Un député, on le sait bien, c’est un mandat un rien ambigu dans sa définition-même. Élu dans et par une circonscription, il est pourtant membre d’une Assemblée Nationale et représentant du peuple français dans son ensemble au nom du pouvoir législatif. Cette dichotomie discrète mais prégnante aboutit parfois à des choses étonnantes.

Prenons le député Lionnel Luca : cet élu de la sixième circonscription des Alpes-Maritimes a appris comme ses administrés, mardi 18 décembre, que le groupe américain Texas Instruments a annoncé la suppression de 517 emplois sur l’usine de microprocesseurs de Villeneuve-Loubet, près de Nice. C’est le deuxième plan social sur ce site, après celui de 2008 où un peu plus de 300 postes avaient été supprimés.
Texas Instruments, comme la plupart des entreprises prédatrices aujourd’hui, est un groupe qui licencie parce que l’emploi est une variable d’ajustement comme les autres. Et non parce qu’elle serait acculée par une situation économique difficile puisque Texas Instruments, excusez du peu, a dégagé plus de 2 milliards de dollars de bénéfices l’an dernier. Sans compter, en France, quelques millions d’euros glanés grâce au crédit impôt recherches. Le député Lionnel Luca, une épée de la droite dure et populaire, comme on dit, avait voté et approuvé le versement de tous ces cadeaux faits sans contrepartie.

Aujourd’hui, il parle comme un vrai partageux du Front de gauche, rappelle que 100 millions d’euros en cinq ans ont été versés pour le maintien de l’emploi et l’innovation et affirme que Texas Instruments devrait rembourser vite, très vite parce que sinon, ce serait du vol. Mais le directeur France de Texas Instruments, Christian Tordo, lui a fait un joli bras d’honneur : site non rentable, adios !
Lionnel Luca aurait peut-être pu penser, à l’époque, à déposer un amendement un peu contraignant, histoire que ce remboursement soit légalement exigible. Mais non. Lionnel Luca n’est pas archaïque, il croit que les entreprises multinationales sont responsables, qu’il suffit de leur créer un climat favorable et qu’ainsi comme le dit le prophète Isaïe, le lion dormira avec l’agneau même si comme le rajoutait Woody Allen, l’agneau sera tout de même un petit peu nerveux.
Luca doit se sentir un peu cocu. S’il veut rendre service, on a bien une idée. Il peut toujours demander une loi pour qu’on revoie les vingt milliards d’allègements de charges pour les entreprises, justement prévus sous forme de crédits d’impôts, pour qu’elles embauchent. Allègements voulus par le gouvernement socialiste dont le nouveau petit livre rouge est le rapport Gallois sur le choc de compétitivité.
Parce que là non plus, pour ces vingt milliards d’euros, ni contrepartie ni sanction prévue, ni filets de sécurité. Nib, macache, bonnot ! Inutile de vous dire que les entourloupes façon Texas Instruments vont se multiplier en 2013 comme Che Guevara souhaitait que se multiplient les Vietnam dans les années 60.

Demandez à Lionel Lucca. Lui, maintenant, il sait. La différence entre un homme politique de droite et un homme politique de gauche (vraiment à gauche, il n’y en a plus beaucoup), c’est que l’homme politique de gauche n’a pas besoin de se de se coincer les doigts dans la porte pour savoir que ça fait atrocement mal. On ne dira pas que l’homme de gauche est plus intelligent ou plus empathique, non simplement, empiriquement, il sait que depuis vingt-cinq ans, ce genre de scénario se répète comme se répète la névrose ou l’échec de Sisyphe.

Encore un effort, Lionnel, et tu feras un excellent opposant de gauche au gouvernement Ayrault. Si, si, ça vient. Et à l’avenir, ne te coince plus les doigts dans la porte.

*Photo : MediaCam13/Philippe Marc.

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Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.Dernier roman publié: Un peu tard dans la saison (La Table Ronde, 2017). Prix Rive Gauche