« Parmi toutes les grandeurs du monde, il n’y rien de si éclatant qu’un jour de triomphe : et j’ai appris de Tertullien que ces illustres triomphateurs de l’ancienne Rome marchaient au Capitole avec tant de gloire que, de peur qu’étant éblouis d’une telle magnificence ils ne s’élevassent enfin au-dessus de la condition humaine, un esclave qui les suivait avait charge de les avertir qu’ils étaient hommes. » Nous sommes aujourd’hui, au Louvre, en 1662, et c’est ainsi que Bossuet commence son sermon du dimanche des Rameaux. Louis XIV est venu entouré de sa cour écouter le grand prédicateur, qui n’est pas encore évêque, mais simple prêtre. Ces hommes ont en commun, comme toute l’aristocratie, une valeur qu’ils placent au-dessus de tout : l’honneur. Or, Bossuet consacre tout son sermon à démontrer que l’honneur est toujours faux, vain, trompeur, mensonger.

Bossuet, ce n’est pas simplement Corneille servant la messe : c’est, avant toute chose, un homme de la Contre-Réforme. Lui, le jésuite, a médité l’enseignement de Vincent de Paul et de Pierre de Bérulle. Il entend, à son tour, retourner aux évangiles avec intransigeance, mais également avec beauté. Intransigeance et beauté, c’est le programme tout entier du renouveau catholique.

En démontant, devant le roi et la cour, le mécanisme de « l’honneur du monde », Bossuet reste dans les clous de l’évangile du jour. Il va à l’essentiel. Le dimanche des Rameaux est un moment particulier dans le calendrier liturgique. Il annonce le Triduum pascal, qui conduira le croyant au coeur du mystère chrétien : la Passion et la Résurrection.

Mais il constitue également un moment en soi : c’est le triomphe à l’antique. Tout va bien. Mieux serait impossible. Jésus de Nazareth a fait beaucoup de terrain. Il a tenu, comme tant d’autres, des meetings harassants partout en Galilée (« Pierre, tu t’occupes de la sono ? », « Judas Iscariote, les produits dérivés ! », « Henri Guaino : que ferais-je sans toi ? ») et il a décidé de monter à Jérusalem passer Pessa’h avec des proches – essentiellement des membres de son staff de campagne. À l’approche de la ville, la clameur monte : l’Élu est là ! Et l’ascension pateline vers les sommets se mue en apothéose. On l’acclame : « Hosannah ! » (ce qui veut dire, à peu près en juif ancien : « Jésus président ! »). Certains – qui n’ont pas compris que l’occupant romain ne parle pas encore italien – se mettent à crier : « Santo subito ! » Les spécialistes, comme Jérôme Jaffré qui est de tous les bons coups depuis le Néolithique, pronostiquent une issue évidente : une élection à 70 % dès le premier tour. Sans se forcer, avec ses airs de roi des juifs normal, ce Jésus de Nazareth est un cador.

Puis, zim boum, zim badaboum, c’est l’accident bête. Tout s’accélère et s’obscurcit. Les mêmes qui l’avaient acclamé demandent sa mise à mort. Crucifié, enseveli, descendu aux enfers.

Évidemment, le dimanche des Rameaux n’est pas, pour les chrétiens, une fête politique. La question est théologique. Elle institue une différence radicale, et pour tout dire ontologique, entre la Jérusalem terrestre et la Jérusalem céleste, ce hiatus entre les deux propositions évangéliques : « Le royaume est parmi vous » et « ma royauté n’est pas de ce monde ».

Néanmoins, les Rameaux demeurent la plus politique des fêtes chrétiennes : elle illustre, d’abord, le principe que Jean-François Kahn a décrit sous l’expression : « Léchage, lâchage, lynchage ». Aux Rameaux, on lèche. Puis on passe la Passion tout entière à lâcher et à lyncher. Mais ce n’est pas qu’un phénomène politique. Après Elias Canetti dans Masse et puissance, René Girard a montré tout l’enjeu anthropologique de ce phénomène qui appelle des groupes humains à passer, d’une manière quasi instantanée, de l’adhésion au rejet, de l’amour à la haine. Comment une telle possibilité nous est offerte de vouloir détruire ce que nous avons tant désiré ? Ce que la philosophie nous apprend avec de grands mots et de longs discours, Aragon l’a écrit et Brassens l’a chanté : « Rien n’est jamais acquis à l’homme Ni sa force / Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit / Ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix / Et quand il croit serrer son bonheur il le broie / Sa vie est un étrange et douloureux divorce / Il n’y a pas d’amour heureux. »

Le génie du christianisme est d’insérer, avec violence, un coin dans l’idée que l’amour et le bonheur sont condamnés à vivre leur vie séparément. Il nous apprend qu’il existe un amour et un bonheur qui ne sont pas fruits du désir, mais de l’espérance. C’est le sens du dimanche des Rameaux : toute promesse est ailleurs.

J’ai bien conscience que ces considérations peuvent paraître très éloignées de l’actualité immédiate. Changeons donc de perspective, puisque le changement, c’est maintenant.

François Hollande a vécu, au cours des derniers mois, sa montée à Jérusalem. Ces mois furent longs. Très longs. C’est le principe même des primaires socialistes, c’en est le vice fondamental : exposer trop tôt un candidat à l’alternance aux vivats de l’opinion publique. Ce que le récit des Évangiles nous apprend – comme vérité politique fondamentale – dans la liturgie du dimanche des Rameaux, c’est que l’état de grâce ne dure qu’un temps, après quoi il faut qu’il disparaisse.

En clair, François Hollande a mangé son pain blanc. Il a pu trop tôt se réjouir des acclamations des médias et d’une opinion publique qui, par nature, est versatile. Trop tôt, palmes et manteaux furent jetés au-devant de lui pour qu’il passe. Édouard Herriot disait que la politique était comme l’andouillette : ça devait sentir la merde, mais pas trop. Dans la veine de la métaphore gastronomique, on pourrait dire qu’une élection c’est comme un soufflé, c’est une question de timing : avant l’heure, c’était pas l’heure, après l’heure ça retombe.

La grande pitié des socialistes, pourtant aguerris depuis 2002 à ce genre de déboire, est qu’ils auraient dû concocter une roborative potée populaire. C’est tout ce qu’on leur demandait. Rien d’autre. Une choucroute pour banquet républicain.

Ce qu’ont fait les socialistes, c’est tout l’inverse. Ils sont allés signer un accord léonin avec Europe-Ecologie-Les Verts. Le peuple voulait de la viande, ils ont fait macrobio. Bonjour, le report des voix. Bonjour, les sièges au Parlement pour les écolos. Bonjour enfin Jean-Luc Mélenchon.

Mélenchon a certainement de grands mérites – les archéologues finiront bien par les trouver quand ils auront fini d’explorer la moustache de Staline. Mais Jean-Luc Mélenchon aurait été assurément dépourvu de tous ses métaux avant d’entrer en lice, si François Hollande avait juste voulu imiter François Mitterrand jusqu’au bout. Pas dans les intonations de voix qui deviennent insupportables à la moindre oreille. Mais se prétendre simplement l’héritier tout à la fois de Marx, de Jaurès, de Blum et de Mendès. En somme, le grand bluff, mais qui permet toujours à la gauche d’arriver au pouvoir. François Hollande n’accepta, par coquetterie, de revêtir que les habits qui lui allaient. Le malheur voulut qu’ils fussent ceux de Guy Mollet.

Le Parti socialiste devait préparer une tambouille gigantesque, il a préféré servir un aléatoire soufflé. Parce qu’à Terra Nova et aux Inrockuptibles, c’est-à-dire chez ces banquiers qui dénoncent la banque, on ne mange pas n’importe quoi chez n’importe qui, d’autant plus qu’on comprend toujours tout à tout. Mais il y a une chose que l’on ne comprendra jamais, chez ces gens-là : c’est le peuple. On ne le comprendra jamais, parce qu’on le méprise. Et quand on ne le méprise pas, on le suspecte. On le suspecte – on a raison – de vouloir un jour tout, le lendemain son contraire. On le suspecte d’être populiste, le peuple. Et l’on finit par ne plus vouloir s’adresser à lui. Parce que c’est confortable de penser que la politique, on la fait entre soi. Au chaud. Entre gens bien qui s’entendent.

La vérité est qu’il n’y a pas aujourd’hui en France d’engouement réel pour Nicolas Sarkozy. Cela se traduit par la relative atonie de la campagne qui, de temps à autre, est dissipée par une petite phrase lâchée, parfois inconsciemment, ici et là. Daniel Cohn-Bendit, qui connaît la politique française depuis 1875 au moins, a parfaitement résumé la teneur du débat actuel : « On s’emmerde. » Mais la vérité est qu’aujourd’hui François Hollande a pris le chemin qui ne connaît d’autre fin que le Golgotha. Juste parce qu’il a omis de prendre dans sa suite l’un ou l’autre pour lui rappeler qu’il n’était qu’un homme au service d’un foutu peuple. Pas un Élu.