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Blogueur palestinien, un métier à risque

Les faits ne sont pas nouveaux. Il se raconte dans les milieux autorisés de Palestine que des journalistes croupissent en prison pour délit d’opinion. La semaine dernière, trois d’entre eux ont été arrêtés. Leur délit ? Critiquer l’Autorité palestinienne.
La répression qui s’abat sur les journalistes et blogueurs des Territoires sous autorité de l’AP se déroule loin des feux de la rampe. Le Réseau arabe pour l’information sur les Droits de l’homme a beau proclamer qu’elle constitue « un dangereux précédent et une atteinte à la liberté d’expression dans les territoires palestiniens », il peut toujours causer.

Adel Samara, un confrère moyen-oriental, s’interroge en ces termes sur cette omerta qui nous touche : « Imaginez ce qui se serait produit si Al-Shayeb avait été arrêté à Alger ou en Chine : ça aurait explosé à l’Ouest, et de nombreux articles auraient été écrits sur lui », et quand il s’interroge sur l’avenir de ses confrères du côté de Ramallah, c’est en craignant qu’ils finissent tous en prison.

Accusée par plusieurs journalistes d’avoir monté un réseau de surveillance des médias sociaux dans les Territoires, l’Autorité palestinienne dément. Pourtant, ce dimanche 1er avril à Ramallah, Tarek Khamis, qui travaille pour l’agence palestinienne de presse Zaman, a été arrêté pour avoir critiqué l’arrestation, la semaine précédente, de la journaliste et blogueuse Esmat Abdel Khalik. Sa faute : avoir qualifié, elle aussi sur sa page Facebook, Mahmoud Abbas de « traître » et de « fasciste » et appelé au démembrement de l’AP. Elle est maintenue à l’isolement dans l’attente du procès.
La semaine dernière encore, Youssef Al-Shayeb avait été arrêté pour avoir dénoncé des faits de corruption dans la mission diplomatique palestinienne en France, et refusé de révéler l’identité de ses sources…

Rama Yade, opportuniste au petit pied

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Comme tout bon Franc-comtois, je n’ai pas oublié Edgar Faure. Cet esprit lumineux avait été érigé comme esthète dans l’art de choisir, le jour venu, le bon cheval politique. Lorsqu’on lui reprochait de se comporter en girouette, il répondait que ce n’était pas cette dernière qui tournait, mais le vent. D’autres maximes fauriennes demeurent et peuvent d’ailleurs servir dans d’autres domaines que la politique telles que « Toute brouille est un échec » ou « Avoir raison trop tôt est un grand tort ».

Malheureusement, même au niveau des girouettes, il semble que le niveau baisse avec le renouvellement des générations politiques. Les ralliements de dernière minute ne semblent plus être préparés avec la même science politique, le même esprit et surtout le même talent. Ainsi Rama Yade a t-elle annoncé en fin de semaine dernière qu’elle soutiendrait finalement Nicolas Sarkozy. Ce ralliement piteux, elle l’a justifié ainsi dans une interview à Ouest-France : « J’ai très longuement réfléchi […] Mon premier choix était Jean-Louis Borloo mais il n’est plus candidat […] Etant engagée à droite, et souhaitant la victoire de ma famille politique, je voterai donc pour le candidat de la droite et du centre. […] Je ne suis pas une ralliée mais une alliée. Je pense que la complémentarité est préférable à la fusion. Je ne me priverai pas de dire quand je ne serai pas d’accord. Je conserverai mon indépendance et ma liberté […] Le rôle de caution ne m’intéresse absolument pas. »

Alliée, pas ralliée ! Non seulement, Rama Yade soutient sans vergogne celui qu’elle vouait aux gémonies il y a encore quelques jours mais elle pique les formules de Christine Boutin. Si le ralliement de cette dernière à Nicolas Sarkozy nous avait déjà donné le tournis, renonçant à sa candidature pour quelques investitures assurant le financement futur du PCD[1. Parti Chrétien-Démocrate, mouvement associé à l’UMP.], elle avait au moins eu la satisfaction de voir le candidat UMP adopter une posture conservatrice sur les sujets de société (mariage homosexuel, euthanasie), ce qui n’était pas gagné d’avance. Rien de tel pour Rama Yade. Elle a vendu sa rupture avec le Chef de l’Etat sur le thème du rejet de la droitisation. A l’origine, rappelons que c’est Nicolas Sarkozy qui avait rompu parce que la dame ne souhaitait pas aller à la bataille électorale (Européennes de 2009). Elle avait malgré tout réussi à faire passer l’idée que le discours de Grenoble l’avait énormément troublée et que sa prise de distance recouvrait des motifs idéologiques de haute tenue : le respect de l’autre, la lutte contre toutes les stigmatisations, les droits de l’Homme… Elle avait ainsi poussé Jean-Louis Borloo à présenter sa candidature mais ce dernier a fini par renoncer, horrifié par l’odeur de la poudre. Et voilà notre Rama Yade contrainte de rejoindre son ancien mentor au moment même où celui-ci adopte point par point la stratégie de Patrick Buisson. D’un seul coup, les motivations idéologiques de Rama Yade sont relativisées…

Rama Yade aurait pu appeler à soutenir François Bayrou comme l’ont fait certains déçus de l’absence de Borloo sur la ligne de départ. Elle aurait pu, puisqu’elle a voté non en 2005, soutenir Nicolas Dupont-Aignan. Mais comme l’un baisse dans les sondages et que ceux du second tardent à décoller, la soupe n’était guère attrayante. Il est même fort probable que ces deux candidats n’auraient pas sauté de joie en voyant arriver cette opportuniste au petit pied, dont le moindre talent ne nous encourage même pas à l’identifier au personnage de la chanson de Jacques Dutronc.

Il est en revanche un heureux hasard : c’est au moment où Rama Yade annonçait son retournement de veste qu’un autre sondage, celui de la future abstention, était publié dans la presse. Comme un symbole ! Il va falloir s’y faire. La droiture politique, ce n’est pas forcément affaire de génération.

Crise grecque : sortir de la mythologie

« Peuple martyrisé », « étranglé », « assassiné » : à en juger par la couverture médiatique de la crise grecque, on a l’impression d’être entre 1940 et 1944, quand notre infortuné voisin souffrait sous la férule nazie. Mais cette fois, ce n’est pas Hitler qui tient le rôle de l’oppresseur, mais l’Union européenne ; et celle-ci n’a pas envoyé ses chars pour conquérir la Grèce, mais mis la main à la poche pour lui prêter quelque 240 milliards d’euros ! À l’évidence, la misère n’est pas moins pénible au soleil. Mais sans nier les dimensions objectives − l’appauvrissement − et subjectives − le déclassement et l’humiliation − du malheur grec −, il faut aller au-delà de la compassion et cesser de projeter nos angoisses sur les Grecs en répétant que nous attend le même sort qu’eux. Le pire cadeau qu’on puisse leur faire, ce serait de les enfermer dans le rôle de victime.

Aussi cruel que cela semble, il faut le dire : les principaux responsables de la crise grecque, ce sont les Grecs ![access capability= »lire_inedits »] Pas parce qu’ils auraient tous profité de la fraude fiscale et de la corruption, mais parce que, comme citoyens d’une démocratie libérale, ils sont collectivement responsables de la conduite de leur État, ou alors la souveraineté nationale dont les « Indignés » font si grand cas ne doit plus être le principe intangible des sociétés démocratiques. Depuis environ quatre décennies, élection après élection, les citoyens grecs ont accepté le modèle social et économique aujourd’hui en faillite. Affirmer, comme le font certains, que la Grèce ne serait pas une véritable démocratie au prétexte des failles de son régime politique revient à nier la démocratie. Autre erreur d’analyse : celle qui consiste à refuser aux Grecs le droit de décider de leur modèle social, donc de la répartition de la charge fiscale ; que, rétrospectivement, leurs décisions paraissent calamiteuses ne change rien à l’affaire. Leurs choix d’exempter l’Église ou d’imposer les armateurs a minima étaient peut-être injustes, ils n’en étaient pas moins légitimes. Au demeurant, si ces bizarreries nationales sont spectaculaires pour les observateurs pressés, soucieux de morale plus que d’efficacité, ce ne sont pas elles qui ont hypothéqué l’avenir du pays. Si la Grèce a échoué à adapter son économie à la mondialisation, c’est parce que les Grecs ont collectivement cru qu’ils pouvaient engranger les bénéfices avant les efforts et opté pour le confort immédiat d’un modèle social généreux avant d’investir dans leur système productif.

Pour comprendre plus précisément les raisons de cet échec, il faut remonter à la fin des années 1970. Après des décennies de guerre civile plus ou moins larvée et sept ans de dictature militaire, un consensus tacite s’est dégagé pour acheter la paix civile. Créations d’emplois dans la fonction publique, augmentation du pouvoir d’achat, négligence bienveillante dans la lutte contre la fraude fiscale : pour oublier leurs querelles, les Grecs se sont laissé anesthésier. Jusqu’à ce que la crise, révélant au grand jour le fonctionnement à la Madoff de l’économie grecque, interrompe brutalement les flux financiers.

Quand la Grèce intègre le Marché commun (qu’on appelle alors la CEE) , ses finances publiques sont saines, la dette publique représentant 20 % du PIB. Au milieu des années 1990, le niveau de la dette a quadruplé pour atteindre presque 100 % du PIB. Certes, l’endettement n’est ni bon ni mauvais en soi : tout dépend de ce qu’on fait de l’argent emprunté. Or, celui-ci a été englouti par les dépenses de fonctionnement qui, entre 1980 et 2010, sont passées d’un quart du PIB à plus de la moitié ! En clair, la Grèce a créé à tour de bras des postes de fonctionnaires, sacrifiant son avenir à un secteur public pléthorique : autant dire que la paix sociale s’est avérée hors de prix.

Il suffit de jeter un coup d’œil sur les performances de l’économie grecque pour constater les dégâts causés par cette stratégie hasardeuse.
En matière de recherche et développement, la Grèce est le cancre de l’Europe avec seulement 0,3 % du PIB affecté à l’innovation, ce qui la situe au niveau du Luxembourg, Chypre ou Malte. Les performances grecques en termes de brevets sont à l’avenant : la Grèce a déposé 130 brevets en 2011, se classant loin derrière des pays comparables comme l’Irlande (698), le Danemark (2234), la Belgique (2467) ou la Suède (4730) . Logiquement, les données de l’Union européenne révèlent que, des 27 États-membres, la Grèce est celui qui possède la plus faible proportion d’entreprises innovantes. Parmi les sociétés qui capitalisent les plus grosses cotations à la Bourse d’Athènes, hormis la téléphonie mobile (peu innovante, d’ailleurs), on n’en trouve aucune qui opère dans le high-tech.

Cette faiblesse en matière d’industries de pointe explique largement les difficultés de la filière maritime, fleuron national dont le statut, réel et symbolique, est comparable à celui de l’industrie automobile en France. À se focaliser sur la fiscalité particulièrement clémente dont bénéficient les armateurs, malgré les fortunes colossales dont jouissent quelques centaines d’entre eux, on rate l’essentiel : avec la cinquième marine marchande du monde et une flotte de transport pétrolier qui représente 22,5 % de la capacité mondiale, la Grèce reste, certes, une puissance maritime, mais ce secteur d’activité stratégique irrigue de moins en moins le reste de l’économie. La raison en est simple : en moins de vingt ans, la Grèce a perdu presque deux tiers de ses capacités en matière de construction navale au profit des Coréens, des Japonais et des Chinois. Les armateurs grecs, qui étaient naguère leaders sur l’ensemble de la filière, sont aujourd’hui simples intermédiaires du fret maritime. C’est d’ailleurs ce qui explique la magnanimité fiscale dont ils bénéficient : s’il n’est pas si simple de délocaliser des chantiers navals, on change de pavillon en un tournemain. Si l’État se piquait de les rappeler à leurs devoirs citoyens en imposant les revenus de leurs navires, on verrait promptement une partie de la flotte adopter des pavillons de complaisance .

Force est donc de constater que, malgré les capitaux mis à sa disposition depuis trente ans, la Grèce n’a pas su créer une économie capable de soutenir un niveau de vie à l’européenne. Même si sa dette publique disparaissait miraculeusement demain matin (ce qui est déjà le cas pour 30 % de son montant), cela ne suffirait pas pour que le pays produise un volume de richesse permettant de financer son modèle social. Ce qui place les pays européens devant un redoutable défi politique et moral que l’on peut résumer en deux questions :
– Quelles que soient les responsabilités des citoyens grecs dans leur situation, jusqu’où pouvons-nous les laisser sombrer ?
– A-t-on le droit de mettre sous tutelle une nation souveraine, c’est-à-dire de définir l’intérêt général à sa place ?

En préalable, il faut rappeler que la Grèce avait la possibilité de faire défaut sur une partie de sa dette et de quitter et l’Union et l’euro pour retrouver les commandes de la planche à billets, des taux d’intérêt et de change, ainsi que la maîtrise totale de son économie, plutôt que de déposer un « dossier de surendettement » auprès de l’Union. Si elle ne l’a pas fait, c’est parce que les élus du peuple ont pensé que cette option se révélerait pire − à tort ou à raison, mais en toute légalité et, comme le montre le reportage de Jacques de Guillebon et Rémi Lélian, en toute légitimité puisque la majorité des citoyens semble écarter la perspective d’une sortie de l’euro. En demandant librement l’aide de l’UE, de la BCE et du FMI (la fameuse « troïka »), la Grèce a librement choisi, entre deux maux, celui qui lui paraissait le moindre. De ce fait, elle a perdu la maîtrise de son budget, donc sa souveraineté. Mais qu’en aurait-il été si, en sortant de l’euro, la Grèce s’était retrouvée seule face à ses créanciers ? Il faut en conclure qu’au-delà d’un certain niveau d’endettement, un État perd de sa souveraineté.

Quant à l’aspect moral de l’affaire, il ne serait certainement pas juste de demander aux contribuables européens de faire des sacrifices supplémentaires pour que les Grecs puissent retrouver leur niveau de vie et de confort d’avant la crise. Toute la question est de savoir où placer le curseur. Quel filet de sécurité doit-on assurer aux Grecs ? Répondre à cette question revient à définir le niveau minimum de vie et de services auquel a droit un Européen. Union européenne ou pas, euro ou pas, il nous faut y répondre, car il est tout simplement inimaginable que des millions d’Européens en soient réduits à ne pas manger à leur faim, à ne pas être soignés. On peut penser cyniquement que cela dépend de ce que nous pouvons endurer au « 20 heures » ou que c’est affaire de solidarité. Ce qui est certain, c’est que nous ne pouvons accepter que le peuple qui a vu naître la démocratie soit renvoyé un demi-siècle en arrière. Pour ma part, je pense que c’est une bonne nouvelle. Car on peut changer beaucoup de choses : pas l’histoire, ni la géographie. La Grèce fait partie de notre histoire commune. La morale et le bon sens politique convergent pour nous imposer de définir et de financer ce « minimum européen ». Mais cet effort doit être assorti d’une contrepartie, sous la forme d’un programme de redressement et d’investissement qui engagera une réforme en profondeur de l’économie grecque. Ne condamnons pas les Grecs à l’assistanat : nous n’avons pas d’autre choix que de leur offrir une deuxième chance ; ils n’en ont pas d’autre que de la saisir.[/access]
 

Le Roman de Merah : réponse à Jérôme Leroy

Dans son supplément littéraire du 30 mars, Le Monde publiait une fiction de Salim Bachi, un « dans la tête du tueur » Mohamed Merah. Pour Jacques Tarnero, le tueur de Toulouse ne saurait devenir un héros de roman. Jérôme Leroy pense au contraire, que la littérature peut tout. Mais ce que peut la littérature, le lecteur le peut aussi.

La réponse de Jérôme Leroy à Jacques Tarnero a ceci d’étonnant que, pour défendre le droit de la littérature à être amorale, elle s’encombre d’un principe de précaution assez paradoxal, invoquant un « délai de décence » qu’on aurait éventuellement apprécié de connaître : car si la liberté de romancer se défend, il n’est pas interdit de twitter, si on y met du style.

Quitte à pécher par immodestie, je prétends que pour décrire les actes d’abjection de l’être humain, un écrivain n’a nul besoin de se nourrir des cadavres que l’actualité offre aux journalistes. Chacun son métier. Celui de l’écrivain, quitte à dire un gros mot, consiste à transcender le réel : une exploration des cimes et des gouffres, des misères et grandeurs de ses contemporains. La part sombre d’un Jonathan Littell s’est nourrie d’archives et d’années d’expériences. Celle d’un Rimbaud ou d’un Lautréamont, voire, du Drieu du Feu follet, de leurs propres noirceurs, communes noirceurs que d’aucuns explorent quand d’autres les fuient. C’est probablement ce trouble intérieur dont Jérôme Leroy se défend en arguant d’une prétendue « confusion entre l’auteur et le narrateur » supposément entretenue par Jacques Tarnero dans son texte. Mais qu’importe. La voix du narrateur reste celle de l’écrivain, et ce n’est pas ce qui est mis en cause.

Relisons Tarnero et tenons-nous en à la littérature. Il n’apprécie ni le style « novlangue de banlieue » ni le propos victimaire de M. Bachi. Pour défendre l’écriture, il faudrait également la censurer ? Si critiquer un texte au motif qu’il est littéraire relève aujourd’hui, selon Jérôme Leroy, d’un véritable « procès en sorcellerie », on n’a pas fini d’encenser les biographies de footballeurs.

Poisons d’avril

On aurait pu croire à un poisson d’avril, et auquel cas il eût été excellent. Malheureusement, le temps passe et le démenti ne tombe pas. Il faut croire que Mickael Korvin ne plaisante pas et que sa proposition de simplifier le français se veut on ne peut plus sérieuse. L’auteur du Journal d’une cause perdue milite, entre autres, pour la suppression des accents et de la ponctuation de la langue française. Il a même postulé par courrier à l’Académie française au fauteuil de … Jean Dutourd !

Pour réussir son coup médiatique, Mickael s’est adjoint les services du rappeur Morsay, amoureux éconduit de la langue française. Dans une courte vidéo, les deux compères s’attaquent violemment à l’académicien Erik Orsenna, l’accusant de « tuer le français en l’enfermant dans des barrières ». Le style y est d’ailleurs aisé et coulant : « tu vas cliquer petite pute petite salope, on en a rien à foutre de ton livre tout pourri, grosse chienne, on va te violer ». Une certaine frange de la population bourgeoise bohême y verra certainement une admirable provocation dadaïste et, à défaut de pouvoir s’exprimer, Franck Ribery l’ applaudira des deux mains.

Autre gros poisson, la déclaration d’intention du père de Mohammed Merah de porter plainte contre le Raid, qu’il accuse tout bonnement d’avoir liquidé son fils. Pauvre Mohamed… Il est vrai qu’après l’assassinat de sept personnes, dont des enfants, et son retranchement dans son appartement de Toulouse avec un arsenal de guerre, il était inapproprié de penser à riposter alors que tout laissait à penser qu’il était innocent et disposé à collaborer pacifiquement.

Pas d’amalgame a hurlé Jamel Debbouze dont le métier est de sortir un poisson d’avril par jour. Ulcéré, le comédien explique : « Je les connais les Mohamed Merah, il y en a plein des Mohamed Merah […] C’est con d’instrumentaliser un truc qui peut avoir des conséquences aussi dramatiques. Ils [les gens] ne s’en rendent pas compte car ils ne connaissent pas la banlieue, ils ne savent pas dans quel marasme sont ces gens-là qui vivent des frustrations permanentes. N’importe quel frustré est un malade potentiel. » Sans commentaire.

Dernier poisson d’avril pour la route, Stéphane Hessel promet un nouveau manifeste. Le pourfendeur de la guerre et le troubadour amoureux de la paix souhaite publier ses échanges avec le Dalaï-lama. A n’en point douter, ce livre offrira une nouvelle fois une réflexion décalée et aux antipodes des convenances intellectuelles de notre temps.

Joyeux mois d’avril !

Carelman sera désormais introuvable

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Jacques Carelman est mort. Certains d’entre vous n’ont sans doute pas oublié son merveilleux Catalogue d’objets introuvables, édité par André Balland en 1969 ( et réédité récemment au Cherche-Midi).

Tous les hommes meurent, paraît-il, mais on attend toujours des inventeurs d’objets improbables et de machines effarantes qu’ils trouvent le moyen de s’exonérer de cet impôt ultime. Les vrais loufoques nous aident à supporter le rude servage auquel nous soumet la Raison raisonnante unie à la grande coalition des imbéciles.
Que n’a-t-on déjà mis au point les funérailles simulées pour mort feinte et autre décès factice à l’usage des familles inexistantes et des proches inaccessibles !

Ajoutons en ultime post scriptum, que Jacques Carelman a dessiné une des plus célèbres affiches de Mai 68, et que son trait de génie fut dénaturé dès l’origine par quelques antifascistes trop zélés

Voici ce qu’il en disait à nos confrères de Marianne : J’ai dessiné cette affiche dans l’atelier de l’Ecole des Beaux-arts de Paris, après avoir vu des CRS réprimer une manifestation. Elle était destinée à être collée en nombre sur les murs. Contrairement à ce qu’on croit, sur l’original, il n’y avait pas «SS» sur le bouclier.«CRS SS», ça me gênait.

Le plus drôle c’est que les chevelus qui ont cru indispensable de rajouter « SS » à une image qui disait très bien ce qu’elle voulait dire sont sans doute aujourd’hui notaires ou préfets en retraite…

Merah : la littérature peut tout dire

Je comprends, pour tout dire, l’indignation de Jacques Tarnero sur le supplément littéraire du Monde qui a demandé à un écrivain de fictionnaliser l’affaire Mohamed Merah, celui-ci choisissant le procédé du monologue intérieur pour écrire son texte. Les corps des victimes reposent à peine qu’elles deviennent déjà l’objet d’une fiction, d’un récit.

C’est évidemment trop rapide et l’on peut penser qu’un certain délai de décence n’est pas respecté. Mais qui fixe ce délai ? Apparemment, on demande ici à la littérature ce qu’on n’a pas demandé aux commentateurs politiques et médiatiques. Mais passons…

A partir de quand l’écrivain a-t-il le droit de s’emparer de l’horreur contemporaine en prenant le point de vue du monstre plutôt que celui des victimes, ou en adoptant ce qu’on appelle la focalisation externe, c’est-à-dire en choisissant le point de vue d’un narrateur externe qui serait neutre. Neutralité évidemment factice et illusoire, voire menteuse car l’agencement même de la narration proposera implicitement la vision de l’auteur. Et en littérature comme en cinéma, comme le disait justement Godard, tout montage renvoie à une métaphysique.

Si l’on n’accepte pas que l’écrivain soit le porteur de la mauvaise nouvelle et non l’accompagnateur anxiolytique de nos moments d’ennui, il finit par arriver à l’écrivain ce qui est arrivé à Pasolini sur une plage d’Ostie en 1975 : on l’assassine. A force de dire des choses désagréables, choquantes, obscènes, scandaleuses sur son temps, à force de faire le travail du négatif pour une société qui a tendance à se trouver si belle en ce miroir, certains préfèrent toujours confondre le messager et le message, comme dans l’Antiquité.

Et c’est là que les propos de monsieur Tarnero me semblent le plus critiquables, il généralise cette inititiative journalistique, certes prématurée, pour nous proposer de manière implicite un Yalta pour la littérature : il y aurait une partie de la réalité sur laquelle la littérature aurait le droit de s’exprimer et une autre qui ne serait pas de son ressort. Il déclare, par exemple, « Il est certain que d’autres « prosopopées » d’Hitler, de Goebbels, des Einsatzgruppen, de Staline, de Mengistu pourront alimenter un genre littéraire promis à un bel avenir. »

Pour commencer, ce genre littéraire existe déjà. Ce n’est d’ailleurs pas un genre littéraire, c’est la volonté d’écrivains, parfois, de cesser de faire de la littérature un exercice nombriliste comme l’autofiction, pour affronter l’horreur de l’intérieur, c’est-à-dire en se branchant de manière directe sur la psyché d’êtres humains qui ont échappé à l’humanité commune par leurs actes. On pourra penser récemment au Littell des Bienveillantes mais aussi aux romans de James Ellroy, comme Un tueur sur la route.

Allons plus loin : je crois même que si un jour, on peut comprendre quelque chose à qui fut Mohamed Merah, il y aura évidemment besoin de la psychologie, de la sociologie, de l’histoire, de la criminologie, du journalisme d’investigation. Pourtant quelque chose nous échappera, encore et encore. La littérature, qui est tout ce que nous venons de citer plus quelque chose d’autre, de mystérieux, d’innommable (à tous les sens du terme), elle peut répondre à cette interrogation, peut proposer une vérité qui si elle n’est pas la Vérité avec un grand v, a au moins le mérite d’exister quand tous les autres discours se contentent malgré tout de constats ou donnent des explications en rapport avec des grilles préétablies.
J’ai également été un peu gêné par la façon dont Jacques Tarnero a présenté l’exercice littéraire de Salim Bachi, en écrivant « Salim Bachi/Mohamed Merah ». Cette confusion entre l’auteur et le narrateur, entre le Je du signataire et le Je fictionnel permet tous les procès en sorcellerie en ce qui concerne les écrivains, qui en ont connu d’ailleurs un certain nombre ces dernières années comme par exemple Régis Jauffret à propos de l’affaire du banquier Stern.

Renaud Camus, nous l’avons déjà dit dans ces colonnes, a plusieurs fois parlé dans son Journal d’un projet de livre, L’ombre gagne où il serait question d’un narrateur pédophile et antisémite, s’exprimant à la première personne et sans qu’il n’y ait jamais, puisque nous sommes dans le monologue intérieur, le moindre jugement moral. Il se refuse à le mener à terme car un tel livre, justement, n’est plus acceptable par une époque qui veut que le roman soit comme tout le reste, moral.

Le problème est que le roman n’est pas moral. Ce n’est pas son affaire. Et c’est à ce titre que Mohamed Merah est un personnage de roman.

Quoi de neuf ? Mélenchon !

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Le récent décollage de la candidature de Mélenchon est probablement le fait majeur de la campagne présidentielle. Son importance ne tient pas du tout à un quelconque traitement de ce qu’on appelle les « questions de fond », à l’approbation idéologique du Front de Gauche ou à tout ce qui pourrait relever de l’analyse et du raisonnement. En démocratie, contrairement à ce que pensaient les philosophes de Lumières, la raison n’est pas très sollicitée, et les élections ne se gagnent ou ne se perdent que rarement sur le ring du débat d’idées et de la confrontation des compétences. Les campagnes électorales, toute comme leurs sœurs jumelles publicitaires auxquelles elles ressemblent de plus en plus, s’adressent avant tout aux passions et aux émotions. En un mot, elles se jouent dans les tripes.

Si « l’effet Mélenchon » prend de l’importance, c’est bien parce que le candidat du Front de Gauche sollicite les tripes plutôt que les neurones et provoque des émotions fortes. Face à la stratégie de Hollande, qui consiste à ne « surtout pas faire d’erreurs », certains perdent patience et sont séduits par un discours plus tranché. Mélenchon suscite donc une adhésion à gauche. Mais en même temps, il crée un autre sentiment puissant, chez ceux qui n’ont jamais envisagé de voter pour lui : la peur. Ainsi, si le sentiment dominant de la campagne était jusqu’ici le rejet voire l’aversion pour Nicolas « le vulgaire » Sarkozy, l’ascension de Mélenchon réintroduit un nouvel élément très puissant : la vieille peur des Rouges.
En quelques semaines, Jean-Luc Mélenchon a démenti l’affirmation de François Hollande selon laquelle « il n’y a(vait) plus de communistes en France ». Quelle que soit l’étiquette qu’on lui colle, son discours a des relents conscients de sans-culottes. Avec des phrases comme « au-dessus de 300 000 euros par an, je prends tout » ou bien « I am dangerous, je vais vous faire les poches ! », l’effet est assuré. Il faut dire que François Hollande avec « mon ennemi, c’est la finance » et sa volonté de créer un impôt symbolique anti-riches a légitimé la désignation de nouveaux aristocrates. D’ici à voir Mélenchon diriger la chorale chantant « ça ira, ça ira, ça ira ! », il n’y a qu’un pas. Le résultat de son ascension pourrait être paradoxal car, chez les 10-15% d’électeurs qui décident des élections, la peur d’une gauche dure pourrait se révéler plus forte que le rejet du « sortant ».

La campagne de Hollande est conçue pour permettre aux électeurs de droite et du centre d’assouvir leurs pulsions antisarkozystes sans craindre courir un risque majeur. Subrepticement, Hollande leur a fait passer le message suivant : je changerai le style plutôt que le fond. Avec un Front de Gauche devenu la deuxième force politique de la gauche, voire la troisième du pays, le candidat du PS sera logiquement (et légitimement) obligé d’assaisonner le Tofu politique qu’il propose avec beaucoup plus de sauce rouge que prévu… au risque de rendre le plat trop piquant pour certains palais délicats.
Est-ce à dire que Jean-Luc Mélenchon provoquera forcément la défaite de François Hollande au second tour de la présidentielle ? Pas forcément. Bien sûr, personne n’imagine que par sa seule force de conviction, le candidat du PS fera se dégonfler celui du Front de Gauche dans la dernière ligne droite avant le premier tour : Hollande n’a jusqu’à présent démontré que sa capacité à faire monter les intentions de vote pour Mélenchon.

Non, c’est au contraire cette poussée continue de l’homme à la cravate rouge qui risque de faire revenir au bercail les électeurs socialistes de Mélenchon, dans les derniers jours avant le vote, voire au moment de glisser leur bulletin dans l’enveloppe. Le paradoxe de ce retournement n’est qu’apparent : ces électeurs que Mélenchon, comme nous le disions plus haut, n’a pas gagné grâce à la conviction , mais à l’esbroufe, risquent fort d’être, au moment fatidique, les plus sensibles aux sirènes du vote utile. Parce qu’ils préfèrent que Hollande soit devant Sarkozy au soir du premier tour, ce qui n’est plus du tout certain. Et parce que le rêve éveillé mélenchoniste d’une divine surprise à gauche (passer devant le PS au premier tour) a pour cet électorat des allures de cauchemar absolu.

Hier sur BFM, Arnaud Montebourg a testé en grandeur réelle un nouvel argument : Jean-Luc Mélenchon, explique-t-il « est le Georges Marchais des temps modernes », or ajoute-t-il, si Georges Marchais avait accédé au second tour de l’élection présidentielle de 1981 en lieu et place de François Mitterrand, « nous n’aurions pas gagné » contre Valéry Giscard d’Estaing. Pour le bobo radicalisé lambda, l’argument est imparable…

Benoît Hamon devrait lire Terra Nova

Rien ne va plus en cette fin de campagne : au désarroi du PS face à la montée de Mélenchon vient s’ajouter un désintérêt général pour cette élection insipide. Aux dernières nouvelles, 32% des électeurs envisageraient de s’abstenir au premier tour, un record jamais établi sous la Ve République !

Avant le point presse du Parti Socialiste, par la voix de son porte-parole Benoît Hamon, on s’attendait à une charge habituelle contre Nicolas Sarkozy, la tête de turc officielle d’une gauche qui lui ressemble tant. Bingo ! A entendre Hamon, le responsable de l’abstention habite à l’Elysée. Il paraît que ce sont les « victimes du sarkozysme » qui, découragées, sonneront le tocsin en ne se rendant pas dans l’isoloir. Drôle de raisonnement. Primo, on voit mal comment une victime pourrait ne pas en vouloir à son bourreau, sauf syndrome de Stockholm qui, pour le coup, mettrait en cause les qualités et la « plus-value » idéologique de François Hollande par rapport au sarkozysme.

Secundo, si le porte-parole du PS avait lu la note de Terra Nova dont on a tant parlé, il saurait que le principal bénéficiaire de l’abstention, en particulier des classes populaires s’appelle… la gauche ! C’est la raison pour laquelle Olivier Ferrand avait théorisé la conjuration, pardon l’alliance, des exclus (immigrés, femmes, minorités sexuelles, etc.) pour contrebalancer le désamour des petites gens pour le PS. Une stratégie gagnante pour la gauche… seulement en situation de large abstention !

On attend avec impatience la réaction de Nadine Morano sur Twitter : « céceluikidikiest » ?

Athènes, ville ouverte

Mercredi 22 février, Ernestou a l’air mal rasé et triste : brandissant son journal de papier mâché et distribuant des tracts illisibles sur la fameuse place Syntagma, au centre d’Athènes, ce militant trotskiste promène son regard de chien battu sur la façade du Parlement où des députés félons ont scellé la fin de la souveraineté de sa patrie. Il murmure dans un anglais sauvage des mots sur la révolution et la fin d’un monde. Corinna, blondeur fade de 35 ans, a les dents grises et ébréchées de la militante qui ne se soigne pas. Elle recrute avec enthousiasme pour la manifestation qui s’élancera le lendemain d’un bâtiment du ministère de la Santé occupé depuis deux semaines. Pourtant, aujourd’hui, la manifestation organisée à l’appel des syndicats n’aura jeté dans les avenues athéniennes que 5000 personnes, dans une ambiance de père de famille.

Devant le Parlement, 500 électrons libres, mélange de staliniens, de trotskistes et d’autonomes, jeunes casseurs à peine pubères, n’en démordent pas. Encore émoustillés par le grand rassemblement du 12 février, quand Athènes a commencé de brûler, ils cherchent désespérément la provocation et l’affrontement avec la police qui ceinture le bâtiment d’un impressionnant cordon. Quelques pétards éclatent, des feux d’artifice fusent. Las, la mayonnaise ne prend pas et, dans un mouvement tournant, les forces de l’ordre obligent bien vite les apprentis-casseurs à reculer. Pour les Grecs, à l’évidence, le cœur n’y est plus. Ou pas encore.[access capability= »lire_inedits »]

« Des inspecteurs européens seront présents de manière permanente dans le pays pour vérifier que le gouvernement applique bien les termes du nouveau plan de sauvetage », vient d’annoncer la « troïka »[1. La « troïka » regroupe les principaux bailleurs de fonds de la Grèce (Banque centrale européenne, FMI, Commission européenne).]. De mépris en humiliation, le monde entier semble conjuré pour reléguer le pays de l’ouzo au rang de nation du tiers-monde. Le Grec tremble et souffre sous chaque nouveau coup de fouet, mais demeure silencieux. Il attend ce qu’il sait ne jamais voir venir : une solution honorable. Il a honte de ses gouvernements, de celui-là, imposé anti-démocratiquement par des instances internationales à l’haleine de surgé, comme des précédents, tous corrompus, oligarchiques, népotiques. Il a honte de lui-même, comme s’il était allé aux putes avec l’argent du ménage. Il a la honte du pauvre, du faible devant la machine occidentale. Il avait tant rêvé d’en être, de la bande des winners de la cour de récré. Maintenant, il est prêt à tout donner pour y rester, même à subir les crachats, les moqueries et la vindicte. Ne lui parlez pas de sortie de l’euro : il s’est pris à aimer son bourreau, comme s’il allait être sa dernière planche de salut.

Pour Adelphia, sympathique septuagénaire vivant à Kolonaki, le quartier chic de la capitale, la situation semble particulièrement grave. Cette ancienne musicienne, qui reçoit dans son vaste appartement au son de Gershwin et qui s’exprime dans un français parfait, dresse un tableau moitié désespéré-moitié réactionnaire de la crise secouant son pays. Rien ne trouve grâce à ses yeux, ni les réformes européennes, ni les régimes politiques successifs, sans parler des casseurs dont elle assure qu’en saccageant les magasins, ils prennent tout de même le temps de mesurer la taille des jeans à leur ceinture avant de les voler. Alors qu’une série turque sous-titrée en grec passe sur la principale chaîne de télé, elle résume les réformes d’un mot : « Imaginez-vous un médecin qui vous prescrive de manger pour éviter l’anorexie et qui, dans le même temps, vous couse la bouche. C’est ça, l’Europe ! » Mais pour notre mamie, les véritables responsables de la crise, ce sont les politiciens corrompus et les fonctionnaires, mélange de fainéants et d’escrocs, deux fois mieux payés que les salariés du privé et qui ne se rendent à leur bureau qu’une fois la semaine.
Même son de cloche chez Athanase Chimonas, écrivain et musicien, auteur de plusieurs romans dont deux sont traduits en français[2. Ramon et Mauvais grec, publiés chez Alteredit, 2002 et 2003.], que nous rencontrons dans un café de la place Kolonaki, à quelques dizaines de mètres du Parlement, ruminant sur son pays sans futur. L’avenir est un trou noir. Fruit de deux décennies de corruption, la crise économique révèle une véritable crise de société : « Les Grecs ont vécu au-dessus de leurs moyens pendant longtemps, sur l’injonction d’une classe politique gouvernant à vue », tranche-t-il. Pour autant, Chimonas refuse, lui aussi, d’envisager une sortie de l’euro. D’un même mouvement, il condamne politiciens et émeutiers qui trahissent les attentes véritables du peuple grec.

L’atmosphère est autrement plus révolutionnaire à l’aciérie de Halyvourgiki, en grève depuis quatre mois. Plantée au bord de l’infernale autoroute qui relie la capitale à Corinthe, sur le territoire de l’antique Eleusis, l’usine semble une terrifiante resucée de Germinal. Alors qu’en face, les gigantesques tankers chargés d’or noir croisent dans les flots bleus de Salamine, une centaine d’ouvriers tiennent le piquet avec détermination. Dans l’atmosphère sur-polluée de cette zone anarchique qui était la fierté industrielle du pays il y a dix ans, les syndicalistes patibulaires du PAME − la CGT locale, étroitement assujettie au Parti communiste − alternent clopes, cafés et bières sous un mauvais soleil dont le bitume réverbère salement la chaleur, non sans l’avoir coupée de miasmes et de poussière de métal. Ici, on se bat pour travailler plus : Nassos Pavlakis, ajusteur, qui gagnait 1800 euros mensuels en 2005, n’en touche plus aujourd’hui que 1270. On a réduit son activité à cinq heures quotidiennes, cinq jours par semaine, pour une charge de travail qu’il estime aussi lourde qu’avant. Nikos Manessis, l’armateur grec qui possède l’usine, semble s’y connaître en gains de productivité. Les gigantesques machines qu’on découvre à l’intérieur des bâtiments − après avoir échappé à l’œil aiguisé du cerbère qui veille à ce que les ouvriers ne se livrent pas à une occupation sauvage des lieux − ont au moins quarante ans. Les sidérurgistes évoquent pêle-mêle la température qui monte à 60 degrés l’été près des hauts-fourneaux, les accidents répétés, parfois mortels comme celui de cet ouvrier brûlé vif l’an passé sous les 40 tonnes de métal fondu qui lui ont coulé dessus quand la poulie d’un chaudron a cédé, et la cadence infernale augmentée encore par les licenciements à tour de bras que la direction justifie par une baisse de profit accumulée les trois dernières années. Sur 400 ouvriers, 380 sont syndiqués, tous au PAME, même s’ils assurent n’être pas complètement communistes. Privés de salaire depuis quatre mois, ils prétendent vivre de la solidarité locale : leur grève ayant, à ses débuts, fait beaucoup de bruit dans la région, nul doute qu’ils soient portés par la ferveur populaire. Mais dans un pays où les débuts de mois sont difficiles pour presque tout le monde, la ferveur ne nourrit pas. Les gros billets que leur distribue discrètement le leader syndical ne sont sans doute pas tombés du ciel, ni de l’empyrée. Peut-être que le Parti ne connaît pas la crise.

Curieusement, alors que l’Europe entière semble peuplée de spécialistes de l’économie grecque, une des causes du naufrage suscite assez peu d’intérêt. Ni les dirigeants européens, qui oscillent entre compassion et sévérité tout en menaçant les peuples indisciplinés d’un sort à la grecque, ni les conseillers en costume-cravate venus surveiller la bonne marche d’un plan de sauvetage qui revient à embarquer toute la population sur des canots précaires en lui enjoignant de se débrouiller avec des rations de survie ne tiennent à s’attarder sur l’information : la Grèce n’est pas seulement victime d’une crise de la dette ironiquement dite « souveraine », mais aussi d’une plus discrète crise des subprimes. Pendant dix ans, ouvriers, employés, membres des classes moyennes se sont endettés auprès de banques complaisantes qui, dit-on, connaissaient parfaitement la précarité financière de leur emprunteurs. Ces mêmes banques, qui ont pratiqué des taux allant jusqu’à 23 %, réclament aujourd’hui dix fois ce qu’elles ont prêté. C’est la débandade : avant de quitter définitivement les lieux, BNP Paribas et consorts saucent sauvagement le fond du plat.

On ne compte plus les maisons et appartements saisis pour défaut de paiement, les couples retournant piteusement vivre chez les vieux parents le reste de leur âge, l’émigration vers la campagne natale ou vers l’étranger, Allemagne en tête, les salariés qui s’entêtent à venir travailler alors qu’ils ne sont plus payés depuis six mois. C’est le cas de Christos, sosie parfait de Michel Houellebecq, employé dans un grand hôtel d’Aighion érigé sur les ruines d’un ancien monastère et toujours exploité par l’Église orthodoxe grecque, qui a vainement travaillé dix heures par jour pendant des mois en espérant qu’enfin on lui verserait son dû. Lassé, il a fini par tout lâcher, Gros-Jean comme devant. Sa haine de l’Église locale n’en est que plus vive: accusés de tous les maux, les pontes orthodoxes semblent inconscients du fossé qui se creuse entre eux et le peuple. Assis sur un tas d’or, il leur a fallu trois ans de crise pour se résoudre à organiser quelques soupes populaires qui tiennent plus de la représentation que de la conviction.
La poudrière grecque fait penser à l’Ancien Régime à la veille de la convocation des États généraux : le feu couve sous la cendre et, quand le premier vent soufflera, l’embrasement sera total. En attendant, le peuple le plus fataliste de la Terre regarde monter les taux et tomber la nuit libérale sur Athènes, ville ouverte.[/access]

Blogueur palestinien, un métier à risque

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Les faits ne sont pas nouveaux. Il se raconte dans les milieux autorisés de Palestine que des journalistes croupissent en prison pour délit d’opinion. La semaine dernière, trois d’entre eux ont été arrêtés. Leur délit ? Critiquer l’Autorité palestinienne.
La répression qui s’abat sur les journalistes et blogueurs des Territoires sous autorité de l’AP se déroule loin des feux de la rampe. Le Réseau arabe pour l’information sur les Droits de l’homme a beau proclamer qu’elle constitue « un dangereux précédent et une atteinte à la liberté d’expression dans les territoires palestiniens », il peut toujours causer.

Adel Samara, un confrère moyen-oriental, s’interroge en ces termes sur cette omerta qui nous touche : « Imaginez ce qui se serait produit si Al-Shayeb avait été arrêté à Alger ou en Chine : ça aurait explosé à l’Ouest, et de nombreux articles auraient été écrits sur lui », et quand il s’interroge sur l’avenir de ses confrères du côté de Ramallah, c’est en craignant qu’ils finissent tous en prison.

Accusée par plusieurs journalistes d’avoir monté un réseau de surveillance des médias sociaux dans les Territoires, l’Autorité palestinienne dément. Pourtant, ce dimanche 1er avril à Ramallah, Tarek Khamis, qui travaille pour l’agence palestinienne de presse Zaman, a été arrêté pour avoir critiqué l’arrestation, la semaine précédente, de la journaliste et blogueuse Esmat Abdel Khalik. Sa faute : avoir qualifié, elle aussi sur sa page Facebook, Mahmoud Abbas de « traître » et de « fasciste » et appelé au démembrement de l’AP. Elle est maintenue à l’isolement dans l’attente du procès.
La semaine dernière encore, Youssef Al-Shayeb avait été arrêté pour avoir dénoncé des faits de corruption dans la mission diplomatique palestinienne en France, et refusé de révéler l’identité de ses sources…

Rama Yade, opportuniste au petit pied

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Comme tout bon Franc-comtois, je n’ai pas oublié Edgar Faure. Cet esprit lumineux avait été érigé comme esthète dans l’art de choisir, le jour venu, le bon cheval politique. Lorsqu’on lui reprochait de se comporter en girouette, il répondait que ce n’était pas cette dernière qui tournait, mais le vent. D’autres maximes fauriennes demeurent et peuvent d’ailleurs servir dans d’autres domaines que la politique telles que « Toute brouille est un échec » ou « Avoir raison trop tôt est un grand tort ».

Malheureusement, même au niveau des girouettes, il semble que le niveau baisse avec le renouvellement des générations politiques. Les ralliements de dernière minute ne semblent plus être préparés avec la même science politique, le même esprit et surtout le même talent. Ainsi Rama Yade a t-elle annoncé en fin de semaine dernière qu’elle soutiendrait finalement Nicolas Sarkozy. Ce ralliement piteux, elle l’a justifié ainsi dans une interview à Ouest-France : « J’ai très longuement réfléchi […] Mon premier choix était Jean-Louis Borloo mais il n’est plus candidat […] Etant engagée à droite, et souhaitant la victoire de ma famille politique, je voterai donc pour le candidat de la droite et du centre. […] Je ne suis pas une ralliée mais une alliée. Je pense que la complémentarité est préférable à la fusion. Je ne me priverai pas de dire quand je ne serai pas d’accord. Je conserverai mon indépendance et ma liberté […] Le rôle de caution ne m’intéresse absolument pas. »

Alliée, pas ralliée ! Non seulement, Rama Yade soutient sans vergogne celui qu’elle vouait aux gémonies il y a encore quelques jours mais elle pique les formules de Christine Boutin. Si le ralliement de cette dernière à Nicolas Sarkozy nous avait déjà donné le tournis, renonçant à sa candidature pour quelques investitures assurant le financement futur du PCD[1. Parti Chrétien-Démocrate, mouvement associé à l’UMP.], elle avait au moins eu la satisfaction de voir le candidat UMP adopter une posture conservatrice sur les sujets de société (mariage homosexuel, euthanasie), ce qui n’était pas gagné d’avance. Rien de tel pour Rama Yade. Elle a vendu sa rupture avec le Chef de l’Etat sur le thème du rejet de la droitisation. A l’origine, rappelons que c’est Nicolas Sarkozy qui avait rompu parce que la dame ne souhaitait pas aller à la bataille électorale (Européennes de 2009). Elle avait malgré tout réussi à faire passer l’idée que le discours de Grenoble l’avait énormément troublée et que sa prise de distance recouvrait des motifs idéologiques de haute tenue : le respect de l’autre, la lutte contre toutes les stigmatisations, les droits de l’Homme… Elle avait ainsi poussé Jean-Louis Borloo à présenter sa candidature mais ce dernier a fini par renoncer, horrifié par l’odeur de la poudre. Et voilà notre Rama Yade contrainte de rejoindre son ancien mentor au moment même où celui-ci adopte point par point la stratégie de Patrick Buisson. D’un seul coup, les motivations idéologiques de Rama Yade sont relativisées…

Rama Yade aurait pu appeler à soutenir François Bayrou comme l’ont fait certains déçus de l’absence de Borloo sur la ligne de départ. Elle aurait pu, puisqu’elle a voté non en 2005, soutenir Nicolas Dupont-Aignan. Mais comme l’un baisse dans les sondages et que ceux du second tardent à décoller, la soupe n’était guère attrayante. Il est même fort probable que ces deux candidats n’auraient pas sauté de joie en voyant arriver cette opportuniste au petit pied, dont le moindre talent ne nous encourage même pas à l’identifier au personnage de la chanson de Jacques Dutronc.

Il est en revanche un heureux hasard : c’est au moment où Rama Yade annonçait son retournement de veste qu’un autre sondage, celui de la future abstention, était publié dans la presse. Comme un symbole ! Il va falloir s’y faire. La droiture politique, ce n’est pas forcément affaire de génération.

Crise grecque : sortir de la mythologie

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« Peuple martyrisé », « étranglé », « assassiné » : à en juger par la couverture médiatique de la crise grecque, on a l’impression d’être entre 1940 et 1944, quand notre infortuné voisin souffrait sous la férule nazie. Mais cette fois, ce n’est pas Hitler qui tient le rôle de l’oppresseur, mais l’Union européenne ; et celle-ci n’a pas envoyé ses chars pour conquérir la Grèce, mais mis la main à la poche pour lui prêter quelque 240 milliards d’euros ! À l’évidence, la misère n’est pas moins pénible au soleil. Mais sans nier les dimensions objectives − l’appauvrissement − et subjectives − le déclassement et l’humiliation − du malheur grec −, il faut aller au-delà de la compassion et cesser de projeter nos angoisses sur les Grecs en répétant que nous attend le même sort qu’eux. Le pire cadeau qu’on puisse leur faire, ce serait de les enfermer dans le rôle de victime.

Aussi cruel que cela semble, il faut le dire : les principaux responsables de la crise grecque, ce sont les Grecs ![access capability= »lire_inedits »] Pas parce qu’ils auraient tous profité de la fraude fiscale et de la corruption, mais parce que, comme citoyens d’une démocratie libérale, ils sont collectivement responsables de la conduite de leur État, ou alors la souveraineté nationale dont les « Indignés » font si grand cas ne doit plus être le principe intangible des sociétés démocratiques. Depuis environ quatre décennies, élection après élection, les citoyens grecs ont accepté le modèle social et économique aujourd’hui en faillite. Affirmer, comme le font certains, que la Grèce ne serait pas une véritable démocratie au prétexte des failles de son régime politique revient à nier la démocratie. Autre erreur d’analyse : celle qui consiste à refuser aux Grecs le droit de décider de leur modèle social, donc de la répartition de la charge fiscale ; que, rétrospectivement, leurs décisions paraissent calamiteuses ne change rien à l’affaire. Leurs choix d’exempter l’Église ou d’imposer les armateurs a minima étaient peut-être injustes, ils n’en étaient pas moins légitimes. Au demeurant, si ces bizarreries nationales sont spectaculaires pour les observateurs pressés, soucieux de morale plus que d’efficacité, ce ne sont pas elles qui ont hypothéqué l’avenir du pays. Si la Grèce a échoué à adapter son économie à la mondialisation, c’est parce que les Grecs ont collectivement cru qu’ils pouvaient engranger les bénéfices avant les efforts et opté pour le confort immédiat d’un modèle social généreux avant d’investir dans leur système productif.

Pour comprendre plus précisément les raisons de cet échec, il faut remonter à la fin des années 1970. Après des décennies de guerre civile plus ou moins larvée et sept ans de dictature militaire, un consensus tacite s’est dégagé pour acheter la paix civile. Créations d’emplois dans la fonction publique, augmentation du pouvoir d’achat, négligence bienveillante dans la lutte contre la fraude fiscale : pour oublier leurs querelles, les Grecs se sont laissé anesthésier. Jusqu’à ce que la crise, révélant au grand jour le fonctionnement à la Madoff de l’économie grecque, interrompe brutalement les flux financiers.

Quand la Grèce intègre le Marché commun (qu’on appelle alors la CEE) , ses finances publiques sont saines, la dette publique représentant 20 % du PIB. Au milieu des années 1990, le niveau de la dette a quadruplé pour atteindre presque 100 % du PIB. Certes, l’endettement n’est ni bon ni mauvais en soi : tout dépend de ce qu’on fait de l’argent emprunté. Or, celui-ci a été englouti par les dépenses de fonctionnement qui, entre 1980 et 2010, sont passées d’un quart du PIB à plus de la moitié ! En clair, la Grèce a créé à tour de bras des postes de fonctionnaires, sacrifiant son avenir à un secteur public pléthorique : autant dire que la paix sociale s’est avérée hors de prix.

Il suffit de jeter un coup d’œil sur les performances de l’économie grecque pour constater les dégâts causés par cette stratégie hasardeuse.
En matière de recherche et développement, la Grèce est le cancre de l’Europe avec seulement 0,3 % du PIB affecté à l’innovation, ce qui la situe au niveau du Luxembourg, Chypre ou Malte. Les performances grecques en termes de brevets sont à l’avenant : la Grèce a déposé 130 brevets en 2011, se classant loin derrière des pays comparables comme l’Irlande (698), le Danemark (2234), la Belgique (2467) ou la Suède (4730) . Logiquement, les données de l’Union européenne révèlent que, des 27 États-membres, la Grèce est celui qui possède la plus faible proportion d’entreprises innovantes. Parmi les sociétés qui capitalisent les plus grosses cotations à la Bourse d’Athènes, hormis la téléphonie mobile (peu innovante, d’ailleurs), on n’en trouve aucune qui opère dans le high-tech.

Cette faiblesse en matière d’industries de pointe explique largement les difficultés de la filière maritime, fleuron national dont le statut, réel et symbolique, est comparable à celui de l’industrie automobile en France. À se focaliser sur la fiscalité particulièrement clémente dont bénéficient les armateurs, malgré les fortunes colossales dont jouissent quelques centaines d’entre eux, on rate l’essentiel : avec la cinquième marine marchande du monde et une flotte de transport pétrolier qui représente 22,5 % de la capacité mondiale, la Grèce reste, certes, une puissance maritime, mais ce secteur d’activité stratégique irrigue de moins en moins le reste de l’économie. La raison en est simple : en moins de vingt ans, la Grèce a perdu presque deux tiers de ses capacités en matière de construction navale au profit des Coréens, des Japonais et des Chinois. Les armateurs grecs, qui étaient naguère leaders sur l’ensemble de la filière, sont aujourd’hui simples intermédiaires du fret maritime. C’est d’ailleurs ce qui explique la magnanimité fiscale dont ils bénéficient : s’il n’est pas si simple de délocaliser des chantiers navals, on change de pavillon en un tournemain. Si l’État se piquait de les rappeler à leurs devoirs citoyens en imposant les revenus de leurs navires, on verrait promptement une partie de la flotte adopter des pavillons de complaisance .

Force est donc de constater que, malgré les capitaux mis à sa disposition depuis trente ans, la Grèce n’a pas su créer une économie capable de soutenir un niveau de vie à l’européenne. Même si sa dette publique disparaissait miraculeusement demain matin (ce qui est déjà le cas pour 30 % de son montant), cela ne suffirait pas pour que le pays produise un volume de richesse permettant de financer son modèle social. Ce qui place les pays européens devant un redoutable défi politique et moral que l’on peut résumer en deux questions :
– Quelles que soient les responsabilités des citoyens grecs dans leur situation, jusqu’où pouvons-nous les laisser sombrer ?
– A-t-on le droit de mettre sous tutelle une nation souveraine, c’est-à-dire de définir l’intérêt général à sa place ?

En préalable, il faut rappeler que la Grèce avait la possibilité de faire défaut sur une partie de sa dette et de quitter et l’Union et l’euro pour retrouver les commandes de la planche à billets, des taux d’intérêt et de change, ainsi que la maîtrise totale de son économie, plutôt que de déposer un « dossier de surendettement » auprès de l’Union. Si elle ne l’a pas fait, c’est parce que les élus du peuple ont pensé que cette option se révélerait pire − à tort ou à raison, mais en toute légalité et, comme le montre le reportage de Jacques de Guillebon et Rémi Lélian, en toute légitimité puisque la majorité des citoyens semble écarter la perspective d’une sortie de l’euro. En demandant librement l’aide de l’UE, de la BCE et du FMI (la fameuse « troïka »), la Grèce a librement choisi, entre deux maux, celui qui lui paraissait le moindre. De ce fait, elle a perdu la maîtrise de son budget, donc sa souveraineté. Mais qu’en aurait-il été si, en sortant de l’euro, la Grèce s’était retrouvée seule face à ses créanciers ? Il faut en conclure qu’au-delà d’un certain niveau d’endettement, un État perd de sa souveraineté.

Quant à l’aspect moral de l’affaire, il ne serait certainement pas juste de demander aux contribuables européens de faire des sacrifices supplémentaires pour que les Grecs puissent retrouver leur niveau de vie et de confort d’avant la crise. Toute la question est de savoir où placer le curseur. Quel filet de sécurité doit-on assurer aux Grecs ? Répondre à cette question revient à définir le niveau minimum de vie et de services auquel a droit un Européen. Union européenne ou pas, euro ou pas, il nous faut y répondre, car il est tout simplement inimaginable que des millions d’Européens en soient réduits à ne pas manger à leur faim, à ne pas être soignés. On peut penser cyniquement que cela dépend de ce que nous pouvons endurer au « 20 heures » ou que c’est affaire de solidarité. Ce qui est certain, c’est que nous ne pouvons accepter que le peuple qui a vu naître la démocratie soit renvoyé un demi-siècle en arrière. Pour ma part, je pense que c’est une bonne nouvelle. Car on peut changer beaucoup de choses : pas l’histoire, ni la géographie. La Grèce fait partie de notre histoire commune. La morale et le bon sens politique convergent pour nous imposer de définir et de financer ce « minimum européen ». Mais cet effort doit être assorti d’une contrepartie, sous la forme d’un programme de redressement et d’investissement qui engagera une réforme en profondeur de l’économie grecque. Ne condamnons pas les Grecs à l’assistanat : nous n’avons pas d’autre choix que de leur offrir une deuxième chance ; ils n’en ont pas d’autre que de la saisir.[/access]
 

Le Roman de Merah : réponse à Jérôme Leroy

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Dans son supplément littéraire du 30 mars, Le Monde publiait une fiction de Salim Bachi, un « dans la tête du tueur » Mohamed Merah. Pour Jacques Tarnero, le tueur de Toulouse ne saurait devenir un héros de roman. Jérôme Leroy pense au contraire, que la littérature peut tout. Mais ce que peut la littérature, le lecteur le peut aussi.

La réponse de Jérôme Leroy à Jacques Tarnero a ceci d’étonnant que, pour défendre le droit de la littérature à être amorale, elle s’encombre d’un principe de précaution assez paradoxal, invoquant un « délai de décence » qu’on aurait éventuellement apprécié de connaître : car si la liberté de romancer se défend, il n’est pas interdit de twitter, si on y met du style.

Quitte à pécher par immodestie, je prétends que pour décrire les actes d’abjection de l’être humain, un écrivain n’a nul besoin de se nourrir des cadavres que l’actualité offre aux journalistes. Chacun son métier. Celui de l’écrivain, quitte à dire un gros mot, consiste à transcender le réel : une exploration des cimes et des gouffres, des misères et grandeurs de ses contemporains. La part sombre d’un Jonathan Littell s’est nourrie d’archives et d’années d’expériences. Celle d’un Rimbaud ou d’un Lautréamont, voire, du Drieu du Feu follet, de leurs propres noirceurs, communes noirceurs que d’aucuns explorent quand d’autres les fuient. C’est probablement ce trouble intérieur dont Jérôme Leroy se défend en arguant d’une prétendue « confusion entre l’auteur et le narrateur » supposément entretenue par Jacques Tarnero dans son texte. Mais qu’importe. La voix du narrateur reste celle de l’écrivain, et ce n’est pas ce qui est mis en cause.

Relisons Tarnero et tenons-nous en à la littérature. Il n’apprécie ni le style « novlangue de banlieue » ni le propos victimaire de M. Bachi. Pour défendre l’écriture, il faudrait également la censurer ? Si critiquer un texte au motif qu’il est littéraire relève aujourd’hui, selon Jérôme Leroy, d’un véritable « procès en sorcellerie », on n’a pas fini d’encenser les biographies de footballeurs.

Poisons d’avril

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On aurait pu croire à un poisson d’avril, et auquel cas il eût été excellent. Malheureusement, le temps passe et le démenti ne tombe pas. Il faut croire que Mickael Korvin ne plaisante pas et que sa proposition de simplifier le français se veut on ne peut plus sérieuse. L’auteur du Journal d’une cause perdue milite, entre autres, pour la suppression des accents et de la ponctuation de la langue française. Il a même postulé par courrier à l’Académie française au fauteuil de … Jean Dutourd !

Pour réussir son coup médiatique, Mickael s’est adjoint les services du rappeur Morsay, amoureux éconduit de la langue française. Dans une courte vidéo, les deux compères s’attaquent violemment à l’académicien Erik Orsenna, l’accusant de « tuer le français en l’enfermant dans des barrières ». Le style y est d’ailleurs aisé et coulant : « tu vas cliquer petite pute petite salope, on en a rien à foutre de ton livre tout pourri, grosse chienne, on va te violer ». Une certaine frange de la population bourgeoise bohême y verra certainement une admirable provocation dadaïste et, à défaut de pouvoir s’exprimer, Franck Ribery l’ applaudira des deux mains.

Autre gros poisson, la déclaration d’intention du père de Mohammed Merah de porter plainte contre le Raid, qu’il accuse tout bonnement d’avoir liquidé son fils. Pauvre Mohamed… Il est vrai qu’après l’assassinat de sept personnes, dont des enfants, et son retranchement dans son appartement de Toulouse avec un arsenal de guerre, il était inapproprié de penser à riposter alors que tout laissait à penser qu’il était innocent et disposé à collaborer pacifiquement.

Pas d’amalgame a hurlé Jamel Debbouze dont le métier est de sortir un poisson d’avril par jour. Ulcéré, le comédien explique : « Je les connais les Mohamed Merah, il y en a plein des Mohamed Merah […] C’est con d’instrumentaliser un truc qui peut avoir des conséquences aussi dramatiques. Ils [les gens] ne s’en rendent pas compte car ils ne connaissent pas la banlieue, ils ne savent pas dans quel marasme sont ces gens-là qui vivent des frustrations permanentes. N’importe quel frustré est un malade potentiel. » Sans commentaire.

Dernier poisson d’avril pour la route, Stéphane Hessel promet un nouveau manifeste. Le pourfendeur de la guerre et le troubadour amoureux de la paix souhaite publier ses échanges avec le Dalaï-lama. A n’en point douter, ce livre offrira une nouvelle fois une réflexion décalée et aux antipodes des convenances intellectuelles de notre temps.

Joyeux mois d’avril !

Carelman sera désormais introuvable

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Jacques Carelman est mort. Certains d’entre vous n’ont sans doute pas oublié son merveilleux Catalogue d’objets introuvables, édité par André Balland en 1969 ( et réédité récemment au Cherche-Midi).

Tous les hommes meurent, paraît-il, mais on attend toujours des inventeurs d’objets improbables et de machines effarantes qu’ils trouvent le moyen de s’exonérer de cet impôt ultime. Les vrais loufoques nous aident à supporter le rude servage auquel nous soumet la Raison raisonnante unie à la grande coalition des imbéciles.
Que n’a-t-on déjà mis au point les funérailles simulées pour mort feinte et autre décès factice à l’usage des familles inexistantes et des proches inaccessibles !

Ajoutons en ultime post scriptum, que Jacques Carelman a dessiné une des plus célèbres affiches de Mai 68, et que son trait de génie fut dénaturé dès l’origine par quelques antifascistes trop zélés

Voici ce qu’il en disait à nos confrères de Marianne : J’ai dessiné cette affiche dans l’atelier de l’Ecole des Beaux-arts de Paris, après avoir vu des CRS réprimer une manifestation. Elle était destinée à être collée en nombre sur les murs. Contrairement à ce qu’on croit, sur l’original, il n’y avait pas «SS» sur le bouclier.«CRS SS», ça me gênait.

Le plus drôle c’est que les chevelus qui ont cru indispensable de rajouter « SS » à une image qui disait très bien ce qu’elle voulait dire sont sans doute aujourd’hui notaires ou préfets en retraite…

Merah : la littérature peut tout dire

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Je comprends, pour tout dire, l’indignation de Jacques Tarnero sur le supplément littéraire du Monde qui a demandé à un écrivain de fictionnaliser l’affaire Mohamed Merah, celui-ci choisissant le procédé du monologue intérieur pour écrire son texte. Les corps des victimes reposent à peine qu’elles deviennent déjà l’objet d’une fiction, d’un récit.

C’est évidemment trop rapide et l’on peut penser qu’un certain délai de décence n’est pas respecté. Mais qui fixe ce délai ? Apparemment, on demande ici à la littérature ce qu’on n’a pas demandé aux commentateurs politiques et médiatiques. Mais passons…

A partir de quand l’écrivain a-t-il le droit de s’emparer de l’horreur contemporaine en prenant le point de vue du monstre plutôt que celui des victimes, ou en adoptant ce qu’on appelle la focalisation externe, c’est-à-dire en choisissant le point de vue d’un narrateur externe qui serait neutre. Neutralité évidemment factice et illusoire, voire menteuse car l’agencement même de la narration proposera implicitement la vision de l’auteur. Et en littérature comme en cinéma, comme le disait justement Godard, tout montage renvoie à une métaphysique.

Si l’on n’accepte pas que l’écrivain soit le porteur de la mauvaise nouvelle et non l’accompagnateur anxiolytique de nos moments d’ennui, il finit par arriver à l’écrivain ce qui est arrivé à Pasolini sur une plage d’Ostie en 1975 : on l’assassine. A force de dire des choses désagréables, choquantes, obscènes, scandaleuses sur son temps, à force de faire le travail du négatif pour une société qui a tendance à se trouver si belle en ce miroir, certains préfèrent toujours confondre le messager et le message, comme dans l’Antiquité.

Et c’est là que les propos de monsieur Tarnero me semblent le plus critiquables, il généralise cette inititiative journalistique, certes prématurée, pour nous proposer de manière implicite un Yalta pour la littérature : il y aurait une partie de la réalité sur laquelle la littérature aurait le droit de s’exprimer et une autre qui ne serait pas de son ressort. Il déclare, par exemple, « Il est certain que d’autres « prosopopées » d’Hitler, de Goebbels, des Einsatzgruppen, de Staline, de Mengistu pourront alimenter un genre littéraire promis à un bel avenir. »

Pour commencer, ce genre littéraire existe déjà. Ce n’est d’ailleurs pas un genre littéraire, c’est la volonté d’écrivains, parfois, de cesser de faire de la littérature un exercice nombriliste comme l’autofiction, pour affronter l’horreur de l’intérieur, c’est-à-dire en se branchant de manière directe sur la psyché d’êtres humains qui ont échappé à l’humanité commune par leurs actes. On pourra penser récemment au Littell des Bienveillantes mais aussi aux romans de James Ellroy, comme Un tueur sur la route.

Allons plus loin : je crois même que si un jour, on peut comprendre quelque chose à qui fut Mohamed Merah, il y aura évidemment besoin de la psychologie, de la sociologie, de l’histoire, de la criminologie, du journalisme d’investigation. Pourtant quelque chose nous échappera, encore et encore. La littérature, qui est tout ce que nous venons de citer plus quelque chose d’autre, de mystérieux, d’innommable (à tous les sens du terme), elle peut répondre à cette interrogation, peut proposer une vérité qui si elle n’est pas la Vérité avec un grand v, a au moins le mérite d’exister quand tous les autres discours se contentent malgré tout de constats ou donnent des explications en rapport avec des grilles préétablies.
J’ai également été un peu gêné par la façon dont Jacques Tarnero a présenté l’exercice littéraire de Salim Bachi, en écrivant « Salim Bachi/Mohamed Merah ». Cette confusion entre l’auteur et le narrateur, entre le Je du signataire et le Je fictionnel permet tous les procès en sorcellerie en ce qui concerne les écrivains, qui en ont connu d’ailleurs un certain nombre ces dernières années comme par exemple Régis Jauffret à propos de l’affaire du banquier Stern.

Renaud Camus, nous l’avons déjà dit dans ces colonnes, a plusieurs fois parlé dans son Journal d’un projet de livre, L’ombre gagne où il serait question d’un narrateur pédophile et antisémite, s’exprimant à la première personne et sans qu’il n’y ait jamais, puisque nous sommes dans le monologue intérieur, le moindre jugement moral. Il se refuse à le mener à terme car un tel livre, justement, n’est plus acceptable par une époque qui veut que le roman soit comme tout le reste, moral.

Le problème est que le roman n’est pas moral. Ce n’est pas son affaire. Et c’est à ce titre que Mohamed Merah est un personnage de roman.

Quoi de neuf ? Mélenchon !

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Le récent décollage de la candidature de Mélenchon est probablement le fait majeur de la campagne présidentielle. Son importance ne tient pas du tout à un quelconque traitement de ce qu’on appelle les « questions de fond », à l’approbation idéologique du Front de Gauche ou à tout ce qui pourrait relever de l’analyse et du raisonnement. En démocratie, contrairement à ce que pensaient les philosophes de Lumières, la raison n’est pas très sollicitée, et les élections ne se gagnent ou ne se perdent que rarement sur le ring du débat d’idées et de la confrontation des compétences. Les campagnes électorales, toute comme leurs sœurs jumelles publicitaires auxquelles elles ressemblent de plus en plus, s’adressent avant tout aux passions et aux émotions. En un mot, elles se jouent dans les tripes.

Si « l’effet Mélenchon » prend de l’importance, c’est bien parce que le candidat du Front de Gauche sollicite les tripes plutôt que les neurones et provoque des émotions fortes. Face à la stratégie de Hollande, qui consiste à ne « surtout pas faire d’erreurs », certains perdent patience et sont séduits par un discours plus tranché. Mélenchon suscite donc une adhésion à gauche. Mais en même temps, il crée un autre sentiment puissant, chez ceux qui n’ont jamais envisagé de voter pour lui : la peur. Ainsi, si le sentiment dominant de la campagne était jusqu’ici le rejet voire l’aversion pour Nicolas « le vulgaire » Sarkozy, l’ascension de Mélenchon réintroduit un nouvel élément très puissant : la vieille peur des Rouges.
En quelques semaines, Jean-Luc Mélenchon a démenti l’affirmation de François Hollande selon laquelle « il n’y a(vait) plus de communistes en France ». Quelle que soit l’étiquette qu’on lui colle, son discours a des relents conscients de sans-culottes. Avec des phrases comme « au-dessus de 300 000 euros par an, je prends tout » ou bien « I am dangerous, je vais vous faire les poches ! », l’effet est assuré. Il faut dire que François Hollande avec « mon ennemi, c’est la finance » et sa volonté de créer un impôt symbolique anti-riches a légitimé la désignation de nouveaux aristocrates. D’ici à voir Mélenchon diriger la chorale chantant « ça ira, ça ira, ça ira ! », il n’y a qu’un pas. Le résultat de son ascension pourrait être paradoxal car, chez les 10-15% d’électeurs qui décident des élections, la peur d’une gauche dure pourrait se révéler plus forte que le rejet du « sortant ».

La campagne de Hollande est conçue pour permettre aux électeurs de droite et du centre d’assouvir leurs pulsions antisarkozystes sans craindre courir un risque majeur. Subrepticement, Hollande leur a fait passer le message suivant : je changerai le style plutôt que le fond. Avec un Front de Gauche devenu la deuxième force politique de la gauche, voire la troisième du pays, le candidat du PS sera logiquement (et légitimement) obligé d’assaisonner le Tofu politique qu’il propose avec beaucoup plus de sauce rouge que prévu… au risque de rendre le plat trop piquant pour certains palais délicats.
Est-ce à dire que Jean-Luc Mélenchon provoquera forcément la défaite de François Hollande au second tour de la présidentielle ? Pas forcément. Bien sûr, personne n’imagine que par sa seule force de conviction, le candidat du PS fera se dégonfler celui du Front de Gauche dans la dernière ligne droite avant le premier tour : Hollande n’a jusqu’à présent démontré que sa capacité à faire monter les intentions de vote pour Mélenchon.

Non, c’est au contraire cette poussée continue de l’homme à la cravate rouge qui risque de faire revenir au bercail les électeurs socialistes de Mélenchon, dans les derniers jours avant le vote, voire au moment de glisser leur bulletin dans l’enveloppe. Le paradoxe de ce retournement n’est qu’apparent : ces électeurs que Mélenchon, comme nous le disions plus haut, n’a pas gagné grâce à la conviction , mais à l’esbroufe, risquent fort d’être, au moment fatidique, les plus sensibles aux sirènes du vote utile. Parce qu’ils préfèrent que Hollande soit devant Sarkozy au soir du premier tour, ce qui n’est plus du tout certain. Et parce que le rêve éveillé mélenchoniste d’une divine surprise à gauche (passer devant le PS au premier tour) a pour cet électorat des allures de cauchemar absolu.

Hier sur BFM, Arnaud Montebourg a testé en grandeur réelle un nouvel argument : Jean-Luc Mélenchon, explique-t-il « est le Georges Marchais des temps modernes », or ajoute-t-il, si Georges Marchais avait accédé au second tour de l’élection présidentielle de 1981 en lieu et place de François Mitterrand, « nous n’aurions pas gagné » contre Valéry Giscard d’Estaing. Pour le bobo radicalisé lambda, l’argument est imparable…

Benoît Hamon devrait lire Terra Nova

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Rien ne va plus en cette fin de campagne : au désarroi du PS face à la montée de Mélenchon vient s’ajouter un désintérêt général pour cette élection insipide. Aux dernières nouvelles, 32% des électeurs envisageraient de s’abstenir au premier tour, un record jamais établi sous la Ve République !

Avant le point presse du Parti Socialiste, par la voix de son porte-parole Benoît Hamon, on s’attendait à une charge habituelle contre Nicolas Sarkozy, la tête de turc officielle d’une gauche qui lui ressemble tant. Bingo ! A entendre Hamon, le responsable de l’abstention habite à l’Elysée. Il paraît que ce sont les « victimes du sarkozysme » qui, découragées, sonneront le tocsin en ne se rendant pas dans l’isoloir. Drôle de raisonnement. Primo, on voit mal comment une victime pourrait ne pas en vouloir à son bourreau, sauf syndrome de Stockholm qui, pour le coup, mettrait en cause les qualités et la « plus-value » idéologique de François Hollande par rapport au sarkozysme.

Secundo, si le porte-parole du PS avait lu la note de Terra Nova dont on a tant parlé, il saurait que le principal bénéficiaire de l’abstention, en particulier des classes populaires s’appelle… la gauche ! C’est la raison pour laquelle Olivier Ferrand avait théorisé la conjuration, pardon l’alliance, des exclus (immigrés, femmes, minorités sexuelles, etc.) pour contrebalancer le désamour des petites gens pour le PS. Une stratégie gagnante pour la gauche… seulement en situation de large abstention !

On attend avec impatience la réaction de Nadine Morano sur Twitter : « céceluikidikiest » ?

Athènes, ville ouverte

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Mercredi 22 février, Ernestou a l’air mal rasé et triste : brandissant son journal de papier mâché et distribuant des tracts illisibles sur la fameuse place Syntagma, au centre d’Athènes, ce militant trotskiste promène son regard de chien battu sur la façade du Parlement où des députés félons ont scellé la fin de la souveraineté de sa patrie. Il murmure dans un anglais sauvage des mots sur la révolution et la fin d’un monde. Corinna, blondeur fade de 35 ans, a les dents grises et ébréchées de la militante qui ne se soigne pas. Elle recrute avec enthousiasme pour la manifestation qui s’élancera le lendemain d’un bâtiment du ministère de la Santé occupé depuis deux semaines. Pourtant, aujourd’hui, la manifestation organisée à l’appel des syndicats n’aura jeté dans les avenues athéniennes que 5000 personnes, dans une ambiance de père de famille.

Devant le Parlement, 500 électrons libres, mélange de staliniens, de trotskistes et d’autonomes, jeunes casseurs à peine pubères, n’en démordent pas. Encore émoustillés par le grand rassemblement du 12 février, quand Athènes a commencé de brûler, ils cherchent désespérément la provocation et l’affrontement avec la police qui ceinture le bâtiment d’un impressionnant cordon. Quelques pétards éclatent, des feux d’artifice fusent. Las, la mayonnaise ne prend pas et, dans un mouvement tournant, les forces de l’ordre obligent bien vite les apprentis-casseurs à reculer. Pour les Grecs, à l’évidence, le cœur n’y est plus. Ou pas encore.[access capability= »lire_inedits »]

« Des inspecteurs européens seront présents de manière permanente dans le pays pour vérifier que le gouvernement applique bien les termes du nouveau plan de sauvetage », vient d’annoncer la « troïka »[1. La « troïka » regroupe les principaux bailleurs de fonds de la Grèce (Banque centrale européenne, FMI, Commission européenne).]. De mépris en humiliation, le monde entier semble conjuré pour reléguer le pays de l’ouzo au rang de nation du tiers-monde. Le Grec tremble et souffre sous chaque nouveau coup de fouet, mais demeure silencieux. Il attend ce qu’il sait ne jamais voir venir : une solution honorable. Il a honte de ses gouvernements, de celui-là, imposé anti-démocratiquement par des instances internationales à l’haleine de surgé, comme des précédents, tous corrompus, oligarchiques, népotiques. Il a honte de lui-même, comme s’il était allé aux putes avec l’argent du ménage. Il a la honte du pauvre, du faible devant la machine occidentale. Il avait tant rêvé d’en être, de la bande des winners de la cour de récré. Maintenant, il est prêt à tout donner pour y rester, même à subir les crachats, les moqueries et la vindicte. Ne lui parlez pas de sortie de l’euro : il s’est pris à aimer son bourreau, comme s’il allait être sa dernière planche de salut.

Pour Adelphia, sympathique septuagénaire vivant à Kolonaki, le quartier chic de la capitale, la situation semble particulièrement grave. Cette ancienne musicienne, qui reçoit dans son vaste appartement au son de Gershwin et qui s’exprime dans un français parfait, dresse un tableau moitié désespéré-moitié réactionnaire de la crise secouant son pays. Rien ne trouve grâce à ses yeux, ni les réformes européennes, ni les régimes politiques successifs, sans parler des casseurs dont elle assure qu’en saccageant les magasins, ils prennent tout de même le temps de mesurer la taille des jeans à leur ceinture avant de les voler. Alors qu’une série turque sous-titrée en grec passe sur la principale chaîne de télé, elle résume les réformes d’un mot : « Imaginez-vous un médecin qui vous prescrive de manger pour éviter l’anorexie et qui, dans le même temps, vous couse la bouche. C’est ça, l’Europe ! » Mais pour notre mamie, les véritables responsables de la crise, ce sont les politiciens corrompus et les fonctionnaires, mélange de fainéants et d’escrocs, deux fois mieux payés que les salariés du privé et qui ne se rendent à leur bureau qu’une fois la semaine.
Même son de cloche chez Athanase Chimonas, écrivain et musicien, auteur de plusieurs romans dont deux sont traduits en français[2. Ramon et Mauvais grec, publiés chez Alteredit, 2002 et 2003.], que nous rencontrons dans un café de la place Kolonaki, à quelques dizaines de mètres du Parlement, ruminant sur son pays sans futur. L’avenir est un trou noir. Fruit de deux décennies de corruption, la crise économique révèle une véritable crise de société : « Les Grecs ont vécu au-dessus de leurs moyens pendant longtemps, sur l’injonction d’une classe politique gouvernant à vue », tranche-t-il. Pour autant, Chimonas refuse, lui aussi, d’envisager une sortie de l’euro. D’un même mouvement, il condamne politiciens et émeutiers qui trahissent les attentes véritables du peuple grec.

L’atmosphère est autrement plus révolutionnaire à l’aciérie de Halyvourgiki, en grève depuis quatre mois. Plantée au bord de l’infernale autoroute qui relie la capitale à Corinthe, sur le territoire de l’antique Eleusis, l’usine semble une terrifiante resucée de Germinal. Alors qu’en face, les gigantesques tankers chargés d’or noir croisent dans les flots bleus de Salamine, une centaine d’ouvriers tiennent le piquet avec détermination. Dans l’atmosphère sur-polluée de cette zone anarchique qui était la fierté industrielle du pays il y a dix ans, les syndicalistes patibulaires du PAME − la CGT locale, étroitement assujettie au Parti communiste − alternent clopes, cafés et bières sous un mauvais soleil dont le bitume réverbère salement la chaleur, non sans l’avoir coupée de miasmes et de poussière de métal. Ici, on se bat pour travailler plus : Nassos Pavlakis, ajusteur, qui gagnait 1800 euros mensuels en 2005, n’en touche plus aujourd’hui que 1270. On a réduit son activité à cinq heures quotidiennes, cinq jours par semaine, pour une charge de travail qu’il estime aussi lourde qu’avant. Nikos Manessis, l’armateur grec qui possède l’usine, semble s’y connaître en gains de productivité. Les gigantesques machines qu’on découvre à l’intérieur des bâtiments − après avoir échappé à l’œil aiguisé du cerbère qui veille à ce que les ouvriers ne se livrent pas à une occupation sauvage des lieux − ont au moins quarante ans. Les sidérurgistes évoquent pêle-mêle la température qui monte à 60 degrés l’été près des hauts-fourneaux, les accidents répétés, parfois mortels comme celui de cet ouvrier brûlé vif l’an passé sous les 40 tonnes de métal fondu qui lui ont coulé dessus quand la poulie d’un chaudron a cédé, et la cadence infernale augmentée encore par les licenciements à tour de bras que la direction justifie par une baisse de profit accumulée les trois dernières années. Sur 400 ouvriers, 380 sont syndiqués, tous au PAME, même s’ils assurent n’être pas complètement communistes. Privés de salaire depuis quatre mois, ils prétendent vivre de la solidarité locale : leur grève ayant, à ses débuts, fait beaucoup de bruit dans la région, nul doute qu’ils soient portés par la ferveur populaire. Mais dans un pays où les débuts de mois sont difficiles pour presque tout le monde, la ferveur ne nourrit pas. Les gros billets que leur distribue discrètement le leader syndical ne sont sans doute pas tombés du ciel, ni de l’empyrée. Peut-être que le Parti ne connaît pas la crise.

Curieusement, alors que l’Europe entière semble peuplée de spécialistes de l’économie grecque, une des causes du naufrage suscite assez peu d’intérêt. Ni les dirigeants européens, qui oscillent entre compassion et sévérité tout en menaçant les peuples indisciplinés d’un sort à la grecque, ni les conseillers en costume-cravate venus surveiller la bonne marche d’un plan de sauvetage qui revient à embarquer toute la population sur des canots précaires en lui enjoignant de se débrouiller avec des rations de survie ne tiennent à s’attarder sur l’information : la Grèce n’est pas seulement victime d’une crise de la dette ironiquement dite « souveraine », mais aussi d’une plus discrète crise des subprimes. Pendant dix ans, ouvriers, employés, membres des classes moyennes se sont endettés auprès de banques complaisantes qui, dit-on, connaissaient parfaitement la précarité financière de leur emprunteurs. Ces mêmes banques, qui ont pratiqué des taux allant jusqu’à 23 %, réclament aujourd’hui dix fois ce qu’elles ont prêté. C’est la débandade : avant de quitter définitivement les lieux, BNP Paribas et consorts saucent sauvagement le fond du plat.

On ne compte plus les maisons et appartements saisis pour défaut de paiement, les couples retournant piteusement vivre chez les vieux parents le reste de leur âge, l’émigration vers la campagne natale ou vers l’étranger, Allemagne en tête, les salariés qui s’entêtent à venir travailler alors qu’ils ne sont plus payés depuis six mois. C’est le cas de Christos, sosie parfait de Michel Houellebecq, employé dans un grand hôtel d’Aighion érigé sur les ruines d’un ancien monastère et toujours exploité par l’Église orthodoxe grecque, qui a vainement travaillé dix heures par jour pendant des mois en espérant qu’enfin on lui verserait son dû. Lassé, il a fini par tout lâcher, Gros-Jean comme devant. Sa haine de l’Église locale n’en est que plus vive: accusés de tous les maux, les pontes orthodoxes semblent inconscients du fossé qui se creuse entre eux et le peuple. Assis sur un tas d’or, il leur a fallu trois ans de crise pour se résoudre à organiser quelques soupes populaires qui tiennent plus de la représentation que de la conviction.
La poudrière grecque fait penser à l’Ancien Régime à la veille de la convocation des États généraux : le feu couve sous la cendre et, quand le premier vent soufflera, l’embrasement sera total. En attendant, le peuple le plus fataliste de la Terre regarde monter les taux et tomber la nuit libérale sur Athènes, ville ouverte.[/access]