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Mélancolie du pastiche

« Vous vous souvenez tous de cette intraitable mélancolie qui s’empare de nous au souvenir des jours heureux. Ils se sont enfuis sans retour ; quelque chose de plus impitoyable que l’espace nous tient éloignés d’eux ». Curieusement, c’est à ces premiers mots du chef-d’œuvre de Jünger, Sur les falaises de marbre, que fait songer le nouveau livre de Patrick Besson, La présidentielle. Curieusement, puisque le romancier a réuni sous ce titre passe-partout une soixantaine de petits pastiches consacrés à la campagne électorale qui vient de s’achever, initialement publiés sur le site Internet de l’hebdomadaire Le Point.

Et la première gorgée de bière, comme dirait l’autre, est à la hauteur de la réputation de ce brillantissime touche-à-tout. Allons plus loin : quelques-uns de ces textes, pas tous certes, mais quelques-uns sans doute, méritent de figurer jusqu’à la fin des temps dans une anthologie universelle du pastiche, à côté des pages inoubliables du grand Marcel, du célèbre A la manière de…, de Reboux et Müller, qui fit s’esclaffer des générations de Français, ou de certaines miniatures inspirées d’Umberto Éco. Parmi ces réussites, citons, au hasard des pages, « La chute de Dominique Strauss-Kahn », par Albert Camus – « J’ai demandé à Anne pourquoi nous n’avions plus de bonne. Elle a levé les yeux de son café au lait sans sucre et m’a dit : devine »-, « L’éducation d’Eva » par le marquis de Sade, hilarante, l’extraordinaire « Marine la peine » de Patrick Modiano, le facile mais grandiose « Rachida » par Vladimir Nabokov (« le bout de la langue fait trois petits bonds le long du palais : Ra-chi-da »), l’inénarrable « Tiens bon la rampe, Poutou » par San-Antonio, où le pseudo Dard évoque une dame « aussi surprise qu’un roti de porc se retrouvant dans un restaurant de couscous », le jouissif « Villepin et la grande romancière » par Christine Orban, ou l’incroyable « Le vote des routiers » par Catherine Millet en partouzarde hollandiste sur l’aire d’autoroute de Nemours (pas besoin de faire un dessin). Sans oublier le désopilant « Sa Toison d’or », par Stéphane Bern : « Je regarde le roi décorer le président et je pense : quel dommage que le président ne soit par roi, quel dommage que le roi ne soit pas notre président. Dans l’avion du retour, Nicolas Sarkozy m’a demandé : « ça va Stéphane ? » C’est à ce moment-là que j’ai pleuré ».

Au total, Besson réussit un époustouflant exercice de style, que l’on déconseille vivement à ceux qui lisent dans le métro et qui tiennent à ne pas rater leur station (on sent l’expérience vécue). Pourtant, au fil des pages, on devine que quelque chose se cache derrière les éclats de rire. On ne se place pas impunément sous le patronage de Jean-Louis Curtis –« de mars 1974, date de notre rencontre, à sa mort en novembre 1995, j’ai bu tout son whisky dans cet appartement de la rue Vaneau où il m’a appris à lire de près et à écrire en toute liberté »-, ou de John Le Carré : « L’époque avait changé. Tout changeait, sauf la couleur du whisky dans le verre (…) Peut-être pour ça qu’on l’aimait tant, le whisky : sa couleur qui ne changeait pas. Contrairement à nos cheveux. Ou à nos dents. Ou à notre conscience ». Besson fait pleurer de rire, mais aux dépens de ses deux amours de jeunesse, la littérature et la politique. La première se trouve ravalée au rang de truc, de tic, de recette ou de procédé. Attention les yeux, en une heure je vous fabrique du Aragon, du Becket, du Céline, du Henry James et du Drieu, ou alors, au choix, du Katerine Pancol, du Gavalda, et même du Patrick Bruel, tant qu’on y est.

Quant à la politique, l’autre (ex-) passion de Besson, elle est finalement réduite à une galerie de portraits acides, une théorie de bouffons interchangeables incapables de susciter autre chose qu’une pitié morne ou une vague indifférence. Vanité des vanités. Besson fait rire, jusqu’au chapitre conclusif, « Le résultat », où il se pastiche lui-même et révèle le pot aux roses : « Il aurait bientôt 60 ans et n’était même pas certain d’avoir été mis au monde. Il avait en tout fait cinq petites choses : écrit, lu, déjeuné au restaurant, vu des films et baisé. (…) Dans l’appartement, il oublia d’allumer la télévision. Du coup, à minuit, il se rendit compte qu’il ignorait quels étaient les scores du premier tour de l’élection présidentielle ». Et au fond, il s’en fichait complètement. Comme du reste, d’ailleurs.

Patrick Besson, La présidentielle, Grasset, 2012


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est né en 1964. Il est professeur de droit public à l’université Paris Descartes, où il enseigne le droit constitutionnel et s’intéresse tout particulièrement à l’histoire des idées et des mentalités. Après avoir travaillé sur l’utopie et l’idée de progrès (L’invention du progrès, CNRS éditions, 2010), il a publié une Histoire de la politesse (2006), une Histoire du snobisme (2008) et plus récemment, Une histoire des best-sellers (élu par la rédaction du magazine Lire Meilleur livre d’histoire littéraire de l’année 2011).

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