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Morsi n’a pas encore raflé la mise

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egypte morsi freres

L’Egypte est divisée et pas seulement entre ceux qui ont voté samedi dernier et ceux qui le feront samedi prochain. En juin, Mohamed Morsi avait remporté les élections présidentielles en réunissant 51.7% des suffrages contre 48.3% pour son rival Ahmad Chafiq. Six mois plus tard, à en croire les résultats officieux du vote de samedi, nous sommes toujours face à deux Egypte. La première détient légalement le pouvoir institutionnel pendant que la seconde, minoritaire de peu, essaie de la priver de légitimité, parce qu’elle ne fait pas confiance aux nouveaux maîtres du plus vieil Etat arabe.

Cette dernière carte, l’opposition, pourtant hétéroclite, la joue remarquablement bien. Il y a une semaine, après un bras de fer de plusieurs jours, elle a forcé la main au président Morsi. Sous l’effet conjugué de la fronde des magistrats, des pressions de la rue, d’une partie de la presse et de la communauté internationale, celui-ci a dû renoncer aux prérogatives qu’il s’était accordées. Le président s’est même résigné à faire appel à l’armée pour rétablir l’ordre quatre mois après avoir administré un prodigieux camouflet au Conseil Supérieur des Forces Armées. Si la justice et les médias, qui représentent les troisième et quatrième pouvoirs, ont remporté une manche face à l’exécutif et au législatif, les islamistes détiennent toujours la présidence égyptienne et la majorité des sièges du Parlement. Malgré ce récent revers, Morsi a pu sauver l’essentiel : conformément à ses vœux, la nouvelle constitution votée par l’assemblée constituante le 1er décembre a été immédiatement soumise à référendum.

Après l’abrogation du décret présidentiel du 22 novembre, les principaux partis de l’opposition ont décidé de ne pas boycotter le référendum, ce qui facilite grandement la tâche de Morsi. Ainsi, tout en rejetant le projet de Constitution rédigé par la constituante, laïcs et libéraux ont décidé de relever le défi en menant campagne pour le « non ». Selon eux, ce texte contient trop de lacunes et de formules ambiguës qui permettraient au régime de transformer une constitution d’apparence démocratique en outil de répression. L’opposition craint en effet de voir l’Egypte post-révolutionnaire passer de la dictature d’une minorité à la dictature de la majorité.

Exemple typique de flou constitutionnel, l’article 45 sur la liberté d’expression garantit notamment la liberté de conscience tandis que l’article 44 interdit d’insulter les prophètes en général et Mohamed en particulier (le « messager » de Dieu dans l’islam). Quant à l’article 198, il instaure une justice d’exception en permettant aux tribunaux militaires de juger des civils poursuivis pour « crimes contre les forces armées », une notion floue qui attend toujours d’être définie…

Comme toute bonne constitution, ce texte est ambigu et repose davantage sur la culture et les traditions politiques qui le portent que sur son contenu explicite. Autrement dit, il est moins important de déterminer ce qui est écrit dans la constitution que de savoir qui sera appelé à l’interpréter et dans quelles conditions. Or, l’Egypte manque cruellement d’une tradition démocratique, ce qui justifie les craintes et la méfiance de l’opposition.

Reste à savoir si les journalistes et les magistrats, sous l’œil vigilant du cinquième pouvoir égyptien – les forces armées – parviendront à garantir les libertés inaliénables qui constituent l’âme de la démocratie libérale. Dans un avenir proche, rien n’est moins sûr.

*Photo : Jonathan Rashad.

Tous en Belgique !

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belgique pma depardieu

Xavier Théry et Elisabeth Lévy ont bien raison de renvoyer la plupart des socialistes à leurs contradictions. Lorsqu’on a souhaité, dans le discours et dans les actes, la citoyenneté européenne – sinon mondiale -, la liberté de circulation des biens et des personnes, il est plutôt culotté de reprocher à Gérard Depardieu d’en profiter. Mais l’actualité est décidément taquine et on a pu observer hier, aussi bien dans la rue que sur les réseaux sociaux, des contradictions pas moins consternantes.

Ainsi, les mêmes qui reprochaient à l’acteur français de profiter de la législation belge ne voyaient visiblement aucun inconvénient à ce que des femmes aient pu faire de même en matière bioéthique. Ainsi, aller habiter à Néchin pour payer moins d’impôt, c’est mal mais faire un aller-retour à Liège pour bénéficier d’une Procréation Médicalement Assistée, où l’on pourra choisir la couleur des yeux et des cheveux du donneur, c’est très bien – comme nous l’expliquait aujourd’hui un reportage de RTL. S’en tenant à un « principe de réalité » dont ils nient la légitimité en matière fiscale, ils réclament aujourd’hui que la France adopte une législation similaire à celle de la Belgique en matière de PMA non sans qualifier d’homophobes ceux qui s’en inquiètent plus ou moins bruyamment. Dans un même souci de défendre la liberté individuelle, Pierre Bergé pousse le bouchon plus loin encore en demandant que la gestation pour autrui, en vigueur dans d’autres pays puisse aussi être autorisée en France, attendu que « Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l’usine, quelle différence ?… « . Le Grand Marché, on le voit, fait des émules, au moins en matière sociétale.

Mais ne comptez pas sur moi pour m’arrêter là. Car, de l’autre côté aussi, on manque de cohérence. Ainsi peut-on observer sur le flanc droit de l’échiquier politique, des personnes qui ne voient non seulement aucun inconvénient à ce que Gérard Depardieu use de sa liberté individuelle de circulation, mais en imputent la responsabilité au nouveau gouvernement qui aurait trop chargé la barque fiscale. Se prévalant aussi d’un « principe de réalité », ils réclament que notre législation fiscale soit adaptée dans le sens d’une moins grande taxation ainsi qu’elle existe dans d’autres pays européens. En revanche, pas question pour eux d’autoriser la PMA en France comme elle l’est en Belgique. Les femmes qui ont profité du Grand Marché européen, qu’ils ont aussi, pour la plupart, entériné par leurs votes aux différents traités, peuvent se retrouver, avec leurs enfants ainsi conçus, dans des situations difficiles, peu leur chaut, on ne va pas s’aligner sur la Belgique pour si peu.

Votre serviteur, vous l’aurez compris, ne fait partie ni de la première, ni de la seconde catégorie. Il a voté à chaque fois qu’il a pu contre le Grand Marché. Il trouve légitime que le gouvernement de son pays, légitimement élu, puisse faire adopter les législations fiscales et bioéthiques qu’il souhaite. Il considère que copier sur le pays voisin au nom d’un « principe de réalité » à géométrie variable constitue un aveu d’impuissance démocratique. Et trouve profondément triste que certains de ses compatriotes se soustraient à l’expression de la volonté générale de leur Nation, en matière fiscale comme en matière bioéthique.

 

 

L’érotisme n’est pas un humanisme

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Lorsque j’étais gardien de musée, un détail fonctionnel me passionnait plus que tout. L’organisation des rondes était ainsi faite que, lorsqu’un gardien partait en pause, l’autre reprenait son poste. La jonction s’effectuait dans les sous-sols du musée national, et, en dépit d’une odeur persistante de Mort aux rats, je saluais toujours Gégé d’un sympathique: « Bonne pause ! » C’est alors que mon collègue me répondait invariablement : « Merci, à toi aussi », comme si j’allais, comme lui, me prélasser sur une banquette. Guère troublé par cette incohérence, Gégé trouvait tout naturel de me saluer à son tour, et cette politesse le conduisait tout aussi naturellement à se méprendre sur ma direction – au point de me souhaiter un bon repos lorsque je reprenais mon travail.

Cette historiette nous montre à quel degré d’absurdité peut nous conduire le démon de la symétrie. Les rapports symétriques possèdent bien des domaines d’application, depuis l’égalité démocratique jusqu’à cette bizarrerie sentimentale qui fait rêver les jeunes filles, je veux parler de l’amour réciproque.

Une chose est sûre, les rapports symétriques sont aujourd’hui valorisés par les plus hautes institutions du pays. Pour l’Eglise, par exemple, aimer son prochain comme soi-même est une bonne chose. En politique, le fait qu’un aristocrate éclairé partage avec un boulanger de basse extraction une conception identique de l’unité républicaine provoque une émotion particulière, nommée enthousiasme. L’enthousiasme est très bien vu, alors que l’égoïsme ne l’est pas. Un député qui s’arrogerait le droit de disposer des biens publics pour son usage personnel aurait le plus grand mal à défendre son point de vue.

Pour légitime qu’elle soit aux yeux des démocrates, cette manie de la symétrie a quelque chose d’assez pesant. Elle est notoirement impuissante a rendre compte de nos fantasmes sexuels, et, partant, d’un aspect capital de notre vie. Inutile d’insister sur le peu d’enthousiasme que suscite le respect de l’autre chez un adepte du SM. Inutile d’insister sur le cinglant démenti que la pratique du bukkake apporte à la conception lévinassienne du Visage. L’érotisme n’est pas un humanisme. Ces deux mondes sont aussi éloignés l’un de l’autre qu’un poisson d’une pomme.

Aussi est-ce avec une certaine curiosité que je me suis rendu à la manifestation contre le « Mariage pour tous ». Il est rare que l’on s’oppose à l’extension d’un droit. Il y faut certainement quelque courage.

Au cours de ce défilé passionnant, bien des participantes m’ont confié n’avoir aucune attirance pour la répartition équitable des tâches. « Si je devais me marier avec vous, m’a dit une fille, jamais je ne vous demanderais de faire le ménage aussi souvent que moi ». Je dois dire que la finesse de ce raisonnement n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd.

Les antiféministes de la jeune génération m’ont paru fort sensées, et j’aurais volontiers brandi une pancarte pour leur prêter main forte. Hélas, je n’ai pas pu les suivre sur le terrain du Père, de l’Autorité, et de la Famille. Mes interlocutrices restent persuadées que la famille est au fondement de la société, et que le Père, dont les homosexuels contribuent à brouiller l’imago, ne doit pas devenir une figure incertaine. Je ne suis pas sûr que Kierkegaard ou Kafka, les deux sommités sur la question, seraient d’accord avec elles. Être incertain du Père n’est pas une perte de repère, c’est un commencement de lucidité. C’est ce qui nous permet de ne pas adhérer comme des fanatiques à notre propre credo. C’est ce qui nous permet d’ouvrir un espace au doute, à l’humour, à la littérature, et la littérature est ce qui nous donne de ne pas devenir des idolâtres.

Mais ne jetons pas trop vite les grenouilles avec l’eau du bénitier. La théologie chrétienne recèle bien des trésors, à commencer par la notion de grâce. Est-il conception plus asymétrique que la « sola gratia » du Concile d’Orange ? Pourquoi un homme qui a travaillé toute sa vie devrait aller en enfer alors qu’un homme qui n’a rien fichu de ses deux mains s’assiérait à la droite de Dieu sous prétexte qu’il a été touché par la grâce ? Quelle drôle de théologie est-ce là ? On peut moquer tous les conservatismes que l’on voudra, on ne remerciera assez les chrétiens de nous avoir délivré, par la grâce, de l’idéologie malsaine du mérite. Les partisans de la grâce proportionnelle aux bonnes oeuvres n’ont pas tort de vouloir se comporter correctement, et je comprends ce que peut avoir de rassurant cette équation. Mais la grâce véritablement gratuite, la magnifique sola gratia de 529, aura toujours ma préférence. Il est encore plus beau de se dire que la volonté de Dieu ne dépend pas de nous. Il est encore plus intéressant de se dire que le salut, au bout du compte, est sans raison.

Prêteurs sans gages

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emprunt etat europe

M. Dupond, après une longue carrière d’exploitation capitaliste, a réussit à se constituer une épargne pour améliorer l’ordinaire une fois l’âge légal de la retraite passé ou, le cas échéant, pour survivre des fois que l’État ait fait faillite d’ici là. Comme il est patriote, M. Dupond décide d’aider l’État français à se financer en plaçant ces économies sur l’OAT 2,25% 25 octobre 2022, obligation émise pour de vrai le 31 octobre[1. Cette émission obligataire a permis à l’État d’emprunter 4,4 milliards d’euros sur 10 ans à un taux moyen de 2,22%.].

Il faut dire que des emprunts d’État, il y en a. C’est la maladie classique des social-démocraties : elles sont en permanence tiraillées entre cette part de leur électorat qui réclame des services publics gratuits (i.e. financés par l’impôt) et ceux de leurs électeurs qui rechignent à raquer pour les autres. Du coup, afin d’assurer la réélection de l’équipe en place et une fois les trésors du génie fiscal épuisés, la social-démocratie se met à créer des dettes. Mieux encore, elle a même trouvé un moyen de justifier scientifiquement ses penchants clientélistes grâce à John Maynard Keynes : créer du déficit et de la dette, c’est une politique de croissance  et donc, c’est bien ; gérer son budget sainement, c’est de l’austérité et donc, c’est mal.

Bref. Le 31 octobre 2012, M. Dupond achète pour 100 euros (multipliez ce chiffre et les suivants comme bon vous semble) d’OAT 2,25% 25 octobre 2022, en vertu de quoi l’État s’engage à lui verser 2,25 euros d’intérêts par an pour chacune des dix prochaines années et à lui rembourser ses 100 euros en octobre 2022. Naturellement, ces intérêts seront fiscalisés soit au taux du prélèvement libératoire de 24%, soit au barème progressif de l’impôt sur le revenu et devront également être amputés de 15,5% de prélèvements sociaux : ce qui signifie que l’État pourrait récupérer jusqu’à 39,5% des intérêts qu’il paye à M. Dupond via son administration fiscale.[access capability= »lire_inedits »]

Il est important de noter qu’à ce stade, du point de vue de l’État, l’opération est définitivement bouclée : quoi qu’il arrive, il dispose désormais de 100 euros qui lui coûteront 1,36 euros par an (2,25 euros d’intérêts dont il récupère 89 centimes sous forme de taxes) et qu’il devra rembourser à M. Dupond en octobre 2022[2. L’État s’est engagé à rembourser 100 euros mais n’a jamais précisé ce que sera la valeur de ces 100 euros… D’où les velléités d’une part croissante de nos politiciens à remettre la main sur la planche à billets.].

Évidemment, dix ans, c’est long, et il est tout à fait possible que M. Dupond ait finalement besoin de son argent entre-temps. Fort heureusement pour lui, les obligations ont ceci de pratique qu’elles peuvent se revendre au marché de l’occasion − le marché « secondaire », par opposition au marché « primaire » sur lequel M. Dupond a prêté de l’argent à l’État. Tout le problème est de savoir à quel prix.

Par exemple, en octobre 2015, notre obligation à dix ans sera devenue une obligation à sept ans, et il est tout à fait possible que le niveau des taux d’intérêt à sept ans, à cette date, ne soit pas de 2,25% mais de 3%. Du coup, pour refourguer son obligation, M. Dupond sera obligé de baisser son prix de vente de manière à ce que les 2,25 euros d’intérêts annuels payés par l’État permettent à l’acquéreur d’obtenir un rendement de 3% (sinon, bien sûr, il ira voir ailleurs). En l’occurrence, M. Dupond devra vendre son obligation à 95,3 euros et donc subir une perte en capital de 4,7%.

Naturellement, le raisonnement symétrique est également vrai : si, en octobre 2015, M. Dupond cherche à revendre son obligation alors que les taux à sept ans sont à 1,5%, il réalisera une plus-value d’environ 5 euros par rapport à ses 100 euros initiaux (et devra au passage s’acquitter de 34,5% d’impôts sur ce montant). De ce qui précède, le lecteur est invité à retenir deux choses. Règle numéro 1 : d’une manière générale, dire que les taux des obligations montent est strictement équivalent à dire que leur prix baisse (et inversement) ; c’est le même phénomène vu d’un angle différent. Règle numéro 2 : du point de vue du débiteur − ici l’État − rien ne change ; que les taux ou les prix montent ou baissent, il continue à payer ce qui était prévu au départ.

Or, voilà qu’en octobre 2015, le gouvernement français s’apprête à clôturer son quarantième exercice fiscal d’affilée en déficit. Les caisses sont vides, les entreprises et les contribuables mettent la clé sous la porte ou fuient vers des cieux plus cléments, le chômage et les prestations publiques qu’il implique explosent… Bref, l’État français est en quasi-faillite : on ne sait pas encore s’il répudiera unilatéralement tout ou partie de sa dette ou s’il se contentera de revenir au franc pour le dévaluer (et donc rembourser en monnaie de singe, ce qui revient au même) ; ce qui semble de plus en plus probable, c’est que les créanciers de l’État risquent passer à l’essoreuse.

Du point de vue de M. Dupond, naturellement, c’est un gros problème : non seulement il pressent que sa retraite par répartition a déjà été répartie dans d’autres poches que les siennes mais, en plus, il comprend parfaitement que les fameux marchés financiers, c’est lui. M. Dupond a beau faire habituellement preuve d’un flegme à toute épreuve, les hurlements de panique de Mme Dupond ne l’y aident pas. Alors, M. Dupond cherche à vendre son obligation, quitte à la brader, quitte à perdre la moitié de ses économies : il préfère ça à la ruine totale.

Seulement voilà, la situation financière de l’État n’est un secret pour personne et déjà, les créanciers − la caisse de retraite de M. Durand, la compagnie d’assurances qui gère le contrat d’assurance-vie de M. Michel, le fonds d’investissement sur lequel M. Leblanc a placé son épargne − se précipitent pour se débarrasser de leurs titres. Du coup, les prix s’effondrent et les taux s’envolent. C’est à ce stade que la cavalerie des agences de notation, toujours en retard de trois plombes depuis qu’elle est devenue une annexe du régulateur, arrive et dégrade la note souveraine de la France. Bien sûr, personne ne les croit, mais les quelques investisseurs qui n’avaient pas encore cédé à la panique se voient maintenant contraints par la loi de liquider leurs positions.

Sur le marché obligataire, c’est O.K. Corral. Les derniers investisseurs craquent et réalisent des pertes énormes en cédant leurs obligations alors que seuls quelques hedge funds acceptent encore de les racheter à des prix dérisoires. Plusieurs compagnies d’assurances ont déjà fait faillite et la plupart des régimes de retraite complémentaire sont aux abois tandis que plus aucune entreprise française − sans parler des banques − n’arrive à emprunter un centime sur les marchés.

Alors que M. Dupond réalise à peine qu’une vie de travail vient de partir en fumée, les politiciens, dûment relayés par les médias, défilent devant les caméras de télévision pour expliquer à quel point cette « attaque contre la France » est intolérable, pour dénoncer l’action nuisible des « spéculateurs », pour vouer aux gémonies la « finance folle, mondialisée et dérégulée ». Mais rassurez-vous : ce scénario apocalyptique n’est que pure fiction.[/access]

*Photo : Images of money.

Pourquoi je préfère Norman Rockwell à Norman Woodland

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Il y a comme ça des noms qu’on ne connaissait pas et qui pourtant sont parmi les principaux artisans du cauchemar (mal) climatisé dans lequel nous vivons de manière de plus en plus manifeste et qui donne des envies d’aller se réfugier à Tarnac.

Norman Woodland est mort, il avait 91 ans et il était à l’origine d’une des inventions les plus inquiétantes de l’après-guerre, loin devant le collant pour femmes, les caméras de surveillance et le vin en tetra pack. Norman Woodland a en effet inventé le code-barres quand il était enseignant au DIT (Drexel Institut of Technology) de Philadelphie. Il a été aidé par un autre malfaiteur de l’humanité, Bernard Silver qui avait surpris la conversation d’un gérant de supermarché avec le doyen du DIT.

Le gérant aurait voulu qu’on entreprenne des recherches pour capter automatiquement les informations des produits qu’il vendait. Le doyen, qui devait être du monde d’avant,  a refusé. On commence avec les produits, on continue avec les animaux et on finit avec les humains, au nom de la sacro-sainte traçabilité. Mais Silver en a parlé à Woodland et les deux se sont mis au travail avec succès, leur technologie étant au point dès les années 70.

Ils n’avaient pas trente ans et on était en 1947 quand ils ont commencé, comme tous les lou ravis du Progrès, à œuvrer pour un monde plus pratique, plus rationnel, plus sympa. Orwell était pourtant sur le point de publier 1984 et Günther Anders, réfugié aux USA, découvrait effaré dans les salons d’arts ménagers californiens « l’obsolescence de l’homme » et sa « honte prométhéenne » devant des inventions qui le dépassaient.

Le code-barres est l’illustration même du cauchemar totalitaire à la mode capitaliste, la bonne conscience en plus. Plus besoin de miradors et de polices politiques quand il suffit de passer un code-barres devant un rayon laser pour avoir le prix d’un produit ou sur les bracelets des patients dans les hôpitaux pour les classer un peu plus vite.

On ne peut s’empêcher de penser à l’Apocalypse selon Saint-Jean quand on voit ces petites barres noires et ces suites de chiffres sur à peu près tout ce qu’on consomme et même, Ô sacrilège, sur les livres : «  Il lui fut donné d’animer l’image de la Bête, de sorte qu’elle ait même la parole et fasse mettre à mort quiconque n’adorerait pas l’image de la Bête. À tous, petits et grands, riches et pauvres, hommes libres et esclaves, elle impose une marque sur la main droite ou sur le front. Et nul ne pourra acheter ou vendre, s’il ne porte la marque, le nom de la Bête ou le chiffre de son nom. »

En même temps, Woodland disparaît au moment où sa technologie de surveillance et de domestication de l’être humain est remplacée par une autre, infiniment plus inquiétante : celle des puces à radio fréquence (RFID). Grâce à elles, le contenu d’un poids lourd peut-être contrôlé en une seconde et sans ouvrir la moindre caisse.

Et quand on vous la greffera sous la peau à la naissance, pour votre bien, vous serez enfin définitivement libre et protégé puisqu’on ne vous perdra jamais plus de vue.

Depardieu, contribuable sans frontières

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gerard depardieu ayrault

Quel beau spectacle que celui de la vertu ! Et qu’il est réconfortant d’observer l’altruisme en actes ! De Michel Sardou à Jean-Luc Mélenchon en passant par Line Renaud, qu’elle est admirable, la France réconciliée, par la grâce – et sur le dos – de Gérard Depardieu. « Minable », décrète l’un, Premier ministre tout de même. « Déchéance personnelle », renchérit l’autre. Retirons-lui la nationalité française, clame le troisième, député, en arguant du fait qu’aux Etats-Unis, Depardieu devrait s’acquitter du différentiel d’impôts économisé en franchissant une frontière. Il est assez savoureux qu’un élu de la République réclame la sanction nucléaire pour un citoyen français qui a transgressé la législation américaine. On se demande où sont passées nos grandes consciences, si sourcilleuses sur l’esprit du droit et les valeurs de la République quand Nicolas Sarkozy proposait, à tort d’ailleurs, de déchoir de leur nationalité française les tueurs de flics : à l’époque, ce fut un beau charivari, un festival de « Vichy is back ! » et de « la République est en danger ». La proposition de Yann Galut, aussi sotte soit-elle, n’a pas suscité le même tollé. Il faut croire que pour mes concitoyens, l’égoïsme est pire que le crime – puisque l’égoïsme est la seule chose que l’on pourrait éventuellement reprocher à Depardieu.

On suppose que les indignés qui glapissent aujourd’hui font toujours et en toutes circonstances prévaloir l’intérêt général sur leur intérêt particulier. C’est que, comme le disait drôlement Luchini sur le plateau de Michel Drucker, ces gens-là aiment donner. Pas comme Depardieu, qui affirme avoir payé 145 millions d’euros d’impôts en 45 ans, mais quand on pense à tout ce qu’il a gardé pour lui, il n’y a rien à dire, c’est un salaud.

Il n’aura échappé à personne qu’à la différence d’un Omar Sy ou d’un Yannick Noah, parfaitement cashers-de-gauche, Depardieu ne cachait pas sa sympathie pour Nicolas Sarkozy. Non ce n’est pas suspect, c’est logique: il aime Sarko, il aime l’argent. Les autres aiment leurs enfants, c’est pour ça qu’ils tentent de préserver leur patrimoine.

Chacun étant occupé à se refaire la cerise morale sur le dos du nouvel ennemi public, un certain nombre de questions sont restées sans réponse. À défaut d’y répondre, on tentera au moins de les exposer.

Primo, il me revient avoir appris à l’école qu’un bon impôt était celui qui rapportait. Et peu de temps avant l’élection présidentielle, François Hollande estimait, dans un entretien avec Edwy Plenel, que le taux de 75 % était confiscatoire. Autrement dit, si le taux actuel d’imposition fait fuir ceux qui ont les moyens de fuir, ne faudrait-il pas, au-delà des bons sentiments, s’interroger sur l’efficacité d’une politique fiscale qui aboutit à de tels résultats ?

Deuxio, ce gouvernement n’ayant pas grand-chose de nouveau à proposer en guise de politique, n’est-ce pas une vieille lune de la gauche de s’en prendre aux deux cents familles, au mur de l’argent et autres profiteurs – comme s’il suffisait, à défaut de faire payer Depardieu, de l’insulter, pour que tout aille mieux ? Bref, le cocktail ‘ »mariage gay + sus aux riches ! », peut-il tenir lieu d’identité à la gauche ? (On dirait que oui, mais j’ai promis de ne pas répondre….)

Tertio, il est franchement rigolo que ces gens qui ont gravé dans le marbre la vision européenne de la concurrence et l’abolition des frontières découvrent aujourd’hui que les causes qu’ils chérissaient produisent des effets qu’ils détestent. Depardieu leur fait un pied de nez en se déclarant citoyen du monde ? Mais qui a inventé ces sornettes sinon ceux qui nous gouvernent ? De plus, a-t-on assez entendu, à gauche, que la France était un pays détestable, colonialiste et raciste: et c’est pour ce pays que Depardieu et les autres devraient se mobiliser ? Peut-on expliquer dans la même phrase qu’acheter français, comme le préconise Montebourg, est xénophobe mais que payer ses impôts en France est patriotique ?

Enfin, il y a quelque chose de sinistre dans l’emploi abondant qui est fait de la devise républicaine, alors même que son premier terme semble avoir disparu. En effet, les intransigeants défenseurs de 1789 semblent oublier que le premier mot inscrit au fronton des mairies est « liberté » – et Depardieu n’a fait qu’exercer la sienne. En revanche, ils adorent brandir la fraternité et l’égalité pour condamner leurs semblables. Au point que des esprits simples finiront par se demander si l’une et l’autre ne sont pas simplement les alibis du plus « minable » des ressentiments.

*Photo : igorjan.

Mi-décembre : les critiques ont le blues

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critique decembre guimard

Mi-décembre, les prix littéraires ont presque tous été attribués. Manque à l’appel le prix des Deux-Magots qui fêtera en 2013 ses 80 ans d’existence et dont la promulgation au Journal Officiel des Lettres a été fixée au mardi 29 janvier. Nous espérons que la dotation de 7 700 € reviendra à Pauline Dreyfus pour Immortel, enfin paru chez Grasset, roman docu-fiction contant la dernière tentative de Paul Morand pour accéder à l’Académie française.

Mi-décembre, les critiques n’ont donc plus grand chose à se mettre sous la dent. Il faut attendre fébrilement la fournée de janvier/février pour repartir à la traque aux bons livres, délicats produits de saison aussi rares qu’un foie gras artisanal ou un saumon sauvage.

Le critique est comme un sportif professionnel, durant la trêve de Noël, il s’empâte. Son cerveau engourdi par plus de onze mois de compétition peine à s’émouvoir. Ça somnole dans les salles de rédactions. C’est que la lutte hebdomadaire pour déceler le livre de caractère à la peau fragile et au cœur tendre dans une production industrielle s’avère épuisante. Les organismes lâchent à la vue des meilleures ventes. Certains y perdent leur santé, d’autres sont frappés d’agueusie ou de démence. Les éditeurs et les patrons de presse ne sont pas des tortionnaires, ils savent qu’en décembre, il est impératif de ménager ces joueurs. Combien de critiques disparaissent à l’issue d’une saison trop engagée ? Par manque d’entraînement et puis aussi, à cause de nerfs trop fragiles, des dizaines d’entre eux ne supportent plus de lire le palmarès de L’Express. Ils préfèrent renoncer à l’émancipation des lecteurs. Ils déclarent forfait.

Afin de prévenir ces extrémités, on leur octroie trois semaines de repos forcé durant la période des fêtes. Au programme, aucun roman, pas plus d’essai, seulement des « beaux livres » aux vertus relaxantes. Les phrases tortueuses et les idées absconses à la corbeille, des images par milliers, de belles et grandes photographies qui s’étalent en double page tels des cataplasmes apaisants. Peu importe le sujet, seule l’évasion compte. Le critique embarque alors pour une croisière, un jour, il vogue sur l’Océan indien, un autre, il survole les cathédrales gothiques, les jardins japonais, les terrines de grand-mère, l’art chocolatier ou la lingerie française.

Mi-décembre, les critiques sont tristes. Ils se sentent mal-aimés. S’ils ont choisi ce métier, c’est bien par amour des livres. Ils se souviennent qu’enfants, ils passaient leurs vacances de Noël à lire. Moments suspendus. Bonheur intense où la littérature les protégeait et les élevait. Le sapin clignotait frénétiquement dans la grisaille berrichonne, les mères cuisaient la dinde en fumant, les pères ouvraient des huîtres en buvant, les cousines se chamaillaient en se pomponnant, les anciens se remémoraient le faste des messes de minuit d’avant-guerre en bridgeant. Le futur critique, votre serviteur, s’était enfermé dans sa chambre. A l’extérieur du monde réel et pourtant vibrant au moindre écho de ces préparatifs.

Cette année-là, il lisait Rue du Havre de Paul Guimard, il y était question d’un père Noël qui voulait abolir le temps et réunir deux êtres égarés dans la brutalité du monde moderne. C’est à cet instant-là, en refermant ce court roman publié en 1957, trouvé dans la bibliothèque familiale en version de poche de 1968 qu’il s’était dit que la littérature était un bonheur à partager. Il ne savait pas vraiment pourquoi, il n’avait pas encore les mots pour l’exprimer, mais ce soir-là, il se sentait bien.

*Photo : Nicolas Nedialko Nojarof

 

Gérard Depardieu, un vrai socialiste français

gerard depardieu belgique

Gérard Depardieu est-il parti s’installer aux Iles Caïmans ? Est-il allé se réfugier dans une Hacienda au Paraguay, emportant avec lui toute sa fortune en lingots d’or ? Non, il est parti habiter en Belgique, à 50 kilomètres de Bruxelles. Gérard Depardieu ne fait absolument rien d’illégal, il applique à la lettre l’Acte unique européen qui prévoit la libre circulation des biens, des capitaux et des personnes.

Qui a négocié et mis en place cet Acte unique ? Le gouvernement alors dirigé par Laurent Fabius. Qui a négocié le traité de Maastricht ? Qui a entériné toutes les négociations du Gatt (la future Organisation Mondiale du Commerce) prévoyant l’ouverture intégrale des frontières ? Qui a appelé à voter oui au traité constitutionnel européen ? Qui a soutenu le traité de Lisbonne ? Qui soutient et négocie le mécanisme européen de stabilité prévoyant de transférer à Bruxelles le contrôle du budget français, donc des impôts ? De Delors à Lamy, de Mitterrand à Hollande, des socialistes, des socialistes, toujours des socialistes.

On comprend que Gérard Depardieu soit outré de se voir traiter de minable par Jean-Marc Ayrault. Il se vit comme Européen et se déclare citoyen du monde. Il ne fait en cela que répéter une antienne que les socialistes rabâchent depuis 40 ans. Il ne fait en cela qu’épouser la politique socialiste qui avec constance depuis 30 ans déshabille le pouvoir national pour en transférer des pans entiers aux régions ou à Bruxelles. Il ne fait en cela que se partager la vision internationaliste du monde des socialistes. Comment lui reprocher d’aller au bout de cette logique ?

Gérard Depardieu rend son passeport français ? Il y a bien longtemps que les socialistes ont rendu le leur. Gérard Depardieu est un vrai socialiste français.

*Photo : Tom Lee KelSo.

URSS, l’autre pays des poètes maudits

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marignac essenine tchoudakov

« Tous Les Russes sont poètes, et l’écrasante majorité des poètes est constituée de casse-burnes à expédier au goulag régime sévère pour les empêcher d’écrire, toutes nationalités confondues. »

C’est par ce genre de saillie post-punk que l’écrivain-traducteur Thierry Marignac ponctue son anthologie des oeuvre torturées de trois enfants du siècle dernier.
Trois destins tragiques, mèches de vies brisées par leur incandescence. Voici leurs fiches de police, puisque ça se termine toujours comme ça :

Essenine, Sergueï (1895-1925). Protégé par Trotski et Djerzinski, le fondateur de la Tchéka, il fut retrouvé pendu et couvert de coups dans un hôtel pétersbourgeois en laissant une mystérieuse lettre d’adieu : « Adieu, mon ami, adieu… Dans cette vie la mort n’est pas nouvelle. »[access capability= »lire_inedits »] Inspiré par la cocaïne, il refusa les avances matérielles des puissants oligarques bolchéviques, moquant la triste destinée de la révolution d’Octobre. « À nouveau ils boivent, pleurent et se battent ici/ Sous l’accordéon de jaune mélancolie/ Vouent leur malheur aux gémonies/ Se remémorent la moscovite Russie », « Ils ont mal au ventre qu’octobre sévère/ Dans son tumulte les ait trompés/ Et l’audace à nouveau se permet d’affûter/ Des couteaux enfoncés dans les bottes, le fer. » Quelques fragments amers de cet acabit valurent à Essenine l’admiration posthume des ultra-nationalistes russes, au crépuscule de l’Union soviétique, lorsque les pichenettes américano-afghanes ébranlèrent la carcasse chancelante du mastodonte collectiviste.
Sa Chanson d’un vieux bandit respire l’embrun de la nostalgie, un comble pour un artiste disparu à l’âge de trente ans : « La jeunesse en moi s’est éteinte/ Les couleurs à mes joues sont flétries/ Mon audace d’autrefois est défunte/ Et mes forces se sont enfuies. » Un homme en trop, comme l’aurait qualifié Tourgueniev dans ses portraits de jeunes lettrés paumés séduits par la déesse nihilisme. « À présent nous partons petit à petit/ Vers l’au-delà du silence et de la grâce », déclame-t-il en guise
d’épitaphe.

Tchoudakov, Sergueï (1935-?). Manipulateur, harceleur, voleur, poète-maquereau, auteur méconnu « d’infra-samizdats éphémères » circulant sous le manteau de ceux qu’il prenait tant de soin à détrousser. « Un génie dérangé » dont Marignac admire les vers étranglés à la métrique anarchique. Plusieurs fois interné en asile psychiatrique, selon la vieille pratique soviétique, Tchoudakov se voyait en « ultralumpenprolétaire » nourri d’une aspiration baudelairienne à la lie sociale et au martyre de soi. Il disparut mystérieusement après une ultime foucade auprès de mafieux Caucasiens. Il a célébré la beauté tragique du suicide avec la grâce du samouraï avant le seppuku : « Lorsque respirer ne rimera plus à rien / Autant crever en posant à la ligne le point/ La haine ressemble au foie, on l’autopsiera/Du couteau au boucher, la ferraille cliquettera. » Ce gentleman-cambrioleur à l’allure cradingue se fait aussi chantre de la femme pècheresse – « Je décore mon antre célibataire/ D’ornements d’une grande simplicité/ Et retrace au crayon les contours délétères/ Sur le mur de ta cuisse fuselée » – qu’il caresse avec nonchalance : “De toi, je ne suis pas jaloux/ Indifférente à mes manières/ Tu files au bar à bière/ où tu connais au moins cent marlous”.

Medvedeva, Natacha (1958-2003). Aux non-initiés, apprenons que Medvedeva fut la femme infidèle de Limonov, la chanteuse du cabaret Raspoutine à Paris… et qu’à la demande de son époux, elle convola officiellement huit ans durant avec son ami Thierry Marignac, dans un mariage plus blanc que blanc. Thierry, c’était le frère que Natacha avait déjà eu, sosie réincarné de l’aîné qu’elle allait visiter fugitivement avec sa mère, à l’extérieur de sa caserne de jeune conscrit. Une « pomme sauvageonne » ayant bourlingué entre New York et Paris avant de regagner la Russie où son rock occulta longtemps sa poésie, toute de métaphores désespérées : « L’automne épuisé d’une main sans dentelles/ Jette par poignées ses dernières bagues fines/ Les filles dans des robes bleutées par le gel/ Se souviennent des doigts sur des couronnes d’épines. » À la lecture de certaines strophes, nous revient l’écho lointain du Limonov des années 1980 dépeignant crûment la camée alcoolique et nymphomane le trompant effrontément dans sa chambre de bonne du Marais : “Allongée près de toi/ Par neurasthénie/ Me charger du poids/ De ta mélancolie/ Fixer quelque part/ Le regard/ Sur un point précis/ Au plafond, la mouche / Inerte comme une souche/ De moi tu peux/ Faire ce que tu veux.”

Essenine, Tchoudakov, Medvedeva. Le chroniqueur ès chiens écrasés notera un possible suicide, une disparition et une overdose fatale emportant sa victime à 44 ans. Mais, plutôt que de s’arrêter aux faits divers, le lecteur tressera des lauriers au discret passeur Marignac : Des chansons pour les sirènes reprend un vers d’Apollinaire auquel semble répondre sa quasi-compatriote Medvedeva : « À la place des sirènes étranglées/ Des éclats/ De bouteilles brisées, et les ombres profilées/ Qui vivent dans ce pays-là/ Ce sont des loups/ Mes frères. » Puisse leur dialogue aux Enfers se poursuivre à travers les limbes du temps.[/access]

*Photo : Natacha Medvedeva avec Edouard Limonov.

Des chansons pour les sirènes. Essenine, Tchoudakov, Medvedeva, saltimbanques russes du xxe siècle. Thierry Marignac et Kira Sapguir (L’écarlate)

Fumée sans jeu

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cool don winslow

Cool est un polar de Don Winslow. On pourrait reprocher cette tendance de plus en plus fréquente dans le polar et dans le cinéma à ne plus traduire les titres anglo-saxons. Ici, ça se justifie parfaitement. Il serait très difficile de traduire Cool qui renvoie à une attitude existentielle faite de décontraction, d’hédonisme et d’absence totale de morale. Mais aussi à des situations où l’on se sent heureux, détendu, décontracté : en faisant du surf, en ayant un rapport sexuel satisfaisant, en jouant aux cartes, en fumant un joint fortement dosé en THC sur une plage du comté d’Orange ou en prenant son petit déjeuner quotidien au Coyote Grill : café noir, œufs machana[1. la recette est dans le roman.], serveuse eurasienne belle à tomber par terre, lecture de la Dame Grise comme on appelle le New York Times à cause de son abondance de textes et de son peu d’images.

Cool est un polar californien. La différence entre un polar californien et un polar qui n’est pas californien est due à l’impression que dans le polar californien rien n’est vraiment grave même si c’est tragique. En plus, dans les polars californiens, il y a plus souvent des jeunes que dans les autres polars américains car en Californie on peut faire du surf et consommer de la drogue au soleil, ce qui est plutôt un truc de jeunes. En plus, depuis les années du Flower Power et le Summer of love, la Californie a une certaine expérience en matière de jeunes qui ne veulent rien faire sinon écouter de la musique planante et savoir prendre avec une planche la bonne vague au bon moment. On les appelait les beatniks, les hippies et on se dit qu’ils n’étaient pas si mal, quand on voit ceux qui au même âge, fréquentent les écoles de commerce.

Cool est un polar qui raconte l’histoire de trois jeunes d’aujourd’hui. Il y a Ben qui est un intellectuel, Chon qui est membre des forces spéciales et Ophélie (O pour les intimes) qui est amoureuse de Chon, mais aussi de Ben. Ils ne font rien et ne veulent rien faire. Même Chon qui tue plein de terroristes (mais ça reste hors champ dans le roman) ne le fait pas pour la plus grande gloire de Bush junior mais pour les primes qui lui permettent de glander entre deux opérations. Comment ne rien faire et s’éclater en même temps, sans que se pose le problème de l’argent ? En montant son affaire. Après tout, on est au pays de la libre entreprise. Chon ramène donc d’Afghanistan un plant de cannabis très rare. Ben trouve le moyen de le cultiver hors sol dans des serres hydroponiques. O trouve ça très bien comme idée et ça lui permet d’échapper à sa mère qui est riche, liftée, et doit en être à son cinq ou sixième mari. Elle l’appelle RAPU (Reine Agressive Passive de l’Univers). Le roman de Winslow est plein de ces acronymes inventés, fantaisistes et précis, qui scandent plaisamment sa narration.

Cool est un polar qui raconte l’impossibilité de la libre entreprise. En France, c’est à cause du code du travail et des syndicats archaïques mais en Californie, c’est à cause de la concurrence qui a noyauté et corrompu la police antidrogue pour garder le monopole. Les événements vont donc tourner de manière assez violente mais Marx a bien expliqué que le capitalisme, c’était la guerre de tous contre tous.

Cool est un polar nostalgique. En parallèle aux déboires de Ben, Chon et O, Winslow raconte ceux de leurs parents au même âge qui faisaient la même chose mais avec l’espérance de changer le monde. En même temps, la violence était déjà là mais pas aussi violente.

Cool reste pourtant un polar cool car il fait l’apologie de la drogue, du triolisme et des filles de dix-neuf ans à la sexualité exultante. Et il est temps d’offrir à notre jeunesse une littérature enfin édifiante. En plus, Cool est remarquablement écrit dans le genre épileptique déstructuré avec des bouffées de poésie pure comme on a des bouffées délirantes.

Mais les amateurs de Don Winslow connaissaient déjà ses qualités d’écrivain  et avaient lu Au plus bas des hautes solitudes, La griffe du chien et Savages, adapté au cinéma par Oliver Stone, avec les mêmes personnages que dans Cool.

Les autres lecteurs, eux, auront de la chance : ils découvriront avec Cool une version un peu particulière de Jules et Jim, mais qui vaut le voyage et  par la même occasion un auteur de noir qu’ils n’oublieront plus.

Cool de Don Winslow ( Traduction de Freddy Michalski, Seuil)

*Photo : Bengt E Nyman

Morsi n’a pas encore raflé la mise

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egypte morsi freres

egypte morsi freres

L’Egypte est divisée et pas seulement entre ceux qui ont voté samedi dernier et ceux qui le feront samedi prochain. En juin, Mohamed Morsi avait remporté les élections présidentielles en réunissant 51.7% des suffrages contre 48.3% pour son rival Ahmad Chafiq. Six mois plus tard, à en croire les résultats officieux du vote de samedi, nous sommes toujours face à deux Egypte. La première détient légalement le pouvoir institutionnel pendant que la seconde, minoritaire de peu, essaie de la priver de légitimité, parce qu’elle ne fait pas confiance aux nouveaux maîtres du plus vieil Etat arabe.

Cette dernière carte, l’opposition, pourtant hétéroclite, la joue remarquablement bien. Il y a une semaine, après un bras de fer de plusieurs jours, elle a forcé la main au président Morsi. Sous l’effet conjugué de la fronde des magistrats, des pressions de la rue, d’une partie de la presse et de la communauté internationale, celui-ci a dû renoncer aux prérogatives qu’il s’était accordées. Le président s’est même résigné à faire appel à l’armée pour rétablir l’ordre quatre mois après avoir administré un prodigieux camouflet au Conseil Supérieur des Forces Armées. Si la justice et les médias, qui représentent les troisième et quatrième pouvoirs, ont remporté une manche face à l’exécutif et au législatif, les islamistes détiennent toujours la présidence égyptienne et la majorité des sièges du Parlement. Malgré ce récent revers, Morsi a pu sauver l’essentiel : conformément à ses vœux, la nouvelle constitution votée par l’assemblée constituante le 1er décembre a été immédiatement soumise à référendum.

Après l’abrogation du décret présidentiel du 22 novembre, les principaux partis de l’opposition ont décidé de ne pas boycotter le référendum, ce qui facilite grandement la tâche de Morsi. Ainsi, tout en rejetant le projet de Constitution rédigé par la constituante, laïcs et libéraux ont décidé de relever le défi en menant campagne pour le « non ». Selon eux, ce texte contient trop de lacunes et de formules ambiguës qui permettraient au régime de transformer une constitution d’apparence démocratique en outil de répression. L’opposition craint en effet de voir l’Egypte post-révolutionnaire passer de la dictature d’une minorité à la dictature de la majorité.

Exemple typique de flou constitutionnel, l’article 45 sur la liberté d’expression garantit notamment la liberté de conscience tandis que l’article 44 interdit d’insulter les prophètes en général et Mohamed en particulier (le « messager » de Dieu dans l’islam). Quant à l’article 198, il instaure une justice d’exception en permettant aux tribunaux militaires de juger des civils poursuivis pour « crimes contre les forces armées », une notion floue qui attend toujours d’être définie…

Comme toute bonne constitution, ce texte est ambigu et repose davantage sur la culture et les traditions politiques qui le portent que sur son contenu explicite. Autrement dit, il est moins important de déterminer ce qui est écrit dans la constitution que de savoir qui sera appelé à l’interpréter et dans quelles conditions. Or, l’Egypte manque cruellement d’une tradition démocratique, ce qui justifie les craintes et la méfiance de l’opposition.

Reste à savoir si les journalistes et les magistrats, sous l’œil vigilant du cinquième pouvoir égyptien – les forces armées – parviendront à garantir les libertés inaliénables qui constituent l’âme de la démocratie libérale. Dans un avenir proche, rien n’est moins sûr.

*Photo : Jonathan Rashad.

Tous en Belgique !

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belgique pma depardieu

belgique pma depardieu

Xavier Théry et Elisabeth Lévy ont bien raison de renvoyer la plupart des socialistes à leurs contradictions. Lorsqu’on a souhaité, dans le discours et dans les actes, la citoyenneté européenne – sinon mondiale -, la liberté de circulation des biens et des personnes, il est plutôt culotté de reprocher à Gérard Depardieu d’en profiter. Mais l’actualité est décidément taquine et on a pu observer hier, aussi bien dans la rue que sur les réseaux sociaux, des contradictions pas moins consternantes.

Ainsi, les mêmes qui reprochaient à l’acteur français de profiter de la législation belge ne voyaient visiblement aucun inconvénient à ce que des femmes aient pu faire de même en matière bioéthique. Ainsi, aller habiter à Néchin pour payer moins d’impôt, c’est mal mais faire un aller-retour à Liège pour bénéficier d’une Procréation Médicalement Assistée, où l’on pourra choisir la couleur des yeux et des cheveux du donneur, c’est très bien – comme nous l’expliquait aujourd’hui un reportage de RTL. S’en tenant à un « principe de réalité » dont ils nient la légitimité en matière fiscale, ils réclament aujourd’hui que la France adopte une législation similaire à celle de la Belgique en matière de PMA non sans qualifier d’homophobes ceux qui s’en inquiètent plus ou moins bruyamment. Dans un même souci de défendre la liberté individuelle, Pierre Bergé pousse le bouchon plus loin encore en demandant que la gestation pour autrui, en vigueur dans d’autres pays puisse aussi être autorisée en France, attendu que « Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l’usine, quelle différence ?… « . Le Grand Marché, on le voit, fait des émules, au moins en matière sociétale.

Mais ne comptez pas sur moi pour m’arrêter là. Car, de l’autre côté aussi, on manque de cohérence. Ainsi peut-on observer sur le flanc droit de l’échiquier politique, des personnes qui ne voient non seulement aucun inconvénient à ce que Gérard Depardieu use de sa liberté individuelle de circulation, mais en imputent la responsabilité au nouveau gouvernement qui aurait trop chargé la barque fiscale. Se prévalant aussi d’un « principe de réalité », ils réclament que notre législation fiscale soit adaptée dans le sens d’une moins grande taxation ainsi qu’elle existe dans d’autres pays européens. En revanche, pas question pour eux d’autoriser la PMA en France comme elle l’est en Belgique. Les femmes qui ont profité du Grand Marché européen, qu’ils ont aussi, pour la plupart, entériné par leurs votes aux différents traités, peuvent se retrouver, avec leurs enfants ainsi conçus, dans des situations difficiles, peu leur chaut, on ne va pas s’aligner sur la Belgique pour si peu.

Votre serviteur, vous l’aurez compris, ne fait partie ni de la première, ni de la seconde catégorie. Il a voté à chaque fois qu’il a pu contre le Grand Marché. Il trouve légitime que le gouvernement de son pays, légitimement élu, puisse faire adopter les législations fiscales et bioéthiques qu’il souhaite. Il considère que copier sur le pays voisin au nom d’un « principe de réalité » à géométrie variable constitue un aveu d’impuissance démocratique. Et trouve profondément triste que certains de ses compatriotes se soustraient à l’expression de la volonté générale de leur Nation, en matière fiscale comme en matière bioéthique.

 

 

L’érotisme n’est pas un humanisme

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Lorsque j’étais gardien de musée, un détail fonctionnel me passionnait plus que tout. L’organisation des rondes était ainsi faite que, lorsqu’un gardien partait en pause, l’autre reprenait son poste. La jonction s’effectuait dans les sous-sols du musée national, et, en dépit d’une odeur persistante de Mort aux rats, je saluais toujours Gégé d’un sympathique: « Bonne pause ! » C’est alors que mon collègue me répondait invariablement : « Merci, à toi aussi », comme si j’allais, comme lui, me prélasser sur une banquette. Guère troublé par cette incohérence, Gégé trouvait tout naturel de me saluer à son tour, et cette politesse le conduisait tout aussi naturellement à se méprendre sur ma direction – au point de me souhaiter un bon repos lorsque je reprenais mon travail.

Cette historiette nous montre à quel degré d’absurdité peut nous conduire le démon de la symétrie. Les rapports symétriques possèdent bien des domaines d’application, depuis l’égalité démocratique jusqu’à cette bizarrerie sentimentale qui fait rêver les jeunes filles, je veux parler de l’amour réciproque.

Une chose est sûre, les rapports symétriques sont aujourd’hui valorisés par les plus hautes institutions du pays. Pour l’Eglise, par exemple, aimer son prochain comme soi-même est une bonne chose. En politique, le fait qu’un aristocrate éclairé partage avec un boulanger de basse extraction une conception identique de l’unité républicaine provoque une émotion particulière, nommée enthousiasme. L’enthousiasme est très bien vu, alors que l’égoïsme ne l’est pas. Un député qui s’arrogerait le droit de disposer des biens publics pour son usage personnel aurait le plus grand mal à défendre son point de vue.

Pour légitime qu’elle soit aux yeux des démocrates, cette manie de la symétrie a quelque chose d’assez pesant. Elle est notoirement impuissante a rendre compte de nos fantasmes sexuels, et, partant, d’un aspect capital de notre vie. Inutile d’insister sur le peu d’enthousiasme que suscite le respect de l’autre chez un adepte du SM. Inutile d’insister sur le cinglant démenti que la pratique du bukkake apporte à la conception lévinassienne du Visage. L’érotisme n’est pas un humanisme. Ces deux mondes sont aussi éloignés l’un de l’autre qu’un poisson d’une pomme.

Aussi est-ce avec une certaine curiosité que je me suis rendu à la manifestation contre le « Mariage pour tous ». Il est rare que l’on s’oppose à l’extension d’un droit. Il y faut certainement quelque courage.

Au cours de ce défilé passionnant, bien des participantes m’ont confié n’avoir aucune attirance pour la répartition équitable des tâches. « Si je devais me marier avec vous, m’a dit une fille, jamais je ne vous demanderais de faire le ménage aussi souvent que moi ». Je dois dire que la finesse de ce raisonnement n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd.

Les antiféministes de la jeune génération m’ont paru fort sensées, et j’aurais volontiers brandi une pancarte pour leur prêter main forte. Hélas, je n’ai pas pu les suivre sur le terrain du Père, de l’Autorité, et de la Famille. Mes interlocutrices restent persuadées que la famille est au fondement de la société, et que le Père, dont les homosexuels contribuent à brouiller l’imago, ne doit pas devenir une figure incertaine. Je ne suis pas sûr que Kierkegaard ou Kafka, les deux sommités sur la question, seraient d’accord avec elles. Être incertain du Père n’est pas une perte de repère, c’est un commencement de lucidité. C’est ce qui nous permet de ne pas adhérer comme des fanatiques à notre propre credo. C’est ce qui nous permet d’ouvrir un espace au doute, à l’humour, à la littérature, et la littérature est ce qui nous donne de ne pas devenir des idolâtres.

Mais ne jetons pas trop vite les grenouilles avec l’eau du bénitier. La théologie chrétienne recèle bien des trésors, à commencer par la notion de grâce. Est-il conception plus asymétrique que la « sola gratia » du Concile d’Orange ? Pourquoi un homme qui a travaillé toute sa vie devrait aller en enfer alors qu’un homme qui n’a rien fichu de ses deux mains s’assiérait à la droite de Dieu sous prétexte qu’il a été touché par la grâce ? Quelle drôle de théologie est-ce là ? On peut moquer tous les conservatismes que l’on voudra, on ne remerciera assez les chrétiens de nous avoir délivré, par la grâce, de l’idéologie malsaine du mérite. Les partisans de la grâce proportionnelle aux bonnes oeuvres n’ont pas tort de vouloir se comporter correctement, et je comprends ce que peut avoir de rassurant cette équation. Mais la grâce véritablement gratuite, la magnifique sola gratia de 529, aura toujours ma préférence. Il est encore plus beau de se dire que la volonté de Dieu ne dépend pas de nous. Il est encore plus intéressant de se dire que le salut, au bout du compte, est sans raison.

Prêteurs sans gages

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emprunt etat europe

emprunt etat europe

M. Dupond, après une longue carrière d’exploitation capitaliste, a réussit à se constituer une épargne pour améliorer l’ordinaire une fois l’âge légal de la retraite passé ou, le cas échéant, pour survivre des fois que l’État ait fait faillite d’ici là. Comme il est patriote, M. Dupond décide d’aider l’État français à se financer en plaçant ces économies sur l’OAT 2,25% 25 octobre 2022, obligation émise pour de vrai le 31 octobre[1. Cette émission obligataire a permis à l’État d’emprunter 4,4 milliards d’euros sur 10 ans à un taux moyen de 2,22%.].

Il faut dire que des emprunts d’État, il y en a. C’est la maladie classique des social-démocraties : elles sont en permanence tiraillées entre cette part de leur électorat qui réclame des services publics gratuits (i.e. financés par l’impôt) et ceux de leurs électeurs qui rechignent à raquer pour les autres. Du coup, afin d’assurer la réélection de l’équipe en place et une fois les trésors du génie fiscal épuisés, la social-démocratie se met à créer des dettes. Mieux encore, elle a même trouvé un moyen de justifier scientifiquement ses penchants clientélistes grâce à John Maynard Keynes : créer du déficit et de la dette, c’est une politique de croissance  et donc, c’est bien ; gérer son budget sainement, c’est de l’austérité et donc, c’est mal.

Bref. Le 31 octobre 2012, M. Dupond achète pour 100 euros (multipliez ce chiffre et les suivants comme bon vous semble) d’OAT 2,25% 25 octobre 2022, en vertu de quoi l’État s’engage à lui verser 2,25 euros d’intérêts par an pour chacune des dix prochaines années et à lui rembourser ses 100 euros en octobre 2022. Naturellement, ces intérêts seront fiscalisés soit au taux du prélèvement libératoire de 24%, soit au barème progressif de l’impôt sur le revenu et devront également être amputés de 15,5% de prélèvements sociaux : ce qui signifie que l’État pourrait récupérer jusqu’à 39,5% des intérêts qu’il paye à M. Dupond via son administration fiscale.[access capability= »lire_inedits »]

Il est important de noter qu’à ce stade, du point de vue de l’État, l’opération est définitivement bouclée : quoi qu’il arrive, il dispose désormais de 100 euros qui lui coûteront 1,36 euros par an (2,25 euros d’intérêts dont il récupère 89 centimes sous forme de taxes) et qu’il devra rembourser à M. Dupond en octobre 2022[2. L’État s’est engagé à rembourser 100 euros mais n’a jamais précisé ce que sera la valeur de ces 100 euros… D’où les velléités d’une part croissante de nos politiciens à remettre la main sur la planche à billets.].

Évidemment, dix ans, c’est long, et il est tout à fait possible que M. Dupond ait finalement besoin de son argent entre-temps. Fort heureusement pour lui, les obligations ont ceci de pratique qu’elles peuvent se revendre au marché de l’occasion − le marché « secondaire », par opposition au marché « primaire » sur lequel M. Dupond a prêté de l’argent à l’État. Tout le problème est de savoir à quel prix.

Par exemple, en octobre 2015, notre obligation à dix ans sera devenue une obligation à sept ans, et il est tout à fait possible que le niveau des taux d’intérêt à sept ans, à cette date, ne soit pas de 2,25% mais de 3%. Du coup, pour refourguer son obligation, M. Dupond sera obligé de baisser son prix de vente de manière à ce que les 2,25 euros d’intérêts annuels payés par l’État permettent à l’acquéreur d’obtenir un rendement de 3% (sinon, bien sûr, il ira voir ailleurs). En l’occurrence, M. Dupond devra vendre son obligation à 95,3 euros et donc subir une perte en capital de 4,7%.

Naturellement, le raisonnement symétrique est également vrai : si, en octobre 2015, M. Dupond cherche à revendre son obligation alors que les taux à sept ans sont à 1,5%, il réalisera une plus-value d’environ 5 euros par rapport à ses 100 euros initiaux (et devra au passage s’acquitter de 34,5% d’impôts sur ce montant). De ce qui précède, le lecteur est invité à retenir deux choses. Règle numéro 1 : d’une manière générale, dire que les taux des obligations montent est strictement équivalent à dire que leur prix baisse (et inversement) ; c’est le même phénomène vu d’un angle différent. Règle numéro 2 : du point de vue du débiteur − ici l’État − rien ne change ; que les taux ou les prix montent ou baissent, il continue à payer ce qui était prévu au départ.

Or, voilà qu’en octobre 2015, le gouvernement français s’apprête à clôturer son quarantième exercice fiscal d’affilée en déficit. Les caisses sont vides, les entreprises et les contribuables mettent la clé sous la porte ou fuient vers des cieux plus cléments, le chômage et les prestations publiques qu’il implique explosent… Bref, l’État français est en quasi-faillite : on ne sait pas encore s’il répudiera unilatéralement tout ou partie de sa dette ou s’il se contentera de revenir au franc pour le dévaluer (et donc rembourser en monnaie de singe, ce qui revient au même) ; ce qui semble de plus en plus probable, c’est que les créanciers de l’État risquent passer à l’essoreuse.

Du point de vue de M. Dupond, naturellement, c’est un gros problème : non seulement il pressent que sa retraite par répartition a déjà été répartie dans d’autres poches que les siennes mais, en plus, il comprend parfaitement que les fameux marchés financiers, c’est lui. M. Dupond a beau faire habituellement preuve d’un flegme à toute épreuve, les hurlements de panique de Mme Dupond ne l’y aident pas. Alors, M. Dupond cherche à vendre son obligation, quitte à la brader, quitte à perdre la moitié de ses économies : il préfère ça à la ruine totale.

Seulement voilà, la situation financière de l’État n’est un secret pour personne et déjà, les créanciers − la caisse de retraite de M. Durand, la compagnie d’assurances qui gère le contrat d’assurance-vie de M. Michel, le fonds d’investissement sur lequel M. Leblanc a placé son épargne − se précipitent pour se débarrasser de leurs titres. Du coup, les prix s’effondrent et les taux s’envolent. C’est à ce stade que la cavalerie des agences de notation, toujours en retard de trois plombes depuis qu’elle est devenue une annexe du régulateur, arrive et dégrade la note souveraine de la France. Bien sûr, personne ne les croit, mais les quelques investisseurs qui n’avaient pas encore cédé à la panique se voient maintenant contraints par la loi de liquider leurs positions.

Sur le marché obligataire, c’est O.K. Corral. Les derniers investisseurs craquent et réalisent des pertes énormes en cédant leurs obligations alors que seuls quelques hedge funds acceptent encore de les racheter à des prix dérisoires. Plusieurs compagnies d’assurances ont déjà fait faillite et la plupart des régimes de retraite complémentaire sont aux abois tandis que plus aucune entreprise française − sans parler des banques − n’arrive à emprunter un centime sur les marchés.

Alors que M. Dupond réalise à peine qu’une vie de travail vient de partir en fumée, les politiciens, dûment relayés par les médias, défilent devant les caméras de télévision pour expliquer à quel point cette « attaque contre la France » est intolérable, pour dénoncer l’action nuisible des « spéculateurs », pour vouer aux gémonies la « finance folle, mondialisée et dérégulée ». Mais rassurez-vous : ce scénario apocalyptique n’est que pure fiction.[/access]

*Photo : Images of money.

Pourquoi je préfère Norman Rockwell à Norman Woodland

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Il y a comme ça des noms qu’on ne connaissait pas et qui pourtant sont parmi les principaux artisans du cauchemar (mal) climatisé dans lequel nous vivons de manière de plus en plus manifeste et qui donne des envies d’aller se réfugier à Tarnac.

Norman Woodland est mort, il avait 91 ans et il était à l’origine d’une des inventions les plus inquiétantes de l’après-guerre, loin devant le collant pour femmes, les caméras de surveillance et le vin en tetra pack. Norman Woodland a en effet inventé le code-barres quand il était enseignant au DIT (Drexel Institut of Technology) de Philadelphie. Il a été aidé par un autre malfaiteur de l’humanité, Bernard Silver qui avait surpris la conversation d’un gérant de supermarché avec le doyen du DIT.

Le gérant aurait voulu qu’on entreprenne des recherches pour capter automatiquement les informations des produits qu’il vendait. Le doyen, qui devait être du monde d’avant,  a refusé. On commence avec les produits, on continue avec les animaux et on finit avec les humains, au nom de la sacro-sainte traçabilité. Mais Silver en a parlé à Woodland et les deux se sont mis au travail avec succès, leur technologie étant au point dès les années 70.

Ils n’avaient pas trente ans et on était en 1947 quand ils ont commencé, comme tous les lou ravis du Progrès, à œuvrer pour un monde plus pratique, plus rationnel, plus sympa. Orwell était pourtant sur le point de publier 1984 et Günther Anders, réfugié aux USA, découvrait effaré dans les salons d’arts ménagers californiens « l’obsolescence de l’homme » et sa « honte prométhéenne » devant des inventions qui le dépassaient.

Le code-barres est l’illustration même du cauchemar totalitaire à la mode capitaliste, la bonne conscience en plus. Plus besoin de miradors et de polices politiques quand il suffit de passer un code-barres devant un rayon laser pour avoir le prix d’un produit ou sur les bracelets des patients dans les hôpitaux pour les classer un peu plus vite.

On ne peut s’empêcher de penser à l’Apocalypse selon Saint-Jean quand on voit ces petites barres noires et ces suites de chiffres sur à peu près tout ce qu’on consomme et même, Ô sacrilège, sur les livres : «  Il lui fut donné d’animer l’image de la Bête, de sorte qu’elle ait même la parole et fasse mettre à mort quiconque n’adorerait pas l’image de la Bête. À tous, petits et grands, riches et pauvres, hommes libres et esclaves, elle impose une marque sur la main droite ou sur le front. Et nul ne pourra acheter ou vendre, s’il ne porte la marque, le nom de la Bête ou le chiffre de son nom. »

En même temps, Woodland disparaît au moment où sa technologie de surveillance et de domestication de l’être humain est remplacée par une autre, infiniment plus inquiétante : celle des puces à radio fréquence (RFID). Grâce à elles, le contenu d’un poids lourd peut-être contrôlé en une seconde et sans ouvrir la moindre caisse.

Et quand on vous la greffera sous la peau à la naissance, pour votre bien, vous serez enfin définitivement libre et protégé puisqu’on ne vous perdra jamais plus de vue.

Depardieu, contribuable sans frontières

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gerard depardieu ayrault

gerard depardieu ayrault

Quel beau spectacle que celui de la vertu ! Et qu’il est réconfortant d’observer l’altruisme en actes ! De Michel Sardou à Jean-Luc Mélenchon en passant par Line Renaud, qu’elle est admirable, la France réconciliée, par la grâce – et sur le dos – de Gérard Depardieu. « Minable », décrète l’un, Premier ministre tout de même. « Déchéance personnelle », renchérit l’autre. Retirons-lui la nationalité française, clame le troisième, député, en arguant du fait qu’aux Etats-Unis, Depardieu devrait s’acquitter du différentiel d’impôts économisé en franchissant une frontière. Il est assez savoureux qu’un élu de la République réclame la sanction nucléaire pour un citoyen français qui a transgressé la législation américaine. On se demande où sont passées nos grandes consciences, si sourcilleuses sur l’esprit du droit et les valeurs de la République quand Nicolas Sarkozy proposait, à tort d’ailleurs, de déchoir de leur nationalité française les tueurs de flics : à l’époque, ce fut un beau charivari, un festival de « Vichy is back ! » et de « la République est en danger ». La proposition de Yann Galut, aussi sotte soit-elle, n’a pas suscité le même tollé. Il faut croire que pour mes concitoyens, l’égoïsme est pire que le crime – puisque l’égoïsme est la seule chose que l’on pourrait éventuellement reprocher à Depardieu.

On suppose que les indignés qui glapissent aujourd’hui font toujours et en toutes circonstances prévaloir l’intérêt général sur leur intérêt particulier. C’est que, comme le disait drôlement Luchini sur le plateau de Michel Drucker, ces gens-là aiment donner. Pas comme Depardieu, qui affirme avoir payé 145 millions d’euros d’impôts en 45 ans, mais quand on pense à tout ce qu’il a gardé pour lui, il n’y a rien à dire, c’est un salaud.

Il n’aura échappé à personne qu’à la différence d’un Omar Sy ou d’un Yannick Noah, parfaitement cashers-de-gauche, Depardieu ne cachait pas sa sympathie pour Nicolas Sarkozy. Non ce n’est pas suspect, c’est logique: il aime Sarko, il aime l’argent. Les autres aiment leurs enfants, c’est pour ça qu’ils tentent de préserver leur patrimoine.

Chacun étant occupé à se refaire la cerise morale sur le dos du nouvel ennemi public, un certain nombre de questions sont restées sans réponse. À défaut d’y répondre, on tentera au moins de les exposer.

Primo, il me revient avoir appris à l’école qu’un bon impôt était celui qui rapportait. Et peu de temps avant l’élection présidentielle, François Hollande estimait, dans un entretien avec Edwy Plenel, que le taux de 75 % était confiscatoire. Autrement dit, si le taux actuel d’imposition fait fuir ceux qui ont les moyens de fuir, ne faudrait-il pas, au-delà des bons sentiments, s’interroger sur l’efficacité d’une politique fiscale qui aboutit à de tels résultats ?

Deuxio, ce gouvernement n’ayant pas grand-chose de nouveau à proposer en guise de politique, n’est-ce pas une vieille lune de la gauche de s’en prendre aux deux cents familles, au mur de l’argent et autres profiteurs – comme s’il suffisait, à défaut de faire payer Depardieu, de l’insulter, pour que tout aille mieux ? Bref, le cocktail ‘ »mariage gay + sus aux riches ! », peut-il tenir lieu d’identité à la gauche ? (On dirait que oui, mais j’ai promis de ne pas répondre….)

Tertio, il est franchement rigolo que ces gens qui ont gravé dans le marbre la vision européenne de la concurrence et l’abolition des frontières découvrent aujourd’hui que les causes qu’ils chérissaient produisent des effets qu’ils détestent. Depardieu leur fait un pied de nez en se déclarant citoyen du monde ? Mais qui a inventé ces sornettes sinon ceux qui nous gouvernent ? De plus, a-t-on assez entendu, à gauche, que la France était un pays détestable, colonialiste et raciste: et c’est pour ce pays que Depardieu et les autres devraient se mobiliser ? Peut-on expliquer dans la même phrase qu’acheter français, comme le préconise Montebourg, est xénophobe mais que payer ses impôts en France est patriotique ?

Enfin, il y a quelque chose de sinistre dans l’emploi abondant qui est fait de la devise républicaine, alors même que son premier terme semble avoir disparu. En effet, les intransigeants défenseurs de 1789 semblent oublier que le premier mot inscrit au fronton des mairies est « liberté » – et Depardieu n’a fait qu’exercer la sienne. En revanche, ils adorent brandir la fraternité et l’égalité pour condamner leurs semblables. Au point que des esprits simples finiront par se demander si l’une et l’autre ne sont pas simplement les alibis du plus « minable » des ressentiments.

*Photo : igorjan.

Mi-décembre : les critiques ont le blues

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critique decembre guimard

critique decembre guimard

Mi-décembre, les prix littéraires ont presque tous été attribués. Manque à l’appel le prix des Deux-Magots qui fêtera en 2013 ses 80 ans d’existence et dont la promulgation au Journal Officiel des Lettres a été fixée au mardi 29 janvier. Nous espérons que la dotation de 7 700 € reviendra à Pauline Dreyfus pour Immortel, enfin paru chez Grasset, roman docu-fiction contant la dernière tentative de Paul Morand pour accéder à l’Académie française.

Mi-décembre, les critiques n’ont donc plus grand chose à se mettre sous la dent. Il faut attendre fébrilement la fournée de janvier/février pour repartir à la traque aux bons livres, délicats produits de saison aussi rares qu’un foie gras artisanal ou un saumon sauvage.

Le critique est comme un sportif professionnel, durant la trêve de Noël, il s’empâte. Son cerveau engourdi par plus de onze mois de compétition peine à s’émouvoir. Ça somnole dans les salles de rédactions. C’est que la lutte hebdomadaire pour déceler le livre de caractère à la peau fragile et au cœur tendre dans une production industrielle s’avère épuisante. Les organismes lâchent à la vue des meilleures ventes. Certains y perdent leur santé, d’autres sont frappés d’agueusie ou de démence. Les éditeurs et les patrons de presse ne sont pas des tortionnaires, ils savent qu’en décembre, il est impératif de ménager ces joueurs. Combien de critiques disparaissent à l’issue d’une saison trop engagée ? Par manque d’entraînement et puis aussi, à cause de nerfs trop fragiles, des dizaines d’entre eux ne supportent plus de lire le palmarès de L’Express. Ils préfèrent renoncer à l’émancipation des lecteurs. Ils déclarent forfait.

Afin de prévenir ces extrémités, on leur octroie trois semaines de repos forcé durant la période des fêtes. Au programme, aucun roman, pas plus d’essai, seulement des « beaux livres » aux vertus relaxantes. Les phrases tortueuses et les idées absconses à la corbeille, des images par milliers, de belles et grandes photographies qui s’étalent en double page tels des cataplasmes apaisants. Peu importe le sujet, seule l’évasion compte. Le critique embarque alors pour une croisière, un jour, il vogue sur l’Océan indien, un autre, il survole les cathédrales gothiques, les jardins japonais, les terrines de grand-mère, l’art chocolatier ou la lingerie française.

Mi-décembre, les critiques sont tristes. Ils se sentent mal-aimés. S’ils ont choisi ce métier, c’est bien par amour des livres. Ils se souviennent qu’enfants, ils passaient leurs vacances de Noël à lire. Moments suspendus. Bonheur intense où la littérature les protégeait et les élevait. Le sapin clignotait frénétiquement dans la grisaille berrichonne, les mères cuisaient la dinde en fumant, les pères ouvraient des huîtres en buvant, les cousines se chamaillaient en se pomponnant, les anciens se remémoraient le faste des messes de minuit d’avant-guerre en bridgeant. Le futur critique, votre serviteur, s’était enfermé dans sa chambre. A l’extérieur du monde réel et pourtant vibrant au moindre écho de ces préparatifs.

Cette année-là, il lisait Rue du Havre de Paul Guimard, il y était question d’un père Noël qui voulait abolir le temps et réunir deux êtres égarés dans la brutalité du monde moderne. C’est à cet instant-là, en refermant ce court roman publié en 1957, trouvé dans la bibliothèque familiale en version de poche de 1968 qu’il s’était dit que la littérature était un bonheur à partager. Il ne savait pas vraiment pourquoi, il n’avait pas encore les mots pour l’exprimer, mais ce soir-là, il se sentait bien.

*Photo : Nicolas Nedialko Nojarof

 

Gérard Depardieu, un vrai socialiste français

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gerard depardieu belgique

gerard depardieu belgique

Gérard Depardieu est-il parti s’installer aux Iles Caïmans ? Est-il allé se réfugier dans une Hacienda au Paraguay, emportant avec lui toute sa fortune en lingots d’or ? Non, il est parti habiter en Belgique, à 50 kilomètres de Bruxelles. Gérard Depardieu ne fait absolument rien d’illégal, il applique à la lettre l’Acte unique européen qui prévoit la libre circulation des biens, des capitaux et des personnes.

Qui a négocié et mis en place cet Acte unique ? Le gouvernement alors dirigé par Laurent Fabius. Qui a négocié le traité de Maastricht ? Qui a entériné toutes les négociations du Gatt (la future Organisation Mondiale du Commerce) prévoyant l’ouverture intégrale des frontières ? Qui a appelé à voter oui au traité constitutionnel européen ? Qui a soutenu le traité de Lisbonne ? Qui soutient et négocie le mécanisme européen de stabilité prévoyant de transférer à Bruxelles le contrôle du budget français, donc des impôts ? De Delors à Lamy, de Mitterrand à Hollande, des socialistes, des socialistes, toujours des socialistes.

On comprend que Gérard Depardieu soit outré de se voir traiter de minable par Jean-Marc Ayrault. Il se vit comme Européen et se déclare citoyen du monde. Il ne fait en cela que répéter une antienne que les socialistes rabâchent depuis 40 ans. Il ne fait en cela qu’épouser la politique socialiste qui avec constance depuis 30 ans déshabille le pouvoir national pour en transférer des pans entiers aux régions ou à Bruxelles. Il ne fait en cela que se partager la vision internationaliste du monde des socialistes. Comment lui reprocher d’aller au bout de cette logique ?

Gérard Depardieu rend son passeport français ? Il y a bien longtemps que les socialistes ont rendu le leur. Gérard Depardieu est un vrai socialiste français.

*Photo : Tom Lee KelSo.

URSS, l’autre pays des poètes maudits

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marignac essenine tchoudakov

marignac essenine tchoudakov

« Tous Les Russes sont poètes, et l’écrasante majorité des poètes est constituée de casse-burnes à expédier au goulag régime sévère pour les empêcher d’écrire, toutes nationalités confondues. »

C’est par ce genre de saillie post-punk que l’écrivain-traducteur Thierry Marignac ponctue son anthologie des oeuvre torturées de trois enfants du siècle dernier.
Trois destins tragiques, mèches de vies brisées par leur incandescence. Voici leurs fiches de police, puisque ça se termine toujours comme ça :

Essenine, Sergueï (1895-1925). Protégé par Trotski et Djerzinski, le fondateur de la Tchéka, il fut retrouvé pendu et couvert de coups dans un hôtel pétersbourgeois en laissant une mystérieuse lettre d’adieu : « Adieu, mon ami, adieu… Dans cette vie la mort n’est pas nouvelle. »[access capability= »lire_inedits »] Inspiré par la cocaïne, il refusa les avances matérielles des puissants oligarques bolchéviques, moquant la triste destinée de la révolution d’Octobre. « À nouveau ils boivent, pleurent et se battent ici/ Sous l’accordéon de jaune mélancolie/ Vouent leur malheur aux gémonies/ Se remémorent la moscovite Russie », « Ils ont mal au ventre qu’octobre sévère/ Dans son tumulte les ait trompés/ Et l’audace à nouveau se permet d’affûter/ Des couteaux enfoncés dans les bottes, le fer. » Quelques fragments amers de cet acabit valurent à Essenine l’admiration posthume des ultra-nationalistes russes, au crépuscule de l’Union soviétique, lorsque les pichenettes américano-afghanes ébranlèrent la carcasse chancelante du mastodonte collectiviste.
Sa Chanson d’un vieux bandit respire l’embrun de la nostalgie, un comble pour un artiste disparu à l’âge de trente ans : « La jeunesse en moi s’est éteinte/ Les couleurs à mes joues sont flétries/ Mon audace d’autrefois est défunte/ Et mes forces se sont enfuies. » Un homme en trop, comme l’aurait qualifié Tourgueniev dans ses portraits de jeunes lettrés paumés séduits par la déesse nihilisme. « À présent nous partons petit à petit/ Vers l’au-delà du silence et de la grâce », déclame-t-il en guise
d’épitaphe.

Tchoudakov, Sergueï (1935-?). Manipulateur, harceleur, voleur, poète-maquereau, auteur méconnu « d’infra-samizdats éphémères » circulant sous le manteau de ceux qu’il prenait tant de soin à détrousser. « Un génie dérangé » dont Marignac admire les vers étranglés à la métrique anarchique. Plusieurs fois interné en asile psychiatrique, selon la vieille pratique soviétique, Tchoudakov se voyait en « ultralumpenprolétaire » nourri d’une aspiration baudelairienne à la lie sociale et au martyre de soi. Il disparut mystérieusement après une ultime foucade auprès de mafieux Caucasiens. Il a célébré la beauté tragique du suicide avec la grâce du samouraï avant le seppuku : « Lorsque respirer ne rimera plus à rien / Autant crever en posant à la ligne le point/ La haine ressemble au foie, on l’autopsiera/Du couteau au boucher, la ferraille cliquettera. » Ce gentleman-cambrioleur à l’allure cradingue se fait aussi chantre de la femme pècheresse – « Je décore mon antre célibataire/ D’ornements d’une grande simplicité/ Et retrace au crayon les contours délétères/ Sur le mur de ta cuisse fuselée » – qu’il caresse avec nonchalance : “De toi, je ne suis pas jaloux/ Indifférente à mes manières/ Tu files au bar à bière/ où tu connais au moins cent marlous”.

Medvedeva, Natacha (1958-2003). Aux non-initiés, apprenons que Medvedeva fut la femme infidèle de Limonov, la chanteuse du cabaret Raspoutine à Paris… et qu’à la demande de son époux, elle convola officiellement huit ans durant avec son ami Thierry Marignac, dans un mariage plus blanc que blanc. Thierry, c’était le frère que Natacha avait déjà eu, sosie réincarné de l’aîné qu’elle allait visiter fugitivement avec sa mère, à l’extérieur de sa caserne de jeune conscrit. Une « pomme sauvageonne » ayant bourlingué entre New York et Paris avant de regagner la Russie où son rock occulta longtemps sa poésie, toute de métaphores désespérées : « L’automne épuisé d’une main sans dentelles/ Jette par poignées ses dernières bagues fines/ Les filles dans des robes bleutées par le gel/ Se souviennent des doigts sur des couronnes d’épines. » À la lecture de certaines strophes, nous revient l’écho lointain du Limonov des années 1980 dépeignant crûment la camée alcoolique et nymphomane le trompant effrontément dans sa chambre de bonne du Marais : “Allongée près de toi/ Par neurasthénie/ Me charger du poids/ De ta mélancolie/ Fixer quelque part/ Le regard/ Sur un point précis/ Au plafond, la mouche / Inerte comme une souche/ De moi tu peux/ Faire ce que tu veux.”

Essenine, Tchoudakov, Medvedeva. Le chroniqueur ès chiens écrasés notera un possible suicide, une disparition et une overdose fatale emportant sa victime à 44 ans. Mais, plutôt que de s’arrêter aux faits divers, le lecteur tressera des lauriers au discret passeur Marignac : Des chansons pour les sirènes reprend un vers d’Apollinaire auquel semble répondre sa quasi-compatriote Medvedeva : « À la place des sirènes étranglées/ Des éclats/ De bouteilles brisées, et les ombres profilées/ Qui vivent dans ce pays-là/ Ce sont des loups/ Mes frères. » Puisse leur dialogue aux Enfers se poursuivre à travers les limbes du temps.[/access]

*Photo : Natacha Medvedeva avec Edouard Limonov.

Des chansons pour les sirènes. Essenine, Tchoudakov, Medvedeva, saltimbanques russes du xxe siècle. Thierry Marignac et Kira Sapguir (L’écarlate)

Fumée sans jeu

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cool don winslow

cool don winslow

Cool est un polar de Don Winslow. On pourrait reprocher cette tendance de plus en plus fréquente dans le polar et dans le cinéma à ne plus traduire les titres anglo-saxons. Ici, ça se justifie parfaitement. Il serait très difficile de traduire Cool qui renvoie à une attitude existentielle faite de décontraction, d’hédonisme et d’absence totale de morale. Mais aussi à des situations où l’on se sent heureux, détendu, décontracté : en faisant du surf, en ayant un rapport sexuel satisfaisant, en jouant aux cartes, en fumant un joint fortement dosé en THC sur une plage du comté d’Orange ou en prenant son petit déjeuner quotidien au Coyote Grill : café noir, œufs machana[1. la recette est dans le roman.], serveuse eurasienne belle à tomber par terre, lecture de la Dame Grise comme on appelle le New York Times à cause de son abondance de textes et de son peu d’images.

Cool est un polar californien. La différence entre un polar californien et un polar qui n’est pas californien est due à l’impression que dans le polar californien rien n’est vraiment grave même si c’est tragique. En plus, dans les polars californiens, il y a plus souvent des jeunes que dans les autres polars américains car en Californie on peut faire du surf et consommer de la drogue au soleil, ce qui est plutôt un truc de jeunes. En plus, depuis les années du Flower Power et le Summer of love, la Californie a une certaine expérience en matière de jeunes qui ne veulent rien faire sinon écouter de la musique planante et savoir prendre avec une planche la bonne vague au bon moment. On les appelait les beatniks, les hippies et on se dit qu’ils n’étaient pas si mal, quand on voit ceux qui au même âge, fréquentent les écoles de commerce.

Cool est un polar qui raconte l’histoire de trois jeunes d’aujourd’hui. Il y a Ben qui est un intellectuel, Chon qui est membre des forces spéciales et Ophélie (O pour les intimes) qui est amoureuse de Chon, mais aussi de Ben. Ils ne font rien et ne veulent rien faire. Même Chon qui tue plein de terroristes (mais ça reste hors champ dans le roman) ne le fait pas pour la plus grande gloire de Bush junior mais pour les primes qui lui permettent de glander entre deux opérations. Comment ne rien faire et s’éclater en même temps, sans que se pose le problème de l’argent ? En montant son affaire. Après tout, on est au pays de la libre entreprise. Chon ramène donc d’Afghanistan un plant de cannabis très rare. Ben trouve le moyen de le cultiver hors sol dans des serres hydroponiques. O trouve ça très bien comme idée et ça lui permet d’échapper à sa mère qui est riche, liftée, et doit en être à son cinq ou sixième mari. Elle l’appelle RAPU (Reine Agressive Passive de l’Univers). Le roman de Winslow est plein de ces acronymes inventés, fantaisistes et précis, qui scandent plaisamment sa narration.

Cool est un polar qui raconte l’impossibilité de la libre entreprise. En France, c’est à cause du code du travail et des syndicats archaïques mais en Californie, c’est à cause de la concurrence qui a noyauté et corrompu la police antidrogue pour garder le monopole. Les événements vont donc tourner de manière assez violente mais Marx a bien expliqué que le capitalisme, c’était la guerre de tous contre tous.

Cool est un polar nostalgique. En parallèle aux déboires de Ben, Chon et O, Winslow raconte ceux de leurs parents au même âge qui faisaient la même chose mais avec l’espérance de changer le monde. En même temps, la violence était déjà là mais pas aussi violente.

Cool reste pourtant un polar cool car il fait l’apologie de la drogue, du triolisme et des filles de dix-neuf ans à la sexualité exultante. Et il est temps d’offrir à notre jeunesse une littérature enfin édifiante. En plus, Cool est remarquablement écrit dans le genre épileptique déstructuré avec des bouffées de poésie pure comme on a des bouffées délirantes.

Mais les amateurs de Don Winslow connaissaient déjà ses qualités d’écrivain  et avaient lu Au plus bas des hautes solitudes, La griffe du chien et Savages, adapté au cinéma par Oliver Stone, avec les mêmes personnages que dans Cool.

Les autres lecteurs, eux, auront de la chance : ils découvriront avec Cool une version un peu particulière de Jules et Jim, mais qui vaut le voyage et  par la même occasion un auteur de noir qu’ils n’oublieront plus.

Cool de Don Winslow ( Traduction de Freddy Michalski, Seuil)

*Photo : Bengt E Nyman