois charcutiers qui se délectent de la lecture de France-Soir ; là-bas, ces innombrables fleuristes, fromagers, bouchers. Plus loin, des bonnes sœurs font le marché pour leur congrégation. Doisneau, qui avait le sens des titres, appelle son image : « Cornettes endiablées ». Le diable était d’une praticité proverbiale en ces lieux.

Le photographe, cependant, ne cherche pas à immortaliser des « gueules », mais à dégager une atmosphère. Celle d’une ancienne France attachante, à laquelle le noir et blanc somptueux de Doisneau donne un relief lumineux. La lumière électrique perçant les vitres des pavillons Baltard, de nuit, a quelque chose de religieux. Les visages dans la pénombre des loupiotes de fortune sont tour à tour inquiétants et rayonnants. Tout y a un éclat de mystère. Dans les années 1960, nous apprend le documentaire présenté à l’issue de l’exposition, Doisneau a rejoint les rangs des nostalgiques qui voulurent défendre les Halles historiques. Sans espoir. « Il fallait à Paris un marché fonctionnel, c’est fait, voici le cubique Rungis, écrit Doisneau. Nous aurons un confort automobile et une ville suant l’ennui. » Mais le travail du photographe ne s’arrête pas à ce triste constat d’une modernisation aseptisée : il est témoin du chantier de destruction des pavillons Baltard, puis de la construction de la gare RER, et du centre commercial. Quelques images en couleur nous font toucher du doigt de manière saisissante la métamorphose de ce quartier sans âge, voyant à quelques années d’intervalles sortir de terre le Centre Pompidou et le Forum des Halles.

L’exposition, qui se tient dans les salons de l’Hôtel de Ville alors que le quartier des Halles est en complet réaménagement, a une évidente visée politique. Le parcours se termine d’ailleurs par la présentation en images de synthèse 3D du nouveau « Forum » qui se profile pour bientôt, et qui nous fera franchir un nouveau pas dans la fadeur. Là où se dressaient les somptueuses toitures métalliques des pavillons Baltard, s’élèvera une sorte de toit écolo modulaire d’un jaune triste censé faire entrer − pardon − « filtrer », la lumière. Après avoir sur-consommé au Monop’ du coin, le Post-moderne pourra s’adonner à un violon d’Ingres quelconque (cours de danse hip-hop, suggère l’animation), avant de partir vadrouiller dans un quartier où même la nuit ne vient plus jamais donner à l’homme aucun mystère. Adieu, Paris jadis.[/access]
 

Réservé aux mauvais perdants

Jeudi dernier, mon tendre et cher, histoire de dire que l’on ne se voit pas que pour ça, m’envoie un sms radieux m’annonçant qu’il avait des billets pour aller voir La casa de la fuerza d’Angélica Liddell. Entre deux parenthèses, il précisait : 5h.

Ma réponse fut brève : Tu veux ma mort ???

Cinq heures de spectacle, c’est prendre le risque d’avoir non seulement des fourmis dans jambes mais aussi de perdre ce temps si précieux qui nous file entre les doigts dès que l’on n’y prend pas garde et qui quand on s’ennuie au théâtre nous donne la mesure du dommage.

Vous l’aurez compris, le sacrifice étant parfois complice de l’amour, j’y allais en traînant les pieds, sachant qu’après avoir payé mon tribut à la culture bobo, j’aurai quoiqu’il en soit quelques heures en tête à tête avec mon amoureux… et ça, ça n’a pas de prix !
En arrivant au théâtre de l’Odéon, avec demi-heure d’avance pour pouvoir retirer les billets à temps et ne pas rater une minute sur les 300 qui nous attendaient, une erreur informatique me fit espérer que j’échapperais à ce supplice. Hélas, mon amoureux est tenace, plutôt payer les billets deux fois que renoncer… j’en venais presque à douter de son amour pour moi.

Bref, informatique oblige malgré notre demi-heure d’avance, nous avons raté le lever de rideau mais y avait-il un rideau ?

Sur la scène, trois femmes : une en noir, une en bleu, une en rose. Les robes ressemblent à ces minables déguisements de princesse propre à nous convaincre que décidément les contes de fée, c’est pas la vraie vie.

La vraie vie, c’est de la merde, le prince charmant est un salaud, alors les princesses se saoulent à la bière pour oublier qu’il n’y a jamais eu de bonne fée au-dessus du berceau.
La femme en noir se met à chanter ou plutôt à hurler sa douleur accompagnée par des mexicains plan-plan coiffés de sombreros de pacotille. Contraste saisissant entre la détresse des femmes et ces hommes bons enfants complètement à côté de la plaque. La plaque, la vraie, c’est celle où sont ces femmes meurtries, celle où la douleur s’exprime dans sa jouissance la plus ravageuse.

Et c’est bien d’un ravage qu’il va être question. « La casa de la Fuerza », c’est la force de la solitude, de l’angoisse, de la désillusion qu’Angélica Liddell décline sans pudeur et sans concession, en trois tableaux.

Inutile de vous dire que mes appréhensions initiales trouvaient leur justification – j’allais devoir pendant cinq heures assister sans broncher aux plaintes hurlantes et déjantées de trois hystériques en mal d’amour. Je commençais à passer en revue toutes les techniques de relaxation propre à m’aider à supporter l’insupportable. Mais soyons honnête, respirer par le nez, faire le vide mental, imaginer de beaux paysage, ça ne marche pas !

Et celà pas parce que je ne suis que spectatrice au théâtre de l’Odéon. Non, parce que cet insupportable je le connais, je l’ai éprouvé et d’ailleurs, vous aussi, j’en suis sûre ! Tous, nous le connaissons. Seulement, nous, nous tentons de l’oublier, nous faisons avec. « C’est la vie !» comme disent les Français que nous sommes. A se vautrer dans le narcissisme, on en viendrait à perdre son âme. Isn’t it ? Vous reprendrez bien un peu de prozac ?

Dans le déchaînement d’une vérité, pas toujours bonne à dire, Angélica Liddell donne à ce malheur banal quelques lettres de noblesse.

Thank you Darling ! Je n’ai pas perdu mon temps…

01/04/2012 : le Jour J pour la Nuit

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Pendant l’élection présidentielle et le déluge démagogique et populiste qui l’accompagne, le mouvement réel de la société ne saurait rester entre parenthèses.
Aussi devions-nous saluer le dispositif des « Pierrots de la Nuit » mis en place à partir de ce week-end par Bertrand Delanoë, au terme d’une longue et vivifiante négociation entre les autorités et les acteurs de la vie nocturne : Réseau Musiques actuelles à Paris (MAP) ; Chambre Syndicale des Cabarets Artistiques et Discothèques (CSCAD); Nuit Vive; Fêtez clairs; Paris Nightlife ; Syndicat National des Entreprises Gaies (SNEG).

Au terme de cet accord, 37 artistes – comédiens, mimes ou danseurs – accompagnées d’une dizaine de médiateurs sillonneront les rues de la capitale pour inciter les usagers de la nuit à s’amuser ou travailler…sans réveiller. Ils seront, nous promet le maire, 60 artistes et 20 médiateurs d’ici juin 2012. Pourquoi faire ? En clair, ils demanderont aux Parisiens qui sortent des bars ou clubs pour fumer une cigarette sur le trottoir de ne pas réveiller les riverains.

L’objectif de l’opération est d’ailleurs fort bien explicité par le communiqué officiel de la Ville de Paris consacré à cette importante novation sociétale :

Les Pierrots de la Nuit se dotent de moyens d’actions efficaces et innovants de pour mener à bien leur mission de promotion d’un vivre-ensemble plus harmonieux :
– La mise en œuvre d’un dispositif de médiation complet et innovant sur le terrain, avec des intervenants artistes accompagnés de médiateurs sociaux, dans les rues de Paris et ses alentours
– La mise en place d’un véritable lien et dialogue entre les différents partenaires de la nuit parisienne, à travers une signalétique et des outils de communication originaux
– Un réseau associant tous les acteurs du monde de la nuit à Paris
– Une présence sur le terrain accrue au cœur des problèmes de la nuit parisienne
– La promotion des artistes de rue : plus de 400 interventions sur le terrain
– La diffusion de messages de sensibilisation aussi bien à l’intérieur des établissements que par les interventions des artistes et médiateurs. (Fin de citation)

Les Pierrots de la Nuit (dont le budget global est estimé par Le Figaro à 270 000 €) interviendront dans une série de quartiers sensibles : Montorgueil, Marais, Oberkampf, Butte aux Cailles, Contrescarpe, Abbesses, Bastille et aussi sur les Grands Boulevards, aux alentours du Métro Poissonnière…

La Passion selon Hollande

« Parmi toutes les grandeurs du monde, il n’y rien de si éclatant qu’un jour de triomphe : et j’ai appris de Tertullien que ces illustres triomphateurs de l’ancienne Rome marchaient au Capitole avec tant de gloire que, de peur qu’étant éblouis d’une telle magnificence ils ne s’élevassent enfin au-dessus de la condition humaine, un esclave qui les suivait avait charge de les avertir qu’ils étaient hommes. » Nous sommes aujourd’hui, au Louvre, en 1662, et c’est ainsi que Bossuet commence son sermon du dimanche des Rameaux. Louis XIV est venu entouré de sa cour écouter le grand prédicateur, qui n’est pas encore évêque, mais simple prêtre. Ces hommes ont en commun, comme toute l’aristocratie, une valeur qu’ils placent au-dessus de tout : l’honneur. Or, Bossuet consacre tout son sermon à démontrer que l’honneur est toujours faux, vain, trompeur, mensonger.

Bossuet, ce n’est pas simplement Corneille servant la messe : c’est, avant toute chose, un homme de la Contre-Réforme. Lui, le jésuite, a médité l’enseignement de Vincent de Paul et de Pierre de Bérulle. Il entend, à son tour, retourner aux évangiles avec intransigeance, mais également avec beauté. Intransigeance et beauté, c’est le programme tout entier du renouveau catholique.

En démontant, devant le roi et la cour, le mécanisme de « l’honneur du monde », Bossuet reste dans les clous de l’évangile du jour. Il va à l’essentiel. Le dimanche des Rameaux est un moment particulier dans le calendrier liturgique. Il annonce le Triduum pascal, qui conduira le croyant au coeur du mystère chrétien : la Passion et la Résurrection.

Mais il constitue également un moment en soi : c’est le triomphe à l’antique. Tout va bien. Mieux serait impossible. Jésus de Nazareth a fait beaucoup de terrain. Il a tenu, comme tant d’autres, des meetings harassants partout en Galilée (« Pierre, tu t’occupes de la sono ? », « Judas Iscariote, les produits dérivés ! », « Henri Guaino : que ferais-je sans toi ? ») et il a décidé de monter à Jérusalem passer Pessa’h avec des proches – essentiellement des membres de son staff de campagne. À l’approche de la ville, la clameur monte : l’Élu est là ! Et l’ascension pateline vers les sommets se mue en apothéose. On l’acclame : « Hosannah ! » (ce qui veut dire, à peu près en juif ancien : « Jésus président ! »). Certains – qui n’ont pas compris que l’occupant romain ne parle pas encore italien – se mettent à crier : « Santo subito ! » Les spécialistes, comme Jérôme Jaffré qui est de tous les bons coups depuis le Néolithique, pronostiquent une issue évidente : une élection à 70 % dès le premier tour. Sans se forcer, avec ses airs de roi des juifs normal, ce Jésus de Nazareth est un cador.

Puis, zim boum, zim badaboum, c’est l’accident bête. Tout s’accélère et s’obscurcit. Les mêmes qui l’avaient acclamé demandent sa mise à mort. Crucifié, enseveli, descendu aux enfers.

Évidemment, le dimanche des Rameaux n’est pas, pour les chrétiens, une fête politique. La question est théologique. Elle institue une différence radicale, et pour tout dire ontologique, entre la Jérusalem terrestre et la Jérusalem céleste, ce hiatus entre les deux propositions évangéliques : « Le royaume est parmi vous » et « ma royauté n’est pas de ce monde ».

Néanmoins, les Rameaux demeurent la plus politique des fêtes chrétiennes : elle illustre, d’abord, le principe que Jean-François Kahn a décrit sous l’expression : « Léchage, lâchage, lynchage ». Aux Rameaux, on lèche. Puis on passe la Passion tout entière à lâcher et à lyncher. Mais ce n’est pas qu’un phénomène politique. Après Elias Canetti dans Masse et puissance, René Girard a montré tout l’enjeu anthropologique de ce phénomène qui appelle des groupes humains à passer, d’une manière quasi instantanée, de l’adhésion au rejet, de l’amour à la haine. Comment une telle possibilité nous est offerte de vouloir détruire ce que nous avons tant désiré ? Ce que la philosophie nous apprend avec de grands mots et de longs discours, Aragon l’a écrit et Brassens l’a chanté : « Rien n’est jamais acquis à l’homme Ni sa force / Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit / Ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix / Et quand il croit serrer son bonheur il le broie / Sa vie est un étrange et douloureux divorce / Il n’y a pas d’amour heureux. »

Le génie du christianisme est d’insérer, avec violence, un coin dans l’idée que l’amour et le bonheur sont condamnés à vivre leur vie séparément. Il nous apprend qu’il existe un amour et un bonheur qui ne sont pas fruits du désir, mais de l’espérance. C’est le sens du dimanche des Rameaux : toute promesse est ailleurs.

J’ai bien conscience que ces considérations peuvent paraître très éloignées de l’actualité immédiate. Changeons donc de perspective, puisque le changement, c’est maintenant.

François Hollande a vécu, au cours des derniers mois, sa montée à Jérusalem. Ces mois furent longs. Très longs. C’est le principe même des primaires socialistes, c’en est le vice fondamental : exposer trop tôt un candidat à l’alternance aux vivats de l’opinion publique. Ce que le récit des Évangiles nous apprend – comme vérité politique fondamentale – dans la liturgie du dimanche des Rameaux, c’est que l’état de grâce ne dure qu’un temps, après quoi il faut qu’il disparaisse.

En clair, François Hollande a mangé son pain blanc. Il a pu trop tôt se réjouir des acclamations des médias et d’une opinion publique qui, par nature, est versatile. Trop tôt, palmes et manteaux furent jetés au-devant de lui pour qu’il passe. Édouard Herriot disait que la politique était comme l’andouillette : ça devait sentir la merde, mais pas trop. Dans la veine de la métaphore gastronomique, on pourrait dire qu’une élection c’est comme un soufflé, c’est une question de timing : avant l’heure, c’était pas l’heure, après l’heure ça retombe.

La grande pitié des socialistes, pourtant aguerris depuis 2002 à ce genre de déboire, est qu’ils auraient dû concocter une roborative potée populaire. C’est tout ce qu’on leur demandait. Rien d’autre. Une choucroute pour banquet républicain.

Ce qu’ont fait les socialistes, c’est tout l’inverse. Ils sont allés signer un accord léonin avec Europe-Ecologie-Les Verts. Le peuple voulait de la viande, ils ont fait macrobio. Bonjour, le report des voix. Bonjour, les sièges au Parlement pour les écolos. Bonjour enfin Jean-Luc Mélenchon.

Mélenchon a certainement de grands mérites – les archéologues finiront bien par les trouver quand ils auront fini d’explorer la moustache de Staline. Mais Jean-Luc Mélenchon aurait été assurément dépourvu de tous ses métaux avant d’entrer en lice, si François Hollande avait juste voulu imiter François Mitterrand jusqu’au bout. Pas dans les intonations de voix qui deviennent insupportables à la moindre oreille. Mais se prétendre simplement l’héritier tout à la fois de Marx, de Jaurès, de Blum et de Mendès. En somme, le grand bluff, mais qui permet toujours à la gauche d’arriver au pouvoir. François Hollande n’accepta, par coquetterie, de revêtir que les habits qui lui allaient. Le malheur voulut qu’ils fussent ceux de Guy Mollet.

Le Parti socialiste devait préparer une tambouille gigantesque, il a préféré servir un aléatoire soufflé. Parce qu’à Terra Nova et aux Inrockuptibles, c’est-à-dire chez ces banquiers qui dénoncent la banque, on ne mange pas n’importe quoi chez n’importe qui, d’autant plus qu’on comprend toujours tout à tout. Mais il y a une chose que l’on ne comprendra jamais, chez ces gens-là : c’est le peuple. On ne le comprendra jamais, parce qu’on le méprise. Et quand on ne le méprise pas, on le suspecte. On le suspecte – on a raison – de vouloir un jour tout, le lendemain son contraire. On le suspecte d’être populiste, le peuple. Et l’on finit par ne plus vouloir s’adresser à lui. Parce que c’est confortable de penser que la politique, on la fait entre soi. Au chaud. Entre gens bien qui s’entendent.

La vérité est qu’il n’y a pas aujourd’hui en France d’engouement réel pour Nicolas Sarkozy. Cela se traduit par la relative atonie de la campagne qui, de temps à autre, est dissipée par une petite phrase lâchée, parfois inconsciemment, ici et là. Daniel Cohn-Bendit, qui connaît la politique française depuis 1875 au moins, a parfaitement résumé la teneur du débat actuel : « On s’emmerde. » Mais la vérité est qu’aujourd’hui François Hollande a pris le chemin qui ne connaît d’autre fin que le Golgotha. Juste parce qu’il a omis de prendre dans sa suite l’un ou l’autre pour lui rappeler qu’il n’était qu’un homme au service d’un foutu peuple. Pas un Élu.

Un Cloclo encore plus faux que nature

Cloclo fait partie de ces films conçus avec précision, qui n’ont pas un faux raccord, pas une baisse de rythme, pas une seconde d’improvisation. Son réalisateur Florent-Emilio Siri est un très bon artisan, comme Dahan, Canet, Beigbeder, Richet ou Kassovitz. Le plan-séquence étourdissant qui en de longues minutes balaie une foule ou une époque, alterne sans mal avec le face à face intimiste, où un simple regard appuyé, quelques mots lâchés à regret, doivent s’empresser d’en dire long ; le montage heurté accélère le temps tandis que le flux musical en amène l’agréable suspension ; l’échelle de plans caracole, les split-screens succèdent aux ralentis, le tumulte d’une scène de groupe fonctionne aussi bien que le découpage obsessionnel de gestes quotidiens.

Non, décidément, rien à redire côté technique : la variété des formes est au rendez-vous, les « idées de cinéma » fusent à tout instant, nous ne sommes de toute évidence ni chez Leconte ni chez Honoré, il y a là un amour des images qui n’en reste jamais à l’intention ou aux simagrées. Mais ce qui apparaît très vite, comme dans La Môme ou L’amour dure trois ans, L’Ordre et la morale ou L’instinct de mort, c’est une complète absence de personnalité : Cloclo est tourné à peu de choses près comme chaque film de Guillaume Canet. Il n’y a pas de ligne stylistique propre, de choix esthétique soutenu, sinon une accumulation de morceaux de bravoure moins justifiés par l’idée ou le thème à représenter que par le brio de leur réalisation. Voilà un cinéma qui redoute l’immobilité de la caméra, le silence de la bande-son, l’appel du hors-champ, le temps mort pour s’appesantir ou hésiter, car il ne saurait les harmoniser à son propos, celui-ci se devant au contraire d’enchaîner les lignes mélodiques même contradictoires du moment qu’elles soient prenantes, de peur qu’une pause, un souffle, un écart fassent soudain capoter toute l’entreprise et révèlent la vérité du film, à savoir, la totale absence de point de vue.

C’est en effet ce que veut masquer cette profusion de figures de style : le regard neutralisé. Neutralisé à force de convoquer toutes les opinions sur son sujet au lieu de le traiter par un angle discriminant. Le personnage principal sera tour à tour, ou en même temps, un tyran, un symptome, une victime, un enfant, un névrosé, une icône, un symbole, comme si ces multiples possibles, ce maëlstrom interprétatif, était censé refléter sa « vérité », quand elle n’est que la preuve d’un relativisme absolu, où il n’est plus temps de défendre un regard (c’est-à-dire de transposer un savoir) mais bien de dresser le catalogue de tous ceux qui pourraient exister (autrement dit, en rester au savoir-faire).

Et c’est justement pour dresser le portrait d’un tel artiste (entièrement fabriqué, chantant en play-back et jouant derrière son brushing une série rentable de rôles successifs) qu’un tel cinéma, impersonnel et soigné, s’avère le plus approprié, adoptant dans sa forme même, sans risque et sans enjeu, ce qui reste aujourd’hui de Claude François : des pot-pourris sans anicroche plutôt que le risque d’une chanson fragile tenue de bout en bout, une multitude d’impeccables sosies en lieu et place d’une seule minute d’hasardeuse vérité.

Jean Clair, bougon-chef des Lettres

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Nous n’aurions jamais dû guillotiner Louis XVI, je l’ai toujours dit : d’abord ce n’était pas très gentil, deuxièmement c’est à cause de cette grave erreur culturelle que prospèrent aujourd’hui les Jeff Koons et consorts. Jean Clair explique cela très bien dans son nouveau livre, Hubris, la fabrique du monstre dans l’art moderne, Homoncules, Géants et Acéphales. Je ne suis pas sûr de n’avoir pas raté une ou deux marches de la démonstration mais, comme j’étais convaincu avant d’emprunter l’escalier, ça n’a pas grande importance.

Jean Clair est un peu le bougon-chef de nos Lettres, ça le rend tout de suite sympathique. On n’en finirait pas de dresser la liste des choses et des gens qu’il ne supporte pas − ce n’est pas moi qui vais le lui reprocher, même si je ne suis pas sûr de ne pas en faire partie.[access capability= »lire_inedits »] Je l’ai entendu préciser un matin, à la radio, que son journal (passionnant) n’avait rien à voir avec les journaux de ces auteurs qui se croyaient obligés de tenir le public informé au jour le jour de leurs derniers embarras gastriques ; je me suis senti visé − c’était peut-être vanité de ma part.

Cette fois-ci, il s’en prend surtout à ce crétin de Georges Bataille : on ne peut qu’applaudir des deux mains. A-t-on jamais rien lu de plus bête et plus rasoir qu’Histoire de l’œil, si ce n’est peut-être Ma Mère ? Mais Clair vise surtout Acéphale, la revue, ornée en couverture d’un géant sans tête de Masson, beau-frère de Bataille de même que Jean Piel – tous deux le seront ensuite de Lacan[1. Les sœurs Maklès étaient Sylvia (actrice de Jean Renoir), qui épousa Bataille puis Lacan, Rose, la femme de Masson, Simone celle de Jean Piel, qui dirigea Critique après Bataille. Une quatrième, Bianca, était l’épouse de Théodore Fraenkel.]. Cependant je ne suis pas ici pour parler des sœurs Maklès, quoique l’envie ne m’en manque pas, mais de Louis XVI. La guillotine fut inventée passage du Commerce-Saint-André, qu’on voit comme par hasard, pour parler à la Sollers, dans La Rue de Balthus ; et où demeura longtemps, cour de Rohan, David Hockney (mais ça c’est moi qui l’ajoute). Bref, et c’est bien le cas de le dire, l’acéphalisation du roi a rendu impossible la représentation du visage humain, et voilà pourquoi votre fille est muette. On pourra objecter qu’elle y a mis le temps et que le XIXe siècle n’est pas mal, pour le portrait. Mais Jean Clair n’est pas là pour parler de Lawrence, ni d’Ingres, ni de Cameron, ni de (je n’ai que 3500 signes…).

En revanche il fait grand cas du neurologue Wilder Penfield, de l’hôpital Royal Victoria de Montréal, qui, en 1950, dessine de vilains homoncules, sortes de cartes métaphoriques du cerveau, leurs membres étant représentés selon leur voisinage dans les aires corticales motrices et sensorielles. Un peu pareillement, la SNCF propose aujourd’hui des cartes de France où les villes sont figurées en fonction de leur proximité de Paris selon le temps : Marseille est en proche banlieue, La Rochelle en bout de péninsule. L’histoire de l’art des iconographes − et Clair en est un éminent − ressemble aussi un peu à cela : toute à ses démonstrations, elle met côte à côte dans le même sac Goya et Max Klinger, les géants et les homoncules, Edvard Munch et Boris Kustodiev (j’entends d’ici votre : « Qui ??? »).

C’est le défaut de la méthode : en faisant l’impasse sur « l’instance de la valeur », en faisant (provisoirement) comme s’il n’y avait pas de hiérarchie entre les artistes, entre les œuvres, elle participe elle-même de ce monde sans tête qu’elle dénonce.

Speaking of which, Bataille est sauvé par la peau des fesses, in extremis, pour avoir dénoncé le musée, né en même temps que la guillotine et désormais « “colossal”, étêté, contenant insensé d’une masse immense, informe et convulsée » — c’est Jean Clair qui parle : de la part d’un illustre conservateur, ce retournement ultime est d’une belle honnêteté.[/access]
Jean Clair, Hubris, La fabrique du monstre dans l’art moderne, Homoncules, Géants et Acéphales, Gallimard

Présidentielle : les candidats ont bonne presse

Une campagne présidentielle est un marathon, un jeu des mille bornes, un parcours du combattant. Les malheureux candidats, pas toujours préparés physiquement et mentalement à une telle épreuve, doivent affronter les plus pénibles expériences : serrer frénétiquement des mains moites dans des salons du livre de province, aller à la rencontre de la ruralité la plus profonde en assurant adorer la potée auvergnate (ou les tripes en brochette de La Ferté-Macé, c’est selon), blaguer avec Jean-Michel Apathie dans un ascenseur de Canal+, parler avec conviction des aspects les plus pointus de son programme à des salles à moitié vide, ou remplies de petits vieux venus là comme à une kermesse. Une campagne présidentielle c’est aussi des dizaines, des centaines, voire des milliers de rencontres stimulantes avec des journalistes de tous poils. Interrogé, par exemple, par L’Eclaireur de Rouen, sur la question brûlante et hautement polémique de l’entretien désastreux de la route départementale reliant Caudebec-en-Caux et Saint-Maurice-d’Ételan Hervé Morin a déclaré : « Je suis très attaché aux routes, aux chemins, aux rues, aux avenues, aux boulevards et même aux sentiers ruraux fleurant bon la noisette. L’homme est fait pour monter le cheval, et le cheval pour aller d’une ville à une autre. Je ferai donc de ce dossier l’une de mes priorités ». (18 janvier 2012). Dont acte.

Mais le candidat moyen, décidé à faire passer son message au plus grand nombre et à n’oublier aucune cible potentielle, ne peut se contenter d’écumer les plateaux de télévision parisiens, et les rédactions de la presse régionale. Il lui faut aussi viser l’exigent lecteur de la presse spécialisée, ou l’avisée lectrice de la presse professionnelle, bref le français pointu. On a pu lire, par exemple, dans Cigare magazine de janvier 2012 (comme vous l’aurez compris l’organe officiel des fumeurs de havane) une surprenante interview d’Eva Joly dans laquelle elle avoue se taper de temps en temps un « petit cubain », tout en regrettant la « symbolique phallique » s’attachant à cette pratique tabagique « encore bourgeoise ». Dans une interview surprenante – et passée parfaitement inaperçue – pour le Bulletin de liaison des prothésistes-dentaires de Saône-et-Loire François Bayrou a déclaré : « On a trop longtemps négligé, en France, les professionnels de l’orthodontie. Le centrisme n’a pas de dent contre ce secteur ». Et que dire que l’audacieuse prise de parole de Jean-Luc Mélenchon dans Molosses News de décembre 2011 sur l’obligation légale du port de la muselière qu’il juge « scélérate » et « cruelle » pour les gros chiens, dont il vante la « profonde puissance de liberté » ?

Nicolas Sarkozy a donné de sa personne dans les colonnes du Pêcheur miraculeux de janvier 2012, une publication destinée aux pêcheurs de thons, plutôt classée au centre-gauche et qui a jadis largement soutenu Pierre Mendès-France ; le président-candidat a évoqué les quotas de pêche, et défini sa vision générale de la chose halieutique en ces termes : « Moi, je mange un flétan chaque vendredi depuis que j’ai 5 ans. Le poisson c’est bon, y’a du fer dedans ! ». François Hollande, dans L’Industriel du jouet de janvier-février 2012 a déclaré facétieusement : « Celui qui ouvre un magasin de joujoux, ferme une prison ! (rires) ».

A quelques semaines du premier tour de l’élection présidentielle, alors que les affiches officielles commencent à grignoter les murs de nos villes, cet ensemble de petites attentions délicates des candidats à l’égard des publics les plus experts et passionnés sera peut-être la clé de leur succès. C’est du moins tout le mal qu’on leur souhaite.

Contre la Toile, tout contre…

Le philosophe Alain écrivait que pour les enfants, tout était joué à sept ans. Je crois que c’est un peu plus tard que j’ai lu « La dernière classe » d’Alphonse Daudet dans les Contes du Lundi. Cette nouvelle écrite par un vieux réac monarchiste m’avait donné à la fois la vocation d’enseigner, de transmettre et un patriotisme légèrement scrogneugneu, terriblement démodé par les temps qui courent. Pour nos lecteurs qui ne s’en souviendraient pas, « La dernière classe » raconte à travers les souvenirs d’un petit garçon alsacien en 1870, alors que Berlin vient d’interdire l’enseignement en Français dans les territoires nouvellement annexés, comment un vieil instituteur donne son dernier cours par une belle journée d’été : « Alors d’une chose à l’autre, M. Hamel se mit à nous parler de la langue française, disant que c’était la plus belle langue du monde, la plus claire, la plus solide: qu’il fallait la garder entre nous et ne jamais l’oublier, parce que, quand un peuple tombe esclave tant qu’il tient sa langue, c’est comme s’il tenait la clef de sa prison… » A la fin, les larmes aux yeux, il écrit « Vive la France ! » sur le tableau noir avant de demander à tous les élèves de partir.
Aujourd’hui, ce qui menace la langue, la littérature, ce n’est évidemment pas une invasion prussienne ni même l’impérialisme de l’Anglais auquel, malgré tout, nous résistons tant bien que mal.

Non, l’ennemi s’appelle Internet. Les élèves de 2012 voient ainsi dans les moteurs de recherche les nouvelles divinités oraculaires qu’il suffit d’interroger avec quelques mots clefs pour qu’elles vous donnent la science infuse. D’ailleurs, dans la plaisante histoire qui nous intéresse aujourd’hui, monsieur Hamel s’appelle monsieur Bonod et a décidé, à défaut d’écrire Vive la France ! sur son tableau noir, de nous alerter sur un phénomène tout aussi dangereux pour les Lettres qu’une invasion étrangère : les élèves ne voient plus l’utilité de travailler sur les textes littéraires puisqu’il suffit de quelques clics pour accéder à des dissertations prédigérées. Monsieur Bonod, professeur de Lettres au lycée Chaptal, n’est pourtant pas un vieux con réactionnaire pour qui l’ordinateur serait le diable puisqu’il n’a que 36 ans. Seulement, il en a eu assez de l’occupation internétique et de l’annexion des cerveaux de ses élèves par des sites « pédagogiques » dont certains sont d’ailleurs payants.

Le méchant homme a décidé de piéger ses élèves d’une manière qui tient davantage d’une nouvelle de Borges, grand inventeur d’écrivains et d’encyclopédies imaginaires. Monsieur Bonod a en effet donné à étudier un poème du XVIIème siècle de Charles de Vion d’Alibray, c’est-à-dire un texte introuvable sur le Net d’un auteur dont on ne sait rien ou presque. Il a ensuite, avec un sympathique machiavélisme, bricolé la notice biographique du poète en question sur Wikipédia et lui a purement et simplement inventé une amoureuse. Puis sur différents forums, il s’est fait passer pour un élève lambda en recherche de renseignements et enfin il a proposé un commentaire type aux sites Oboulo.com et Oodoc.com. Ces deux officines, qui se font du beurre sur le dos de jeunes fainéants, ne lui a rien demandé sur ses qualifications réelles et ne se sont pas interrogées sur l’origine du commentaire : ils l’ont aussitôt mis en ligne. Si l’on précise que le commentaire avait été rédigé de façon volontairement calamiteuse et que notre professeur avait choisi le pseudonyme pourtant transparent de Lucas Carlatiano, on aura compris le stratagème.

Résultat : dans 51 copies sur 65 de ses deux classes de Première, là où avait été demandée une interprétation personnelle du sonnet de Charles de Vion d’Alibray, le professeur a évidemment retrouvé, à des degrés divers, les traces qu’il avait lui-même laissées sur la Toile. Ce qui est intéressant dans cette histoire, c’est que malgré quelques mauvais coucheurs qui y voient un refus des nouvelles technologies, François Bonnot a surtout prouvé de manière éclatante que l’Education Nationale a mis la charrue avant les bœufs en faisant de l’informatique une ardente obligation néophile dans toutes les matières, sans proposer au préalable une manière d’éducation numérique comme il existe une éducation civique. Et le professeur, comme le remarque un peu tristement monsieur Bonod, a l’impression de voir sa fonction se résumer à être « un détecteur de fraudes. »

Si l’on pousse à peine plus loin l’idée que l’on puisse créer une réalité virtuelle tellement crédible en Littérature mais aussi en Philo, en Sciences ou en Histoire que ceux qui ont toujours vécu dedans ne la remettent jamais en question, cela peut inquiéter. C’était déjà le cauchemar d’auteurs de science-fiction comme Philip K.Dick qui, dès les années cinquante, avaient eu l’intuition que la technologie mettait en danger le réel lui-même et permettait toutes les manipulations possibles.

Il n’est pas anodin, que cette première mise en garde passe par la Littérature, cette mère de toutes les batailles contre les savoirs standardisés ou falsifiés, puisqu’elle fait appel non seulement à la méthode, mais aussi et surtout à l’intuition, la sensibilité, l’imaginaire.

Merci, monsieur le professeur !

Mes seconds tours

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On nous dit qu’il faut nous méfier des sondages contradictoires et que rien n’est joué. C’est pour cela que j’ai décidé d’envisager toutes les hypothèses possibles. Quelques notions mathématiques simples d’analyse combinatoire nous indiquent qu’il y a, avec dix candidats, quarante cinq seconds tours théoriques. Pour de pures raisons d’honnêteté civique et intellectuelle, j’ai donc décidé de les envisager tous et de donner mon choix :

1. Sarkozy-Artaud : Artaud
2. Sarkozy-Poutou : Poutou
3. Sarkozy-Mélenchon : Mélenchon
4. Sarkozy-Hollande : Hollande
5. Sarkozy-Bayrou : Bayrou
6. Sarkozy-Le Pen : vote blanc
7. Sarkozy-Cheminade : vote blanc
8. Sarkozy-Joly :Joly
9. Sarkozy-NDA : NDA
10. Artaud-Poutou : Poutou
11. Artaud-Mélenchon : Mélenchon
12. Artaud-Hollande : Artaud
13. Artaud-Bayrou : Artaud
14. Artaud-Le Pen : Artaud
15. Artaud-Cheminade : Artaud
16. Artaud-Joly : Artaud
17. Artaud-NDA : Artaud
18. Poutou-Mélenchon : Poutou
19. Poutou-Hollande : Poutou
20. Poutou-Bayrou : Poutou
21. Poutou-Le Pen : Poutou
22. Poutou-Cheminade : Poutou
23. Poutou-Joly : Poutou
24. Poutou-NDA : NDA
25. Mélenchon-Hollande : Mélenchon
26. Mélenchon-Bayrou : Mélenchon
27. Mélenchon-Le Pen : Mélenchon
28. Mélenchon-Cheminade : Mélenchon
29. Mélenchon-Joly : Mélenchon
30. Mélenchon-NDA : Mélenchon
31. Hollande-Bayrou : Hollande
32. Hollande-Le Pen : Hollande
33. Hollande-Cheminade : Hollande
34. Hollande-Eva Joly : Hollande
35. Hollande-NDA : Hollande
36. Bayrou-Le Pen : Bayrou
37. Bayrou-Cheminade : Bayrou
38. Bayrou-Joly : vote blanc
39. Bayrou-NDA : NDA
40. Le Pen-Cheminade : vote blanc
41. Le Pen-Joly : Joly
42. Le Pen-NDA : NDA
43. Cheminade-Joly : Joly
44. Cheminade-NDA : NDA
45. Eva Joly-NDA : NDA

Merah n’est pas un héros de roman

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Le sang des victimes du tueur de Toulouse est à peine sec que déjà une certaine littérature s’est emparée de l’événement, non pas pour le penser, mais pour s’en parer…comme si Mohamed Merah pouvait être le héros sulfureux d’un temps égaré. Ainsi Le Monde, dans son supplément littéraire du 30 mars 2012, prête ses pages pour produire un récit fictionnel proposant au lecteur de s’installer dans la tête de Mohamed Merah. Salim Bachi, l’auteur du texte présente au lecteur ce qui pourrait constituer les éléments psychiques, culturels et idéologiques ayant mené Merah à commettre ses crimes. Dans un style littéraire très novlangue des banlieues, Salim Bachi/Mohamed Merah exhibe ses haines, ses frustrations, son apocalypse personnelle. Au fond, ce brave garçon serait devenu enragé parce que son désir d’être au monde aurait été cassé, brisé, souillé par l’accumulation des barrières ayant interdit son épanouissement. Désespéré par tant de mises à l’écart, cet homme révolté finit par trouver la seule voie qui se serait ouverte à lui. Ben Laden serait ce héros modèle, émancipateur capable de niquer l’Amérique, la France et bien sur Israël ennemis jurés des déshérités et des musulmans.

Bien sûr, Le Monde a pris ses précautions. L’éditorial de Jean Birnbaum propose une mise en garde : c’est sous l’angle de la littérature que cette « prosopopée » est proposée au lecteur. Le mot est compliqué, réservé aux initiés des belles lettres, comme si cette figure de style donnait une caution à un texte obscène. Il est certain que d’autres « prosopopées » d’Hitler, de Goebbels, des Einsatzgruppen, de Staline, de Mengistu pourront alimenter un genre littéraire promis à un bel avenir. Il coïncide bien avec l’air du temps. Bien sûr, Le Monde a donné la parole, heureusement, à d’autres auteurs, néo conservateurs, de surcroît, qui refusent cet élégant cynisme. Olivier Rolin et Marc Weitzmann se refusent à psychologiser ou à sociologiser les gestes de Merah. Ils refusent tout autant l’excès de mots, de citations d’auteur, pour interpréter, commenter. « La littérature, ce sera pour après » écrit Olivier Rolin et il a bien raison. Cependant la mise en page du Monde pourrait aussi donner à penser autre chose. En première page, un montage digne de l’emballage d’un jeu vidéo de guerre, donne à voir, de manière entremêlée, armes, Ben Laden et explosions. En page 2, au milieu du texte de Rolin, une illustration a l’allure l’une peinture abstraite. Il s’agit d’une photo présentant les « impacts de balles sur l’immeuble où était retranché Merah » Cette image semble irréelle. Seul la légende, à la graphie toute petite, informe de sa nature exacte. Cet objet, à l’apparent statut esthétique ne dit pas la violence des faits.

Au bout du compte, à quoi rime cet ensemble ? Fallait-il se jeter sur l’événement pour l’esthétiser, le transformer en roman avec le méchant, mort au combat les armes à la main, pour héros ? Et pourquoi ne pas s’être mis dans la tête de celle qui a perdu en un jour son mari et ses deux petits enfants ? Ou dans la tête de la petite fille de sept ans que le tueur a trainé par les cheveux avant de lui mettre de sang froid, une balle dans la tête ? Le Monde a préféré donner la parole à Jean Genet plutôt qu’à Edmond Rostand pour dire la laideur de l’époque. En ce sens, ils collent au réel. Fallait-il pour autant en faire la promotion au lieu de hurler d’indignation ? L’indignation, n’est elle pas la vertu à la mode qui devrait changer le monde ?Pour certains, cette vertu est sélective car on entend ici et là que tout cela ne serait pas arrivé si Israël ne faisait pas subir aux Palestiniens le joug de l’apartheid.

Au fond, Le Monde reste fidèle à une ancienne ligne éditoriale qui qualifiait déjà « d’enfant colon » un garçon de douze ans assassiné par des terroristes palestiniens en l’an 2000. A l’époque, il ne s’agissait pas de littérature mais de commenter des faits. Quand elle se drape dans l’ignominie la littérature n’en reste pas moins ignoble. Et pour être « un-jeune-des-banlieues », Mohamed Merah n’en reste pas moins le représentant criminel du lumpen islamo-fasciste des banlieues.

Paris ne sera plus jamais Paris

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Parmi les centaines de milliers de voyageurs qui passent chaque jour par le pôle ferroviaire de Châtelet-Les-Halles, parmi les milliers de consommateurs qui se pressent quotidiennement dans le centre commercial du Forum des Halles, combien ont la mémoire de ce qu’il y avait au-dessus de ces enchevêtrements de couloirs et de tunnels dans le Paris de jadis ? Le quartier des Halles, dans le 1er arrondissement, près de la Seine et de l’Église Saint-Eustache, avait en son centre les Halles centrales de Paris, immense marché en gros de produits alimentaires frais destiné aux détaillants et restaurateurs. Une implantation extrêmement ancienne, qui avait été rationalisée au XIXe siècle sous l’impulsion de Napoléon III, et dont le point d’orgue fut la construction, en 1863, d’un vaste complexe de superbes pavillons Baltard tout de métal et de verre. Mais au tournant des années 1960, l’installation ne convient plus. Les nuisances sont terribles pour les riverains, et les Halles ne permettent plus de répondre à la demande. Le marché sera transféré à Rungis et, à la fin des années 1970, après plus de dix ans de travaux, le quartier sera totalement transformé ; les forts des Halles de jadis et autres garçons bouchers de naguère sont remplacés par de jeunes Banlieusards venus s’acheter des baskets ou des cadres dynamiques courant contre le temps.[access capability= »lire_inedits »]

La Mairie de Paris présente à l’Hôtel de Ville, jusqu’au 28 avril, une très belle exposition de 208 images truculentes et généreuses de ce marché perdu, prises entre 1933 et les années 1970 par le photographe Robert Doisneau. Les Halles sont pour Doisneau une obsession, une histoire d’amour et bientôt un objet de préoccupation. De nuit comme de jour, au ras du sol ou en hauteur, avec toujours une sincère bienveillance et un authentique souci documentaire, le photographe ballade son œil et son objectif sur une fascinante « société dans la société », avec ses règles, son langage, sa bonne humeur, son mal de vivre et sa profonde humanité. Ici, on verra telle poissonnière donner à manger à une otarie incongrue, pour le plus grand plaisir des passants ; ailleurs, un fort des Halles trimbalant deux vendeuses apprêtées dans un chariot à légumes. Là, un bistrot typique du vieux Paris, avec trois charcutiers qui se délectent de la lecture de France-Soir ; là-bas, ces innombrables fleuristes, fromagers, bouchers. Plus loin, des bonnes sœurs font le marché pour leur congrégation. Doisneau, qui avait le sens des titres, appelle son image : « Cornettes endiablées ». Le diable était d’une praticité proverbiale en ces lieux.

Le photographe, cependant, ne cherche pas à immortaliser des « gueules », mais à dégager une atmosphère. Celle d’une ancienne France attachante, à laquelle le noir et blanc somptueux de Doisneau donne un relief lumineux. La lumière électrique perçant les vitres des pavillons Baltard, de nuit, a quelque chose de religieux. Les visages dans la pénombre des loupiotes de fortune sont tour à tour inquiétants et rayonnants. Tout y a un éclat de mystère. Dans les années 1960, nous apprend le documentaire présenté à l’issue de l’exposition, Doisneau a rejoint les rangs des nostalgiques qui voulurent défendre les Halles historiques. Sans espoir. « Il fallait à Paris un marché fonctionnel, c’est fait, voici le cubique Rungis, écrit Doisneau. Nous aurons un confort automobile et une ville suant l’ennui. » Mais le travail du photographe ne s’arrête pas à ce triste constat d’une modernisation aseptisée : il est témoin du chantier de destruction des pavillons Baltard, puis de la construction de la gare RER, et du centre commercial. Quelques images en couleur nous font toucher du doigt de manière saisissante la métamorphose de ce quartier sans âge, voyant à quelques années d’intervalles sortir de terre le Centre Pompidou et le Forum des Halles.

L’exposition, qui se tient dans les salons de l’Hôtel de Ville alors que le quartier des Halles est en complet réaménagement, a une évidente visée politique. Le parcours se termine d’ailleurs par la présentation en images de synthèse 3D du nouveau « Forum » qui se profile pour bientôt, et qui nous fera franchir un nouveau pas dans la fadeur. Là où se dressaient les somptueuses toitures métalliques des pavillons Baltard, s’élèvera une sorte de toit écolo modulaire d’un jaune triste censé faire entrer − pardon − « filtrer », la lumière. Après avoir sur-consommé au Monop’ du coin, le Post-moderne pourra s’adonner à un violon d’Ingres quelconque (cours de danse hip-hop, suggère l’animation), avant de partir vadrouiller dans un quartier où même la nuit ne vient plus jamais donner à l’homme aucun mystère. Adieu, Paris jadis.[/access]
 

Réservé aux mauvais perdants

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Jeudi dernier, mon tendre et cher, histoire de dire que l’on ne se voit pas que pour ça, m’envoie un sms radieux m’annonçant qu’il avait des billets pour aller voir La casa de la fuerza d’Angélica Liddell. Entre deux parenthèses, il précisait : 5h.

Ma réponse fut brève : Tu veux ma mort ???

Cinq heures de spectacle, c’est prendre le risque d’avoir non seulement des fourmis dans jambes mais aussi de perdre ce temps si précieux qui nous file entre les doigts dès que l’on n’y prend pas garde et qui quand on s’ennuie au théâtre nous donne la mesure du dommage.

Vous l’aurez compris, le sacrifice étant parfois complice de l’amour, j’y allais en traînant les pieds, sachant qu’après avoir payé mon tribut à la culture bobo, j’aurai quoiqu’il en soit quelques heures en tête à tête avec mon amoureux… et ça, ça n’a pas de prix !
En arrivant au théâtre de l’Odéon, avec demi-heure d’avance pour pouvoir retirer les billets à temps et ne pas rater une minute sur les 300 qui nous attendaient, une erreur informatique me fit espérer que j’échapperais à ce supplice. Hélas, mon amoureux est tenace, plutôt payer les billets deux fois que renoncer… j’en venais presque à douter de son amour pour moi.

Bref, informatique oblige malgré notre demi-heure d’avance, nous avons raté le lever de rideau mais y avait-il un rideau ?

Sur la scène, trois femmes : une en noir, une en bleu, une en rose. Les robes ressemblent à ces minables déguisements de princesse propre à nous convaincre que décidément les contes de fée, c’est pas la vraie vie.

La vraie vie, c’est de la merde, le prince charmant est un salaud, alors les princesses se saoulent à la bière pour oublier qu’il n’y a jamais eu de bonne fée au-dessus du berceau.
La femme en noir se met à chanter ou plutôt à hurler sa douleur accompagnée par des mexicains plan-plan coiffés de sombreros de pacotille. Contraste saisissant entre la détresse des femmes et ces hommes bons enfants complètement à côté de la plaque. La plaque, la vraie, c’est celle où sont ces femmes meurtries, celle où la douleur s’exprime dans sa jouissance la plus ravageuse.

Et c’est bien d’un ravage qu’il va être question. « La casa de la Fuerza », c’est la force de la solitude, de l’angoisse, de la désillusion qu’Angélica Liddell décline sans pudeur et sans concession, en trois tableaux.

Inutile de vous dire que mes appréhensions initiales trouvaient leur justification – j’allais devoir pendant cinq heures assister sans broncher aux plaintes hurlantes et déjantées de trois hystériques en mal d’amour. Je commençais à passer en revue toutes les techniques de relaxation propre à m’aider à supporter l’insupportable. Mais soyons honnête, respirer par le nez, faire le vide mental, imaginer de beaux paysage, ça ne marche pas !

Et celà pas parce que je ne suis que spectatrice au théâtre de l’Odéon. Non, parce que cet insupportable je le connais, je l’ai éprouvé et d’ailleurs, vous aussi, j’en suis sûre ! Tous, nous le connaissons. Seulement, nous, nous tentons de l’oublier, nous faisons avec. « C’est la vie !» comme disent les Français que nous sommes. A se vautrer dans le narcissisme, on en viendrait à perdre son âme. Isn’t it ? Vous reprendrez bien un peu de prozac ?

Dans le déchaînement d’une vérité, pas toujours bonne à dire, Angélica Liddell donne à ce malheur banal quelques lettres de noblesse.

Thank you Darling ! Je n’ai pas perdu mon temps…

01/04/2012 : le Jour J pour la Nuit

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Pendant l’élection présidentielle et le déluge démagogique et populiste qui l’accompagne, le mouvement réel de la société ne saurait rester entre parenthèses.
Aussi devions-nous saluer le dispositif des « Pierrots de la Nuit » mis en place à partir de ce week-end par Bertrand Delanoë, au terme d’une longue et vivifiante négociation entre les autorités et les acteurs de la vie nocturne : Réseau Musiques actuelles à Paris (MAP) ; Chambre Syndicale des Cabarets Artistiques et Discothèques (CSCAD); Nuit Vive; Fêtez clairs; Paris Nightlife ; Syndicat National des Entreprises Gaies (SNEG).

Au terme de cet accord, 37 artistes – comédiens, mimes ou danseurs – accompagnées d’une dizaine de médiateurs sillonneront les rues de la capitale pour inciter les usagers de la nuit à s’amuser ou travailler…sans réveiller. Ils seront, nous promet le maire, 60 artistes et 20 médiateurs d’ici juin 2012. Pourquoi faire ? En clair, ils demanderont aux Parisiens qui sortent des bars ou clubs pour fumer une cigarette sur le trottoir de ne pas réveiller les riverains.

L’objectif de l’opération est d’ailleurs fort bien explicité par le communiqué officiel de la Ville de Paris consacré à cette importante novation sociétale :

Les Pierrots de la Nuit se dotent de moyens d’actions efficaces et innovants de pour mener à bien leur mission de promotion d’un vivre-ensemble plus harmonieux :
– La mise en œuvre d’un dispositif de médiation complet et innovant sur le terrain, avec des intervenants artistes accompagnés de médiateurs sociaux, dans les rues de Paris et ses alentours
– La mise en place d’un véritable lien et dialogue entre les différents partenaires de la nuit parisienne, à travers une signalétique et des outils de communication originaux
– Un réseau associant tous les acteurs du monde de la nuit à Paris
– Une présence sur le terrain accrue au cœur des problèmes de la nuit parisienne
– La promotion des artistes de rue : plus de 400 interventions sur le terrain
– La diffusion de messages de sensibilisation aussi bien à l’intérieur des établissements que par les interventions des artistes et médiateurs. (Fin de citation)

Les Pierrots de la Nuit (dont le budget global est estimé par Le Figaro à 270 000 €) interviendront dans une série de quartiers sensibles : Montorgueil, Marais, Oberkampf, Butte aux Cailles, Contrescarpe, Abbesses, Bastille et aussi sur les Grands Boulevards, aux alentours du Métro Poissonnière…

La Passion selon Hollande

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« Parmi toutes les grandeurs du monde, il n’y rien de si éclatant qu’un jour de triomphe : et j’ai appris de Tertullien que ces illustres triomphateurs de l’ancienne Rome marchaient au Capitole avec tant de gloire que, de peur qu’étant éblouis d’une telle magnificence ils ne s’élevassent enfin au-dessus de la condition humaine, un esclave qui les suivait avait charge de les avertir qu’ils étaient hommes. » Nous sommes aujourd’hui, au Louvre, en 1662, et c’est ainsi que Bossuet commence son sermon du dimanche des Rameaux. Louis XIV est venu entouré de sa cour écouter le grand prédicateur, qui n’est pas encore évêque, mais simple prêtre. Ces hommes ont en commun, comme toute l’aristocratie, une valeur qu’ils placent au-dessus de tout : l’honneur. Or, Bossuet consacre tout son sermon à démontrer que l’honneur est toujours faux, vain, trompeur, mensonger.

Bossuet, ce n’est pas simplement Corneille servant la messe : c’est, avant toute chose, un homme de la Contre-Réforme. Lui, le jésuite, a médité l’enseignement de Vincent de Paul et de Pierre de Bérulle. Il entend, à son tour, retourner aux évangiles avec intransigeance, mais également avec beauté. Intransigeance et beauté, c’est le programme tout entier du renouveau catholique.

En démontant, devant le roi et la cour, le mécanisme de « l’honneur du monde », Bossuet reste dans les clous de l’évangile du jour. Il va à l’essentiel. Le dimanche des Rameaux est un moment particulier dans le calendrier liturgique. Il annonce le Triduum pascal, qui conduira le croyant au coeur du mystère chrétien : la Passion et la Résurrection.

Mais il constitue également un moment en soi : c’est le triomphe à l’antique. Tout va bien. Mieux serait impossible. Jésus de Nazareth a fait beaucoup de terrain. Il a tenu, comme tant d’autres, des meetings harassants partout en Galilée (« Pierre, tu t’occupes de la sono ? », « Judas Iscariote, les produits dérivés ! », « Henri Guaino : que ferais-je sans toi ? ») et il a décidé de monter à Jérusalem passer Pessa’h avec des proches – essentiellement des membres de son staff de campagne. À l’approche de la ville, la clameur monte : l’Élu est là ! Et l’ascension pateline vers les sommets se mue en apothéose. On l’acclame : « Hosannah ! » (ce qui veut dire, à peu près en juif ancien : « Jésus président ! »). Certains – qui n’ont pas compris que l’occupant romain ne parle pas encore italien – se mettent à crier : « Santo subito ! » Les spécialistes, comme Jérôme Jaffré qui est de tous les bons coups depuis le Néolithique, pronostiquent une issue évidente : une élection à 70 % dès le premier tour. Sans se forcer, avec ses airs de roi des juifs normal, ce Jésus de Nazareth est un cador.

Puis, zim boum, zim badaboum, c’est l’accident bête. Tout s’accélère et s’obscurcit. Les mêmes qui l’avaient acclamé demandent sa mise à mort. Crucifié, enseveli, descendu aux enfers.

Évidemment, le dimanche des Rameaux n’est pas, pour les chrétiens, une fête politique. La question est théologique. Elle institue une différence radicale, et pour tout dire ontologique, entre la Jérusalem terrestre et la Jérusalem céleste, ce hiatus entre les deux propositions évangéliques : « Le royaume est parmi vous » et « ma royauté n’est pas de ce monde ».

Néanmoins, les Rameaux demeurent la plus politique des fêtes chrétiennes : elle illustre, d’abord, le principe que Jean-François Kahn a décrit sous l’expression : « Léchage, lâchage, lynchage ». Aux Rameaux, on lèche. Puis on passe la Passion tout entière à lâcher et à lyncher. Mais ce n’est pas qu’un phénomène politique. Après Elias Canetti dans Masse et puissance, René Girard a montré tout l’enjeu anthropologique de ce phénomène qui appelle des groupes humains à passer, d’une manière quasi instantanée, de l’adhésion au rejet, de l’amour à la haine. Comment une telle possibilité nous est offerte de vouloir détruire ce que nous avons tant désiré ? Ce que la philosophie nous apprend avec de grands mots et de longs discours, Aragon l’a écrit et Brassens l’a chanté : « Rien n’est jamais acquis à l’homme Ni sa force / Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit / Ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix / Et quand il croit serrer son bonheur il le broie / Sa vie est un étrange et douloureux divorce / Il n’y a pas d’amour heureux. »

Le génie du christianisme est d’insérer, avec violence, un coin dans l’idée que l’amour et le bonheur sont condamnés à vivre leur vie séparément. Il nous apprend qu’il existe un amour et un bonheur qui ne sont pas fruits du désir, mais de l’espérance. C’est le sens du dimanche des Rameaux : toute promesse est ailleurs.

J’ai bien conscience que ces considérations peuvent paraître très éloignées de l’actualité immédiate. Changeons donc de perspective, puisque le changement, c’est maintenant.

François Hollande a vécu, au cours des derniers mois, sa montée à Jérusalem. Ces mois furent longs. Très longs. C’est le principe même des primaires socialistes, c’en est le vice fondamental : exposer trop tôt un candidat à l’alternance aux vivats de l’opinion publique. Ce que le récit des Évangiles nous apprend – comme vérité politique fondamentale – dans la liturgie du dimanche des Rameaux, c’est que l’état de grâce ne dure qu’un temps, après quoi il faut qu’il disparaisse.

En clair, François Hollande a mangé son pain blanc. Il a pu trop tôt se réjouir des acclamations des médias et d’une opinion publique qui, par nature, est versatile. Trop tôt, palmes et manteaux furent jetés au-devant de lui pour qu’il passe. Édouard Herriot disait que la politique était comme l’andouillette : ça devait sentir la merde, mais pas trop. Dans la veine de la métaphore gastronomique, on pourrait dire qu’une élection c’est comme un soufflé, c’est une question de timing : avant l’heure, c’était pas l’heure, après l’heure ça retombe.

La grande pitié des socialistes, pourtant aguerris depuis 2002 à ce genre de déboire, est qu’ils auraient dû concocter une roborative potée populaire. C’est tout ce qu’on leur demandait. Rien d’autre. Une choucroute pour banquet républicain.

Ce qu’ont fait les socialistes, c’est tout l’inverse. Ils sont allés signer un accord léonin avec Europe-Ecologie-Les Verts. Le peuple voulait de la viande, ils ont fait macrobio. Bonjour, le report des voix. Bonjour, les sièges au Parlement pour les écolos. Bonjour enfin Jean-Luc Mélenchon.

Mélenchon a certainement de grands mérites – les archéologues finiront bien par les trouver quand ils auront fini d’explorer la moustache de Staline. Mais Jean-Luc Mélenchon aurait été assurément dépourvu de tous ses métaux avant d’entrer en lice, si François Hollande avait juste voulu imiter François Mitterrand jusqu’au bout. Pas dans les intonations de voix qui deviennent insupportables à la moindre oreille. Mais se prétendre simplement l’héritier tout à la fois de Marx, de Jaurès, de Blum et de Mendès. En somme, le grand bluff, mais qui permet toujours à la gauche d’arriver au pouvoir. François Hollande n’accepta, par coquetterie, de revêtir que les habits qui lui allaient. Le malheur voulut qu’ils fussent ceux de Guy Mollet.

Le Parti socialiste devait préparer une tambouille gigantesque, il a préféré servir un aléatoire soufflé. Parce qu’à Terra Nova et aux Inrockuptibles, c’est-à-dire chez ces banquiers qui dénoncent la banque, on ne mange pas n’importe quoi chez n’importe qui, d’autant plus qu’on comprend toujours tout à tout. Mais il y a une chose que l’on ne comprendra jamais, chez ces gens-là : c’est le peuple. On ne le comprendra jamais, parce qu’on le méprise. Et quand on ne le méprise pas, on le suspecte. On le suspecte – on a raison – de vouloir un jour tout, le lendemain son contraire. On le suspecte d’être populiste, le peuple. Et l’on finit par ne plus vouloir s’adresser à lui. Parce que c’est confortable de penser que la politique, on la fait entre soi. Au chaud. Entre gens bien qui s’entendent.

La vérité est qu’il n’y a pas aujourd’hui en France d’engouement réel pour Nicolas Sarkozy. Cela se traduit par la relative atonie de la campagne qui, de temps à autre, est dissipée par une petite phrase lâchée, parfois inconsciemment, ici et là. Daniel Cohn-Bendit, qui connaît la politique française depuis 1875 au moins, a parfaitement résumé la teneur du débat actuel : « On s’emmerde. » Mais la vérité est qu’aujourd’hui François Hollande a pris le chemin qui ne connaît d’autre fin que le Golgotha. Juste parce qu’il a omis de prendre dans sa suite l’un ou l’autre pour lui rappeler qu’il n’était qu’un homme au service d’un foutu peuple. Pas un Élu.

Un Cloclo encore plus faux que nature

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Cloclo fait partie de ces films conçus avec précision, qui n’ont pas un faux raccord, pas une baisse de rythme, pas une seconde d’improvisation. Son réalisateur Florent-Emilio Siri est un très bon artisan, comme Dahan, Canet, Beigbeder, Richet ou Kassovitz. Le plan-séquence étourdissant qui en de longues minutes balaie une foule ou une époque, alterne sans mal avec le face à face intimiste, où un simple regard appuyé, quelques mots lâchés à regret, doivent s’empresser d’en dire long ; le montage heurté accélère le temps tandis que le flux musical en amène l’agréable suspension ; l’échelle de plans caracole, les split-screens succèdent aux ralentis, le tumulte d’une scène de groupe fonctionne aussi bien que le découpage obsessionnel de gestes quotidiens.

Non, décidément, rien à redire côté technique : la variété des formes est au rendez-vous, les « idées de cinéma » fusent à tout instant, nous ne sommes de toute évidence ni chez Leconte ni chez Honoré, il y a là un amour des images qui n’en reste jamais à l’intention ou aux simagrées. Mais ce qui apparaît très vite, comme dans La Môme ou L’amour dure trois ans, L’Ordre et la morale ou L’instinct de mort, c’est une complète absence de personnalité : Cloclo est tourné à peu de choses près comme chaque film de Guillaume Canet. Il n’y a pas de ligne stylistique propre, de choix esthétique soutenu, sinon une accumulation de morceaux de bravoure moins justifiés par l’idée ou le thème à représenter que par le brio de leur réalisation. Voilà un cinéma qui redoute l’immobilité de la caméra, le silence de la bande-son, l’appel du hors-champ, le temps mort pour s’appesantir ou hésiter, car il ne saurait les harmoniser à son propos, celui-ci se devant au contraire d’enchaîner les lignes mélodiques même contradictoires du moment qu’elles soient prenantes, de peur qu’une pause, un souffle, un écart fassent soudain capoter toute l’entreprise et révèlent la vérité du film, à savoir, la totale absence de point de vue.

C’est en effet ce que veut masquer cette profusion de figures de style : le regard neutralisé. Neutralisé à force de convoquer toutes les opinions sur son sujet au lieu de le traiter par un angle discriminant. Le personnage principal sera tour à tour, ou en même temps, un tyran, un symptome, une victime, un enfant, un névrosé, une icône, un symbole, comme si ces multiples possibles, ce maëlstrom interprétatif, était censé refléter sa « vérité », quand elle n’est que la preuve d’un relativisme absolu, où il n’est plus temps de défendre un regard (c’est-à-dire de transposer un savoir) mais bien de dresser le catalogue de tous ceux qui pourraient exister (autrement dit, en rester au savoir-faire).

Et c’est justement pour dresser le portrait d’un tel artiste (entièrement fabriqué, chantant en play-back et jouant derrière son brushing une série rentable de rôles successifs) qu’un tel cinéma, impersonnel et soigné, s’avère le plus approprié, adoptant dans sa forme même, sans risque et sans enjeu, ce qui reste aujourd’hui de Claude François : des pot-pourris sans anicroche plutôt que le risque d’une chanson fragile tenue de bout en bout, une multitude d’impeccables sosies en lieu et place d’une seule minute d’hasardeuse vérité.

Jean Clair, bougon-chef des Lettres

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Nous n’aurions jamais dû guillotiner Louis XVI, je l’ai toujours dit : d’abord ce n’était pas très gentil, deuxièmement c’est à cause de cette grave erreur culturelle que prospèrent aujourd’hui les Jeff Koons et consorts. Jean Clair explique cela très bien dans son nouveau livre, Hubris, la fabrique du monstre dans l’art moderne, Homoncules, Géants et Acéphales. Je ne suis pas sûr de n’avoir pas raté une ou deux marches de la démonstration mais, comme j’étais convaincu avant d’emprunter l’escalier, ça n’a pas grande importance.

Jean Clair est un peu le bougon-chef de nos Lettres, ça le rend tout de suite sympathique. On n’en finirait pas de dresser la liste des choses et des gens qu’il ne supporte pas − ce n’est pas moi qui vais le lui reprocher, même si je ne suis pas sûr de ne pas en faire partie.[access capability= »lire_inedits »] Je l’ai entendu préciser un matin, à la radio, que son journal (passionnant) n’avait rien à voir avec les journaux de ces auteurs qui se croyaient obligés de tenir le public informé au jour le jour de leurs derniers embarras gastriques ; je me suis senti visé − c’était peut-être vanité de ma part.

Cette fois-ci, il s’en prend surtout à ce crétin de Georges Bataille : on ne peut qu’applaudir des deux mains. A-t-on jamais rien lu de plus bête et plus rasoir qu’Histoire de l’œil, si ce n’est peut-être Ma Mère ? Mais Clair vise surtout Acéphale, la revue, ornée en couverture d’un géant sans tête de Masson, beau-frère de Bataille de même que Jean Piel – tous deux le seront ensuite de Lacan[1. Les sœurs Maklès étaient Sylvia (actrice de Jean Renoir), qui épousa Bataille puis Lacan, Rose, la femme de Masson, Simone celle de Jean Piel, qui dirigea Critique après Bataille. Une quatrième, Bianca, était l’épouse de Théodore Fraenkel.]. Cependant je ne suis pas ici pour parler des sœurs Maklès, quoique l’envie ne m’en manque pas, mais de Louis XVI. La guillotine fut inventée passage du Commerce-Saint-André, qu’on voit comme par hasard, pour parler à la Sollers, dans La Rue de Balthus ; et où demeura longtemps, cour de Rohan, David Hockney (mais ça c’est moi qui l’ajoute). Bref, et c’est bien le cas de le dire, l’acéphalisation du roi a rendu impossible la représentation du visage humain, et voilà pourquoi votre fille est muette. On pourra objecter qu’elle y a mis le temps et que le XIXe siècle n’est pas mal, pour le portrait. Mais Jean Clair n’est pas là pour parler de Lawrence, ni d’Ingres, ni de Cameron, ni de (je n’ai que 3500 signes…).

En revanche il fait grand cas du neurologue Wilder Penfield, de l’hôpital Royal Victoria de Montréal, qui, en 1950, dessine de vilains homoncules, sortes de cartes métaphoriques du cerveau, leurs membres étant représentés selon leur voisinage dans les aires corticales motrices et sensorielles. Un peu pareillement, la SNCF propose aujourd’hui des cartes de France où les villes sont figurées en fonction de leur proximité de Paris selon le temps : Marseille est en proche banlieue, La Rochelle en bout de péninsule. L’histoire de l’art des iconographes − et Clair en est un éminent − ressemble aussi un peu à cela : toute à ses démonstrations, elle met côte à côte dans le même sac Goya et Max Klinger, les géants et les homoncules, Edvard Munch et Boris Kustodiev (j’entends d’ici votre : « Qui ??? »).

C’est le défaut de la méthode : en faisant l’impasse sur « l’instance de la valeur », en faisant (provisoirement) comme s’il n’y avait pas de hiérarchie entre les artistes, entre les œuvres, elle participe elle-même de ce monde sans tête qu’elle dénonce.

Speaking of which, Bataille est sauvé par la peau des fesses, in extremis, pour avoir dénoncé le musée, né en même temps que la guillotine et désormais « “colossal”, étêté, contenant insensé d’une masse immense, informe et convulsée » — c’est Jean Clair qui parle : de la part d’un illustre conservateur, ce retournement ultime est d’une belle honnêteté.[/access]
Jean Clair, Hubris, La fabrique du monstre dans l’art moderne, Homoncules, Géants et Acéphales, Gallimard

Présidentielle : les candidats ont bonne presse

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Une campagne présidentielle est un marathon, un jeu des mille bornes, un parcours du combattant. Les malheureux candidats, pas toujours préparés physiquement et mentalement à une telle épreuve, doivent affronter les plus pénibles expériences : serrer frénétiquement des mains moites dans des salons du livre de province, aller à la rencontre de la ruralité la plus profonde en assurant adorer la potée auvergnate (ou les tripes en brochette de La Ferté-Macé, c’est selon), blaguer avec Jean-Michel Apathie dans un ascenseur de Canal+, parler avec conviction des aspects les plus pointus de son programme à des salles à moitié vide, ou remplies de petits vieux venus là comme à une kermesse. Une campagne présidentielle c’est aussi des dizaines, des centaines, voire des milliers de rencontres stimulantes avec des journalistes de tous poils. Interrogé, par exemple, par L’Eclaireur de Rouen, sur la question brûlante et hautement polémique de l’entretien désastreux de la route départementale reliant Caudebec-en-Caux et Saint-Maurice-d’Ételan Hervé Morin a déclaré : « Je suis très attaché aux routes, aux chemins, aux rues, aux avenues, aux boulevards et même aux sentiers ruraux fleurant bon la noisette. L’homme est fait pour monter le cheval, et le cheval pour aller d’une ville à une autre. Je ferai donc de ce dossier l’une de mes priorités ». (18 janvier 2012). Dont acte.

Mais le candidat moyen, décidé à faire passer son message au plus grand nombre et à n’oublier aucune cible potentielle, ne peut se contenter d’écumer les plateaux de télévision parisiens, et les rédactions de la presse régionale. Il lui faut aussi viser l’exigent lecteur de la presse spécialisée, ou l’avisée lectrice de la presse professionnelle, bref le français pointu. On a pu lire, par exemple, dans Cigare magazine de janvier 2012 (comme vous l’aurez compris l’organe officiel des fumeurs de havane) une surprenante interview d’Eva Joly dans laquelle elle avoue se taper de temps en temps un « petit cubain », tout en regrettant la « symbolique phallique » s’attachant à cette pratique tabagique « encore bourgeoise ». Dans une interview surprenante – et passée parfaitement inaperçue – pour le Bulletin de liaison des prothésistes-dentaires de Saône-et-Loire François Bayrou a déclaré : « On a trop longtemps négligé, en France, les professionnels de l’orthodontie. Le centrisme n’a pas de dent contre ce secteur ». Et que dire que l’audacieuse prise de parole de Jean-Luc Mélenchon dans Molosses News de décembre 2011 sur l’obligation légale du port de la muselière qu’il juge « scélérate » et « cruelle » pour les gros chiens, dont il vante la « profonde puissance de liberté » ?

Nicolas Sarkozy a donné de sa personne dans les colonnes du Pêcheur miraculeux de janvier 2012, une publication destinée aux pêcheurs de thons, plutôt classée au centre-gauche et qui a jadis largement soutenu Pierre Mendès-France ; le président-candidat a évoqué les quotas de pêche, et défini sa vision générale de la chose halieutique en ces termes : « Moi, je mange un flétan chaque vendredi depuis que j’ai 5 ans. Le poisson c’est bon, y’a du fer dedans ! ». François Hollande, dans L’Industriel du jouet de janvier-février 2012 a déclaré facétieusement : « Celui qui ouvre un magasin de joujoux, ferme une prison ! (rires) ».

A quelques semaines du premier tour de l’élection présidentielle, alors que les affiches officielles commencent à grignoter les murs de nos villes, cet ensemble de petites attentions délicates des candidats à l’égard des publics les plus experts et passionnés sera peut-être la clé de leur succès. C’est du moins tout le mal qu’on leur souhaite.

Contre la Toile, tout contre…

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Le philosophe Alain écrivait que pour les enfants, tout était joué à sept ans. Je crois que c’est un peu plus tard que j’ai lu « La dernière classe » d’Alphonse Daudet dans les Contes du Lundi. Cette nouvelle écrite par un vieux réac monarchiste m’avait donné à la fois la vocation d’enseigner, de transmettre et un patriotisme légèrement scrogneugneu, terriblement démodé par les temps qui courent. Pour nos lecteurs qui ne s’en souviendraient pas, « La dernière classe » raconte à travers les souvenirs d’un petit garçon alsacien en 1870, alors que Berlin vient d’interdire l’enseignement en Français dans les territoires nouvellement annexés, comment un vieil instituteur donne son dernier cours par une belle journée d’été : « Alors d’une chose à l’autre, M. Hamel se mit à nous parler de la langue française, disant que c’était la plus belle langue du monde, la plus claire, la plus solide: qu’il fallait la garder entre nous et ne jamais l’oublier, parce que, quand un peuple tombe esclave tant qu’il tient sa langue, c’est comme s’il tenait la clef de sa prison… » A la fin, les larmes aux yeux, il écrit « Vive la France ! » sur le tableau noir avant de demander à tous les élèves de partir.
Aujourd’hui, ce qui menace la langue, la littérature, ce n’est évidemment pas une invasion prussienne ni même l’impérialisme de l’Anglais auquel, malgré tout, nous résistons tant bien que mal.

Non, l’ennemi s’appelle Internet. Les élèves de 2012 voient ainsi dans les moteurs de recherche les nouvelles divinités oraculaires qu’il suffit d’interroger avec quelques mots clefs pour qu’elles vous donnent la science infuse. D’ailleurs, dans la plaisante histoire qui nous intéresse aujourd’hui, monsieur Hamel s’appelle monsieur Bonod et a décidé, à défaut d’écrire Vive la France ! sur son tableau noir, de nous alerter sur un phénomène tout aussi dangereux pour les Lettres qu’une invasion étrangère : les élèves ne voient plus l’utilité de travailler sur les textes littéraires puisqu’il suffit de quelques clics pour accéder à des dissertations prédigérées. Monsieur Bonod, professeur de Lettres au lycée Chaptal, n’est pourtant pas un vieux con réactionnaire pour qui l’ordinateur serait le diable puisqu’il n’a que 36 ans. Seulement, il en a eu assez de l’occupation internétique et de l’annexion des cerveaux de ses élèves par des sites « pédagogiques » dont certains sont d’ailleurs payants.

Le méchant homme a décidé de piéger ses élèves d’une manière qui tient davantage d’une nouvelle de Borges, grand inventeur d’écrivains et d’encyclopédies imaginaires. Monsieur Bonod a en effet donné à étudier un poème du XVIIème siècle de Charles de Vion d’Alibray, c’est-à-dire un texte introuvable sur le Net d’un auteur dont on ne sait rien ou presque. Il a ensuite, avec un sympathique machiavélisme, bricolé la notice biographique du poète en question sur Wikipédia et lui a purement et simplement inventé une amoureuse. Puis sur différents forums, il s’est fait passer pour un élève lambda en recherche de renseignements et enfin il a proposé un commentaire type aux sites Oboulo.com et Oodoc.com. Ces deux officines, qui se font du beurre sur le dos de jeunes fainéants, ne lui a rien demandé sur ses qualifications réelles et ne se sont pas interrogées sur l’origine du commentaire : ils l’ont aussitôt mis en ligne. Si l’on précise que le commentaire avait été rédigé de façon volontairement calamiteuse et que notre professeur avait choisi le pseudonyme pourtant transparent de Lucas Carlatiano, on aura compris le stratagème.

Résultat : dans 51 copies sur 65 de ses deux classes de Première, là où avait été demandée une interprétation personnelle du sonnet de Charles de Vion d’Alibray, le professeur a évidemment retrouvé, à des degrés divers, les traces qu’il avait lui-même laissées sur la Toile. Ce qui est intéressant dans cette histoire, c’est que malgré quelques mauvais coucheurs qui y voient un refus des nouvelles technologies, François Bonnot a surtout prouvé de manière éclatante que l’Education Nationale a mis la charrue avant les bœufs en faisant de l’informatique une ardente obligation néophile dans toutes les matières, sans proposer au préalable une manière d’éducation numérique comme il existe une éducation civique. Et le professeur, comme le remarque un peu tristement monsieur Bonod, a l’impression de voir sa fonction se résumer à être « un détecteur de fraudes. »

Si l’on pousse à peine plus loin l’idée que l’on puisse créer une réalité virtuelle tellement crédible en Littérature mais aussi en Philo, en Sciences ou en Histoire que ceux qui ont toujours vécu dedans ne la remettent jamais en question, cela peut inquiéter. C’était déjà le cauchemar d’auteurs de science-fiction comme Philip K.Dick qui, dès les années cinquante, avaient eu l’intuition que la technologie mettait en danger le réel lui-même et permettait toutes les manipulations possibles.

Il n’est pas anodin, que cette première mise en garde passe par la Littérature, cette mère de toutes les batailles contre les savoirs standardisés ou falsifiés, puisqu’elle fait appel non seulement à la méthode, mais aussi et surtout à l’intuition, la sensibilité, l’imaginaire.

Merci, monsieur le professeur !