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Le Havre, une ode au peuple

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Le Havre de Aki Kaurismaki est un beau film qui nous parle de la dignité des gens simples, des prolétaires, de ceux qui souffrent dans ce Havre de paix, intemporel et majestueux, servi par une mise en scène acérée, un cadre abstrait, une picturalité somptueuse ou se mélangent les tons criards et les couleurs pastels; un grand film sur la solidarité. Le Havre est un conte utopique désespéré qui a justement le mérite de situer à des années lumières du cinéma social français actuel, des ces fictions de gauche qui méprisent les spectateurs en les berçant d’utopie béate et passéiste Les Neiges du Kilidmanjaro, de réconciliation mensongère et suspecte Intouchables, de nostalgie lacrymale et tendancieuse Amélie Poulain

Kaurismaki, est un humaniste qui a foi en l’homme -en sa dignité, à son intelligence et sa richesse d’âme- et aux vertus du cinéma pour nous parler d’un monde où les hommes et les femmes sont généreux, où la liberté de penser, la solidarité et l’amour sont possibles. Un cinéma de genre, magnifié par des codes de cinéma strictes : plans fixes, dialogues récités comme dans les films de Melville, déplacements ostentatoires, actions abruptes et sèches, aplats de couleurs, poésie des sons, force émotionnelle de la musique rock qui reprend ici toute sa valeur contestataire. Roberto Piazza, noble et digne, volontaire et farouche, accompagné de son groupe Little Bob Story, est formidable dans son propre rôle. Le monde de cinéma de Kaurismaki, noir, lucide, humain est celui du mélodrame épuré. Comme dans ses précédents opus finlandais, le cinéaste nous émeut par sa douce mélodie désolée, il nous fait aimer ces êtres meurtris par la vie épuisés par la souffrance au travail ou par la cruauté du chômage. Ce sont de solitaires, homme ou femmes dont la seule richesse est celle du cœur et la beauté, leur profonde dignité. Ce beau film à la tristesse lunaire est une magnifique ode au peuple.

Contrairement à ce que Les Cahiers du cinéma veulent nous faire croire, Kaurismaki ne méprise pas le petit peuple – son film y est scandaleusement qualifié d’indigne, la scène des clandestins méprisés par les marchands et découverts dans le cargo comparée à l’ignoble séquence des petits roms dansant la queue-leu-leu dans Polisse, ce film intensément vain. Il est bien trop digne et révolté (pas indigné comme les bobos chics de nos villes contemporaines) pour nous tromper, il laisse cela aux charlatans et utopistes de pacotilles de la pensée unique, celle qui ne laisse plus la liberté de penser et a fortiori de s’exprimer, qui institue ses valeurs en vérités intouchables sous peine de vous traiter de réactionnaire, et qui dans le même mouvement délaisse l’Histoire, l’éducation et l’enseignement, les arts, l’économie et le social bref qui laisse ce pays, aller à sa perte.

Le Havre d’Aki Kaurismaki avec André Wilms, Katie Outinen, Jean-Pierre Darroussin, Blondin Miquel, Jean-Pierre Léaud

Tristes tweets

Depuis trois mois, la guerre du hashtag embrase Twitter. Hashtag ? Pour les non-initiés, c’est le petit morceau de phrase tout boudiné, précédé du symbole dièse et si possible comique, qu’on rajoute à la fin de son message pour expliquer de quoi on cause. Un hashtag au hasard : #Jaisurvécuauxsoldeschezgap ou encore le fameux #vdm, (pour « vie de merde ») qui conclut immanquablement le message de lamentations en 140 signes maximum qui raconte ses ennuis dans le RER B ou à la caisse de Castorama un samedi à 19 heures.

Mais avec le lancement de la campagne que vous savez, de nouveaux hashtags, dénués de toute prétention comique mais lourds de charge citoyenne, ont fait leur apparition sur le réseau. Des hashtags genre #FH2012, #Sarkoçasuffit, #Sarko2012 – j’imagine que les bayrouistes et les mélenchoniens en ont des rien qu’à eux, comme autrefois les jusquauboutinistes ou les morinvingiens. Twitter, on nous l’a assez répété, s’était invité au cœur de la présidentielle…[access capability= »lire_inedits »]

Je l’avoue, Marc Cohen et moi-même avons cédé à la tentation du liveblogging à l’occasion de l’un des débats de la primaire socialiste. Puis nous avons laissé tomber : les blagues du tac au tac, nous préférons les raconter à nos vrais amis ou à notre chat. D’autres, au contraire, semblent avoir renoncé à toute vie privée, enchaînant commentaires sibyllins et analyses lapidaires sur les meetings des uns et les points de presse des autres, twittant le dimanche midi sous la table familiale en laissant refroidir le gigot et négligeant, le lendemain, de vérifier que les baskets sont bien dans le cartable du gamin. Mao disait que la révolution est au bout du fusil : ceux-là pensent qu’elle est au bout des doigts, grâce à Twitter et au smart-phone.

En vertu de quoi certains candidats, comme François Hollande, ont leur cellule riposte Web mobilisée dès qu’il s’agit de couvrir un meeting du champion, ou le moindre bougeage de cheveux de Nicolas Sarkozy. Non pardon, de #Sarkoçasuffit. Il va de soi qu’on fait pareil en face : l’UMP ne serait pas ce qu’elle est sans les traits de génie de Benjamin Lancar et de ses amis Jeunes Pop.

Ce cyber-activisme occupe – à temps de moins en moins partiel – deux mille allumés, estimation des organisateurs, qui s’insultent ou se congratulent entre eux selon qu’ils sont pour la « France forte » ou le « changement maintenant ». D’autre prennent de la hauteur façon Yann Barthès (ceci est un gag) et tirent sur tout ce qui bouge ou moquent les exploits de certains ministres sur Twitter. À juste titre parfois, quand les fautes d’orthographe se ramassent à la pelle (Nadine Morano) ou que, par erreur d’aiguillage, un ministre en exercice dévoile sa vie intime (Éric Besson qui raconte à la France entière qu’il va se coucher et pas seul).

Voilà le tableau. Si tout s’arrêtait là, on pourrait considérer qu’il s’agit d’un aimable divertissement pour étudiant acnéique se rêvant d’un destin de conseiller municipal. Or, certains faiseurs d’opinion se mettent à penser, fascinés qu’ils sont par la victoire prétendument arrachée grâce au Web de Barack Obama, que l’élection se jouera virtuellement. Ils n’en démordent pas : pour emporter la guerre présidentielle, il faut gagner la bataille des 140 signes.

À cette antienne devenue doctrine chez presque tous les candidats, il faut ajouter la twittomanie médiatique. Twitter est devenu terriblement addictif pour le journaliste qui croit dénicher des scoops en scrutant son i-Phone. Comme, en général, notre envoyé spécial sur le Web ne trouve rien qui vaille, il se sert de Twitter pour exhiber ses états d’âme. Tant pis pour le membre de staff de campagne qui croit sentir le pays réel en suivant les remarques des journalistes morts d’ennui qui twittent entre deux rendez-vous. Et voilà comment le serpent virtuel se mord la queue. Croyez-moi, jeunes amis geeks, enfermés dans les QG de campagne, baladés dans des TGV pleins de caméras de télé, parqués dans des stades de province, rassurés ou non par les bons/mauvais chiffres des sondages, vous faites fausse route.

Allez donc dîner chez Mémé ou chez vos cousins de Lamotte-Beuvron, en laissant le portable dans votre veste sur le porte-manteau, parce que c’est plus poli, d’abord. Écoutez de quoi parlent les gens : de cette histoire de viande tuée de manière rituelle, que ça vous plaise ou non. Du prix de l’essence, des impôts, des loyers, de l’euro. Généralement en faisant des phrases de plus de 140 signes, et sans faire d’humour minimaliste même pas drôle.

Un jour sans doute, un politologue racontera comment, à côté de la campagne présidentielle officielle, qui en fait intéresse peu les Français, s’est déroulée une campagne 2.0 très dynamique. Mais virtuelle, hélas. Et qui n’aura été que l’écho et la boussole d’un microcosme surjouant son indignation quotidienne dans un zapping virevoltant (un jour les joueurs de foot qu’on va faire fuir à force d’impôts, le lendemain, ce maire qui veut faire sculpter une statue à l’effigie de Carla, le surlendemain, Bayrou qui monte dans une voiture même pas made in France). Un tweet bien senti, et hop, il se trouvera bien un journaliste ou un blogueur qui prendra cette vessie pour une lanterne éclairant les sujets qui intéressent le monde réel.

Pendant ce temps, Mémé compte les sous qui restent sur sa retraite pour finir la semaine. Et regarde Dr House sur TF1 plutôt qu’un duel Fabius/Sarkozy. Parce qu’à force de répéter que le 6 mars, le candidat-président avait battu des records d’audience (avec des pointes à 6 millions de téléspectateurs), on a oublié qu’ils étaient 2 millions de plus à lui avoir préféré le vilain médecin de TF1. Cela dit, Mémé ira voter le 22 avril, comme des millions de Français, en pensant peut-être que Sarko ça suffit, ou pas. Jamais elle n’aura frémi au gazouillis de Twitter. Reste qu’à l’arrivée, la voix de Mémé comptera autant que celle du branchouillé aux pouces abîmés.[/access]
 

La tuerie de Toulouse n’est pas un fait divers

Connaissez-vous la différence entre une « tragédie nationale » et un « fait divers » ? Je vous donne un indice, c’est la même qu’entre un « terroriste » et un « tueur ». Question d’origine. Je sais, ce n’est pas très républicain, mais c’est Le Monde qui le dit. Le 20 mars, quand on pensait que l’assassin était un « de souche » bas du front, la tuerie de Toulouse était une tragédie nationale qui appelait chacun d’entre nous (mais certains plus que d’autres) à faire son examen de conscience. Une semaine plus tard, après que le tueur s’était révélé être un délinquant-djihadiste, Le Monde s’interrogeait en une : « Toulouse : fait divers ou fait politique ? » En somme, l’affaire était riche d’enseignements tant qu’on ne savait pas ; une fois les faits connus, les choses devenaient beaucoup moins claires. Curieuse logique, en vérité, que celle qui a vu notre éminent quotidien basculer en quelques jours de la certitude à la perplexité. Faut-il en conclure que les événements de Toulouse sont finalement dénués de toute signification politique ou qu’ils n’ont pas la signification qu’on avait envie de leur prêter ?

Le 20 mars, au lendemain de la tuerie du collège Ozar Hathorah (mais avant le début de l’opération du RAID), l’éditorial, intitulé « Tragédie nationale, réflexion nationale », invitait la France à faire pénitence. François Bayrou, seul candidat à avoir maintenu un meeting le soir de la fusillade, recevait un hommage appuyé pour avoir « posé, gravement, des questions fortes » : « ce type de folie s’enracine dans l’état d’une société où le degré de violence et de stigmatisation est en train de grandir », avait notamment déclaré le candidat centriste. Pour violente qu’elle fût, la charge était justifiée, estimait Le Monde : « Elle vise une responsabilité collective. Tant il est clair que le rejet de l’Autre – plus encore : la haine de l’Autre – est un poison mortel pour la République. » Au cas où quelques-uns eussent mal lu entre les lignes, on me permettra d’expliciter le propos : le bras de l’assassin, qui avait abattu trois militaires d’origine maghrébine et grièvement blessé un quatrième, d’origine antillaise, avait été armé par les suspects habituels, de Nicolas Sarkozy à Marine Le Pen en passant par Claude Guéant et Eric Zemmour. Entre-temps, François Hollande s’était rué dans la brèche, pour dispenser à la France d’en bas comme à celle d’en haut sa propre leçon de maintien langagier : « Il y a des mots qui influencent, qui pénètrent, qui libèrent, ceux qui ont des responsabilités doivent maîtriser leur vocabulaire. Au sommet de l’État, rien ne peut être toléré. » À son tour, Jean-Luc Mélenchon invitait « d’aucuns à mesurer mieux le poids des mots et le choix des citations » – allusion transparente à la référence que Jean-Marie Le Pen avait faite à Brasillach. Les grandes consciences de l’antiracisme se relayèrent pour propager cette explication réconfortante : Dominique Sopo, patron de SOS Racisme, s’interrogeait sur l’« affaissement de la parole politique, intellectuelle et médiatique » responsable, selon lui, de la dégradation du « vivre-ensemble », tandis que Bernard-Henri Lévy s’en prenait, dans Le Point, aux « pyromanes de la défense d’une « identité nationale » perçue comme une entité fermée, frileuse, nourrie au ressentiment et à la haine. » La France avait son Breivik, preuve sanglante des méfaits causés par la « libération de la parole » – il est tout de même surprenant d’entendre les héritiers autoproclamés de Voltaire dénoncer en boucle la « parole libérée » comme l’origine de tous nos problèmes.

L’ennui, c’est que cette magnifique construction s’effondra quand on apprit que le tueur n’était pas un de ces crânes rasés qu’on adore détester, ni même un lecteur d’Alain Finkielkraut, mais un djihadiste qui prétendait venger les enfants de Gaza et punir la France de son engagement en Afghanistan – on n’aura pas le mauvais goût de demander dans quelles gazettes il s’était informé sur la situation des Palestiniens. « Crimes racistes » il y avait, mais ce n’était pas le « bon racisme » – qui ne saurait être autre que celui du dominant à l’encontre du dominé.

Prise d’un scrupule rétrospectif, la classe politique découvrit donc que l’affaire était « complexe » et qu’il fallait se garder de toute conclusion hâtive – seules Cécile Duflot et Eva Joly continuant à accuser à mots très peu couverts Nicolas Sarkozy. On dénonça préventivement le risque de « stigmatisation », préoccupation fort légitime au demeurant, quoique même Marine Le Pen se fût gardée de mettre en cause l’« islam » en tant que tel. Le Monde reconnut que le président du MoDem avait « pris des risques, lundi 19 mars, en posant le diagnostic d’une société malade de ses divisions », sans aller toutefois jusqu’à rappeler qu’il avait pris les mêmes…

Il est cependant étrange que l’on puisse se demander si l’équipée meurtrière de Mohammed Merah relevait du « fait divers », c’est-à-dire d’un acte individuel isolé qui n’aurait nullement pris racine dans les « divisions de la société ». Pas de climat malsain, pas de terreau favorable, pas de discours nauséabonds ayant armé le bras meurtrier, vraiment ? Pas d’islam radical, pas d’antisémitisme dans nos banlieues ? Merah était français, a-t-on répété en réplique au Front national qui établissait un lien entre la tragédie et l’immigration. Justement, c’est cela qui devrait nous requérir collectivement : que s’est-il passé pour que l’ancien élève de l’école Ernest Renan (tout un symbole) n’ait eu d’autre rêve que de mettre son pays à genoux ? Mohamed Merha était peut-être un « fou isolé », un monstre solitaire, il n’en est pas moins la preuve de ces « échecs de l’intégration » dont il ne faut surtout pas parler, ce qui est le meilleur moyen de ne jamais les résoudre. Alors sans doute faut-il se garder des accusations simplistes et des amalgames dangereux. Le Monde nous l’a rappelé: « Le rejet de l’Autre – plus encore : la haine de l’Autre – est un poison mortel pour la République. » Peut-être cet amour de l’Autre devrait-il commander d’entendre des points de vue différents sans les disqualifier sous les espèces de la réaction et plus si affinités. Chers confrères, j’ai envie de vous dire qu’il y a un autre poison, tout aussi mortel pour la République : c’est la dénégation du réel.

Pourquoi la gauche trouve Sarkozy vulgaire

Nicolas Sarkozy : « vulgaire » ! Ce jugement lapidaire a été formulé par Mazarine Pingeot dans un entretien paru dans L’Officiel et cité par le site du Point.
Pour Madame Pingeot, fille choyée de François Mitterrand, professeur de philosophie « détachée à l’université » et chroniqueuse pour Ça balance à Paris sur Paris Première, il n’est pas besoin d’en dire plus : au diable l’analyse politique, l’argumentation rationnelle ou même la polémique : Sarkozy est vulgaire, c’est suffisant pour l’exclure de la bonne société et des gens pour qui on peut voter. Il est cependant difficile de comprendre d’emblée ce qui, aux yeux de Madame Pingeot, révèle la vulgarité de Sarkozy. Ce ne peut être l’emploi d’un vocabulaire trivial : Madame Pingeot n’hésite pas à affirmer dans une veine modérément distinguée que « ça [la] ferai[t] un peu chier » que ses enfants votent un jour à droite. Chez Mazarine Pingeot la distinction, si elle n’est pas tout simplement naturelle, est vraisemblablement le produit d’une éducation raffinée sous les ors de gauche de la République, protégée par des gardes du corps et à l’abri de tout besoin matériel grâce aux impôts prélevés sur la sueur du vulgum pecus, dont l’odeur vulgairement fétide ne sera sans doute jamais parvenue jusqu’aux narines raffinées de Mazarine. C’est que petite, elle aimait, par-dessus tout, « les parfums de luxe qu’elle essayait dans les lavabos ».

Mais laissons là Madame Pingeot. En pourfendant la vulgarité du président, notre fille à papa nationale ne fait que rejoindre une très vaste foule. Celui qui se risque à taper Sarkozy + vulgarité sur Google ne sera guère surpris du résultat : c’est un amoncellement de déclarations de représentants de la gauche (Moscovici encore hier, Aubry, Huchon, Mamère, Duflot, et j’en passe) qui dans une belle unanimité se pressent pour stigmatiser la vulgarité du président. Ce qui étonne, c’est que la foule des distingués est souvent celle qui brandit à tout bout de champ Bourdieu et sa critique de la distinction. C’est qu’on déteste la vulgarité mais qu’on a toutes les impatiences à l’égard des différences de conditions. D’un côté, l’on célèbre l’égalité absolue à coup de clips grotesques, et de l’autre l’on rêve de s’élever sans effort et par les vertus d’une essence singulière au-dessus de la foule vulgaire des gros beaufs de droite. On distingue selon des critères abscons le bon grain raffiné de gauche et l’ivraie inculte de droite, tout en voulant abattre toute éducation un peu exigeante parce qu’elle serait « stigmatisante » pour les classes populaires. Résultat : les habitus, qui n’ont plus rien à voir avec les bonnes manières à l’ancienne, deviennent une sorte de seconde nature que l’on cultive entre soi, loin de la place publique.

Que révèle cette haine de la gauche pour la vulgarité ? Ce que l’on ne peut pas reprocher directement au peuple qu’on prétend défendre, on le jette à la figure du Président. On s’exonère ainsi du risque d’être accusé de racisme de classe en s’en prenant à un puissant. Malheureusement, ce racisme de classe suinte par tous les pores de la peau de cette gauche morale.

Les mots « vulgaire » et « vulgarité » ne sont apparus dans leur sens moderne qu’au début du XIXe siècle. C’est au moment où la démocratie triomphe qu’il faut se distinguer du peuple. Sous l’Ancien Régime, les distinctions allaient de soi. Les dénonciations rituelles de la vulgarité, la volonté de se distinguer de la foule, manifestent la peur de se perdre dans un processus d’égalisation des conditions constitutif de la démocratie. C’est un paradoxe de la scène politique actuelle : le peuple sent la sueur et on lui préfère les victimes en tous genres, les plus emblématiques étant les immigrés. Jouer le sauveur qui défend les plus faibles contre toutes les « phobies » populaires est évidemment plus gratifiant qu’aborder avec courage les questions de fond. Est-ce parce qu’on se sent trop proche du bon peuple franco-franchouillard, qu’on éprouve une peur panique d’être confondu avec lui, qu’on va chercher au loin les objets de son affection ? L’action politique devient caritative et désincarnée. Il ne s’agit bien sûr pas ici de défendre l’idée selon laquelle il faudrait se désintéresser du sort des immigrés, mais seulement de remarquer qu’à travers les immigrés, la gauche préfère un peuple lointain, différent (d’où le culte des « différences »), qui ne lui ressemble en rien et avec lequel elle ne risque pas d’être confondue. La « préférence immigrée » dont parle Hervé Algalarrondo a bien sûr des causes plus directement rationnelles, mais elle est aussi le produit d’un snobisme social dont on aurait tort de sous-estimer les effets.

On n’a pas tout à fait tort de reprocher à Sarkozy son « Casse toi pauv’con ! » et son « Descends un peu qu’on s’explique ! ». Seulement, on le fait pour de mauvaises raisons. Il est illogique de s’en prendre à la fois à la vulgarité du président et de stigmatiser son mépris du peuple. Dans le « Descends qu’on s’explique !» présidentiel, il y a tout sauf du mépris, mais au contraire le sentiment sincère du Président d’être offensé par la parole d’un simple citoyen (qui se trouve d’ailleurs significativement en surplomb). De même, le « Casse toi pauv’con !» relève d’une surenchère digne d’une cour de récréation dans laquelle des égaux se chamaillent. En réalité, le Président est pleinement, parfaitement, démocratique. Et la démocratie, n’est-ce pas ce que nous voulons ? Un Président plus sûr de son statut aurait tout simplement ignoré ces insultes et passé son chemin, altier, lointain et énigmatique comme un sphinx. Bref, méprisant. Et comme bon sang ne saurait mentir, je suis sûr que Mazarine aura reconnu ici son papa.

L’Université française sous le joug sioniste ?

« Israël apartheid week »[1. Cette manifestation a lieu tous les ans. Nous avons conservé la graphie hybride (français/anglais) de l’intitulé. Ce n’est pas parce qu’on est à l’Université qu’il faut se soucier de la langue (EL).] : c’est dans le cadre de cette manifestation organisée chaque année à l’université Paris 8 que devait avoir lieu, les 27 et 28 février, un « colloque » intitulé : « Des nouvelles approches sociologiques, historiques et juridiques à l’appel au boycott international. Israël: un État d’apartheid ? » Après avoir, dans un premier temps, autorisé cette réunion, le président a demandé sa délocalisation. Cette décision a enflammé la Toile et la planète indignée : on a condamné cette intolérable atteinte portée à la liberté d’expression et aux libertés académiques « en péril », dénoncé l’insupportable intervention du CRIF qui aurait été à l’origine du revirement opéré par le président de l’université. Le site Médiapart a publié la « lettre des 500 », signée par de nombreux universitaires, et même par des départements et laboratoires de recherche dans leur ensemble. Bref, ce fut la mobilisation des grands jours.

Que la science se dresse ainsi a de quoi inquiéter. Si la liberté est défendue par tant d’esprits supérieurs, c’est que la liberté est en danger. Tentons donc de comprendre de quoi il retourne.

Les faits sont assez simples. Une association étudiante de soutien à la cause palestinienne souhaitait apporter sa pierre à la fête de l’apartheid israélien déjà évoquée en organisant deux « journées d’études », qualifiées de « colloque universitaire ». Les travaux devaient porter, d’une part sur l’application à l’État d’Israël du concept d’apartheid, et d’autre part sur la campagne de boycottage international des produits israéliens. Inutile de préciser que, derrière la rhétorique universitaire, les organisateurs et intervenants de ce prétendu colloque étaient tous des militants engagés. Il s’agissait donc, sinon d’un « meeting » politique, au moins d’une réunion militante comportant pour ses organisateurs une dimension intellectuelle[access capability= »lire_inedits »]. Du reste, ces derniers ne cachaient pas que leur ambition était de « conquérir » l’Université : de ce fait, leur action militante eut été consacrée en sujet académique, c’est-à-dire consacrée tout court.

Un certain nombre de mouvements, dont le CRIF, ont vivement réagi et demandé au président de l’université d’annuler la manifestation. Grâce au tapage organisé pour annoncer la réunion, le président a pu se faire une idée de sa nature réelle. Il a annoncé qu’elle ne pourrait pas se tenir à l’université. Dans une décision motivée très précisément, il a en effet considéré que l’établissement, par nature indépendant, devait être préservé de toute emprise idéologique et politique, ce qui en l’occurrence n’était nullement garanti, les organisateurs ayant volontairement entretenu la confusion sur l’aspect universitaire du « colloque ». Il faisait également état du risque de troubles et de contre-manifestations. Cependant, soucieux de respecter la liberté d’expression, il proposait de délocaliser les journées d’étude. Qu’on se rassure, grâce aux interventions du président de Paris 8, le colloque a bien eu lieu aux dates prévues, mais à l’extérieur de l’université.

Saisi en référé par l’association étudiante qui invoquait une grave violation de la liberté d’expression, le tribunal administratif a entièrement donné raison au président de l’université, appliquant la jurisprudence élaborée par le Conseil d’État il y a un an à propos d’un conflit similaire à l’École normale supérieure[2. En janvier 2011, une réunion annoncée comme devant traiter de la situation à Gaza et destinée, dans les faits, à soutenir la campagne de boycottage des produits israéliens de l’organisation BDS et ses militants, poursuivis devant la justice, avait été pareillement interdite par Monique Canto-Sperber, la directrice de Normale Sup. L’affaire avait suscité de nombreuses protestations, notamment grâce à l’activisme de Stéphane Hessel.]. La haute juridiction, qui est, faut-il le rappeler, garante des libertés publiques, avait validé la décision d’interdiction prononcée par la directrice de Normale Sup, considérant que cette interdiction ne constituait pas simplement une faculté, mais une véritable obligation à la charge du responsable de l’établissement.

Il ne s’agit évidemment pas de nier l’importance fondamentale de la liberté d’expression. Pour autant, elle ne saurait être un principe absolu. Toute liberté comporte des limitations. La mission du législateur et, le cas échéant, du juge consiste précisément à concilier des principes qui peuvent se trouver en conflit. Le Conseil d’État a défini la feuille de route de tout responsable d’un établissement enseignement supérieur : « Veiller à la fois à l’exercice des libertés d’expression et de réunion des usagers du service public de l’enseignement supérieur et au maintien de l’ordre dans les locaux, comme à l’indépendance intellectuelle et scientifique de l’établissement, dans une perspective d’expression du pluralisme des opinions. » En clair, la liberté d’expression ne saurait être l’alibi ou le vecteur de manifestations qui iraient au-delà de la mission universitaire, perturberaient le déroulement des activités d’enseignement et de recherche, troubleraient le fonctionnement normal du service public ou risqueraient de porter atteinte à l’ordre public. Le responsable de l’établissement a donc l’obligation « de prendre toutes mesures nécessaires pour à la fois veiller au respect des libertés dans l’établissement, assurer l’indépendance de l’école de toute emprise politique ou idéologique et maintenir l’ordre dans ses locaux ».

Pour le juge administratif, il n’y a aucun doute : en autorisant cette réunion, le président de Paris 8 aurait dérogé au principe de neutralité de l’enseignement supérieur. De plus, le tribunal a constaté que le risque de troubles à l’ordre public était bien constitué, pas seulement à cause d’éventuelles réactions hostiles, mais aussi en raison du thème du colloque, de la nature des interventions, et même des intitulés des contributions : autrement dit, c’est le colloque lui-même qui constituait une menace de trouble. On est loin de la liberté bafouée et plus encore de fantasmatiques pressions ou menaces émanant d’on ne sait quelle officine israélienne ainsi que l’a soutenu la propagande.

Dans ces conditions, la mobilisation scientifique est pour le moins inquiétante. Au regard des faits, la « lettre des 500 » est au minimum réductrice, pour ne pas dire totalement mensongère. En clair, cette pétition signée par des enseignants et chercheurs de l’Université n’est pas plus universitaire que la manifestation qu’elle soutient.

Il faut, du coup, s’interroger sur la folle mécanique qui conduit des hommes de science à réagir en dehors de toute rigueur d’analyse, alors même qu’il s’agit d’un sujet essentiel à leurs yeux, puisqu’il tient au statut de l’Université dans la République. Curieux scientifiques, en vérité, que ceux qui signent une pétition sous le coup de l’émotion, sans chercher à prendre connaissance des faits, ni des motifs de la décision du président de l’université. Ils n’ont pas besoin de s’informer, ils savent que c’est mal d’empêcher la tenue d’une réunion consacrée à la dénonciation d’Israël. Ils savent encore que le président de Paris 8 a cédé à d’obscures pressions du CRIF, comme s’ils ne pouvaient concevoir qu’il ait pris sa décision en son âme et conscience, parce qu’il la jugeait conforme à sa mission et seule respectueuse du droit. Ainsi dénoncent-ils la capitulation des institutions universitaires devant des forces étrangères : « Imaginerait-on un colloque sur le Tibet annulé au motif que des représentants officiels ou officieux du gouvernement chinois menaceraient de troubler l’événement ? » Si on comprend bien, le CRIF (puisqu’il s’agit de lui) n’est rien d’autre qu’un instrument de la « pieuvre sioniste », discrètement assimilée au passage à un régime totalitaire.

On se demande alors si ce qui importe à ces ardents défenseurs de la liberté d’expression n’est pas surtout la liberté d’expression de thèses anti-israéliennes. Pétitionneraient-ils demain si Paris 8 interdisait un « colloque » organisé par des militants pro-israéliens sous intitulé par exemple : « Les Palestiniens sont-ils tous des terroristes ? » ? Jugeraient-ils que c’est une grave atteinte à la liberté d’expression ? Ou défileraient-ils pour réclamer l’interdiction du colloque ?

Il semble en tout cas que pour les « 500 », la neutralité républicaine n’ait pas sa place à l’Université. Il est tout de même étrange que de si éminents professeurs se délivrent aussi promptement de la rigueur élémentaire qu’ils tentent d’inculquer à leurs étudiants.[/access]

DSK, parangon de vertu ?

Damoiselle Lévy est connue pour son ouverture d’esprit presque autant que pour sa complaisance à toute épreuve à l’endroit des faits et gestes de M. Strauss-Kahn.
C’est son droit, comme on dit dans mon village corse. Cependant, je ne voudrais pas qu’elle s’égare dans l’excuse perpétuelle, telle la première mère juive venue avec son rejeton. Précisons d’emblée son propos lapidaire d’ouverture : la Sainte Inquisition n’a que très peu chassé et brûlé les sorcières, et encore fort tardivement, après de nombreux débats internes, toute occupée qu’elle était à morigéner l’hérétique. Ce sont bien plutôt nos amis calvinistes ou théoriciens de la souveraineté, comme l’inénarrable Jean Bodin, qui à l’époque de la Réforme et de la Renaissance humaniste, se sont spécialisés dans le nettoyage forestier des sabbats nocturnes. Mais peu importe, venons-en aux faits.

Dominique Strauss-Kahn est-il un banal libertin, ou bien peut-on le soupçonner d’avoir eu un comportement de maquereau ? C’est la question. Remarquons d’abord que l’argument des « adultes consentants » ne tient pas ici – comme d’ailleurs il ne tient jamais en raison dans aucun cas de prostitution : un être qui livre son corps à l’autre pour un coup passager contre rémunération sonnante et trébuchante ne peut jamais être considéré comme consentant au sens du contrat que passent des personnes libres et sujettes de droit. Même dans ce monde libéralisé à l’extrême, nul n’est jamais entièrement propriétaire de son corps au sens où il pourrait par exemple le vendre en pièces détachées. Une certaine sagesse juridique demeure ici qui excipe de la dignité humaine pour affirmer que l’usage des corps échappe en partie aux désirs de leurs habitants.
Dans les faits néanmoins, on le sait, une tolérance subsiste à travers les siècles et les civilisations et le mal qu’est la prostitution a droit de cité, sous certaines conditions et assujetti à certains contrôles. Cependant, il y a loin moralement du banal quoique sordide recours aux filles de joie par l’affamé sexuel, généralement maltraité lui-même économiquement et socialement par le monde, aux pratiques de DSK et de ses amis que les témoins ou victimes ont décrites aux juges. Cette affirmation s’appuie sur plusieurs arguments : premièrement, M. Strauss-Kahn, en tant qu’homme public et politique, a un devoir moral d’exemple dans son comportement. Voilà qui fera sourire le contemporain : pourtant, Robespierre lui-même y souscrirait. Il s’agit en fait de savoir si décidément l’on souhaite que la République, cette affaire humaine, repose au-delà de ses institutions, sur des êtres d’exception dont la vertu la féconde chaque jour nouveau, ou si, cyniques, nous nous satisfaisons de manières de satrapes orientaux vaguement déguisés en sophistes humanistes lorsqu’ils apparaissent sur la forum. Hélas, il faudra croire, si le peuple français se satisfait du second terme de l’alternative, que pour une fois Maurras avait raison : « La République est le régime qui réclame le plus de vertu, et celui qui y pousse le moins ».

Mais, dit-on, mais, dit la patronne, la morale privée nous importe peu, ce que nous réclamons comme minimum syndical, c’est l’exercice public des vertus, comme ne pas piquer dans la caisse, ne pas décapiter ses opposants selon ses humeurs, ou encore respecter les lois et les institutions. Que l’on me pardonne, mais ce machiavélisme de pacotille a porté peu de fruits dans l’histoire, sauf en période de crise aiguë où l’opportuniste Clemenceau, par exemple, dix fois condamné pour concussion, a pu se révéler le Père la victoire. Exception sur laquelle nul ne peut fonder rationnellement ses espérances. Car la schizophrénie au sens moral, nuisant à la confiance, nuit in fine au bien commun en désespérant les peuples.
Dans le cas Strauss-Kahn, tel qu’il est évoqué aujourd’hui, et sous réserve bien entendu que les délits qui lui sont imputés soient réels, il y a bien plus. Il n’est pas oiseux en effet de s’interroger sur la perversité profonde d’un homme qui, ayant avec lui le pouvoir, l’argent et, dit-on, une grande capacité de séduction, s’entête à louer des prostituées pour agrémenter ses soirées. La nature humaine ayant sur ce plan-là malheureusement peu évolué, personne ne croira que cet homme-ci, si ses appétits du bas-ventre jamais ne le laissaient en repos, n’ait pas eu la possibilité de convaincre la première oie blanche venue de le réconforter, avec les moyens les plus antiques et les plus vulgaires du prestige et de la domination. Les courtisanes, au sens strict du terme, n’ont hélas jamais manqué depuis le premier roi de Cro-Magnon.

Mais la répugnante doxa de ce qui ose encore se nommer le féminisme nous tiendra certainement grief de faire pencher la balance en ce sens : car l’argent, qui est le dernier mot de ce monde, l’argent sans odeur, ce crottin du diable comme le nommait François d’Assise, justifie aujourd’hui bien mieux n’importe quel acte que tout ce qui s’apparenterait à de la domination psychologique. C’est ainsi que l’on préfère des femmes-machines, changées en tiroir-caisse, à des êtres de chair et de passion que les fumées du pouvoir pourraient un moment égarer. Pour moi, et sans que je souhaite que cela arrive jamais ni à ma fille, ni à ma sœur, ni à ma voisine, je crois comprendre et aimer mieux l’humanité des Marie-Madeleine que celle des robots à jouir que leurs seuls émoluments placeraient au-delà de toute indignité.
Il appert donc dans le comportement de DSK tel qu’on le décrit et tel qu’on le soupçonne des relents tyranniques de pervers qui préfère disposer de son matériel de chair humaine plutôt que de se livrer aux fragrances obscures de la séduction érotique. C’est ici que ces agissements peuvent s’apparenter à de l’esclavage, et donc sinon à du proxénétisme stricto sensu, à de la complicité. Elisabeth Lévy fait justement remarquer quelle extension formidable les juges confèrent en l’espèce au chef d’inculpation de proxénétisme. Pourtant s’il était avéré qu’avec la complicité de Dodo la Saumure, et de quelques autres amis, le patron du FMI ait régulièrement organisé des orgies, dont la violence même paraissait répugner aux prolétaires du sexe en question, s’il est avéré que ceci s’est passé notamment dans un appartement loué à travers un homme de paille par M. Strauss-Kahn, et que sont confirmées et les méthodes et la régularité des parties – il faudrait peut-être trouver un terme nouveau pour qualifier ce type de pratiques qui échappent aujourd’hui à la loi.

Encore une fois, on peut arguer du fait que c’est son problème, que tant qu’il payait bien, il était libre de ses mouvements et que peut-être même il leur offrait des chocolats à la fin. Mais alors à quoi bon se réjouir de ce que deux siècles de luttes aient permis au prolétariat lui de recouvrer certaine dignité face à ses patrons exploiteurs, à quoi bon reprendre en chœur la moralisation du capitalisme, si en France même, le simple fait d’avoir de l’argent, du pouvoir et de l’entregent permet tout. D’ailleurs, les hauts-fourneaux et les mines du Nord de la France étaient privés, et le prolétariat consentant à ses conditions de travail infamantes, et à son salaire de misère. On trouvera toujours des filles pour satisfaire les perversions des puissants. Oui, on trouvera toujours des travailleurs étiques pour accomplir n’importe quel tâche à n’importe quel prix, tant que ça nourrit leurs enfants. Est-ce un argument ?

Si M. Strauss-Kahn était coupable des faits qu’on lui reproche, ce que je ne souhaite, ni pour lui, ni pour les éventuelles victimes, alors je crois qu’il devrait payer, et plus qu’un autre, parce qu’il serait la figure hideuse d’une sempiternelle domination que l’époque pourtant, nourrie aux Droits de l’Homme et à la démocratie, fait profession de pourchasser.

À homme d’exception, justice d’exception, ce me semble être un bon axiome républicain.

Bayrou oublie l’Europe à Besançon

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On respecte les blogueurs chez François Bayrou. Lorsque je suis arrivé légèrement en retard à la réunion publique organisée par le MoDem à Besançon, un membre de l’organisation m’a demandé si j’étais journaliste. Lui ayant répondu que je bloguais chez Causeur, il m’a conduit vers une place au premier rang. Ainsi confortablement installé parmi les huit-cents personnes venues assister au discours du député béarnais, cette impression qu’on me voulait du bien allait se poursuivre. Aussitôt son propos commencé, François Bayrou attaque bille en tête avec 1958 et le général de Gaulle dont il dira un peu plus tard qu’il est à l’origine de tous les grands projets sur lesquels la France vit encore, TGV, nucléaire, Ariane, Airbus. Son propos sur le « Produire en France » n’est pas non plus pour me déplaire. Quant à son long développement sur l’instruction – digne de Natacha Polony et Jean-Paul Brighelli – il me remplit d’aise. Du reste, je ne suis pas le seul. Ce passage est, de loin, le plus applaudi par la salle[1. A deux reprises, Bayrou, en forme de plaisanterie, fait état d’une « association pour le rétablissement du calcul mental et pour la mise en prison pour quelques jours de ceux qui l’ont supprimé » dont il serait le Président, trésorier et seul adhérent. Cela m’a rappelé un personnage d’un film -je ne sais plus lequel- joué par Claude Piéplu qui arrache une calculette des mains d’un autre et lui lance: « lâchez donc cette machine à fabriquer des ânes » Quelqu’un qui me rappelle Piéplu ne peut être foncièrement mauvais.]. Enfin, il fait quelques propositions pour moraliser la vie politique (limitation du cumul des mandats pour les sénateurs, interdiction pour les députés, reconnaissance du vote blanc) qui ne heurtent pas mes convictions, loin s’en faut, d’autant qu’elles feraient l’objet d’un référendum le jour du premier tour des élections législatives.

Pendant ce discours, l’héritier de Jean Lecanuet chérissant Jacques Delors ne nous chantera jamais son hymne à davantage d’intégration européenne. C’est à se demander si on ne lui a pas signalé que de dangereux souverainistes sont assis devant lui. Il me drague ou quoi ? On se réveille, l’ami ! Tu assistes à un meeting po-li-tique ! Le monsieur qui cause au micro, il parle bien, il te dit des choses que tu aimes mais il ne te dit pas tout…

Reprenons ! Les fameux programmes gaulliens des années 60, ils ont été financés comment, cher François Bayrou ? Par des avances de la Banque de France à un taux d’intérêt de 0%. Proposez-vous de procéder de même pour les projets de demain ? Pour cela, il faudrait s’affranchir des traités européens. Sur l’Europe, vous êtes devenu plutôt défensif, car vous avez compris que le peuple a tourné eurosceptique. Du reste, Pierre, un militant que j’interroge à la fin de la réunion, me confie appartenir aux 55 % de nonistes en 2005. Vous dites donc que l’Europe n’est pour rien dans les maux de la société française. Vous nous comparez avec l’Allemagne qui a les mêmes coûts salariaux et la même monnaie que nous mais qui accumule les excédents commerciaux. Certes ! Mais la monnaie en question est gérée pour et quasiment par l’Allemagne. Et que dire de vos références scandinaves ? Vous ne vous souvenez pas que Danemark, Suède et Norvège ne font pas partie de l’euro, ou vous prenez vos auditeurs pour de parfaits ignares ? Evoquons aussi l’exemple sud-coréen dont vous vous êtes fait le chantre. Ne s’agit-il pas d’un pays certes travailleur, innovant, mais aussi furieusement protectionniste ? Un pays de 50 millions d’habitants pourrait donc réussir dans la mondialisation à condition de ne pas être naïf dans ses relations commerciales avec le reste du monde ? Bigre ! Au moins, vous ne nous ferez plus le coup de la « France seule »… Revenons aussi à l’instruction, au fait que tant de gamins ne sachent ni lire ni écrire, que notre système éducatif ait autant périclité ces dernières années. La France ne le devrait qu’à elle-même et jamais à des éléments extérieurs ? Et la fameuse stratégie de Lisbonne, vous en avez entendu parler ? Le fait que notre pays ait appliqué bêtement ces standards internationaux complètement à rebours de sa tradition et de son modèle éducatif, cela n’a eu aucune influence ? Nous savons tous les deux que ce n’est évident pas le cas.

Je ne nie pas que François Bayrou possède manifestement les qualités pour faire un meilleur président que les deux candidats actuellement en tête des sondages. Seulement, il n’est pas exempt d’énormes contradictions. Pas facile d’apparaître durablement comme un candidat anti-système alors qu’on a accepté les mêmes traités que Nicolas Sarkozy et François Hollande ! Voilà pourquoi il ne sera sans doute pas président en mai prochain. Mais pour peu que le candidat socialiste soit vainqueur, il sera incontournable dans la recomposition de la future opposition.

Sarkozy, Hollande et la France : que nous disent les affiches ?

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La nouvelle affiche de campagne du candidat Hollande est arrivée. Je me suis amusé, mauvais esprit oblige, à mesurer approximativement les surfaces de l’image et leurs attributs : un rectangle vertical, comme un portrait classique, le visage de face du candidat occupe environ 60%, propre, aimable, sympathique, sérieux mais bonhomme, le fond est occupé par environ 30% de ciel bleu, de légers nuages vaporeux floutent, mais si peu, l’avenir radieux : le ciel, lieu des anges, des avions, des oiseaux et des purs esprits.

Le paysage terrestre quant à lui, c’est-à-dire la France physique (réelle ou fantasmée) représente à tout casser 10% et c’est un lointain montagneux vaguement habité (la Corrèze probablement) Le slogan de campagne s’inscrit en bas comme un sous-titre dans un film en V.O.

Je vous laisse le soin d’interpréter selon votre bonne ou mauvaise foi…
J’ai ensuite repris l’affiche du candidat Sarkozy pour comparer (toujours ce fichu mauvais esprit qui me guide) : rectangle horizontal, comme un billet de banque ? Les surfaces sont encore plus édifiantes: le portrait, de profil comme un empereur (c’est le président), occupe environ 40% de l’image, le reste se compose, en haut, de 40% de ciel bleu immaculé et en bas, de 20% d’eau de mer ! Pas un centimètre carré de France terrestre : c’est le président des pêcheurs bretons et de Brice de Nice.

Le slogan de Nicolas Sarkozy s’inscrit évidemment dans le ciel : je vous laisse également le soin de décrypter; quant à moi, mon opinion est faite: ces deux-là se préoccupent de la France et des imbéciles qui la peuplent comme de leur première tétine, mais cela n’engage que moi…

Toulouse : les curieux scrupules du CSA

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Le Conseil supérieur de l’audiovisuel a sonné le tocsin, mardi 27 mars, pour enjoindre les chaînes françaises de télévision de ne pas diffuser les vidéos des assassinats commis par Mohamed Merah et filmés par lui-même.

De son côté, le président de la République faisait savoir à son ami l’émir du Qatar que la France serait très fâchée si Al Jazira, la chaîne d’information panarabe basée à Doha (Qatar), envoyait dans le monde entier, via satellite, ces images qui lui ont été aimablement adressées par l’entourage de Mohamed Merah. Al Jazira se mit à réfléchir, et dans un geste de grande mansuétude, décida de ne pas diffuser ces images pour des raisons « déontologiques ».

Spontanément, on ne peut que se réjouir de cette unanimité visant à épargner aux téléspectateurs le spectacle de l’horreur absolue. Mais à la réflexion on ne peut que s’étonner du renversement de jurisprudence relatif à la diffusion d’images montrant des assassinats d’enfants de la part de notre autorité suprême de l’audiovisuel.

En effet, saisi par le CRIF a propos de la diffusion, le 30 septembre 2000 des images du Journal télévisé de France 2 montrant la prétendue mort d’un enfant de Gaza, Mohamed Al Dura, « pris pour cible » par l’armée israélienne, le CSA avait tranché : circulez, il n’y a rien à voir! Ou plutôt, on avait bien fait de montrer ces images aussi incontestables qu’emblématiques du conflit israélo-palestinien. Montrer de Juifs qui tuent un enfant arabe, même si cela est une méprisable mise en scène, est donc déontologiquement impeccable.

Le 30 septembre 2000, Mohamed Merah avait onze ans, et personne n’est venu lui expliquer que les Juifs, contrairement aux Palestiniens, n’ont jamais tué d’enfants de sang froid et à dessein. Merci le CSA.

Pas de polémique sur la viande halal !

Depuis quelques années, je ne mange plus ni foie gras ni homard. J’accepte que l’on tue des animaux pour me nourrir, et même qu’on les élève pour ça, mais je n’aime pas qu’on gave jusqu’à la cirrhose, qu’on ébouillante ou qu’on torture de n’importe quelle façon des bestioles pour me servir des mets raffinés. Je ne refoule pas le prédateur qui sommeille en moi et je ne veux renoncer ni à la nature humaine ni aux cultures qui nous placent en haut de la chaîne alimentaire mais j’ai choisi, discrètement et sans emmerder personne, de ne pas cautionner ces prouesses gastronomiques qui n’arrachent pas que des cris de bonheur.

Je ne mange ni bio ni macrobio, mon corps est davantage, pour moi mais pas seulement, un instrument de plaisir qu’un temple sacré et je préférerai toujours une entrecôte bien riche en graisses et en cholestérol à un bol de riz complet non cancérigène et sans OGM. J’avoue que les risques de cancer dus à l’alimentation m’inquiètent moins que les effets de la surpopulation, mais ceci est un autre sujet. Pourtant, je ne mange pas n’importe quoi. Si on me l’avait dit quand j’étais ado, je me serais sûrement flingué pour ne pas vieillir mais, aujourd’hui, je regarde l’étiquetage de la viande au supermarché avant de jeter les barquettes dans mon caddie. Sensiblerie bobo peut-être, mais mon aversion pour la souffrance animale l’emporte sur ma réticence à dépenser plus et je choisis les viandes d’animaux qui ont une vie avant la mort, ceux qui trottent, broutent et baisent plutôt que celles des malheureux qui grossissent à coups d’hormones dans des usines à veaux, vaches, cochons et poulets.

Par compassion pour les animaux, leur mode de vie et celui de leur mort, je suis donc exigeant sur l’origine de la viande. Pour cette raison, entre autres, je ne mange pas halal.[access capability= »lire_inedits »] L’autre raison est mon islamo-réticence (islamophobie sans phobie) mais je ne m’attarderai pas là-dessus. Enfin si, un peu quand même : on n’échappe pas à ses obsessions. Depuis l’apparition des Quick halal, je n’y vais plus déjeuner. Tant pis pour le menu Giant XXL avec frites et Nestea : j’y ai renoncé depuis que ces industriels belges sans foi ni loi du fast-food participent à l’islamisation de mon pays par ses estomacs et ses intestins pour gagner des parts de marché. Il me semble que, dans ce cas précis, même si mes motivations ne sont que « bas instincts » − pour reprendre les termes de mes adversaires −, le choix de mon alimentation relève de mon droit le plus élémentaire.

Mais puis-je encore m’exclure d’un marché qui invite des imams et des rabbins à venir jusque dans nos abattoirs surveiller que l’on égorge bien nos vaches et nos moutons ? Avons-nous, il y a deux cents ans, coupé le cou du roi sans étourdissement pour adopter aujourd’hui des rites alimentaires archaïques[1. C’est une opinion personnelle que personne n’est obligé de partager.] parce que c’est un commandement divin ? En réalité, je me fiche de la réponse générale à cette question, j’ai la mienne et j’y tiens. Je me débrouillais donc, jusqu’à présent, pour jouir de mes interdits en toute liberté par l’exercice du boycott et pour éviter de subir ceux des autres. Cette époque radieuse est finie. J’apprends aujourd’hui que je mange halal sans le savoir. Par une combinaison d’intérêts qui va de mon boucher jusqu’au sommet de l’État, on ment. Par omission, on ment matin et soir dans un pays où la transparence est une religion, les normes en matière de santé publique un cadre d’airain et le principe de précaution un dogme. Pourtant, il paraît que le mode d’abattage rituel favorise l’apparition de bactéries microbiennes, mais ce n’est pas mon souci en l’occurrence. Ni celui des pouvoirs publics, semble-t-il, toujours prompts par ailleurs à faire appliquer un principe de précaution toujours plus drastique. Rappelons-nous ces milliers de volailles, d’ovins et de bovins envoyés à l’abattoir pour cause de vache folle, de tremblante du mouton ou de grippe aviaire pour trois pékins malades et deux centenaires qui, de toute façon, n’auraient pas passé l’hiver.

Peu importe, pour le Président, « la polémique n’a pas lieu d’être ». Et mon cul, c’est du couscous-poulet ? Qu’il me soit permis de juger ce qui donne matière à polémique au lieu de me les interdire ou de me les imposer. Entre le halal partout et Christian Vanneste bientôt nulle part, j’aimerais pouvoir choisir. Eh bien non. « On » a choisi de m’éviter cet embarras. Mais de qui « on » est-il le nom ?
Il y a le marché. Pour faire baisser les coûts de production et parce que le maintien alterné des deux méthodes devenait trop onéreux, la filière viande, en Île-de-France, a dû opter pour un seul mode d’abattage. À quelles exigences croyez-vous donc qu’elle céda ? Au cochon de payant dans son écrasante (dans mes rêves) majorité qui prend ce qu’on lui donne et qui la ferme, poli et confiant, ou à ces phobiques du sang qui craignent l’enfer s’ils en trouvent dans leur assiette ou dans le lit conjugal ? À partir de là, l’abattage rituel est devenu la norme en Île-de-France, et les détaillants petits et gros ont préféré la discrétion et la loi du silence. Peut-on leur en vouloir ? Qui met aujourd’hui son commerce en danger pour défendre sa civilisation ? Qui prend le risque d’effaroucher le client en refusant que le mensonge passe par lui ? Renaud Camus, certes, mais il est d’une trempe dont on ne fait pas les commerçants.

Depuis le début de la polémique, n’en déplaise à Sarkozy, les artisans et bouchers d’Île-de-France ont demandé qu’une mention figure sur l’étiquetage pour renseigner le consommateur. Est-ce pour défendre des valeurs comme la simple honnêteté ou parce que la confiance est la base du commerce ? Voyons donc le verre à moitié plein et qu’ils en soient remerciés. Voyons à présent le verre à moitié vide. Il y a les élus, leur petit commerce et leurs petites lâchetés qui grossissent à vue d’œil en période électorale. Je me contenterai de citer la réponse du ministère de l’Agriculture à cette demande un peu tardive et bien légitime des représentants des bouchers : « Le mode d’abattage n’est pas une mention obligatoire et la France s’y oppose afin de ne pas stigmatiser les communautés. »

Si les couillons de Franciliens mangent halal sans avoir le droit de le savoir, c’est parce que la France d’en haut s’oppose à la diffusion de l’information « afin de ne pas stigmatiser les communautés »… On jurerait une déclaration venue d’un commissaire européen non-élu et intouchable, ou pondue par Terra Nova. Quand elle émane du ministère de l’Agriculture d’un gouvernement de droite, on a du mal à s’y retrouver. Moi qui croyais que la terre ne mentait pas… J’attends du pouvoir exactement le contraire. Voyons ce que cela pourrait donner. Rêvons un peu et imaginons un discours politique inspiré par un souci d’honnêteté et de responsabilité : « Le mode d’abattage n’est pas une mention obligatoire mais la France, soucieuse de la vérité qu’elle doit à ses citoyens dans leur totalité, y est attachée. Et que les communautés qui se sentiront stigmatisées aillent se faire foutre, sans étourdissement. »
Vous, je ne sais pas, mais moi, je serais partant pour reconduire une équipe qui tiendrait un tel discours parce que, pour l’instant, j’ai envie de revoter Sarkozy comme d’aller me pendre. À un croc de boucher. Mais pas halal.

Post-scriptum : La rédaction de cet article est antérieure aux déclarations du Premier ministre sur les « traditions ancestrales » des uns et des autres. Le lundi 5 mars, François Fillon a en effet déclaré sur Europe 1 : « Je pense que les religions devraient réfléchir au maintien de traditions qui n’ont plus grand-chose à voir avec l’état de la science et de la technologie, ou avec les problèmes de santé.» Comme lui, je trouve l’abattage rituel archaïque. On pourrait donc me croire satisfait par ses critiques. Je ne le suis pas. D’abord, sa liberté d’expression publique ne doit pas être aussi étendue que la mienne, je ne représente que moi-même. Ensuite, si la laïcité signifie que les religions n’ont rien à faire dans l’espace public, les pouvoirs publics n’ont rien à dire sur les religions. Enfin, je me fiche que le chef du Gouvernement soit d’accord avec moi, ce que je veux c’est qu’il défende mes droits, et en l’occurrence mon droit de savoir. Bref, plutôt que conseiller en religion, je le préfèrerais résistant aux pressions communautaires et à la tentation du clientélisme.[/access]

Le Havre, une ode au peuple

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Le Havre de Aki Kaurismaki est un beau film qui nous parle de la dignité des gens simples, des prolétaires, de ceux qui souffrent dans ce Havre de paix, intemporel et majestueux, servi par une mise en scène acérée, un cadre abstrait, une picturalité somptueuse ou se mélangent les tons criards et les couleurs pastels; un grand film sur la solidarité. Le Havre est un conte utopique désespéré qui a justement le mérite de situer à des années lumières du cinéma social français actuel, des ces fictions de gauche qui méprisent les spectateurs en les berçant d’utopie béate et passéiste Les Neiges du Kilidmanjaro, de réconciliation mensongère et suspecte Intouchables, de nostalgie lacrymale et tendancieuse Amélie Poulain

Kaurismaki, est un humaniste qui a foi en l’homme -en sa dignité, à son intelligence et sa richesse d’âme- et aux vertus du cinéma pour nous parler d’un monde où les hommes et les femmes sont généreux, où la liberté de penser, la solidarité et l’amour sont possibles. Un cinéma de genre, magnifié par des codes de cinéma strictes : plans fixes, dialogues récités comme dans les films de Melville, déplacements ostentatoires, actions abruptes et sèches, aplats de couleurs, poésie des sons, force émotionnelle de la musique rock qui reprend ici toute sa valeur contestataire. Roberto Piazza, noble et digne, volontaire et farouche, accompagné de son groupe Little Bob Story, est formidable dans son propre rôle. Le monde de cinéma de Kaurismaki, noir, lucide, humain est celui du mélodrame épuré. Comme dans ses précédents opus finlandais, le cinéaste nous émeut par sa douce mélodie désolée, il nous fait aimer ces êtres meurtris par la vie épuisés par la souffrance au travail ou par la cruauté du chômage. Ce sont de solitaires, homme ou femmes dont la seule richesse est celle du cœur et la beauté, leur profonde dignité. Ce beau film à la tristesse lunaire est une magnifique ode au peuple.

Contrairement à ce que Les Cahiers du cinéma veulent nous faire croire, Kaurismaki ne méprise pas le petit peuple – son film y est scandaleusement qualifié d’indigne, la scène des clandestins méprisés par les marchands et découverts dans le cargo comparée à l’ignoble séquence des petits roms dansant la queue-leu-leu dans Polisse, ce film intensément vain. Il est bien trop digne et révolté (pas indigné comme les bobos chics de nos villes contemporaines) pour nous tromper, il laisse cela aux charlatans et utopistes de pacotilles de la pensée unique, celle qui ne laisse plus la liberté de penser et a fortiori de s’exprimer, qui institue ses valeurs en vérités intouchables sous peine de vous traiter de réactionnaire, et qui dans le même mouvement délaisse l’Histoire, l’éducation et l’enseignement, les arts, l’économie et le social bref qui laisse ce pays, aller à sa perte.

Le Havre d’Aki Kaurismaki avec André Wilms, Katie Outinen, Jean-Pierre Darroussin, Blondin Miquel, Jean-Pierre Léaud

Tristes tweets

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Depuis trois mois, la guerre du hashtag embrase Twitter. Hashtag ? Pour les non-initiés, c’est le petit morceau de phrase tout boudiné, précédé du symbole dièse et si possible comique, qu’on rajoute à la fin de son message pour expliquer de quoi on cause. Un hashtag au hasard : #Jaisurvécuauxsoldeschezgap ou encore le fameux #vdm, (pour « vie de merde ») qui conclut immanquablement le message de lamentations en 140 signes maximum qui raconte ses ennuis dans le RER B ou à la caisse de Castorama un samedi à 19 heures.

Mais avec le lancement de la campagne que vous savez, de nouveaux hashtags, dénués de toute prétention comique mais lourds de charge citoyenne, ont fait leur apparition sur le réseau. Des hashtags genre #FH2012, #Sarkoçasuffit, #Sarko2012 – j’imagine que les bayrouistes et les mélenchoniens en ont des rien qu’à eux, comme autrefois les jusquauboutinistes ou les morinvingiens. Twitter, on nous l’a assez répété, s’était invité au cœur de la présidentielle…[access capability= »lire_inedits »]

Je l’avoue, Marc Cohen et moi-même avons cédé à la tentation du liveblogging à l’occasion de l’un des débats de la primaire socialiste. Puis nous avons laissé tomber : les blagues du tac au tac, nous préférons les raconter à nos vrais amis ou à notre chat. D’autres, au contraire, semblent avoir renoncé à toute vie privée, enchaînant commentaires sibyllins et analyses lapidaires sur les meetings des uns et les points de presse des autres, twittant le dimanche midi sous la table familiale en laissant refroidir le gigot et négligeant, le lendemain, de vérifier que les baskets sont bien dans le cartable du gamin. Mao disait que la révolution est au bout du fusil : ceux-là pensent qu’elle est au bout des doigts, grâce à Twitter et au smart-phone.

En vertu de quoi certains candidats, comme François Hollande, ont leur cellule riposte Web mobilisée dès qu’il s’agit de couvrir un meeting du champion, ou le moindre bougeage de cheveux de Nicolas Sarkozy. Non pardon, de #Sarkoçasuffit. Il va de soi qu’on fait pareil en face : l’UMP ne serait pas ce qu’elle est sans les traits de génie de Benjamin Lancar et de ses amis Jeunes Pop.

Ce cyber-activisme occupe – à temps de moins en moins partiel – deux mille allumés, estimation des organisateurs, qui s’insultent ou se congratulent entre eux selon qu’ils sont pour la « France forte » ou le « changement maintenant ». D’autre prennent de la hauteur façon Yann Barthès (ceci est un gag) et tirent sur tout ce qui bouge ou moquent les exploits de certains ministres sur Twitter. À juste titre parfois, quand les fautes d’orthographe se ramassent à la pelle (Nadine Morano) ou que, par erreur d’aiguillage, un ministre en exercice dévoile sa vie intime (Éric Besson qui raconte à la France entière qu’il va se coucher et pas seul).

Voilà le tableau. Si tout s’arrêtait là, on pourrait considérer qu’il s’agit d’un aimable divertissement pour étudiant acnéique se rêvant d’un destin de conseiller municipal. Or, certains faiseurs d’opinion se mettent à penser, fascinés qu’ils sont par la victoire prétendument arrachée grâce au Web de Barack Obama, que l’élection se jouera virtuellement. Ils n’en démordent pas : pour emporter la guerre présidentielle, il faut gagner la bataille des 140 signes.

À cette antienne devenue doctrine chez presque tous les candidats, il faut ajouter la twittomanie médiatique. Twitter est devenu terriblement addictif pour le journaliste qui croit dénicher des scoops en scrutant son i-Phone. Comme, en général, notre envoyé spécial sur le Web ne trouve rien qui vaille, il se sert de Twitter pour exhiber ses états d’âme. Tant pis pour le membre de staff de campagne qui croit sentir le pays réel en suivant les remarques des journalistes morts d’ennui qui twittent entre deux rendez-vous. Et voilà comment le serpent virtuel se mord la queue. Croyez-moi, jeunes amis geeks, enfermés dans les QG de campagne, baladés dans des TGV pleins de caméras de télé, parqués dans des stades de province, rassurés ou non par les bons/mauvais chiffres des sondages, vous faites fausse route.

Allez donc dîner chez Mémé ou chez vos cousins de Lamotte-Beuvron, en laissant le portable dans votre veste sur le porte-manteau, parce que c’est plus poli, d’abord. Écoutez de quoi parlent les gens : de cette histoire de viande tuée de manière rituelle, que ça vous plaise ou non. Du prix de l’essence, des impôts, des loyers, de l’euro. Généralement en faisant des phrases de plus de 140 signes, et sans faire d’humour minimaliste même pas drôle.

Un jour sans doute, un politologue racontera comment, à côté de la campagne présidentielle officielle, qui en fait intéresse peu les Français, s’est déroulée une campagne 2.0 très dynamique. Mais virtuelle, hélas. Et qui n’aura été que l’écho et la boussole d’un microcosme surjouant son indignation quotidienne dans un zapping virevoltant (un jour les joueurs de foot qu’on va faire fuir à force d’impôts, le lendemain, ce maire qui veut faire sculpter une statue à l’effigie de Carla, le surlendemain, Bayrou qui monte dans une voiture même pas made in France). Un tweet bien senti, et hop, il se trouvera bien un journaliste ou un blogueur qui prendra cette vessie pour une lanterne éclairant les sujets qui intéressent le monde réel.

Pendant ce temps, Mémé compte les sous qui restent sur sa retraite pour finir la semaine. Et regarde Dr House sur TF1 plutôt qu’un duel Fabius/Sarkozy. Parce qu’à force de répéter que le 6 mars, le candidat-président avait battu des records d’audience (avec des pointes à 6 millions de téléspectateurs), on a oublié qu’ils étaient 2 millions de plus à lui avoir préféré le vilain médecin de TF1. Cela dit, Mémé ira voter le 22 avril, comme des millions de Français, en pensant peut-être que Sarko ça suffit, ou pas. Jamais elle n’aura frémi au gazouillis de Twitter. Reste qu’à l’arrivée, la voix de Mémé comptera autant que celle du branchouillé aux pouces abîmés.[/access]
 

La tuerie de Toulouse n’est pas un fait divers

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Connaissez-vous la différence entre une « tragédie nationale » et un « fait divers » ? Je vous donne un indice, c’est la même qu’entre un « terroriste » et un « tueur ». Question d’origine. Je sais, ce n’est pas très républicain, mais c’est Le Monde qui le dit. Le 20 mars, quand on pensait que l’assassin était un « de souche » bas du front, la tuerie de Toulouse était une tragédie nationale qui appelait chacun d’entre nous (mais certains plus que d’autres) à faire son examen de conscience. Une semaine plus tard, après que le tueur s’était révélé être un délinquant-djihadiste, Le Monde s’interrogeait en une : « Toulouse : fait divers ou fait politique ? » En somme, l’affaire était riche d’enseignements tant qu’on ne savait pas ; une fois les faits connus, les choses devenaient beaucoup moins claires. Curieuse logique, en vérité, que celle qui a vu notre éminent quotidien basculer en quelques jours de la certitude à la perplexité. Faut-il en conclure que les événements de Toulouse sont finalement dénués de toute signification politique ou qu’ils n’ont pas la signification qu’on avait envie de leur prêter ?

Le 20 mars, au lendemain de la tuerie du collège Ozar Hathorah (mais avant le début de l’opération du RAID), l’éditorial, intitulé « Tragédie nationale, réflexion nationale », invitait la France à faire pénitence. François Bayrou, seul candidat à avoir maintenu un meeting le soir de la fusillade, recevait un hommage appuyé pour avoir « posé, gravement, des questions fortes » : « ce type de folie s’enracine dans l’état d’une société où le degré de violence et de stigmatisation est en train de grandir », avait notamment déclaré le candidat centriste. Pour violente qu’elle fût, la charge était justifiée, estimait Le Monde : « Elle vise une responsabilité collective. Tant il est clair que le rejet de l’Autre – plus encore : la haine de l’Autre – est un poison mortel pour la République. » Au cas où quelques-uns eussent mal lu entre les lignes, on me permettra d’expliciter le propos : le bras de l’assassin, qui avait abattu trois militaires d’origine maghrébine et grièvement blessé un quatrième, d’origine antillaise, avait été armé par les suspects habituels, de Nicolas Sarkozy à Marine Le Pen en passant par Claude Guéant et Eric Zemmour. Entre-temps, François Hollande s’était rué dans la brèche, pour dispenser à la France d’en bas comme à celle d’en haut sa propre leçon de maintien langagier : « Il y a des mots qui influencent, qui pénètrent, qui libèrent, ceux qui ont des responsabilités doivent maîtriser leur vocabulaire. Au sommet de l’État, rien ne peut être toléré. » À son tour, Jean-Luc Mélenchon invitait « d’aucuns à mesurer mieux le poids des mots et le choix des citations » – allusion transparente à la référence que Jean-Marie Le Pen avait faite à Brasillach. Les grandes consciences de l’antiracisme se relayèrent pour propager cette explication réconfortante : Dominique Sopo, patron de SOS Racisme, s’interrogeait sur l’« affaissement de la parole politique, intellectuelle et médiatique » responsable, selon lui, de la dégradation du « vivre-ensemble », tandis que Bernard-Henri Lévy s’en prenait, dans Le Point, aux « pyromanes de la défense d’une « identité nationale » perçue comme une entité fermée, frileuse, nourrie au ressentiment et à la haine. » La France avait son Breivik, preuve sanglante des méfaits causés par la « libération de la parole » – il est tout de même surprenant d’entendre les héritiers autoproclamés de Voltaire dénoncer en boucle la « parole libérée » comme l’origine de tous nos problèmes.

L’ennui, c’est que cette magnifique construction s’effondra quand on apprit que le tueur n’était pas un de ces crânes rasés qu’on adore détester, ni même un lecteur d’Alain Finkielkraut, mais un djihadiste qui prétendait venger les enfants de Gaza et punir la France de son engagement en Afghanistan – on n’aura pas le mauvais goût de demander dans quelles gazettes il s’était informé sur la situation des Palestiniens. « Crimes racistes » il y avait, mais ce n’était pas le « bon racisme » – qui ne saurait être autre que celui du dominant à l’encontre du dominé.

Prise d’un scrupule rétrospectif, la classe politique découvrit donc que l’affaire était « complexe » et qu’il fallait se garder de toute conclusion hâtive – seules Cécile Duflot et Eva Joly continuant à accuser à mots très peu couverts Nicolas Sarkozy. On dénonça préventivement le risque de « stigmatisation », préoccupation fort légitime au demeurant, quoique même Marine Le Pen se fût gardée de mettre en cause l’« islam » en tant que tel. Le Monde reconnut que le président du MoDem avait « pris des risques, lundi 19 mars, en posant le diagnostic d’une société malade de ses divisions », sans aller toutefois jusqu’à rappeler qu’il avait pris les mêmes…

Il est cependant étrange que l’on puisse se demander si l’équipée meurtrière de Mohammed Merah relevait du « fait divers », c’est-à-dire d’un acte individuel isolé qui n’aurait nullement pris racine dans les « divisions de la société ». Pas de climat malsain, pas de terreau favorable, pas de discours nauséabonds ayant armé le bras meurtrier, vraiment ? Pas d’islam radical, pas d’antisémitisme dans nos banlieues ? Merah était français, a-t-on répété en réplique au Front national qui établissait un lien entre la tragédie et l’immigration. Justement, c’est cela qui devrait nous requérir collectivement : que s’est-il passé pour que l’ancien élève de l’école Ernest Renan (tout un symbole) n’ait eu d’autre rêve que de mettre son pays à genoux ? Mohamed Merha était peut-être un « fou isolé », un monstre solitaire, il n’en est pas moins la preuve de ces « échecs de l’intégration » dont il ne faut surtout pas parler, ce qui est le meilleur moyen de ne jamais les résoudre. Alors sans doute faut-il se garder des accusations simplistes et des amalgames dangereux. Le Monde nous l’a rappelé: « Le rejet de l’Autre – plus encore : la haine de l’Autre – est un poison mortel pour la République. » Peut-être cet amour de l’Autre devrait-il commander d’entendre des points de vue différents sans les disqualifier sous les espèces de la réaction et plus si affinités. Chers confrères, j’ai envie de vous dire qu’il y a un autre poison, tout aussi mortel pour la République : c’est la dénégation du réel.

Pourquoi la gauche trouve Sarkozy vulgaire

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Nicolas Sarkozy : « vulgaire » ! Ce jugement lapidaire a été formulé par Mazarine Pingeot dans un entretien paru dans L’Officiel et cité par le site du Point.
Pour Madame Pingeot, fille choyée de François Mitterrand, professeur de philosophie « détachée à l’université » et chroniqueuse pour Ça balance à Paris sur Paris Première, il n’est pas besoin d’en dire plus : au diable l’analyse politique, l’argumentation rationnelle ou même la polémique : Sarkozy est vulgaire, c’est suffisant pour l’exclure de la bonne société et des gens pour qui on peut voter. Il est cependant difficile de comprendre d’emblée ce qui, aux yeux de Madame Pingeot, révèle la vulgarité de Sarkozy. Ce ne peut être l’emploi d’un vocabulaire trivial : Madame Pingeot n’hésite pas à affirmer dans une veine modérément distinguée que « ça [la] ferai[t] un peu chier » que ses enfants votent un jour à droite. Chez Mazarine Pingeot la distinction, si elle n’est pas tout simplement naturelle, est vraisemblablement le produit d’une éducation raffinée sous les ors de gauche de la République, protégée par des gardes du corps et à l’abri de tout besoin matériel grâce aux impôts prélevés sur la sueur du vulgum pecus, dont l’odeur vulgairement fétide ne sera sans doute jamais parvenue jusqu’aux narines raffinées de Mazarine. C’est que petite, elle aimait, par-dessus tout, « les parfums de luxe qu’elle essayait dans les lavabos ».

Mais laissons là Madame Pingeot. En pourfendant la vulgarité du président, notre fille à papa nationale ne fait que rejoindre une très vaste foule. Celui qui se risque à taper Sarkozy + vulgarité sur Google ne sera guère surpris du résultat : c’est un amoncellement de déclarations de représentants de la gauche (Moscovici encore hier, Aubry, Huchon, Mamère, Duflot, et j’en passe) qui dans une belle unanimité se pressent pour stigmatiser la vulgarité du président. Ce qui étonne, c’est que la foule des distingués est souvent celle qui brandit à tout bout de champ Bourdieu et sa critique de la distinction. C’est qu’on déteste la vulgarité mais qu’on a toutes les impatiences à l’égard des différences de conditions. D’un côté, l’on célèbre l’égalité absolue à coup de clips grotesques, et de l’autre l’on rêve de s’élever sans effort et par les vertus d’une essence singulière au-dessus de la foule vulgaire des gros beaufs de droite. On distingue selon des critères abscons le bon grain raffiné de gauche et l’ivraie inculte de droite, tout en voulant abattre toute éducation un peu exigeante parce qu’elle serait « stigmatisante » pour les classes populaires. Résultat : les habitus, qui n’ont plus rien à voir avec les bonnes manières à l’ancienne, deviennent une sorte de seconde nature que l’on cultive entre soi, loin de la place publique.

Que révèle cette haine de la gauche pour la vulgarité ? Ce que l’on ne peut pas reprocher directement au peuple qu’on prétend défendre, on le jette à la figure du Président. On s’exonère ainsi du risque d’être accusé de racisme de classe en s’en prenant à un puissant. Malheureusement, ce racisme de classe suinte par tous les pores de la peau de cette gauche morale.

Les mots « vulgaire » et « vulgarité » ne sont apparus dans leur sens moderne qu’au début du XIXe siècle. C’est au moment où la démocratie triomphe qu’il faut se distinguer du peuple. Sous l’Ancien Régime, les distinctions allaient de soi. Les dénonciations rituelles de la vulgarité, la volonté de se distinguer de la foule, manifestent la peur de se perdre dans un processus d’égalisation des conditions constitutif de la démocratie. C’est un paradoxe de la scène politique actuelle : le peuple sent la sueur et on lui préfère les victimes en tous genres, les plus emblématiques étant les immigrés. Jouer le sauveur qui défend les plus faibles contre toutes les « phobies » populaires est évidemment plus gratifiant qu’aborder avec courage les questions de fond. Est-ce parce qu’on se sent trop proche du bon peuple franco-franchouillard, qu’on éprouve une peur panique d’être confondu avec lui, qu’on va chercher au loin les objets de son affection ? L’action politique devient caritative et désincarnée. Il ne s’agit bien sûr pas ici de défendre l’idée selon laquelle il faudrait se désintéresser du sort des immigrés, mais seulement de remarquer qu’à travers les immigrés, la gauche préfère un peuple lointain, différent (d’où le culte des « différences »), qui ne lui ressemble en rien et avec lequel elle ne risque pas d’être confondue. La « préférence immigrée » dont parle Hervé Algalarrondo a bien sûr des causes plus directement rationnelles, mais elle est aussi le produit d’un snobisme social dont on aurait tort de sous-estimer les effets.

On n’a pas tout à fait tort de reprocher à Sarkozy son « Casse toi pauv’con ! » et son « Descends un peu qu’on s’explique ! ». Seulement, on le fait pour de mauvaises raisons. Il est illogique de s’en prendre à la fois à la vulgarité du président et de stigmatiser son mépris du peuple. Dans le « Descends qu’on s’explique !» présidentiel, il y a tout sauf du mépris, mais au contraire le sentiment sincère du Président d’être offensé par la parole d’un simple citoyen (qui se trouve d’ailleurs significativement en surplomb). De même, le « Casse toi pauv’con !» relève d’une surenchère digne d’une cour de récréation dans laquelle des égaux se chamaillent. En réalité, le Président est pleinement, parfaitement, démocratique. Et la démocratie, n’est-ce pas ce que nous voulons ? Un Président plus sûr de son statut aurait tout simplement ignoré ces insultes et passé son chemin, altier, lointain et énigmatique comme un sphinx. Bref, méprisant. Et comme bon sang ne saurait mentir, je suis sûr que Mazarine aura reconnu ici son papa.

L’Université française sous le joug sioniste ?

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« Israël apartheid week »[1. Cette manifestation a lieu tous les ans. Nous avons conservé la graphie hybride (français/anglais) de l’intitulé. Ce n’est pas parce qu’on est à l’Université qu’il faut se soucier de la langue (EL).] : c’est dans le cadre de cette manifestation organisée chaque année à l’université Paris 8 que devait avoir lieu, les 27 et 28 février, un « colloque » intitulé : « Des nouvelles approches sociologiques, historiques et juridiques à l’appel au boycott international. Israël: un État d’apartheid ? » Après avoir, dans un premier temps, autorisé cette réunion, le président a demandé sa délocalisation. Cette décision a enflammé la Toile et la planète indignée : on a condamné cette intolérable atteinte portée à la liberté d’expression et aux libertés académiques « en péril », dénoncé l’insupportable intervention du CRIF qui aurait été à l’origine du revirement opéré par le président de l’université. Le site Médiapart a publié la « lettre des 500 », signée par de nombreux universitaires, et même par des départements et laboratoires de recherche dans leur ensemble. Bref, ce fut la mobilisation des grands jours.

Que la science se dresse ainsi a de quoi inquiéter. Si la liberté est défendue par tant d’esprits supérieurs, c’est que la liberté est en danger. Tentons donc de comprendre de quoi il retourne.

Les faits sont assez simples. Une association étudiante de soutien à la cause palestinienne souhaitait apporter sa pierre à la fête de l’apartheid israélien déjà évoquée en organisant deux « journées d’études », qualifiées de « colloque universitaire ». Les travaux devaient porter, d’une part sur l’application à l’État d’Israël du concept d’apartheid, et d’autre part sur la campagne de boycottage international des produits israéliens. Inutile de préciser que, derrière la rhétorique universitaire, les organisateurs et intervenants de ce prétendu colloque étaient tous des militants engagés. Il s’agissait donc, sinon d’un « meeting » politique, au moins d’une réunion militante comportant pour ses organisateurs une dimension intellectuelle[access capability= »lire_inedits »]. Du reste, ces derniers ne cachaient pas que leur ambition était de « conquérir » l’Université : de ce fait, leur action militante eut été consacrée en sujet académique, c’est-à-dire consacrée tout court.

Un certain nombre de mouvements, dont le CRIF, ont vivement réagi et demandé au président de l’université d’annuler la manifestation. Grâce au tapage organisé pour annoncer la réunion, le président a pu se faire une idée de sa nature réelle. Il a annoncé qu’elle ne pourrait pas se tenir à l’université. Dans une décision motivée très précisément, il a en effet considéré que l’établissement, par nature indépendant, devait être préservé de toute emprise idéologique et politique, ce qui en l’occurrence n’était nullement garanti, les organisateurs ayant volontairement entretenu la confusion sur l’aspect universitaire du « colloque ». Il faisait également état du risque de troubles et de contre-manifestations. Cependant, soucieux de respecter la liberté d’expression, il proposait de délocaliser les journées d’étude. Qu’on se rassure, grâce aux interventions du président de Paris 8, le colloque a bien eu lieu aux dates prévues, mais à l’extérieur de l’université.

Saisi en référé par l’association étudiante qui invoquait une grave violation de la liberté d’expression, le tribunal administratif a entièrement donné raison au président de l’université, appliquant la jurisprudence élaborée par le Conseil d’État il y a un an à propos d’un conflit similaire à l’École normale supérieure[2. En janvier 2011, une réunion annoncée comme devant traiter de la situation à Gaza et destinée, dans les faits, à soutenir la campagne de boycottage des produits israéliens de l’organisation BDS et ses militants, poursuivis devant la justice, avait été pareillement interdite par Monique Canto-Sperber, la directrice de Normale Sup. L’affaire avait suscité de nombreuses protestations, notamment grâce à l’activisme de Stéphane Hessel.]. La haute juridiction, qui est, faut-il le rappeler, garante des libertés publiques, avait validé la décision d’interdiction prononcée par la directrice de Normale Sup, considérant que cette interdiction ne constituait pas simplement une faculté, mais une véritable obligation à la charge du responsable de l’établissement.

Il ne s’agit évidemment pas de nier l’importance fondamentale de la liberté d’expression. Pour autant, elle ne saurait être un principe absolu. Toute liberté comporte des limitations. La mission du législateur et, le cas échéant, du juge consiste précisément à concilier des principes qui peuvent se trouver en conflit. Le Conseil d’État a défini la feuille de route de tout responsable d’un établissement enseignement supérieur : « Veiller à la fois à l’exercice des libertés d’expression et de réunion des usagers du service public de l’enseignement supérieur et au maintien de l’ordre dans les locaux, comme à l’indépendance intellectuelle et scientifique de l’établissement, dans une perspective d’expression du pluralisme des opinions. » En clair, la liberté d’expression ne saurait être l’alibi ou le vecteur de manifestations qui iraient au-delà de la mission universitaire, perturberaient le déroulement des activités d’enseignement et de recherche, troubleraient le fonctionnement normal du service public ou risqueraient de porter atteinte à l’ordre public. Le responsable de l’établissement a donc l’obligation « de prendre toutes mesures nécessaires pour à la fois veiller au respect des libertés dans l’établissement, assurer l’indépendance de l’école de toute emprise politique ou idéologique et maintenir l’ordre dans ses locaux ».

Pour le juge administratif, il n’y a aucun doute : en autorisant cette réunion, le président de Paris 8 aurait dérogé au principe de neutralité de l’enseignement supérieur. De plus, le tribunal a constaté que le risque de troubles à l’ordre public était bien constitué, pas seulement à cause d’éventuelles réactions hostiles, mais aussi en raison du thème du colloque, de la nature des interventions, et même des intitulés des contributions : autrement dit, c’est le colloque lui-même qui constituait une menace de trouble. On est loin de la liberté bafouée et plus encore de fantasmatiques pressions ou menaces émanant d’on ne sait quelle officine israélienne ainsi que l’a soutenu la propagande.

Dans ces conditions, la mobilisation scientifique est pour le moins inquiétante. Au regard des faits, la « lettre des 500 » est au minimum réductrice, pour ne pas dire totalement mensongère. En clair, cette pétition signée par des enseignants et chercheurs de l’Université n’est pas plus universitaire que la manifestation qu’elle soutient.

Il faut, du coup, s’interroger sur la folle mécanique qui conduit des hommes de science à réagir en dehors de toute rigueur d’analyse, alors même qu’il s’agit d’un sujet essentiel à leurs yeux, puisqu’il tient au statut de l’Université dans la République. Curieux scientifiques, en vérité, que ceux qui signent une pétition sous le coup de l’émotion, sans chercher à prendre connaissance des faits, ni des motifs de la décision du président de l’université. Ils n’ont pas besoin de s’informer, ils savent que c’est mal d’empêcher la tenue d’une réunion consacrée à la dénonciation d’Israël. Ils savent encore que le président de Paris 8 a cédé à d’obscures pressions du CRIF, comme s’ils ne pouvaient concevoir qu’il ait pris sa décision en son âme et conscience, parce qu’il la jugeait conforme à sa mission et seule respectueuse du droit. Ainsi dénoncent-ils la capitulation des institutions universitaires devant des forces étrangères : « Imaginerait-on un colloque sur le Tibet annulé au motif que des représentants officiels ou officieux du gouvernement chinois menaceraient de troubler l’événement ? » Si on comprend bien, le CRIF (puisqu’il s’agit de lui) n’est rien d’autre qu’un instrument de la « pieuvre sioniste », discrètement assimilée au passage à un régime totalitaire.

On se demande alors si ce qui importe à ces ardents défenseurs de la liberté d’expression n’est pas surtout la liberté d’expression de thèses anti-israéliennes. Pétitionneraient-ils demain si Paris 8 interdisait un « colloque » organisé par des militants pro-israéliens sous intitulé par exemple : « Les Palestiniens sont-ils tous des terroristes ? » ? Jugeraient-ils que c’est une grave atteinte à la liberté d’expression ? Ou défileraient-ils pour réclamer l’interdiction du colloque ?

Il semble en tout cas que pour les « 500 », la neutralité républicaine n’ait pas sa place à l’Université. Il est tout de même étrange que de si éminents professeurs se délivrent aussi promptement de la rigueur élémentaire qu’ils tentent d’inculquer à leurs étudiants.[/access]

DSK, parangon de vertu ?

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Damoiselle Lévy est connue pour son ouverture d’esprit presque autant que pour sa complaisance à toute épreuve à l’endroit des faits et gestes de M. Strauss-Kahn.
C’est son droit, comme on dit dans mon village corse. Cependant, je ne voudrais pas qu’elle s’égare dans l’excuse perpétuelle, telle la première mère juive venue avec son rejeton. Précisons d’emblée son propos lapidaire d’ouverture : la Sainte Inquisition n’a que très peu chassé et brûlé les sorcières, et encore fort tardivement, après de nombreux débats internes, toute occupée qu’elle était à morigéner l’hérétique. Ce sont bien plutôt nos amis calvinistes ou théoriciens de la souveraineté, comme l’inénarrable Jean Bodin, qui à l’époque de la Réforme et de la Renaissance humaniste, se sont spécialisés dans le nettoyage forestier des sabbats nocturnes. Mais peu importe, venons-en aux faits.

Dominique Strauss-Kahn est-il un banal libertin, ou bien peut-on le soupçonner d’avoir eu un comportement de maquereau ? C’est la question. Remarquons d’abord que l’argument des « adultes consentants » ne tient pas ici – comme d’ailleurs il ne tient jamais en raison dans aucun cas de prostitution : un être qui livre son corps à l’autre pour un coup passager contre rémunération sonnante et trébuchante ne peut jamais être considéré comme consentant au sens du contrat que passent des personnes libres et sujettes de droit. Même dans ce monde libéralisé à l’extrême, nul n’est jamais entièrement propriétaire de son corps au sens où il pourrait par exemple le vendre en pièces détachées. Une certaine sagesse juridique demeure ici qui excipe de la dignité humaine pour affirmer que l’usage des corps échappe en partie aux désirs de leurs habitants.
Dans les faits néanmoins, on le sait, une tolérance subsiste à travers les siècles et les civilisations et le mal qu’est la prostitution a droit de cité, sous certaines conditions et assujetti à certains contrôles. Cependant, il y a loin moralement du banal quoique sordide recours aux filles de joie par l’affamé sexuel, généralement maltraité lui-même économiquement et socialement par le monde, aux pratiques de DSK et de ses amis que les témoins ou victimes ont décrites aux juges. Cette affirmation s’appuie sur plusieurs arguments : premièrement, M. Strauss-Kahn, en tant qu’homme public et politique, a un devoir moral d’exemple dans son comportement. Voilà qui fera sourire le contemporain : pourtant, Robespierre lui-même y souscrirait. Il s’agit en fait de savoir si décidément l’on souhaite que la République, cette affaire humaine, repose au-delà de ses institutions, sur des êtres d’exception dont la vertu la féconde chaque jour nouveau, ou si, cyniques, nous nous satisfaisons de manières de satrapes orientaux vaguement déguisés en sophistes humanistes lorsqu’ils apparaissent sur la forum. Hélas, il faudra croire, si le peuple français se satisfait du second terme de l’alternative, que pour une fois Maurras avait raison : « La République est le régime qui réclame le plus de vertu, et celui qui y pousse le moins ».

Mais, dit-on, mais, dit la patronne, la morale privée nous importe peu, ce que nous réclamons comme minimum syndical, c’est l’exercice public des vertus, comme ne pas piquer dans la caisse, ne pas décapiter ses opposants selon ses humeurs, ou encore respecter les lois et les institutions. Que l’on me pardonne, mais ce machiavélisme de pacotille a porté peu de fruits dans l’histoire, sauf en période de crise aiguë où l’opportuniste Clemenceau, par exemple, dix fois condamné pour concussion, a pu se révéler le Père la victoire. Exception sur laquelle nul ne peut fonder rationnellement ses espérances. Car la schizophrénie au sens moral, nuisant à la confiance, nuit in fine au bien commun en désespérant les peuples.
Dans le cas Strauss-Kahn, tel qu’il est évoqué aujourd’hui, et sous réserve bien entendu que les délits qui lui sont imputés soient réels, il y a bien plus. Il n’est pas oiseux en effet de s’interroger sur la perversité profonde d’un homme qui, ayant avec lui le pouvoir, l’argent et, dit-on, une grande capacité de séduction, s’entête à louer des prostituées pour agrémenter ses soirées. La nature humaine ayant sur ce plan-là malheureusement peu évolué, personne ne croira que cet homme-ci, si ses appétits du bas-ventre jamais ne le laissaient en repos, n’ait pas eu la possibilité de convaincre la première oie blanche venue de le réconforter, avec les moyens les plus antiques et les plus vulgaires du prestige et de la domination. Les courtisanes, au sens strict du terme, n’ont hélas jamais manqué depuis le premier roi de Cro-Magnon.

Mais la répugnante doxa de ce qui ose encore se nommer le féminisme nous tiendra certainement grief de faire pencher la balance en ce sens : car l’argent, qui est le dernier mot de ce monde, l’argent sans odeur, ce crottin du diable comme le nommait François d’Assise, justifie aujourd’hui bien mieux n’importe quel acte que tout ce qui s’apparenterait à de la domination psychologique. C’est ainsi que l’on préfère des femmes-machines, changées en tiroir-caisse, à des êtres de chair et de passion que les fumées du pouvoir pourraient un moment égarer. Pour moi, et sans que je souhaite que cela arrive jamais ni à ma fille, ni à ma sœur, ni à ma voisine, je crois comprendre et aimer mieux l’humanité des Marie-Madeleine que celle des robots à jouir que leurs seuls émoluments placeraient au-delà de toute indignité.
Il appert donc dans le comportement de DSK tel qu’on le décrit et tel qu’on le soupçonne des relents tyranniques de pervers qui préfère disposer de son matériel de chair humaine plutôt que de se livrer aux fragrances obscures de la séduction érotique. C’est ici que ces agissements peuvent s’apparenter à de l’esclavage, et donc sinon à du proxénétisme stricto sensu, à de la complicité. Elisabeth Lévy fait justement remarquer quelle extension formidable les juges confèrent en l’espèce au chef d’inculpation de proxénétisme. Pourtant s’il était avéré qu’avec la complicité de Dodo la Saumure, et de quelques autres amis, le patron du FMI ait régulièrement organisé des orgies, dont la violence même paraissait répugner aux prolétaires du sexe en question, s’il est avéré que ceci s’est passé notamment dans un appartement loué à travers un homme de paille par M. Strauss-Kahn, et que sont confirmées et les méthodes et la régularité des parties – il faudrait peut-être trouver un terme nouveau pour qualifier ce type de pratiques qui échappent aujourd’hui à la loi.

Encore une fois, on peut arguer du fait que c’est son problème, que tant qu’il payait bien, il était libre de ses mouvements et que peut-être même il leur offrait des chocolats à la fin. Mais alors à quoi bon se réjouir de ce que deux siècles de luttes aient permis au prolétariat lui de recouvrer certaine dignité face à ses patrons exploiteurs, à quoi bon reprendre en chœur la moralisation du capitalisme, si en France même, le simple fait d’avoir de l’argent, du pouvoir et de l’entregent permet tout. D’ailleurs, les hauts-fourneaux et les mines du Nord de la France étaient privés, et le prolétariat consentant à ses conditions de travail infamantes, et à son salaire de misère. On trouvera toujours des filles pour satisfaire les perversions des puissants. Oui, on trouvera toujours des travailleurs étiques pour accomplir n’importe quel tâche à n’importe quel prix, tant que ça nourrit leurs enfants. Est-ce un argument ?

Si M. Strauss-Kahn était coupable des faits qu’on lui reproche, ce que je ne souhaite, ni pour lui, ni pour les éventuelles victimes, alors je crois qu’il devrait payer, et plus qu’un autre, parce qu’il serait la figure hideuse d’une sempiternelle domination que l’époque pourtant, nourrie aux Droits de l’Homme et à la démocratie, fait profession de pourchasser.

À homme d’exception, justice d’exception, ce me semble être un bon axiome républicain.

Bayrou oublie l’Europe à Besançon

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On respecte les blogueurs chez François Bayrou. Lorsque je suis arrivé légèrement en retard à la réunion publique organisée par le MoDem à Besançon, un membre de l’organisation m’a demandé si j’étais journaliste. Lui ayant répondu que je bloguais chez Causeur, il m’a conduit vers une place au premier rang. Ainsi confortablement installé parmi les huit-cents personnes venues assister au discours du député béarnais, cette impression qu’on me voulait du bien allait se poursuivre. Aussitôt son propos commencé, François Bayrou attaque bille en tête avec 1958 et le général de Gaulle dont il dira un peu plus tard qu’il est à l’origine de tous les grands projets sur lesquels la France vit encore, TGV, nucléaire, Ariane, Airbus. Son propos sur le « Produire en France » n’est pas non plus pour me déplaire. Quant à son long développement sur l’instruction – digne de Natacha Polony et Jean-Paul Brighelli – il me remplit d’aise. Du reste, je ne suis pas le seul. Ce passage est, de loin, le plus applaudi par la salle[1. A deux reprises, Bayrou, en forme de plaisanterie, fait état d’une « association pour le rétablissement du calcul mental et pour la mise en prison pour quelques jours de ceux qui l’ont supprimé » dont il serait le Président, trésorier et seul adhérent. Cela m’a rappelé un personnage d’un film -je ne sais plus lequel- joué par Claude Piéplu qui arrache une calculette des mains d’un autre et lui lance: « lâchez donc cette machine à fabriquer des ânes » Quelqu’un qui me rappelle Piéplu ne peut être foncièrement mauvais.]. Enfin, il fait quelques propositions pour moraliser la vie politique (limitation du cumul des mandats pour les sénateurs, interdiction pour les députés, reconnaissance du vote blanc) qui ne heurtent pas mes convictions, loin s’en faut, d’autant qu’elles feraient l’objet d’un référendum le jour du premier tour des élections législatives.

Pendant ce discours, l’héritier de Jean Lecanuet chérissant Jacques Delors ne nous chantera jamais son hymne à davantage d’intégration européenne. C’est à se demander si on ne lui a pas signalé que de dangereux souverainistes sont assis devant lui. Il me drague ou quoi ? On se réveille, l’ami ! Tu assistes à un meeting po-li-tique ! Le monsieur qui cause au micro, il parle bien, il te dit des choses que tu aimes mais il ne te dit pas tout…

Reprenons ! Les fameux programmes gaulliens des années 60, ils ont été financés comment, cher François Bayrou ? Par des avances de la Banque de France à un taux d’intérêt de 0%. Proposez-vous de procéder de même pour les projets de demain ? Pour cela, il faudrait s’affranchir des traités européens. Sur l’Europe, vous êtes devenu plutôt défensif, car vous avez compris que le peuple a tourné eurosceptique. Du reste, Pierre, un militant que j’interroge à la fin de la réunion, me confie appartenir aux 55 % de nonistes en 2005. Vous dites donc que l’Europe n’est pour rien dans les maux de la société française. Vous nous comparez avec l’Allemagne qui a les mêmes coûts salariaux et la même monnaie que nous mais qui accumule les excédents commerciaux. Certes ! Mais la monnaie en question est gérée pour et quasiment par l’Allemagne. Et que dire de vos références scandinaves ? Vous ne vous souvenez pas que Danemark, Suède et Norvège ne font pas partie de l’euro, ou vous prenez vos auditeurs pour de parfaits ignares ? Evoquons aussi l’exemple sud-coréen dont vous vous êtes fait le chantre. Ne s’agit-il pas d’un pays certes travailleur, innovant, mais aussi furieusement protectionniste ? Un pays de 50 millions d’habitants pourrait donc réussir dans la mondialisation à condition de ne pas être naïf dans ses relations commerciales avec le reste du monde ? Bigre ! Au moins, vous ne nous ferez plus le coup de la « France seule »… Revenons aussi à l’instruction, au fait que tant de gamins ne sachent ni lire ni écrire, que notre système éducatif ait autant périclité ces dernières années. La France ne le devrait qu’à elle-même et jamais à des éléments extérieurs ? Et la fameuse stratégie de Lisbonne, vous en avez entendu parler ? Le fait que notre pays ait appliqué bêtement ces standards internationaux complètement à rebours de sa tradition et de son modèle éducatif, cela n’a eu aucune influence ? Nous savons tous les deux que ce n’est évident pas le cas.

Je ne nie pas que François Bayrou possède manifestement les qualités pour faire un meilleur président que les deux candidats actuellement en tête des sondages. Seulement, il n’est pas exempt d’énormes contradictions. Pas facile d’apparaître durablement comme un candidat anti-système alors qu’on a accepté les mêmes traités que Nicolas Sarkozy et François Hollande ! Voilà pourquoi il ne sera sans doute pas président en mai prochain. Mais pour peu que le candidat socialiste soit vainqueur, il sera incontournable dans la recomposition de la future opposition.

Sarkozy, Hollande et la France : que nous disent les affiches ?

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La nouvelle affiche de campagne du candidat Hollande est arrivée. Je me suis amusé, mauvais esprit oblige, à mesurer approximativement les surfaces de l’image et leurs attributs : un rectangle vertical, comme un portrait classique, le visage de face du candidat occupe environ 60%, propre, aimable, sympathique, sérieux mais bonhomme, le fond est occupé par environ 30% de ciel bleu, de légers nuages vaporeux floutent, mais si peu, l’avenir radieux : le ciel, lieu des anges, des avions, des oiseaux et des purs esprits.

Le paysage terrestre quant à lui, c’est-à-dire la France physique (réelle ou fantasmée) représente à tout casser 10% et c’est un lointain montagneux vaguement habité (la Corrèze probablement) Le slogan de campagne s’inscrit en bas comme un sous-titre dans un film en V.O.

Je vous laisse le soin d’interpréter selon votre bonne ou mauvaise foi…
J’ai ensuite repris l’affiche du candidat Sarkozy pour comparer (toujours ce fichu mauvais esprit qui me guide) : rectangle horizontal, comme un billet de banque ? Les surfaces sont encore plus édifiantes: le portrait, de profil comme un empereur (c’est le président), occupe environ 40% de l’image, le reste se compose, en haut, de 40% de ciel bleu immaculé et en bas, de 20% d’eau de mer ! Pas un centimètre carré de France terrestre : c’est le président des pêcheurs bretons et de Brice de Nice.

Le slogan de Nicolas Sarkozy s’inscrit évidemment dans le ciel : je vous laisse également le soin de décrypter; quant à moi, mon opinion est faite: ces deux-là se préoccupent de la France et des imbéciles qui la peuplent comme de leur première tétine, mais cela n’engage que moi…

Toulouse : les curieux scrupules du CSA

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Le Conseil supérieur de l’audiovisuel a sonné le tocsin, mardi 27 mars, pour enjoindre les chaînes françaises de télévision de ne pas diffuser les vidéos des assassinats commis par Mohamed Merah et filmés par lui-même.

De son côté, le président de la République faisait savoir à son ami l’émir du Qatar que la France serait très fâchée si Al Jazira, la chaîne d’information panarabe basée à Doha (Qatar), envoyait dans le monde entier, via satellite, ces images qui lui ont été aimablement adressées par l’entourage de Mohamed Merah. Al Jazira se mit à réfléchir, et dans un geste de grande mansuétude, décida de ne pas diffuser ces images pour des raisons « déontologiques ».

Spontanément, on ne peut que se réjouir de cette unanimité visant à épargner aux téléspectateurs le spectacle de l’horreur absolue. Mais à la réflexion on ne peut que s’étonner du renversement de jurisprudence relatif à la diffusion d’images montrant des assassinats d’enfants de la part de notre autorité suprême de l’audiovisuel.

En effet, saisi par le CRIF a propos de la diffusion, le 30 septembre 2000 des images du Journal télévisé de France 2 montrant la prétendue mort d’un enfant de Gaza, Mohamed Al Dura, « pris pour cible » par l’armée israélienne, le CSA avait tranché : circulez, il n’y a rien à voir! Ou plutôt, on avait bien fait de montrer ces images aussi incontestables qu’emblématiques du conflit israélo-palestinien. Montrer de Juifs qui tuent un enfant arabe, même si cela est une méprisable mise en scène, est donc déontologiquement impeccable.

Le 30 septembre 2000, Mohamed Merah avait onze ans, et personne n’est venu lui expliquer que les Juifs, contrairement aux Palestiniens, n’ont jamais tué d’enfants de sang froid et à dessein. Merci le CSA.

Pas de polémique sur la viande halal !

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Depuis quelques années, je ne mange plus ni foie gras ni homard. J’accepte que l’on tue des animaux pour me nourrir, et même qu’on les élève pour ça, mais je n’aime pas qu’on gave jusqu’à la cirrhose, qu’on ébouillante ou qu’on torture de n’importe quelle façon des bestioles pour me servir des mets raffinés. Je ne refoule pas le prédateur qui sommeille en moi et je ne veux renoncer ni à la nature humaine ni aux cultures qui nous placent en haut de la chaîne alimentaire mais j’ai choisi, discrètement et sans emmerder personne, de ne pas cautionner ces prouesses gastronomiques qui n’arrachent pas que des cris de bonheur.

Je ne mange ni bio ni macrobio, mon corps est davantage, pour moi mais pas seulement, un instrument de plaisir qu’un temple sacré et je préférerai toujours une entrecôte bien riche en graisses et en cholestérol à un bol de riz complet non cancérigène et sans OGM. J’avoue que les risques de cancer dus à l’alimentation m’inquiètent moins que les effets de la surpopulation, mais ceci est un autre sujet. Pourtant, je ne mange pas n’importe quoi. Si on me l’avait dit quand j’étais ado, je me serais sûrement flingué pour ne pas vieillir mais, aujourd’hui, je regarde l’étiquetage de la viande au supermarché avant de jeter les barquettes dans mon caddie. Sensiblerie bobo peut-être, mais mon aversion pour la souffrance animale l’emporte sur ma réticence à dépenser plus et je choisis les viandes d’animaux qui ont une vie avant la mort, ceux qui trottent, broutent et baisent plutôt que celles des malheureux qui grossissent à coups d’hormones dans des usines à veaux, vaches, cochons et poulets.

Par compassion pour les animaux, leur mode de vie et celui de leur mort, je suis donc exigeant sur l’origine de la viande. Pour cette raison, entre autres, je ne mange pas halal.[access capability= »lire_inedits »] L’autre raison est mon islamo-réticence (islamophobie sans phobie) mais je ne m’attarderai pas là-dessus. Enfin si, un peu quand même : on n’échappe pas à ses obsessions. Depuis l’apparition des Quick halal, je n’y vais plus déjeuner. Tant pis pour le menu Giant XXL avec frites et Nestea : j’y ai renoncé depuis que ces industriels belges sans foi ni loi du fast-food participent à l’islamisation de mon pays par ses estomacs et ses intestins pour gagner des parts de marché. Il me semble que, dans ce cas précis, même si mes motivations ne sont que « bas instincts » − pour reprendre les termes de mes adversaires −, le choix de mon alimentation relève de mon droit le plus élémentaire.

Mais puis-je encore m’exclure d’un marché qui invite des imams et des rabbins à venir jusque dans nos abattoirs surveiller que l’on égorge bien nos vaches et nos moutons ? Avons-nous, il y a deux cents ans, coupé le cou du roi sans étourdissement pour adopter aujourd’hui des rites alimentaires archaïques[1. C’est une opinion personnelle que personne n’est obligé de partager.] parce que c’est un commandement divin ? En réalité, je me fiche de la réponse générale à cette question, j’ai la mienne et j’y tiens. Je me débrouillais donc, jusqu’à présent, pour jouir de mes interdits en toute liberté par l’exercice du boycott et pour éviter de subir ceux des autres. Cette époque radieuse est finie. J’apprends aujourd’hui que je mange halal sans le savoir. Par une combinaison d’intérêts qui va de mon boucher jusqu’au sommet de l’État, on ment. Par omission, on ment matin et soir dans un pays où la transparence est une religion, les normes en matière de santé publique un cadre d’airain et le principe de précaution un dogme. Pourtant, il paraît que le mode d’abattage rituel favorise l’apparition de bactéries microbiennes, mais ce n’est pas mon souci en l’occurrence. Ni celui des pouvoirs publics, semble-t-il, toujours prompts par ailleurs à faire appliquer un principe de précaution toujours plus drastique. Rappelons-nous ces milliers de volailles, d’ovins et de bovins envoyés à l’abattoir pour cause de vache folle, de tremblante du mouton ou de grippe aviaire pour trois pékins malades et deux centenaires qui, de toute façon, n’auraient pas passé l’hiver.

Peu importe, pour le Président, « la polémique n’a pas lieu d’être ». Et mon cul, c’est du couscous-poulet ? Qu’il me soit permis de juger ce qui donne matière à polémique au lieu de me les interdire ou de me les imposer. Entre le halal partout et Christian Vanneste bientôt nulle part, j’aimerais pouvoir choisir. Eh bien non. « On » a choisi de m’éviter cet embarras. Mais de qui « on » est-il le nom ?
Il y a le marché. Pour faire baisser les coûts de production et parce que le maintien alterné des deux méthodes devenait trop onéreux, la filière viande, en Île-de-France, a dû opter pour un seul mode d’abattage. À quelles exigences croyez-vous donc qu’elle céda ? Au cochon de payant dans son écrasante (dans mes rêves) majorité qui prend ce qu’on lui donne et qui la ferme, poli et confiant, ou à ces phobiques du sang qui craignent l’enfer s’ils en trouvent dans leur assiette ou dans le lit conjugal ? À partir de là, l’abattage rituel est devenu la norme en Île-de-France, et les détaillants petits et gros ont préféré la discrétion et la loi du silence. Peut-on leur en vouloir ? Qui met aujourd’hui son commerce en danger pour défendre sa civilisation ? Qui prend le risque d’effaroucher le client en refusant que le mensonge passe par lui ? Renaud Camus, certes, mais il est d’une trempe dont on ne fait pas les commerçants.

Depuis le début de la polémique, n’en déplaise à Sarkozy, les artisans et bouchers d’Île-de-France ont demandé qu’une mention figure sur l’étiquetage pour renseigner le consommateur. Est-ce pour défendre des valeurs comme la simple honnêteté ou parce que la confiance est la base du commerce ? Voyons donc le verre à moitié plein et qu’ils en soient remerciés. Voyons à présent le verre à moitié vide. Il y a les élus, leur petit commerce et leurs petites lâchetés qui grossissent à vue d’œil en période électorale. Je me contenterai de citer la réponse du ministère de l’Agriculture à cette demande un peu tardive et bien légitime des représentants des bouchers : « Le mode d’abattage n’est pas une mention obligatoire et la France s’y oppose afin de ne pas stigmatiser les communautés. »

Si les couillons de Franciliens mangent halal sans avoir le droit de le savoir, c’est parce que la France d’en haut s’oppose à la diffusion de l’information « afin de ne pas stigmatiser les communautés »… On jurerait une déclaration venue d’un commissaire européen non-élu et intouchable, ou pondue par Terra Nova. Quand elle émane du ministère de l’Agriculture d’un gouvernement de droite, on a du mal à s’y retrouver. Moi qui croyais que la terre ne mentait pas… J’attends du pouvoir exactement le contraire. Voyons ce que cela pourrait donner. Rêvons un peu et imaginons un discours politique inspiré par un souci d’honnêteté et de responsabilité : « Le mode d’abattage n’est pas une mention obligatoire mais la France, soucieuse de la vérité qu’elle doit à ses citoyens dans leur totalité, y est attachée. Et que les communautés qui se sentiront stigmatisées aillent se faire foutre, sans étourdissement. »
Vous, je ne sais pas, mais moi, je serais partant pour reconduire une équipe qui tiendrait un tel discours parce que, pour l’instant, j’ai envie de revoter Sarkozy comme d’aller me pendre. À un croc de boucher. Mais pas halal.

Post-scriptum : La rédaction de cet article est antérieure aux déclarations du Premier ministre sur les « traditions ancestrales » des uns et des autres. Le lundi 5 mars, François Fillon a en effet déclaré sur Europe 1 : « Je pense que les religions devraient réfléchir au maintien de traditions qui n’ont plus grand-chose à voir avec l’état de la science et de la technologie, ou avec les problèmes de santé.» Comme lui, je trouve l’abattage rituel archaïque. On pourrait donc me croire satisfait par ses critiques. Je ne le suis pas. D’abord, sa liberté d’expression publique ne doit pas être aussi étendue que la mienne, je ne représente que moi-même. Ensuite, si la laïcité signifie que les religions n’ont rien à faire dans l’espace public, les pouvoirs publics n’ont rien à dire sur les religions. Enfin, je me fiche que le chef du Gouvernement soit d’accord avec moi, ce que je veux c’est qu’il défende mes droits, et en l’occurrence mon droit de savoir. Bref, plutôt que conseiller en religion, je le préfèrerais résistant aux pressions communautaires et à la tentation du clientélisme.[/access]