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Affaire Depardieu : Lettre à Cyrano

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Mon cher Cyrano,

Bon Dieu ! Ils ne t’ont pas épargné ! Je sais bien que l’attaque en meute, à dix contre un, est une de leurs sales habitudes mais là, ils n’y sont pas allés de main morte.

Tu as eu droit à la longue litanie des signes de ta prétendue « déchéance personnelle ». Ils t’ont accusé d’être querelleur, bagarreur même parfois, de trop aimer la bonne chaire et de ne pas boire avec suffisamment de modération. Aidons-les à compléter la liste, veux-tu ? Tu aimes aussi les femmes – surtout les plus belles –, tu es un ami fidèle, un père aimant qui protège son enfant envers et contre tout, un créateur et un poète dans l’âme, un entrepreneur audacieux et – pour parfaire le tableau – tu es un homme libre. En somme, tu es un français selon notre cœur ; c’est pour ça qu’ils te détestent et c’est pour ça que nous, tes compatriotes, nous t’aimons.

Mais le pire, sans doute, c’est qu’ils t’ont accusé de trahir ton pays. J’enrage ! Toi, Cyrano, un traître ? Toi qui as si bien su  faire rimer notre belle langue ? Toi qui as si magnifiquement incarné notre histoire ? Toi qui as tant donné, sans même évoquer les impôts qu’ils te soutirent depuis tant d’années, à notre beau pays ? Je fulmine ! Il est vrai que tu aurais pu, à l’image de la meute des journalistes qui s’acharne contre toi, monnayer subsides et avantages fiscaux contre quelques mots de soutien à l’équipe en place. Mais tu n’es pas de ces hommes qu’on achète ; tu es trop libre, trop fier, trop droit pour t’abaisser à des manœuvres de larbin. Alors, quand la situation t’est devenue insupportable, tu en as tiré la seule conclusion qui s’imposait : la mort dans l’âme, tu as choisi l’exil.

L’exil. Mon Dieu ! Comment ne pas mesurer ce qu’une telle décision a dû te coûter mon vieux Cyrano ? Toi qui aimes tant ce pays et qui, comme nous autres, crèves de le voir chaque jour s’enfoncer un peu plus dans la fange. Quand tu as annoncé ton départ, pas un seul de ces imbéciles n’a imaginé que le choix d’un pays cousin et, plus encore, d’un village situé à quelques encablures de nos frontières était avant tout la marque de ton amour pour cette terre qui t’a vu naître : l’exil oui, mais pas trop loin. Faut-il qu’ils se moquent de leur pays pour ne pas comprendre le déchirement, le déracinement de celui qui fait un tel choix ?

Mais le summum de l’infamie a été atteint quand ils ont voulu te déchoir de ta nationalité. La peste soit du fat qui a osé ! Qui est donc ce fâcheux qui se croit autorisé à manier de telles menaces ? Ont-ils oublié que le dernier à l’avoir fait n’était autre que le sinistre Pétain ? Ont-ils oublié qu’à l’époque, les « traîtres » étaient ces hommes courageux qui pensaient que l’honneur était à Londres ? Ah les rats ! Les parasites ! Ils sentent que le bateau coule et, plutôt que de cesser de ronger la coque, ils préfèrent jeter le capitaine en pâture aux requins.

Maintenant, je dois bien te l’avouer, j’ai bien cru que tu allais te laisser faire. J’ai cru, un traître instant, que tu subirais l’affront sans mot dire ; que comme un vieux lion trop fatigué, tu partirais la queue entre les jambes. Mais quel démenti ! Quel panache ! Ce dimanche matin, j’ai retrouvé mon Cyrano ; chargeant sabre au clair ; à un contre cent – que dis-je cent – ils étaient mille !

Mais aujourd’hui, tu dois te sentir bien seul mon vieux Cyrano. Je ne sais pas si cette lettre te trouvera mais je devine d’ici le vide béant qui s’est ouvert dans ton cœur, la boule qui te noue l’estomac. Aussi, même si cela ne suffira sans doute pas à te remonter le moral, il est deux ou trois petites choses que je veux te dire.

La première chose, c’est que du dois partir la tête haute. Tu n’as pas démérité ; bien au contraire. Chaque centime que tu as gagné, au cours de ces quarante-cinq longues années de carrière, tu l’as mérité. C’est nous, tes compatriotes, qui te le disons : cet argent est le tien, c’est le fruit de ton travail, de ton talent et des risques que tu as pris ; c’est la mesure exacte du bonheur que tu nous as donné pendant toutes ces années ; tu ne nous dois rien, nous sommes quittes, mille fois quittes. Ils instruisent contre toi un procès en immoralité parce que tu refuses que l’on te vole plus que tu ne l’as déjà été ? La belle affaire ! Qu’ils nous expliquent quelle sorte de moralité il y a à vouloir vivre aux dépens d’un autre homme.

Aussi, tu dois savoir que ton départ est pour nous tous une bonne chose. Oh, bien sûr, tu vas nous manquer et je sais bien que, toi parti, c’est nous qu’ils vont essayer de tondre. Mais rappelle toi ce que je te disais plus haut : c’est gens-là sont des parasites, des sangsues qui ne vivent et prospèrent qu’en suçant notre sang. En les privant de subsistance – et Dieu sait qu’ils ont faim, les bougres ! – tu hâtes leur déclin et, à terme, tu nous auras finalement rendu un fier service. Aussi, je t’en conjure Cyrano : ne leur laisse pas une miette, nettoie tout derrière toi et tiens-toi hors de portée. Laisse donc les matons agiter leurs sébiles et vouer aux gémonies les évadés fiscaux de leur prison fiscale ; profite de la vie et ne t’inquiète pas pour nous.

Enfin, si le sort t’a désigné pour être le symbole de notre colère, sache que tu n’es pas seul. Quoiqu’ils disent et quoiqu’ils fassent, tu es et tu resteras l’un des nôtres.  » Où réside la Liberté, écrivait Benjamin Franklin, Voilà notre patrie » mon cher Cyrano ! C’est de cette France-là que nous – toi, moi et tant d’autres – sommes les citoyens ; cette France de 1789, une nation d’hommes libres qui goûtent fort peu les abus du pouvoir – notamment en matière fiscale. Peu importe ces bouts de papiers dont ils menacent de te priver et que tu te proposes de leur jeter au visage : tu es, je le répète, et tu resteras notre compatriote.

Allons mon vieux Cyrano, j’en ai déjà trop dit. Haut les cœurs ! Disons nous adieu, au sens que ce mot revêtait autrefois, en espérant que nous n’aurons pas à attendre jusque là pour pouvoir revivre ensemble dans le pays de nos pères. D’ici là, porte toi bien, fais donc un régime et n’oublie pas ceux qui sont restés. À ta santé !

De la violence en Amérique

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raufer armes newtown

Gil Mihaely : La récente tuerie dans l’école primaire de Newtown relance le débat sur le contrôle des armes à feu. La disponibilité de ces armes, notamment des armes de guerre, explique-t-elle ces épisodes meurtriers ?

Xavier Raufer : La dernière tuerie en date n’a « relancé le débat sur le contrôle des armes à feu » que dans les médias et, de façon factice, chez des politiciens américains incapables de résoudre ce problème. À ce propos, il est inquiétant que sans exception, les grands médias d' »information », quotidiens, radios, télés, énoncent ensemble, au même instant et sans nulle nuance, précisément la même idée, formant ainsi une vaste Pravda collective.

GM : Même si certains médias le manipulent, le problème existe…  

XR : Oui, et pas seulement aux Etats-Unis ! Mais pour les médias c’est toujours la même rengaine : les tueries entre gangsters à Marseille ? Les Kalachnikov ! On n’en sort pas. Les massacres de masse aux Etats-Unis : les armes ! Rien d’autre. Or les armes ne tuent jamais – une kalachnikov posée sur la table prend juste la poussière – ce sont ceux qui en usent : gangsters à Marseille, bombes humaines aux Etats-Unis, qui posent problème. Mais non : la fascination médiatique pour la quincaillerie est absolue.

 GM :  Des lois plus restrictives voire la « prohibition » des armes à feu ne feraient-elles pas baisser le nombre de tueries aux Etats-Unis ?

XR : Dans l’affaire des massacres de masse aux Etats-Unis, le paramètre des armes n’est ni l’explication, ni la solution. Que les médias d’information s’interrogent : pourquoi n’y a-t-il absolument aucun massacre de masse au Brésil et au Mexique, qui comptent vingt fois plus d’armes incontrôlées que les Etats-Unis ? Un autre phénomène devrait nous interroger : des massacres dans des écoles surviennent parfois en Chine – mais sans armes à feu, plutôt avec des explosifs ou des armes blanches.

GM :  Certes, mais la disponibilité des armes à feu n’augmente-t-elle pas la gravité des autres crimes ?

XR : Bien sûr. Dans West Side Story, les bandes s’expliquent à coups de couteaux. Que ce soit désormais à l’arme de guerre ne fait aucun bien aux statistiques criminelles.

GM : Si ce n’est pas la disponibilité des armes, quel est donc le facteur déterminant dans les tueries de masse aux Etats-Unis ?

XR : Ce qui provoque ces massacres aux Etats-Unis ne tient pas à l’accessibilité des armes – qui est à l’évidence, un facteur aggravant – mais à l’essence de la société américaine en général, au psychisme de quelques individus en particulier. Esquissons une comparaison avec un drame psycho-social français : l’alcoolisme. Ce phénomène est très profondément enraciné, terriblement long et difficile à réduire. Pour autant, l’alcoolisme est-il réductible à la seule accessibilité de l’alcool ? Vous avez vu, les Etats-Unis et la prohibition ? Voilà ce qu’il faut méditer, au lieu de s’hypnotiser sur des outils homicides.

GM : L’existence de bombes humaines désocialisées comme Adam Lanza, le tueur de Newtown, est-elle un phénomène spécifiquement américain ?

XR : Là est le sujet. Pratiqué par des solitaires frustrés ou enragés, éduqués mais coupés de la société, le massacre de masse peut s’appuyer sur un prétexte idéologique ou millénariste. Certains vont aussi prendre pour objet phobique une école, des minorités, etc.

Mais l’origine psychologique n’est pas garantie : parfois, la biologie s’en mêle. Le premier massacre de masse moderne – 15 morts, 32 blessés – est perpétré en août 1966 à l’Université d’Austin (Texas) par Charles Whitman, 25 ans. Abattu par la police, Whitman évoque dans son testament d’étranges élans homicides. Son autopsie révèle une grosse tumeur dans un secteur cérébral régulant l’agressivité.

À ce jour, ces massacres de masse prennent l’ampleur d’un phénomène de société dans des pays riches marqués par un « protestantisme sociologique » provoquant un conformisme et une bienséance insupportables. Toute expression forte ou dissidente y fait horreur. Toute négativité en est bannie : les églises n’y montrent plus le Christ crucifié – odieuse vision d’une incorrecte torture. Exemple : l’Amérique blanche suburbaine du Colorado où, en 1999, deux élèves du lycée Columbine abattent 13 de leurs condisciples et en blessent 32, avant de se suicider. Désormais, Newtown.

GM : Une société trop policée est donc criminogène ?

XR : Evidemment ! L’être humain n’est pas un robot. L’homme jeune est aventureux, souvent outrancier de propos ou d’actes (« il faut bien que jeunesse se passe »…). Etouffez-le dans le politically correct et la bienséance gnan-gnan – vous aurez inévitablement 999 moutons bêlants – et une bombe humaine. Tout ca est su depuis des siècles – Pascal : « Qui veut faire l’ange, fait la bête » – mais plus présent dans la culture catholique que protestante – sans doute l’une des origines profondes de toute l’affaire.

GM : Dans les exemples que vous avez cités plus haut, les tueurs sont de jeunes hommes blancs. Peut-on établir le un profil de ces « loups solitaires » et des communautés ou des lieux qu’ils risquent de prendre pour cibles ?

XR : Impossible. Le FBI  essaie depuis vingt ans d’établir un profil dans l’ »active Shooter phenomenon » sans que cela ne donne rien. Des individus solitaires, d’apparence sombre et mutique, blancs, mâles et jeunes – il y en a  vingt millions aux Etats-Unis, pouvant aussi bien être sujets à une sévère rage de dents, à une psychose homicide ou à un chagrin d’amour…

GM : Outre Atlantique, les faits divers, la télévision et le cinéma semblent illustrer une certaine obsession américaine pour le meurtre. Comme l’expliquez-vous ?

XR : L’acte fondateur des Etats-Unis, c’est la Guerre de sécession. Or, loin des superbes batailles bien rangées, des charges de cavalerie du général Lee, ce fut à 90% une atroce guerre de voisinage, terriblement sanglante et durable. Songez qu’elle s’achève en 1865 et qu’en 1882 encore, le soldat sudiste Jesse James braque toujours des banques, explicitement au nom de la « Lost Cause« [1. La cause perdue] (sudiste) !

Avant cette guerre, il n’y avait que peu d’armes aux Etats-Unis. Le nécessaire pour les ours, les pumas – ou les Indiens. Que vos lecteurs anglophones lisent les deux fascinants livres mentionnés ci-après, ils seront édifiés[2. Daniel E. Sutherland, « A savage conflict », UNC Press NC, USA 2009 et T.J. Stiles, « Jesse James, last rebel of the Civil War », Vintage, NY, USA, 2007]. Ces massacres ont donc pour origine un séculaire traumatisme originel. L’arme à feu, la mort, sont enfouis au plus profond de la psyché américaine. Réduire ce drame à une simple affaire de quincaillerie est quand même désolant.

Du Christ en croix au pape qui twitte…

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benoit XVI twitter pape

L’image a fait sourire le monde entier. Sa sainteté le pape Benoit XVI entouré de collègues ensoutanés, appuyant d’une main tremblante sur une tablette numérique pour envoyer son premier tweet à des millions de fidèles « followers », sous les flashes des journalistes et les applaudissements d’une foule en délire devant l’événement.

Ma première réaction ne fut pas le rire, mais un sursaut d’horreur et de pitié face à ce que j’identifiais à une tragédie grotesque.En effet, comment ne pas frémir devant cette vision parousiaque d’un contact entre l’héritier de St Pierre , chef de l’Eglise universelle et incarnation du « point d’infaillibilité » (Maistre) sur terre, et les simagrées futiles et contingentes du réseau, cette compromission ridicule de l’intemporalité  à la mondanité, qui plus est à travers l’odieux symbole du monde capitalo-consumériste qu’est l’Ipad.

Quoi ! Le message unique, absolu, métaphysique de l’évangile, passer par un gazouillis digital ?!  La bénédiction papale, se répandre, comme une onde parmi les ondes, dans les méandres du web 2.0 ! L’éternité du dogme se plier aux exigences de la révolution numérique !

J’ai alors tout de suite pensé au scénario inventé par Gide dans Les caves du Vatican, où il imagine l’histoire abracadabrante d’un pape enlevé et remplacé par une marionnette aux ordres des francs-maçons, songeant avec terreur que l’Apocalypse étant proche, l’Eglise elle-même était peut être en train de tomber dans les mains du prince de ce monde. Le doigt du pape sur l’écran digital m’apparut alors, comme l’or du Vatican, les bagues des cardinaux  et la luxure des Borgia, une concession de l’Eglise au « monde »,  emportée une fois de plus par les affres du temporel.

Et puis, après ce moment d’indignation et de révolte, je me suis souvenue de ce qu’était le catholicisme. Et j’ai compris que l’image de ce pape vieillissant envoyant ce tweet à ses fidèles était l’image même d’une religion qui est par essence religion de la médiation.

Car le catholicisme n’est pas la religion d’un dieu hors du monde qui laisse courir les hommes tout seuls à leur perte ou à leur salut. Ni une religion temporelle au sens où le serait l’orthodoxie rêvée par Dostoïevski ou un islam politique qui fondent l’Eglise dans l’Etat. L’Eglise n’est pas le royaume des cieux. Elle n’est pas non plus le Vatican. Elle est cette institution médiatrice, entre temporel et spirituel, Dieu et les hommes. Elle est à la fois humaine et divine, faillible dans ses actes, et infaillible dans ses sacrements, dans le monde et hors du monde.

L’Eglise, c’est à la fois la splendeur des cathédrales et le tintement des pièces de la quête pendant la messe,  les chants grégoriens et les gardes suisses, les stigmates des mystiques et la casuistique jésuite, la foi et le rite, la nécessité du dogme et la contingence des hommes. Le pape qui tweete, ce n’est donc pas le signe d’une Eglise décadente qui s’adapte à son temps en tremblant, mais le symbole même de cette médiation universelle entre Dieu et les hommes dont l’Eglise est le moyen terme.

En ces temps où l’absence de (re)pères se fait cruellement sentir dans des débats déboussolés sur des questions « sociétales » comme le mariage pour tous ou l’euthanasie, la place de l’Eglise est plus que jamais nécessaire dans « le monde », comme une des seules puissances qui croit encore à l’unicité et à l’universalité de la vérité.

Du Christ en croix au pape qui tweete, de Rerum novarum à Vatican II,  c’est la même histoire, celle d’une religion médiatisée, incarnéepar la révélation, qui doit donc dialoguer avec le temporel et y ajuster sa forme, sans pour autant céder aux sirènes du progressisme en tiédissant le contenu de son message.

*Image : compte twitter de Benoit XVI.

Ni intégrisme, ni intégration

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laicite eglise modernite

C’est une longue histoire, qui n’a toujours pas été réglée. D’ailleurs, elle ne le sera sans doute jamais : l’histoire des catholiques avec le monde, et plus particulièrement avec la France, et plus particulièrement avec la République. L’histoire d’une communauté qui ne voulait pas en être une. L’histoire d’une universalité qui n’arrivait pas à en être une.

Elle est plus complexe intrinsèquement que celle de ces autres religions qu’on a coutume de voir sous nos cieux. Le rapport des juifs avec le reste du monde, même s’ils l’ont renouvelé récemment avec la création d’Israël, est depuis quelques millénaires assez simple : tu en nais ou tu n’en es pas. Chez les musulmans, il est relativement basique, là encore, car le monde se divise en deux catégories, comme dirait Sergio Leone : celui des soumis, celui des infidèles. Et la politique suivra.

Chez les catholiques, si l’on peut se permettre un rapide cours d’histoire qui n’a aucune vocation universitaire, c’est-à-dire cuistre, le pouvoir est toujours plus haïssable que désirable.[access capability= »lire_inedits »] C’est-à-dire que, lorsqu’il se présente tombé tout cuit, par exemple des mains d’un Empire romain agonisant, il s’agit de s’en débarrasser au plus vite en le remettant aux mains d’un roi barbare qui passait par là. Mais sans oublier jamais de lui rappeler de qui il tient ce pouvoir, c’est-à-dire de l’Église, c’est-à-dire de Dieu. Ne pas l’exercer directement ne veut pas dire que l’on n’en est pas l’auteur et, comme disait l’autre − Althusius, je crois − qui le délègue est supérieur à qui le reçoit. De cet imbroglio naîtront des siècles de Querelle des investitures, de Canossa, de soufflets, de bulles Unam Sanctam et d’articles gallicans, bref une chrétienté. Une chrétienté est déjà en soi un problème, politique autant que théologique, parce que personne ne sait vraiment qui commande, qui gouverne, qui se soumet, qui nomme, qui révoque, qui défend, qui bénit, qui condamne, qui absout, qui sacre et qui jette l’interdit. Cependant, l’avantage d’une chrétienté, d’un point de vue chrétien, c’est qu’on reste entre soi, même si, pour cela, il faut inventer des dictons aussi totalitaires que cujus regio ejus religio, pour régler des problèmes annexes. Le peuple est catholique, l’État est catholique, l’Église elle-même est catholique. L’adéquation est parfaite.

Bref, alors que tout allait bien, survient la Révolution qui entreprend de mettre à bas le bel édifice des siècles. Non pas que la première République ait d’ailleurs été « laïque » − il n’y a que les incultes pour croire ça − mais qu’au contraire, avec sa constitution civile du clergé, elle ait cherché à assujettir à son pouvoir terrifiant l’Église de France dans des liens que Bossuet soi-même n’aurait osé imaginer dans les plus merveilleux de ses rêves. La République n’est donc pas du tout « laïcarde » dans ses origines, seulement dominatrice et étouffante, et ce que les pontifes romains avaient subi et plus ou moins admis de la part de quarante rois depuis mille cinq cents ans, un pape pourtant pusillanime le refuse à une jeune institution vaillante. Ce paradoxe ne s’explique pas si l’on ne comprend ceci, qui est le fond du problème : pour les catholiques, peu importe la forme du gouvernement pourvu que l’origine divine du pouvoir soit reconnue, d’une manière ou d’une autre, et même du bout des lèvres. Or la République, c’était son grand tort d’un point de vue romain, ne se connaissait d’autre naissance qu’elle-même, c’est-à-dire rien que le peuple coalisé bon gré mal gré.

Où nous arrivons enfin au vif du sujet : devant cette situation neuve faite à leur religion, les catholiques ont schématiquement réagi de deux manières qui, diamétralement opposées, avaient pourtant chacune le grand avantage d’espérer ajourner la communautarisation qui les guettait. La première, c’est le légitimisme dans tous les sens du terme, qui commence avec de Maistre et finit avec Bernard Antony, c’est-à-dire nulle part. Cette méthode, qui a pourtant produit une admirable critique de la modernité, était très simple : puisque c’était le catholicisme qui avait fait la France, ou celle-ci mourait ou elle se reconnaissait à nouveau comme catholique. Et comme selon toute apparence, la France continuait, tout ce qui n’était pas catholique relevait notoirement de l’anti-France. Sa simplicité biblique lui a conféré une longévité certaine, comme un grand chêne qui étend ses ramures, jusqu’au jour où ses fruits devenus hermétiques à la réalité terreuse ne parviennent plus à l’ensemencer. Car si le gland ne meurt, il reste gland.

L’autre manière fut d’inventer la démocratie-chrétienne qui postulait, comme son nom l’indique, que la République pouvait être christianisée de l’intérieur. Elle ne remonte pas seulement, comme l’on croit souvent, à la Dernière guerre, mais beaucoup plus lointainement à Lamennais, Ozanam et Lacordaire. Elle a inspiré de grands papes, comme Léon XIII ou Jean Paul II, et elle aurait pu réussir si elle ne s’était égarée dans les marais d’un socialisme déchu.

Les deux tentatives ont donc échoué, et ainsi ne se réalisait pas la parole prophétique de Maritain qui tenait qu’une voie nouvelle serait ouverte au catholicisme en France quand il aurait réussi à refaire son unité en liant de Maistre et Lamennais.

Restent donc une France entièrement « laïcisée » et des catholiques qui en sont les citoyens paradoxaux, semblables aux autres et pourtant privilégiés en tant que la culture du pays dans ses modes les plus infimes, comme le jour de repos hebdomadaire, continue d’être la leur. Or, il n’est jamais bon d’être le citoyen privilégié d’une nation, même malgré soi : cela vous attire les pires ennuis. Notamment celui-ci, qu’on croit pouvoir vous moquer sans gêne pour ce que vous seriez majoritaire. Ce qui est de toute évidence faux aujourd’hui : si pas moins de 60% des Français sont toujours baptisés, le taux tombe très bas si l’on considère l’adhésion volontaire à la foi qui seule indique le catholique. Selon un sondage réalisé il y a quelques années par le magazine Famille chrétienne, à peine 20% de nos concitoyens reconnaissent croire dans les dogmes de base de l’Église, comme le fait que Jésus est le fils de Dieu.

C’est de là que se manifestent de nouvelles scissions dans les rangs des fidèles : les anciens légitimistes tiennent de plus en plus pour un communautarisme qui leur assurerait une influence de lobby. D’autres penchent pour un genre d’enfouissement au milieu des gentes où la vie chrétienne se déploierait en toute quiétude, enfin libérée des turpitudes du pouvoir. D’autres enfin, comme la majorité des évêques, balancent entre indépendance et place éminente, au nom de l’ancienneté et de la culture. Chacun de ces exercices est périlleux, et répond aussi à un mode psychologique de rapport au monde. La position idéale n’a toujours pas été trouvée, mais sans doute faut-il qu’elle ne le soit jamais.[/access]

*Photo : srqpix.

Algérie : Hollande va-t-il enfin se repentir de s’être repenti ?

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François Hollande a-t-il mis le doigt là où il ne fallait surtout pas avec sa fameuse déclaration sur le massacre du 17 octobre 1961 et son unilatéralisme un rien béat, puisque faisant l’impasse, par exemple, sur les milliers d’assassinats commis par le FLN en France sur des militants algériens de factions rivales – et on ne vous parle même pas des atrocités commises contre des civils pieds-noirs.

C’est en effet à une boîte de Pandore que s’apparentent nombre d’éditoriaux et d’articles publiés par la presse algérienne ces jours-ci, à l’occasion de la visite officielle faite par notre président chez son collègue Abdelaziz Bouteflika. La tendance générale est claire et peut se résumer en deux mots : toujours plus !

C’est par exemple le vœu émis par l’ancien moudjahid Amar Bentoumi, qui fut avocat du FLN durant la guerre d’Indépendance, puis brièvement ministre de la justice, puis prisonnier politique puis bâtonnier d’Alger avant de finir grande conscience nationale.

Dans un entretien au quotidien La Tribune, M. Bentoumi explique posément que la France doit désormais « aller au-delà de la repentance » et détaille longuement les raisons pour lesquelles les autorités de son pays devraient exiger de François Hollande «l’indemnisation de l’Algérie pour les 132 ans d’occupation coloniale ».

Une thèse que notre juriste mémoriel étaye de façon incontestable : « Les crimes commis par la France en Algérie depuis 1830 jusqu’à 1962, sont des crimes contre l’humanité. » Donc imprescriptibles, donc indemnisables. CQFD.

N’étant pas un spécialiste pointu de cuisine nord-africaine, je ne sais si à l’instar du bourguignon, le couscous est encore meilleur quand il est réchauffé. Mais c’est indubitablement le cas pour la repentance. Hélas, contrairement aux délicieuses et roboratives spécialités évoquées plus haut, il semblerait que la repentance d’autrui ne rassasie jamais celui qui s’en régale.

Parti Communiste : le dernier bastion démocrate ?

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pierre laurent pcf melenchon

« Nous étions moutons, nous sommes devenus chats et qu’il est difficile de constituer un troupeau de chats ! »  résumait le communiste parisien Patrick Bessac[1. Rapport au Conseil National du PCF du 13 septembre 2012] quelques mois avant 36e congrès statutaire du PCF qui se tiendra début février à Aubervilliers. En attendant la grand-messe de 2013, au terme de laquelle toutes les instances du parti seront renouvelées, les 100 000 militants communistes à jour de cotisation votaient pour les motions en compétition, une sacrée rupture avec le centralisme démocratique d’oncle Jo ! Sitôt Oscar Niemeyer enterré, les héritiers de Thorez, Marchais et Hue (cherchez l’erreur…) remplissaient les urnes de leurs sections avec des bulletins numérotés de 1 à 4.

Quatre textes d’orientation se disputaient en effet les faveurs des adhérents, avec deux lignes de fracture évidentes : le rapport au Front de Gauche – en clair, à Mélenchon – et à l’Union Européenne. Mais puisqu’on sait depuis Michels que parti rime avec oligarchie, les dés sont évidemment pipés, l’adhésion formelle à la « base commune » rédigée par Pierre Laurent et son équipe étant proportionnelle à son niveau de conformisme idéologique. Clin d’œil appuyé à Apollinaire, le texte majoritaire a recueilli 73.12% des suffrages communistes à l’issue d’une consultation interne dépassant les 54% de participation, preuve que le PCF s’intéresse autant aux idées que l’UMP à la pure rivalité des hommes. Ironie de l’histoire, un parti si longtemps sclérosé par le suivisme et l’allégeance au chef met aujourd’hui en musique un beau débat de fond, dont l’issue jouée d’avance restera néanmoins lettre morte, en dehors de quelques adaptations marginales. Il serait cruel de relever toutes les perles enfilées par l’insipide motion centrale « Rallumer les étoiles », de l’utilisation abusive de l’adjectif citoyen (l’inévitable « révolution citoyenne ») dont se gaussait allègrement un Philippe Muray, au bisounournisme « de la dignité humaine, du vivre ensemble, du respect de la laïcité et de la démocratie » qui tranche avec la déconstruction marxienne de tous ces concepts bourgeois !

Au passage, notons que les critiques les plus acerbes contre la « base commune » majoritaire, proviennent des textes alternatifs 1 et 3, qui proposent tous deux la rupture du Front de Gauche. « Un texte hors du temps, à prétention poétique, multipliant les diversions sociétales et les faux problèmes » lit-on dans l’alternative 3, qui a obtenu l’assentiment de 5.82% des militants en proposant une renaissance orthodoxe d’un PCF dégagé de  « la tutelle de sociaux-démocrates qui cachent mal sous les vociférations gauchistes leurs positions réformistes ». Traduction : Méluche, fais tes valises et rentre à Paris !

Armé d’une rhétorique souverainiste que ne renierait pas Nicolas Dupont-Aignan, le texte alternatif 1 préconise carrément un double divorce : avec le Front de Gauche d’un côté, l’Union Européenne de l’autre, loin de l’orientation « altermondialiste » qui est celle du PCF depuis le congrès de Martigues de 2000. Verdict : 5.7% des communistes ont dit oui à ce libelle qui rappelle les manifestes du CERES des années 1970.

Continuons notre décryptage de la prose communiste à l’usage des néophytes.  Il y a les inclassables, qui veulent se faire entendre au sein d’un Front de Gauche redynamisé qui n’aurait plus peur de prôner une sortie pure et simple de l’UE (décidément, une obsession de ces satanés souverainistes rouges qui dominent deux motions sur quatre. Mais que fait la police de la pensée ? ). Une taupe bien introduite place du Colonel-Fabien me souffle que le kamarad Jérôme Leroy ne serait pas insensible à « ce texte alternatif 2 » qui proclame fièrement : « Le projet d’une « Europe sociale » sur la base du capitalisme est une chimère » mais tempère aussitôt « Le capitalisme signifie désormais la régression sociale permanente ». Une petite phrase a priori innocente où l’usage de l’adverse « désormais » déboulonne les piliers du communisme de combat : nos alternatifs insinuent-ils que le capitalisme fut vivable ? À lire leur principale revendication économique – « la suppression de la propriété privée des banques et de tous les grands piliers de l’économie »-  on se dit que le capitalisme d’Etat suscite encore quelque nostalgie, du planisme gaulliste d’Henri Guaino aux super-étatistes du PCF.

Sur ces hautes considérations, passons à la rubrique matrimoniale. Parce que ces débats sans fin, passionnants au demeurant, n’infléchiront pas la direction de l’esquif Front de Gauche. Le cap de la direction ayant été approuvé à 75%, Pierre Laurent peut maintenant aborder la rive  du futur l’esprit occupé par ses petites bisbilles avec Jean-Luc Mélenchon. Ça tangue sérieusement entre l’ancien ministre de Jospin et le fils de l’apparatchik communiste Paul Laurent. À l’approche de la moitié de quinquennat, Méluche se rêve en Premier ministre de substitution d’un Hollande lassé par la social-démocratie, après une probable Berezina aux municipales de 2014. Laurent, fort d’un charisme d’écailleur d’huîtres à la Fête de l’Huma, mise plutôt sur le mouvement social et s’agace du présidentialisme obsessionnel de son impétueux partenaire tout en sachant qu’il lui doit les 11% de la présidentielle. Mélenchon, faute d’un véritable parti à sa disposition, doit s’appuyer sur les forces militantes communistes, non sans lancer quelques scuds parallèles pour concurrencer le PCF : Clémentine Autain, Christian Picquet et autres turbulents alternatifs.

Comme quoi, à gauche, certains mariages arrangés ont au moins autant d’avenir que le « mariage pour tous »

*Photo : pcf.bourges.

Anticléricalisme : rien de nouveau sous le soleil…

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eglise vatican charlie

La haine que suscite le christianisme a pris la dimension d’un fait de société. Marcel Gauchet le constatait il y a douze ans déjà : « La communauté catholique est la seule minorité persécutée culturellement parlant dans la France contemporaine. » Cette persistance d’une hostilité irréductible a même surpris certains milieux chrétiens qui croyaient que la disparition du cléricalisme entraînerait ipso facto celle de l’anticléricalisme. Ainsi l’historien René Rémond le déplorait : « À la vérité nous n’avons pas seulement affaire à un malentendu, mais bien à une hostilité délibérée et déclarée, une haine véritable à l’égard du christianisme en général,  et des chrétiens eux-mêmes comme personnes. Certains propos qui entretiennent une culture du mépris tomberaient sous le coup de la loi s’ils visaient d’autres familles de pensée. »[1. Le Nouvel antichristianisme, DDB, 2005. Le Christianisme en acccusation, DDB, 2000.]

Chassé de la vie sociale, politique et intellectuelle, à peine toléré dans un espace privé de plus en plus confiné et surveillé, le christianisme est-il à la veille d’un « nouveau martyre », selon l’expression de Jean-Paul II ? Depuis une douzaine d’années, certains signes des temps sont inquiétants.

Ce fut l’ancien « Panzerkardinal » Ratzinger caricaturé en Hitler par les Guignols de l’Info et victime de l’hostilité sourde des médias. Ce furent les colonnes de Libération qui accueillirent régulièrement des diatribes christianophobes, en appelant même à une « opération chirurgicale antichrétienne » !

Ce fut le harcèlement médiatique de Jean-Paul II pendant sa maladie, traité d’ « assassin » et de « plus grand criminel de temps de paix » pour ses positions en matière de morale sexuelle. Aux banderoles déployées en 1996 devant la cathédrale  à l’occasion des manifestations soutenues par le réseau Voltaire et le Grand Orient de France contre son voyage à Reims – « Dieu est mort, qu’attends-tu pour le rejoindre, Jean-Paul ? » – firent écho les protestations de nos laïcards de gauche comme de droite – dont François Bayrou – contre la mise en berne des drapeaux français à sa mort, alors même que Fidel Castro décrétait à Cuba trois jours de deuil national !

Ce fut la surexploitation hypocrite des affaires de pédophilie dans l’Eglise pendant que la révolution des mœurs banalisait l’immoralité et promouvait l’homosexualité – alors que 80% des pédophiles poursuivis en justice sont homosexuels -, pendant que la pornographie envahissait la vie quotidienne, et qu’un arsenal législatif mortifère (contraception, avortement, génétique, euthanasie…) et antifamilial (divorce, Pacs…) se mettait en place – en attendant le “mariage pour tous”.

Sur fond de loi contre l’ « homophobie » et de revendications grandissantes, les agressions « gays » contre l’Eglise ne manquèrent pas non plus. Ce furent bien sûr les provocations insultantes des travestis déguisés en religieuses ou prêtres lors des visites de Jean-Paul II en France et les accusations criminelles dont il fit l’objet, mais aussi des passages à l’acte de plus en plus répétés, comme les irruptions des « Panthères roses » et autres militants « pédés et lesbiennes en lutte contre l’ordre moral » (sic) lors de messes à Notre-Dame, jusqu’à la parodie blasphématoire de mariage à l’autel de la cathédrale avec agression physique de son recteur, le tout aux slogans de : « Benoît XVI, homophobe, complice du Sida ! » Les militants « homos » ont été à la pointe du combat mené contre la morale naturelle défendue par les catholiques comme par l’ensemble des religions et civilisations. Leurs attaques de plus en plus virulentes et relayées se sont concentrées sur la famille et le mariage, de la « Gay Pride » conçue comme « un défilé pour l’homoparentalité » jusqu’à la revendication du “mariage gay”.

Ce fut la campagne de diffamation internationale contre La Passion du Christ de Mel Gibson, et le professeur Rocco Buttiglione qui dut abandonner la Commission européenne pour cause de christianisme : « Comment pouvez-vous prétendre siéger à la commission alors que vous reconnaissez vous-même que vous êtes proche du Vatican ? », lui demanda un parlementaire lors de son audition !

Ce furent les calomnieux procès d’intention en antisémitisme de Pie XII, mais aussi à l’occasion de l’examen des causes de béatification d’Isabelle la Catholique, Pie IX et d’autres, et même Maximilien Kolbe et Edith Stein ! Ce fut l’exigence délirante de censure et de réécriture des Evangiles – antisémites, bien sûr !

Pendant ce temps, romans à la Dan Brown, films, manuels scolaires, bandes dessinées, séries télévisées véhiculaient des légendes antichrétiennes, dressant à un public crédule une vision caricaturale de l’Eglise sur le terreau d’une inculture généralisée, tandis que des « spécialistes » comme Henri Tincq, Jacques Duquesne, Jérôme Prieur et Gérard Mordillat se partagaient le monopole médiatique, où l’on vit le religieusement inculte décider du religieusement correct. Ce mélange de terrorisme intellectuel, de révisionnisme historique et de lynchage médiatique serait déjà en soi suffisamment inquiétant, s’il n’y avait pas eu en plus les lois laïques et divers dispositifs antisectes qui laissaient augurer d’interprétations et d’instrumentalisations antireligieuses : ainsi, un aumônier diocésain fut interdit de lycée public à Toulon pour cause de port de soutane.

Ce regain d’irréligion n’est bien sûr pas monolithique et connaît des nuances. Mais il a aussi ses fanatiques et nostalgiques de la guillotine façon Michel Onfray ou Vincent Peillon, idéologues du nouvel athéisme qu’ils appellent de leurs vœux. En fait de nouveauté, leurs arguments ne sont généralement qu’une resucée enragée des vieux poncifs scientistes et des argument antireligieux les plus éculés. Le monothéisme, voilà l’ennemi ! Accumulant calomnie sur amalgame et mensonge sur approximation, ils n’en épargnent en principe aucun – le juif, le chrétien, le musulman-, en se concentrant cependant avec une étrange fixité sur le christianisme catholique, pierre philosophale rendu très sérieusement responsable de tous les maux de la Terre. Il est des degrés où l’ignorance peut devenir meurtrière. Car le vague est pire que le faux, car on peut s’opposer au faux, mais on se noie dans le vague.

La société moderne, matérialiste et relativiste, porte en elle la haine du Christ. Un antichristianisme renouvelé a pris le relais du vieil anticléricalisme pour plier l’Eglise à la discipline de la société marchande. A cet idéal qui fait de l’accumulation des biens matériels la fin même de l’existence humaine, le christianisme apporte la plus radicale des contradictions. Le ressort profond de la christianophobie, c’est la haine du Christ. La christianophobie est avant tout une christophobie.

Sommes-nous revenus au temps des catacombes, celui où les chrétiens vivaient cachés comme des chiens, cette époque de Rome où nous servions de boucs émissaires pour toutes les insanités des temps ? Jésus avait en tout cas prévenu : « Si le monde a de la haine contre vous, sachez qu’il en au d’abord contre moi. Si vous apparteniez au monde, le monde vous aimerait, car vous seriez à lui. Mais vous n’appartenez pas au monde, puisque je vous ai choisis en vous prenant dans le monde ; voilà pourquoi le monde a de la haine contre vous. »[2. Jn 15, 18-19.] Le Pape saint Pie X le rappelait en 1911, à l’aube d’un siècle qui serait le plus riche en martyrs de toute l’Histoire : « L’Eglise est une Eglise persécutée. En fait, si l’Eglise n’était pas victime de la persécution, elle cesserait d’être l’Eglise de Jésus-Christ, et perdrait une preuve de son authenticité. »

Le passé, le présent et l’avenir offrent ainsi largement de quoi méditer et vivre l’ultime béatitude : « Heureux serez-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi. »[3. Mt 5, 11.]

*Photo : Charlie Hebdo.

Merci Depardieu !

En vendant son luxueux hôtel particuler de la rue du Cherche-Midi pour s’installer dans une misérable bicoque de Néchin (Belgique), Gérard Depardieu sacrifie à la fois son art de vivre et sa réputation publique pour signaler à ses compatriotes l’impasse fiscale dans laquelle le Gouvernement a engagé le pays.
Certains, à l’image du député PS Yann Galut, voudraient le priver de son passeport, comme Robespierre punissant de mort les émigrés.

Jean-Marc Ayrault lui-même s’est permis de dénoncer un comportement « minable », une insulte digne de Buffet Froid que le Premier Ministre se garderait bien d’adresser aux pires délinquants.
Le pouvoir politique, extrapolant son rôle légitime dans un régime démocratique, s’imagine propriétaire des coeurs et des passeports de ses concitoyens. Il est temps de lui rappeler que les libertés individuelles (de mouvement, de propriété…) sont au fondement de notre République.

En ancien français, « Depardieu » désigne le lieu où l’on payait la dîme (l’impôt pour l’Eglise, aboli en 1789). Merci à Gérard Depardieu de nous rappeler que l’impôt peut devenir confiscatoire, surtout lorsqu’il ne sert qu’à engraisser une administration incapable de se réformer.

Gaspard Koening est écrivain.
Aurélien Véron est président du Parti Libéral-Démocrate.
Anne Bourdu est avocate.

Compétitivité chérie, chère compétitivité

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rapport gallois hollande competitivite

Le débat public français le veut ainsi. Le rapport Gallois sur la compétitivité française, élaboré à la demande du gouvernement, n’a pas occasionné la confrontation d’idées qui eût permis de lui donner un impact véritable. Il a, en revanche, ouvert une fenêtre de tir médiatique instantanément utilisée par les ministres de François Hollande pour annoncer leur propre plan de soutien à l’économie.

Ce rapport ouvrait cependant des perspectives d’action plus larges que celles du dispositif gouvernemental. Il réclamait ainsi de mettre à l’essai l’exploitation du gaz de schiste, de ne pas amputer sans raison majeure la capacité nucléaire civile ; il posait la question de la parité de l’euro, monnaie la plus surévaluée au monde après le yen. Ces questions attendront de meilleurs jours.

Pour le reste, ses préconisations étaient attendues. Louis Gallois a mesuré les handicaps français durant ses longues années d’activité à la tête de grandes entreprises, comme EADS, qui sont aussi des donneurs d’ordres à des centaines d’entreprises petites et moyennes. Il sait que la France, moins atteinte que beaucoup d’autres par la violente crise occidentale de 2008 et 2009, est cependant exposée à de graves mécomptes par l’érosion de sa compétitivité. L’économie nationale se trouve sans doute à la croisée des chemins, et dans la pire situation qui soit puisqu’elle doit s’adapter et se renforcer tout en subissant les effets débilitants de la crise de ses voisins de l’Europe du Sud. Toute la difficulté de l’énoncé français tient en deux propositions : premièrement, il lui faut dégager les moyens d’une compétitivité accrue de ses entreprises, les industrielles surtout ; deuxièmement, elle ne peut déprimer brutalement sa demande intérieure, comme ses voisins du Sud, sans basculer dans une récession plus violente encore. Elle doit donc recevoir et interpréter la leçon d’efficacité de l’Allemagne et accepter la leçon de l’échec des politiques de rigueur aveugles pratiquées en Espagne ou en Italie. Presque une gageure.[access capability= »lire_inedits »]

Sommes-nous trop chers ?

L’Allemagne sert toujours de référence quand on veut étalonner la défaillance française. Ses performances font les délices de ces journalistes prolixes, à défaut d’être lettrés, qui se livrent à un exercice de « déclinologie » nationale ou plutôt hexagonale. Et la tentation est forte, face à la conjuration des imbéciles, de réclamer d’autres manières de mesurer nos performances, d’autant plus que la crise a fait justice de tous ces pseudo-modèles qui ont été offerts à l’admiration des niais : États-Unis, Angleterre, Espagne, sans compter le « tigre » celtique (l’Irlande).

Nous devons cependant accepter de comparer la France à la nation qui incarne momentanément l’efficacité, pour la bonne raison que nos deux pays sont au cœur de l’Europe d’après-guerre et que le déclin irréversible de la France, par rapport à son grand partenaire, entraînerait un changement irrémédiable des relations au sein du Vieux Continent. De fait, nous le verrons, Paris n’a plus les moyens apparents de parler d’égal à égal avec Berlin.

Avant d’établir le constat de faiblesse française, relevons cependant l’omission constante qui entache la comparaison des résultats des deux côtés du Rhin. Les économistes qui s’y consacrent oublient – délibérément – la divergence démographique des deux pays, avec des taux de fécondité de 2 enfants par femme pour la France et de 1,35 pour l’Allemagne. C’est ainsi que les impacts différents sur les charges publiques et le chômage échappent à l’analyse et au commentaire. Pourtant, cela fait vingt ans que les nouveau-nés français sont plus nombreux que les nouveau-nés allemands. Mais les charges substantielles que cet état de fait représente pour notre système public ne sont pas comptabilisées, l’impact sur le déficit n’est pas évalué. De même, est laissée dans l’ombre la contribution de la faible fécondité allemande à l’amélioration des statistiques du chômage. Pourtant, il y a chaque année un différentiel de plus de 300 000 unités entre le nombre des Allemands qui accèdent à la retraite et celui des Allemands qui entrent sur le marché du travail. Mais passons.

Le premier signe inquiétant du recul de notre compétitivité est apparu en janvier 2004 avec un solde négatif du commerce extérieur qui devait être le premier d’une longue série. D’année en année, le déficit des échanges s’est maintenu ou aggravé pour atteindre le chiffre substantiel de 73 milliards d’euros en 2011. Trois éléments complémentaires permettent de comprendre la médiocrité de notre situation. La part des exportations françaises dans les exportations de la zone euro n’a cessé de se réduire. Notre excédent des échanges de services s’est évanoui. Enfin, le solde reste négatif, même si l’on déduit nos importations de cette énergie que nous ne trouvons pas dans le sous-sol français, soit 60 milliards d’euros aux prix courants des produits concernés[1. Le solde extérieur subit aussi l’effet négatif d’une consommation qui est restée, en France, constamment supérieure à la consommation allemande, avec des croissances respectives de 21% et de 3 % entre 2000 et 2009.].

Il y a deux manières, pas forcément contradictoires, d’expliquer la faiblesse de nos résultats : incriminer l’excès des coûts du travail ou mesurer un retard dans l’organisation et l’équipement des entreprises françaises.

Le premier point est si fortement plaidé par les employeurs que le lecteur risque d’être lassé par une énième redite. Et certains pourraient imaginer que j’ai rejoint le giron patronal où j’ai longtemps travaillé. Mais il est vrai que l’heure d’ouvrier dans l’automobile se situe autour de 35 euros en France, contre 32 euros dans cette Allemagne réputée pour la qualité de sa production, 22 euros en Espagne, 10 euros au Portugal et en Slovaquie. Nous sommes au sommet de l’échelle des coûts avec la Suède et la Belgique. Il faudrait donc que l’appareil de production national se situe parmi les meilleurs au monde pour supporter sans dommage un tel niveau de rémunérations.

Mais pourquoi les employeurs français se plaignent-ils d’une telle situation ? Hormis le SMIC, dont l’évolution a été ralentie depuis 2007, la fixation des rémunérations reste de leur ressort. Or les chiffres indiquent que le pouvoir d’achat des salaires privés a toujours été maintenu, et souvent augmenté, durant toute la période de déclin apparent de notre compétitivité. Les dirigeants d’entreprise auraient pu s’efforcer de ralentir cette évolution, voire de négocier, quand c’était possible, un réajustement, pour endiguer la montée des coûts du travail. Et d’autant plus que les charges sociales dont ils se plaignent jour après jour s’élèvent en proportion du salaire de base, qui sert à leur calcul. Il y a là un des plus importants non-dits du débat sur la compétitivité, qu’il faut mettre au jour pour que le débat se développe dans sa plénitude.

Le rapport Gallois a préconisé un début de solution en proposant une réduction des charges sociales pesant sur les salaires allant jusqu’à 3,5 fois le SMIC, pour un coût total de 30 milliards d’euros pour les finances publiques. La limite de salaire retenue dans le rapport tend à prendre en considération le fait que les salaires pratiqués dans les secteurs industriels, engagés dans la compétition internationale, sont plus hauts que ceux distribués dans les services à la personne, qui répondent à une demande locale. Louis Gallois s’est efforcé, autant que possible, de se porter au secours des entreprises industrielles, les plus en difficulté, et cruciales pour la solution du problème de la compétitivité.

À partir du même constat, le gouvernement a retenu un dispositif d’inspiration différente, sous la forme d’un crédit d’impôt utilisable par les entreprises pour les salaires allant jusqu’à 2,5 fois le SMIC. Qu’est-ce qu’un crédit d’impôt ? C’est une mesure qui permet d’alléger l’impôt dû par l’entreprise en déduisant une dépense déterminée, mais aussi d’effectuer un virement à son bénéfice si elle ne réalise pas de profits[2. Un bon exemple est fourni par le crédit d’impôt en faveur de la recherche.]

Compréhensible dans son principe par tous les bénéficiaires, elle est pourtant d’un usage moins commode que l’allègement des charges sociales préconisé par Louis Gallois. Mais son adoption par le gouvernement répond à une difficulté politique : les syndicats ne veulent plus de réductions de charges sociales qui fragilisent sans cesse la base de calcul du financement des régimes de la protection sociale qu’ils cogèrent avec le patronat.

C’est donc une mesure d’application délicate qui a été retenue. Et c’est une mesure qui touchera peu l’industrie, puisqu’elle ne visera pas les rémunérations du personnel qualifié qu’elle emploie. Les ministres concernés avouent que l’aide reçue par l’industrie et les services à l’industrie ne dépassera pas 4 milliards d’euros sur les 20 milliards consentis en sacrifice par l’État.

N’aurait-il pas, d’ailleurs, été plus efficace de cantonner la mesure aux secteurs concernés par la compétition internationale ? Oui, bien sûr, mais la chose est impossible, depuis qu’elle a été interdite aux États-membres par l’Union européenne, au nom du principe d’égalité. Tout État qui prend une mesure spécifique en faveur d’un secteur exposé à la concurrence de ses homologues européens voit annuler cette mesure par Bruxelles ou par Luxembourg[3. Ainsi pour les mesures Borotra prises en 1994 pour soutenir le textile, l’habillement et le cuir.]. L’obligation qui résulte de la loi européenne rend coûteux et peu efficaces les dispositifs qui embrassent l’ensemble des secteurs économiques. Et la dernière initiative gouvernementale le démontre encore. Selon l’estimation officielle, la réduction du coût du travail consentie par le biais du crédit d’impôt représente 6 % en moyenne, mais moins pour les industries bénéficiaires. Il aurait fallu consacrer 60 milliards d’euros pour obtenir l’impact dont ces industries ont besoin dans l’immédiat pour tenter de reprendre le chemin d’une modernisation rapide.

Nous sommes trop peu efficaces

Parallèlement au débat − juste mais obsédant − sur le poids du coût du travail en France, émerge un autre débat sur l’efficacité intrinsèque de notre appareil de production. Il ne consiste pas à réclamer que les entreprises françaises se cantonnent dans les activités high tech en délaissant les productions courantes, comme les y incitent des économistes qui ne savent pas, et ne sauront jamais, que les créateurs ou développeurs d’entreprises s’intéressent, sans discrimination, à tous les secteurs et à toutes les niches où l’innovation peut s’exprimer avec profit, et qu’une économie moyenne comme la française ne saurait se contenter de la haute technologie si on attend d’elle qu’elle crée le nombre d’emplois voulus.

Des études récentes montrent que les entreprises françaises accusent un important retard dans le processus nécessaire de leur modernisation[4. Elles ont été menées ou rassemblées par le cabinet d’études Xerfi.].

Nous avons trop peu de robots. Ici, la comparaison avec l’Allemagne s’avère presque décourageante. Nos entreprises achètent, bon an mal an depuis 2000, 3000 ou un peu plus de 3000 robots industriels, là où leurs concurrentes allemandes en achètent aujourd’hui plus de 19 000, contre près de 13 000 déjà en 2000 ! Les États-Unis, et même l’Italie, font mieux, en proportion de l’importance de leur économie. Et la durée de vie des robots mis en œuvre dans les industries françaises atteint vingt ans en moyenne, au lieu de dix dans le reste du monde.

Si l’on ajoute un retard comparable dans la mise en œuvre des systèmes informatiques et des dépenses de R&D, qui se situent à l’indice 191 en France pour 384 en Allemagne, une question s’impose. Comment se fait-il que la France, pays de matheux, d’ingénieurs et d’informaticiens, ne s’appuie pas davantage sur les outils qui découlent du travail de tels cerveaux ? La capacité exceptionnelle de notre filière aéronautique et spatiale, de loin la première au monde au regard des populations concernées, démontre pourtant que la France n’a pas perdu son génie industriel, y compris dans les productions d’avenir. Pourquoi ce génie ne se déploie-t-il désormais que dans quatre grandes filières (aéronautique, pharmacie, énergie, BTP) et dans un nombre d’entreprises limité par ailleurs ?

Sans doute le moment est-il venu d’une mobilisation des capacités du pays, à partir d’un constat moins réducteur que celui de l’excès des charges. Le débat sur la compétitivité appartient à tous, et pas seulement aux représentants de la nomenklatura nationale qui tentent de le confisquer. Prenons le soin de le nourrir et de l’approfondir. Avec cet espoir : que nos entreprises, qu’il faut aider sans doute, sans retard, sachent investir dans les outils qui déterminent l’efficacité aujourd’hui. Peut-être n’est-il pas trop tard.[/access]

*Photo : DGTresor.

Assommons les pauvres !

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Alors que le gouvernement français annonce un « choc de solidarité  » pour lutter contre la pauvreté et que les belles âmes s’indignent contre l’exil fiscal de Gérard Depardieu, il est temps de relire Baudelaire. Et spécialement le poème en prose « Assommons les pauvres » qui nous changera agréablement des élucubrations de tous les entrepreneurs de bonheur public et d’harmonie sociale qui veulent nous persuader que les pauvres sont tous des rois détrônés qu’il convient de loger, de nourrir, de soigner et de traiter non comme des esclaves ou des mendiants, mais avec une générosité et une grandeur d’âme qu’on prête volontiers à autrui, tout en sachant que chacun privilégiera toujours son confort personnel et ses intérêts.

Baudelaire, accablé par la lecture de traités sur l’art de rendre les peuples heureux, sages et riches dans les plus brefs délais, sortit de chez lui dans un état d’esprit avoisinant le vertige ou la stupidité. Comme il allait entrer dans un cabaret, un mendiant lui tendit son chapeau avec un de ces regards suppliants censés provoquer la pitié. Plutôt que de feindre de l’ignorer, Baudelaire écouta son Démon intérieur, un Démon de combat qui lui chuchota ceci : « Celui-là seul est l’égal d’un autre qui le prouve, et celui-la seul est digne de la liberté qui sait la conquérir. »

Joignant l’acte à la pensée, Baudelaire se précipita sur le mendiant et le tabassa. Tout à coup – ô miracle ! ô jouissance du philosophe qui vérifie l’excellence de sa théorie ! -, Baudelaire vit cette antique carcasse se redresser avec une énergie qu’il n’aurait jamais soupçonnée et lui lancer un regard haineux de bon augure. Alors seulement, il dit au pauvre bougre : « Monsieur, vous êtes enfin mon égal ! Veuillez me faire l’honneur de partager avec moi ma bourse. Et, surtout, si un miséreux vous demande l’aumône, appliquez-lui la théorie que j’ai eu la douleur d’essayer sur votre dos ! »

Affaire Depardieu : Lettre à Cyrano

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gerard depardieu fisc cyrano

gerard depardieu fisc cyrano

Mon cher Cyrano,

Bon Dieu ! Ils ne t’ont pas épargné ! Je sais bien que l’attaque en meute, à dix contre un, est une de leurs sales habitudes mais là, ils n’y sont pas allés de main morte.

Tu as eu droit à la longue litanie des signes de ta prétendue « déchéance personnelle ». Ils t’ont accusé d’être querelleur, bagarreur même parfois, de trop aimer la bonne chaire et de ne pas boire avec suffisamment de modération. Aidons-les à compléter la liste, veux-tu ? Tu aimes aussi les femmes – surtout les plus belles –, tu es un ami fidèle, un père aimant qui protège son enfant envers et contre tout, un créateur et un poète dans l’âme, un entrepreneur audacieux et – pour parfaire le tableau – tu es un homme libre. En somme, tu es un français selon notre cœur ; c’est pour ça qu’ils te détestent et c’est pour ça que nous, tes compatriotes, nous t’aimons.

Mais le pire, sans doute, c’est qu’ils t’ont accusé de trahir ton pays. J’enrage ! Toi, Cyrano, un traître ? Toi qui as si bien su  faire rimer notre belle langue ? Toi qui as si magnifiquement incarné notre histoire ? Toi qui as tant donné, sans même évoquer les impôts qu’ils te soutirent depuis tant d’années, à notre beau pays ? Je fulmine ! Il est vrai que tu aurais pu, à l’image de la meute des journalistes qui s’acharne contre toi, monnayer subsides et avantages fiscaux contre quelques mots de soutien à l’équipe en place. Mais tu n’es pas de ces hommes qu’on achète ; tu es trop libre, trop fier, trop droit pour t’abaisser à des manœuvres de larbin. Alors, quand la situation t’est devenue insupportable, tu en as tiré la seule conclusion qui s’imposait : la mort dans l’âme, tu as choisi l’exil.

L’exil. Mon Dieu ! Comment ne pas mesurer ce qu’une telle décision a dû te coûter mon vieux Cyrano ? Toi qui aimes tant ce pays et qui, comme nous autres, crèves de le voir chaque jour s’enfoncer un peu plus dans la fange. Quand tu as annoncé ton départ, pas un seul de ces imbéciles n’a imaginé que le choix d’un pays cousin et, plus encore, d’un village situé à quelques encablures de nos frontières était avant tout la marque de ton amour pour cette terre qui t’a vu naître : l’exil oui, mais pas trop loin. Faut-il qu’ils se moquent de leur pays pour ne pas comprendre le déchirement, le déracinement de celui qui fait un tel choix ?

Mais le summum de l’infamie a été atteint quand ils ont voulu te déchoir de ta nationalité. La peste soit du fat qui a osé ! Qui est donc ce fâcheux qui se croit autorisé à manier de telles menaces ? Ont-ils oublié que le dernier à l’avoir fait n’était autre que le sinistre Pétain ? Ont-ils oublié qu’à l’époque, les « traîtres » étaient ces hommes courageux qui pensaient que l’honneur était à Londres ? Ah les rats ! Les parasites ! Ils sentent que le bateau coule et, plutôt que de cesser de ronger la coque, ils préfèrent jeter le capitaine en pâture aux requins.

Maintenant, je dois bien te l’avouer, j’ai bien cru que tu allais te laisser faire. J’ai cru, un traître instant, que tu subirais l’affront sans mot dire ; que comme un vieux lion trop fatigué, tu partirais la queue entre les jambes. Mais quel démenti ! Quel panache ! Ce dimanche matin, j’ai retrouvé mon Cyrano ; chargeant sabre au clair ; à un contre cent – que dis-je cent – ils étaient mille !

Mais aujourd’hui, tu dois te sentir bien seul mon vieux Cyrano. Je ne sais pas si cette lettre te trouvera mais je devine d’ici le vide béant qui s’est ouvert dans ton cœur, la boule qui te noue l’estomac. Aussi, même si cela ne suffira sans doute pas à te remonter le moral, il est deux ou trois petites choses que je veux te dire.

La première chose, c’est que du dois partir la tête haute. Tu n’as pas démérité ; bien au contraire. Chaque centime que tu as gagné, au cours de ces quarante-cinq longues années de carrière, tu l’as mérité. C’est nous, tes compatriotes, qui te le disons : cet argent est le tien, c’est le fruit de ton travail, de ton talent et des risques que tu as pris ; c’est la mesure exacte du bonheur que tu nous as donné pendant toutes ces années ; tu ne nous dois rien, nous sommes quittes, mille fois quittes. Ils instruisent contre toi un procès en immoralité parce que tu refuses que l’on te vole plus que tu ne l’as déjà été ? La belle affaire ! Qu’ils nous expliquent quelle sorte de moralité il y a à vouloir vivre aux dépens d’un autre homme.

Aussi, tu dois savoir que ton départ est pour nous tous une bonne chose. Oh, bien sûr, tu vas nous manquer et je sais bien que, toi parti, c’est nous qu’ils vont essayer de tondre. Mais rappelle toi ce que je te disais plus haut : c’est gens-là sont des parasites, des sangsues qui ne vivent et prospèrent qu’en suçant notre sang. En les privant de subsistance – et Dieu sait qu’ils ont faim, les bougres ! – tu hâtes leur déclin et, à terme, tu nous auras finalement rendu un fier service. Aussi, je t’en conjure Cyrano : ne leur laisse pas une miette, nettoie tout derrière toi et tiens-toi hors de portée. Laisse donc les matons agiter leurs sébiles et vouer aux gémonies les évadés fiscaux de leur prison fiscale ; profite de la vie et ne t’inquiète pas pour nous.

Enfin, si le sort t’a désigné pour être le symbole de notre colère, sache que tu n’es pas seul. Quoiqu’ils disent et quoiqu’ils fassent, tu es et tu resteras l’un des nôtres.  » Où réside la Liberté, écrivait Benjamin Franklin, Voilà notre patrie » mon cher Cyrano ! C’est de cette France-là que nous – toi, moi et tant d’autres – sommes les citoyens ; cette France de 1789, une nation d’hommes libres qui goûtent fort peu les abus du pouvoir – notamment en matière fiscale. Peu importe ces bouts de papiers dont ils menacent de te priver et que tu te proposes de leur jeter au visage : tu es, je le répète, et tu resteras notre compatriote.

Allons mon vieux Cyrano, j’en ai déjà trop dit. Haut les cœurs ! Disons nous adieu, au sens que ce mot revêtait autrefois, en espérant que nous n’aurons pas à attendre jusque là pour pouvoir revivre ensemble dans le pays de nos pères. D’ici là, porte toi bien, fais donc un régime et n’oublie pas ceux qui sont restés. À ta santé !

De la violence en Amérique

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raufer armes newtown

raufer armes newtown

Gil Mihaely : La récente tuerie dans l’école primaire de Newtown relance le débat sur le contrôle des armes à feu. La disponibilité de ces armes, notamment des armes de guerre, explique-t-elle ces épisodes meurtriers ?

Xavier Raufer : La dernière tuerie en date n’a « relancé le débat sur le contrôle des armes à feu » que dans les médias et, de façon factice, chez des politiciens américains incapables de résoudre ce problème. À ce propos, il est inquiétant que sans exception, les grands médias d' »information », quotidiens, radios, télés, énoncent ensemble, au même instant et sans nulle nuance, précisément la même idée, formant ainsi une vaste Pravda collective.

GM : Même si certains médias le manipulent, le problème existe…  

XR : Oui, et pas seulement aux Etats-Unis ! Mais pour les médias c’est toujours la même rengaine : les tueries entre gangsters à Marseille ? Les Kalachnikov ! On n’en sort pas. Les massacres de masse aux Etats-Unis : les armes ! Rien d’autre. Or les armes ne tuent jamais – une kalachnikov posée sur la table prend juste la poussière – ce sont ceux qui en usent : gangsters à Marseille, bombes humaines aux Etats-Unis, qui posent problème. Mais non : la fascination médiatique pour la quincaillerie est absolue.

 GM :  Des lois plus restrictives voire la « prohibition » des armes à feu ne feraient-elles pas baisser le nombre de tueries aux Etats-Unis ?

XR : Dans l’affaire des massacres de masse aux Etats-Unis, le paramètre des armes n’est ni l’explication, ni la solution. Que les médias d’information s’interrogent : pourquoi n’y a-t-il absolument aucun massacre de masse au Brésil et au Mexique, qui comptent vingt fois plus d’armes incontrôlées que les Etats-Unis ? Un autre phénomène devrait nous interroger : des massacres dans des écoles surviennent parfois en Chine – mais sans armes à feu, plutôt avec des explosifs ou des armes blanches.

GM :  Certes, mais la disponibilité des armes à feu n’augmente-t-elle pas la gravité des autres crimes ?

XR : Bien sûr. Dans West Side Story, les bandes s’expliquent à coups de couteaux. Que ce soit désormais à l’arme de guerre ne fait aucun bien aux statistiques criminelles.

GM : Si ce n’est pas la disponibilité des armes, quel est donc le facteur déterminant dans les tueries de masse aux Etats-Unis ?

XR : Ce qui provoque ces massacres aux Etats-Unis ne tient pas à l’accessibilité des armes – qui est à l’évidence, un facteur aggravant – mais à l’essence de la société américaine en général, au psychisme de quelques individus en particulier. Esquissons une comparaison avec un drame psycho-social français : l’alcoolisme. Ce phénomène est très profondément enraciné, terriblement long et difficile à réduire. Pour autant, l’alcoolisme est-il réductible à la seule accessibilité de l’alcool ? Vous avez vu, les Etats-Unis et la prohibition ? Voilà ce qu’il faut méditer, au lieu de s’hypnotiser sur des outils homicides.

GM : L’existence de bombes humaines désocialisées comme Adam Lanza, le tueur de Newtown, est-elle un phénomène spécifiquement américain ?

XR : Là est le sujet. Pratiqué par des solitaires frustrés ou enragés, éduqués mais coupés de la société, le massacre de masse peut s’appuyer sur un prétexte idéologique ou millénariste. Certains vont aussi prendre pour objet phobique une école, des minorités, etc.

Mais l’origine psychologique n’est pas garantie : parfois, la biologie s’en mêle. Le premier massacre de masse moderne – 15 morts, 32 blessés – est perpétré en août 1966 à l’Université d’Austin (Texas) par Charles Whitman, 25 ans. Abattu par la police, Whitman évoque dans son testament d’étranges élans homicides. Son autopsie révèle une grosse tumeur dans un secteur cérébral régulant l’agressivité.

À ce jour, ces massacres de masse prennent l’ampleur d’un phénomène de société dans des pays riches marqués par un « protestantisme sociologique » provoquant un conformisme et une bienséance insupportables. Toute expression forte ou dissidente y fait horreur. Toute négativité en est bannie : les églises n’y montrent plus le Christ crucifié – odieuse vision d’une incorrecte torture. Exemple : l’Amérique blanche suburbaine du Colorado où, en 1999, deux élèves du lycée Columbine abattent 13 de leurs condisciples et en blessent 32, avant de se suicider. Désormais, Newtown.

GM : Une société trop policée est donc criminogène ?

XR : Evidemment ! L’être humain n’est pas un robot. L’homme jeune est aventureux, souvent outrancier de propos ou d’actes (« il faut bien que jeunesse se passe »…). Etouffez-le dans le politically correct et la bienséance gnan-gnan – vous aurez inévitablement 999 moutons bêlants – et une bombe humaine. Tout ca est su depuis des siècles – Pascal : « Qui veut faire l’ange, fait la bête » – mais plus présent dans la culture catholique que protestante – sans doute l’une des origines profondes de toute l’affaire.

GM : Dans les exemples que vous avez cités plus haut, les tueurs sont de jeunes hommes blancs. Peut-on établir le un profil de ces « loups solitaires » et des communautés ou des lieux qu’ils risquent de prendre pour cibles ?

XR : Impossible. Le FBI  essaie depuis vingt ans d’établir un profil dans l’ »active Shooter phenomenon » sans que cela ne donne rien. Des individus solitaires, d’apparence sombre et mutique, blancs, mâles et jeunes – il y en a  vingt millions aux Etats-Unis, pouvant aussi bien être sujets à une sévère rage de dents, à une psychose homicide ou à un chagrin d’amour…

GM : Outre Atlantique, les faits divers, la télévision et le cinéma semblent illustrer une certaine obsession américaine pour le meurtre. Comme l’expliquez-vous ?

XR : L’acte fondateur des Etats-Unis, c’est la Guerre de sécession. Or, loin des superbes batailles bien rangées, des charges de cavalerie du général Lee, ce fut à 90% une atroce guerre de voisinage, terriblement sanglante et durable. Songez qu’elle s’achève en 1865 et qu’en 1882 encore, le soldat sudiste Jesse James braque toujours des banques, explicitement au nom de la « Lost Cause« [1. La cause perdue] (sudiste) !

Avant cette guerre, il n’y avait que peu d’armes aux Etats-Unis. Le nécessaire pour les ours, les pumas – ou les Indiens. Que vos lecteurs anglophones lisent les deux fascinants livres mentionnés ci-après, ils seront édifiés[2. Daniel E. Sutherland, « A savage conflict », UNC Press NC, USA 2009 et T.J. Stiles, « Jesse James, last rebel of the Civil War », Vintage, NY, USA, 2007]. Ces massacres ont donc pour origine un séculaire traumatisme originel. L’arme à feu, la mort, sont enfouis au plus profond de la psyché américaine. Réduire ce drame à une simple affaire de quincaillerie est quand même désolant.

Du Christ en croix au pape qui twitte…

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benoit XVI twitter pape

benoit XVI twitter pape

L’image a fait sourire le monde entier. Sa sainteté le pape Benoit XVI entouré de collègues ensoutanés, appuyant d’une main tremblante sur une tablette numérique pour envoyer son premier tweet à des millions de fidèles « followers », sous les flashes des journalistes et les applaudissements d’une foule en délire devant l’événement.

Ma première réaction ne fut pas le rire, mais un sursaut d’horreur et de pitié face à ce que j’identifiais à une tragédie grotesque.En effet, comment ne pas frémir devant cette vision parousiaque d’un contact entre l’héritier de St Pierre , chef de l’Eglise universelle et incarnation du « point d’infaillibilité » (Maistre) sur terre, et les simagrées futiles et contingentes du réseau, cette compromission ridicule de l’intemporalité  à la mondanité, qui plus est à travers l’odieux symbole du monde capitalo-consumériste qu’est l’Ipad.

Quoi ! Le message unique, absolu, métaphysique de l’évangile, passer par un gazouillis digital ?!  La bénédiction papale, se répandre, comme une onde parmi les ondes, dans les méandres du web 2.0 ! L’éternité du dogme se plier aux exigences de la révolution numérique !

J’ai alors tout de suite pensé au scénario inventé par Gide dans Les caves du Vatican, où il imagine l’histoire abracadabrante d’un pape enlevé et remplacé par une marionnette aux ordres des francs-maçons, songeant avec terreur que l’Apocalypse étant proche, l’Eglise elle-même était peut être en train de tomber dans les mains du prince de ce monde. Le doigt du pape sur l’écran digital m’apparut alors, comme l’or du Vatican, les bagues des cardinaux  et la luxure des Borgia, une concession de l’Eglise au « monde »,  emportée une fois de plus par les affres du temporel.

Et puis, après ce moment d’indignation et de révolte, je me suis souvenue de ce qu’était le catholicisme. Et j’ai compris que l’image de ce pape vieillissant envoyant ce tweet à ses fidèles était l’image même d’une religion qui est par essence religion de la médiation.

Car le catholicisme n’est pas la religion d’un dieu hors du monde qui laisse courir les hommes tout seuls à leur perte ou à leur salut. Ni une religion temporelle au sens où le serait l’orthodoxie rêvée par Dostoïevski ou un islam politique qui fondent l’Eglise dans l’Etat. L’Eglise n’est pas le royaume des cieux. Elle n’est pas non plus le Vatican. Elle est cette institution médiatrice, entre temporel et spirituel, Dieu et les hommes. Elle est à la fois humaine et divine, faillible dans ses actes, et infaillible dans ses sacrements, dans le monde et hors du monde.

L’Eglise, c’est à la fois la splendeur des cathédrales et le tintement des pièces de la quête pendant la messe,  les chants grégoriens et les gardes suisses, les stigmates des mystiques et la casuistique jésuite, la foi et le rite, la nécessité du dogme et la contingence des hommes. Le pape qui tweete, ce n’est donc pas le signe d’une Eglise décadente qui s’adapte à son temps en tremblant, mais le symbole même de cette médiation universelle entre Dieu et les hommes dont l’Eglise est le moyen terme.

En ces temps où l’absence de (re)pères se fait cruellement sentir dans des débats déboussolés sur des questions « sociétales » comme le mariage pour tous ou l’euthanasie, la place de l’Eglise est plus que jamais nécessaire dans « le monde », comme une des seules puissances qui croit encore à l’unicité et à l’universalité de la vérité.

Du Christ en croix au pape qui tweete, de Rerum novarum à Vatican II,  c’est la même histoire, celle d’une religion médiatisée, incarnéepar la révélation, qui doit donc dialoguer avec le temporel et y ajuster sa forme, sans pour autant céder aux sirènes du progressisme en tiédissant le contenu de son message.

*Image : compte twitter de Benoit XVI.

Ni intégrisme, ni intégration

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laicite eglise modernite

laicite eglise modernite

C’est une longue histoire, qui n’a toujours pas été réglée. D’ailleurs, elle ne le sera sans doute jamais : l’histoire des catholiques avec le monde, et plus particulièrement avec la France, et plus particulièrement avec la République. L’histoire d’une communauté qui ne voulait pas en être une. L’histoire d’une universalité qui n’arrivait pas à en être une.

Elle est plus complexe intrinsèquement que celle de ces autres religions qu’on a coutume de voir sous nos cieux. Le rapport des juifs avec le reste du monde, même s’ils l’ont renouvelé récemment avec la création d’Israël, est depuis quelques millénaires assez simple : tu en nais ou tu n’en es pas. Chez les musulmans, il est relativement basique, là encore, car le monde se divise en deux catégories, comme dirait Sergio Leone : celui des soumis, celui des infidèles. Et la politique suivra.

Chez les catholiques, si l’on peut se permettre un rapide cours d’histoire qui n’a aucune vocation universitaire, c’est-à-dire cuistre, le pouvoir est toujours plus haïssable que désirable.[access capability= »lire_inedits »] C’est-à-dire que, lorsqu’il se présente tombé tout cuit, par exemple des mains d’un Empire romain agonisant, il s’agit de s’en débarrasser au plus vite en le remettant aux mains d’un roi barbare qui passait par là. Mais sans oublier jamais de lui rappeler de qui il tient ce pouvoir, c’est-à-dire de l’Église, c’est-à-dire de Dieu. Ne pas l’exercer directement ne veut pas dire que l’on n’en est pas l’auteur et, comme disait l’autre − Althusius, je crois − qui le délègue est supérieur à qui le reçoit. De cet imbroglio naîtront des siècles de Querelle des investitures, de Canossa, de soufflets, de bulles Unam Sanctam et d’articles gallicans, bref une chrétienté. Une chrétienté est déjà en soi un problème, politique autant que théologique, parce que personne ne sait vraiment qui commande, qui gouverne, qui se soumet, qui nomme, qui révoque, qui défend, qui bénit, qui condamne, qui absout, qui sacre et qui jette l’interdit. Cependant, l’avantage d’une chrétienté, d’un point de vue chrétien, c’est qu’on reste entre soi, même si, pour cela, il faut inventer des dictons aussi totalitaires que cujus regio ejus religio, pour régler des problèmes annexes. Le peuple est catholique, l’État est catholique, l’Église elle-même est catholique. L’adéquation est parfaite.

Bref, alors que tout allait bien, survient la Révolution qui entreprend de mettre à bas le bel édifice des siècles. Non pas que la première République ait d’ailleurs été « laïque » − il n’y a que les incultes pour croire ça − mais qu’au contraire, avec sa constitution civile du clergé, elle ait cherché à assujettir à son pouvoir terrifiant l’Église de France dans des liens que Bossuet soi-même n’aurait osé imaginer dans les plus merveilleux de ses rêves. La République n’est donc pas du tout « laïcarde » dans ses origines, seulement dominatrice et étouffante, et ce que les pontifes romains avaient subi et plus ou moins admis de la part de quarante rois depuis mille cinq cents ans, un pape pourtant pusillanime le refuse à une jeune institution vaillante. Ce paradoxe ne s’explique pas si l’on ne comprend ceci, qui est le fond du problème : pour les catholiques, peu importe la forme du gouvernement pourvu que l’origine divine du pouvoir soit reconnue, d’une manière ou d’une autre, et même du bout des lèvres. Or la République, c’était son grand tort d’un point de vue romain, ne se connaissait d’autre naissance qu’elle-même, c’est-à-dire rien que le peuple coalisé bon gré mal gré.

Où nous arrivons enfin au vif du sujet : devant cette situation neuve faite à leur religion, les catholiques ont schématiquement réagi de deux manières qui, diamétralement opposées, avaient pourtant chacune le grand avantage d’espérer ajourner la communautarisation qui les guettait. La première, c’est le légitimisme dans tous les sens du terme, qui commence avec de Maistre et finit avec Bernard Antony, c’est-à-dire nulle part. Cette méthode, qui a pourtant produit une admirable critique de la modernité, était très simple : puisque c’était le catholicisme qui avait fait la France, ou celle-ci mourait ou elle se reconnaissait à nouveau comme catholique. Et comme selon toute apparence, la France continuait, tout ce qui n’était pas catholique relevait notoirement de l’anti-France. Sa simplicité biblique lui a conféré une longévité certaine, comme un grand chêne qui étend ses ramures, jusqu’au jour où ses fruits devenus hermétiques à la réalité terreuse ne parviennent plus à l’ensemencer. Car si le gland ne meurt, il reste gland.

L’autre manière fut d’inventer la démocratie-chrétienne qui postulait, comme son nom l’indique, que la République pouvait être christianisée de l’intérieur. Elle ne remonte pas seulement, comme l’on croit souvent, à la Dernière guerre, mais beaucoup plus lointainement à Lamennais, Ozanam et Lacordaire. Elle a inspiré de grands papes, comme Léon XIII ou Jean Paul II, et elle aurait pu réussir si elle ne s’était égarée dans les marais d’un socialisme déchu.

Les deux tentatives ont donc échoué, et ainsi ne se réalisait pas la parole prophétique de Maritain qui tenait qu’une voie nouvelle serait ouverte au catholicisme en France quand il aurait réussi à refaire son unité en liant de Maistre et Lamennais.

Restent donc une France entièrement « laïcisée » et des catholiques qui en sont les citoyens paradoxaux, semblables aux autres et pourtant privilégiés en tant que la culture du pays dans ses modes les plus infimes, comme le jour de repos hebdomadaire, continue d’être la leur. Or, il n’est jamais bon d’être le citoyen privilégié d’une nation, même malgré soi : cela vous attire les pires ennuis. Notamment celui-ci, qu’on croit pouvoir vous moquer sans gêne pour ce que vous seriez majoritaire. Ce qui est de toute évidence faux aujourd’hui : si pas moins de 60% des Français sont toujours baptisés, le taux tombe très bas si l’on considère l’adhésion volontaire à la foi qui seule indique le catholique. Selon un sondage réalisé il y a quelques années par le magazine Famille chrétienne, à peine 20% de nos concitoyens reconnaissent croire dans les dogmes de base de l’Église, comme le fait que Jésus est le fils de Dieu.

C’est de là que se manifestent de nouvelles scissions dans les rangs des fidèles : les anciens légitimistes tiennent de plus en plus pour un communautarisme qui leur assurerait une influence de lobby. D’autres penchent pour un genre d’enfouissement au milieu des gentes où la vie chrétienne se déploierait en toute quiétude, enfin libérée des turpitudes du pouvoir. D’autres enfin, comme la majorité des évêques, balancent entre indépendance et place éminente, au nom de l’ancienneté et de la culture. Chacun de ces exercices est périlleux, et répond aussi à un mode psychologique de rapport au monde. La position idéale n’a toujours pas été trouvée, mais sans doute faut-il qu’elle ne le soit jamais.[/access]

*Photo : srqpix.

Algérie : Hollande va-t-il enfin se repentir de s’être repenti ?

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François Hollande a-t-il mis le doigt là où il ne fallait surtout pas avec sa fameuse déclaration sur le massacre du 17 octobre 1961 et son unilatéralisme un rien béat, puisque faisant l’impasse, par exemple, sur les milliers d’assassinats commis par le FLN en France sur des militants algériens de factions rivales – et on ne vous parle même pas des atrocités commises contre des civils pieds-noirs.

C’est en effet à une boîte de Pandore que s’apparentent nombre d’éditoriaux et d’articles publiés par la presse algérienne ces jours-ci, à l’occasion de la visite officielle faite par notre président chez son collègue Abdelaziz Bouteflika. La tendance générale est claire et peut se résumer en deux mots : toujours plus !

C’est par exemple le vœu émis par l’ancien moudjahid Amar Bentoumi, qui fut avocat du FLN durant la guerre d’Indépendance, puis brièvement ministre de la justice, puis prisonnier politique puis bâtonnier d’Alger avant de finir grande conscience nationale.

Dans un entretien au quotidien La Tribune, M. Bentoumi explique posément que la France doit désormais « aller au-delà de la repentance » et détaille longuement les raisons pour lesquelles les autorités de son pays devraient exiger de François Hollande «l’indemnisation de l’Algérie pour les 132 ans d’occupation coloniale ».

Une thèse que notre juriste mémoriel étaye de façon incontestable : « Les crimes commis par la France en Algérie depuis 1830 jusqu’à 1962, sont des crimes contre l’humanité. » Donc imprescriptibles, donc indemnisables. CQFD.

N’étant pas un spécialiste pointu de cuisine nord-africaine, je ne sais si à l’instar du bourguignon, le couscous est encore meilleur quand il est réchauffé. Mais c’est indubitablement le cas pour la repentance. Hélas, contrairement aux délicieuses et roboratives spécialités évoquées plus haut, il semblerait que la repentance d’autrui ne rassasie jamais celui qui s’en régale.

Parti Communiste : le dernier bastion démocrate ?

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pierre laurent pcf melenchon

pierre laurent pcf melenchon

« Nous étions moutons, nous sommes devenus chats et qu’il est difficile de constituer un troupeau de chats ! »  résumait le communiste parisien Patrick Bessac[1. Rapport au Conseil National du PCF du 13 septembre 2012] quelques mois avant 36e congrès statutaire du PCF qui se tiendra début février à Aubervilliers. En attendant la grand-messe de 2013, au terme de laquelle toutes les instances du parti seront renouvelées, les 100 000 militants communistes à jour de cotisation votaient pour les motions en compétition, une sacrée rupture avec le centralisme démocratique d’oncle Jo ! Sitôt Oscar Niemeyer enterré, les héritiers de Thorez, Marchais et Hue (cherchez l’erreur…) remplissaient les urnes de leurs sections avec des bulletins numérotés de 1 à 4.

Quatre textes d’orientation se disputaient en effet les faveurs des adhérents, avec deux lignes de fracture évidentes : le rapport au Front de Gauche – en clair, à Mélenchon – et à l’Union Européenne. Mais puisqu’on sait depuis Michels que parti rime avec oligarchie, les dés sont évidemment pipés, l’adhésion formelle à la « base commune » rédigée par Pierre Laurent et son équipe étant proportionnelle à son niveau de conformisme idéologique. Clin d’œil appuyé à Apollinaire, le texte majoritaire a recueilli 73.12% des suffrages communistes à l’issue d’une consultation interne dépassant les 54% de participation, preuve que le PCF s’intéresse autant aux idées que l’UMP à la pure rivalité des hommes. Ironie de l’histoire, un parti si longtemps sclérosé par le suivisme et l’allégeance au chef met aujourd’hui en musique un beau débat de fond, dont l’issue jouée d’avance restera néanmoins lettre morte, en dehors de quelques adaptations marginales. Il serait cruel de relever toutes les perles enfilées par l’insipide motion centrale « Rallumer les étoiles », de l’utilisation abusive de l’adjectif citoyen (l’inévitable « révolution citoyenne ») dont se gaussait allègrement un Philippe Muray, au bisounournisme « de la dignité humaine, du vivre ensemble, du respect de la laïcité et de la démocratie » qui tranche avec la déconstruction marxienne de tous ces concepts bourgeois !

Au passage, notons que les critiques les plus acerbes contre la « base commune » majoritaire, proviennent des textes alternatifs 1 et 3, qui proposent tous deux la rupture du Front de Gauche. « Un texte hors du temps, à prétention poétique, multipliant les diversions sociétales et les faux problèmes » lit-on dans l’alternative 3, qui a obtenu l’assentiment de 5.82% des militants en proposant une renaissance orthodoxe d’un PCF dégagé de  « la tutelle de sociaux-démocrates qui cachent mal sous les vociférations gauchistes leurs positions réformistes ». Traduction : Méluche, fais tes valises et rentre à Paris !

Armé d’une rhétorique souverainiste que ne renierait pas Nicolas Dupont-Aignan, le texte alternatif 1 préconise carrément un double divorce : avec le Front de Gauche d’un côté, l’Union Européenne de l’autre, loin de l’orientation « altermondialiste » qui est celle du PCF depuis le congrès de Martigues de 2000. Verdict : 5.7% des communistes ont dit oui à ce libelle qui rappelle les manifestes du CERES des années 1970.

Continuons notre décryptage de la prose communiste à l’usage des néophytes.  Il y a les inclassables, qui veulent se faire entendre au sein d’un Front de Gauche redynamisé qui n’aurait plus peur de prôner une sortie pure et simple de l’UE (décidément, une obsession de ces satanés souverainistes rouges qui dominent deux motions sur quatre. Mais que fait la police de la pensée ? ). Une taupe bien introduite place du Colonel-Fabien me souffle que le kamarad Jérôme Leroy ne serait pas insensible à « ce texte alternatif 2 » qui proclame fièrement : « Le projet d’une « Europe sociale » sur la base du capitalisme est une chimère » mais tempère aussitôt « Le capitalisme signifie désormais la régression sociale permanente ». Une petite phrase a priori innocente où l’usage de l’adverse « désormais » déboulonne les piliers du communisme de combat : nos alternatifs insinuent-ils que le capitalisme fut vivable ? À lire leur principale revendication économique – « la suppression de la propriété privée des banques et de tous les grands piliers de l’économie »-  on se dit que le capitalisme d’Etat suscite encore quelque nostalgie, du planisme gaulliste d’Henri Guaino aux super-étatistes du PCF.

Sur ces hautes considérations, passons à la rubrique matrimoniale. Parce que ces débats sans fin, passionnants au demeurant, n’infléchiront pas la direction de l’esquif Front de Gauche. Le cap de la direction ayant été approuvé à 75%, Pierre Laurent peut maintenant aborder la rive  du futur l’esprit occupé par ses petites bisbilles avec Jean-Luc Mélenchon. Ça tangue sérieusement entre l’ancien ministre de Jospin et le fils de l’apparatchik communiste Paul Laurent. À l’approche de la moitié de quinquennat, Méluche se rêve en Premier ministre de substitution d’un Hollande lassé par la social-démocratie, après une probable Berezina aux municipales de 2014. Laurent, fort d’un charisme d’écailleur d’huîtres à la Fête de l’Huma, mise plutôt sur le mouvement social et s’agace du présidentialisme obsessionnel de son impétueux partenaire tout en sachant qu’il lui doit les 11% de la présidentielle. Mélenchon, faute d’un véritable parti à sa disposition, doit s’appuyer sur les forces militantes communistes, non sans lancer quelques scuds parallèles pour concurrencer le PCF : Clémentine Autain, Christian Picquet et autres turbulents alternatifs.

Comme quoi, à gauche, certains mariages arrangés ont au moins autant d’avenir que le « mariage pour tous »

*Photo : pcf.bourges.

Anticléricalisme : rien de nouveau sous le soleil…

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eglise vatican charlie

eglise vatican charlie

La haine que suscite le christianisme a pris la dimension d’un fait de société. Marcel Gauchet le constatait il y a douze ans déjà : « La communauté catholique est la seule minorité persécutée culturellement parlant dans la France contemporaine. » Cette persistance d’une hostilité irréductible a même surpris certains milieux chrétiens qui croyaient que la disparition du cléricalisme entraînerait ipso facto celle de l’anticléricalisme. Ainsi l’historien René Rémond le déplorait : « À la vérité nous n’avons pas seulement affaire à un malentendu, mais bien à une hostilité délibérée et déclarée, une haine véritable à l’égard du christianisme en général,  et des chrétiens eux-mêmes comme personnes. Certains propos qui entretiennent une culture du mépris tomberaient sous le coup de la loi s’ils visaient d’autres familles de pensée. »[1. Le Nouvel antichristianisme, DDB, 2005. Le Christianisme en acccusation, DDB, 2000.]

Chassé de la vie sociale, politique et intellectuelle, à peine toléré dans un espace privé de plus en plus confiné et surveillé, le christianisme est-il à la veille d’un « nouveau martyre », selon l’expression de Jean-Paul II ? Depuis une douzaine d’années, certains signes des temps sont inquiétants.

Ce fut l’ancien « Panzerkardinal » Ratzinger caricaturé en Hitler par les Guignols de l’Info et victime de l’hostilité sourde des médias. Ce furent les colonnes de Libération qui accueillirent régulièrement des diatribes christianophobes, en appelant même à une « opération chirurgicale antichrétienne » !

Ce fut le harcèlement médiatique de Jean-Paul II pendant sa maladie, traité d’ « assassin » et de « plus grand criminel de temps de paix » pour ses positions en matière de morale sexuelle. Aux banderoles déployées en 1996 devant la cathédrale  à l’occasion des manifestations soutenues par le réseau Voltaire et le Grand Orient de France contre son voyage à Reims – « Dieu est mort, qu’attends-tu pour le rejoindre, Jean-Paul ? » – firent écho les protestations de nos laïcards de gauche comme de droite – dont François Bayrou – contre la mise en berne des drapeaux français à sa mort, alors même que Fidel Castro décrétait à Cuba trois jours de deuil national !

Ce fut la surexploitation hypocrite des affaires de pédophilie dans l’Eglise pendant que la révolution des mœurs banalisait l’immoralité et promouvait l’homosexualité – alors que 80% des pédophiles poursuivis en justice sont homosexuels -, pendant que la pornographie envahissait la vie quotidienne, et qu’un arsenal législatif mortifère (contraception, avortement, génétique, euthanasie…) et antifamilial (divorce, Pacs…) se mettait en place – en attendant le “mariage pour tous”.

Sur fond de loi contre l’ « homophobie » et de revendications grandissantes, les agressions « gays » contre l’Eglise ne manquèrent pas non plus. Ce furent bien sûr les provocations insultantes des travestis déguisés en religieuses ou prêtres lors des visites de Jean-Paul II en France et les accusations criminelles dont il fit l’objet, mais aussi des passages à l’acte de plus en plus répétés, comme les irruptions des « Panthères roses » et autres militants « pédés et lesbiennes en lutte contre l’ordre moral » (sic) lors de messes à Notre-Dame, jusqu’à la parodie blasphématoire de mariage à l’autel de la cathédrale avec agression physique de son recteur, le tout aux slogans de : « Benoît XVI, homophobe, complice du Sida ! » Les militants « homos » ont été à la pointe du combat mené contre la morale naturelle défendue par les catholiques comme par l’ensemble des religions et civilisations. Leurs attaques de plus en plus virulentes et relayées se sont concentrées sur la famille et le mariage, de la « Gay Pride » conçue comme « un défilé pour l’homoparentalité » jusqu’à la revendication du “mariage gay”.

Ce fut la campagne de diffamation internationale contre La Passion du Christ de Mel Gibson, et le professeur Rocco Buttiglione qui dut abandonner la Commission européenne pour cause de christianisme : « Comment pouvez-vous prétendre siéger à la commission alors que vous reconnaissez vous-même que vous êtes proche du Vatican ? », lui demanda un parlementaire lors de son audition !

Ce furent les calomnieux procès d’intention en antisémitisme de Pie XII, mais aussi à l’occasion de l’examen des causes de béatification d’Isabelle la Catholique, Pie IX et d’autres, et même Maximilien Kolbe et Edith Stein ! Ce fut l’exigence délirante de censure et de réécriture des Evangiles – antisémites, bien sûr !

Pendant ce temps, romans à la Dan Brown, films, manuels scolaires, bandes dessinées, séries télévisées véhiculaient des légendes antichrétiennes, dressant à un public crédule une vision caricaturale de l’Eglise sur le terreau d’une inculture généralisée, tandis que des « spécialistes » comme Henri Tincq, Jacques Duquesne, Jérôme Prieur et Gérard Mordillat se partagaient le monopole médiatique, où l’on vit le religieusement inculte décider du religieusement correct. Ce mélange de terrorisme intellectuel, de révisionnisme historique et de lynchage médiatique serait déjà en soi suffisamment inquiétant, s’il n’y avait pas eu en plus les lois laïques et divers dispositifs antisectes qui laissaient augurer d’interprétations et d’instrumentalisations antireligieuses : ainsi, un aumônier diocésain fut interdit de lycée public à Toulon pour cause de port de soutane.

Ce regain d’irréligion n’est bien sûr pas monolithique et connaît des nuances. Mais il a aussi ses fanatiques et nostalgiques de la guillotine façon Michel Onfray ou Vincent Peillon, idéologues du nouvel athéisme qu’ils appellent de leurs vœux. En fait de nouveauté, leurs arguments ne sont généralement qu’une resucée enragée des vieux poncifs scientistes et des argument antireligieux les plus éculés. Le monothéisme, voilà l’ennemi ! Accumulant calomnie sur amalgame et mensonge sur approximation, ils n’en épargnent en principe aucun – le juif, le chrétien, le musulman-, en se concentrant cependant avec une étrange fixité sur le christianisme catholique, pierre philosophale rendu très sérieusement responsable de tous les maux de la Terre. Il est des degrés où l’ignorance peut devenir meurtrière. Car le vague est pire que le faux, car on peut s’opposer au faux, mais on se noie dans le vague.

La société moderne, matérialiste et relativiste, porte en elle la haine du Christ. Un antichristianisme renouvelé a pris le relais du vieil anticléricalisme pour plier l’Eglise à la discipline de la société marchande. A cet idéal qui fait de l’accumulation des biens matériels la fin même de l’existence humaine, le christianisme apporte la plus radicale des contradictions. Le ressort profond de la christianophobie, c’est la haine du Christ. La christianophobie est avant tout une christophobie.

Sommes-nous revenus au temps des catacombes, celui où les chrétiens vivaient cachés comme des chiens, cette époque de Rome où nous servions de boucs émissaires pour toutes les insanités des temps ? Jésus avait en tout cas prévenu : « Si le monde a de la haine contre vous, sachez qu’il en au d’abord contre moi. Si vous apparteniez au monde, le monde vous aimerait, car vous seriez à lui. Mais vous n’appartenez pas au monde, puisque je vous ai choisis en vous prenant dans le monde ; voilà pourquoi le monde a de la haine contre vous. »[2. Jn 15, 18-19.] Le Pape saint Pie X le rappelait en 1911, à l’aube d’un siècle qui serait le plus riche en martyrs de toute l’Histoire : « L’Eglise est une Eglise persécutée. En fait, si l’Eglise n’était pas victime de la persécution, elle cesserait d’être l’Eglise de Jésus-Christ, et perdrait une preuve de son authenticité. »

Le passé, le présent et l’avenir offrent ainsi largement de quoi méditer et vivre l’ultime béatitude : « Heureux serez-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi. »[3. Mt 5, 11.]

*Photo : Charlie Hebdo.

Merci Depardieu !

En vendant son luxueux hôtel particuler de la rue du Cherche-Midi pour s’installer dans une misérable bicoque de Néchin (Belgique), Gérard Depardieu sacrifie à la fois son art de vivre et sa réputation publique pour signaler à ses compatriotes l’impasse fiscale dans laquelle le Gouvernement a engagé le pays.
Certains, à l’image du député PS Yann Galut, voudraient le priver de son passeport, comme Robespierre punissant de mort les émigrés.

Jean-Marc Ayrault lui-même s’est permis de dénoncer un comportement « minable », une insulte digne de Buffet Froid que le Premier Ministre se garderait bien d’adresser aux pires délinquants.
Le pouvoir politique, extrapolant son rôle légitime dans un régime démocratique, s’imagine propriétaire des coeurs et des passeports de ses concitoyens. Il est temps de lui rappeler que les libertés individuelles (de mouvement, de propriété…) sont au fondement de notre République.

En ancien français, « Depardieu » désigne le lieu où l’on payait la dîme (l’impôt pour l’Eglise, aboli en 1789). Merci à Gérard Depardieu de nous rappeler que l’impôt peut devenir confiscatoire, surtout lorsqu’il ne sert qu’à engraisser une administration incapable de se réformer.

Gaspard Koening est écrivain.
Aurélien Véron est président du Parti Libéral-Démocrate.
Anne Bourdu est avocate.

Compétitivité chérie, chère compétitivité

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rapport gallois hollande competitivite

rapport gallois hollande competitivite

Le débat public français le veut ainsi. Le rapport Gallois sur la compétitivité française, élaboré à la demande du gouvernement, n’a pas occasionné la confrontation d’idées qui eût permis de lui donner un impact véritable. Il a, en revanche, ouvert une fenêtre de tir médiatique instantanément utilisée par les ministres de François Hollande pour annoncer leur propre plan de soutien à l’économie.

Ce rapport ouvrait cependant des perspectives d’action plus larges que celles du dispositif gouvernemental. Il réclamait ainsi de mettre à l’essai l’exploitation du gaz de schiste, de ne pas amputer sans raison majeure la capacité nucléaire civile ; il posait la question de la parité de l’euro, monnaie la plus surévaluée au monde après le yen. Ces questions attendront de meilleurs jours.

Pour le reste, ses préconisations étaient attendues. Louis Gallois a mesuré les handicaps français durant ses longues années d’activité à la tête de grandes entreprises, comme EADS, qui sont aussi des donneurs d’ordres à des centaines d’entreprises petites et moyennes. Il sait que la France, moins atteinte que beaucoup d’autres par la violente crise occidentale de 2008 et 2009, est cependant exposée à de graves mécomptes par l’érosion de sa compétitivité. L’économie nationale se trouve sans doute à la croisée des chemins, et dans la pire situation qui soit puisqu’elle doit s’adapter et se renforcer tout en subissant les effets débilitants de la crise de ses voisins de l’Europe du Sud. Toute la difficulté de l’énoncé français tient en deux propositions : premièrement, il lui faut dégager les moyens d’une compétitivité accrue de ses entreprises, les industrielles surtout ; deuxièmement, elle ne peut déprimer brutalement sa demande intérieure, comme ses voisins du Sud, sans basculer dans une récession plus violente encore. Elle doit donc recevoir et interpréter la leçon d’efficacité de l’Allemagne et accepter la leçon de l’échec des politiques de rigueur aveugles pratiquées en Espagne ou en Italie. Presque une gageure.[access capability= »lire_inedits »]

Sommes-nous trop chers ?

L’Allemagne sert toujours de référence quand on veut étalonner la défaillance française. Ses performances font les délices de ces journalistes prolixes, à défaut d’être lettrés, qui se livrent à un exercice de « déclinologie » nationale ou plutôt hexagonale. Et la tentation est forte, face à la conjuration des imbéciles, de réclamer d’autres manières de mesurer nos performances, d’autant plus que la crise a fait justice de tous ces pseudo-modèles qui ont été offerts à l’admiration des niais : États-Unis, Angleterre, Espagne, sans compter le « tigre » celtique (l’Irlande).

Nous devons cependant accepter de comparer la France à la nation qui incarne momentanément l’efficacité, pour la bonne raison que nos deux pays sont au cœur de l’Europe d’après-guerre et que le déclin irréversible de la France, par rapport à son grand partenaire, entraînerait un changement irrémédiable des relations au sein du Vieux Continent. De fait, nous le verrons, Paris n’a plus les moyens apparents de parler d’égal à égal avec Berlin.

Avant d’établir le constat de faiblesse française, relevons cependant l’omission constante qui entache la comparaison des résultats des deux côtés du Rhin. Les économistes qui s’y consacrent oublient – délibérément – la divergence démographique des deux pays, avec des taux de fécondité de 2 enfants par femme pour la France et de 1,35 pour l’Allemagne. C’est ainsi que les impacts différents sur les charges publiques et le chômage échappent à l’analyse et au commentaire. Pourtant, cela fait vingt ans que les nouveau-nés français sont plus nombreux que les nouveau-nés allemands. Mais les charges substantielles que cet état de fait représente pour notre système public ne sont pas comptabilisées, l’impact sur le déficit n’est pas évalué. De même, est laissée dans l’ombre la contribution de la faible fécondité allemande à l’amélioration des statistiques du chômage. Pourtant, il y a chaque année un différentiel de plus de 300 000 unités entre le nombre des Allemands qui accèdent à la retraite et celui des Allemands qui entrent sur le marché du travail. Mais passons.

Le premier signe inquiétant du recul de notre compétitivité est apparu en janvier 2004 avec un solde négatif du commerce extérieur qui devait être le premier d’une longue série. D’année en année, le déficit des échanges s’est maintenu ou aggravé pour atteindre le chiffre substantiel de 73 milliards d’euros en 2011. Trois éléments complémentaires permettent de comprendre la médiocrité de notre situation. La part des exportations françaises dans les exportations de la zone euro n’a cessé de se réduire. Notre excédent des échanges de services s’est évanoui. Enfin, le solde reste négatif, même si l’on déduit nos importations de cette énergie que nous ne trouvons pas dans le sous-sol français, soit 60 milliards d’euros aux prix courants des produits concernés[1. Le solde extérieur subit aussi l’effet négatif d’une consommation qui est restée, en France, constamment supérieure à la consommation allemande, avec des croissances respectives de 21% et de 3 % entre 2000 et 2009.].

Il y a deux manières, pas forcément contradictoires, d’expliquer la faiblesse de nos résultats : incriminer l’excès des coûts du travail ou mesurer un retard dans l’organisation et l’équipement des entreprises françaises.

Le premier point est si fortement plaidé par les employeurs que le lecteur risque d’être lassé par une énième redite. Et certains pourraient imaginer que j’ai rejoint le giron patronal où j’ai longtemps travaillé. Mais il est vrai que l’heure d’ouvrier dans l’automobile se situe autour de 35 euros en France, contre 32 euros dans cette Allemagne réputée pour la qualité de sa production, 22 euros en Espagne, 10 euros au Portugal et en Slovaquie. Nous sommes au sommet de l’échelle des coûts avec la Suède et la Belgique. Il faudrait donc que l’appareil de production national se situe parmi les meilleurs au monde pour supporter sans dommage un tel niveau de rémunérations.

Mais pourquoi les employeurs français se plaignent-ils d’une telle situation ? Hormis le SMIC, dont l’évolution a été ralentie depuis 2007, la fixation des rémunérations reste de leur ressort. Or les chiffres indiquent que le pouvoir d’achat des salaires privés a toujours été maintenu, et souvent augmenté, durant toute la période de déclin apparent de notre compétitivité. Les dirigeants d’entreprise auraient pu s’efforcer de ralentir cette évolution, voire de négocier, quand c’était possible, un réajustement, pour endiguer la montée des coûts du travail. Et d’autant plus que les charges sociales dont ils se plaignent jour après jour s’élèvent en proportion du salaire de base, qui sert à leur calcul. Il y a là un des plus importants non-dits du débat sur la compétitivité, qu’il faut mettre au jour pour que le débat se développe dans sa plénitude.

Le rapport Gallois a préconisé un début de solution en proposant une réduction des charges sociales pesant sur les salaires allant jusqu’à 3,5 fois le SMIC, pour un coût total de 30 milliards d’euros pour les finances publiques. La limite de salaire retenue dans le rapport tend à prendre en considération le fait que les salaires pratiqués dans les secteurs industriels, engagés dans la compétition internationale, sont plus hauts que ceux distribués dans les services à la personne, qui répondent à une demande locale. Louis Gallois s’est efforcé, autant que possible, de se porter au secours des entreprises industrielles, les plus en difficulté, et cruciales pour la solution du problème de la compétitivité.

À partir du même constat, le gouvernement a retenu un dispositif d’inspiration différente, sous la forme d’un crédit d’impôt utilisable par les entreprises pour les salaires allant jusqu’à 2,5 fois le SMIC. Qu’est-ce qu’un crédit d’impôt ? C’est une mesure qui permet d’alléger l’impôt dû par l’entreprise en déduisant une dépense déterminée, mais aussi d’effectuer un virement à son bénéfice si elle ne réalise pas de profits[2. Un bon exemple est fourni par le crédit d’impôt en faveur de la recherche.]

Compréhensible dans son principe par tous les bénéficiaires, elle est pourtant d’un usage moins commode que l’allègement des charges sociales préconisé par Louis Gallois. Mais son adoption par le gouvernement répond à une difficulté politique : les syndicats ne veulent plus de réductions de charges sociales qui fragilisent sans cesse la base de calcul du financement des régimes de la protection sociale qu’ils cogèrent avec le patronat.

C’est donc une mesure d’application délicate qui a été retenue. Et c’est une mesure qui touchera peu l’industrie, puisqu’elle ne visera pas les rémunérations du personnel qualifié qu’elle emploie. Les ministres concernés avouent que l’aide reçue par l’industrie et les services à l’industrie ne dépassera pas 4 milliards d’euros sur les 20 milliards consentis en sacrifice par l’État.

N’aurait-il pas, d’ailleurs, été plus efficace de cantonner la mesure aux secteurs concernés par la compétition internationale ? Oui, bien sûr, mais la chose est impossible, depuis qu’elle a été interdite aux États-membres par l’Union européenne, au nom du principe d’égalité. Tout État qui prend une mesure spécifique en faveur d’un secteur exposé à la concurrence de ses homologues européens voit annuler cette mesure par Bruxelles ou par Luxembourg[3. Ainsi pour les mesures Borotra prises en 1994 pour soutenir le textile, l’habillement et le cuir.]. L’obligation qui résulte de la loi européenne rend coûteux et peu efficaces les dispositifs qui embrassent l’ensemble des secteurs économiques. Et la dernière initiative gouvernementale le démontre encore. Selon l’estimation officielle, la réduction du coût du travail consentie par le biais du crédit d’impôt représente 6 % en moyenne, mais moins pour les industries bénéficiaires. Il aurait fallu consacrer 60 milliards d’euros pour obtenir l’impact dont ces industries ont besoin dans l’immédiat pour tenter de reprendre le chemin d’une modernisation rapide.

Nous sommes trop peu efficaces

Parallèlement au débat − juste mais obsédant − sur le poids du coût du travail en France, émerge un autre débat sur l’efficacité intrinsèque de notre appareil de production. Il ne consiste pas à réclamer que les entreprises françaises se cantonnent dans les activités high tech en délaissant les productions courantes, comme les y incitent des économistes qui ne savent pas, et ne sauront jamais, que les créateurs ou développeurs d’entreprises s’intéressent, sans discrimination, à tous les secteurs et à toutes les niches où l’innovation peut s’exprimer avec profit, et qu’une économie moyenne comme la française ne saurait se contenter de la haute technologie si on attend d’elle qu’elle crée le nombre d’emplois voulus.

Des études récentes montrent que les entreprises françaises accusent un important retard dans le processus nécessaire de leur modernisation[4. Elles ont été menées ou rassemblées par le cabinet d’études Xerfi.].

Nous avons trop peu de robots. Ici, la comparaison avec l’Allemagne s’avère presque décourageante. Nos entreprises achètent, bon an mal an depuis 2000, 3000 ou un peu plus de 3000 robots industriels, là où leurs concurrentes allemandes en achètent aujourd’hui plus de 19 000, contre près de 13 000 déjà en 2000 ! Les États-Unis, et même l’Italie, font mieux, en proportion de l’importance de leur économie. Et la durée de vie des robots mis en œuvre dans les industries françaises atteint vingt ans en moyenne, au lieu de dix dans le reste du monde.

Si l’on ajoute un retard comparable dans la mise en œuvre des systèmes informatiques et des dépenses de R&D, qui se situent à l’indice 191 en France pour 384 en Allemagne, une question s’impose. Comment se fait-il que la France, pays de matheux, d’ingénieurs et d’informaticiens, ne s’appuie pas davantage sur les outils qui découlent du travail de tels cerveaux ? La capacité exceptionnelle de notre filière aéronautique et spatiale, de loin la première au monde au regard des populations concernées, démontre pourtant que la France n’a pas perdu son génie industriel, y compris dans les productions d’avenir. Pourquoi ce génie ne se déploie-t-il désormais que dans quatre grandes filières (aéronautique, pharmacie, énergie, BTP) et dans un nombre d’entreprises limité par ailleurs ?

Sans doute le moment est-il venu d’une mobilisation des capacités du pays, à partir d’un constat moins réducteur que celui de l’excès des charges. Le débat sur la compétitivité appartient à tous, et pas seulement aux représentants de la nomenklatura nationale qui tentent de le confisquer. Prenons le soin de le nourrir et de l’approfondir. Avec cet espoir : que nos entreprises, qu’il faut aider sans doute, sans retard, sachent investir dans les outils qui déterminent l’efficacité aujourd’hui. Peut-être n’est-il pas trop tard.[/access]

*Photo : DGTresor.

Assommons les pauvres !

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Alors que le gouvernement français annonce un « choc de solidarité  » pour lutter contre la pauvreté et que les belles âmes s’indignent contre l’exil fiscal de Gérard Depardieu, il est temps de relire Baudelaire. Et spécialement le poème en prose « Assommons les pauvres » qui nous changera agréablement des élucubrations de tous les entrepreneurs de bonheur public et d’harmonie sociale qui veulent nous persuader que les pauvres sont tous des rois détrônés qu’il convient de loger, de nourrir, de soigner et de traiter non comme des esclaves ou des mendiants, mais avec une générosité et une grandeur d’âme qu’on prête volontiers à autrui, tout en sachant que chacun privilégiera toujours son confort personnel et ses intérêts.

Baudelaire, accablé par la lecture de traités sur l’art de rendre les peuples heureux, sages et riches dans les plus brefs délais, sortit de chez lui dans un état d’esprit avoisinant le vertige ou la stupidité. Comme il allait entrer dans un cabaret, un mendiant lui tendit son chapeau avec un de ces regards suppliants censés provoquer la pitié. Plutôt que de feindre de l’ignorer, Baudelaire écouta son Démon intérieur, un Démon de combat qui lui chuchota ceci : « Celui-là seul est l’égal d’un autre qui le prouve, et celui-la seul est digne de la liberté qui sait la conquérir. »

Joignant l’acte à la pensée, Baudelaire se précipita sur le mendiant et le tabassa. Tout à coup – ô miracle ! ô jouissance du philosophe qui vérifie l’excellence de sa théorie ! -, Baudelaire vit cette antique carcasse se redresser avec une énergie qu’il n’aurait jamais soupçonnée et lui lancer un regard haineux de bon augure. Alors seulement, il dit au pauvre bougre : « Monsieur, vous êtes enfin mon égal ! Veuillez me faire l’honneur de partager avec moi ma bourse. Et, surtout, si un miséreux vous demande l’aumône, appliquez-lui la théorie que j’ai eu la douleur d’essayer sur votre dos ! »