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Euthanasie : laisser venir la mort n’est pas la provoquer

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À la peine sur le terrain socio-économique, le gouvernement s’est engagé pour faire diversion dans des réformes dites « sociétales ». Mais son coup d’essai, le mariage pour tous, n’est pas un coup de maître. Censé rassembler les Français, ce sujet aux multiples facettes est en train de leur faire revivre les divisions des grands jours. L’autre promesse de campagne de François Hollande, la légalisation de l’euthanasie, semble plus consensuelle : d’après les sondages d’opinion, 90% des personnes interrogées y seraient favorables. Le gouvernement tient-il ici la loi « moderne et apaisée », qui lui fera pardonner ses errements ?

Il faut cependant savoir regarder plus loin que le bout de son nez. Examinons de près ces fameux sondages. La formulation des questions tout d’abord. À la question « Si vous étiez atteint d’une maladie incurable et en proie à d’extrêmes souffrances, souhaiteriez-vous qu’on vous aide à mourir ? », qui répondrait non ? Il est bien évident qu’une formulation aussi simpliste et tendancieuse appelle une réponse univoque. Considérons ensuite le panel des personnes interrogées. Ce ne sont pas des malades qui ont été consultés, ni leurs familles, mais des actifs, jeunes et bien portants. Reformulons la question, et posons-la aux principaux intéressés, des personnes âgées et malades : « Si vous étiez atteint d’une maladie incurable et que, pris en charge par une équipe compétente, vous étiez soulagé de vos souffrances, souhaiteriez-vous qu’on vous fasse mourir ? »… Nul doute que la réponse serait différente.

Complètement en décalage par rapport à la doxa qui pose que l’acharnement thérapeutique est le fait des médecins, l’Observatoire National de la fin de vie note que, en cas de maladie incurable et très avancée, quand se pose la question de la réanimation, ce sont plus souvent les médecins qui proposent la limitation ou l’arrêt des traitements actifs (LATA), et la famille ou le patient lui-même qui insistent pour les poursuivre. Cette forte demande thérapeutique est bien légitime. La médecine ayant permis de guérir un grand nombre de maladies graves, elle a éveillé dans le public un immense espoir de salut. Espoir qu’il est difficile pour les soignants d’anéantir brutalement, après qu’ils l’ont eux-mêmes suscité et entretenu, en se battant pied à pied contre la maladie et la mort. Tout le monde, patients comme soignants, partage ainsi la foi en une médecine qui combat la mort jusqu’au bout, même quand cette foi se transforme peu à peu en « obstination déraisonnable ». Ainsi les demandes d’euthanasie de la part des patients en fin de vie sont très rares. Dans les pays où l’euthanasie active est légale, moins de 3% des grands malades expriment une telle demande. Cette demande  est  souvent labile, formulée dans un moment de désespoir et de souffrance ; lorsque la douleur physique et psychologique est soulagée (ce que la médecine moderne, avec ses antalgiques et ses anxiolytiques puissants, permet dans l’immense majorité des cas), elle s’éteint en général d’elle-même. En 2011, à l’Institut Curie, centre de lutte contre le cancer, seul un patient a réclamé une euthanasie !

Si au moins on avait lu correctement la loi Leonetti ! Cette loi unique – rédigée après un remarquable travail préparatoire, c’est la seule loi de toute la Ve République qui a été votée à l’unanimité par l’Assemblée Nationale – autorise non pas l’euthanasie active mais ce qu’on appelle l’euthanasie « passive ». Il y a une grande différence entre laisser venir la mort et la provoquer. Dans le premier cas on accompagne le malade vers sa fin inéluctable en prenant en charge les symptômes pénibles (en particulier la douleur). Dans l’autre on procède à un acte délibéré, inouï par sa violence symbolique et même réelle. Décidée de sang froid, dans le but explicite de tuer, et administrée à un patient en situation de complète dépendance, l’injection létale est une absolue rupture morale qui bouleverse de fond en comble la relation thérapeutique. Les médecins ne sont pas des professionnels de la mise à mort. Ils ne sont pas des bourreaux – profession d’ailleurs frappée d’infamie dans le monde moderne : qui voudrait exercer cette charge dans une société qui supporte si peu l’idée de la mort qu’elle a aboli le châtiment suprême ? Nous ne sommes pas devenus médecin pour tuer mais pour, sinon guérir, au moins soulager la détresse de ceux qui se sont adressés à nous en un magnifique élan de confiance. Et quelle confiance les patients pourront-ils conserver envers leur médecin mis en position de dispenser la mort ? Comment ne pas l’imaginer en embuscade, guettant le moindre signe « d’indignité » (fléchissement de la raison, handicap sévère, grand âge…), pour proposer, au nom de principes suaves, une injection mortelle ? Comment ne pas redouter de s’entendre susurrer, au moins de façon subliminale, ces mots terribles : « Allez vieillard, sois digne ! Tu es au bout du rouleau, arrête de t’agripper à la vie… C’est pas humain, ce que tu fais… Et ça doit te faire beaucoup souffrir… En tout cas c’est pas joli à regarder… D’ailleurs tu dégoûtes les enfants… Si tu n’y arrives pas tout seul, on peut t’aider à en finir proprement… Détends-toi, ça va bien se passer ! » ?

Mais bien sûr, donner à la loi sur la fin de vie les moyens de sa réelle application suppose des dépenses substantielles. Formations des soignants aux techniques de soulagement de la douleur, ouverture de lits de soins palliatifs, revalorisation de la médecine non curative, développement de l’hospitalisation à domicile, soutien aux aidants… Tout cela a un coût. Coût certainement supérieur à celui de l’organisation d’une euthanasie médicalisée aux procédures encadrées par la société. À l’heure où le difficile problème des retraites va se reposer, à l’heure où le financement de la dépendance va devoir être à nouveau discuté, la légalisation de l’euthanasie pourrait devenir une « chance historique » de concilier droits de l’homme et efficacité économique. Dans un pays où l’espérance de vie croît chaque année, ce « progrès » en matière de droits de l’homme ouvre bien des perspectives, pas toutes dans le domaine que l’on dit… Que les naïfs au grand cœur se récrient ! Et surtout, qu’ils ferment bien fort les yeux pour ne pas voir les cyniques qui se drapent dans de belles déclarations. Quant à nous, médecins qui sommes en première ligne du combat contre la souffrance et la mort, nous le disons solennellement au gouvernement : nous ne nous laisserons pas abuser par un jeu de dupes où les perdants sont tout désignés.

Nathalie Cassoux est ophtalmologiste, médecin des centres de lutte contre le cancer, docteur ès sciences.

Anne-Laure Boch est neurochirurgien, médecin des hôpitaux de Paris, docteur en philosophie.

*Photo : neyssensas.

Œuvres pies

claudel mauriac cathos

Parmi les livres provenant d’une dévote parente (une grand-tante, pour être précis), reconnaissables à son ex-libris (qui, de nos jours, utilise encore un ex-libris ?), j’ai retrouvé il y a peu la Vie de Jésus de François Mauriac, une Histoire des chartreux (un de ses frères en faisait partie), un Charles de Foucauld par René Bazin, et un Saint François d’Assise dû, j’ose à peine l’écrire, à la plume d’Abel Bonnard (soyons juste : celui-ci ne s’était pas encore révélé un adepte de la Collaboration et l’admirateur peut-être excessif des guerriers tudesques).

Et puis enfin une Anthologie de la poésie catholique, publiée en 1933, réunie et présentée par Robert Vallery-Radot aux Éditions des Œuvres représentatives (41 rue de Vaugirard, Paris 6e).[access capability= »lire_inedits »] Cet intéressant volume va de Christine de Pisan à Marie Noël en passant par Racine, Germain Nouveau, Verlaine, Hugo (« malgré son orgueil insensé », précise l’anthologiste), Jammes et Guérin, Claudel et Péguy bien sûr, Max Jacob et Henri Ghéon − et bien d’autres dont les noms ne nous disent plus rien.

Vallery-Radot, qui devait finir ses jours sous le nom de Père Irénée dans un couvent de la Manche, dédie son travail « à la mémoire sacrée du souverain pontife Pie X, qui nous ré-enseigna à prier sur de la beauté ». C’est ce même Pie X qui condamna « 65 erreurs modernes », et dont se réclament aujourd’hui les intégristes, mais qui curieusement inspira aussi Apollinaire : « Seul en Europe tu n’es pas antique ô Christianisme / L’Européen le plus moderne c’est vous pape Pie X. »

Rien dans tout ça, en somme, qui rende un tel livre recommandable du point de vue de l’actuelle moralité publique. Et j’avoue moi-même n’être guère porté à m’extasier sur « l’humble femme qui prie / Après que tout le jour, à genoux près de l’eau, / Elle lava pour nous, et que je vois, si tôt, / Suspendant à la corde roide qu’elle essuie, / Le linge, de ses bras en croix levés bien haut » (André Lafon, 1883-1915).

C’est néanmoins dans ce grimoire que j’aurai découvert le merveilleux Arnoul Gréban (v. 1425-1485) dont je cherche en vain, depuis lors, à me procurer l’intégrale du Mystère de la Passion (je n’en ai trouvé qu’une morne translation en français moderne). Shame on me, je ne connaissais pas Gréban ! Un autre mérite du volume est de montrer qu’en dépit des modes (ou des reconstructions a posteriori de l’histoire littéraire), la poésie fut rarement autant inspirée par la foi chrétienne qu’aux XIXe et XXe siècles. Les poètes du temps de Pascal invoquaient davantage Vénus et Apollon que Jésus et Marie ; le siècle de Saint Vincent de Paul et de Bossuet n’eut pas son Paul Claudel[1. Voir à ce sujet Frédéric Gugelot, La Conversion des intellectuels au catholicisme en France, 1885-1935, CNRS Éditions.].

J’aggrave à présent mon cas : lorsque je lis, à propos d’un de ces oubliés, que « la sincérité de son cœur, son goût pour les sentiments et les mots voilés, en font un des seuls élégiaques que possède notre temps », moins que le contenu de la phrase, c’est sa gravité désuète qui me touche, et la nostalgie d’un temps où l’on pouvait parler ainsi de littérature. Ça change agréablement de bien des « pages livres ». Je suis décidément anachronique.

Vallery-Radot ne connaissait apparemment pas sœur Marie Saint-Anselme, de son vrai nom Jeanne Taillandier, encore une de mes grand-tantes, qui mourut en 1918, à 29 ans, au couvent des Sœurs blanches de Notre-Dame d’Afrique, et dont les Carnets d’une âme furent publiés par la suite à la Librairie académique Perrin, ce dont je tire une fierté inextinguible. Je n’en veux nullement à l’anthologiste : la pauvrette n’avait pas le verbe éclatant d’une Marie Noël, mais je n’allais pas manquer cette occasion d’évoquer son souvenir.

Quant à moi, je me garde bien de montrer à quiconque mes poèmes chrétiens (ni les autres) ; mais j’ai, comme on le voit, une hérédité chargée.[/access]

*Photo : Photodeus.

Lettre à Shakespeare au sujet d’Hamlet Junior

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Bonjour William,

Je viens de relire Hamlet. Tu ne seras pas étonné d’apprendre que je trouve ton travail sensationnel. J’imagine que tu dois en avoir marre d’entendre des éloges, aussi irai-je directement au fait.

Une question me taraude depuis deux jours. J’avoue qu’elle n’est pas des plus capitales, mais je te la pose malgré tout: si le Père d’Hamlet est un type bien, pourquoi  est-il en enfer ?

Il est étrange qu’Hamlet ne se pose jamais la question, lui qui s’en pose pas mal, comme tu sais. Avant de venger son père en tuant son beau-père, ne convient-il pas d’en savoir un peu plus sur le premier ? L’attitude normale vis à vis d’un fantôme n’est-elle pas de lui demander ce qu’il fait là, d’où il tient ses informations sur le type qui l’a dindonné, etc, etc ? Quel drôle d’oiseau que ce père vaporeux, tout de même. Je dois dire que cette manie d’en faire un mari idéal me semble profondément suspecte. On a envie de crier à Hamlet, comme chez Guignol: « Hou ! Hou ! Avant de t’en prendre à Claudius, demande-toi d’abord si le vrai méchant n’est pas le fantôme! ». Mais non, ce névrosé d’Hamlet se pose toutes les questions possibles, sauf la bonne.

Personnellement, j’établis un rapport direct entre cette idéalisation et l’impuissance d’Hamlet. Procrastination, sueurs froides, jérémiades : voilà ce qui arrive à un fils dont le Père ne descend jamais de son piédestal. Hamlet est la tragédie du Surmoi, et sa formule peut être résumée comme suit:  « Qui obéit à son Père au lieu de le tuer finit toujours en bien mauvaise posture ».

Malheureusement, tous ne sont pas d’accord avec mon interprétation. Ma femme soutient qu’il s’agit d’une explication psychanalytique « à la mords-moi le noeud » (je la cite), et que le Surmoi n’a rien à voir là dedans. Comme je ne suis pas très sûr de mon coup, j’aimerais beaucoup que tu m’écrives deux ou trois lignes à ce sujet, comme ça je saurai quoi lui répondre.

Fidèlement,
David

Vivement le « mariage pour tout » !

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civitas mariage gay

En matière de morale, deux principes philosophiques structurent notre vision du monde. Platon a résumé ces deux principes par les figures d’Hermogène et de Cratyle dans le dialogue platonicien qui porte le nom de ce dernier.

Dans un de ses maître-ouvrages[1. Renaud Camus, Du sens, P.O.L. éditions.], Renaud Camus signale à juste titre que le premier incarne la gauche, et le second la droite ; l’un le progrès, l’autre le conservatisme. Nôtre monde est sans doute du côté d’Hermogène, et le « mariage pour tous » que Hollande revendique comme un progrès l’exemple type d’une notion acceptée comme une convention sociale, qui se trouve à la merci d’un changement de définition sous l’effet d’un consensus nouveau. Car quoi de commun entre le mariage catholique, qui constitue le raccommodage de la plaie liée au péché originel ainsi que le rachat de la misère humaine par l’immortalité de substitution que lui offre la procréation, et le « mariage » pour tous ? Rien sinon les sept mêmes lettres qui dans un cas disent « cataplasme » et dans l’autre profèrent « droit » et « égalité »…

Cependant, du strict point de vue d’Hermogène, on peut se demander pourquoi s’arrêter subitement au « tous » ? Loin de nous l’idée de vociférer avec les intégristes de tout poil et d’assimiler ce « mariage pour tous » à d’éventuelles perversions criminelles, comme l’inceste et la pédophilie.

D’abord parce qu’à vicieux, vicieux et demi et qu’il nous semble apercevoir autant de vices chez les Femen que de vertus absentes chez les séides de Civitas qui les coursent, trouvant peut-être quelque plaisir infâme à poursuivre des femmes nues…  Mais le « mariage pour tous » est encore par trop réactionnaire ! Marier un père et sa fille, ou un père et son fils, c’est encore unir deux êtres humains, c’est toujours limiter, donc exclure.

Or, à l’orée des progrès de la cybernétique et du clonage, quand des poupées gonflables remplacent esthétiquement la femme de base, le « mariage pour tous » apparaît déjà comme un concept daté. Ne réservons pas le monopole des droits à l’humain, sous prétexte de ce vieux préjugé chrétien qui nous intime que lui seul aurait une âme, et étendons donc la justice aux inanimés. Aussi nous espérons que lors de la prochaine campagne présidentielle, François Hollande trouvera l’audace nécessaire pour inscrire à son programme un mariage plus égalitaire et plus révolutionnaire que le mariage pour tous : le « mariage pour tout ».

J’aurai ainsi le loisir d’épouser mon ordinateur avec lequel je passe beaucoup de temps sans oser m’avouer ce que je ressens pour lui pendant que le joyeux président de Civitas pourra s’unir à une tente…

*Photo : judyboo.

Grande-Bretagne : Quand la presse oppresse

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presse cameron murdoch

On n’a jamais autant parlé de Milton en Grande-Bretagne. John Milton, auteur en 1644 de l’Areopagitica, autrement dit De la liberté de la presse et de la censure, texte fondateur que les journalistes et patrons de presse britanniques considèrent comme leur « Premier amendement » − celui qui, en Amérique, garantit la liberté d’expression et interdit toute loi la limitant. Les Britanniques n’ont pas de Premier amendement, ni d’ailleurs de Constitution écrite, mais leur presse soutient mordicus que sa liberté ne saurait souffrir aucune limite et agite les écrits de Milton (et de George Orwell) à chaque fois qu’elle se sent menacée.

Une véritable bataille d’Hernani se joue depuis plus d’un an en Grande-Bretagne autour des pratiques de la presse et des médias. Les écoutes illégales et criminelles des tabloïds du groupe Murdoch, le lynchage médiatique de célébrités comme Hugh Grant, Sienna Miller, J.K. Rowling et le harcèlement de politiciens et de gens ordinaires ont contraint le gouvernement Cameron à demander au juge Brian Leveson de mener une enquête d’intérêt public en juin 2011.[access capability= »lire_inedits »] Pendant douze mois, il a interrogé, lors de séances filmées et retransmises en direct, victimes, journalistes et patrons de presse, mais également policiers et politiciens. Ses recommandations, contenues dans un rapport de 2000 pages, ont enfin été livrées fin novembre dans une fièvre frisant l’hystérie.

Les semaines précédant la remise du rapport, les ténors des médias britanniques se sont livrés à une campagne de communication, exhortant la classe politique mais également l’opinion à ne pas céder à la tentation de réglementer la presse. Le ton adopté est à dessein dramatique − « Ce serait revenir quatre cents ans en arrière » − voire menaçant − « La Grande-Bretagne risquerait de devenir la France, où les médias sont muselés par le pouvoir ». Rares sont ceux qui défendent une quelconque régulation de la presse. Par peur ou par prudence. Quelques députés font de tout de même savoir qu’ils y seraient favorables.

Les victimes de bavures ou harcèlement médiatiques, comme les McCann, parents de la petite Madeleine, kidnappée en mai 2007 en vacances au Portugal, estiment que le statu quo n’est pas admissible. En effet, jusqu’ici, la presse britannique a fonctionné sur la base d’une auto-régulation sous la responsabilité du PCC (Press Complaints Committee). Les journaux y adhèrent, s’ils le souhaitent. En cas de conflit, le PCC n’a pas de pouvoir contraignant. On l’aura compris : le PCC est un cache-misère.

Arrive donc le jour J. Au lieu d’une législation dénoncée par avance comme « soviétique » par la presse, Leveson recommande simplement la création d’un organe de régulation de la presse réellement indépendant et aux pouvoirs établis par des statuts. Il laisse aux parlementaires le soin de décider et de voter sur la question. Le juge ajoute qu’il ne répondra à aucune interview et s’envole le lendemain pour l’Australie pour une série de conférences. Good night and good luck !

La bataille est désormais politique. Astucieux ou opportuniste, David Cameron se prononce, au nom de la grande tradition de liberté britannique, contre la création de statuts de la presse, et devient le héros des médias. L’opposition travailliste, au nom des victimes des abus de la presse, se dit favorable aux suggestions de Leveson. Six enquêtes publiques sur les pratiques de la presse britannique ont déjà été menées et enterrées : celle du juge Leveson sera-t-elle la septième ? Réponse dans les prochains mois au Palais de Westminster.[/access]

*Photo : Press Industry.

Edwy la balance

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Monsieur Edwy Plenel, fondateur et directeur de Médiapart, n’est au fond qu’une balance ordinaire, comme on dirait dans le mitan. Balancer, c’est dénoncer, cafter, jeter l’un de ses semblables en pâture à l’autorité répressive au motif que ce dernier aurait pu commettre des actes contraires à la loi du moment. Anonyme, la balance se voit parer de la couleur noire du corbeau, volatile injustement méprisé malgré sa vive intelligence  et des services rendus dans le nettoyage. Ornée de plumes de presse, la balance s’érige en chevalier blanc nettoyeur de la moralité publique. Prétendant détenir les preuves d’une supposée fraude fiscale d’un ministre en exercice, Plenel Edwy, né le 31 août 1952 à Nantes, s’offusque que les chats fourrés ne se précipitent pas pour mettre le grappin sur le délinquant présumé. C’est le sens de la lettre qu’il vient d’envoyer au procureur de Paris pour qu’un juge enquête sur le compte bancaire baladeur du ministre du budget. Une bien belle saloperie au regard de la morale communément admise dans toutes les milieux où l’on sait se tenir : cours de récréation, unités militaires, rédactions de journaux honorables. Comme dirait le grand poète allemand Hoffmann von Fallersleben (1798-1874), auteur, entre autres des paroles de l’hymne national de la République Fédérale :

Der grösste Lump in diesem Land

Das ist und bleibt der Denunziant

(Le pire salaud  dans ce pays

sera toujours le mouchard)

L’année 2012 de A à Z !

bugarach femen pussy

Comme en 2011, François-Xavier Ajavon nous livre sa rétrospective de l’année…

Armageddon. Les promesses de fin du monde ont toujours fait vendre beaucoup de papier : regardez la Bible ! Plus près de nous, il y a encore quelques années, des prédicateurs farfelus nous promettaient le péril écologique, la destruction de la terre nourricière par les activités humaines, la consomption terminale avec trou d’ozone, gaz carbonique, terre vue du ciel, Nicolas Hulot et Yann Arthus-Bertrand. Peu après, d’autres prophètes sont venus nous assurer que le monde vacillerait à cause de la crise économique, qu’il y aurait un effondrement généralisé des économies mondiales, des émeutes de la faim, des révolutions… Cette année, le fantasme de la fin du monde nous est venu d’une interprétation complètement bidonnée d’une « prophétie Maya » annonçant des cataclysmes pour le 21 décembre. Brrr… On a vu l’internationale des soucoupistes et des vieux new-age blanchis sous le harnais se rassembler comme des moutons au pied de l’occulte Pic de Bugarach, dans les Pyrénées, afin de se soustraire à l’Armageddon… De fait, l’Armageddon n’a pas eu lieu, mais Itélé a ouvert son journal du 21 décembre par un duplex en direct de Bugarach. Dramatique.

Bordels belges. On savait déjà que la Belgique produisait des dessinateurs de bandes dessinées, des chanteurs tristes, de la bière et des gaufres ; l’année 2012 nous révèle que c’est aussi un pays où prospèrent les maquereaux. Révélation de l’année : Dodo la saumure, plus de quarante ans de service de ses dames. Cité dans la glorieuse affaire du Carlton de Lille, impliquant Dominique Strauss-Kahn, Dodo déclarait il y a peu à nos confrères de La Voix du Nord : « Je voudrais participer à la Star Academy. Avec mon physique, je pense que j’ai toutes mes chances pour devenir un artiste. Je chanterai Du Gris, la célèbre chanson de Fréhel… » En Belgique, comme en France, tout se termine toujours par une chanson… (voir aussi Manneken Pis)

Crabe-tambour. Pierre Schoendoerffer passe l’arme à gauche. Cela devait bien arriver un jour, mais on ne l’attendait pas. Cinéaste, romancier, journaliste, un peu aventurier sur les bords, Schoen’ était avant tout un grand témoin du XXème siècle et de la chute de l’ “Empire” français. Aux Invalides, il a été salué par le ministre de la défense Gérard Longuet et le Premier Ministre François Fillon. Dans son long métrage métaphysique de 1977, Le Crabe-tambour, le personnage du commandant interprété par Jean Rochefort déclare : “Le choix de l’homme n’est pas entre ce qu’il croit le bien et le mal, mais entre un bien et un autre bien.” Une morale que devraient méditer les donneurs de leçons professionnels qui foisonnent à notre époque.

Émeute de chattes. L’Occident vivait dans la paix, les peuples des nations démocratiques les plus avancées vivaient dans l’harmonie, les abeilles butinaient gaiement dans la nature épanouie… quand soudain débarquèrent dans un grand fracas les « Pussy Riot » en terre Russe ! Emballement planétaire. Passion médiatique généralisée. Pétitions. Télévision. Pamoison. Le groupe « punk » qui se signale depuis 2011 par des « performances » contestataires (notamment anti-Poutine), croit bon à l’été 2012 de faire un « happening » musical dans une église orthodoxe. Trois jeunes-femmes, dans les déguisements qu’on leur connaît (collants et cagoules fluo), interrompent un office à la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou pour entonner une chanson comportant les paroles : « Sainte Marie mère de Dieu, deviens féministe » et « merde, merde, merde du Seigneur ». La séquence vidéo a naturellement eu un grand succès sur Youtube. S’en suivirent leur arrestation brutale, le bruit, la fureur, le soutien international aveugle (Yoko Ono !!!), et leur stupide et lourde condamnation. Bon, mes petites chattes, la prochaine fois on recommence dans une mosquée, on regarde ce qui se passe et on compte le nombre des soutiens ? (voir aussi Femen)

Endive. Viverols est un charmant petit village de 400 âmes du Puy-de-Dôme connu pour ses vestiges médiévaux, et la beauté des paysages du parc naturel régional Livradois-Forez. A Virevols – en terre catholique – on sait que le petit Jésus est une grosse légume… on l’a appris il y a quelques jours dans les pages de La Montagne, à l’occasion d’un charmant petit conte de Noël : « Les habitants de Viverols ont eu la surprise, le 24 décembre au matin, de découvrir que la grande crèche installée dans le village avait perdu un élément essentiel : son petit Jésus. Une endive avait curieusement pris la place du divin enfant. La présidente du comité des fêtes a griffonné un petit mot demandant au voleur de bien vouloir restituer ce sacré bébé. Et, hier matin, le poupon en plastique a fait sa réapparition dans la crèche ». Et c’est ainsi qu’un auvergnat est parvenu à transformer le Christ en endive, puis une endive en Christ. Qui dira que l’Auvergne n’est pas une terre de miracles ?

Femen. Nous savions déjà que les jeunes femmes russes étaient les plus belles du monde, après les Morbihannaises, et celles des Îles marquises, l’année 2012 nous a permis de découvrir qu’elles étaient aussi les féministes les plus crispantes de l’histoire. Le mouvement des “Femen” a débarqué dans l’hexagone, avec son cortège d’images accablantes… de femmes nues aux moues glacées sur les visages desquelles nul sourire ne vient jamais se dessiner, de militantes féministes qui semblent vouloir régler des comptes avec les mâles, et qui baladent leurs certitudes sous des couronnes de fleurs tristes et un peu fanées. La chercheuse Francine Barthe Deloizy, décrypte le phénomène en ces termes pour nos confrères de Marianne : « le phénomène est devenu tellement fréquent qu’on pourrait se dire que tout le monde veut son quart d’heure de nudité, mais ce serait ne rien comprendre au sujet. Le corps nu sert de discours, de support à la contestation » C’était donc ça. Pour le désir on repassera. (voir aussi Émeute de chattes)

Manneken-Pis. Dans deux mille ans, les historiens retiendront certainement de l’année 2012 la titanesque polémique qui a ébranlé la France après la décision de Gérard Depardieu de quitter le territoire pour s’installer en Belgique. L’acteur assure que ce départ n’est pas lié à la fiscalité française, mais qu’il est tombé sous le charme des paysages du Hainaut. On aimerait le croire. Le premier ministre Ayrault a cru bon de juger « minable » le héros des Valseuses et du Dernier métro. Le colossal Philippe Torreton, acteur de gauche et citoyen engagé (ah ah ah), s’est cru autorisé à insulter Depardieu dans un articulet ridicule publié par Libé. La riposte a été terrible, puisque c’est Catherine Deneuve en personne qui a pris la défense d’Obélix. Avant que Fabrice Luchini y mette son grain de sel. Puis c’est Nathalie Kosciusko-Morizet qui y est allée de son propre commentaire, évoquant au passage le départ de Christian Clavier pour l’Angleterre : « Je trouve ça tellement dommage. On avait Astérix et Obélix. Astérix est parti à Londres, Obélix part à Bruxelles… ». Évidemment, la presse n’a pas manqué de rappeler les problèmes de vessie du monstre sacré, son goût pour l’alcool et l’ignominie supposée de son choix libre. Une polémique qui devrait nous rappeler une vidéo culte : celle de Serge Gainsbourg brûlant un billet de 500 francs à la télévision peu après l’arrivée au pouvoir de la gauche dans les années 80. Un billet qu’il n’a brûlé qu’à 75% de sa surface… pour montrer au public ce qu’il lui restait sur un Pascal après le passage du Fisc. (voir aussi Bordels belges)

Tarnac. (Corrèze) Rien. Et impossible de trouver une épicerie ouverte après 17h30. Croyez-moi.

Virus cannibale. Cruellement, les cannibales ont mauvaise presse. Ce sont des exclus. Des parias. Personne ne plaint leur immense solitude. Aucune association citoyenne ne milite pour leur différence. L’année 2012 a été l’année des cannibales. Effet de la crise ? Effet de mode ? Le monde a découvert avec stupéfaction la vie sexuelle atypique du canadien Luka Rocco Magnotta, acteur porno de 29 ans, qui a cru bon de dépecer un chinois. En Floride, c’est un certain Rudy Eugene qui – sous l’effet de la drogue ou d’un envoûtement vaudou – a dévoré la joue d’un SDF prénommé Ronald. Comme le dit mon patron de bar limousin : “Si ces mecs-là étaient végétariens, on n’en parlerait même pas !

À suivre…

*Photo : marcovdz.

Le triolisme pour les nuls

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david petraeus cia

Comment peut-on envoyer des mails à sa maîtresse quand on est chef de la CIA ? Les journalistes s’étonnent de l’inconséquence érotique du général David Petraeus, ex-patron de la CIA, ex-chef des troupes américaines en Irak, démissionné en novembre pour cause de scandale conjugal. Entendons-nous bien : la question ne porte pas sur l’adultère (aucun journaliste en France ne voudrait passer pour un bigot), mais sur le principe du secret que le chef de la CIA aurait tout de même pu respecter. Tromper sa femme, passe encore, mais exposer cette aventure à une tierce personne possiblement malveillante, est-ce que ce n’est pas le comble de l’imprudence ? Comment ce héros américain a-t-il pu commettre une telle bourde, même érotique ?

La réponse est très simple : on fait toujours l’amour à trois.[access capability= »lire_inedits »] C’est ce que Shakespeare nous serine depuis Othello mais, comme nous préférons approcher la réalité en lisant les journaux (où il est pourtant extrêmement rare que l’on apprenne quoi que ce soit), il est à craindre que cette explication passe pour une lubie d’écrivain. Précisons donc ce que Shakespeare n’a pas dit : la troisième personne ne doit pas être physiquement présente. Au contraire, dans la plupart des cas, elle demeure imaginaire. Le drame commence lorsque l’imaginaire veut prendre le réel en main. C’est ce qu’illustre la femme jalouse qui, en parant sa rivale des qualités qu’elle n’a pas, croit de son devoir d’arrêter ses manigances, précipitant ainsi la chute du héros.

Dans ce triangle, le cas du général s’avère très différent. Demander à un homme de coucher avec une jolie femme sans jamais le dire à personne, c’est l’exposer à une véritable torture. Même le chef de la Contre-Insurrection n’y résisterait pas. De ce point de vue, l’avalanche de courriels ne témoigne pas tant d’une passion brûlante que d’une irrépressible envie de prendre quelqu’un à témoin − compulsion sans doute incomprise de l’intéressé lui-même.

Nous autres mortels, nous connaissons la solution la plus courante pour faire intervenir un troisième terme dans une relation à deux : prendre un verre avec un pote, et tout lui raconter. Si cette solution était interdite au général Petraeus, du moins cette compulsion pouvait-elle s’exprimer de manière virtuelle, non par l’échange de mots doux à distance, mais par le risque pris − cet appel désespéré au témoin impossible.

Si Shakespeare a raison (et Shakespeare a raison), alors deux solutions s’offrent à nous afin de ménager une place au troisième terme dans notre vie érotique. Ou bien nous adonner aux joies concrètes du triolisme (ce qui s’avère souvent une bonne idée), ou bien lui ménager une place imaginaire dans un fantasme quelconque. Hélas, nous continuons de croire que la sexualité se joue entre deux termes, de sorte que le troisième terme s’insère de la pire des façons, comme dans la jalousie. Et c’est pourquoi l’amour se termine mal. En général.[/access]

*Photo : Rep. Virginia Foxx.

Les Années 50 à la rescousse !

populaire mad men

Quand notre pays déprime, il se réfugie dans le confort molletonné des années 50. Réflexe naturel car la mondialisation est décidément trop laide à regarder. Elle brûle les yeux. Ça pique, ça gratte, ça schlingue ! Ces millions de produits fabriqués par des sous-développés pour des ex-développés souillent nos étals, obstruent nos téléviseurs et nous donnent la nausée. Toute cette camelote électronique, ces textiles inflammables et ces ustensiles foireux inondent le marché dans un flux ininterrompu surtout avant la Noël avec la bénédiction de nos gouvernements. Il s’agirait là d’un juste rééquilibrage entre ancien et nouveau monde. En résumé, nous avons eu notre part de croissance durant les Trente glorieuses, c’est au tour des autres d’en profiter. Ces biens de consommation ne sont pas « bon marché » comme le prétendent les économistes qui estiment que le progrès social se résume à posséder trois téléphones portables, deux téléviseurs et de s’habiller « tout synthétique ».

En réalité, ces marchandises sont excessivement chères. La preuve, elles génèrent des marges considérables à leurs fabricants. Chères parce que de qualité médiocre, d’une durée de vie limitée, de conception rudimentaire, d’un usage souvent inutile et plus grave encore, elles habituent nos populations à acheter du vent, de l’esbroufe. Vous me direz, ce sont là les bases du commerce, son essence même. Toutes ces saloperies feront sensation à peine une saison, parfois seulement quelques heures, pour le plus grand bonheur des affairistes du soleil levant. La machine doit sans cesse tourner à plein régime car ces objets ont été conçus pour entretenir notre frénésie d’achat. Je passe évidemment sur leur mode de production amoral et leurs conséquences dramatiques sur nos emplois, donc sur notre mode de vie. A ce petit jeu-là, tout le monde est perdant. Des peuples producteurs en état de servage et des consommateurs shootés à la nouveauté qui comblent leur vide existentiel par boulimie acheteuse.

Ce système fausse les valeurs et pervertit les âmes. Et ne croyez surtout pas que le secteur du luxe soit épargné, quiconque d’un peu sérieux vous dira qu’en matière de vêtements,  de chaussures, de confection, de choix des tissus, de finition, nous avons fait un grand bond en arrière. Ceux qui ont encore un peu de mémoire savent que les écoliers des années 50/60 possédaient une garde-robe certes restreinte (on ne vivait pas sous le diktat des marques) mais de bonne qualité. Tous les enfants de France étaient alors habillés sur-mesure ! Les couturières ont disparu de nos villes et de nos campagnes comme les merceries et les cordonniers (les vrais pas les ressemeleurs d’opérette) et ça se voit dans nos rues ! La résurgence des années 50/60 dans la mode, le cinéma avec la sortie de Populaire ou à la télévision avec la série Mad Men fait revivre une époque qui avait du style. Nous en manquons cruellement aujourd’hui. On reconnait une nation en déliquescence à la façon dont les gens parlent, écrivent et s’habillent. Les années 90 et 2000, comme par hasard celles de la mondialisation au forceps, sont affligeantes et indigentes à cet égard. Certainement, les deux décennies où les gens ont été le plus mal habillés. Soulignons que ces années-là ont été marquées par l’obscène télé-réalité et la littérature mnémotechnique. Alors qu’à la fin des fifties, tout l’univers était stylisé à l’extrême. Au cinéma, les garçons portaient des costumes cintrés et se prenaient pour Maurice Ronet dans Ascenseur pour l’échafaud ou Eddie Constantine alias l’agent Bob Stanley. Les filles cultivaient cette innocence dévastatrice à la BB dans « Une Parisienne ». Twin-set rose largement décolleté, jupe moulante proche de l’implosion, chignon machiavélique et talons conquérants. Classieuse comme aurait dit Gainsbourg. Quant au film « Mon oncle » de Jacques Tati à l’esthétisme pointu, il donnerait des idées (pendant mille ans) à nos designers contemporains. Et sur nos routes, des DS, des Fiat 500, des Mini, des Floride, des 403, etc… Féérie locomotive, paradis perdu des carrosseries sensuelles et des courbes enchanteresses. Ne boudons pas notre plaisir, ce retour des années 50/60 non dénué d’arrière- pensées mercantiles, est tout de même réjouissant. Les filles étaient belles, les hommes élégants, les voitures attirantes, les écrivains admirés, les jeunes cinéastes remontés comme des pendules, les ouvriers croyaient aux lendemains qui chantent, les bourgeois profitaient, les mœurs se détendaient, tout ça ressemblait à un âge d’or.

Populaire de Régis Roinsard avec Déborah François et Romain Duris – en salles depuis le 28 novembre

Coffret DVD Mad Men Saisons 1 à 4 – Metropolitan Video

 

 

 

 

Orgasme organisé

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segments malka gimenez

L’union galactique des fonctions segmentées, UGFS pour les intimes, est un empire lointain, perdu dans l’espace, au XXVIIIe siècle. L’humanité qui y vit est « segmentée » depuis la naissance entre sept systèmes solaires correspondant le mieux aux aptitudes supposées de chacun, mesurées par un test obligatoire pour tous. Suivant le résultat obtenu à l’âge de 13 ans, on est contraint de vivre dans le secteur du travail, de l’ordre, de la créativité, de la spiritualité, de l’échange, de la guerre ou de la jouissance.

Dans ce monde inventé par l’avocat Richard Malka, qui est aussi un grand scénariste de BD, et illustré par l’Argentin Juan Gimenez, on croise évidemment quelques rebelles qui refusent cette « segmentation » contraire à l’universalité de l’esprit humain.[access capability= »lire_inedits »] On ne peut s’empêcher de voir dans ce cloisonnement, qui enferme chacun dans une unique dimension, une idéologie que Guy Debord dénonçait, dès 1967, dans La Société du Spectacle, sous le terme de « séparation » : « La séparation est l’alpha et l’oméga du spectacle. L’institutionnalisation de la division sociale du travail, la formation des classes avaient construit une première contemplation sacrée, l’ordre mythique dont tout pouvoir s’enveloppe dès l’origine. »

Parmi les rebelles et autres fugitifs, on suit en particulier Loth, le garçon, et Jezréel, la fille, qui viennent d’arriver, pour le deuxième volume de cette saga, sur la planète Voluptide, capitale du secteur de la jouissance.
On me dira qu’il y a pire sort que de vivre sur une telle planète. L’ennui, c’est que la jouissance organisée et obligatoire rend la chair triste, surtout dans un monde où il n’y a plus de livres à lire. Et puis, le lecteur attentif verra non sans inquiétude, à l’entrée d’un palais, la statue du marquis de Sade. Sur cette planète, on a, hélas, pris le divin marquis au pied de la lettre, et les perversions qui pourraient nous faire du bien perdent beaucoup de leur charme quand elles sont l’objet d’une nomenclature tatillonne. Sans entraves, impossible de jouir. Où trouver le plaisir quand tout est permis, à l’image de ce loto sexuel dont le gagnant a la possibilité, pendant sept jours, de choisir qui il désire ? Évidemment, du côté des désirés, il est impossible de refuser…
Loth et Jezréel se retrouvent ainsi, malgré eux, dans le zeppelin rose et turgide d’une gagnante, ou encore prisonniers de l’île de Fath, où des gros aimeraient bien leur faire subir les derniers outrages, dont un gavage en règle. Ils ont pourtant autre chose à faire, en particulier trouver un mystérieux bibliothécaire qui pourrait expliquer l’origine de l’UGFS et les aider à sauver l’humanité, alors qu’ils sont toujours impitoyablement poursuivis par les forces de Lexipolis, capitale du secteur de l’ordre…[/access]

Segments, 2-Voluptide, par Richard Malka et Juan Gimenez (Glénat).

Euthanasie : laisser venir la mort n’est pas la provoquer

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euthanasie leonetti hollande

euthanasie leonetti hollande

À la peine sur le terrain socio-économique, le gouvernement s’est engagé pour faire diversion dans des réformes dites « sociétales ». Mais son coup d’essai, le mariage pour tous, n’est pas un coup de maître. Censé rassembler les Français, ce sujet aux multiples facettes est en train de leur faire revivre les divisions des grands jours. L’autre promesse de campagne de François Hollande, la légalisation de l’euthanasie, semble plus consensuelle : d’après les sondages d’opinion, 90% des personnes interrogées y seraient favorables. Le gouvernement tient-il ici la loi « moderne et apaisée », qui lui fera pardonner ses errements ?

Il faut cependant savoir regarder plus loin que le bout de son nez. Examinons de près ces fameux sondages. La formulation des questions tout d’abord. À la question « Si vous étiez atteint d’une maladie incurable et en proie à d’extrêmes souffrances, souhaiteriez-vous qu’on vous aide à mourir ? », qui répondrait non ? Il est bien évident qu’une formulation aussi simpliste et tendancieuse appelle une réponse univoque. Considérons ensuite le panel des personnes interrogées. Ce ne sont pas des malades qui ont été consultés, ni leurs familles, mais des actifs, jeunes et bien portants. Reformulons la question, et posons-la aux principaux intéressés, des personnes âgées et malades : « Si vous étiez atteint d’une maladie incurable et que, pris en charge par une équipe compétente, vous étiez soulagé de vos souffrances, souhaiteriez-vous qu’on vous fasse mourir ? »… Nul doute que la réponse serait différente.

Complètement en décalage par rapport à la doxa qui pose que l’acharnement thérapeutique est le fait des médecins, l’Observatoire National de la fin de vie note que, en cas de maladie incurable et très avancée, quand se pose la question de la réanimation, ce sont plus souvent les médecins qui proposent la limitation ou l’arrêt des traitements actifs (LATA), et la famille ou le patient lui-même qui insistent pour les poursuivre. Cette forte demande thérapeutique est bien légitime. La médecine ayant permis de guérir un grand nombre de maladies graves, elle a éveillé dans le public un immense espoir de salut. Espoir qu’il est difficile pour les soignants d’anéantir brutalement, après qu’ils l’ont eux-mêmes suscité et entretenu, en se battant pied à pied contre la maladie et la mort. Tout le monde, patients comme soignants, partage ainsi la foi en une médecine qui combat la mort jusqu’au bout, même quand cette foi se transforme peu à peu en « obstination déraisonnable ». Ainsi les demandes d’euthanasie de la part des patients en fin de vie sont très rares. Dans les pays où l’euthanasie active est légale, moins de 3% des grands malades expriment une telle demande. Cette demande  est  souvent labile, formulée dans un moment de désespoir et de souffrance ; lorsque la douleur physique et psychologique est soulagée (ce que la médecine moderne, avec ses antalgiques et ses anxiolytiques puissants, permet dans l’immense majorité des cas), elle s’éteint en général d’elle-même. En 2011, à l’Institut Curie, centre de lutte contre le cancer, seul un patient a réclamé une euthanasie !

Si au moins on avait lu correctement la loi Leonetti ! Cette loi unique – rédigée après un remarquable travail préparatoire, c’est la seule loi de toute la Ve République qui a été votée à l’unanimité par l’Assemblée Nationale – autorise non pas l’euthanasie active mais ce qu’on appelle l’euthanasie « passive ». Il y a une grande différence entre laisser venir la mort et la provoquer. Dans le premier cas on accompagne le malade vers sa fin inéluctable en prenant en charge les symptômes pénibles (en particulier la douleur). Dans l’autre on procède à un acte délibéré, inouï par sa violence symbolique et même réelle. Décidée de sang froid, dans le but explicite de tuer, et administrée à un patient en situation de complète dépendance, l’injection létale est une absolue rupture morale qui bouleverse de fond en comble la relation thérapeutique. Les médecins ne sont pas des professionnels de la mise à mort. Ils ne sont pas des bourreaux – profession d’ailleurs frappée d’infamie dans le monde moderne : qui voudrait exercer cette charge dans une société qui supporte si peu l’idée de la mort qu’elle a aboli le châtiment suprême ? Nous ne sommes pas devenus médecin pour tuer mais pour, sinon guérir, au moins soulager la détresse de ceux qui se sont adressés à nous en un magnifique élan de confiance. Et quelle confiance les patients pourront-ils conserver envers leur médecin mis en position de dispenser la mort ? Comment ne pas l’imaginer en embuscade, guettant le moindre signe « d’indignité » (fléchissement de la raison, handicap sévère, grand âge…), pour proposer, au nom de principes suaves, une injection mortelle ? Comment ne pas redouter de s’entendre susurrer, au moins de façon subliminale, ces mots terribles : « Allez vieillard, sois digne ! Tu es au bout du rouleau, arrête de t’agripper à la vie… C’est pas humain, ce que tu fais… Et ça doit te faire beaucoup souffrir… En tout cas c’est pas joli à regarder… D’ailleurs tu dégoûtes les enfants… Si tu n’y arrives pas tout seul, on peut t’aider à en finir proprement… Détends-toi, ça va bien se passer ! » ?

Mais bien sûr, donner à la loi sur la fin de vie les moyens de sa réelle application suppose des dépenses substantielles. Formations des soignants aux techniques de soulagement de la douleur, ouverture de lits de soins palliatifs, revalorisation de la médecine non curative, développement de l’hospitalisation à domicile, soutien aux aidants… Tout cela a un coût. Coût certainement supérieur à celui de l’organisation d’une euthanasie médicalisée aux procédures encadrées par la société. À l’heure où le difficile problème des retraites va se reposer, à l’heure où le financement de la dépendance va devoir être à nouveau discuté, la légalisation de l’euthanasie pourrait devenir une « chance historique » de concilier droits de l’homme et efficacité économique. Dans un pays où l’espérance de vie croît chaque année, ce « progrès » en matière de droits de l’homme ouvre bien des perspectives, pas toutes dans le domaine que l’on dit… Que les naïfs au grand cœur se récrient ! Et surtout, qu’ils ferment bien fort les yeux pour ne pas voir les cyniques qui se drapent dans de belles déclarations. Quant à nous, médecins qui sommes en première ligne du combat contre la souffrance et la mort, nous le disons solennellement au gouvernement : nous ne nous laisserons pas abuser par un jeu de dupes où les perdants sont tout désignés.

Nathalie Cassoux est ophtalmologiste, médecin des centres de lutte contre le cancer, docteur ès sciences.

Anne-Laure Boch est neurochirurgien, médecin des hôpitaux de Paris, docteur en philosophie.

*Photo : neyssensas.

Œuvres pies

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claudel mauriac cathos

claudel mauriac cathos

Parmi les livres provenant d’une dévote parente (une grand-tante, pour être précis), reconnaissables à son ex-libris (qui, de nos jours, utilise encore un ex-libris ?), j’ai retrouvé il y a peu la Vie de Jésus de François Mauriac, une Histoire des chartreux (un de ses frères en faisait partie), un Charles de Foucauld par René Bazin, et un Saint François d’Assise dû, j’ose à peine l’écrire, à la plume d’Abel Bonnard (soyons juste : celui-ci ne s’était pas encore révélé un adepte de la Collaboration et l’admirateur peut-être excessif des guerriers tudesques).

Et puis enfin une Anthologie de la poésie catholique, publiée en 1933, réunie et présentée par Robert Vallery-Radot aux Éditions des Œuvres représentatives (41 rue de Vaugirard, Paris 6e).[access capability= »lire_inedits »] Cet intéressant volume va de Christine de Pisan à Marie Noël en passant par Racine, Germain Nouveau, Verlaine, Hugo (« malgré son orgueil insensé », précise l’anthologiste), Jammes et Guérin, Claudel et Péguy bien sûr, Max Jacob et Henri Ghéon − et bien d’autres dont les noms ne nous disent plus rien.

Vallery-Radot, qui devait finir ses jours sous le nom de Père Irénée dans un couvent de la Manche, dédie son travail « à la mémoire sacrée du souverain pontife Pie X, qui nous ré-enseigna à prier sur de la beauté ». C’est ce même Pie X qui condamna « 65 erreurs modernes », et dont se réclament aujourd’hui les intégristes, mais qui curieusement inspira aussi Apollinaire : « Seul en Europe tu n’es pas antique ô Christianisme / L’Européen le plus moderne c’est vous pape Pie X. »

Rien dans tout ça, en somme, qui rende un tel livre recommandable du point de vue de l’actuelle moralité publique. Et j’avoue moi-même n’être guère porté à m’extasier sur « l’humble femme qui prie / Après que tout le jour, à genoux près de l’eau, / Elle lava pour nous, et que je vois, si tôt, / Suspendant à la corde roide qu’elle essuie, / Le linge, de ses bras en croix levés bien haut » (André Lafon, 1883-1915).

C’est néanmoins dans ce grimoire que j’aurai découvert le merveilleux Arnoul Gréban (v. 1425-1485) dont je cherche en vain, depuis lors, à me procurer l’intégrale du Mystère de la Passion (je n’en ai trouvé qu’une morne translation en français moderne). Shame on me, je ne connaissais pas Gréban ! Un autre mérite du volume est de montrer qu’en dépit des modes (ou des reconstructions a posteriori de l’histoire littéraire), la poésie fut rarement autant inspirée par la foi chrétienne qu’aux XIXe et XXe siècles. Les poètes du temps de Pascal invoquaient davantage Vénus et Apollon que Jésus et Marie ; le siècle de Saint Vincent de Paul et de Bossuet n’eut pas son Paul Claudel[1. Voir à ce sujet Frédéric Gugelot, La Conversion des intellectuels au catholicisme en France, 1885-1935, CNRS Éditions.].

J’aggrave à présent mon cas : lorsque je lis, à propos d’un de ces oubliés, que « la sincérité de son cœur, son goût pour les sentiments et les mots voilés, en font un des seuls élégiaques que possède notre temps », moins que le contenu de la phrase, c’est sa gravité désuète qui me touche, et la nostalgie d’un temps où l’on pouvait parler ainsi de littérature. Ça change agréablement de bien des « pages livres ». Je suis décidément anachronique.

Vallery-Radot ne connaissait apparemment pas sœur Marie Saint-Anselme, de son vrai nom Jeanne Taillandier, encore une de mes grand-tantes, qui mourut en 1918, à 29 ans, au couvent des Sœurs blanches de Notre-Dame d’Afrique, et dont les Carnets d’une âme furent publiés par la suite à la Librairie académique Perrin, ce dont je tire une fierté inextinguible. Je n’en veux nullement à l’anthologiste : la pauvrette n’avait pas le verbe éclatant d’une Marie Noël, mais je n’allais pas manquer cette occasion d’évoquer son souvenir.

Quant à moi, je me garde bien de montrer à quiconque mes poèmes chrétiens (ni les autres) ; mais j’ai, comme on le voit, une hérédité chargée.[/access]

*Photo : Photodeus.

Lettre à Shakespeare au sujet d’Hamlet Junior

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Bonjour William,

Je viens de relire Hamlet. Tu ne seras pas étonné d’apprendre que je trouve ton travail sensationnel. J’imagine que tu dois en avoir marre d’entendre des éloges, aussi irai-je directement au fait.

Une question me taraude depuis deux jours. J’avoue qu’elle n’est pas des plus capitales, mais je te la pose malgré tout: si le Père d’Hamlet est un type bien, pourquoi  est-il en enfer ?

Il est étrange qu’Hamlet ne se pose jamais la question, lui qui s’en pose pas mal, comme tu sais. Avant de venger son père en tuant son beau-père, ne convient-il pas d’en savoir un peu plus sur le premier ? L’attitude normale vis à vis d’un fantôme n’est-elle pas de lui demander ce qu’il fait là, d’où il tient ses informations sur le type qui l’a dindonné, etc, etc ? Quel drôle d’oiseau que ce père vaporeux, tout de même. Je dois dire que cette manie d’en faire un mari idéal me semble profondément suspecte. On a envie de crier à Hamlet, comme chez Guignol: « Hou ! Hou ! Avant de t’en prendre à Claudius, demande-toi d’abord si le vrai méchant n’est pas le fantôme! ». Mais non, ce névrosé d’Hamlet se pose toutes les questions possibles, sauf la bonne.

Personnellement, j’établis un rapport direct entre cette idéalisation et l’impuissance d’Hamlet. Procrastination, sueurs froides, jérémiades : voilà ce qui arrive à un fils dont le Père ne descend jamais de son piédestal. Hamlet est la tragédie du Surmoi, et sa formule peut être résumée comme suit:  « Qui obéit à son Père au lieu de le tuer finit toujours en bien mauvaise posture ».

Malheureusement, tous ne sont pas d’accord avec mon interprétation. Ma femme soutient qu’il s’agit d’une explication psychanalytique « à la mords-moi le noeud » (je la cite), et que le Surmoi n’a rien à voir là dedans. Comme je ne suis pas très sûr de mon coup, j’aimerais beaucoup que tu m’écrives deux ou trois lignes à ce sujet, comme ça je saurai quoi lui répondre.

Fidèlement,
David

Vivement le « mariage pour tout » !

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civitas mariage gay

civitas mariage gay

En matière de morale, deux principes philosophiques structurent notre vision du monde. Platon a résumé ces deux principes par les figures d’Hermogène et de Cratyle dans le dialogue platonicien qui porte le nom de ce dernier.

Dans un de ses maître-ouvrages[1. Renaud Camus, Du sens, P.O.L. éditions.], Renaud Camus signale à juste titre que le premier incarne la gauche, et le second la droite ; l’un le progrès, l’autre le conservatisme. Nôtre monde est sans doute du côté d’Hermogène, et le « mariage pour tous » que Hollande revendique comme un progrès l’exemple type d’une notion acceptée comme une convention sociale, qui se trouve à la merci d’un changement de définition sous l’effet d’un consensus nouveau. Car quoi de commun entre le mariage catholique, qui constitue le raccommodage de la plaie liée au péché originel ainsi que le rachat de la misère humaine par l’immortalité de substitution que lui offre la procréation, et le « mariage » pour tous ? Rien sinon les sept mêmes lettres qui dans un cas disent « cataplasme » et dans l’autre profèrent « droit » et « égalité »…

Cependant, du strict point de vue d’Hermogène, on peut se demander pourquoi s’arrêter subitement au « tous » ? Loin de nous l’idée de vociférer avec les intégristes de tout poil et d’assimiler ce « mariage pour tous » à d’éventuelles perversions criminelles, comme l’inceste et la pédophilie.

D’abord parce qu’à vicieux, vicieux et demi et qu’il nous semble apercevoir autant de vices chez les Femen que de vertus absentes chez les séides de Civitas qui les coursent, trouvant peut-être quelque plaisir infâme à poursuivre des femmes nues…  Mais le « mariage pour tous » est encore par trop réactionnaire ! Marier un père et sa fille, ou un père et son fils, c’est encore unir deux êtres humains, c’est toujours limiter, donc exclure.

Or, à l’orée des progrès de la cybernétique et du clonage, quand des poupées gonflables remplacent esthétiquement la femme de base, le « mariage pour tous » apparaît déjà comme un concept daté. Ne réservons pas le monopole des droits à l’humain, sous prétexte de ce vieux préjugé chrétien qui nous intime que lui seul aurait une âme, et étendons donc la justice aux inanimés. Aussi nous espérons que lors de la prochaine campagne présidentielle, François Hollande trouvera l’audace nécessaire pour inscrire à son programme un mariage plus égalitaire et plus révolutionnaire que le mariage pour tous : le « mariage pour tout ».

J’aurai ainsi le loisir d’épouser mon ordinateur avec lequel je passe beaucoup de temps sans oser m’avouer ce que je ressens pour lui pendant que le joyeux président de Civitas pourra s’unir à une tente…

*Photo : judyboo.

Grande-Bretagne : Quand la presse oppresse

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presse cameron murdoch

presse cameron murdoch

On n’a jamais autant parlé de Milton en Grande-Bretagne. John Milton, auteur en 1644 de l’Areopagitica, autrement dit De la liberté de la presse et de la censure, texte fondateur que les journalistes et patrons de presse britanniques considèrent comme leur « Premier amendement » − celui qui, en Amérique, garantit la liberté d’expression et interdit toute loi la limitant. Les Britanniques n’ont pas de Premier amendement, ni d’ailleurs de Constitution écrite, mais leur presse soutient mordicus que sa liberté ne saurait souffrir aucune limite et agite les écrits de Milton (et de George Orwell) à chaque fois qu’elle se sent menacée.

Une véritable bataille d’Hernani se joue depuis plus d’un an en Grande-Bretagne autour des pratiques de la presse et des médias. Les écoutes illégales et criminelles des tabloïds du groupe Murdoch, le lynchage médiatique de célébrités comme Hugh Grant, Sienna Miller, J.K. Rowling et le harcèlement de politiciens et de gens ordinaires ont contraint le gouvernement Cameron à demander au juge Brian Leveson de mener une enquête d’intérêt public en juin 2011.[access capability= »lire_inedits »] Pendant douze mois, il a interrogé, lors de séances filmées et retransmises en direct, victimes, journalistes et patrons de presse, mais également policiers et politiciens. Ses recommandations, contenues dans un rapport de 2000 pages, ont enfin été livrées fin novembre dans une fièvre frisant l’hystérie.

Les semaines précédant la remise du rapport, les ténors des médias britanniques se sont livrés à une campagne de communication, exhortant la classe politique mais également l’opinion à ne pas céder à la tentation de réglementer la presse. Le ton adopté est à dessein dramatique − « Ce serait revenir quatre cents ans en arrière » − voire menaçant − « La Grande-Bretagne risquerait de devenir la France, où les médias sont muselés par le pouvoir ». Rares sont ceux qui défendent une quelconque régulation de la presse. Par peur ou par prudence. Quelques députés font de tout de même savoir qu’ils y seraient favorables.

Les victimes de bavures ou harcèlement médiatiques, comme les McCann, parents de la petite Madeleine, kidnappée en mai 2007 en vacances au Portugal, estiment que le statu quo n’est pas admissible. En effet, jusqu’ici, la presse britannique a fonctionné sur la base d’une auto-régulation sous la responsabilité du PCC (Press Complaints Committee). Les journaux y adhèrent, s’ils le souhaitent. En cas de conflit, le PCC n’a pas de pouvoir contraignant. On l’aura compris : le PCC est un cache-misère.

Arrive donc le jour J. Au lieu d’une législation dénoncée par avance comme « soviétique » par la presse, Leveson recommande simplement la création d’un organe de régulation de la presse réellement indépendant et aux pouvoirs établis par des statuts. Il laisse aux parlementaires le soin de décider et de voter sur la question. Le juge ajoute qu’il ne répondra à aucune interview et s’envole le lendemain pour l’Australie pour une série de conférences. Good night and good luck !

La bataille est désormais politique. Astucieux ou opportuniste, David Cameron se prononce, au nom de la grande tradition de liberté britannique, contre la création de statuts de la presse, et devient le héros des médias. L’opposition travailliste, au nom des victimes des abus de la presse, se dit favorable aux suggestions de Leveson. Six enquêtes publiques sur les pratiques de la presse britannique ont déjà été menées et enterrées : celle du juge Leveson sera-t-elle la septième ? Réponse dans les prochains mois au Palais de Westminster.[/access]

*Photo : Press Industry.

Edwy la balance

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Monsieur Edwy Plenel, fondateur et directeur de Médiapart, n’est au fond qu’une balance ordinaire, comme on dirait dans le mitan. Balancer, c’est dénoncer, cafter, jeter l’un de ses semblables en pâture à l’autorité répressive au motif que ce dernier aurait pu commettre des actes contraires à la loi du moment. Anonyme, la balance se voit parer de la couleur noire du corbeau, volatile injustement méprisé malgré sa vive intelligence  et des services rendus dans le nettoyage. Ornée de plumes de presse, la balance s’érige en chevalier blanc nettoyeur de la moralité publique. Prétendant détenir les preuves d’une supposée fraude fiscale d’un ministre en exercice, Plenel Edwy, né le 31 août 1952 à Nantes, s’offusque que les chats fourrés ne se précipitent pas pour mettre le grappin sur le délinquant présumé. C’est le sens de la lettre qu’il vient d’envoyer au procureur de Paris pour qu’un juge enquête sur le compte bancaire baladeur du ministre du budget. Une bien belle saloperie au regard de la morale communément admise dans toutes les milieux où l’on sait se tenir : cours de récréation, unités militaires, rédactions de journaux honorables. Comme dirait le grand poète allemand Hoffmann von Fallersleben (1798-1874), auteur, entre autres des paroles de l’hymne national de la République Fédérale :

Der grösste Lump in diesem Land

Das ist und bleibt der Denunziant

(Le pire salaud  dans ce pays

sera toujours le mouchard)

L’année 2012 de A à Z !

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bugarach femen pussy

bugarach femen pussy

Comme en 2011, François-Xavier Ajavon nous livre sa rétrospective de l’année…

Armageddon. Les promesses de fin du monde ont toujours fait vendre beaucoup de papier : regardez la Bible ! Plus près de nous, il y a encore quelques années, des prédicateurs farfelus nous promettaient le péril écologique, la destruction de la terre nourricière par les activités humaines, la consomption terminale avec trou d’ozone, gaz carbonique, terre vue du ciel, Nicolas Hulot et Yann Arthus-Bertrand. Peu après, d’autres prophètes sont venus nous assurer que le monde vacillerait à cause de la crise économique, qu’il y aurait un effondrement généralisé des économies mondiales, des émeutes de la faim, des révolutions… Cette année, le fantasme de la fin du monde nous est venu d’une interprétation complètement bidonnée d’une « prophétie Maya » annonçant des cataclysmes pour le 21 décembre. Brrr… On a vu l’internationale des soucoupistes et des vieux new-age blanchis sous le harnais se rassembler comme des moutons au pied de l’occulte Pic de Bugarach, dans les Pyrénées, afin de se soustraire à l’Armageddon… De fait, l’Armageddon n’a pas eu lieu, mais Itélé a ouvert son journal du 21 décembre par un duplex en direct de Bugarach. Dramatique.

Bordels belges. On savait déjà que la Belgique produisait des dessinateurs de bandes dessinées, des chanteurs tristes, de la bière et des gaufres ; l’année 2012 nous révèle que c’est aussi un pays où prospèrent les maquereaux. Révélation de l’année : Dodo la saumure, plus de quarante ans de service de ses dames. Cité dans la glorieuse affaire du Carlton de Lille, impliquant Dominique Strauss-Kahn, Dodo déclarait il y a peu à nos confrères de La Voix du Nord : « Je voudrais participer à la Star Academy. Avec mon physique, je pense que j’ai toutes mes chances pour devenir un artiste. Je chanterai Du Gris, la célèbre chanson de Fréhel… » En Belgique, comme en France, tout se termine toujours par une chanson… (voir aussi Manneken Pis)

Crabe-tambour. Pierre Schoendoerffer passe l’arme à gauche. Cela devait bien arriver un jour, mais on ne l’attendait pas. Cinéaste, romancier, journaliste, un peu aventurier sur les bords, Schoen’ était avant tout un grand témoin du XXème siècle et de la chute de l’ “Empire” français. Aux Invalides, il a été salué par le ministre de la défense Gérard Longuet et le Premier Ministre François Fillon. Dans son long métrage métaphysique de 1977, Le Crabe-tambour, le personnage du commandant interprété par Jean Rochefort déclare : “Le choix de l’homme n’est pas entre ce qu’il croit le bien et le mal, mais entre un bien et un autre bien.” Une morale que devraient méditer les donneurs de leçons professionnels qui foisonnent à notre époque.

Émeute de chattes. L’Occident vivait dans la paix, les peuples des nations démocratiques les plus avancées vivaient dans l’harmonie, les abeilles butinaient gaiement dans la nature épanouie… quand soudain débarquèrent dans un grand fracas les « Pussy Riot » en terre Russe ! Emballement planétaire. Passion médiatique généralisée. Pétitions. Télévision. Pamoison. Le groupe « punk » qui se signale depuis 2011 par des « performances » contestataires (notamment anti-Poutine), croit bon à l’été 2012 de faire un « happening » musical dans une église orthodoxe. Trois jeunes-femmes, dans les déguisements qu’on leur connaît (collants et cagoules fluo), interrompent un office à la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou pour entonner une chanson comportant les paroles : « Sainte Marie mère de Dieu, deviens féministe » et « merde, merde, merde du Seigneur ». La séquence vidéo a naturellement eu un grand succès sur Youtube. S’en suivirent leur arrestation brutale, le bruit, la fureur, le soutien international aveugle (Yoko Ono !!!), et leur stupide et lourde condamnation. Bon, mes petites chattes, la prochaine fois on recommence dans une mosquée, on regarde ce qui se passe et on compte le nombre des soutiens ? (voir aussi Femen)

Endive. Viverols est un charmant petit village de 400 âmes du Puy-de-Dôme connu pour ses vestiges médiévaux, et la beauté des paysages du parc naturel régional Livradois-Forez. A Virevols – en terre catholique – on sait que le petit Jésus est une grosse légume… on l’a appris il y a quelques jours dans les pages de La Montagne, à l’occasion d’un charmant petit conte de Noël : « Les habitants de Viverols ont eu la surprise, le 24 décembre au matin, de découvrir que la grande crèche installée dans le village avait perdu un élément essentiel : son petit Jésus. Une endive avait curieusement pris la place du divin enfant. La présidente du comité des fêtes a griffonné un petit mot demandant au voleur de bien vouloir restituer ce sacré bébé. Et, hier matin, le poupon en plastique a fait sa réapparition dans la crèche ». Et c’est ainsi qu’un auvergnat est parvenu à transformer le Christ en endive, puis une endive en Christ. Qui dira que l’Auvergne n’est pas une terre de miracles ?

Femen. Nous savions déjà que les jeunes femmes russes étaient les plus belles du monde, après les Morbihannaises, et celles des Îles marquises, l’année 2012 nous a permis de découvrir qu’elles étaient aussi les féministes les plus crispantes de l’histoire. Le mouvement des “Femen” a débarqué dans l’hexagone, avec son cortège d’images accablantes… de femmes nues aux moues glacées sur les visages desquelles nul sourire ne vient jamais se dessiner, de militantes féministes qui semblent vouloir régler des comptes avec les mâles, et qui baladent leurs certitudes sous des couronnes de fleurs tristes et un peu fanées. La chercheuse Francine Barthe Deloizy, décrypte le phénomène en ces termes pour nos confrères de Marianne : « le phénomène est devenu tellement fréquent qu’on pourrait se dire que tout le monde veut son quart d’heure de nudité, mais ce serait ne rien comprendre au sujet. Le corps nu sert de discours, de support à la contestation » C’était donc ça. Pour le désir on repassera. (voir aussi Émeute de chattes)

Manneken-Pis. Dans deux mille ans, les historiens retiendront certainement de l’année 2012 la titanesque polémique qui a ébranlé la France après la décision de Gérard Depardieu de quitter le territoire pour s’installer en Belgique. L’acteur assure que ce départ n’est pas lié à la fiscalité française, mais qu’il est tombé sous le charme des paysages du Hainaut. On aimerait le croire. Le premier ministre Ayrault a cru bon de juger « minable » le héros des Valseuses et du Dernier métro. Le colossal Philippe Torreton, acteur de gauche et citoyen engagé (ah ah ah), s’est cru autorisé à insulter Depardieu dans un articulet ridicule publié par Libé. La riposte a été terrible, puisque c’est Catherine Deneuve en personne qui a pris la défense d’Obélix. Avant que Fabrice Luchini y mette son grain de sel. Puis c’est Nathalie Kosciusko-Morizet qui y est allée de son propre commentaire, évoquant au passage le départ de Christian Clavier pour l’Angleterre : « Je trouve ça tellement dommage. On avait Astérix et Obélix. Astérix est parti à Londres, Obélix part à Bruxelles… ». Évidemment, la presse n’a pas manqué de rappeler les problèmes de vessie du monstre sacré, son goût pour l’alcool et l’ignominie supposée de son choix libre. Une polémique qui devrait nous rappeler une vidéo culte : celle de Serge Gainsbourg brûlant un billet de 500 francs à la télévision peu après l’arrivée au pouvoir de la gauche dans les années 80. Un billet qu’il n’a brûlé qu’à 75% de sa surface… pour montrer au public ce qu’il lui restait sur un Pascal après le passage du Fisc. (voir aussi Bordels belges)

Tarnac. (Corrèze) Rien. Et impossible de trouver une épicerie ouverte après 17h30. Croyez-moi.

Virus cannibale. Cruellement, les cannibales ont mauvaise presse. Ce sont des exclus. Des parias. Personne ne plaint leur immense solitude. Aucune association citoyenne ne milite pour leur différence. L’année 2012 a été l’année des cannibales. Effet de la crise ? Effet de mode ? Le monde a découvert avec stupéfaction la vie sexuelle atypique du canadien Luka Rocco Magnotta, acteur porno de 29 ans, qui a cru bon de dépecer un chinois. En Floride, c’est un certain Rudy Eugene qui – sous l’effet de la drogue ou d’un envoûtement vaudou – a dévoré la joue d’un SDF prénommé Ronald. Comme le dit mon patron de bar limousin : “Si ces mecs-là étaient végétariens, on n’en parlerait même pas !

À suivre…

*Photo : marcovdz.

Le triolisme pour les nuls

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david petraeus cia

david petraeus cia

Comment peut-on envoyer des mails à sa maîtresse quand on est chef de la CIA ? Les journalistes s’étonnent de l’inconséquence érotique du général David Petraeus, ex-patron de la CIA, ex-chef des troupes américaines en Irak, démissionné en novembre pour cause de scandale conjugal. Entendons-nous bien : la question ne porte pas sur l’adultère (aucun journaliste en France ne voudrait passer pour un bigot), mais sur le principe du secret que le chef de la CIA aurait tout de même pu respecter. Tromper sa femme, passe encore, mais exposer cette aventure à une tierce personne possiblement malveillante, est-ce que ce n’est pas le comble de l’imprudence ? Comment ce héros américain a-t-il pu commettre une telle bourde, même érotique ?

La réponse est très simple : on fait toujours l’amour à trois.[access capability= »lire_inedits »] C’est ce que Shakespeare nous serine depuis Othello mais, comme nous préférons approcher la réalité en lisant les journaux (où il est pourtant extrêmement rare que l’on apprenne quoi que ce soit), il est à craindre que cette explication passe pour une lubie d’écrivain. Précisons donc ce que Shakespeare n’a pas dit : la troisième personne ne doit pas être physiquement présente. Au contraire, dans la plupart des cas, elle demeure imaginaire. Le drame commence lorsque l’imaginaire veut prendre le réel en main. C’est ce qu’illustre la femme jalouse qui, en parant sa rivale des qualités qu’elle n’a pas, croit de son devoir d’arrêter ses manigances, précipitant ainsi la chute du héros.

Dans ce triangle, le cas du général s’avère très différent. Demander à un homme de coucher avec une jolie femme sans jamais le dire à personne, c’est l’exposer à une véritable torture. Même le chef de la Contre-Insurrection n’y résisterait pas. De ce point de vue, l’avalanche de courriels ne témoigne pas tant d’une passion brûlante que d’une irrépressible envie de prendre quelqu’un à témoin − compulsion sans doute incomprise de l’intéressé lui-même.

Nous autres mortels, nous connaissons la solution la plus courante pour faire intervenir un troisième terme dans une relation à deux : prendre un verre avec un pote, et tout lui raconter. Si cette solution était interdite au général Petraeus, du moins cette compulsion pouvait-elle s’exprimer de manière virtuelle, non par l’échange de mots doux à distance, mais par le risque pris − cet appel désespéré au témoin impossible.

Si Shakespeare a raison (et Shakespeare a raison), alors deux solutions s’offrent à nous afin de ménager une place au troisième terme dans notre vie érotique. Ou bien nous adonner aux joies concrètes du triolisme (ce qui s’avère souvent une bonne idée), ou bien lui ménager une place imaginaire dans un fantasme quelconque. Hélas, nous continuons de croire que la sexualité se joue entre deux termes, de sorte que le troisième terme s’insère de la pire des façons, comme dans la jalousie. Et c’est pourquoi l’amour se termine mal. En général.[/access]

*Photo : Rep. Virginia Foxx.

Les Années 50 à la rescousse !

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populaire mad men

populaire mad men

Quand notre pays déprime, il se réfugie dans le confort molletonné des années 50. Réflexe naturel car la mondialisation est décidément trop laide à regarder. Elle brûle les yeux. Ça pique, ça gratte, ça schlingue ! Ces millions de produits fabriqués par des sous-développés pour des ex-développés souillent nos étals, obstruent nos téléviseurs et nous donnent la nausée. Toute cette camelote électronique, ces textiles inflammables et ces ustensiles foireux inondent le marché dans un flux ininterrompu surtout avant la Noël avec la bénédiction de nos gouvernements. Il s’agirait là d’un juste rééquilibrage entre ancien et nouveau monde. En résumé, nous avons eu notre part de croissance durant les Trente glorieuses, c’est au tour des autres d’en profiter. Ces biens de consommation ne sont pas « bon marché » comme le prétendent les économistes qui estiment que le progrès social se résume à posséder trois téléphones portables, deux téléviseurs et de s’habiller « tout synthétique ».

En réalité, ces marchandises sont excessivement chères. La preuve, elles génèrent des marges considérables à leurs fabricants. Chères parce que de qualité médiocre, d’une durée de vie limitée, de conception rudimentaire, d’un usage souvent inutile et plus grave encore, elles habituent nos populations à acheter du vent, de l’esbroufe. Vous me direz, ce sont là les bases du commerce, son essence même. Toutes ces saloperies feront sensation à peine une saison, parfois seulement quelques heures, pour le plus grand bonheur des affairistes du soleil levant. La machine doit sans cesse tourner à plein régime car ces objets ont été conçus pour entretenir notre frénésie d’achat. Je passe évidemment sur leur mode de production amoral et leurs conséquences dramatiques sur nos emplois, donc sur notre mode de vie. A ce petit jeu-là, tout le monde est perdant. Des peuples producteurs en état de servage et des consommateurs shootés à la nouveauté qui comblent leur vide existentiel par boulimie acheteuse.

Ce système fausse les valeurs et pervertit les âmes. Et ne croyez surtout pas que le secteur du luxe soit épargné, quiconque d’un peu sérieux vous dira qu’en matière de vêtements,  de chaussures, de confection, de choix des tissus, de finition, nous avons fait un grand bond en arrière. Ceux qui ont encore un peu de mémoire savent que les écoliers des années 50/60 possédaient une garde-robe certes restreinte (on ne vivait pas sous le diktat des marques) mais de bonne qualité. Tous les enfants de France étaient alors habillés sur-mesure ! Les couturières ont disparu de nos villes et de nos campagnes comme les merceries et les cordonniers (les vrais pas les ressemeleurs d’opérette) et ça se voit dans nos rues ! La résurgence des années 50/60 dans la mode, le cinéma avec la sortie de Populaire ou à la télévision avec la série Mad Men fait revivre une époque qui avait du style. Nous en manquons cruellement aujourd’hui. On reconnait une nation en déliquescence à la façon dont les gens parlent, écrivent et s’habillent. Les années 90 et 2000, comme par hasard celles de la mondialisation au forceps, sont affligeantes et indigentes à cet égard. Certainement, les deux décennies où les gens ont été le plus mal habillés. Soulignons que ces années-là ont été marquées par l’obscène télé-réalité et la littérature mnémotechnique. Alors qu’à la fin des fifties, tout l’univers était stylisé à l’extrême. Au cinéma, les garçons portaient des costumes cintrés et se prenaient pour Maurice Ronet dans Ascenseur pour l’échafaud ou Eddie Constantine alias l’agent Bob Stanley. Les filles cultivaient cette innocence dévastatrice à la BB dans « Une Parisienne ». Twin-set rose largement décolleté, jupe moulante proche de l’implosion, chignon machiavélique et talons conquérants. Classieuse comme aurait dit Gainsbourg. Quant au film « Mon oncle » de Jacques Tati à l’esthétisme pointu, il donnerait des idées (pendant mille ans) à nos designers contemporains. Et sur nos routes, des DS, des Fiat 500, des Mini, des Floride, des 403, etc… Féérie locomotive, paradis perdu des carrosseries sensuelles et des courbes enchanteresses. Ne boudons pas notre plaisir, ce retour des années 50/60 non dénué d’arrière- pensées mercantiles, est tout de même réjouissant. Les filles étaient belles, les hommes élégants, les voitures attirantes, les écrivains admirés, les jeunes cinéastes remontés comme des pendules, les ouvriers croyaient aux lendemains qui chantent, les bourgeois profitaient, les mœurs se détendaient, tout ça ressemblait à un âge d’or.

Populaire de Régis Roinsard avec Déborah François et Romain Duris – en salles depuis le 28 novembre

Coffret DVD Mad Men Saisons 1 à 4 – Metropolitan Video

 

 

 

 

Orgasme organisé

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segments malka gimenez

segments malka gimenez

L’union galactique des fonctions segmentées, UGFS pour les intimes, est un empire lointain, perdu dans l’espace, au XXVIIIe siècle. L’humanité qui y vit est « segmentée » depuis la naissance entre sept systèmes solaires correspondant le mieux aux aptitudes supposées de chacun, mesurées par un test obligatoire pour tous. Suivant le résultat obtenu à l’âge de 13 ans, on est contraint de vivre dans le secteur du travail, de l’ordre, de la créativité, de la spiritualité, de l’échange, de la guerre ou de la jouissance.

Dans ce monde inventé par l’avocat Richard Malka, qui est aussi un grand scénariste de BD, et illustré par l’Argentin Juan Gimenez, on croise évidemment quelques rebelles qui refusent cette « segmentation » contraire à l’universalité de l’esprit humain.[access capability= »lire_inedits »] On ne peut s’empêcher de voir dans ce cloisonnement, qui enferme chacun dans une unique dimension, une idéologie que Guy Debord dénonçait, dès 1967, dans La Société du Spectacle, sous le terme de « séparation » : « La séparation est l’alpha et l’oméga du spectacle. L’institutionnalisation de la division sociale du travail, la formation des classes avaient construit une première contemplation sacrée, l’ordre mythique dont tout pouvoir s’enveloppe dès l’origine. »

Parmi les rebelles et autres fugitifs, on suit en particulier Loth, le garçon, et Jezréel, la fille, qui viennent d’arriver, pour le deuxième volume de cette saga, sur la planète Voluptide, capitale du secteur de la jouissance.
On me dira qu’il y a pire sort que de vivre sur une telle planète. L’ennui, c’est que la jouissance organisée et obligatoire rend la chair triste, surtout dans un monde où il n’y a plus de livres à lire. Et puis, le lecteur attentif verra non sans inquiétude, à l’entrée d’un palais, la statue du marquis de Sade. Sur cette planète, on a, hélas, pris le divin marquis au pied de la lettre, et les perversions qui pourraient nous faire du bien perdent beaucoup de leur charme quand elles sont l’objet d’une nomenclature tatillonne. Sans entraves, impossible de jouir. Où trouver le plaisir quand tout est permis, à l’image de ce loto sexuel dont le gagnant a la possibilité, pendant sept jours, de choisir qui il désire ? Évidemment, du côté des désirés, il est impossible de refuser…
Loth et Jezréel se retrouvent ainsi, malgré eux, dans le zeppelin rose et turgide d’une gagnante, ou encore prisonniers de l’île de Fath, où des gros aimeraient bien leur faire subir les derniers outrages, dont un gavage en règle. Ils ont pourtant autre chose à faire, en particulier trouver un mystérieux bibliothécaire qui pourrait expliquer l’origine de l’UGFS et les aider à sauver l’humanité, alors qu’ils sont toujours impitoyablement poursuivis par les forces de Lexipolis, capitale du secteur de l’ordre…[/access]

Segments, 2-Voluptide, par Richard Malka et Juan Gimenez (Glénat).