Le projet de loi sur le mariage gai bat son plein. Manifestement, les manifestants manifestent. Quant aux inévitables porte-paroles, ils n’ont jamais été aussi convaincus par la justesse de leurs propres raisonnements. C’est d’ailleurs ce qui est pénible avec le ping-pong télévisuel des pro et des anti, montrer à tout prix à l’adversaire que l’on sait ce qui est bon pour l’ensemble des citoyens, alors qu’un minimum d’honnêteté intellectuelle devrait nous pousser à reconnaître qu’il entre dans nos convictions personnelles, notamment sur la famille, une telle dose d’ignorance (quel lien exact nous attache à un père ? Sommes-nous attachés au père que nous avons eu ou au papa modèle que nous aurions aimé avoir ? Existe-t-il une différence entre les deux, et si oui, laquelle ? Quel est le lien entre ce père imaginaire et le modèle de société que nous défendons ?) que la seule attitude raisonnable serait celle de Montaigne. Mais le scepticisme est un luxe inabordable par les temps qui courent. Il s’apparente à un crime de lèse-société. Alors quoi, vous ne vous souciez pas de notre avenir collectif ? Vous ne vous intéressez pas au bonheur de l’enfant ? Vous ne vous rendez pas compte que le monde court à sa perte ? Est-ce que vous ne seriez pas égoïste, par hasard ?

Progressistes ou réactionnaires, chacun se croit tenu de parler pour les autres (ce qui est ma définition de l’enfer). J’aime penser qu’il est encore possible de résister à cette tentation vertueuse. Pourquoi suis-je favorable au mariage de couples homosexuels ? Parce que je ne sais pas ce qui est bon pour les homosexuels, et que, ne sachant pas, je trouve normal de ne pas leur dicter la bonne façon de vivre. Dans la mesure où cette loi n’empêche aucunement les couples hétérosexuels de nouer les relations qu’ils préfèrent, ou d’éduquer leurs enfants comme ils l’entendent, je la trouve bonne.

Tout le reste appartient au fantasme du « bon modèle » parental. Il n’y a pas de bon modèle parental. Je ne doute pas qu’il se trouvera toujours des grands manitous pour savoir comment équilibrer efficacement sexualité et société, mais ce savoir reposera toujours sur une forme d’arnaque. Une chose est sûre néanmoins – homosexuel ou pas – être un bon père restera une étrange aventure. Voire, si j’ai bien lu Freud, une énigme. Les parents sont au fondement de la société ? La belle affaire ! Au regard de l’inadéquation foncière des individus à leur fonction sociale, les choses n’évolueront pas d’un pouce. Les mères continueront d’être tourmentées par l’expression « être une bonne mère », et les pères continueront de se demander comment incarner la Loi. Aucune combinaison juridique ne peut faire le bonheur d’un couple sexué, ou de sa progéniture. Ce n’est pas l’orientation sexuelle, mais la sexualité elle-même qui défait les projets sociétaux les mieux arrêtés. Faut-il masquer ce mystère passionnant sous le bruyant discours de nos certitudes collectives ? J’en doute.

*Photo : Assassin de la police.

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