Une campagne présidentielle est un marathon, un jeu des mille bornes, un parcours du combattant. Les malheureux candidats, pas toujours préparés physiquement et mentalement à une telle épreuve, doivent affronter les plus pénibles expériences : serrer frénétiquement des mains moites dans des salons du livre de province, aller à la rencontre de la ruralité la plus profonde en assurant adorer la potée auvergnate (ou les tripes en brochette de La Ferté-Macé, c’est selon), blaguer avec Jean-Michel Apathie dans un ascenseur de Canal+, parler avec conviction des aspects les plus pointus de son programme à des salles à moitié vide, ou remplies de petits vieux venus là comme à une kermesse. Une campagne présidentielle c’est aussi des dizaines, des centaines, voire des milliers de rencontres stimulantes avec des journalistes de tous poils. Interrogé, par exemple, par L’Eclaireur de Rouen, sur la question brûlante et hautement polémique de l’entretien désastreux de la route départementale reliant Caudebec-en-Caux et Saint-Maurice-d’Ételan Hervé Morin a déclaré : « Je suis très attaché aux routes, aux chemins, aux rues, aux avenues, aux boulevards et même aux sentiers ruraux fleurant bon la noisette. L’homme est fait pour monter le cheval, et le cheval pour aller d’une ville à une autre. Je ferai donc de ce dossier l’une de mes priorités ». (18 janvier 2012). Dont acte.

Mais le candidat moyen, décidé à faire passer son message au plus grand nombre et à n’oublier aucune cible potentielle, ne peut se contenter d’écumer les plateaux de télévision parisiens, et les rédactions de la presse régionale. Il lui faut aussi viser l’exigent lecteur de la presse spécialisée, ou l’avisée lectrice de la presse professionnelle, bref le français pointu. On a pu lire, par exemple, dans Cigare magazine de janvier 2012 (comme vous l’aurez compris l’organe officiel des fumeurs de havane) une surprenante interview d’Eva Joly dans laquelle elle avoue se taper de temps en temps un « petit cubain », tout en regrettant la « symbolique phallique » s’attachant à cette pratique tabagique « encore bourgeoise ». Dans une interview surprenante – et passée parfaitement inaperçue – pour le Bulletin de liaison des prothésistes-dentaires de Saône-et-Loire François Bayrou a déclaré : « On a trop longtemps négligé, en France, les professionnels de l’orthodontie. Le centrisme n’a pas de dent contre ce secteur ». Et que dire que l’audacieuse prise de parole de Jean-Luc Mélenchon dans Molosses News de décembre 2011 sur l’obligation légale du port de la muselière qu’il juge « scélérate » et « cruelle » pour les gros chiens, dont il vante la « profonde puissance de liberté » ?

Nicolas Sarkozy a donné de sa personne dans les colonnes du Pêcheur miraculeux de janvier 2012, une publication destinée aux pêcheurs de thons, plutôt classée au centre-gauche et qui a jadis largement soutenu Pierre Mendès-France ; le président-candidat a évoqué les quotas de pêche, et défini sa vision générale de la chose halieutique en ces termes : « Moi, je mange un flétan chaque vendredi depuis que j’ai 5 ans. Le poisson c’est bon, y’a du fer dedans ! ». François Hollande, dans L’Industriel du jouet de janvier-février 2012 a déclaré facétieusement : « Celui qui ouvre un magasin de joujoux, ferme une prison ! (rires) ».

A quelques semaines du premier tour de l’élection présidentielle, alors que les affiches officielles commencent à grignoter les murs de nos villes, cet ensemble de petites attentions délicates des candidats à l’égard des publics les plus experts et passionnés sera peut-être la clé de leur succès. C’est du moins tout le mal qu’on leur souhaite.

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