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Mali : Et le nationaliste Touareg devint jihadiste

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mali iyag ghali

Avec son intervention militaire au Mali, la France est entrée dans un conflit aussi difficile à mener qu’à comprendre. Malgré l’importance de nos intérêts au Sahel et la présence d’otages français, rares sont ceux qui suivent l’évolution de la situation dans cette vaste étendue désertique. Sans prétendre passionner les foules en quelques paragraphes, je propose d’aborder la question à travers le portrait de l’un des héros du drame sahélien. Il s’agit d’Iyad ag Ghali, chef du groupe djihadiste Ansar Dine (« défenseurs de la religion »), organisation qui après trois mois de combats a chassé l’armée malienne de la moitié nord du pays pour y imposer la charia, sur le modèle taliban afghan avant l’intervention occidentale de 2001.

Avant d’être musulman, Iyad ag Ghali, né au début des années 1950, est un Touareg de la région de Kidal (nord-est du Mali). Comme beaucoup de Touaregs pauvres de sa génération, le jeune ag Ghali a été séduit par la « Légion islamique » fondée par Kadhafi en 1972. Tenté par le projet d’unification arabe du Sahel et sans doute plus prosaïquement, par la perspective du boom économique suscité par le fleuve de pétrodollars qui irriguait alors la Libye, il s’engagea aux côtés de ce pays de cocagne. Comme tous les autres projets mégalomaniaques de Kadhafi, la Légion fut un lamentable échec. Avant sa dissolution à la fin des années 1980, le Guide libyen l’utilisa essentiellement dans ses guerres désastreuses avec le Tchad. En revanche, les anciens légionnaires Touaregs de Kadhafi, forts de l’expérience militaire[1. Qu’il ne faut ni minimiser ni exagérer au vu des piètres performances de cette formation au Tchad.] et de l’instruction politique qu’ils y ont acquises,  allaient bouleverser l’équilibre du Sahel.

Ce n’est pas par hasard qu’une rébellion touarègue s’est déclenchée au Mali en 1990, peu de temps après la dissolution de la Légion. Au même moment, Iyad ag Ghali fit son entrée sur le devant de la scène sahélienne en tant que chef du MPLA (Mouvement populaire pour la libération de l’Azawad) un mouvement nationaliste et laïc, et prit la tête de ce qui allait devenir la deuxième rébellion touarègue. Personnage clé des négociations qui ont suivi la rébellion, Iyad ag Ghali s’impose dans les années 1990 et 2000 comme un acteur incontournable de la scène politique malienne. Fort de ce statut, il participe en 2003 aux négociations qui ont abouti à la libération des otages occidentaux détenus par le « Groupe salafiste pour la prédication et le combat » (GSPC algérien), ultérieurement rebaptisé Aqmi (Al Qaïda au Maghreb Islamique). Dans ce cadre, ag Gahli a entretenu des liens étroits avec les services de renseignements algériens. Grâce à Wikileaks, on sait qu’en 2004, les Américains le soupçonnaient de rouler essentiellement pour lui-même, une sorte de Monsieur 10% du business de prise d’otage du Sahel. Quelques années plus tard, en 2008, le président malien Amadou Toumani Touré l’intègre au corps diplomatique en le nommant consul de Djeddah. Deux ans plus tard, les autorités saoudiennes demandent au Mali de rappeler son consul qui entretenait des liens trop étroits à leur goût avec des mouvements islamistes. Les prédicateurs pakistanais du Tabligh installés à Kindal ont fait du bon travail.

Une fois rentré au Mali, ag Ghali échoue à reprendre les rênes du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) et fonde Ansar Dine. Le nationaliste touareg se mue en djihadiste façon Al-Qaïda. À l’aube de ses soixante ans, Iyad ag Ghali a en effet rencontré Allah et décidé de vouer le restant de sa vie à l’application de la charia en commençant par son propre pays, le Mali. Malgré les divergences profondes entre le « born again » musulman et ses anciens camarades nationalistes et laïcs, les deux mouvements, essentiellement touaregs, ont lancé conjointement l’offensive de janvier-mars 2012 qui a mis en déroute l’armée malienne. Mais leur noce n’a pas duré et Iyad ag Ghali a fini par prendre le dessus en imposant ses nouvelles idées. Les résultats sont sur nos écrans et les Unes de nos journaux depuis le printemps dernier.

L’itinéraire d’Iyad ag Ghali est emblématique de la question sahélienne et de son corollaire, la guerre au Mali. Et puisque tout le monde convient que la solution ne peut être uniquement militaire, deux questions importantes restent entières : que reste-t-il des éléments laïcs du Mouvement de libération nationale touareg ? Quelle place comptent donner à cette ethnie les pays arabes et africains qui se partagent le Sahel ?

Nationalisons la dette !

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Nationaliser la dette, qu’est-ce que c’est ? Dans l’idée, c’est simplement transférer la dette souveraine de la France portée par des étrangers vers les Français eux-mêmes. Techniquement, c’est un peu plus complexe.

Les Français sont de grands épargnants, c’est là un atout précieux pour notre pays. Mais paradoxalement, les obligations françaises tendent de plus en plus à être détenues par des porteurs internationaux. De fait, la dette de la France se situe à 65% à l’étranger.

La sphère publique étant déjà fortement endettée (91% du PIB), l’État ne peut espérer rembourser sa dette et en même temps assurer ses dépenses par le seul bénéfice des recettes fiscales. Il lui faut donc emprunter. C’est ce qu’il fait, par le biais de bons ou d’obligations émis par le Trésor.

Dans la pratique, les bons du Trésor passent par l’industrie financière, en l’occurrence par les SVT (Spécialiste en Valeurs du Trésor). Les banques, les compagnies d’assurance et autres entreprises à vocation financière, ont coutume de garnir leurs actifs d’obligations jugées fiables car reposant finalement sur la base solide d’un État national qui, en cas de difficultés, ne s’évapore pas comme peut le faire une entreprise faisant faillite. L’industrie financière met ensuite sur le marché ces obligations qui sont alors portées par qui choisit d’investir dans la dette d’État.

Mais la forte détention d’obligations nationales par des non-résidents soumet la dette souveraine du pays aux soubresauts du marché. Ainsi, la dégradation d’un État par une agence de notation contraint inexorablement cet État à voir son taux d’emprunt augmenter.

Un autre problème majeur est posé par les Credit Default Swap, un produit dérivé qui représente  une assurance contre un défaut de paiement. Les CDS sont émis par des institutions financières, les mêmes qui achètent et mettent sur le marché les obligations d’État. À ce jeu-là, Goldman Sachs a montré ce que le cynisme pouvait avoir comme vertu économique. La banque américaine a en effet aidé la Grèce à emprunter à tout va, tout en connaissant la situation réelle du pays et son incapacité à rembourser sa dette. La firme a dès lors multiplié les CDS, faisant simultanément grimper leur valeur et celle de la dette grecque. C’est une opération gagnant-gagnant pour la banque qui se rémunère à la fois sur les intérêts de la dette et sur les contrats d’assurance liés au risque de défaut de paiement. Et si la Grèce fait défaut ou que sa dette est restructurée, comme c’est arrivé en Mars 2012, les CDS sont activés et les porteurs indemnisés. Le CDS a un succès tel qu’on a même développé des CDS de CDS, comme quoi la finance est avant tout affaire d’imagination. Dans ce système, le lobby financier a tout intérêt à faire pression sur les agences de notation afin d’obtenir la dégradation des pays endettés. D’autant que le marché des CDS est totalement opaque, et qu’il est impossible de savoir qui porte quoi.

Ainsi, la dette des pays n’est plus qu’un outil entre les mains des financiers. Contre cette dérive, pourquoi ne pas nationaliser notre dette ? Une telle nationalisation pratiquée par le Japon, qui malgré un déficit public pesant près de 220% de son PIB est épargné par la vindicte des marchés, puisque ce sont les Japonais eux-mêmes qui sont propriétaires de leur dette.

Pour la France, le principe consisterait donc à émettre des OAT à un taux supérieur à celui du Livret A et du fonds en euro de l’assurance-vie, puis de les proposer uniquement à ses ressortissants. Dès lors, l’épargne des Français serait mobilisée pour alléger ce fardeau qui nous pèse un peu plus chaque jour, et auquel on oppose une absurde et continuelle politique d’austérité.

Ces OAT seraient donc proposées par le biais de la Banque postale ou même par internet, permettant ainsi aux ménages de les acheter directement en ligne. Une partie des intérêts perçus serait récupérée par la CSG et l’impôt sur le revenu ; le reste serait réinjecté dans l’économie. Le livret A servant déjà à financer le logement social, l’épargne visée par cette mesure serait essentiellement celle qui de l’assurance-vie, laquelle est déjà constituée d’obligations de pays divers.

Il s’agirait donc de rediriger le flux de capitaux français à l’intérieur des frontières, de faire de la dette de la France une affaire de famille. D’un point de vu idéologique, cela représente une mesure éminemment patriotique ; d’un point de vue économique, il s’agit d’une sécurisation.  Cette proposition a été dernièrement avancée par le journaliste économique Jean-Michel Quatrepoint, et a été reprise par différentes personnalités politiques ou médiatiques.

Le principe a également été évoqué par François Hollande durant la campagne présidentielle. Avec sa résolution habituelle, l’actuel président disait déjà à l’époque que l’idée était bonne mais coûteuse et complexe à mettre en œuvre, et que tout dépendrait donc du contexte. Il est cependant à noter que les techniques de communication ont drastiquement évolué depuis l’époque des grands emprunts, et qu’en plus d’avoir gagné en efficience, elles représentent un moindre coût. Le risque réel est plutôt celui d’un échec de l’opération qui marquerait alors une profonde défiance du citoyen français envers l’avenir de son pays. D’ailleurs, si une telle crise de confiance advenait, la France risquerait de voir s’envoler les taux auxquels elle emprunte sur le marché. Ceci étant, le succès de l’opération représente également un risque, puisqu’il pourrait inciter l’État à réaugmenter les dépenses publiques, ce qui accroîtrait drastiquement la dette.
On peut également s’attendre à une résistance farouche du lobby financier qui se verrait exclu d’un commerce fort lucratif, mais jusqu’à preuve du contraire, la loi des représentants du peuple est encore supposée primer sur les intérêts privés.

La nationalisation de la dette ne se ferait donc pas par un coup de baguette magique. Cela nécessiterait une longue opération de transfert progressif de l’épargne des Français vers des obligations nationales. Toujours est-il qu’une telle mesure requerrait un consensus politique transcendant les partis et les opinions, regroupant ainsi une large partie du peuple derrière le président et son gouvernement. Au vu des circonstances de l’élection de François Hollande et de son mode d’exercice du pouvoir, il est peu probable qu’une si vaste entreprise voit le jour prochainement. Là est pourtant la solution idoine pour alléger le pays d’une partie du poids que les institutions financières font peser sur lui.

*Photo : openDemocracy.

Faits d’hiver

L’année 2013 a démarré sur les chapeaux de roues, pas seulement pour les gosses gâtés qui font vroum-vroum dans la cordillère en croyant traverser le Sahara, et qui, d’ailleurs ont déjà tué deux personnes. Non, le Spectacle explose de toutes parts dans un tourbillon ineffable de misères surexposées et d’avancées sociétales incontournables. Il y a quelques jours, à l’autre bout de l’hexagone,  le maire d’une commune a envoyé la cavalerie (une policière municipale) dans une école catholique pour y chercher une petite fille de maternelle dont les parents n’avaient pas payé la cantine : émoi, indignation médiatique, un maire probablement nazi qui envoie la Gestapo à l’école, les heures les plus sombres, etc. Les parents se sont évidemment empressé d’alerter qui de droit : avec un peu de tapage en plus, leur gamine aura peut-être droit à des excuses publiques du maire, à genoux, nu et la tête ceinte d’une couronne d’orties, sans oublier un an de cantine à l’oeil…

Quelques jours avant, c’était le scandale, vite éteint d’ailleurs, de la vieille dame déposée aux urgences d’un hôpital après avoir été virée de sa maison de retraite, pour cause d’impayés. Là encore, les clairons de l’indignation ont sonné la charge, même si les enfants de la dite grand-mère avaient malencontreusement oublié de régler la note depuis belle lurette : les pauvres gens ! Ils auraient sans doute préféré que la vieille se suicide avec l’assistance bienveillante de la République…

Dans les deux cas, les acteurs incriminés n’ont pas été très délicats, c’est un fait, même s’ils étaient dans leur droit : le spectacle de l’indignation prime sur le réel, nous en avons la démonstration éclatante avec le mariage pour tous : ceux qui sont contre (et j’en suis) sont forcément homophobes, les séquestrés de Saint Nazaire : les voisins en larmes ne se doutaient de rien, n’entendaient rien, ne disaient rien comme les trois petits singes, sans oublier Depardieu et les pachydermes lyonnais. L’année débute dans un feu d’artifice de tapage intempestif, de déclarations à l’emporte-pièce, de procès festifs intentés à des racistes supposés, de velléités de contrôle de  la bienséance numérique qui font rire jaune nos voisins d’outre-Manche et j’en passe : rideau de fumée cachant une incompétence crasse à élaborer les prémisses d’un début de recherche de loisibles solutions éventuelles pour rendre la crise moins douloureuse sans tuer le citoyen.

La Belgique, l’autre pays des lois grotesques

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La France n’a malheureusement pas le monopole des propositions de loi stupides ou surréalistes. Ainsi, en Belgique, le ministre André Antoine vient de faire une proposition assez surprenante. André Antoine est l’un des nombreux ministres qui égaient les nombreux gouvernements au pays du Franco-Russe Gérard Depardieu. André Antoine n’est ni le pire, ni le meilleur, centriste comme tout le monde, avec une jolie tronche poupine qui révèle aux moins observateurs sa mollesse, que l’on rebaptise « onctuosité » quand on veut être gentil.
Donc André Antoine mitonne une proposition de loi qui abolirait les droits de succession pour les héritiers de personnes mortes de mort violente. Pourquoi cette proposition plutôt qu’une autre ? Et pourquoi maintenant ? Tout simplement parce que le Ministre Antoine, à l’instar de l’immense majorité du personnel politique, réagit à l’événement et à l’émotion qu’il suscite.

Revenons en arrière. Le 13 décembre 2011, un homme âgé de 33 ans, Nordine Amrani, tue cinq personnes et en blesse 123 autres, place Saint-Lambert, à Liège, avant de se donner la mort. Émotion, révolte, empathie, nul ne peut rester indifférent face à la douleur des familles des victimes. L’année suivante, en 2012 donc, le fisc fait son travail et réclame les droits de succession aux familles héritières de victimes. Tollé ! Les sacro-saintes familles des victimes déposent plainte, alertent les médias et pétitionnent à tout-va ! Elles sont outrées que l’on puisse leur réclamer quel que sous que ce soit ! Ne sont-elles pas des familles des victimes ? En outre, précisent-elles, l’Etat, qui leur réclame cet écot, n’a pas été capable d’assurer la protection de ses sujets, et il faudrait en plus lui refiler une dringuelle ???? Et puis quoi, encore ?
Evidemment, si l’on enfourche ce cheval de bataille, on pourrait aller beaucoup plus loin. Car enfin, à quoi bon financer des trains perpétuellement en retard ou un enseignement qui produit des crétins lobotomisés ?

Plus sérieusement, il y aurait beaucoup à dire sur les fameux « droits de succession », cette taxe sur la mort, cet impôt posthume, qui contraint des familles à se défaire dans l’urgence d’une partie de leur patrimoine pour s’acquitter de leur dû.

Mais, qu’on le veuille ou non, cet impôt existe et jusqu’à présent, seuls les insolvables en étaient exemptés. Si la proposition de loi du Ministre Antoine passe, il y aura une nouvelle catégorie de personnes pouvant éviter cet impôt : les familles héritières de personnes décédées par mort violente.

Donc, si votre grand-père meurt des suites d’une longue et pénible maladie, vous êtes priés de passer à la caisse ! Idem si votre Tonton chéri se fait emboutir par un 30 tonnes étourdi, ou si votre Maman se fait sauter le caisson le lendemain de vos noces ! La seule façon de rejoindre la caste des privilégiés exemptés, c’est de vous adjoindre les services d’un tueur à gages.

Certes, il est toujours confortable, et même valorisant, de se joindre à la foule des pleureuses indignées. Ce doit même être électoralement rentable. Mais cela n’en est pas moins irrationnel. Et injuste.

Mais qui oserait affirmer cela à notre époque de compassion tous azimuts, où le statut de victime crée une nouvelle aristocratie avec tous les privilèges afférents ? Et comme ce statut victimaire semble enviable à certains égards, ou, à tout le moins, engendrer des bénéfices secondaires, on peut gager que d’ici à quelques décennies, les rangs des victimes auront encore grossi. Restera plus qu’à trouver des bourreaux. Ou à rappeler que la mort, c’est toujours une violence.

Le Peillon et le goupillon

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Vincent Peillon CRAP

On croyait la gauche perdue pour l’École républicaine, acquise aux thèses des « pédagos » qui prétendent « mettre l’enfant au centre du système » et invitent les professeurs à aborder en cours des « problématiques proches des élèves » telles que « le divorce de mes parents », « la vie difficile dans ma cité, confronté au racisme », « Papa au chômage »[1. Exemples extraits de La Sagesse du professeur de français, Cécile Révérat, L’Œil neuf éditions, 2008.]…
Or, dans ce débat entre partisans de l’École-ouverte-sur-la-vie et défenseurs de l’École-sanctuaire, Vincent Peillon a récemment semblé prendre le parti des seconds. Rappelons les faits : mi-décembre, dans un courrier adressé à 8300 chefs d’établissement, Éric de Labarre, secrétaire général de l’enseignement catholique, fait part de son opposition au mariage pour les couples homosexuels et invite les directeurs à « prendre des initiatives pour permettre à chacun l’exercice d’une liberté éclairée ». « Retour de l’ordre moral », « volonté d’endoctrinement »« tartufferie »: à gauche, on s’étrangle de rage. Le ministre de l’Éducation nationale appelle les recteurs « à la plus grande vigilance » afin qu’il n’y ait pas (dans les établissements catholiques) de « phénomènes de rejet et de stigmatisation homophobes ». Ce qui lui vaut le soutien explicite du Président de la République.

Sur le moment, je pense qu’il n’a pas complètement tort. Certes, l’exigence de neutralité n’a pas exactement la même signification à l’École publique et à l’École privée, fût-elle sous contrat, d’où la reconnaissance par la loi du « caractère propre » de cette dernière. En effet, à quoi bon des écoles cathos s’il est interdit d’y transmettre des valeurs cathos ? Et puis, on aimerait que le ministre s’abstienne de soupçonner d’homophobie tout adversaire du « mariage pour tous », ritournelle dans laquelle excelle sa collègue, l’irremplaçable Najat Vallaud-Belkacem – et qui revient, soit dit en passant, à criminaliser toute divergence.[access capability= »lire_inedits »]

Je fais taire ces réserves en me disant qu’après tout, le mieux est parfois l’ami du bien. Et il est certain que l’École, catho ou pas, faillirait gravement à sa mission en prenant parti dans les affrontements politiques ou en appelant les jeunes à descendre dans la rue. (Je ne me rappelle pas que quiconque ait protesté, durant la joyeuse quinzaine anti-Le Pen de 2002, parce que des professeurs invitaient leurs élèves à manifester. Mais enfin, c’était il y a dix ans. Et le fascisme était à nos portes, n’est-ce pas ?)

Quoi qu’il en soit, quand tant de bons esprits redécouvrent les vertus d’une École vouée à l’apprentissage des savoirs et font l’éloge de la neutralité – socle indispensable de la laïcité, donc du pluralisme – on ne va pas bouder son plaisir.

L’ennui, c’est qu’ils en font un chouïa trop. Ayant sans doute découvert il y a peu qu’un débat consistait dans la confrontation d’opinions différentes, ceux qui réclamaient hier que l’on remplace l’étude des textes classiques par celle des articles de journaux répètent désormais avec le plus grand sérieux qu’il ne faut pas importer à l’École les débats qui traversent la société. Curieusement, on ne les a pas entendu protester quand Stéphane Hessel faisait sa tournée des popotes collégiennes pour sommer les élèves de s’indigner sur les sujets de leur choix, en commençant par l’affreuse et cruelle politique israélienne. Ni quand le député européen écolo Alain Lipietz ou Dominique de Villepin étaient invités à porter la bonne parole dans des établissements de Clichy-sous-Bois ou Bondy – sans la moindre arrière-pensée politique évidemment.

De toute façon, après des décennies passées à abattre avec enthousiasme les murs qui séparaient naguère l’École de la vie, il est illusoire de prétendre qu’elle va redevenir ce monde à part où les jeunes ne sont plus que des élèves. Sans doute est-il impossible de tenir complètement l’actualité à distance ; dans ces conditions, elle pourrait être l’occasion d’apprendre aux élèves à écouter la parole de l’autre, voire à respecter les opinions minoritaires.

Seulement, on ne peut enseigner que ce qu’on sait. Or,  pour une partie de la gauche, y compris de la gauche enseignante, la neutralité ne s’impose qu’aux opinions de ses adversaires, les siennes étant à ranger dans la catégorie des vérités. En visite dans une école du Loiret, Najat Vallaud-Belkacem a déclaré que l’ouverture du mariage aux homosexuels permettrait « plus d’épanouissement, plus de liberté, plus d’égalité dans la société » et qu’il fallait donc « le comprendre comme une avancée ». On ne voit pas pourquoi elle aurait pris des gants, dès lors que l’objectif est de lutter contre une homophobie prétendument galopante – ce qui est bien plus urgent que d’apprendre aux enfants à lire et écrire[2. Non, je ne souhaite nullement que l’homophobie progresse : je constate simplement, pour m’en réjouir, qu’elle a considérablement régressé. Mais dans une société où chacun entend être plus victime que l’autre, ce constat, que n’importe qui peut faire à l’œil nu, est déjà une preuve d’homophobie.]. Cette incapacité sincère des partisans du projet à admettre que l’on puisse avoir un autre avis qu’eux sans être au mieux un idiot, au pire est salaud, est à la fois désarmante et terrifiante.

Dans ce contexte, l’offensive de Vincent Peillon prend un tout autre sens. Quand il écrit, dans sa lettre aux recteurs, que « le gouvernement s’est engagé à s’appuyer sur la jeunesse pour changer les mentalités, notamment par le biais d’une éducation au respect de la diversité des orientations sexuelles », on se demande s’il est question d’éducation ou d’embrigadement, d’information ou de propagande. De quel droit nos gouvernants s’emploient-ils à changer nos mentalités, en s’appuyant sur la jeunesse de surcroît ? Ont-ils été élus pour nous dire comment penser ? Soustraira-t-on les enfants aux parents dénoncés comme « réactionnaires » – ou trop ouvertement hétérosexuels ? Une fois encore, une certaine gauche, convaincue de détenir le monopole de la légitimité, révèle son effrayante conception du pluralisme. Tout désaccord sera sévèrement réprimé. C’est cela, sans doute, qu’ils appellent un débat.[/access]

*Photo : Parti socialiste.

Légion d’honneur : le revers du refus de la médaille

tardi brassens pacifisme

Est-il possible d’émettre quelques petites réserves, au milieu des clameurs qui ont salué, y compris dans ces colonnes, la démarche de Jacques Tardi ? 
Tout d’abord pour que les choses soient claires, grand amateur de bande dessinée, l’auteur de ces lignes possède tous les albums de Tardi. 
Son talent et son originalité sont exceptionnels.
 Sa démarche se rattache à un courant traditionnel français, celui de l’anarchisme pacifiste.
 Illustré, avec quel talent, notamment par Georges Brassens, ce courant vivace et ancien irrigue depuis longtemps la culture française, et c’est heureux.

C’est pourquoi on ne pouvait qu’être stupéfait en apprenant qu’on avait attribué la Légion d’honneur à Jacques Tardi lors de la promotion du nouvel an. Et rassuré à l’annonce de son refus. Tardi est cohérent. L’accepter aurait jeté une ombre un peu curieuse sur l’ensemble de son œuvre.

La première observation que l’on peut faire cependant, ou plutôt la première question à poser serait celle de savoir comment Tardi a pu être proposé par le ministère de la culture à la Grande Chancellerie de la Légion d’honneur sans en avoir été informé. Le dossier de proposition doit être extrêmement complet, CV détaillé, mémoire de soutien, casier judiciaire, parrainages etc. Cela prend en général plusieurs mois et mobilise plusieurs personnes. Curieux qu’il y ait eu un black-out total. Et que Tardi n’ait eu vent de rien du tout avant la publication du Journal Officiel.

Ensuite, qui a eu l’idée saugrenue de le proposer ? La suite était inévitable. Était-elle prévue ?

L’explication, on la trouve peut-être dans le dessin publié par Plantu. On y voit des poilus dans une tranchée, émus, remerciant Tardi pour son geste. Cette façon de les enrôler est en elle-même déplaisante. Mais en fait, il s’agit de faire la promotion de la thèse du refus par la masse du peuple français de la guerre de 14-18. De parler et d’honorer d’abord des fusillés pour l’exemple. Et de faire resurgir le débat qui avait déjà été lancé par Lionel Jospin, et pas par hasard, en 1997. Sans être complotiste, on peut s’interroger sur ce retour à l’approche du centenaire du déclenchement de la « très Grande Guerre ».

Or cette thèse, tous les historiens sérieux le savent, ne tient pas. Il y avait à cette époque un consentement à la guerre. Les mutineries de 1917, n’étaient pas dirigées contre la guerre elle-même, mais contre un commandement incompétent. Elles ont été fort peu nombreuses. Et il ne semble pas que ce soit l’extrême gauche qui ait remporté les élections législatives qui amenèrent, à la fin de la guerre, une chambre bleu horizon à l’Assemblée Nationale.

Le courant ultrapacifiste, ensuite, auquel se rattache Jacques Tardi, a eu un rôle non négligeable entre les deux guerres. Au nom du refus de la guerre, il a soutenu toutes les capitulations, toutes les lâchetés et tous les renoncements devant Hitler qui ont conduit à la Seconde guerre mondiale.
 Après la catastrophe de 40, ses représentants se sont rangés en deux catégories .Ceux qui ont fait preuve d’une totale passivité comme Brassens qui partit au STO construire des moteurs d’avions militaires en Allemagne, sans faire d’histoire. 
Et ceux dont l’attitude fut très ambiguë (le père de Lionel Jospin par exemple) et qui pour certains finirent dans la pire des collaborations.

 On peut adorer le chanteur Georges Brassens, mais détester sa chanson Les deux oncles qui renvoie dos à dos les Anglais et les nazis, et met un signe d’égalité entre les résistants et les collabos.

 Daniel Cordier et François Jacob, partis à Londres, à 20 ans, à l’été 1940, ont, eux accepté la Légion d’honneur. Et aussi, au passage, le titre de « Compagnon de la libération».

L’un de ces rebelles est décédé à l’automne dernier, à l’âge de 92 ans. Il s’appelait Roland de la Poype.
 Parti à 19 ans en juin 1940 rejoindre les Français libres. Pilote de chasse, il fit la bataille d’Angleterre et fut l’un des premiers volontaires à partir en Union soviétique avec une escadrille qui allait devenir celle de Normandie Niemen. Ses obsèques ont eu lieu dans la cour des Invalides le 30 octobre dernier. Le gouvernement français n’avait pas jugé bon de se faire représenter. Le gouvernement russe y avait, lui, délégué un représentant accompagné des chœurs de l’Armée Rouge.

Roland de la Poype avait accepté la Légion d’honneur. Et le titre de « Héros de l’Union Soviétique » aussi.

*Photo : yannick_vernet.

Mariage gay : 800 000 personnes sans importance

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hollande manif mariage

Le choix de l’adjectif élyséen pour qualifier la « manif pour tous »  de dimanche (une manifestation « consistante ») ouvre le champ des interprétations de l’état d’esprit du pouvoir après le succès avéré de ce rassemblement. Je choisirai, pour ma part, l’exégèse gastronomique de ce propos, indiquant que le plat proposé par Frigide Barjot et ses  centaines de milliers d’amis était peut-être indigeste sur le moment, mais qu’une fois assimilé il ne peut que vous renforcer.

François Hollande a par ailleurs jugé « respectables » les convictions des manifestants (« zêtes trop bon, m’sieur not’président ! »), mais indiqué que le parcours législatif de la loi sur le mariage gay allait se poursuivre, avec un aboutissement qui ne fait aucun doute, son adoption par une majorité de gauche à la Chambre et au Sénat.

Seule la procréation médicale assistée (PMA) réclamée par un quarteron d’activistes lesbiennes a été reporté à un vote d’un loi sur la famille en mars, alors que certains excités socialistes voulaient l’inclure dans la loi sur le mariage. Les manifestants de dimanche auraient cependant tort de s’attribuer ce recul apparent, qui est d’abord dû à une crainte de censure du Conseil constitutionnel, et à des réticences d’une partie des parlementaires PS.

Des centaines de milliers de personnes ont donc marché pour rien, sinon le plaisir de constater qu’on est loin d’être le seul de son avis. L’analyse socio-politique de ce mouvement incite en effet les responsables socialistes à ne pas s’affoler : l’immense majorité de ceux qui étaient au Champ de mars n’ont pas voté et ne voteront pas à gauche dans un avenir prévisible. Une manif de 200 000 personnes composée, mettons de 2/3 de gens de droite et d’un 1/3 de gens de gauche affichés comme tels dans un défilé aurait été beaucoup  plus préoccupante pour le pouvoir.

De plus, la majorité des gens, selon les sondages, estiment qu’on parle trop de ce sujet au regard des autres problèmes auxquels notre pays doit faire face. Il sera donc difficile aux anti-mariage gay de maintenir la pression en dépit de l’incontestable réussite, en termes quantitatifs et qualitatifs, de la manifestation. Alors que les journalistes de la presse favorable au projet de loi (c’est-à-dire la quasi-totalité des grands médias) étaient à l’affût du moindre dérapage homophobe, il n’ont eu à se mettre sous la dent qu’un misérable point Godwin lâché par l’un des porte-parole, homosexuel, du mouvement. La loi sera donc adoptée, et vraisemblablement maintenue en cas d’alternance, comme cela a été le cas en Espagne. Dans quelques mois ou dans quelques années, on se sera aperçu que cette loi n’aura pas ébranlé les fondements anthropologiques de notre société, et que la seule modification notable sera celle de la couverture, par les magazines people, des aventures sexuelles et conjugales des stars du show bizz et du sport ayant fait usage de cette nouvelle loi.

Un exemple est là pour démontrer cette capacité de résistance des sociétés aux lubies législatives des « progressistes » autoproclamés : celle de la loi sur les noms de famille du 18 juin 2003, permettant de choisir, pour la famille et les enfants d’un couple le nom du père ou de la mère ou encore les deux noms accolés des géniteurs. L’usage a montré que dans 99% des cas le nom du père restait celui de l’unité familiale, et que cela n’est pas près de changer. Et demain, même la mairie du IVème arrondissement de la capitale continuera à unir presqu’exclusivement des hommes et des femmes, pendant que les gays alentours feront bien autre chose que de penser popote et layettes.

*Photo : La Manif pour tous.

Mariage gay : le FN à front renversé

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marine fn mariage philippot

Comme l’a excellemment analysé mon camarade Leroy dans ces colonnes vendredi dernier, le FN a passé une semaine un peu agitée sur fond de débat sur le mariage gay. Jérôme a très bien expliqué pourquoi il n’est pas dans l’intérêt de Marine Le Pen de participer à la surenchère politique à laquelle se livrent PS et UMP, tout heureux de ressusciter le vieux clivage droite-gauche. De ce constat, mon confrère en conclut que la présidente du Front National « a choisi de ne pas choisir, ce qui n’est pas forcément, d’un point de vue tactique, la plus mauvaise solution ».

Qu’on me permette tout de même de poursuivre cette réflexion déjà entamée depuis quelques jours, en l’enrichissant des entretiens que j’ai pu avoir avec certains acteurs de la pièce, qu’ils dirigent tout en haut, ou qu’ils votent tout en bas.

Primo, l’entourage de Marine Le Pen est-il colonisé par un lobby gay ? Cette question, à la vérité, est scandaleuse et on ne peut que l’approuver quand elle s’en scandalise elle-même. On savait que Minute, journal habitué aux unes provocantes, luttait avec persévérance contre la marinisation des esprits frontistes. Mais voilà que la une du titre ultra-droitier est reprise avec entrain par des organes plutôt inattendus. On a ainsi pu entendre Christine Boutin fustiger la non-participation de Marine Le Pen à la manifestation du 13 janvier et déplorer l’influence de ce prétendu lobby gay qui en serait la cause. La présidente du PCD -lequel ne survit que grâce aux subsides de l’UMP- devrait plutôt balayer devant sa porte. Si le président en titre de l’UMP défilait ce dimanche, d’autres, à l’instar de François Fillon, ont imité Marine Le Pen. D’autres membres de ce parti, de surcroît, participeront à la manifestation du 27 janvier soutenant le projet de loi. On a aussi pu lire Nicolas Lebourg, un chercheur en histoire, classé à gauche et spécialiste de l’extrême droite, valider la thèse de Minute, expliquant que Marine Le Pen était devenue une icône gay à l’instar de Dalida. Comme si un homosexuel (ou un hétérosexuel) agissait en politique, votant et/ou militant, en fonction de son orientation sexuelle ! Il a été rejoint par Eric Zemmour qui a également questionné Marine Le Pen sur ce point, faisant référence à la chanteuse de Bambino. On l’imagine, tiens, le DJ d’une boîte du Marais, troquant Salma ya Salama[1. Oui ! J’ai vu Pédale douce.] contre le dernier discours de la patronne frontiste place des Pyramides ! Nicolas et Eric[2. Je précise que j’apprécie l’un et l’autre avec lesquels j’ai toujours eu du plaisir à échanger.], vous n’avez pas honte ?

Secundo, Marine Le Pen tenterait-elle d’imiter la stratégie hollandaise de Fortuyn et Wilders ? Jérôme Leroy semble y croire légèrement, évoquant « l’hédonisme sécuritaire » théorisé par Brustier et Huelin. Je le suivrai pas sur ce terrain là. Le PVV néerlandais est ultra-libéral sur le plan économique. En ce sens, son libéralisme moral est tout à fait cohérent avec cette vision du rôle de l’Etat dans l’économie. Le FN mariniste, quant à lui, est devenu étatiste. Bien que n’ayant pas appelé à la « manif’ pour tous », il est unanimement opposé au projet de loi, et appelait, lors de la dernière élection présidentielle, au déremboursement de certaines IVG. Si, aujourd’hui, on devait trouver un équivalent français de Geert Wilders, il faudrait davantage aller du côté de Jean-François Copé, beaucoup plus libéral que la présidente du FN et qui épouse aujourd’hui – au moins dans les discours – les préoccupations identitaires.

Tertio, cette décision de ne pas manifester risque-t-elle de mécontenter son électorat ? Florian Philippot nous affirme le contraire. Arguant de sa connaissance du terrain[3. Florian Philippot insiste beaucoup, lors de ses dernières interventions, sur ses visites hebdomadaires en Moselle. Les portraits de techno qu’on fait de lui commenceraient-ils à l’agacer ?], il explique que les électeurs marinistes ne lui parlent pas du mariage pour tous mais de l’insécurité et du chômage. Les études d’opinion tendent à lui donner largement raison. Les « nouveaux électeurs » marinistes[4. Nous les avons choisis péri-urbains, plutôt féminins et n’ayant jamais voté FN avant 2012.], que j’ai interrogés ne tiennent pas rigueur à la présidente frontiste de sa stratégie même s’ils auraient préféré qu’elle se joigne à la manifestation dont ils trouvent la chef de file, Frigide Barjot, beaucoup plus estimable que les intégristes de Civitas, avec lesquels Bruno Gollnisch manifestait en novembre dernier.

Ces réactions montrent que le duo Marine Le Pen-Florian Philippot a pris la bonne décision de son point de vue, en dépit de tout ce qui a pu être écrit la semaine dernière. Le jeune numéro 2 du FN s’est même payé le luxe de dénoncer le dossier de Minute consacré au « lobby gay » en des termes particulièrement choisis. Celui dont Jean-Marie Le Pen dit, avec une once de regret dans la voix, « qu’il passe beaucoup dans les médias » a été dépeint comme le vaincu de la semaine passée. Nous n’y croyons pas une seconde. Ce dont nous sommes certains, en revanche, c’est qu’il est un des grands vainqueurs de l’année politique 2012. Certes, et bien qu’il minimise ce point, certains aux FN ne lui facilitent pas la tâche, président d’honneur en tête. Mais nous ne sommes plus en 1999. On ne coupera plus la tête des numéros 2 au Front National[5. À ce propos, il paraît que le dernier livre du chercheur que nous avons quelque peu éreinté dans ce papier est excellent. Nous renvoyons volontiers à sa lecture :  Dans l’ombre des Le Pen. Une histoire des numéros 2 du FN. Nicolas Lebourg et Joseph Beauregard. Ed. Nouveau monde. 8€.]. Pour une bonne et simple raison : le numéro 1 a changé.

*Photo : blandinelc.

La lutte des classes n’aura pas lieu

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ayrault hollande manif

Jérôme Cahuzac, ministre du budget, a beau s’être déclaré explicitement social-libéral et, après Fleur Pellerin, avoir affirmé froidement dans son débat avec Mélenchon qu’il ne croyait pas à la lutte des classes, rien n’y fait : tout le monde croit que le gouvernement au pouvoir est de gauche !

François Hollande et Jean-Marc Ayrault peuvent remercier les quelques centaines de milliers de manifestants du 13 janvier. Tenir fermement leurs engagements en faveur du mariage pour tous suffira à les faire passer pour les derniers remparts contre une France réactionnaire qui n’a pas toujours fait dans la dentelle avec le dérapage godwinesque sur Hollande en Hitler eugéniste. J’imagine le léger agacement, ce matin, dans les rangs d’une bonne fraction de l’UMP, à voir le parti par la grâce de Copé, identifié clairement aux valeurs d’une France villiériste qui n’a pas digéré 1789, 1793, 1848 (première période), 1871, 1936, 1968 et 1981. Qui ne digère pas aujourd’hui le mariage gay et l’adoption sous prétexte de mutation anthropologique et de rupture copernicienne dans la filiation. Mais qui utilisait peu ou prou les mêmes arguments avec les mêmes médecins et les mêmes prêtres, (corporations où l’on trouve aussi bien Jérôme Lejeune que Rony Brauman et Dom Helder Camara que Monseigneur Lefèbvre) sur la pilule, l’éducation sexuelle à l’école, l’avortement, le Pacs, voire le divorce.

Bref, tout ce qui a contribué à dissocier l’acte sexuel de la procréation, à pouvoir multiplier les partenaires avant de se  décider, comme le recommandait déjà Léon Blum… en 1907 dans Du mariage, à jouir de nos corps, de nos peaux, de nos sexes sans être obligés de passer par la case naissance neuf mois plus tard.

Pour ce 13 janvier, les jolies tenues roses de Frigide Barjot ne changent rien à ce constat et la séparation des cortèges non plus. D’ailleurs, je présume que les organisateurs n’ont pas décompté les manifestants de Civitas du total final livré à la presse. Civitas qui mérite tout de même le qualificatif d’association homophobe, aussi galvaudé soit le mot.

Et pendant que des familles nombreuses et des jeunes gens propres sur eux sauvaient la France qui allait sombrer dans le néant métaphysique, que s’est-il passé ?

Oh, presque rien… Je passe assez vite sur le fait que la France soit entrée toute seule comme une grande dans la guerre contre l’islamisme au Mali. J’ai trouvé dommage que cela passe au second plan dans les reportages des chaînes infos. C’est tout de même la première fois, depuis que j’étais petit garçon, c’est-à-dire au moment de Kolwezi, sous Giscard, que l’on retrouve un certain panache et que l’on n’attend pas les autorisations des uns et des autres pour aller stopper les talibans du désert sur la route de Bamako. Il va y avoir des révisions déchirantes à faire sur le statut de François Hollande. Voilà le mou, l’indécis, le normal qui en moins de 36 heures répond à un appel au secours. On serait mauvaise langue, on ferait remarquer qu’à la différence de son prédécesseur, il ne cherche pas à renverser un chef d’Etat pour laisser arriver des islamistes, ce avec l’aide des Anglais, mais qu’il fait exactement le contraire.

Que s’est-il passé d’autre ? Oh, presque rien. Les affreux bolchéviques qui nous gouvernent ont réussi à mettre d’accord syndicats et patronat sur la « flexisécurité ». La flexisécurité c’est l’autre nom du démantèlement du code du travail.  En matière d’invention danoise, on préférait la Carlsberg. L’accord a été signé vendredi. Quand par hasard les médias en ont parlé, ils s’en sont tous félicités. Tout le monde l’a signé, le joli accord, sauf deux minuscules organisations syndicales qui ne représentent qu’elles-mêmes, c’est bien connu : la CGT et FO.

Mais tout ça, ce n’est pas grave, n’est-ce pas, tant que le gouvernement tient bon contre les chouans ennemis du mariage pour tous…

L’ouvrier d’Hénin-Beaumont est rassuré. Il pourra se marier avec son meilleur pote. Un pote bien flexible.

*Photo : Bortizki Dua.

Moi président, j’écouterai le peuple français

hollande manif gay

Monsieur le Président,

Le lundi 10 avril 2006, au terme d’une lutte dont vous étiez le fer de lance,  au nom d’une certaine conception de l’égalité, vous vous réjouissiez que le Contrat Première Embauche (CPE) qui avait été entériné par le Parlement soit enfin retiré, saluant l’incontestable victoire du peuple qui avait su descendre en nombre dans la rue pour faire entendre sa voix et dénonçant « l’acharnement de la droite à en décider coûte que coûte le maintien ». Vous évoquiez alors « un immense gâchis », « une crise qui laissera des traces », laissant entendre que le gouvernement, acculé à l’abrogation, aurait dû prendre conscience plus tôt de l’aspect extrêmement clivant d’un tel sujet et du bouleversement qu’il s’apprêtait à opérer dans le code du travail.

Quelques mois auparavant, le 21 janvier, à l’hémicycle et à l’occasion des questions au gouvernement, vous alpaguiez Dominique de Villepin, initiateur du Contrat Première Embauche. Avec éloquence et raison, vous tanciez alors le Premier ministre en lui reprochant de ne pas avoir suffisamment engagé la concertation et d’avoir renoncé à son engagement d’une évaluation préalable du dispositif. Vous concluiez alors en fustigeant le caractère discriminatoire de cette mesure tandis que la droite assurait, avec celle-ci, fournir du travail pour tous. En point d’orgue, vous lanciez cette philippique : « Où est le progrès ? Il est dans la précarité des jeunes aujourd’hui, de tous demain. » Tout en acceptant l’idée que la droite se faisait alors du progrès, vous rappeliez le principe de précaution inscrit dans la Constitution à son article 5. Dans ce combat, Monsieur le Président, vous aviez une bonne partie de la gauche avec vous mais pas seulement. Au sein même de la droite, de nombreuses voix s’élevaient pour demander la suspension d’un texte qui divisait et opposait les Français.

Hier, ce sont plus d’un million de personnes qui ont défilé dans la capitale pour exprimer leur opposition au projet de loi autorisant le mariage homosexuel et de facto l’adoption et la parentalité. De l’avis même de la police, c’est la plus imposante manifestation qu’ait connu la France depuis celle de 1984, au moment de l’école libre. Sans haine de qui que ce soit, ces manifestants ont défilé pour défendre le Code civil comme ils défendent régulièrement le code du travail. Il y avait des blancs, des noirs, des asiatiques, des maghrébins, des juifs, des catholiques, des musulmans, des homosexuels, des hétérosexuels, des gens de droite et des gens de gauche, des riches, des pauvres. Ils venaient des quatre coins de la France. C’était la France. Que demandaient-ils ? De ne pas bouleverser une institution millénaire qui assure, dans son principe, à tout enfant d’être protégé par un père et une mère. De ne pas diviser la société par une mesure qui n’exprime que le désir individuel de quelques uns. De faire montre de prudence sur un projet de loi qui ébranle un code vieux de deux siècles et inspiré par deux mille ans de droit romain. De débattre, d’être écouté, d’être concerté, notamment au moyen d’un référendum. Ce million de personnes, ce qu’elles vous ont demandé en somme, Monsieur le Président, c’est « de ne pas aller trop loin dans l’utopie, au risque de heurter la réalité », ce que vous affirmiez aussi lors de la convention nationale du PS à Noisy-le-Grand en 1996.

Avez-vous entendu gronder la rue Monsieur le Président ? Avez-vous écouté ces jeunes, ces Thomas, ces Clémence, ces Julien, ces Flora qui vous disent leur refus d’avoir deux mamans ? Avez-vous écouté ces mémoires de la France, ces Georges, ces Nicole qui dans la sagesse de leur vieux jours et dans leur rôle de grands-parents, vous répètent la nécessité de l’altérité dans la construction de l’enfant ?

Monsieur le Président de la République, lorsque vous avez été élu, vous avez promis d’écouter le peuple, de le concerter. Au devant de la cathédrale de Tulle, vous assuriez que le premier devoir du Président de la République, c’était de rassembler. C’était 31 ans après François Mitterrand, celui-là même qui a guidé votre destinée. Alors rappelez-vous de sa grandeur. Rappelez-vous que pour ne pas diviser les français, pour ne pas provoquer un immense gâchis, pour ne pas provoquer une crise qui laisserait des traces, pour ne pas s’acharner coûte que coûte, il avait accepté, le 2 juillet 1984 au soir, d’écouter la rue qui avait manifesté vingt jours plus tôt. C’était, selon lui, une nécessité face à l’impérieux devoir de préserver en toutes circonstances l’unité nationale.

Monsieur le Président de la République, écoutez la rue et préservez l’unité nationale.

 

*Photo : Parti socialiste.

Mali : Et le nationaliste Touareg devint jihadiste

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mali iyag ghali

mali iyag ghali

Avec son intervention militaire au Mali, la France est entrée dans un conflit aussi difficile à mener qu’à comprendre. Malgré l’importance de nos intérêts au Sahel et la présence d’otages français, rares sont ceux qui suivent l’évolution de la situation dans cette vaste étendue désertique. Sans prétendre passionner les foules en quelques paragraphes, je propose d’aborder la question à travers le portrait de l’un des héros du drame sahélien. Il s’agit d’Iyad ag Ghali, chef du groupe djihadiste Ansar Dine (« défenseurs de la religion »), organisation qui après trois mois de combats a chassé l’armée malienne de la moitié nord du pays pour y imposer la charia, sur le modèle taliban afghan avant l’intervention occidentale de 2001.

Avant d’être musulman, Iyad ag Ghali, né au début des années 1950, est un Touareg de la région de Kidal (nord-est du Mali). Comme beaucoup de Touaregs pauvres de sa génération, le jeune ag Ghali a été séduit par la « Légion islamique » fondée par Kadhafi en 1972. Tenté par le projet d’unification arabe du Sahel et sans doute plus prosaïquement, par la perspective du boom économique suscité par le fleuve de pétrodollars qui irriguait alors la Libye, il s’engagea aux côtés de ce pays de cocagne. Comme tous les autres projets mégalomaniaques de Kadhafi, la Légion fut un lamentable échec. Avant sa dissolution à la fin des années 1980, le Guide libyen l’utilisa essentiellement dans ses guerres désastreuses avec le Tchad. En revanche, les anciens légionnaires Touaregs de Kadhafi, forts de l’expérience militaire[1. Qu’il ne faut ni minimiser ni exagérer au vu des piètres performances de cette formation au Tchad.] et de l’instruction politique qu’ils y ont acquises,  allaient bouleverser l’équilibre du Sahel.

Ce n’est pas par hasard qu’une rébellion touarègue s’est déclenchée au Mali en 1990, peu de temps après la dissolution de la Légion. Au même moment, Iyad ag Ghali fit son entrée sur le devant de la scène sahélienne en tant que chef du MPLA (Mouvement populaire pour la libération de l’Azawad) un mouvement nationaliste et laïc, et prit la tête de ce qui allait devenir la deuxième rébellion touarègue. Personnage clé des négociations qui ont suivi la rébellion, Iyad ag Ghali s’impose dans les années 1990 et 2000 comme un acteur incontournable de la scène politique malienne. Fort de ce statut, il participe en 2003 aux négociations qui ont abouti à la libération des otages occidentaux détenus par le « Groupe salafiste pour la prédication et le combat » (GSPC algérien), ultérieurement rebaptisé Aqmi (Al Qaïda au Maghreb Islamique). Dans ce cadre, ag Gahli a entretenu des liens étroits avec les services de renseignements algériens. Grâce à Wikileaks, on sait qu’en 2004, les Américains le soupçonnaient de rouler essentiellement pour lui-même, une sorte de Monsieur 10% du business de prise d’otage du Sahel. Quelques années plus tard, en 2008, le président malien Amadou Toumani Touré l’intègre au corps diplomatique en le nommant consul de Djeddah. Deux ans plus tard, les autorités saoudiennes demandent au Mali de rappeler son consul qui entretenait des liens trop étroits à leur goût avec des mouvements islamistes. Les prédicateurs pakistanais du Tabligh installés à Kindal ont fait du bon travail.

Une fois rentré au Mali, ag Ghali échoue à reprendre les rênes du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) et fonde Ansar Dine. Le nationaliste touareg se mue en djihadiste façon Al-Qaïda. À l’aube de ses soixante ans, Iyad ag Ghali a en effet rencontré Allah et décidé de vouer le restant de sa vie à l’application de la charia en commençant par son propre pays, le Mali. Malgré les divergences profondes entre le « born again » musulman et ses anciens camarades nationalistes et laïcs, les deux mouvements, essentiellement touaregs, ont lancé conjointement l’offensive de janvier-mars 2012 qui a mis en déroute l’armée malienne. Mais leur noce n’a pas duré et Iyad ag Ghali a fini par prendre le dessus en imposant ses nouvelles idées. Les résultats sont sur nos écrans et les Unes de nos journaux depuis le printemps dernier.

L’itinéraire d’Iyad ag Ghali est emblématique de la question sahélienne et de son corollaire, la guerre au Mali. Et puisque tout le monde convient que la solution ne peut être uniquement militaire, deux questions importantes restent entières : que reste-t-il des éléments laïcs du Mouvement de libération nationale touareg ? Quelle place comptent donner à cette ethnie les pays arabes et africains qui se partagent le Sahel ?

Nationalisons la dette !

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dette francois hollande

dette francois hollande

Nationaliser la dette, qu’est-ce que c’est ? Dans l’idée, c’est simplement transférer la dette souveraine de la France portée par des étrangers vers les Français eux-mêmes. Techniquement, c’est un peu plus complexe.

Les Français sont de grands épargnants, c’est là un atout précieux pour notre pays. Mais paradoxalement, les obligations françaises tendent de plus en plus à être détenues par des porteurs internationaux. De fait, la dette de la France se situe à 65% à l’étranger.

La sphère publique étant déjà fortement endettée (91% du PIB), l’État ne peut espérer rembourser sa dette et en même temps assurer ses dépenses par le seul bénéfice des recettes fiscales. Il lui faut donc emprunter. C’est ce qu’il fait, par le biais de bons ou d’obligations émis par le Trésor.

Dans la pratique, les bons du Trésor passent par l’industrie financière, en l’occurrence par les SVT (Spécialiste en Valeurs du Trésor). Les banques, les compagnies d’assurance et autres entreprises à vocation financière, ont coutume de garnir leurs actifs d’obligations jugées fiables car reposant finalement sur la base solide d’un État national qui, en cas de difficultés, ne s’évapore pas comme peut le faire une entreprise faisant faillite. L’industrie financière met ensuite sur le marché ces obligations qui sont alors portées par qui choisit d’investir dans la dette d’État.

Mais la forte détention d’obligations nationales par des non-résidents soumet la dette souveraine du pays aux soubresauts du marché. Ainsi, la dégradation d’un État par une agence de notation contraint inexorablement cet État à voir son taux d’emprunt augmenter.

Un autre problème majeur est posé par les Credit Default Swap, un produit dérivé qui représente  une assurance contre un défaut de paiement. Les CDS sont émis par des institutions financières, les mêmes qui achètent et mettent sur le marché les obligations d’État. À ce jeu-là, Goldman Sachs a montré ce que le cynisme pouvait avoir comme vertu économique. La banque américaine a en effet aidé la Grèce à emprunter à tout va, tout en connaissant la situation réelle du pays et son incapacité à rembourser sa dette. La firme a dès lors multiplié les CDS, faisant simultanément grimper leur valeur et celle de la dette grecque. C’est une opération gagnant-gagnant pour la banque qui se rémunère à la fois sur les intérêts de la dette et sur les contrats d’assurance liés au risque de défaut de paiement. Et si la Grèce fait défaut ou que sa dette est restructurée, comme c’est arrivé en Mars 2012, les CDS sont activés et les porteurs indemnisés. Le CDS a un succès tel qu’on a même développé des CDS de CDS, comme quoi la finance est avant tout affaire d’imagination. Dans ce système, le lobby financier a tout intérêt à faire pression sur les agences de notation afin d’obtenir la dégradation des pays endettés. D’autant que le marché des CDS est totalement opaque, et qu’il est impossible de savoir qui porte quoi.

Ainsi, la dette des pays n’est plus qu’un outil entre les mains des financiers. Contre cette dérive, pourquoi ne pas nationaliser notre dette ? Une telle nationalisation pratiquée par le Japon, qui malgré un déficit public pesant près de 220% de son PIB est épargné par la vindicte des marchés, puisque ce sont les Japonais eux-mêmes qui sont propriétaires de leur dette.

Pour la France, le principe consisterait donc à émettre des OAT à un taux supérieur à celui du Livret A et du fonds en euro de l’assurance-vie, puis de les proposer uniquement à ses ressortissants. Dès lors, l’épargne des Français serait mobilisée pour alléger ce fardeau qui nous pèse un peu plus chaque jour, et auquel on oppose une absurde et continuelle politique d’austérité.

Ces OAT seraient donc proposées par le biais de la Banque postale ou même par internet, permettant ainsi aux ménages de les acheter directement en ligne. Une partie des intérêts perçus serait récupérée par la CSG et l’impôt sur le revenu ; le reste serait réinjecté dans l’économie. Le livret A servant déjà à financer le logement social, l’épargne visée par cette mesure serait essentiellement celle qui de l’assurance-vie, laquelle est déjà constituée d’obligations de pays divers.

Il s’agirait donc de rediriger le flux de capitaux français à l’intérieur des frontières, de faire de la dette de la France une affaire de famille. D’un point de vu idéologique, cela représente une mesure éminemment patriotique ; d’un point de vue économique, il s’agit d’une sécurisation.  Cette proposition a été dernièrement avancée par le journaliste économique Jean-Michel Quatrepoint, et a été reprise par différentes personnalités politiques ou médiatiques.

Le principe a également été évoqué par François Hollande durant la campagne présidentielle. Avec sa résolution habituelle, l’actuel président disait déjà à l’époque que l’idée était bonne mais coûteuse et complexe à mettre en œuvre, et que tout dépendrait donc du contexte. Il est cependant à noter que les techniques de communication ont drastiquement évolué depuis l’époque des grands emprunts, et qu’en plus d’avoir gagné en efficience, elles représentent un moindre coût. Le risque réel est plutôt celui d’un échec de l’opération qui marquerait alors une profonde défiance du citoyen français envers l’avenir de son pays. D’ailleurs, si une telle crise de confiance advenait, la France risquerait de voir s’envoler les taux auxquels elle emprunte sur le marché. Ceci étant, le succès de l’opération représente également un risque, puisqu’il pourrait inciter l’État à réaugmenter les dépenses publiques, ce qui accroîtrait drastiquement la dette.
On peut également s’attendre à une résistance farouche du lobby financier qui se verrait exclu d’un commerce fort lucratif, mais jusqu’à preuve du contraire, la loi des représentants du peuple est encore supposée primer sur les intérêts privés.

La nationalisation de la dette ne se ferait donc pas par un coup de baguette magique. Cela nécessiterait une longue opération de transfert progressif de l’épargne des Français vers des obligations nationales. Toujours est-il qu’une telle mesure requerrait un consensus politique transcendant les partis et les opinions, regroupant ainsi une large partie du peuple derrière le président et son gouvernement. Au vu des circonstances de l’élection de François Hollande et de son mode d’exercice du pouvoir, il est peu probable qu’une si vaste entreprise voit le jour prochainement. Là est pourtant la solution idoine pour alléger le pays d’une partie du poids que les institutions financières font peser sur lui.

*Photo : openDemocracy.

Faits d’hiver

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L’année 2013 a démarré sur les chapeaux de roues, pas seulement pour les gosses gâtés qui font vroum-vroum dans la cordillère en croyant traverser le Sahara, et qui, d’ailleurs ont déjà tué deux personnes. Non, le Spectacle explose de toutes parts dans un tourbillon ineffable de misères surexposées et d’avancées sociétales incontournables. Il y a quelques jours, à l’autre bout de l’hexagone,  le maire d’une commune a envoyé la cavalerie (une policière municipale) dans une école catholique pour y chercher une petite fille de maternelle dont les parents n’avaient pas payé la cantine : émoi, indignation médiatique, un maire probablement nazi qui envoie la Gestapo à l’école, les heures les plus sombres, etc. Les parents se sont évidemment empressé d’alerter qui de droit : avec un peu de tapage en plus, leur gamine aura peut-être droit à des excuses publiques du maire, à genoux, nu et la tête ceinte d’une couronne d’orties, sans oublier un an de cantine à l’oeil…

Quelques jours avant, c’était le scandale, vite éteint d’ailleurs, de la vieille dame déposée aux urgences d’un hôpital après avoir été virée de sa maison de retraite, pour cause d’impayés. Là encore, les clairons de l’indignation ont sonné la charge, même si les enfants de la dite grand-mère avaient malencontreusement oublié de régler la note depuis belle lurette : les pauvres gens ! Ils auraient sans doute préféré que la vieille se suicide avec l’assistance bienveillante de la République…

Dans les deux cas, les acteurs incriminés n’ont pas été très délicats, c’est un fait, même s’ils étaient dans leur droit : le spectacle de l’indignation prime sur le réel, nous en avons la démonstration éclatante avec le mariage pour tous : ceux qui sont contre (et j’en suis) sont forcément homophobes, les séquestrés de Saint Nazaire : les voisins en larmes ne se doutaient de rien, n’entendaient rien, ne disaient rien comme les trois petits singes, sans oublier Depardieu et les pachydermes lyonnais. L’année débute dans un feu d’artifice de tapage intempestif, de déclarations à l’emporte-pièce, de procès festifs intentés à des racistes supposés, de velléités de contrôle de  la bienséance numérique qui font rire jaune nos voisins d’outre-Manche et j’en passe : rideau de fumée cachant une incompétence crasse à élaborer les prémisses d’un début de recherche de loisibles solutions éventuelles pour rendre la crise moins douloureuse sans tuer le citoyen.

La Belgique, l’autre pays des lois grotesques

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La France n’a malheureusement pas le monopole des propositions de loi stupides ou surréalistes. Ainsi, en Belgique, le ministre André Antoine vient de faire une proposition assez surprenante. André Antoine est l’un des nombreux ministres qui égaient les nombreux gouvernements au pays du Franco-Russe Gérard Depardieu. André Antoine n’est ni le pire, ni le meilleur, centriste comme tout le monde, avec une jolie tronche poupine qui révèle aux moins observateurs sa mollesse, que l’on rebaptise « onctuosité » quand on veut être gentil.
Donc André Antoine mitonne une proposition de loi qui abolirait les droits de succession pour les héritiers de personnes mortes de mort violente. Pourquoi cette proposition plutôt qu’une autre ? Et pourquoi maintenant ? Tout simplement parce que le Ministre Antoine, à l’instar de l’immense majorité du personnel politique, réagit à l’événement et à l’émotion qu’il suscite.

Revenons en arrière. Le 13 décembre 2011, un homme âgé de 33 ans, Nordine Amrani, tue cinq personnes et en blesse 123 autres, place Saint-Lambert, à Liège, avant de se donner la mort. Émotion, révolte, empathie, nul ne peut rester indifférent face à la douleur des familles des victimes. L’année suivante, en 2012 donc, le fisc fait son travail et réclame les droits de succession aux familles héritières de victimes. Tollé ! Les sacro-saintes familles des victimes déposent plainte, alertent les médias et pétitionnent à tout-va ! Elles sont outrées que l’on puisse leur réclamer quel que sous que ce soit ! Ne sont-elles pas des familles des victimes ? En outre, précisent-elles, l’Etat, qui leur réclame cet écot, n’a pas été capable d’assurer la protection de ses sujets, et il faudrait en plus lui refiler une dringuelle ???? Et puis quoi, encore ?
Evidemment, si l’on enfourche ce cheval de bataille, on pourrait aller beaucoup plus loin. Car enfin, à quoi bon financer des trains perpétuellement en retard ou un enseignement qui produit des crétins lobotomisés ?

Plus sérieusement, il y aurait beaucoup à dire sur les fameux « droits de succession », cette taxe sur la mort, cet impôt posthume, qui contraint des familles à se défaire dans l’urgence d’une partie de leur patrimoine pour s’acquitter de leur dû.

Mais, qu’on le veuille ou non, cet impôt existe et jusqu’à présent, seuls les insolvables en étaient exemptés. Si la proposition de loi du Ministre Antoine passe, il y aura une nouvelle catégorie de personnes pouvant éviter cet impôt : les familles héritières de personnes décédées par mort violente.

Donc, si votre grand-père meurt des suites d’une longue et pénible maladie, vous êtes priés de passer à la caisse ! Idem si votre Tonton chéri se fait emboutir par un 30 tonnes étourdi, ou si votre Maman se fait sauter le caisson le lendemain de vos noces ! La seule façon de rejoindre la caste des privilégiés exemptés, c’est de vous adjoindre les services d’un tueur à gages.

Certes, il est toujours confortable, et même valorisant, de se joindre à la foule des pleureuses indignées. Ce doit même être électoralement rentable. Mais cela n’en est pas moins irrationnel. Et injuste.

Mais qui oserait affirmer cela à notre époque de compassion tous azimuts, où le statut de victime crée une nouvelle aristocratie avec tous les privilèges afférents ? Et comme ce statut victimaire semble enviable à certains égards, ou, à tout le moins, engendrer des bénéfices secondaires, on peut gager que d’ici à quelques décennies, les rangs des victimes auront encore grossi. Restera plus qu’à trouver des bourreaux. Ou à rappeler que la mort, c’est toujours une violence.

Le Peillon et le goupillon

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Vincent Peillon CRAP

Vincent Peillon CRAP

On croyait la gauche perdue pour l’École républicaine, acquise aux thèses des « pédagos » qui prétendent « mettre l’enfant au centre du système » et invitent les professeurs à aborder en cours des « problématiques proches des élèves » telles que « le divorce de mes parents », « la vie difficile dans ma cité, confronté au racisme », « Papa au chômage »[1. Exemples extraits de La Sagesse du professeur de français, Cécile Révérat, L’Œil neuf éditions, 2008.]…
Or, dans ce débat entre partisans de l’École-ouverte-sur-la-vie et défenseurs de l’École-sanctuaire, Vincent Peillon a récemment semblé prendre le parti des seconds. Rappelons les faits : mi-décembre, dans un courrier adressé à 8300 chefs d’établissement, Éric de Labarre, secrétaire général de l’enseignement catholique, fait part de son opposition au mariage pour les couples homosexuels et invite les directeurs à « prendre des initiatives pour permettre à chacun l’exercice d’une liberté éclairée ». « Retour de l’ordre moral », « volonté d’endoctrinement »« tartufferie »: à gauche, on s’étrangle de rage. Le ministre de l’Éducation nationale appelle les recteurs « à la plus grande vigilance » afin qu’il n’y ait pas (dans les établissements catholiques) de « phénomènes de rejet et de stigmatisation homophobes ». Ce qui lui vaut le soutien explicite du Président de la République.

Sur le moment, je pense qu’il n’a pas complètement tort. Certes, l’exigence de neutralité n’a pas exactement la même signification à l’École publique et à l’École privée, fût-elle sous contrat, d’où la reconnaissance par la loi du « caractère propre » de cette dernière. En effet, à quoi bon des écoles cathos s’il est interdit d’y transmettre des valeurs cathos ? Et puis, on aimerait que le ministre s’abstienne de soupçonner d’homophobie tout adversaire du « mariage pour tous », ritournelle dans laquelle excelle sa collègue, l’irremplaçable Najat Vallaud-Belkacem – et qui revient, soit dit en passant, à criminaliser toute divergence.[access capability= »lire_inedits »]

Je fais taire ces réserves en me disant qu’après tout, le mieux est parfois l’ami du bien. Et il est certain que l’École, catho ou pas, faillirait gravement à sa mission en prenant parti dans les affrontements politiques ou en appelant les jeunes à descendre dans la rue. (Je ne me rappelle pas que quiconque ait protesté, durant la joyeuse quinzaine anti-Le Pen de 2002, parce que des professeurs invitaient leurs élèves à manifester. Mais enfin, c’était il y a dix ans. Et le fascisme était à nos portes, n’est-ce pas ?)

Quoi qu’il en soit, quand tant de bons esprits redécouvrent les vertus d’une École vouée à l’apprentissage des savoirs et font l’éloge de la neutralité – socle indispensable de la laïcité, donc du pluralisme – on ne va pas bouder son plaisir.

L’ennui, c’est qu’ils en font un chouïa trop. Ayant sans doute découvert il y a peu qu’un débat consistait dans la confrontation d’opinions différentes, ceux qui réclamaient hier que l’on remplace l’étude des textes classiques par celle des articles de journaux répètent désormais avec le plus grand sérieux qu’il ne faut pas importer à l’École les débats qui traversent la société. Curieusement, on ne les a pas entendu protester quand Stéphane Hessel faisait sa tournée des popotes collégiennes pour sommer les élèves de s’indigner sur les sujets de leur choix, en commençant par l’affreuse et cruelle politique israélienne. Ni quand le député européen écolo Alain Lipietz ou Dominique de Villepin étaient invités à porter la bonne parole dans des établissements de Clichy-sous-Bois ou Bondy – sans la moindre arrière-pensée politique évidemment.

De toute façon, après des décennies passées à abattre avec enthousiasme les murs qui séparaient naguère l’École de la vie, il est illusoire de prétendre qu’elle va redevenir ce monde à part où les jeunes ne sont plus que des élèves. Sans doute est-il impossible de tenir complètement l’actualité à distance ; dans ces conditions, elle pourrait être l’occasion d’apprendre aux élèves à écouter la parole de l’autre, voire à respecter les opinions minoritaires.

Seulement, on ne peut enseigner que ce qu’on sait. Or,  pour une partie de la gauche, y compris de la gauche enseignante, la neutralité ne s’impose qu’aux opinions de ses adversaires, les siennes étant à ranger dans la catégorie des vérités. En visite dans une école du Loiret, Najat Vallaud-Belkacem a déclaré que l’ouverture du mariage aux homosexuels permettrait « plus d’épanouissement, plus de liberté, plus d’égalité dans la société » et qu’il fallait donc « le comprendre comme une avancée ». On ne voit pas pourquoi elle aurait pris des gants, dès lors que l’objectif est de lutter contre une homophobie prétendument galopante – ce qui est bien plus urgent que d’apprendre aux enfants à lire et écrire[2. Non, je ne souhaite nullement que l’homophobie progresse : je constate simplement, pour m’en réjouir, qu’elle a considérablement régressé. Mais dans une société où chacun entend être plus victime que l’autre, ce constat, que n’importe qui peut faire à l’œil nu, est déjà une preuve d’homophobie.]. Cette incapacité sincère des partisans du projet à admettre que l’on puisse avoir un autre avis qu’eux sans être au mieux un idiot, au pire est salaud, est à la fois désarmante et terrifiante.

Dans ce contexte, l’offensive de Vincent Peillon prend un tout autre sens. Quand il écrit, dans sa lettre aux recteurs, que « le gouvernement s’est engagé à s’appuyer sur la jeunesse pour changer les mentalités, notamment par le biais d’une éducation au respect de la diversité des orientations sexuelles », on se demande s’il est question d’éducation ou d’embrigadement, d’information ou de propagande. De quel droit nos gouvernants s’emploient-ils à changer nos mentalités, en s’appuyant sur la jeunesse de surcroît ? Ont-ils été élus pour nous dire comment penser ? Soustraira-t-on les enfants aux parents dénoncés comme « réactionnaires » – ou trop ouvertement hétérosexuels ? Une fois encore, une certaine gauche, convaincue de détenir le monopole de la légitimité, révèle son effrayante conception du pluralisme. Tout désaccord sera sévèrement réprimé. C’est cela, sans doute, qu’ils appellent un débat.[/access]

*Photo : Parti socialiste.

Légion d’honneur : le revers du refus de la médaille

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tardi brassens pacifisme

tardi brassens pacifisme

Est-il possible d’émettre quelques petites réserves, au milieu des clameurs qui ont salué, y compris dans ces colonnes, la démarche de Jacques Tardi ? 
Tout d’abord pour que les choses soient claires, grand amateur de bande dessinée, l’auteur de ces lignes possède tous les albums de Tardi. 
Son talent et son originalité sont exceptionnels.
 Sa démarche se rattache à un courant traditionnel français, celui de l’anarchisme pacifiste.
 Illustré, avec quel talent, notamment par Georges Brassens, ce courant vivace et ancien irrigue depuis longtemps la culture française, et c’est heureux.

C’est pourquoi on ne pouvait qu’être stupéfait en apprenant qu’on avait attribué la Légion d’honneur à Jacques Tardi lors de la promotion du nouvel an. Et rassuré à l’annonce de son refus. Tardi est cohérent. L’accepter aurait jeté une ombre un peu curieuse sur l’ensemble de son œuvre.

La première observation que l’on peut faire cependant, ou plutôt la première question à poser serait celle de savoir comment Tardi a pu être proposé par le ministère de la culture à la Grande Chancellerie de la Légion d’honneur sans en avoir été informé. Le dossier de proposition doit être extrêmement complet, CV détaillé, mémoire de soutien, casier judiciaire, parrainages etc. Cela prend en général plusieurs mois et mobilise plusieurs personnes. Curieux qu’il y ait eu un black-out total. Et que Tardi n’ait eu vent de rien du tout avant la publication du Journal Officiel.

Ensuite, qui a eu l’idée saugrenue de le proposer ? La suite était inévitable. Était-elle prévue ?

L’explication, on la trouve peut-être dans le dessin publié par Plantu. On y voit des poilus dans une tranchée, émus, remerciant Tardi pour son geste. Cette façon de les enrôler est en elle-même déplaisante. Mais en fait, il s’agit de faire la promotion de la thèse du refus par la masse du peuple français de la guerre de 14-18. De parler et d’honorer d’abord des fusillés pour l’exemple. Et de faire resurgir le débat qui avait déjà été lancé par Lionel Jospin, et pas par hasard, en 1997. Sans être complotiste, on peut s’interroger sur ce retour à l’approche du centenaire du déclenchement de la « très Grande Guerre ».

Or cette thèse, tous les historiens sérieux le savent, ne tient pas. Il y avait à cette époque un consentement à la guerre. Les mutineries de 1917, n’étaient pas dirigées contre la guerre elle-même, mais contre un commandement incompétent. Elles ont été fort peu nombreuses. Et il ne semble pas que ce soit l’extrême gauche qui ait remporté les élections législatives qui amenèrent, à la fin de la guerre, une chambre bleu horizon à l’Assemblée Nationale.

Le courant ultrapacifiste, ensuite, auquel se rattache Jacques Tardi, a eu un rôle non négligeable entre les deux guerres. Au nom du refus de la guerre, il a soutenu toutes les capitulations, toutes les lâchetés et tous les renoncements devant Hitler qui ont conduit à la Seconde guerre mondiale.
 Après la catastrophe de 40, ses représentants se sont rangés en deux catégories .Ceux qui ont fait preuve d’une totale passivité comme Brassens qui partit au STO construire des moteurs d’avions militaires en Allemagne, sans faire d’histoire. 
Et ceux dont l’attitude fut très ambiguë (le père de Lionel Jospin par exemple) et qui pour certains finirent dans la pire des collaborations.

 On peut adorer le chanteur Georges Brassens, mais détester sa chanson Les deux oncles qui renvoie dos à dos les Anglais et les nazis, et met un signe d’égalité entre les résistants et les collabos.

 Daniel Cordier et François Jacob, partis à Londres, à 20 ans, à l’été 1940, ont, eux accepté la Légion d’honneur. Et aussi, au passage, le titre de « Compagnon de la libération».

L’un de ces rebelles est décédé à l’automne dernier, à l’âge de 92 ans. Il s’appelait Roland de la Poype.
 Parti à 19 ans en juin 1940 rejoindre les Français libres. Pilote de chasse, il fit la bataille d’Angleterre et fut l’un des premiers volontaires à partir en Union soviétique avec une escadrille qui allait devenir celle de Normandie Niemen. Ses obsèques ont eu lieu dans la cour des Invalides le 30 octobre dernier. Le gouvernement français n’avait pas jugé bon de se faire représenter. Le gouvernement russe y avait, lui, délégué un représentant accompagné des chœurs de l’Armée Rouge.

Roland de la Poype avait accepté la Légion d’honneur. Et le titre de « Héros de l’Union Soviétique » aussi.

*Photo : yannick_vernet.

Mariage gay : 800 000 personnes sans importance

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hollande manif mariage

hollande manif mariage

Le choix de l’adjectif élyséen pour qualifier la « manif pour tous »  de dimanche (une manifestation « consistante ») ouvre le champ des interprétations de l’état d’esprit du pouvoir après le succès avéré de ce rassemblement. Je choisirai, pour ma part, l’exégèse gastronomique de ce propos, indiquant que le plat proposé par Frigide Barjot et ses  centaines de milliers d’amis était peut-être indigeste sur le moment, mais qu’une fois assimilé il ne peut que vous renforcer.

François Hollande a par ailleurs jugé « respectables » les convictions des manifestants (« zêtes trop bon, m’sieur not’président ! »), mais indiqué que le parcours législatif de la loi sur le mariage gay allait se poursuivre, avec un aboutissement qui ne fait aucun doute, son adoption par une majorité de gauche à la Chambre et au Sénat.

Seule la procréation médicale assistée (PMA) réclamée par un quarteron d’activistes lesbiennes a été reporté à un vote d’un loi sur la famille en mars, alors que certains excités socialistes voulaient l’inclure dans la loi sur le mariage. Les manifestants de dimanche auraient cependant tort de s’attribuer ce recul apparent, qui est d’abord dû à une crainte de censure du Conseil constitutionnel, et à des réticences d’une partie des parlementaires PS.

Des centaines de milliers de personnes ont donc marché pour rien, sinon le plaisir de constater qu’on est loin d’être le seul de son avis. L’analyse socio-politique de ce mouvement incite en effet les responsables socialistes à ne pas s’affoler : l’immense majorité de ceux qui étaient au Champ de mars n’ont pas voté et ne voteront pas à gauche dans un avenir prévisible. Une manif de 200 000 personnes composée, mettons de 2/3 de gens de droite et d’un 1/3 de gens de gauche affichés comme tels dans un défilé aurait été beaucoup  plus préoccupante pour le pouvoir.

De plus, la majorité des gens, selon les sondages, estiment qu’on parle trop de ce sujet au regard des autres problèmes auxquels notre pays doit faire face. Il sera donc difficile aux anti-mariage gay de maintenir la pression en dépit de l’incontestable réussite, en termes quantitatifs et qualitatifs, de la manifestation. Alors que les journalistes de la presse favorable au projet de loi (c’est-à-dire la quasi-totalité des grands médias) étaient à l’affût du moindre dérapage homophobe, il n’ont eu à se mettre sous la dent qu’un misérable point Godwin lâché par l’un des porte-parole, homosexuel, du mouvement. La loi sera donc adoptée, et vraisemblablement maintenue en cas d’alternance, comme cela a été le cas en Espagne. Dans quelques mois ou dans quelques années, on se sera aperçu que cette loi n’aura pas ébranlé les fondements anthropologiques de notre société, et que la seule modification notable sera celle de la couverture, par les magazines people, des aventures sexuelles et conjugales des stars du show bizz et du sport ayant fait usage de cette nouvelle loi.

Un exemple est là pour démontrer cette capacité de résistance des sociétés aux lubies législatives des « progressistes » autoproclamés : celle de la loi sur les noms de famille du 18 juin 2003, permettant de choisir, pour la famille et les enfants d’un couple le nom du père ou de la mère ou encore les deux noms accolés des géniteurs. L’usage a montré que dans 99% des cas le nom du père restait celui de l’unité familiale, et que cela n’est pas près de changer. Et demain, même la mairie du IVème arrondissement de la capitale continuera à unir presqu’exclusivement des hommes et des femmes, pendant que les gays alentours feront bien autre chose que de penser popote et layettes.

*Photo : La Manif pour tous.

Mariage gay : le FN à front renversé

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marine fn mariage philippot

marine fn mariage philippot

Comme l’a excellemment analysé mon camarade Leroy dans ces colonnes vendredi dernier, le FN a passé une semaine un peu agitée sur fond de débat sur le mariage gay. Jérôme a très bien expliqué pourquoi il n’est pas dans l’intérêt de Marine Le Pen de participer à la surenchère politique à laquelle se livrent PS et UMP, tout heureux de ressusciter le vieux clivage droite-gauche. De ce constat, mon confrère en conclut que la présidente du Front National « a choisi de ne pas choisir, ce qui n’est pas forcément, d’un point de vue tactique, la plus mauvaise solution ».

Qu’on me permette tout de même de poursuivre cette réflexion déjà entamée depuis quelques jours, en l’enrichissant des entretiens que j’ai pu avoir avec certains acteurs de la pièce, qu’ils dirigent tout en haut, ou qu’ils votent tout en bas.

Primo, l’entourage de Marine Le Pen est-il colonisé par un lobby gay ? Cette question, à la vérité, est scandaleuse et on ne peut que l’approuver quand elle s’en scandalise elle-même. On savait que Minute, journal habitué aux unes provocantes, luttait avec persévérance contre la marinisation des esprits frontistes. Mais voilà que la une du titre ultra-droitier est reprise avec entrain par des organes plutôt inattendus. On a ainsi pu entendre Christine Boutin fustiger la non-participation de Marine Le Pen à la manifestation du 13 janvier et déplorer l’influence de ce prétendu lobby gay qui en serait la cause. La présidente du PCD -lequel ne survit que grâce aux subsides de l’UMP- devrait plutôt balayer devant sa porte. Si le président en titre de l’UMP défilait ce dimanche, d’autres, à l’instar de François Fillon, ont imité Marine Le Pen. D’autres membres de ce parti, de surcroît, participeront à la manifestation du 27 janvier soutenant le projet de loi. On a aussi pu lire Nicolas Lebourg, un chercheur en histoire, classé à gauche et spécialiste de l’extrême droite, valider la thèse de Minute, expliquant que Marine Le Pen était devenue une icône gay à l’instar de Dalida. Comme si un homosexuel (ou un hétérosexuel) agissait en politique, votant et/ou militant, en fonction de son orientation sexuelle ! Il a été rejoint par Eric Zemmour qui a également questionné Marine Le Pen sur ce point, faisant référence à la chanteuse de Bambino. On l’imagine, tiens, le DJ d’une boîte du Marais, troquant Salma ya Salama[1. Oui ! J’ai vu Pédale douce.] contre le dernier discours de la patronne frontiste place des Pyramides ! Nicolas et Eric[2. Je précise que j’apprécie l’un et l’autre avec lesquels j’ai toujours eu du plaisir à échanger.], vous n’avez pas honte ?

Secundo, Marine Le Pen tenterait-elle d’imiter la stratégie hollandaise de Fortuyn et Wilders ? Jérôme Leroy semble y croire légèrement, évoquant « l’hédonisme sécuritaire » théorisé par Brustier et Huelin. Je le suivrai pas sur ce terrain là. Le PVV néerlandais est ultra-libéral sur le plan économique. En ce sens, son libéralisme moral est tout à fait cohérent avec cette vision du rôle de l’Etat dans l’économie. Le FN mariniste, quant à lui, est devenu étatiste. Bien que n’ayant pas appelé à la « manif’ pour tous », il est unanimement opposé au projet de loi, et appelait, lors de la dernière élection présidentielle, au déremboursement de certaines IVG. Si, aujourd’hui, on devait trouver un équivalent français de Geert Wilders, il faudrait davantage aller du côté de Jean-François Copé, beaucoup plus libéral que la présidente du FN et qui épouse aujourd’hui – au moins dans les discours – les préoccupations identitaires.

Tertio, cette décision de ne pas manifester risque-t-elle de mécontenter son électorat ? Florian Philippot nous affirme le contraire. Arguant de sa connaissance du terrain[3. Florian Philippot insiste beaucoup, lors de ses dernières interventions, sur ses visites hebdomadaires en Moselle. Les portraits de techno qu’on fait de lui commenceraient-ils à l’agacer ?], il explique que les électeurs marinistes ne lui parlent pas du mariage pour tous mais de l’insécurité et du chômage. Les études d’opinion tendent à lui donner largement raison. Les « nouveaux électeurs » marinistes[4. Nous les avons choisis péri-urbains, plutôt féminins et n’ayant jamais voté FN avant 2012.], que j’ai interrogés ne tiennent pas rigueur à la présidente frontiste de sa stratégie même s’ils auraient préféré qu’elle se joigne à la manifestation dont ils trouvent la chef de file, Frigide Barjot, beaucoup plus estimable que les intégristes de Civitas, avec lesquels Bruno Gollnisch manifestait en novembre dernier.

Ces réactions montrent que le duo Marine Le Pen-Florian Philippot a pris la bonne décision de son point de vue, en dépit de tout ce qui a pu être écrit la semaine dernière. Le jeune numéro 2 du FN s’est même payé le luxe de dénoncer le dossier de Minute consacré au « lobby gay » en des termes particulièrement choisis. Celui dont Jean-Marie Le Pen dit, avec une once de regret dans la voix, « qu’il passe beaucoup dans les médias » a été dépeint comme le vaincu de la semaine passée. Nous n’y croyons pas une seconde. Ce dont nous sommes certains, en revanche, c’est qu’il est un des grands vainqueurs de l’année politique 2012. Certes, et bien qu’il minimise ce point, certains aux FN ne lui facilitent pas la tâche, président d’honneur en tête. Mais nous ne sommes plus en 1999. On ne coupera plus la tête des numéros 2 au Front National[5. À ce propos, il paraît que le dernier livre du chercheur que nous avons quelque peu éreinté dans ce papier est excellent. Nous renvoyons volontiers à sa lecture :  Dans l’ombre des Le Pen. Une histoire des numéros 2 du FN. Nicolas Lebourg et Joseph Beauregard. Ed. Nouveau monde. 8€.]. Pour une bonne et simple raison : le numéro 1 a changé.

*Photo : blandinelc.

La lutte des classes n’aura pas lieu

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ayrault hollande manif

ayrault hollande manif

Jérôme Cahuzac, ministre du budget, a beau s’être déclaré explicitement social-libéral et, après Fleur Pellerin, avoir affirmé froidement dans son débat avec Mélenchon qu’il ne croyait pas à la lutte des classes, rien n’y fait : tout le monde croit que le gouvernement au pouvoir est de gauche !

François Hollande et Jean-Marc Ayrault peuvent remercier les quelques centaines de milliers de manifestants du 13 janvier. Tenir fermement leurs engagements en faveur du mariage pour tous suffira à les faire passer pour les derniers remparts contre une France réactionnaire qui n’a pas toujours fait dans la dentelle avec le dérapage godwinesque sur Hollande en Hitler eugéniste. J’imagine le léger agacement, ce matin, dans les rangs d’une bonne fraction de l’UMP, à voir le parti par la grâce de Copé, identifié clairement aux valeurs d’une France villiériste qui n’a pas digéré 1789, 1793, 1848 (première période), 1871, 1936, 1968 et 1981. Qui ne digère pas aujourd’hui le mariage gay et l’adoption sous prétexte de mutation anthropologique et de rupture copernicienne dans la filiation. Mais qui utilisait peu ou prou les mêmes arguments avec les mêmes médecins et les mêmes prêtres, (corporations où l’on trouve aussi bien Jérôme Lejeune que Rony Brauman et Dom Helder Camara que Monseigneur Lefèbvre) sur la pilule, l’éducation sexuelle à l’école, l’avortement, le Pacs, voire le divorce.

Bref, tout ce qui a contribué à dissocier l’acte sexuel de la procréation, à pouvoir multiplier les partenaires avant de se  décider, comme le recommandait déjà Léon Blum… en 1907 dans Du mariage, à jouir de nos corps, de nos peaux, de nos sexes sans être obligés de passer par la case naissance neuf mois plus tard.

Pour ce 13 janvier, les jolies tenues roses de Frigide Barjot ne changent rien à ce constat et la séparation des cortèges non plus. D’ailleurs, je présume que les organisateurs n’ont pas décompté les manifestants de Civitas du total final livré à la presse. Civitas qui mérite tout de même le qualificatif d’association homophobe, aussi galvaudé soit le mot.

Et pendant que des familles nombreuses et des jeunes gens propres sur eux sauvaient la France qui allait sombrer dans le néant métaphysique, que s’est-il passé ?

Oh, presque rien… Je passe assez vite sur le fait que la France soit entrée toute seule comme une grande dans la guerre contre l’islamisme au Mali. J’ai trouvé dommage que cela passe au second plan dans les reportages des chaînes infos. C’est tout de même la première fois, depuis que j’étais petit garçon, c’est-à-dire au moment de Kolwezi, sous Giscard, que l’on retrouve un certain panache et que l’on n’attend pas les autorisations des uns et des autres pour aller stopper les talibans du désert sur la route de Bamako. Il va y avoir des révisions déchirantes à faire sur le statut de François Hollande. Voilà le mou, l’indécis, le normal qui en moins de 36 heures répond à un appel au secours. On serait mauvaise langue, on ferait remarquer qu’à la différence de son prédécesseur, il ne cherche pas à renverser un chef d’Etat pour laisser arriver des islamistes, ce avec l’aide des Anglais, mais qu’il fait exactement le contraire.

Que s’est-il passé d’autre ? Oh, presque rien. Les affreux bolchéviques qui nous gouvernent ont réussi à mettre d’accord syndicats et patronat sur la « flexisécurité ». La flexisécurité c’est l’autre nom du démantèlement du code du travail.  En matière d’invention danoise, on préférait la Carlsberg. L’accord a été signé vendredi. Quand par hasard les médias en ont parlé, ils s’en sont tous félicités. Tout le monde l’a signé, le joli accord, sauf deux minuscules organisations syndicales qui ne représentent qu’elles-mêmes, c’est bien connu : la CGT et FO.

Mais tout ça, ce n’est pas grave, n’est-ce pas, tant que le gouvernement tient bon contre les chouans ennemis du mariage pour tous…

L’ouvrier d’Hénin-Beaumont est rassuré. Il pourra se marier avec son meilleur pote. Un pote bien flexible.

*Photo : Bortizki Dua.

Moi président, j’écouterai le peuple français

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hollande manif gay

hollande manif gay

Monsieur le Président,

Le lundi 10 avril 2006, au terme d’une lutte dont vous étiez le fer de lance,  au nom d’une certaine conception de l’égalité, vous vous réjouissiez que le Contrat Première Embauche (CPE) qui avait été entériné par le Parlement soit enfin retiré, saluant l’incontestable victoire du peuple qui avait su descendre en nombre dans la rue pour faire entendre sa voix et dénonçant « l’acharnement de la droite à en décider coûte que coûte le maintien ». Vous évoquiez alors « un immense gâchis », « une crise qui laissera des traces », laissant entendre que le gouvernement, acculé à l’abrogation, aurait dû prendre conscience plus tôt de l’aspect extrêmement clivant d’un tel sujet et du bouleversement qu’il s’apprêtait à opérer dans le code du travail.

Quelques mois auparavant, le 21 janvier, à l’hémicycle et à l’occasion des questions au gouvernement, vous alpaguiez Dominique de Villepin, initiateur du Contrat Première Embauche. Avec éloquence et raison, vous tanciez alors le Premier ministre en lui reprochant de ne pas avoir suffisamment engagé la concertation et d’avoir renoncé à son engagement d’une évaluation préalable du dispositif. Vous concluiez alors en fustigeant le caractère discriminatoire de cette mesure tandis que la droite assurait, avec celle-ci, fournir du travail pour tous. En point d’orgue, vous lanciez cette philippique : « Où est le progrès ? Il est dans la précarité des jeunes aujourd’hui, de tous demain. » Tout en acceptant l’idée que la droite se faisait alors du progrès, vous rappeliez le principe de précaution inscrit dans la Constitution à son article 5. Dans ce combat, Monsieur le Président, vous aviez une bonne partie de la gauche avec vous mais pas seulement. Au sein même de la droite, de nombreuses voix s’élevaient pour demander la suspension d’un texte qui divisait et opposait les Français.

Hier, ce sont plus d’un million de personnes qui ont défilé dans la capitale pour exprimer leur opposition au projet de loi autorisant le mariage homosexuel et de facto l’adoption et la parentalité. De l’avis même de la police, c’est la plus imposante manifestation qu’ait connu la France depuis celle de 1984, au moment de l’école libre. Sans haine de qui que ce soit, ces manifestants ont défilé pour défendre le Code civil comme ils défendent régulièrement le code du travail. Il y avait des blancs, des noirs, des asiatiques, des maghrébins, des juifs, des catholiques, des musulmans, des homosexuels, des hétérosexuels, des gens de droite et des gens de gauche, des riches, des pauvres. Ils venaient des quatre coins de la France. C’était la France. Que demandaient-ils ? De ne pas bouleverser une institution millénaire qui assure, dans son principe, à tout enfant d’être protégé par un père et une mère. De ne pas diviser la société par une mesure qui n’exprime que le désir individuel de quelques uns. De faire montre de prudence sur un projet de loi qui ébranle un code vieux de deux siècles et inspiré par deux mille ans de droit romain. De débattre, d’être écouté, d’être concerté, notamment au moyen d’un référendum. Ce million de personnes, ce qu’elles vous ont demandé en somme, Monsieur le Président, c’est « de ne pas aller trop loin dans l’utopie, au risque de heurter la réalité », ce que vous affirmiez aussi lors de la convention nationale du PS à Noisy-le-Grand en 1996.

Avez-vous entendu gronder la rue Monsieur le Président ? Avez-vous écouté ces jeunes, ces Thomas, ces Clémence, ces Julien, ces Flora qui vous disent leur refus d’avoir deux mamans ? Avez-vous écouté ces mémoires de la France, ces Georges, ces Nicole qui dans la sagesse de leur vieux jours et dans leur rôle de grands-parents, vous répètent la nécessité de l’altérité dans la construction de l’enfant ?

Monsieur le Président de la République, lorsque vous avez été élu, vous avez promis d’écouter le peuple, de le concerter. Au devant de la cathédrale de Tulle, vous assuriez que le premier devoir du Président de la République, c’était de rassembler. C’était 31 ans après François Mitterrand, celui-là même qui a guidé votre destinée. Alors rappelez-vous de sa grandeur. Rappelez-vous que pour ne pas diviser les français, pour ne pas provoquer un immense gâchis, pour ne pas provoquer une crise qui laisserait des traces, pour ne pas s’acharner coûte que coûte, il avait accepté, le 2 juillet 1984 au soir, d’écouter la rue qui avait manifesté vingt jours plus tôt. C’était, selon lui, une nécessité face à l’impérieux devoir de préserver en toutes circonstances l’unité nationale.

Monsieur le Président de la République, écoutez la rue et préservez l’unité nationale.

 

*Photo : Parti socialiste.