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De Gazelle en Serval

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serval gazelle mali

Le serval est le nom donné à un petit félin du désert. C’est aussi le nom choisi pour l’intervention française au Mali, nettement moins grandiloquent que « Tempête du désert ». Nous avons en France le sens de la mesure que donne celui des économies d’échelle. La prudence reste de mise quand on ne possède pas un budget de la Défense représentant la moitié des dépenses militaires mondiales et la capacité de transformer n’importe quelle nation de rang secondaire en un Armageddon de sable vitrifié de tôle fumante après deux ou trois jours de bombardement intensif (mais néanmoins chirurgical). La France, à défaut d’abattre le marteau de Thor sur ses ennemis, œuvre de façon plus artisanale, au marteau de menuisier, et donne donc à ses opérations militaires lointaines des noms de petits animaux du désert, plutôt que d’évoquer des destructions bibliques. D’ailleurs, en 1991, l’envoi de la force française au Koweït portait le nom d’opération « Daguet ». Nos chefs d’Etat-Major seraient-ils abonnés au Chasseur français ?
Churchill, dans ses mémoires, relate un conflit l’ayant opposé à ses collaborateurs, alors qu’il leur demandait de bien vouloir trouver des noms de code appropriés pour les opérations militaires. Il rappelle ainsi, à juste titre, qu’il faut évidemment bannir les appellations de mauvais augure du style « Opération bras cassés ». On se rappellera ainsi de l’opération « Omelette », lancée pendant la crise de Suez en 1956… Churchill recommande surtout « d’éviter de donner des noms stupides ». Aucune famille ne veut apprendre que son fils est mort au cours de l’opération « Danse du ventre ». À méditer.
La première victime de l’opération Serval a été un pilote de Gazelle, touché par des tirs ennemis, qui, avec un sens du devoir et un courage admirable, a réussi à ramener son épave à la base avant de succomber à ses blessures. Sens du devoir d’autant plus admirable qu’il  aurait presque pu refuser de monter à bord si l’on considère le type d’appareil dont il prenait les commandes !

Il faut visualiser ici ce qu’est une Gazelle. Conçu à la fin des années 60, cet hélicoptère dispose d’une merveilleuse baie vitrée en guise de nez, offrant au pilote un inégalable point d’observation sur le panorama. C’est parfait lorsqu’il s’agit de rechercher un cueilleur de champignons égaré dans la lande, beaucoup moins pour aller titiller des types sur des 4×4 hérissés de mitrailleuses lourdes ou d’affûts multiples anti-aériens. La presse spécialisée donne d’ailleurs un aperçu des risques encourus par les pilotes de Gazelle.

« La Gazelle reste une machine très appréciée dans l’Alat (Aviation Légère de l’Armée de Terre), même si son emploi impose une bonne dose de courage : il s’agit en effet de partir au combat (et en l’occurrence après un survol maritime) dans un appareil monomoteur, protégé par une seule bulle en plexiglas, des sièges blindés et un gilet pare-éclat. La Gazelle a pour elle sa petite taille, synonyme de discrétion. Sur les appareils engagés en Libye, cocardes et inscription « armée de Terre » avaient été effacées. Mais la compacité de l’hélicoptère est un handicap pour les équipages qui entrent dans l’appareil au chausse-pieds. Gilet de combat (avec radio de survie, munitions, GPS, cartes…), gilet de sauvetage, gilet pare-éclats, casque… : pilotes et chefs de bord ressemblent à des bibendum. […] Le véritable moment de vulnérabilité des hélicoptères concernait le tir des missiles filoguidés HOT, imposant le stationnaire pendant de longues secondes. La hantise des équipages était que des tireurs isolés se découvrent à ce moment-là et profitent de cette fenêtre d’opportunité pour loger quelques balles dans l’hélicoptère. Ce ne fut finalement jamais le cas.« 

Ce fut en revanche le cas au Mali avec le même type d’appareil. Cet hélicoptère est d’ailleurs en cours de retrait depuis la fin 2011 et ce jusqu’à 2020, date à laquelle les derniers hélicoptères Tigre devraient l’avoir remplacé. Il est probable cependant que l’on retrouve l’appareil, posé par son pilote avant de décéder, sur un autre champ de bataille en 2017 ou 2018, peut-être pour une future opération « Ocelot » ou « Fennec ». À moins que la France soit toujours au Mali à ce moment, comme Michel Rocard l’a sombrement pronostiqué, prévoyant une « dizaine d’années de bagarre ».

*Photo de serval : Roland & Sonja.

Mali : du voeu pieux au bourbier ?

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mali aqmi hollande

L’opération militaire Serval répond à l’appel au secours d’un Etat souverain, le Mali, avec lequel la France dispose d’un accord de défense. D’un point de vue juridique, pacta sunt servanda, la France se devait donc d’intervenir. D’autant que l’enjeu est d’empêcher, coûte que coûte, l’instauration d’une base territoriale islamiste en Afrique occidentale francophone. Ceci posé, on aurait fort envie d’applaudir. Mais qu’on ne s’y trompe pas. D’abord parce que vouloir « détruire » les terroristes (le mot, c’est amusant, sort de la bouche de François Hollande) s’apparente à un vœu pieux. En tergiversant de longues semaines, la France a laissé l’opportunité aux islamistes de s’organiser et de se renforcer à la faveur d’un grand désordre politique au Mali. La confusion qui règne autour des objectifs militaires français n’arrange rien, et sans un règlement politique de la question malienne, le combat contre les islamistes connaîtra un sort analogue aux actions menées dans le bourbier afghan depuis plus de dix ans. Car si infliger des pertes aux islamistes, les contraindre à se réfugier dans les reliefs, et contrarier leurs ravitaillements est envisageable, les détruire assurément pas.

La zone est à ce point instable qu’elle pourrait accoucher d’une Somalie ou d’un Afghanistan. Le coup porté aux intérêts français serait rude, et si la décision d’intervenir paraît avoir été prise brutalement, c’est qu’ils sont aussi cruciaux que nombreux. 5 000 ressortissants français vivent en effet au Mali, auxquels s’ajoutent de nombreux otages détenus aujourd’hui au Sahel — otages que l’on a semblé avoir oublié tout ce temps. À la frontière Est, au Niger, Areva exploite des mines d’uranium, au coeur d’une zone stratégique pour le nucléaire français. Et la faiblesse des intérêts économiques de la France au Mali n’enlève rien à l’importance cruciale de la voisine Mauritanie pour Paris. Depuis 2005, Total mène quantité d’explorations dans cette région riche en gisements pétroliers non exploités. On comprend, dès lors, la nécessité pour la France de ne pas voir le Sahel se transformer en bourbier absolu .

Qu’il nous soit tout de même permis de rappeler deux ou trois choses : François Hollande, si prompt à vouloir faire régner l’ordre en Afrique, avait soutenu, alors qu’il était candidat à la primaire du PS, l’intervention militaire en Libye décidée par son prédécesseur. La France était alors officiellement partie installer la démocratie que le « peuple » réclamait si fort. Sauf qu’en appuyant une faction tribale revancharde, elle permit à la Cyrénaïque d’enfin gifler Tripoli. On installa ainsi des islamistes au pouvoir. Et de la démocratie surgit la charia. Les armes de Kadhafi tombèrent dans les pires mains qui soient. Alors, quand bien même le fanatisme ébranle depuis belle lurette le Sahel, — fanatisme d’ailleurs un temps soutenu par Kadhafi, — l’intervention libyenne n’a fait qu’aggraver les choses. Vouloir contrôler l’incendie au Mali, c’est oublier le chaos qui fait rage au sud de la Libye. Un péril fondamentaliste qui risque fort de se propager au Tchad, au Darfour, et même jusqu’au Nord-Nigéria où s’organisent les islamistes de Boko Haram. De sorte qu’un cordon islamiste ininterrompu se tisserait d’est en ouest. Au reste, quand on songe au démantèlement de bases militaires françaises en Côte d’Ivoire ou à Dakar décidé par Nicolas Sarkozy et que François Hollande, jadis horripilé par la Françafrique, n’a évidemment pas renié, on dirait bien que c’est une série de mauvaises décisions, validées par les deux partis de gouvernement, que la diplomatie française s’emploie aujourd’hui à rattraper.

Voilà où semble en vérité résider l’incohérence. Comme l’expliquait Gil Mihaely, si Bamako veut éviter l’implosion, elle devra se résoudre au compromis, n’ayant plus d’autre choix que de s’appuyer sur les Touaregs farouchement sécessionnistes. Et parmi eux, il importera de reconnaître les éléments susceptibles de se soulever contre l’islamisme. Vaste programme que celui de François Hollande, désormais porté par son statut de chef de guerre…

*Photo : Magharebia.

La droite, cette anomalie

L’inénarrable Jérôme Fouquet, de l’Ifop, livre dans Le Monde daté du 16 janvier l’une de ces analyses de haute volée qui font tout le sel de cette exception culturelle universellement reconnue qui s’appelle la France. Enfin, la France de Normal Dernier, parce que j’avoue que personnellement j’ai de plus en plus de mal à m’y reconnaître. Bref, notre Fouquet constatant, sans doute à l’aide de savants graphiques, de minutieuses enquêtes d’opinion et de statistiques pleines de science – et la science, elle, ne ment pas – que « la France se droitise », en infère immédiatement cette équivalence-ci : « Sous l’effet de la crise, du vieillissement de la population et des difficultés accrues de notre modèle d’intégration, la société française se serait durcie et fermée ces dernières années. » J’avoue que bêtement, j’avais toujours cru ce genre de verbes intransitifs et coulant de source réservés à l’extrême droite, ce qui me paraissait d’ailleurs déjà une aberration. Mais non, dans cette République où l’on se fait fort de prôner l’alternance, comme ils disent, il faut maintenant savoir qu’il existe définitivement un camp doux et ouvert qui s’appelle la gauche, et un camp dur et fermé qui s’appelle la droite. La dureté et la fermeté étant répréhensibles et punies par la loi morale du temps, qu’attend-on pour interdire la droite, je vous le demande ?

Je ne vois pas quel intérêt l’on a, quand l’on est sûr non seulement qu’il existe un Bien moral et politique, mais encore qu’on l’incarne à la perfection, à tolérer la possibilité du mal, c’est-à-dire la dureté et la fermeture. Et que l’on ne vienne pas m’agacer les neurones avec l’obligation du respect de la liberté d’expression : on a bien interdit le nazisme, alors pourquoi pas la droite ? Comme aucun de mes concitoyens, je ne veux vivre dans un monde de la dureté, donc de la violence, ni de la fermeture, c’est-à-dire de la haine. Pour préserver le principe sacré de l’alternance, il suffira de découper la gauche en deux : la première et la deuxième. Rien de simple. On ne demandera plus aux gens s’ils sont de gauche ou de droite, mais s’ils sont pairs ou impairs. Et les machines à voter seront simplifiées à l’extrême : pour la douceur collective, tapez 1. Pour l’ouverture à tous, tapez 2.

Voilà l’avenir.

In Colt we trust

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newton usa armes

La tuerie de Newton a déclenché le déferlement habituel, sur nos ondes et sur nos écrans, d’experts et autres spécialistes en massacre made in USA. Pourtant, le téléspectateur français ne comprend pas mieux aujourd’hui qu’hier pourquoi une majorité d’Américains tient tant à la liberté de posséder des armes – contestée, il est vrai, par une importante minorité. En effet, dès lors que les statistiques prouvent que l’extraordinaire disponibilité des armes à feu − et notamment des armes de guerre − est un facteur aggravant, facilitant le passage à l’acte et encourageant la violence, l’obsession états-unienne des armes semble aussi bizarre et incompréhensible que les us et les coutumes d’une tribu exotique. Les Américains seraient-ils des barbares qui aiment que l’on tue des enfants ?

À l’évidence, nous avons beau être nourris de leurs séries et singer leur culture populaire, quelque chose d’essentiel dans l’être américain nous échappe complètement. Pour tenter de l’approcher, il faut revenir à l’épisode originel, à la scène fondatrice – le voyage entrepris il y a quatre siècles par des sujets de la couronne d’Angleterre qui entendaient construire une nouvelle société dans le Nouveau monde.[access capability= »lire_inedits »]

Les 102 passagers du Mayflower, ce petit navire qui marque le début de l’épopée états-unienne, ont quitté le port de Plymouth, dans le Sud-Ouest de l’Angleterre, en septembre 1620, pour arriver deux mois plus tard dans une région qu’ils ont appelée « Nouvelle-Angleterre » et y fonder une ville baptisée… Plymouth. C’est que, s’ils fuyaient une Angleterre concrète où ils étaient victimes des persécutions du roi James, ils restaient fidèles à l’idée de l’Angleterre. Leur rêve, c’était de créer la véritable Angleterre, un pays où les libertés anglaises seraient réellement respectées.

Pour ces Anglais du XVIIe siècle, tout gouvernement, était au mieux un mal nécessaire, qu’il fallait encadrer par un contrat social. Dans l’esprit de leurs descendants, qui rédigèrent la Constitution des États-Unis d’Amérique un siècle et demi plus tard, l’ultime protection du citoyen libre n’était ni une charte de droits (même pas la Grande Charte) ni un contre-pouvoir parlementaire. Seul le citoyen armé et prêt à remettre le pouvoir à sa place était à même de garantir les libertés arrachées aux monarques au fil de l’histoire anglaise – et dont la légende de Robin des Bois donne une certaine idée. Pour ces futurs Américains, ces acquis, connus sous le nom de « droits de l’Anglais » (Englishmen’s rights), s’adressaient à un individu armé, prêt à former une milice de défense avec les membres de sa communauté.  En conséquence, le droit de porter une arme n’est pas seulement une liberté fondamentale comme, par exemple, la liberté d’expression, d’association ou le droit à la propriété privée, mais un « super-droit » qui rend possible et garantit tous les autres. Même s’il adhère au contrat social, le citoyen reste armé et vigilant pour prévenir tout abus.

La NRA (National Rifle Association, qui compte des millions de membres) n’est donc pas, comme on le croit à Canal+, un syndicat de « fachos » ou une alliance de beaufs-tueurs, mais le produit d’une histoire singulière : aux États-Unis, une communauté politique composée d’individus libres s’est dotée de territoires, d’institutions, puis d’un État.  La France est née d’un processus inverse : l’État, créé par des dynasties royales pour servir leurs intérêts, a donné naissance à la communauté nationale. Ces histoires différentes ont engendré deux cultures politiques radicalement différentes – ici par la Révolution, là-bas par la guerre d’Indépendance et la création de l’Union des treize colonies.

Le deuxième amendement de la Constitution des États-Unis, adopté en décembre 1791, est l’expression succincte de cette tradition : « Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, le droit qu’a le peuple de détenir et de porter des armes ne sera pas transgressé. »  Un siècle plus tard, la guerre de Sécession et ses multiples séquelles vont renforcer ce droit. Constatant que le soldat nordiste est un piètre tireur, certains officiers, encouragés par le haut commandement et le gouvernement fédéral, fondent la NRA (National Rifle Association) pour encourager les citoyens à s’entraîner au tir. À la même époque, les associations de ce type poussent comme des champignons dans des pays comme l’Italie et la Suisse (où le statut particulier du fusil persiste). Aux États-Unis, cette activité permet à de nombreux hommes de s’identifier au mythe de l’Américain pionnier, chasseur et fermier, heureux propriétaire, père de famille indépendant capable de protéger, seul ou avec ses voisins, ses biens et les siens. À la fin du XIXe siècle, au moment où s’achève l’expansion vers l’Ouest – la « Frontière » – cette figure américaine du héros s’installe dans la culture populaire.

Résultat : contrairement à l’État français, l’État américain n’a pas le monopole de la violence légale, donc de la détention d’armes. Autrement dit, les citoyens américains jouissent du droit inaliénable de posséder des armes pour défendre leur sécurité et leur liberté.

Au cours de ses premières décennies d’existence, la NRA a donc pu mobiliser l’imaginaire collectif pour entretenir la culture des armes, alors que les vagues d’immigration effaçaient ses origines anglo-saxonnes. Aujourd’hui, elle est un puissant lobby bien implanté à Washington, qui œuvre essentiellement au service des fabricants et des marchands d’armes à feu. Pourtant, son influence ne s’explique pas seulement par ses considérables moyens financiers. Pour une majorité d’Américains, les armes sont les reliques, les attributs et les rappels permanents de leur histoire commune. Aux États-Unis, en ce début de XXIe siècle, un revolver ou un fusil ne sont pas des vulgaires armes à feu, mais des morceaux de la souveraineté nationale portés par le peuple et pour le peuple.

Dans ces conditions, il est peu probable que Barack Obama et les millions d’Américains qui souhaitent, comme lui, limiter la circulation des armes à feu parviennent à changer la donne. Certes, dans les années 1930, face à la violence des mafias nées de la Prohibition, puis dans les années 1990, pour répondre au phénomène des tueurs solitaires au casier judiciaire vierge, le sacro-saint droit de détenir et porter des armes a été assorti de quelques restrictions, mais seule une véritable révolution anthropologique pourrait changer le statut des armes dans la culture américaine. Si on était dans un épisode de The West Wing, le Président Bartlett – gentil démocrate qui aime les gays et déteste les fusils – affronterait les républicains sur la question et il gagnerait. Délivrés des armes, le monde et l’Amérique seraient meilleurs. Malheureusement, la vraie vie ne ressemble pas aux séries que nous aimons tant. En ce début de second mandat de Barack Obama, les républicains sont remontés et l’opinion sceptique. Aussi faut-il s’attendre, plutôt qu’à une politique de rupture, à  des compromis mous et laborieux. Charlton Heston et Clint Eastwood n’ont pas encore perdu la bataille.[/access]

*Photo : ARTS_fox1fire.

Porno à l’école maternelle : un film interdit aux moins de 18 mois ?

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C’est l’événement pédagogique de la rentrée scolaire : une enseignante de Seine-Maritime a diffusé « par erreur » un film porno dans sa classe. Les faits se seraient déroulés vendredi dernier à l’école des Authieux-sur-le-Port-Saint-Ouen. Il est piquant d’indiquer au passage qu’il s’agissait d’une maternelle, et que le public était constitué exclusivement d’enfants âgés de 3 à 5 ans.

Pour sa défense, l’instit incriminée a expliqué qu’elle pensait avoir lancé un innocent dessin animé, qu’elle venait préalablement de télécharger sur le net, après quoi elle était sortie de sa classe pour répondre au téléphone. Une fois terminé ce coup de fil – probablement fort urgent – elle est revenue en salle de cours et a constaté que depuis 5 minutes, ses chères têtes blondes suivaient des enseignements hors-programme.

Le rectorat de Rouen parle d’« accident extrêmement regrettable » et l’inspection académique, paraît-il, s’est saisie du dossier. Une réaction prompte et indispensable, les faits risquant de se révéler encore plus graves qu’on pourrait le croire. En effet, si l’instit anonyme (qu’on n’ose appeler Mme X) a téléchargé un film de boules standard genre « Rocco enfile la Cicciolina » ou « Ma voisine fait du hard », bref si elle a diffusé en classe du bon gros porno de base, elle s’est livrée de fait à une insupportable propagande hétéro. Cet acte serait alors d’une violence symbolique inqualifiable, ses élèves étant juste à l’âge où se construisent les identités sexuelles.

Si le gouvernement était sincère dans sa volonté de lutter contre toutes les discriminations, si la lutte contre l’homophobie était réellement une priorité et si la jeunesse était le point d’appui stratégique que l’on dit dans ce juste combat, une urgence s’impose. Avant même de mettre en place une cellule d’aide psychologique, il faut diffuser immédiatement aux élèves intoxiqués cinq minutes de porno gay et/ou lesbien ! Sinon qu’en serait-il de l’égalité des droits ?

Liban : vers la proportionnelle confessionnelle ?

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liban chretiens geagea

Au Liban, où la gestion de crise est un véritable mode de gouvernement, une proposition de réforme électorale fait couler beaucoup d’encre. À quelques mois des élections parlementaires, le Rassemblement orthodoxe, un groupe hétéroclite mené par un député baathiste, voudrait dynamiter le mode de scrutin en instaurant un vote à la proportionnelle pour chaque communauté au sein d’une circonscription unique, les druzes votant pour des druzes au plan national, les grecs-catholiques pour des grecs-catholiques, etc. Apprenons aux non-initiés que les députés libanais sont jusqu’à présent élus au scrutin majoritaire en fonction de leur étiquette confessionnelle et politique au sein de 26 circonscriptions régionales. Par exemple, la circonscription d’Aley, au centre du Liban, envoie 5 parlementaires à l’Assemblée, obligatoirement 2 druzes, 2 maronites et un grec-orthodoxe.

Dans une vidéo promotionnelle de son cru, le Rassemblement orthodoxe fait défiler plusieurs citoyens libanais chrétiens, qui avancent leur identité, leur confession et leur circonscription de rattachement. La première du lot, Mouna, se présente comme une électrice grecque-catholique d’Aley, qui ne s’estime pas représentée puisqu’elle ne peut désigner un député de sa confession. Idem pour la ravissante maronite Daniela, qui confesse ne jamais avoir voté de sa vie, sa circonscription de Zahrani désignant deux parlementaires chiites et un grec-catholique. Un voyage en Absurdie dixit le Rassemblement orthodoxe selon lequel « 50 000 électeurs chrétiens inscrits dans la circonscription d’Aley ne désignent pas un seul chrétien ». Conclusion : les abstentionnistes voteront le jour où ils se sentiront représentés à l’Assemblée Nationale libanaise ; la proportionnelle intégrale, c’est maintenant !

Ce serait aller bien vite en besogne. D’abord parce que cette campagne fait l’impasse sur une notion floue et ténue qui est censée cimenter l’ensemble des Libanais : le sentiment national. La Constitution libanaise définit en effet chaque député comme le représentant de la nation, malgré des modes de scrutin successifs qui flirtent allègrement avec le confessionnalisme et le néo-féodalisme des fiefs locaux.

En réduisant le mandat parlementaire à une représentation confessionnelle pure et dure, le Rassemblement orthodoxe a mis les pieds dans le plat du communautarisme libanais. Ce dernier s’appuie sur le principe d’une parité islamo-chrétienne – 64 députés « musulmans » incluant sunnites, chiites, druzes et alaouites contre 64 chrétiens des différentes Eglises – qui a cours depuis les accords de Taëf ayant soldé la guerre civile en 1989. Auparavant, du haut de leur piédestal démographique, les Chrétiens disposaient d’un ratio de 6 contre 5 au sein de la Chambre, conformément au dernier recensement officiel en date, une enquête de…1932 ! Aujourd’hui, les Chrétiens bénéficient d’une représentation parlementaire qui ignore superbement leur infériorité numérique au sein de la population libanaise, un secret de polichinelle devenu un authentique tabou à l’heure où les Chiites constituent, selon certaines projections démographiques, la première confession du pays. Malgré le soutien des principales forces chrétiennes et le ralliement des chiites Amal et Hezbollah, l’avenir de la formule orthodoxe semble compromis.

Tout simplement parce que toutes les institutions qui tiennent à peu près debout au Liban s’appuient sur le consensus. Or, s’il était adopté tel quel, le vote national-communautaire à la proportionnelle ruinerait les fiefs locaux. Si les communautés éparses comme les chrétiens melkites y gagneraient en représentativité, le groupe politique du druze Walid Joumblatt, qui bénéficie d’une rente dynastique dans le massif du Chouf depuis des siècles, perdrait la moitié de ses membres et dirait ainsi adieu à son rôle de faiseur de majorité. Quant à Saad Hariri, qui attire sur son nom 80% de l’électorat sunnite, il voit d’un très mauvais œil la perspective de refluer électoralement. Fort des 38 sur sièges acquis en 2009, son Courant du Futur perdrait mécaniquement des plumes en cas de refonte des circonscriptions. Preuve que le découpage actuel lui est favorable, sa coalition antisyrienne avait raflé la majorité parlementaire tandis qu’elle se révélait minoritaire en voix (45% contre 54% à l’alliance Hezbollah-Amal-Aoun) lors des dernières législatives.

Malgré ses déboires, la solution avancée par le Rassemblement orthodoxe a donc reçu l’approbation d’une large partie des factions chrétiennes, réalisant l’unanimité du Baath arabiste aux Forces Libanaises farouchement antisyriennes. Mais, y compris chez les partisans de la formule, on déplora la fossilisation politique qu’elle entraînerait en calquant les clivages idéologiques sur la carte du vote confessionnel. Or, le mouvement majoritairement chiite Amal envoie des députés chrétiens à l’Assemblée pendant que le Parti Socialiste Progressiste du druze Walid Joumblatt se fait fort de dépêcher des représentants sunnites dans le même conclave et que le CPL de Michel Aoun peut se targuer d’avoir un député chiite. Le maillage confessionnel ne recoupe donc pas entièrement la carte électorale, ce qui explique la vive opposition des députés chrétiens indépendants à la formule orthodoxe tant ceux-ci craignent que la logique confessionnelle ne leur revienne en pleine face comme ces jouets d’enfant dotés d’un diable en ressort.

Que le statu quo ante prévale ou non, le dessein d’une nation déconfessionnalisée[1. Le préambule de la Constitution libanaise fait officiellement du système confessionnel un régime provisoire.] n’est néanmoins pas pour demain à l’heure où les Libanais cherchent l’équation communautaire « la moins pire », sinon la meilleure. Du devenir de l’ancienne « Suisse du monde arabe » dépend potentiellement l’avenir d’Etats atomisés par les clivages politiques, confessionnels et ethniques, en quête de la formule magique pour chasser le mistigri de la discorde tout en s’arrachant à l’autoritarisme jacobin d’une élite prédatrice. Plus qu’un spectre à conjurer, la fameuse « libanisation » est peut-être la solution introuvable qui réconciliera le monde arabe post-révolutionnaire avec le pluralisme…

*Photo : chadinleb.

Mariage gay : dans le doute, abstiens-toi de t’opposer

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mariage gay freud

Le projet de loi sur le mariage gai bat son plein. Manifestement, les manifestants manifestent. Quant aux inévitables porte-paroles, ils n’ont jamais été aussi convaincus par la justesse de leurs propres raisonnements. C’est d’ailleurs ce qui est pénible avec le ping-pong télévisuel des pro et des anti, montrer à tout prix à l’adversaire que l’on sait ce qui est bon pour l’ensemble des citoyens, alors qu’un minimum d’honnêteté intellectuelle devrait nous pousser à reconnaître qu’il entre dans nos convictions personnelles, notamment sur la famille, une telle dose d’ignorance (quel lien exact nous attache à un père ? Sommes-nous attachés au père que nous avons eu ou au papa modèle que nous aurions aimé avoir ? Existe-t-il une différence entre les deux, et si oui, laquelle ? Quel est le lien entre ce père imaginaire et le modèle de société que nous défendons ?) que la seule attitude raisonnable serait celle de Montaigne. Mais le scepticisme est un luxe inabordable par les temps qui courent. Il s’apparente à un crime de lèse-société. Alors quoi, vous ne vous souciez pas de notre avenir collectif ? Vous ne vous intéressez pas au bonheur de l’enfant ? Vous ne vous rendez pas compte que le monde court à sa perte ? Est-ce que vous ne seriez pas égoïste, par hasard ?

Progressistes ou réactionnaires, chacun se croit tenu de parler pour les autres (ce qui est ma définition de l’enfer). J’aime penser qu’il est encore possible de résister à cette tentation vertueuse. Pourquoi suis-je favorable au mariage de couples homosexuels ? Parce que je ne sais pas ce qui est bon pour les homosexuels, et que, ne sachant pas, je trouve normal de ne pas leur dicter la bonne façon de vivre. Dans la mesure où cette loi n’empêche aucunement les couples hétérosexuels de nouer les relations qu’ils préfèrent, ou d’éduquer leurs enfants comme ils l’entendent, je la trouve bonne.

Tout le reste appartient au fantasme du « bon modèle » parental. Il n’y a pas de bon modèle parental. Je ne doute pas qu’il se trouvera toujours des grands manitous pour savoir comment équilibrer efficacement sexualité et société, mais ce savoir reposera toujours sur une forme d’arnaque. Une chose est sûre néanmoins – homosexuel ou pas – être un bon père restera une étrange aventure. Voire, si j’ai bien lu Freud, une énigme. Les parents sont au fondement de la société ? La belle affaire ! Au regard de l’inadéquation foncière des individus à leur fonction sociale, les choses n’évolueront pas d’un pouce. Les mères continueront d’être tourmentées par l’expression « être une bonne mère », et les pères continueront de se demander comment incarner la Loi. Aucune combinaison juridique ne peut faire le bonheur d’un couple sexué, ou de sa progéniture. Ce n’est pas l’orientation sexuelle, mais la sexualité elle-même qui défait les projets sociétaux les mieux arrêtés. Faut-il masquer ce mystère passionnant sous le bruyant discours de nos certitudes collectives ? J’en doute.

*Photo : Assassin de la police.

Et la vie va son train

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sncf mariage gay

Il y a eu, comme on pouvait s’y attendre à propos de la manifestation de dimanche contre le « mariage pour tous », les habituelles et mutuelles intox de la part des médias, du gouvernement et des organisateurs. Le tout est finalement que l’écart ne soit pas trop énorme d’un côté ou de l’autre. Évitez par exemple les manipulations trop voyantes comme ce fut le cas lors des manifs contre la réforme des retraites fin 2010.  À l’époque,  l’écart allait de un à cinq en moyenne, un million pour la police, trois à cinq pour les manifestants, y compris pour la CFDT toujours prête au compromis.

On avait même songé, à l’époque, sérieusement réviser les modèles de comptage aussi bien du côté des syndicats de la police qui en avaient assez de passer pour des guignols sur ordre de la hiérarchie que du côté des syndicats qui savaient qu’en face d’eux, Sarko l’inflexible avait plastronné en déclarant que lorsqu’il y avait des grèves en France, ça ne se voyait plus.

Au moins, Hollande, a reconnu une certaine « consistance » à la mobilisation de dimanche. Ce n’est pas encore ça mais tout de même, ça change de la néantisation sarkozyste sur la question de qui est effectivement dans la rue. Et puis de 340 000 à 800 000 finalement, même si c’est imprécis, on reste dans l’acceptable pour tout le monde. Au doigt mouillé, ils étaient donc entre cinq cents et six cent mille manifestants. Pas si mal, mais pas non plus le raz-de marée pour l’école privée en 1984 qui servait de référence.

En revanche, nous pouvons comprendre que ces chiffres approximatifs fatiguent les esprits carrés et cartésiens. Donnons donc des chiffres sûrs, des chiffres qui furent communiqués la veille de la manif pour tous et qui, eux ne sont pas contestables, même si les bavardages autour de la question du mariage gay les ont un peu occultés.

Il s’agit des tarifs de la SNCF qui s’envolent à des hauteurs stratosphériques : après une hausse de 3,2 % en 2012, la SNCF vient d’annoncer une nouvelle hausse de ses tarifs de 2,3 % pour la fin janvier, soit le double de l’inflation. En cinq ans, la hausse cumulée atteindra plus de 13,75 %.

La SNCF prétend que c’est pour notre bien, qu’elle nous fait payer à l’avance les investissements qu’elle prévoit. Elle compte dépenser 2,6 milliards pour, dit-elle, « améliorer et développer les services pour les voyageurs ». Bon évidemment, il faudra qu’il y ait encore des voyageurs à ce prix-là. Ils pourront toujours épargner, sachant tout de même que le rendement du livret A vient de baisser à 1, 75%.  Dans ces conditions là, autant profiter d’une rame louée par les organisateurs du nouvelle et éventuelle manif du mariage pour tous pour une petite promenade en couple à Pantruche, histoire d’aller prendre l’air sur le champ de Mars.

Je vais  filer l’idée à Patrick et à Samy. Depuis qu’ils sont ensemble, ils rêvent d’une journée à Paris en guise de voyage de noces…

 

 

Monaco : Olivier Dahan ne trouve pas grâce aux yeux du Prince Albert

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Un vent de révolte souffle à Monaco. Rassurez-vous, il ne s’agit pas d’un soulèvement de contribuables réclamant de pouvoir être dûment imposés sur le revenu, comme cela se fait dans toutes les démocraties voisines.

Pas d’émeutes non plus sur l’abominable retard sociétal dont la Principauté fait montre en n’instaurant pas le mariage pour tous: certes là-bas les gays ont le droit de se marier et de procréer, mais pas entre eux !

Non, non, rien de tout cela : comme d’hab’ sur le Rocher, la révolte vient d’en haut. Elle concerne Grace de Monaco, le film à venir d’Olivier Dahan avec Nicole Kidman dans le rôle titre. Il semblerait que la lecture du scénario n’ait pas emballé Albert et sa parentèle, qui se sont fendus d’un virulent communiqué officiel : « Le palais princier avait en son temps fait part à la production du film de nombreuses demandes de changements, toutes n’ayant pas été prises en considération. De ce fait, la famille princière tient à souligner que ce film ne constitue en aucun cas un biopic. »

Ah bon, moi, je croyais bêtement qu’un biopic était une biographie filmée. J’apprends donc qu’il s’agit stricto sensu d’une œuvre validée par les ayants droits de la personne biographiée. Dont acte.

Mais notre ami le Prince ne s’arrête pas en si bon chemin dans sa réfutation du film d’Olivier Dahan qui d’après lui « relate une page, réécrite et inutilement “glamourisée”, de l’Histoire de la Principauté de Monaco  et de leur Famille comportant à la fois d’importantes inexactitudes historiques et une série de scènes purement fictionnelles. Le Palais princier ne peut admettre que la production de ce film laisse aujourd’hui entendre, pour des raisons commerciales, que Leurs Altesses le cautionneraient d’une quelconque manière, ce qui n’est pas le cas»

Zut alors ! Du glamour, de la fiction, du commerce. On ne voit vraiment pas ce que la Principauté a à voir avec ces choses-là.

France, ton impôt fout le camp !

depardieu lenglet impot

« Il ne faut pas se moquer des riches, on ne sait jamais ce qu’on peut devenir. » À en juger par le psychodrame national déclenché par les tribulations belgo-russes de Gérard Depardieu, les Français n’ont pas suffisamment médité cet aphorisme que l’on doit, selon l’ami André Sénik, à un lointain cousin de Cyrano, le commissaire San-Antonio. Encore qu’à y regarder de près, la France ne se moque pas des riches : elle les déteste, les méprise, les jalouse ou les admire – et parfois tout cela à la fois. Une chose est sûre : avec l’argent, on ne rigole pas. D’ailleurs, on n’en parle pas, en tout cas pas du sien. Ça ne se fait pas. Sur la question, nous sommes aussi puritains que les Américains sur le sexe. Hypocrites et obsédés. C’est peut-être le principal échec de Nicolas Sarkozy : il s’était mis en tête de réconcilier les Français avec l’argent. Il semble qu’il ait raté son coup.

A-t-on eu droit, comme le proclament tous ceux à qui on ne la fait pas, à l’une de ces fausses polémiques destinées à divertir le bon peuple pour lui faire oublier la dureté des temps et éviter de lui parler des vrais problèmes ? À traîner dans les bistrots (y compris dans ces cafés du Commerce que sont les talk-shows de radio et de télévision), on a plutôt l’impression que la querelle passionne l’opinion. Depardieu est-il un salaud ou une victime ? Un déserteur ou un homme en état de légitime défense fiscale ?  Sur ces questions, nous avons tous notre petite idée, et même plusieurs qui coexistent ou se succèdent – il doit être permis d’être partagé ou hésitant.

Schématiquement, on peut distinguer deux positions. Les uns, agacés par cette « chasse aux riches » − dans laquelle l’aspiration égalitaire est souvent le masque de l’envie et l’appel à la solidarité le visage aimable de la détestation de tout ce qui dépasse − redoutent qu’une fiscalité confiscatoire finisse par décourager toute initiative et bouter les talents hors de France. Les autres, rappelant que nombre des candidats à l’expatriation fiscale ont bénéficié des largesses étatiques, affirment que c’est une question de common decency, qu’on ne quitte pas le navire par gros temps et que les privilèges confèrent des obligations. En vérité, tous ont un peu raison, ce qui signifie que tous ont un peu tort[1. Penchant plutôt, pour ma part, pour la première position, je n’en juge pas moins légitimes certains arguments employés par certains détracteurs de Depardieu – dont Philippe Torreton, qui s’est illustré par sa vindicte bête, ne fait pas partie.].

Quoi qu’il en soit, à réduire le débat à un affrontement entre droite et gauche, riches et pauvres, possédants et prolétaires, ou même entre gagnants de la mondialisation qui peuvent s’offrir le luxe de l’exil fiscal et perdants scotchés à un territoire et, par la même occasion, aux bienfaits dispensés par l’État, on risque de passer à côté de l’essentiel. Si l’on en croit les sondages, l’opinion est bien plus partagée que ce qu’on aurait pu penser (et que les médias qui communient aujourd’hui dans l’indignation « anti-riches », comme ils le faisaient hier dans l’admiration benête) et de façon plus aléatoire : on peut appartenir aux couches les moins favorisées et trouver que « Gégé » et les autres ont bien raison. Du reste, la fuite devant l’impôt n’est pas l’apanage des plus riches et des saute-frontières : pour ne citer qu’un exemple, l’artisan qui travaille au noir peut être considéré comme un évadé fiscal de l’intérieur.

Les clivages classiques, même s’ils recèlent une part de vérité, ne suffisent donc pas à comprendre ce qui se joue en profondeur : une véritable crise de l’identité collective française. En effet, comme l’observe François Lenglet dans le passionnant entretien qu’il nous a accordé, la fiscalité ne saurait être réduite à un domaine technique dans lequel la pertinence d’une mesure s’apprécie à la seule aune de son efficacité économique. Certes, nous avons tous appris à l’école que le bon impôt est celui qui rapporte – et l’idée d’un impôt purement symbolique, voire éventuellement punitif, ne laisse pas d’être déplaisante. De ce point de vue, la naissance de la fameuse taxe à 75 %, sortie du chapeau du candidat François Hollande en fin de campagne pour enrayer la progression de Jean-Luc Mélenchon, témoigne d’un cynisme fiscal de fort mauvais aloi. Reste que la fiscalité est en quelque sorte la feuille de route de la nation. L’impôt n’est pas seulement le moyen de financer des hôpitaux ou des écoles, il est aussi l’instrument de la redistribution, c’est-à-dire la matérialisation du contrat social qui définit les droits et les devoirs de chacun.

Seulement, ce contrat social, à la différence du contrat tout court, n’est pas uniquement une affaire de rapports de force et d’intérêts bien compris, de chiffres et de clauses. Il se nourrit aussi, et même surtout, d’affects, de culture, d’histoire, de langue, bref de tout ce qui fait qu’un entrepreneur strasbourgeois contribue plus volontiers à l’éducation d’un jeune Marseillais plutôt qu’à celle d’un habitant de Kiel.

En d’autres termes, il en va de l’impôt comme du contrat social : ils n’existent pas sans coercition, et pas non plus sans consentement.

C’est ainsi, en tout être humain, y compris celui qui n’a pas de mots assez durs pour fustiger la « sécession des riches », l’égoïsme le dispute à la générosité. Si on ajoute que la plupart des gens font passer l’intérêt de leurs enfants avant celui de leurs concitoyens inconnus, on comprend que toute politique fiscale repose partiellement sur la coercition. Dans un livre paru il y a deux ans, Peter Sloterdijk en appelait à une reformulation de l’impôt dans les termes du don. Ce projet aux accents utopiques est peut-être moins séduisant qu’il n’y paraît. En effet, contrairement à la charité, la solidarité nationale repose sur la possibilité d’une distance minimale entre concitoyens. Ou alors, un pays fonctionnerait comme une grande famille : on imagine difficilement pire cauchemar.

Nombre de raisons « objectives » expliquent que le consentement des plus favorisés semble aujourd’hui faiblir – encore qu’on ne sache pas dans quelle mesure, car on devrait peut-être s’intéresser aussi à tous ceux qui pourraient partir et ont choisi de rester. La première est tout simplement qu’ils ont la possibilité de le faire, grâce à l’effacement des frontières et, plus généralement, aux mécanismes européens mis en place ou approuvés par ceux qui, abhorrant les effets dont ils chérissent les causes, s’indignent aujourd’hui que certains en profitent. Il est pour le moins absurde de montrer du doigt ceux qui franchissent une frontière pour des raisons fiscales après avoir braillé sur tous les tons que rien n’était plus merveilleux que l’Europe sans frontières, prélude au monde du même nom.

Mais si l’entrepreneur strasbourgeois rechigne à payer pour le jeune Marseillais, c’est aussi parce qu’il ne croit pas, ou plus, que chacun contribue à proportion de ses facultés et reçoit à hauteur de ses besoins, ce qui est la définition même de la justice sociale. Ce sont toujours les mêmes qui bossent, grogne l’un. J’étais foutu à la naissance, rétorque l’autre. Alors on peut s’agacer de la propension française à lorgner sur l’assiette (ou la voiture, ou la maison) de son voisin, dénoncer les excès de l’égalitarisme. Force est d’admettre que cet égalitarisme, s’il  s’enracine dans notre passé révolutionnaire, a bien quelque chose à voir avec le recul de ce qu’on appelle l’« égalité des chances ». Quand la réussite n’est plus la récompense du mérite mais un privilège, les parents ne peuvent plus se dire que s’ils en bavent, ça ira mieux pour leurs enfants; et le jeune Marseillais a quelques raisons de penser qu’il vit dans une société injuste. Dans cette perspective, ce ne sont pas les inégalités en tant que telles qui posent problème, mais le blocage de l’ascenseur social qui fige les hiérarchies économiques et sociales de départ, privant le fils de pauvre de tout espoir d’accéder au sommet. À moins de gagner au Loto, seule façon de réconcilier richesse et démocratie. On conviendra que la France mérite des rêves plus exaltants.

Cet article en accès libre est issu de Causeur magazine n°54 de décembre 2012. Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous sur notre boutique en ligne : 6,50 € le numéro / 12,90 €  pour ce numéro + les 2 suivants.

*Montage: Tjebbe van Tijen / Imaginary Museum Projects.

De Gazelle en Serval

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serval gazelle mali

serval gazelle mali

Le serval est le nom donné à un petit félin du désert. C’est aussi le nom choisi pour l’intervention française au Mali, nettement moins grandiloquent que « Tempête du désert ». Nous avons en France le sens de la mesure que donne celui des économies d’échelle. La prudence reste de mise quand on ne possède pas un budget de la Défense représentant la moitié des dépenses militaires mondiales et la capacité de transformer n’importe quelle nation de rang secondaire en un Armageddon de sable vitrifié de tôle fumante après deux ou trois jours de bombardement intensif (mais néanmoins chirurgical). La France, à défaut d’abattre le marteau de Thor sur ses ennemis, œuvre de façon plus artisanale, au marteau de menuisier, et donne donc à ses opérations militaires lointaines des noms de petits animaux du désert, plutôt que d’évoquer des destructions bibliques. D’ailleurs, en 1991, l’envoi de la force française au Koweït portait le nom d’opération « Daguet ». Nos chefs d’Etat-Major seraient-ils abonnés au Chasseur français ?
Churchill, dans ses mémoires, relate un conflit l’ayant opposé à ses collaborateurs, alors qu’il leur demandait de bien vouloir trouver des noms de code appropriés pour les opérations militaires. Il rappelle ainsi, à juste titre, qu’il faut évidemment bannir les appellations de mauvais augure du style « Opération bras cassés ». On se rappellera ainsi de l’opération « Omelette », lancée pendant la crise de Suez en 1956… Churchill recommande surtout « d’éviter de donner des noms stupides ». Aucune famille ne veut apprendre que son fils est mort au cours de l’opération « Danse du ventre ». À méditer.
La première victime de l’opération Serval a été un pilote de Gazelle, touché par des tirs ennemis, qui, avec un sens du devoir et un courage admirable, a réussi à ramener son épave à la base avant de succomber à ses blessures. Sens du devoir d’autant plus admirable qu’il  aurait presque pu refuser de monter à bord si l’on considère le type d’appareil dont il prenait les commandes !

Il faut visualiser ici ce qu’est une Gazelle. Conçu à la fin des années 60, cet hélicoptère dispose d’une merveilleuse baie vitrée en guise de nez, offrant au pilote un inégalable point d’observation sur le panorama. C’est parfait lorsqu’il s’agit de rechercher un cueilleur de champignons égaré dans la lande, beaucoup moins pour aller titiller des types sur des 4×4 hérissés de mitrailleuses lourdes ou d’affûts multiples anti-aériens. La presse spécialisée donne d’ailleurs un aperçu des risques encourus par les pilotes de Gazelle.

« La Gazelle reste une machine très appréciée dans l’Alat (Aviation Légère de l’Armée de Terre), même si son emploi impose une bonne dose de courage : il s’agit en effet de partir au combat (et en l’occurrence après un survol maritime) dans un appareil monomoteur, protégé par une seule bulle en plexiglas, des sièges blindés et un gilet pare-éclat. La Gazelle a pour elle sa petite taille, synonyme de discrétion. Sur les appareils engagés en Libye, cocardes et inscription « armée de Terre » avaient été effacées. Mais la compacité de l’hélicoptère est un handicap pour les équipages qui entrent dans l’appareil au chausse-pieds. Gilet de combat (avec radio de survie, munitions, GPS, cartes…), gilet de sauvetage, gilet pare-éclats, casque… : pilotes et chefs de bord ressemblent à des bibendum. […] Le véritable moment de vulnérabilité des hélicoptères concernait le tir des missiles filoguidés HOT, imposant le stationnaire pendant de longues secondes. La hantise des équipages était que des tireurs isolés se découvrent à ce moment-là et profitent de cette fenêtre d’opportunité pour loger quelques balles dans l’hélicoptère. Ce ne fut finalement jamais le cas.« 

Ce fut en revanche le cas au Mali avec le même type d’appareil. Cet hélicoptère est d’ailleurs en cours de retrait depuis la fin 2011 et ce jusqu’à 2020, date à laquelle les derniers hélicoptères Tigre devraient l’avoir remplacé. Il est probable cependant que l’on retrouve l’appareil, posé par son pilote avant de décéder, sur un autre champ de bataille en 2017 ou 2018, peut-être pour une future opération « Ocelot » ou « Fennec ». À moins que la France soit toujours au Mali à ce moment, comme Michel Rocard l’a sombrement pronostiqué, prévoyant une « dizaine d’années de bagarre ».

*Photo de serval : Roland & Sonja.

Mali : du voeu pieux au bourbier ?

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mali aqmi hollande

mali aqmi hollande

L’opération militaire Serval répond à l’appel au secours d’un Etat souverain, le Mali, avec lequel la France dispose d’un accord de défense. D’un point de vue juridique, pacta sunt servanda, la France se devait donc d’intervenir. D’autant que l’enjeu est d’empêcher, coûte que coûte, l’instauration d’une base territoriale islamiste en Afrique occidentale francophone. Ceci posé, on aurait fort envie d’applaudir. Mais qu’on ne s’y trompe pas. D’abord parce que vouloir « détruire » les terroristes (le mot, c’est amusant, sort de la bouche de François Hollande) s’apparente à un vœu pieux. En tergiversant de longues semaines, la France a laissé l’opportunité aux islamistes de s’organiser et de se renforcer à la faveur d’un grand désordre politique au Mali. La confusion qui règne autour des objectifs militaires français n’arrange rien, et sans un règlement politique de la question malienne, le combat contre les islamistes connaîtra un sort analogue aux actions menées dans le bourbier afghan depuis plus de dix ans. Car si infliger des pertes aux islamistes, les contraindre à se réfugier dans les reliefs, et contrarier leurs ravitaillements est envisageable, les détruire assurément pas.

La zone est à ce point instable qu’elle pourrait accoucher d’une Somalie ou d’un Afghanistan. Le coup porté aux intérêts français serait rude, et si la décision d’intervenir paraît avoir été prise brutalement, c’est qu’ils sont aussi cruciaux que nombreux. 5 000 ressortissants français vivent en effet au Mali, auxquels s’ajoutent de nombreux otages détenus aujourd’hui au Sahel — otages que l’on a semblé avoir oublié tout ce temps. À la frontière Est, au Niger, Areva exploite des mines d’uranium, au coeur d’une zone stratégique pour le nucléaire français. Et la faiblesse des intérêts économiques de la France au Mali n’enlève rien à l’importance cruciale de la voisine Mauritanie pour Paris. Depuis 2005, Total mène quantité d’explorations dans cette région riche en gisements pétroliers non exploités. On comprend, dès lors, la nécessité pour la France de ne pas voir le Sahel se transformer en bourbier absolu .

Qu’il nous soit tout de même permis de rappeler deux ou trois choses : François Hollande, si prompt à vouloir faire régner l’ordre en Afrique, avait soutenu, alors qu’il était candidat à la primaire du PS, l’intervention militaire en Libye décidée par son prédécesseur. La France était alors officiellement partie installer la démocratie que le « peuple » réclamait si fort. Sauf qu’en appuyant une faction tribale revancharde, elle permit à la Cyrénaïque d’enfin gifler Tripoli. On installa ainsi des islamistes au pouvoir. Et de la démocratie surgit la charia. Les armes de Kadhafi tombèrent dans les pires mains qui soient. Alors, quand bien même le fanatisme ébranle depuis belle lurette le Sahel, — fanatisme d’ailleurs un temps soutenu par Kadhafi, — l’intervention libyenne n’a fait qu’aggraver les choses. Vouloir contrôler l’incendie au Mali, c’est oublier le chaos qui fait rage au sud de la Libye. Un péril fondamentaliste qui risque fort de se propager au Tchad, au Darfour, et même jusqu’au Nord-Nigéria où s’organisent les islamistes de Boko Haram. De sorte qu’un cordon islamiste ininterrompu se tisserait d’est en ouest. Au reste, quand on songe au démantèlement de bases militaires françaises en Côte d’Ivoire ou à Dakar décidé par Nicolas Sarkozy et que François Hollande, jadis horripilé par la Françafrique, n’a évidemment pas renié, on dirait bien que c’est une série de mauvaises décisions, validées par les deux partis de gouvernement, que la diplomatie française s’emploie aujourd’hui à rattraper.

Voilà où semble en vérité résider l’incohérence. Comme l’expliquait Gil Mihaely, si Bamako veut éviter l’implosion, elle devra se résoudre au compromis, n’ayant plus d’autre choix que de s’appuyer sur les Touaregs farouchement sécessionnistes. Et parmi eux, il importera de reconnaître les éléments susceptibles de se soulever contre l’islamisme. Vaste programme que celui de François Hollande, désormais porté par son statut de chef de guerre…

*Photo : Magharebia.

La droite, cette anomalie

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L’inénarrable Jérôme Fouquet, de l’Ifop, livre dans Le Monde daté du 16 janvier l’une de ces analyses de haute volée qui font tout le sel de cette exception culturelle universellement reconnue qui s’appelle la France. Enfin, la France de Normal Dernier, parce que j’avoue que personnellement j’ai de plus en plus de mal à m’y reconnaître. Bref, notre Fouquet constatant, sans doute à l’aide de savants graphiques, de minutieuses enquêtes d’opinion et de statistiques pleines de science – et la science, elle, ne ment pas – que « la France se droitise », en infère immédiatement cette équivalence-ci : « Sous l’effet de la crise, du vieillissement de la population et des difficultés accrues de notre modèle d’intégration, la société française se serait durcie et fermée ces dernières années. » J’avoue que bêtement, j’avais toujours cru ce genre de verbes intransitifs et coulant de source réservés à l’extrême droite, ce qui me paraissait d’ailleurs déjà une aberration. Mais non, dans cette République où l’on se fait fort de prôner l’alternance, comme ils disent, il faut maintenant savoir qu’il existe définitivement un camp doux et ouvert qui s’appelle la gauche, et un camp dur et fermé qui s’appelle la droite. La dureté et la fermeté étant répréhensibles et punies par la loi morale du temps, qu’attend-on pour interdire la droite, je vous le demande ?

Je ne vois pas quel intérêt l’on a, quand l’on est sûr non seulement qu’il existe un Bien moral et politique, mais encore qu’on l’incarne à la perfection, à tolérer la possibilité du mal, c’est-à-dire la dureté et la fermeture. Et que l’on ne vienne pas m’agacer les neurones avec l’obligation du respect de la liberté d’expression : on a bien interdit le nazisme, alors pourquoi pas la droite ? Comme aucun de mes concitoyens, je ne veux vivre dans un monde de la dureté, donc de la violence, ni de la fermeture, c’est-à-dire de la haine. Pour préserver le principe sacré de l’alternance, il suffira de découper la gauche en deux : la première et la deuxième. Rien de simple. On ne demandera plus aux gens s’ils sont de gauche ou de droite, mais s’ils sont pairs ou impairs. Et les machines à voter seront simplifiées à l’extrême : pour la douceur collective, tapez 1. Pour l’ouverture à tous, tapez 2.

Voilà l’avenir.

In Colt we trust

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newton usa armes

newton usa armes

La tuerie de Newton a déclenché le déferlement habituel, sur nos ondes et sur nos écrans, d’experts et autres spécialistes en massacre made in USA. Pourtant, le téléspectateur français ne comprend pas mieux aujourd’hui qu’hier pourquoi une majorité d’Américains tient tant à la liberté de posséder des armes – contestée, il est vrai, par une importante minorité. En effet, dès lors que les statistiques prouvent que l’extraordinaire disponibilité des armes à feu − et notamment des armes de guerre − est un facteur aggravant, facilitant le passage à l’acte et encourageant la violence, l’obsession états-unienne des armes semble aussi bizarre et incompréhensible que les us et les coutumes d’une tribu exotique. Les Américains seraient-ils des barbares qui aiment que l’on tue des enfants ?

À l’évidence, nous avons beau être nourris de leurs séries et singer leur culture populaire, quelque chose d’essentiel dans l’être américain nous échappe complètement. Pour tenter de l’approcher, il faut revenir à l’épisode originel, à la scène fondatrice – le voyage entrepris il y a quatre siècles par des sujets de la couronne d’Angleterre qui entendaient construire une nouvelle société dans le Nouveau monde.[access capability= »lire_inedits »]

Les 102 passagers du Mayflower, ce petit navire qui marque le début de l’épopée états-unienne, ont quitté le port de Plymouth, dans le Sud-Ouest de l’Angleterre, en septembre 1620, pour arriver deux mois plus tard dans une région qu’ils ont appelée « Nouvelle-Angleterre » et y fonder une ville baptisée… Plymouth. C’est que, s’ils fuyaient une Angleterre concrète où ils étaient victimes des persécutions du roi James, ils restaient fidèles à l’idée de l’Angleterre. Leur rêve, c’était de créer la véritable Angleterre, un pays où les libertés anglaises seraient réellement respectées.

Pour ces Anglais du XVIIe siècle, tout gouvernement, était au mieux un mal nécessaire, qu’il fallait encadrer par un contrat social. Dans l’esprit de leurs descendants, qui rédigèrent la Constitution des États-Unis d’Amérique un siècle et demi plus tard, l’ultime protection du citoyen libre n’était ni une charte de droits (même pas la Grande Charte) ni un contre-pouvoir parlementaire. Seul le citoyen armé et prêt à remettre le pouvoir à sa place était à même de garantir les libertés arrachées aux monarques au fil de l’histoire anglaise – et dont la légende de Robin des Bois donne une certaine idée. Pour ces futurs Américains, ces acquis, connus sous le nom de « droits de l’Anglais » (Englishmen’s rights), s’adressaient à un individu armé, prêt à former une milice de défense avec les membres de sa communauté.  En conséquence, le droit de porter une arme n’est pas seulement une liberté fondamentale comme, par exemple, la liberté d’expression, d’association ou le droit à la propriété privée, mais un « super-droit » qui rend possible et garantit tous les autres. Même s’il adhère au contrat social, le citoyen reste armé et vigilant pour prévenir tout abus.

La NRA (National Rifle Association, qui compte des millions de membres) n’est donc pas, comme on le croit à Canal+, un syndicat de « fachos » ou une alliance de beaufs-tueurs, mais le produit d’une histoire singulière : aux États-Unis, une communauté politique composée d’individus libres s’est dotée de territoires, d’institutions, puis d’un État.  La France est née d’un processus inverse : l’État, créé par des dynasties royales pour servir leurs intérêts, a donné naissance à la communauté nationale. Ces histoires différentes ont engendré deux cultures politiques radicalement différentes – ici par la Révolution, là-bas par la guerre d’Indépendance et la création de l’Union des treize colonies.

Le deuxième amendement de la Constitution des États-Unis, adopté en décembre 1791, est l’expression succincte de cette tradition : « Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, le droit qu’a le peuple de détenir et de porter des armes ne sera pas transgressé. »  Un siècle plus tard, la guerre de Sécession et ses multiples séquelles vont renforcer ce droit. Constatant que le soldat nordiste est un piètre tireur, certains officiers, encouragés par le haut commandement et le gouvernement fédéral, fondent la NRA (National Rifle Association) pour encourager les citoyens à s’entraîner au tir. À la même époque, les associations de ce type poussent comme des champignons dans des pays comme l’Italie et la Suisse (où le statut particulier du fusil persiste). Aux États-Unis, cette activité permet à de nombreux hommes de s’identifier au mythe de l’Américain pionnier, chasseur et fermier, heureux propriétaire, père de famille indépendant capable de protéger, seul ou avec ses voisins, ses biens et les siens. À la fin du XIXe siècle, au moment où s’achève l’expansion vers l’Ouest – la « Frontière » – cette figure américaine du héros s’installe dans la culture populaire.

Résultat : contrairement à l’État français, l’État américain n’a pas le monopole de la violence légale, donc de la détention d’armes. Autrement dit, les citoyens américains jouissent du droit inaliénable de posséder des armes pour défendre leur sécurité et leur liberté.

Au cours de ses premières décennies d’existence, la NRA a donc pu mobiliser l’imaginaire collectif pour entretenir la culture des armes, alors que les vagues d’immigration effaçaient ses origines anglo-saxonnes. Aujourd’hui, elle est un puissant lobby bien implanté à Washington, qui œuvre essentiellement au service des fabricants et des marchands d’armes à feu. Pourtant, son influence ne s’explique pas seulement par ses considérables moyens financiers. Pour une majorité d’Américains, les armes sont les reliques, les attributs et les rappels permanents de leur histoire commune. Aux États-Unis, en ce début de XXIe siècle, un revolver ou un fusil ne sont pas des vulgaires armes à feu, mais des morceaux de la souveraineté nationale portés par le peuple et pour le peuple.

Dans ces conditions, il est peu probable que Barack Obama et les millions d’Américains qui souhaitent, comme lui, limiter la circulation des armes à feu parviennent à changer la donne. Certes, dans les années 1930, face à la violence des mafias nées de la Prohibition, puis dans les années 1990, pour répondre au phénomène des tueurs solitaires au casier judiciaire vierge, le sacro-saint droit de détenir et porter des armes a été assorti de quelques restrictions, mais seule une véritable révolution anthropologique pourrait changer le statut des armes dans la culture américaine. Si on était dans un épisode de The West Wing, le Président Bartlett – gentil démocrate qui aime les gays et déteste les fusils – affronterait les républicains sur la question et il gagnerait. Délivrés des armes, le monde et l’Amérique seraient meilleurs. Malheureusement, la vraie vie ne ressemble pas aux séries que nous aimons tant. En ce début de second mandat de Barack Obama, les républicains sont remontés et l’opinion sceptique. Aussi faut-il s’attendre, plutôt qu’à une politique de rupture, à  des compromis mous et laborieux. Charlton Heston et Clint Eastwood n’ont pas encore perdu la bataille.[/access]

*Photo : ARTS_fox1fire.

Porno à l’école maternelle : un film interdit aux moins de 18 mois ?

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C’est l’événement pédagogique de la rentrée scolaire : une enseignante de Seine-Maritime a diffusé « par erreur » un film porno dans sa classe. Les faits se seraient déroulés vendredi dernier à l’école des Authieux-sur-le-Port-Saint-Ouen. Il est piquant d’indiquer au passage qu’il s’agissait d’une maternelle, et que le public était constitué exclusivement d’enfants âgés de 3 à 5 ans.

Pour sa défense, l’instit incriminée a expliqué qu’elle pensait avoir lancé un innocent dessin animé, qu’elle venait préalablement de télécharger sur le net, après quoi elle était sortie de sa classe pour répondre au téléphone. Une fois terminé ce coup de fil – probablement fort urgent – elle est revenue en salle de cours et a constaté que depuis 5 minutes, ses chères têtes blondes suivaient des enseignements hors-programme.

Le rectorat de Rouen parle d’« accident extrêmement regrettable » et l’inspection académique, paraît-il, s’est saisie du dossier. Une réaction prompte et indispensable, les faits risquant de se révéler encore plus graves qu’on pourrait le croire. En effet, si l’instit anonyme (qu’on n’ose appeler Mme X) a téléchargé un film de boules standard genre « Rocco enfile la Cicciolina » ou « Ma voisine fait du hard », bref si elle a diffusé en classe du bon gros porno de base, elle s’est livrée de fait à une insupportable propagande hétéro. Cet acte serait alors d’une violence symbolique inqualifiable, ses élèves étant juste à l’âge où se construisent les identités sexuelles.

Si le gouvernement était sincère dans sa volonté de lutter contre toutes les discriminations, si la lutte contre l’homophobie était réellement une priorité et si la jeunesse était le point d’appui stratégique que l’on dit dans ce juste combat, une urgence s’impose. Avant même de mettre en place une cellule d’aide psychologique, il faut diffuser immédiatement aux élèves intoxiqués cinq minutes de porno gay et/ou lesbien ! Sinon qu’en serait-il de l’égalité des droits ?

Liban : vers la proportionnelle confessionnelle ?

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liban chretiens geagea

liban chretiens geagea

Au Liban, où la gestion de crise est un véritable mode de gouvernement, une proposition de réforme électorale fait couler beaucoup d’encre. À quelques mois des élections parlementaires, le Rassemblement orthodoxe, un groupe hétéroclite mené par un député baathiste, voudrait dynamiter le mode de scrutin en instaurant un vote à la proportionnelle pour chaque communauté au sein d’une circonscription unique, les druzes votant pour des druzes au plan national, les grecs-catholiques pour des grecs-catholiques, etc. Apprenons aux non-initiés que les députés libanais sont jusqu’à présent élus au scrutin majoritaire en fonction de leur étiquette confessionnelle et politique au sein de 26 circonscriptions régionales. Par exemple, la circonscription d’Aley, au centre du Liban, envoie 5 parlementaires à l’Assemblée, obligatoirement 2 druzes, 2 maronites et un grec-orthodoxe.

Dans une vidéo promotionnelle de son cru, le Rassemblement orthodoxe fait défiler plusieurs citoyens libanais chrétiens, qui avancent leur identité, leur confession et leur circonscription de rattachement. La première du lot, Mouna, se présente comme une électrice grecque-catholique d’Aley, qui ne s’estime pas représentée puisqu’elle ne peut désigner un député de sa confession. Idem pour la ravissante maronite Daniela, qui confesse ne jamais avoir voté de sa vie, sa circonscription de Zahrani désignant deux parlementaires chiites et un grec-catholique. Un voyage en Absurdie dixit le Rassemblement orthodoxe selon lequel « 50 000 électeurs chrétiens inscrits dans la circonscription d’Aley ne désignent pas un seul chrétien ». Conclusion : les abstentionnistes voteront le jour où ils se sentiront représentés à l’Assemblée Nationale libanaise ; la proportionnelle intégrale, c’est maintenant !

Ce serait aller bien vite en besogne. D’abord parce que cette campagne fait l’impasse sur une notion floue et ténue qui est censée cimenter l’ensemble des Libanais : le sentiment national. La Constitution libanaise définit en effet chaque député comme le représentant de la nation, malgré des modes de scrutin successifs qui flirtent allègrement avec le confessionnalisme et le néo-féodalisme des fiefs locaux.

En réduisant le mandat parlementaire à une représentation confessionnelle pure et dure, le Rassemblement orthodoxe a mis les pieds dans le plat du communautarisme libanais. Ce dernier s’appuie sur le principe d’une parité islamo-chrétienne – 64 députés « musulmans » incluant sunnites, chiites, druzes et alaouites contre 64 chrétiens des différentes Eglises – qui a cours depuis les accords de Taëf ayant soldé la guerre civile en 1989. Auparavant, du haut de leur piédestal démographique, les Chrétiens disposaient d’un ratio de 6 contre 5 au sein de la Chambre, conformément au dernier recensement officiel en date, une enquête de…1932 ! Aujourd’hui, les Chrétiens bénéficient d’une représentation parlementaire qui ignore superbement leur infériorité numérique au sein de la population libanaise, un secret de polichinelle devenu un authentique tabou à l’heure où les Chiites constituent, selon certaines projections démographiques, la première confession du pays. Malgré le soutien des principales forces chrétiennes et le ralliement des chiites Amal et Hezbollah, l’avenir de la formule orthodoxe semble compromis.

Tout simplement parce que toutes les institutions qui tiennent à peu près debout au Liban s’appuient sur le consensus. Or, s’il était adopté tel quel, le vote national-communautaire à la proportionnelle ruinerait les fiefs locaux. Si les communautés éparses comme les chrétiens melkites y gagneraient en représentativité, le groupe politique du druze Walid Joumblatt, qui bénéficie d’une rente dynastique dans le massif du Chouf depuis des siècles, perdrait la moitié de ses membres et dirait ainsi adieu à son rôle de faiseur de majorité. Quant à Saad Hariri, qui attire sur son nom 80% de l’électorat sunnite, il voit d’un très mauvais œil la perspective de refluer électoralement. Fort des 38 sur sièges acquis en 2009, son Courant du Futur perdrait mécaniquement des plumes en cas de refonte des circonscriptions. Preuve que le découpage actuel lui est favorable, sa coalition antisyrienne avait raflé la majorité parlementaire tandis qu’elle se révélait minoritaire en voix (45% contre 54% à l’alliance Hezbollah-Amal-Aoun) lors des dernières législatives.

Malgré ses déboires, la solution avancée par le Rassemblement orthodoxe a donc reçu l’approbation d’une large partie des factions chrétiennes, réalisant l’unanimité du Baath arabiste aux Forces Libanaises farouchement antisyriennes. Mais, y compris chez les partisans de la formule, on déplora la fossilisation politique qu’elle entraînerait en calquant les clivages idéologiques sur la carte du vote confessionnel. Or, le mouvement majoritairement chiite Amal envoie des députés chrétiens à l’Assemblée pendant que le Parti Socialiste Progressiste du druze Walid Joumblatt se fait fort de dépêcher des représentants sunnites dans le même conclave et que le CPL de Michel Aoun peut se targuer d’avoir un député chiite. Le maillage confessionnel ne recoupe donc pas entièrement la carte électorale, ce qui explique la vive opposition des députés chrétiens indépendants à la formule orthodoxe tant ceux-ci craignent que la logique confessionnelle ne leur revienne en pleine face comme ces jouets d’enfant dotés d’un diable en ressort.

Que le statu quo ante prévale ou non, le dessein d’une nation déconfessionnalisée[1. Le préambule de la Constitution libanaise fait officiellement du système confessionnel un régime provisoire.] n’est néanmoins pas pour demain à l’heure où les Libanais cherchent l’équation communautaire « la moins pire », sinon la meilleure. Du devenir de l’ancienne « Suisse du monde arabe » dépend potentiellement l’avenir d’Etats atomisés par les clivages politiques, confessionnels et ethniques, en quête de la formule magique pour chasser le mistigri de la discorde tout en s’arrachant à l’autoritarisme jacobin d’une élite prédatrice. Plus qu’un spectre à conjurer, la fameuse « libanisation » est peut-être la solution introuvable qui réconciliera le monde arabe post-révolutionnaire avec le pluralisme…

*Photo : chadinleb.

Mariage gay : dans le doute, abstiens-toi de t’opposer

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mariage gay freud

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Le projet de loi sur le mariage gai bat son plein. Manifestement, les manifestants manifestent. Quant aux inévitables porte-paroles, ils n’ont jamais été aussi convaincus par la justesse de leurs propres raisonnements. C’est d’ailleurs ce qui est pénible avec le ping-pong télévisuel des pro et des anti, montrer à tout prix à l’adversaire que l’on sait ce qui est bon pour l’ensemble des citoyens, alors qu’un minimum d’honnêteté intellectuelle devrait nous pousser à reconnaître qu’il entre dans nos convictions personnelles, notamment sur la famille, une telle dose d’ignorance (quel lien exact nous attache à un père ? Sommes-nous attachés au père que nous avons eu ou au papa modèle que nous aurions aimé avoir ? Existe-t-il une différence entre les deux, et si oui, laquelle ? Quel est le lien entre ce père imaginaire et le modèle de société que nous défendons ?) que la seule attitude raisonnable serait celle de Montaigne. Mais le scepticisme est un luxe inabordable par les temps qui courent. Il s’apparente à un crime de lèse-société. Alors quoi, vous ne vous souciez pas de notre avenir collectif ? Vous ne vous intéressez pas au bonheur de l’enfant ? Vous ne vous rendez pas compte que le monde court à sa perte ? Est-ce que vous ne seriez pas égoïste, par hasard ?

Progressistes ou réactionnaires, chacun se croit tenu de parler pour les autres (ce qui est ma définition de l’enfer). J’aime penser qu’il est encore possible de résister à cette tentation vertueuse. Pourquoi suis-je favorable au mariage de couples homosexuels ? Parce que je ne sais pas ce qui est bon pour les homosexuels, et que, ne sachant pas, je trouve normal de ne pas leur dicter la bonne façon de vivre. Dans la mesure où cette loi n’empêche aucunement les couples hétérosexuels de nouer les relations qu’ils préfèrent, ou d’éduquer leurs enfants comme ils l’entendent, je la trouve bonne.

Tout le reste appartient au fantasme du « bon modèle » parental. Il n’y a pas de bon modèle parental. Je ne doute pas qu’il se trouvera toujours des grands manitous pour savoir comment équilibrer efficacement sexualité et société, mais ce savoir reposera toujours sur une forme d’arnaque. Une chose est sûre néanmoins – homosexuel ou pas – être un bon père restera une étrange aventure. Voire, si j’ai bien lu Freud, une énigme. Les parents sont au fondement de la société ? La belle affaire ! Au regard de l’inadéquation foncière des individus à leur fonction sociale, les choses n’évolueront pas d’un pouce. Les mères continueront d’être tourmentées par l’expression « être une bonne mère », et les pères continueront de se demander comment incarner la Loi. Aucune combinaison juridique ne peut faire le bonheur d’un couple sexué, ou de sa progéniture. Ce n’est pas l’orientation sexuelle, mais la sexualité elle-même qui défait les projets sociétaux les mieux arrêtés. Faut-il masquer ce mystère passionnant sous le bruyant discours de nos certitudes collectives ? J’en doute.

*Photo : Assassin de la police.

Et la vie va son train

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sncf mariage gay

sncf mariage gay

Il y a eu, comme on pouvait s’y attendre à propos de la manifestation de dimanche contre le « mariage pour tous », les habituelles et mutuelles intox de la part des médias, du gouvernement et des organisateurs. Le tout est finalement que l’écart ne soit pas trop énorme d’un côté ou de l’autre. Évitez par exemple les manipulations trop voyantes comme ce fut le cas lors des manifs contre la réforme des retraites fin 2010.  À l’époque,  l’écart allait de un à cinq en moyenne, un million pour la police, trois à cinq pour les manifestants, y compris pour la CFDT toujours prête au compromis.

On avait même songé, à l’époque, sérieusement réviser les modèles de comptage aussi bien du côté des syndicats de la police qui en avaient assez de passer pour des guignols sur ordre de la hiérarchie que du côté des syndicats qui savaient qu’en face d’eux, Sarko l’inflexible avait plastronné en déclarant que lorsqu’il y avait des grèves en France, ça ne se voyait plus.

Au moins, Hollande, a reconnu une certaine « consistance » à la mobilisation de dimanche. Ce n’est pas encore ça mais tout de même, ça change de la néantisation sarkozyste sur la question de qui est effectivement dans la rue. Et puis de 340 000 à 800 000 finalement, même si c’est imprécis, on reste dans l’acceptable pour tout le monde. Au doigt mouillé, ils étaient donc entre cinq cents et six cent mille manifestants. Pas si mal, mais pas non plus le raz-de marée pour l’école privée en 1984 qui servait de référence.

En revanche, nous pouvons comprendre que ces chiffres approximatifs fatiguent les esprits carrés et cartésiens. Donnons donc des chiffres sûrs, des chiffres qui furent communiqués la veille de la manif pour tous et qui, eux ne sont pas contestables, même si les bavardages autour de la question du mariage gay les ont un peu occultés.

Il s’agit des tarifs de la SNCF qui s’envolent à des hauteurs stratosphériques : après une hausse de 3,2 % en 2012, la SNCF vient d’annoncer une nouvelle hausse de ses tarifs de 2,3 % pour la fin janvier, soit le double de l’inflation. En cinq ans, la hausse cumulée atteindra plus de 13,75 %.

La SNCF prétend que c’est pour notre bien, qu’elle nous fait payer à l’avance les investissements qu’elle prévoit. Elle compte dépenser 2,6 milliards pour, dit-elle, « améliorer et développer les services pour les voyageurs ». Bon évidemment, il faudra qu’il y ait encore des voyageurs à ce prix-là. Ils pourront toujours épargner, sachant tout de même que le rendement du livret A vient de baisser à 1, 75%.  Dans ces conditions là, autant profiter d’une rame louée par les organisateurs du nouvelle et éventuelle manif du mariage pour tous pour une petite promenade en couple à Pantruche, histoire d’aller prendre l’air sur le champ de Mars.

Je vais  filer l’idée à Patrick et à Samy. Depuis qu’ils sont ensemble, ils rêvent d’une journée à Paris en guise de voyage de noces…

 

 

Monaco : Olivier Dahan ne trouve pas grâce aux yeux du Prince Albert

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Un vent de révolte souffle à Monaco. Rassurez-vous, il ne s’agit pas d’un soulèvement de contribuables réclamant de pouvoir être dûment imposés sur le revenu, comme cela se fait dans toutes les démocraties voisines.

Pas d’émeutes non plus sur l’abominable retard sociétal dont la Principauté fait montre en n’instaurant pas le mariage pour tous: certes là-bas les gays ont le droit de se marier et de procréer, mais pas entre eux !

Non, non, rien de tout cela : comme d’hab’ sur le Rocher, la révolte vient d’en haut. Elle concerne Grace de Monaco, le film à venir d’Olivier Dahan avec Nicole Kidman dans le rôle titre. Il semblerait que la lecture du scénario n’ait pas emballé Albert et sa parentèle, qui se sont fendus d’un virulent communiqué officiel : « Le palais princier avait en son temps fait part à la production du film de nombreuses demandes de changements, toutes n’ayant pas été prises en considération. De ce fait, la famille princière tient à souligner que ce film ne constitue en aucun cas un biopic. »

Ah bon, moi, je croyais bêtement qu’un biopic était une biographie filmée. J’apprends donc qu’il s’agit stricto sensu d’une œuvre validée par les ayants droits de la personne biographiée. Dont acte.

Mais notre ami le Prince ne s’arrête pas en si bon chemin dans sa réfutation du film d’Olivier Dahan qui d’après lui « relate une page, réécrite et inutilement “glamourisée”, de l’Histoire de la Principauté de Monaco  et de leur Famille comportant à la fois d’importantes inexactitudes historiques et une série de scènes purement fictionnelles. Le Palais princier ne peut admettre que la production de ce film laisse aujourd’hui entendre, pour des raisons commerciales, que Leurs Altesses le cautionneraient d’une quelconque manière, ce qui n’est pas le cas»

Zut alors ! Du glamour, de la fiction, du commerce. On ne voit vraiment pas ce que la Principauté a à voir avec ces choses-là.

France, ton impôt fout le camp !

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depardieu lenglet impot

depardieu lenglet impot

« Il ne faut pas se moquer des riches, on ne sait jamais ce qu’on peut devenir. » À en juger par le psychodrame national déclenché par les tribulations belgo-russes de Gérard Depardieu, les Français n’ont pas suffisamment médité cet aphorisme que l’on doit, selon l’ami André Sénik, à un lointain cousin de Cyrano, le commissaire San-Antonio. Encore qu’à y regarder de près, la France ne se moque pas des riches : elle les déteste, les méprise, les jalouse ou les admire – et parfois tout cela à la fois. Une chose est sûre : avec l’argent, on ne rigole pas. D’ailleurs, on n’en parle pas, en tout cas pas du sien. Ça ne se fait pas. Sur la question, nous sommes aussi puritains que les Américains sur le sexe. Hypocrites et obsédés. C’est peut-être le principal échec de Nicolas Sarkozy : il s’était mis en tête de réconcilier les Français avec l’argent. Il semble qu’il ait raté son coup.

A-t-on eu droit, comme le proclament tous ceux à qui on ne la fait pas, à l’une de ces fausses polémiques destinées à divertir le bon peuple pour lui faire oublier la dureté des temps et éviter de lui parler des vrais problèmes ? À traîner dans les bistrots (y compris dans ces cafés du Commerce que sont les talk-shows de radio et de télévision), on a plutôt l’impression que la querelle passionne l’opinion. Depardieu est-il un salaud ou une victime ? Un déserteur ou un homme en état de légitime défense fiscale ?  Sur ces questions, nous avons tous notre petite idée, et même plusieurs qui coexistent ou se succèdent – il doit être permis d’être partagé ou hésitant.

Schématiquement, on peut distinguer deux positions. Les uns, agacés par cette « chasse aux riches » − dans laquelle l’aspiration égalitaire est souvent le masque de l’envie et l’appel à la solidarité le visage aimable de la détestation de tout ce qui dépasse − redoutent qu’une fiscalité confiscatoire finisse par décourager toute initiative et bouter les talents hors de France. Les autres, rappelant que nombre des candidats à l’expatriation fiscale ont bénéficié des largesses étatiques, affirment que c’est une question de common decency, qu’on ne quitte pas le navire par gros temps et que les privilèges confèrent des obligations. En vérité, tous ont un peu raison, ce qui signifie que tous ont un peu tort[1. Penchant plutôt, pour ma part, pour la première position, je n’en juge pas moins légitimes certains arguments employés par certains détracteurs de Depardieu – dont Philippe Torreton, qui s’est illustré par sa vindicte bête, ne fait pas partie.].

Quoi qu’il en soit, à réduire le débat à un affrontement entre droite et gauche, riches et pauvres, possédants et prolétaires, ou même entre gagnants de la mondialisation qui peuvent s’offrir le luxe de l’exil fiscal et perdants scotchés à un territoire et, par la même occasion, aux bienfaits dispensés par l’État, on risque de passer à côté de l’essentiel. Si l’on en croit les sondages, l’opinion est bien plus partagée que ce qu’on aurait pu penser (et que les médias qui communient aujourd’hui dans l’indignation « anti-riches », comme ils le faisaient hier dans l’admiration benête) et de façon plus aléatoire : on peut appartenir aux couches les moins favorisées et trouver que « Gégé » et les autres ont bien raison. Du reste, la fuite devant l’impôt n’est pas l’apanage des plus riches et des saute-frontières : pour ne citer qu’un exemple, l’artisan qui travaille au noir peut être considéré comme un évadé fiscal de l’intérieur.

Les clivages classiques, même s’ils recèlent une part de vérité, ne suffisent donc pas à comprendre ce qui se joue en profondeur : une véritable crise de l’identité collective française. En effet, comme l’observe François Lenglet dans le passionnant entretien qu’il nous a accordé, la fiscalité ne saurait être réduite à un domaine technique dans lequel la pertinence d’une mesure s’apprécie à la seule aune de son efficacité économique. Certes, nous avons tous appris à l’école que le bon impôt est celui qui rapporte – et l’idée d’un impôt purement symbolique, voire éventuellement punitif, ne laisse pas d’être déplaisante. De ce point de vue, la naissance de la fameuse taxe à 75 %, sortie du chapeau du candidat François Hollande en fin de campagne pour enrayer la progression de Jean-Luc Mélenchon, témoigne d’un cynisme fiscal de fort mauvais aloi. Reste que la fiscalité est en quelque sorte la feuille de route de la nation. L’impôt n’est pas seulement le moyen de financer des hôpitaux ou des écoles, il est aussi l’instrument de la redistribution, c’est-à-dire la matérialisation du contrat social qui définit les droits et les devoirs de chacun.

Seulement, ce contrat social, à la différence du contrat tout court, n’est pas uniquement une affaire de rapports de force et d’intérêts bien compris, de chiffres et de clauses. Il se nourrit aussi, et même surtout, d’affects, de culture, d’histoire, de langue, bref de tout ce qui fait qu’un entrepreneur strasbourgeois contribue plus volontiers à l’éducation d’un jeune Marseillais plutôt qu’à celle d’un habitant de Kiel.

En d’autres termes, il en va de l’impôt comme du contrat social : ils n’existent pas sans coercition, et pas non plus sans consentement.

C’est ainsi, en tout être humain, y compris celui qui n’a pas de mots assez durs pour fustiger la « sécession des riches », l’égoïsme le dispute à la générosité. Si on ajoute que la plupart des gens font passer l’intérêt de leurs enfants avant celui de leurs concitoyens inconnus, on comprend que toute politique fiscale repose partiellement sur la coercition. Dans un livre paru il y a deux ans, Peter Sloterdijk en appelait à une reformulation de l’impôt dans les termes du don. Ce projet aux accents utopiques est peut-être moins séduisant qu’il n’y paraît. En effet, contrairement à la charité, la solidarité nationale repose sur la possibilité d’une distance minimale entre concitoyens. Ou alors, un pays fonctionnerait comme une grande famille : on imagine difficilement pire cauchemar.

Nombre de raisons « objectives » expliquent que le consentement des plus favorisés semble aujourd’hui faiblir – encore qu’on ne sache pas dans quelle mesure, car on devrait peut-être s’intéresser aussi à tous ceux qui pourraient partir et ont choisi de rester. La première est tout simplement qu’ils ont la possibilité de le faire, grâce à l’effacement des frontières et, plus généralement, aux mécanismes européens mis en place ou approuvés par ceux qui, abhorrant les effets dont ils chérissent les causes, s’indignent aujourd’hui que certains en profitent. Il est pour le moins absurde de montrer du doigt ceux qui franchissent une frontière pour des raisons fiscales après avoir braillé sur tous les tons que rien n’était plus merveilleux que l’Europe sans frontières, prélude au monde du même nom.

Mais si l’entrepreneur strasbourgeois rechigne à payer pour le jeune Marseillais, c’est aussi parce qu’il ne croit pas, ou plus, que chacun contribue à proportion de ses facultés et reçoit à hauteur de ses besoins, ce qui est la définition même de la justice sociale. Ce sont toujours les mêmes qui bossent, grogne l’un. J’étais foutu à la naissance, rétorque l’autre. Alors on peut s’agacer de la propension française à lorgner sur l’assiette (ou la voiture, ou la maison) de son voisin, dénoncer les excès de l’égalitarisme. Force est d’admettre que cet égalitarisme, s’il  s’enracine dans notre passé révolutionnaire, a bien quelque chose à voir avec le recul de ce qu’on appelle l’« égalité des chances ». Quand la réussite n’est plus la récompense du mérite mais un privilège, les parents ne peuvent plus se dire que s’ils en bavent, ça ira mieux pour leurs enfants; et le jeune Marseillais a quelques raisons de penser qu’il vit dans une société injuste. Dans cette perspective, ce ne sont pas les inégalités en tant que telles qui posent problème, mais le blocage de l’ascenseur social qui fige les hiérarchies économiques et sociales de départ, privant le fils de pauvre de tout espoir d’accéder au sommet. À moins de gagner au Loto, seule façon de réconcilier richesse et démocratie. On conviendra que la France mérite des rêves plus exaltants.

Cet article en accès libre est issu de Causeur magazine n°54 de décembre 2012. Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous sur notre boutique en ligne : 6,50 € le numéro / 12,90 €  pour ce numéro + les 2 suivants.

*Montage: Tjebbe van Tijen / Imaginary Museum Projects.