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Laissons la neige aux romantiques

neige tintin danel

L’album de Tintin que je préférais était Tintin au Tibet, car il était de plus en plus envahi par le blanc au fur et à mesure que l’histoire avançait. Je croyais que c’était la recherche désespérée d’un ami qui m’émouvait  mais non, c’était la blancheur, le froid, qui gagnaient tout. Comme Tintin, je la désirais et je la redoutais à la fois. Jamais une bédé n’aura à ce point mérité le nom d’album.

Deux chansons, sur ce thème de la neige, de la glace, du froid m’ont longtemps enchanté et m’enchantent encore. Il y avait Cold Song de Klaus Nomi. Elle était dans le juke-box 1982-83 du Château d’O à Rouen, le bar qui servait d’annexe aux lycéens de Corneille. Il va falloir songer à écrire un livre sur ce juke-box. Genre Essai sur le juke-box. Le titre est déjà pris par Peter Handke, je sais. Les bons titres sont toujours pris.

La seconde chanson, c’était Les neiges du Kilimandjaro de Pascal Danel. Je l’ai écoutée bien avant de lire la nouvelle d’Hemingway. Mais c’est grâce aux paroles que je l’ai lue et puis du coup, que j’ai lu tout Hemingway dans la foulée. On ne dira jamais assez les bienfaits de la variété des années 60 sur l’éducation littéraire des jeunes gens. « Elles te feront un blanc manteau« , l’air de rien, au-delà du côté cliché, il y a de la recherche dans la métaphore quand on s’adresse aux grisettes. On ne les prend pas pour des idiotes. Et puis cette histoire d’un type qui ne veut pas se retourner et veut en finir en beauté, suicide romain, désespoir hautain et élégant, ça a de la gueule. En fait, on dirait vraiment du Hemingway. Cette collection de 45 tours qu’il y avait chez moi. Tout le monde avait eu entre seize et vingt ans dans les années soixante. Sauf moi, forcément. Je me dis qu’ils ont eu de la chance, rétrospectivement.

Klaus Nomi, lui, ce fut le premier mort du sida un peu médiatique. On savait à peine ce que c’était, à Rouen, le sida, en 1983. En même temps, la Cold Song, et son « Let me freeze again » annonçaient effectivement une sacrée glaciation. Celle des défenses immunitaires sur la Terre. Klaus Nomi a-t-il autant fait pour Purcell que Pascal Danel pour Hemingway ? Klaus Nomi, androgyne, chanteur d’opéra et de rock, allure d’extra-terrestre en smoking parti pour une soirée branchée était le symbole des années 80 : transhumanité, posthumanité, toutes les petites bêtises prométhéennes qu’on a dans la tête en ce moment, c’était déjà en germe. Let me freeze again… D’ailleurs, tout ce que nous vivons de glaçant, mondialisation, acceptation d’un capitalisme sans réplique, choc larvé des civilisations, devenir-marchandise de tous les aspects de la vie humaine, même le ventre des femmes, guerre de tous contre tous, est apparu dans les années 80.

Je me souviens à ce propos de Jean-Paul Aron, le neveu de l’autre, qui avait déclaré son sida dans un article bouleversant du Nouvel Obs en 88. Peu de temps après, je lisais un livre de lui, Les Modernes, qui faisait le point sur le paysage intellectuel de ces années-là. Un seul mot revenait sous la plume de Jean-Paul Aron pour qualifier la situation: « glaciation ». Comme par hasard.

Le bruit d’une pneumonie, m’a dit un docteur à l’hôpital, un peu trop tard puisque j’avais déjà une pleurésie, est semblable au pas d’un promeneur qui marche dans la neige en fracturant la légère couche de glace.

Les deux seules sortes de Français qui sont au soleil aujourd’hui sont nos soldats qui se battent au Mali contre l’islamisme et les exilés fiscaux qui se battent contre le socialisme confiscatoire. Il faut espérer, pour finir, que  le moins possible de nos soldats iront rejoindre les neiges du Kilimandjaro qui, par bonheur, sont tout de mêmes situées assez loin du Mali.

 

*Photo : BreesyBreizh.

De l’immédiat en continu

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bfm newtown merah

Vendredi 14 décembre 2012 en fin d’après-midi, branle-bas de combat médiatique ! Les chaînes d’info en continu se déchaînent : « Fusillade dans une école du Connecticut !  Plusieurs morts, dont des enfants de 5 à 7 ans ! Restez avec nous ! » (pendant la pub).

Pour les professionnels du breaking news, ce massacre est une divine surprise : « Une tuerie ! », comme disent les jeunes. C’est dans des moments comme ça, d’émotion, de suspense ou de scandale, que les chaînes de l’immédiat en continu peuvent enfin donner toute leur mesure. « Interruption de nos programmes », « émissions spéciales » et décuplement de l’audience ! Nombreux sont les téléspectateurs qui délaissent leurs programmes habituels pour « vivre en direct l’événement avec nous ».

À chaque fois, entre les chaînes spécialisées, c’est la guerre totale pour attirer, dans chaque foyer, le « responsable des achats » (ex-« ménagère de moins de 50 ans »). Et force est de reconnaître que, ces derniers temps, les occasions se sont multipliées.

En mars 2011, le Japon crée l’événement avec son « séisme », devenu « tsunami » avant de trouver son appellation définitive de « catastrophe nucléaire de Fukushima ». N’empêche ! Malgré son titre vendeur, ce troisième épisode rend nettement moins bien à l’écran que le raz-de-marée géant du deuxième.

Deux mois plus tard éclate le scandale DSK. Pas de mort, cette fois, mais mieux encore : du sexe, du pouvoir, du pognon – et la justice américaine en action, comme dans les séries mais en vrai ! Huit jours d’info-spectacle non-stop, de la « perp walk » menottée à la maison de TriBeCa en passant par la prison de Rikers Island. J’étais le premier scotché devant mon écran, incrédule… Foutre en l’air sa carrière et sa vie comme ça, sur un coup de queue, quand on peut avoir tout ce qu’on veut dans ce domaine sur un simple coup de fil… Non seulement c’est fou, mais c’est punk !

En mars 2012, rebelote avec l’affaire Mohamed Merah : à l’affiche, cette fois, du sang et de la terreur. Trois légionnaires assassinés, massacre d’enfants dans une école juive et chasse au mystérieux « tueur en scooter », dont on ignore même le mobile (sauf apparemment la DCRI) : « raciste d’extrême droite » ? Non, finalement, « terroriste islamiste ».[access capability= »lire_inedits »]

Le final avec toute la troupe (du RAID), c’est trente-deux heures de Fort-Chabrol. On ne pourra malheureusement pas suivre l’ultime assaut à la télé : les chaînes n’ont pas été autorisées à filmer la fusillade. Ça viendra…

En attendant, nouveau coup de chance au mois de novembre : l’élection à la présidence de l’UMP tourne au pugilat entre copéistes et fillonistes.

Dans ce mini-Dallas politicien, pas de violences sinon verbales. Juste un choc d’ambitions entre l’homme qui est dans la place − et qui a pris ses dispositions pour y rester − et le « favori des sondages », persuadé d’être élu dans un fauteuil et qui se retrouve par terre.

Échanges de noms d’oiseaux, Cocoe, Conare, guerre de tranchées, médiations successives du « vieux sage » Juppé et même de l’ex-boss Sarkozy… Un fameux spectacle, sauf pour l’image des deux belligérants et celle de la classe politique, dont on découvre pour la première fois les arrière-cuisines.

Le combat de catch dans la jelly durera un mois entier avant que les deux champions ne se décident à poursuivre leurs empoignades en privé… Du coup, nos chaînes d’info rangent le matos, rappellent leurs envoyés spéciaux (dans le 15e et le 7e) et se préparent à hiberner au moins jusqu’en janvier à coups de « rétrospectives de l’année »…

Quand, soudain, la tuerie de Newtown vient à nouveau les remettre en selle. Dans ce western moderne, la parole est à la poudre, au sang et aux larmes – et pas n’importe lesquels : la poudre d’armes automatiques, le sang de petits enfants et les larmes de leurs parents.

« Restez avec nous, on se retrouve tout de suite pour la première déclaration en direct du shérif ! » (Pourvu que ce con ne commence pas à parler pendant l’écran pub…). Dans cet exercice de captation du « temps de cerveau disponible », BFM TiVi, directement calquée sur ses modèles américains, surclasse largement ses concurrentes.

LCI n’est même pas accessible à tous et, quant à i-Télé, elle se perd trop souvent dans les méandres du « décryptage ». À Biéfème, on sait brosser le téléspectateur dans le sens du poil : foin des vains bavardages, priorité au pathos illustré ! Il s’agit que coule en permanence un robinet d’« images-chocs » et de scoops au conditionnel – dont les démentis eux-mêmes seront vendus comme d’autres scoops.

Au début, il faut vraiment faire avec rien : ni infos précises, ni images qui bougent. Mais « restez avec nous !  », « le nombre des petites victimes ne cesse d’augmenter » et « voyez déjà ces diapos » : « Ici, la paisible petite école primaire où soudain  […]  C’est sans doute par cette porte-là que le tueur […] Et voilà une photo de classe de l’établissement, une classe semblable à celle qui, en ce moment peut-être…»

À force de meubler, bien sûr, on finit par raconter n’importe quoi, au rythme des buzz contradictoires. Résumé de mes notes sur deux heures de Bièfème : « Avant de perpétrer son massacre, le tueur – qui avait peut-être des complices, à moins qu’il n’ait agi seul – a tué toute sa famille, sauf son petit frère puisqu’il a été arrêté ; en fait seulement son père, ah non… sa mère, dans l’enceinte de l’école où elle enseignait, ou plus exactement chez elle… »

En zappant, je découvre même que nos trois chaînes en savent plus que le shérif local sur la personnalité du tueur : « Il souffrait de troubles du comportement », ose l’une ; « C’était un jeune homme sans histoire et un élève brillant », croit savoir l’autre ; et la troisième de tenter une synthèse…

Pas trop dure, la synthèse… Tous les tueurs fous sont décrits par leur voisinage comme des gens sans histoire, et pour cause : si on veut pouvoir passer à l’acte, pas question de se faire repérer bêtement en se roulant tout nu dans la neige en hurlant.

L’essentiel, quand on tient un événement comme ça, c’est de savoir le vendre : le mettre en valeur par tous les moyens, comme au télé-achat. Sur ce terrain, BFM est imbattable ! Ce n’est pas chez eux qu’on laisserait un commentateur banaliser l’affaire en balançant, comme sur i-Télé : « On pourrait faire des breaking news comme ça tous les jours, tant les drames dus aux armes à feu sont fréquents aux États-Unis. »

La chaîne leader dans sa branche préfère insister sur l’atrocité toute particulière du drame en vitrine ce soir-là : les victimes sont pour la plupart de très jeunes enfants – des « bambins » dit BFM, qui a toujours le mot juste.

Et si ça ne suffit pas pour vous tirer des larmes, voici celles de Barack Obama ! Visiblement sincères, tellement touchantes même qu’on nous les repassera en boucle toutes les 7’30 jusqu’à extinction des feux !

C’est même ça le problème : à force de revoir cent fois cette séquence, on finirait par douter… Ces longues secondes de silence face aux caméras : calculées ? Ce doigt qui écrase longuement une larme à peine naissante, ne serait-ce pas pour la souligner ?

Notre émotion transatlantique passe aussi ce soir-là par le filtre de l’espace, et tout l’océan des préjugés anti-américains qu’il charrie.

Parce qu’entre nous, quels cons ! Pourquoi distribuent-ils des armes à tout le monde ? Même BFM, qui n’est pas du genre à théoriser, stigmatise comme il convient cette absurdité-là : les Américains sont des « grands enfants », OK, mais ça ne les autorise pas à tuer leurs petits !

Vu d’ici, le coupable est tout trouvé : c’est la méchante sorcière NRA.  Contre ce « tout-puissant lobby des armes », apprend-on par B+F=M, le gentil Président lui-même est désarmé.

Le fait est que ces gangsters s’appuient sur le 2e Amendement, voté en 1791 et plébiscité encore par 73 % des Américains. Mais ce n’est pas non plus le genre de BFM de nous assommer avec des chiffres ! On retiendra seulement qu’après chaque massacre, ces crétins achètent encore plus d’armes : les uns pour  « se protéger »,  d’autres juste pour compléter leur collection avant une éventuelle restriction de la législation sur les armes…

Alors qu’il serait si simple de les interdire totalement ! Il suffirait de toiletter enfin cette Constitution bicentenaire qui en a bien besoin ! Nous, par exemple, depuis la même date, on en a bien rédigé 16 – faute de toutes les appliquer.

Et puis il y a le filtre du temps et ce « délai de décence » avec lequel j’ai toujours du mal.

Si vraiment le rire est une défense contre l’angoisse et l’absurdité, pourquoi tarder à y recourir ? Musset, dans son éloge de Molière, s’exclamait : « Quelle mâle gaieté, si triste et si profonde / que, lorsqu’on vient d’en rire, on devrait en pleurer ! »

D’ordinaire, on commence plutôt par pleurer – mais on n’est pas Molière non plus. Qui a plaisanté à chaud sur le « 9/11 », comme ils disent ? (Pas moi, en tout cas, j’avais bien trop peur pour la tour Eiffel !) Et qui, depuis, n’a jamais entendu ou même ri à une blague sur les Twin Towers ? (Moi, c’était dans South Park).

En tout cas, après Newton, l’émotion surjouée par les acteurs du BFM Studio m’a puissamment gonflé.

Bien sûr, l’objet social de BFM est d’assurer le show et, face à cette loi d’airain, les considérations éthiques, voire pédagogiques, ne pèsent pas lourd. Mais cette logique mène loin… À force de privilégier systématiquement le sensationnel au détriment du sens, on désinforme et on finit par effacer toute frontière entre le réel et le virtuel.

BFM, c’est TF1 version info en continu : beaucoup de bruit pour rien ; plein de téléspectateurs, et rien à voir ! Mais si ces chaînes séduisent le grand public, qui suis-je pour critiquer ? Un déçu du marché, de la démocratie, de l’homme lui-même ?

Sur ce dernier point au moins, je m’insurge. Ma misanthropie de naissance a été balayée depuis longtemps par Chesterton : il m’a appris à aimer les autres et même moi-même, en me faisant découvrir la profondeur aérienne du nonsense chrétien.

Bref, je n’ai même plus peur de BFM.[/access]

*Photo : Ede.

Scoop : il neige en hiver !

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La Direction générale de l’aviation civile a demandé hier aux compagnies aériennes de réduire de 40 % leurs vols depuis Roissy et Orly ce dimanche, a annoncé Aéroports de Paris. La cause de ces annulations en masse ? « L’épisode neigeux intense »  qui touche actuellement la région parisienne. « Pour des raisons de sécurité, la DGAC a demandé aux compagnies, à titre préventif, de réduire leurs programmes de vols pour cette journée », ajoute ADP, qui « recommande aux passagers de ne pas se rendre à l’aéroport avant de s’être assurés auprès de leur compagnie aérienne que leur vol est maintenu ».

On est touché par tant de sollicitude envers les infortunés passagers de la part de l’administration ainsi que des autorités aéroportuaires. Néanmoins, on peut se demander si «à titre préventif », les uns et les autres- ou au moins les logiciels qui leur tiennent lieu de cerveau- auraient pu anticiper cette réalité lourde : la saison qui va grosso modo du 21 décembre au 21 mars s’appelle l’hiver.

Or, sous nos climats – c’est moins fréquent à Miami, Hong Kong ou Rio de Janeiro- l’hiver est régulièrement marqué par des « épisodes neigeux intenses ». Épisodes contre lesquels il existe une batterie de moyens techniques d’intervention, sans quoi les avions ne décolleraient pas trois mois durant depuis Moscou, Winnipeg ou Reykjavik.

On espère qu’en l’attente de la mise aux normes de nos aéroports, on votera, c’est bien le moins, une loi assurant le droit au beau temps pour tous…

Il neige ! Il neigera !

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photo : Louis Bat

Avec la douceur d’un ensauvagement, la neige lance son assaut contre la métropole.

Simone Weil, dans La pesanteur et la grâce : « En toutes choses, seul ce qui nous vient du dehors, gratuitement, par surprise, comme un don du sort, sans que nous l’ayons cherché, est joie pure. » La neige est joie pure parce qu’elle suspend souverainement le règne de la métropole. Chaque jour, les dispositifs de la métropole nous invitent avec sollicitude à nous cérébraliser, à nous virtualiser, à nous absenter. À nous neutraliser nous-mêmes, à nous atténuer, à nous diminuer – à écraser nos corps, nos sens et nos affects. Chaque jour, nous acceptons leur invitation. Avec piété, nous célébrons le rituel exténuant de la désincarnation.

Il neige ! Il neigera ! Les frontières entre la nature et la ville s’estompent. Les rouages de la métropole se ralentissent, puis s’enrayent enfin. La neige nous libère peu à peu du fardeau des décorations de Noël. Elle ensevelit jusqu’aux désolants sapins couverts de neige artificielle. Nos visages ont oublié leurs devoirs les plus saints. Ils n’expriment plus l’impatience, ni l’indifférence, ni la maîtrise, ni la dureté. Il neige ! Nous voici soudain affranchis de la rationalité insensée de nos déplacements à travers la métropole, libérés de nos trajectoires optimales, de nos calculs, de l’efficacité blessante et acérée de chacun de nos gestes. Il nous est permis de nous attarder à présent, de prendre prétexte de la neige pour être partout en retard. Nous désertons, nous bifurquons. Nous nous encharnons voluptueusement dans les lieux. Nous goûtons avec simplicité le luxe inouï d’être là, que certains avaient réputé inaccessible.

Il neige ! Il neigera ! La neige appelle notre corps. L’ouïe est son premier théâtre d’opération. Comme un ensorcellement, elle nous fait basculer dans un espace sonore enveloppant et sous-marin. La neige nous rajeunit à même l’ouïe et nous voue aux commencements. Les voitures sont à présent aussi rares et humbles que les chevaux. Le tact, ensuite : visages, mains, pieds, genoux, nuque. Caresses et crissements. La neige s’insinue sous nos carapaces opaques et les fait éclater. Elle neutralise la neutralisation, atténue l’atténuation. Tous les corps accèdent soudain à la présence réelle. La brûlure suave de la neige éveille mes mains, vos corps, mes corps, tes joues. La neige ouvre l’animalité de la présence. Les corps des femmes et ceux des hommes, c’est-à-dire leurs âmes mêmes, reviennent du lointain où ils s’étaient absentés.

Il neige ! Il a neigé. Le verglas règne sur les routes et les trottoirs. Le sol appartient maintenant à la glace. A tous, elle impose sa législation comique. La crainte de glisser et de tomber contraint chacun à avancer à petits pas, par tâtonnements, dans une lenteur empêtrée et enjouée. Chacun espère sournoisement voir son prochain glisser. Mais, si cette pensée l’égaye trop, chacun sait que c’est à lui qu’échoira bientôt la grâce d’une glissade. Les regards se croisent et s’animent. La conscience commune du ridicule insinue une complicité burlesque entre les êtres. Libérés, les animaux humains sont rendus à leur grotesque primordial, à leur maladresse native. Les sourires sortent du terrier des visages.

Une raison-de-sécurité entre les dents, des fonctionnaires ferment criminellement les grilles des jardins publics. La beauté et la joie font peser une lourde menace sur la métropole. Les citoyens pourraient finir par y prendre goût. Quelques mètres plus loin, de mystérieux jeunes gens aident vieillardes et enfants à escalader les grilles. L’évidence du commun fait vivre les corps. Des racailles se sentent soudain allégés en portant sur leurs dos de vieux communistes. Au loin, enhardie, le visage rouge de joie, une jeune femme japonaise exulte paisiblement : « Yuki ! Yukiko ! »

Il neige ! Il neigera ! Nous, habitants sans joie de la métropole, nous appelons la neige de toutes nos prières. Pour la neige, nous rendons grâce à Dieu. Nous savons désormais que notre alliance avec la neige est irréversible. Nous saluons par avance ses prochains assauts. Lorsqu’ils surviendront, nous ouvrirons à la neige nos portes et nos fenêtres, nous accueillerons la neige les bras ouverts, à tour de bras, éperdument. Nous répondons à l’appel de la neige. Et si la neige nous ensevelit, si elle doit ensevelir certains d’entre nous, nous annonçons dès à présent que nous refuserons toute espèce de secours. La neige est bonne et sans remède.

Anarchisme, partouzes et graffitis

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arthur larrue partir guerre

« J’aime les femmes avec de la révolution dans l’âme et du muscle dans le cul » clame Oleg le voleur au risque de faire siffler les oreilles de sa chère et tendre Kosa. Pendant ce temps, leur petit garçon Kaspar et Leonid le fou entretiennent savamment le joyeux bordel de l’appartement qu’ils ont transformé en squat. Voilà l’univers dans lequel nous immerge Arthur Larrue, jeune professeur[1. Larrue est né au milieu des années 1980, preuve que la valeur n’attend décidément pas le nombre des années…] au lycée français de Saint-Pétersbourg dans Partir en Guerre, premier roman fort prometteur. Son narrateur endolori par une rupture sentimentale nous fait partager sa nuit d’insomnie avec les membres du groupe Voïna. Dans ce qui ressemble à la version prolétarisée du décor des Dreamers de Bertolucci, Oleg, Kosa et Leonid reviennent sur leurs faits d’armes en mangeant des ploffs à la viande douteuse.

Voïna, c’est la guerre en russe, une Guerre que Larrue écrit en majuscule pour esquisser celle que ces militants sans cause ont déclaré à l’ordre bourgeois, à coups d’agit-prop.

Pour le commun des journalistes, Voïna rime avec Lena, du nom de la militante cofondatrice des Pussy Riot, qui a aujourd’hui tout loisir de méditer sur la « grande démocratie » russe à l’intérieur d’un camp de travail de Mordovie, petite république prisée par nos acteurs défiscalisés. Avant d’organiser un concert de rock impromptu dans l’Eglise moscovite du Christ-Sauveur, Lena s’adonnait aux actions coups de poing avec ses camarades de Guerre pétersbourgeois. Entre autres joyeusetés, figurent leur partouze improvisée au musée national de biologie, symbole de la Russie poutinienne « où tout le monde baise tout le monde », l’introduction vaginale d’un poulet en plein supermarché, et le tag d’un phallus géant sur le pont Lityeni de Saint-Pétersbourg.

Tout ceci n’est pas sans rappeler le scandale provoqué un dimanche de 1950 par quelques jeunes gens de l’Internationale lettriste en pleine homélie à Notre-Dame. Pas de quoi fouetter un(e) chat(te) occidental(e) ? Mais le peuple conservateur de la très Sainte Russie ne l’entend pas de cette oreille gelée. Si sa douce orthodoxie s’accommode fort bien du soviétisme ripoliné par le tandem Poutine-Medvedev, la provocation au goupillon l’indigne au point de lui faire majoritairement approuver l’inique exil mordovien de Lena. Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà de l’Oural ?

Qu’importe. Guerre est lancée, déclare ennemis « les représentants importuns d’un régime importun », ainsi que les appelait l’ancien corps-franc Ernst Von Salomon et fait sienne la devise de Louise Michel qui veut que le peuple n’obtient que ce qu’il prend.

Son idéologie ? Foin de doctrine au pays où le Léviathan souffle sur les peurs collectives. Leonid, croque-mort du hasard portant haut sa barbe de Kropotkine, retourne les voitures parquées dans la rue avec le flegme d’une cuisinière qui battrait des œufs en neige. Ses comparses Oleg et Kosa vivent de menus larcins, chipant leur nourriture ici et là.  Là est leur anarchisme concret, bien plus que dans leurs vaines déclamations nihilistes, leurs mots d’ordre creux (« foutre la merde ») ou leur révolte post-adolescente (« On ne vivra pas longtemps mais eux ne vivront jamais… »). Si éructer paraît à la portée du premier indigné venu, provoquer à la cuirasse –  fût-ce sottement- la verticale du pouvoir poutinien est une autre paire de manches pour des rebelles acculés à retrousser les leurs. La Guerre, les têtes brûlées de Voïna l’accomplissent « pour réveiller une révolution, pour jeter par terre, à la vue de tous, comme on éviscère une carcasse, tout ce que l’Etat russe recouvrait d’injustices et de mensonges ».

Faudrait-il les j(a)uger ? Guerre s’apparente furieusement à une transposition post-moderne des héros révolutionnaires de Von Salomon ou Gorki, ces réprouvés de l’ère du vide nourrissant des « rêves de révolte » (Michel Bounan) passés au court-bouillon de la fausse conscience gauchiste. À y regarder de près, leur contestation s’autorésorbe dans le Spectacle qu’elle ne se lasse pas de fustiger.

Mais que celui qui n’a jamais été jeune et con leur jette la première pierre. Circonspect quoiqu’empathique, Larrue tend l’autre joue, sans doute influencé par son éphémère compagnonnage avec ces héros de notre triste temps. Une seconde force, obscure et occulte, incite le narrateur à la bienveillance : l’irrésistible peur de l’engourdissement (péters)bourgeois. Tout visiteur de Saint-Pétersbourg serait ainsi saisi d’un mal étrange et pétrifiant, atteint d’une langueur avec laquelle se confond « l’influence diabolique de cette ville », qui « faisait de vous un rêve mou ».

Confiné dans ce quasi huis-clos, le lecteur de Partir en Guerre voit une chute prévisible dénouer les derniers fils d’une intrigue toute de beauté somnolente. Malgré son action suspendue, rarement récit d’une seule nuit nous aura saisi au vif comme ces cent vingt-cinq pages tissées d’une écriture précise et gracile. À croire que le satin d’Arthur Larrue sait habiller les anarchistes déguenillés…

Partir en Guerre, Arthur Larrue (Allia), 125 pages, 6.20 euros.

*Photo : pregero.

Comment Dicker a nargué les marquis de la critique

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Joel Dicker prix goncourt

Le livre est un objet si banal… Il s’en publie des dizaines de milliers par an pour un nombre de lecteurs toujours plus réduit. En quelques jours, sur Amazon, à la rubrique « Occasions », le prix d’un livre est divisé par deux. Et très vite, devenu un vulgaire bouquin, il se donne pour 1 euro dans ces brocantes de quartier qui, aux quatre coins du pays, célèbrent la paupérisation des classes moyennes urbaines. Du coup, on finit par oublier qu’un livre peut aussi être un miracle, rescapé de ce qu’on imaginerait presque être un complot ourdi contre sa parution. C’est la fabuleuse histoire de Joël Dicker que nous voulons ici narrer. 

Soit un jeune homme suisse. Il a 27 ans alors qu’on lui en concède 19 : les mauvaises langues disent même que cette juvénilité est le vrai secret de son succès au Goncourt des lycéen(ne)s. Fermez les yeux, et oubliez un instant sa frimousse rétive au Gillette deux lames qu’il promène depuis trois mois de plateau de télé en studio de radio depuis la parution de son roman, qu’il a conduit comme une Maserati : La Vérité sur l’affaire Harry Quebert. Un succès phénoménal : 300 000 exemplaires en ce début décembre, largement devant le prix Goncourt 2012 et même le fameux Cinquante nuances de Grey, best-seller mondial vaguement cul sans chemise programmé à coups de millions de dollars. Un succès mérité pour quiconque se lance dans la lecture du livre : La Vérité sur l’affaire Harry Quebert n’est pas un livre, c’est une drogue, et de son puissant effet l’on ne ressort qu’avec une seule question : mais pourquoi donc la lecture d’un livre ne produit-elle pas toujours cela ?

Nous sommes en mai 2012. À ce moment, le jeune Joël Dicker est l’un de ces jeunes gommeux anonymes qui, par centaines, rêvent de devenir romanciers. Son métier, assistant parlementaire, lui laisse le loisir d’écrire, mais guère celui de rêver à un destin exceptionnel. Il a déjà publié un premier livre[1. Les Derniers Jours de nos pères, L’Âge d’Homme-Éditions de Fallois, janvier 2012, 332 pages, 19 euros.] que personne ou presque n’a lu, alors que, expérience faite, il le méritait. Cinq mois après cette première tentative, il a mis le point final à un gros manuscrit de 660 pages, soit deux ans de travail acharné. Dicker sait qu’il lui faut remonter à l’assaut du château fort éditorial flanqué de ses deux tours quasi imprenables par ceux qui n’ont pas été adoubés : l’éditeur, susceptible de croire suffisamment en son œuvre pour engager ses finances, et le bastion de la critique littéraire, sésame de la reconnaissance. Côté éditeur, le pavé va être cher à publier ; côté journalistes, il faudra convaincre les pisse-copie de lire un énorme ouvrage écrit par un inconnu, parmi des dizaines de romans de la rentrée littéraire, plus faciles à trimbaler dans le métro.[access capability= »lire_inedits »]

Il faut donc commencer par le commencement : contacter les éditeurs. Dicker le fait, consciencieusement, presque comme s’il en était à son coup d’essai. Il leur envoie son manuscrit accompagné d’une lettre précisant qu’il a déjà publié un premier livre, co-édité par l’Âge d’Homme, maison d’édition suisse, et par les éditions Bernard de Fallois. Joël Dicker n’en mène pas large : il a malheureusement perdu l’un de ses deux parrains éditoriaux. Éditeur non conformiste d’origine serbe, Vladimir Dimitrijevic refusait de payer la vignette d’autoroute suisse comme les péages français, qu’il jugeait exorbitants. Le 28 juin 2011, il meurt dans un accident d’automobile, en s’explosant contre un tracteur sur ces petites routes cantonales qui ne pardonnent pas une virgule d’inattention. L’autre éditeur, Bernard de Fallois, croit en Dicker, mais il a co-édité son premier livre avec un soupçon de pessimisme : l’intrigue en est bonne, mais il y manque un petit quelque chose. La librairie lui a donné raison.

Pour son deuxième roman, Dicker cherche donc un éditeur et s’adresse aux plus grandes maisons : Flammarion, Gallimard, Fayard, Grasset, Albin Michel, Actes Sud, Belfont et Robert Laffont. Les paquets partent de Genève au début du mois de mai. Dicker devra se contenter des lettres-types de refus, une tradition dans les maisons : mieux vaut une lettre faussement personnalisée que pas de réponse du tout, même si le destinataire devine aisément la marque d’une circulaire-type qui parvient à faire exactement l’inverse de l’objectif initial : ne pas vexer ou désespérer l’auteur putatif. « Monsieur, nous vous remercions d’avoir adressé votre manuscrit intitulé “Mon désespoir éditorial” à notre maison d’édition. Malheureusement, il ne saurait être retenu pour l’une de nos collections. Malgré tout l’intérêt que présente votre intrigue, il ne peut s’intégrer à notre politique éditoriale. Nous vous prions, cher Monsieur, d’agréer, etc. »

Mais quand ces courriers parviennent enfin dans la boîte aux lettres de Joël Dicker, il n’a aucune raison de se morfondre. Le sort de son livre est déjà entre les mains de celui qui devient, cette fois-ci pour de bon, son éditeur : Bernard de Fallois. Le manuscrit a levé son enthousiasme. À 86 ans, l’homme est le dernier dinosaure du monde de l’édition. On lui doit deux inédits de Marcel Proust, dont il est un infatigable prosélyte. Il a été l’éditeur de Georges Simenon, le découvreur de Françoise Chandernagor, celui qui a, contre l’avis de tous les caciques du groupe Hachette, imposé la réédition de l’œuvre de Jules Verne dont personne ne pensait qu’elle pouvait encore, dans les années 1970, intéresser les lycéens et leurs parents. En 1987, de Fallois a décidé de se mettre à son compte, comme si rester éditeur imposait de s’exiler de l’édition industrielle.

De Fallois s’emballe donc pour La Vérité à propos de l’affaire Harry Quebert. Le manuscrit de Dicker ne requiert que quelques menues corrections, des expressions idiomatiques suisses-romandes non exportables. De Fallois flaire le gros coup éditorial. Comme il est tard dans la saison, Dicker pense qu’il faut attendre janvier pour la publication : en juin 2012, au moment où ils discutent, les journalistes parisiens ont déjà réceptionné, par cartons pleins, tous les romans de la rentrée littéraire afin de leur permettre d’opérer le premier tri qui leur permettra de partir en vacances avec des valises lestées des livres qu’on leur dit indispensables. Imprimer le roman en août, comme le projette de Fallois, est donc une folie, mais ce dernier s’entête comme s’il était breton. Il n’est pas breton et le montre par cette phrase sibylline : « Je suis sûr que j’ai raison, confie-t-il aujourd’hui, mais j’aime mieux quand même vérifier que je ne me trompe pas. » Il « teste » donc le manuscrit auprès de quelques amis sûrs. Marc Fumaroli, qui lui a promis un avis sous quinze jours, le rappelle le surlendemain de la réception du Dicker : « J’en suis à la page 520, je n’arrive pas à faire autre chose. » Dominique Schnapper, qui lit peu de romans, lui fait part de son enthousiasme : « J’ai retrouvé le bonheur de mes lectures de jeunesse. » Pascal Thomas, et quelques autres encore, sont tout aussi « scotchés » par le livre.

Ces enthousiasmes galvanisent le vieux lion de l’édition. Il veut un tirage XXL, 20 000 exemplaires ! Il veut que des piles de ce gros pavé sautent aux yeux des clients en librairie en septembre. Dicker doit être partout ! Mais le vrai Dicker, lui, est catastrophé. Pourquoi son second livre, deux fois plus gros que le premier, pourrait-il marcher ? Il a peur du bouillon, et que son protecteur se prenne 19 000 « retours » dans les dents. De Fallois n’en a cure. Il présente Fumaroli, l’académicien passionné par l’art, à Dicker, et du dîner sort l’idée d’un tableau de Hopper pour illustrer la couverture. Ce sera donc 20 000 exemplaires, malgré les regards entendus et goguenards des représentants d’Hachette, habitués à tenir de Fallois pour un original.

Le livre, dont la parution est annoncée pour le début septembre, est envoyé aux journalistes à la mi-août. Les ventes décollent dès la première quinzaine de septembre, portées par le bouche à oreille. Certes, le duo Dicker-de Fallois bénéficie de « passeurs » prestigieux, Marc Fumaroli et Bernard Pivot en premier lieu. Certes, d’autres journalistes, comme Marie-Françoise Leclère du Point ou André Rollin, du Canard enchaîné, consentent à des critiques sympathiques. Surtout, le livre se hisse dans la première sélection du Goncourt, fin septembre : il ne peut plus être ignoré. Premier miracle, mi-octobre : au Salon de Francfort, trente éditeurs étrangers achètent les droits du Dicker. Second miracle : non seulement le livre trouve un large public, mais de Fallois, qui avait décidé de vendre sa maison à un grand éditeur et de prendre enfin tout à fait sa retraite, décide de jouer les prolongations. Il tient à accompagner le jeune auteur sous le label « Éditions de Fallois », pour tout ce qui l’attend. C’est que le livre vient d’obtenir, le 25 octobre, le Grand Prix de l’Académie française, qu’il figure sur la seconde liste du Goncourt et qu’il semble déjà tenir la corde pour le Goncourt des lycéens.

Le cœur du système germanopratin – LibérationLe MondeLes InrocksTélérama et Le Nouvel Obs – n’avait pas réagi. Quand le livre se met à trouver son public, il faut sonner la charge. Et là, mes amis, quel concours de fiel ! C’est à qui piétinera avec le plus de rage l’opus-surprise de la rentrée littéraire. Pour Nelly Kapriélian (Les Inrocks), l’ami Dicker n’est qu’un romancier et non un écrivain[2. Les Inrocks du 28 novembre 2012 : « La vérité sur l’affaire Joël Dicker ».] (!). Pour David Caviglioli, du Nouvel Observateur, l’obtention du Prix de l’Académie est un vrai scandale puisque le livre est un « nanard », « sous-écrit », « une puissante avalanche de clichés et de naïvetés romanesques ». Jusqu’à ce dossier spécial de « Grand Public », émission culturelle de France 2, diffusée le 6 décembre. Le générique en technicolor, façon fraise tagada, s’ouvre sur la « polémique de la semaine » : Joël Dicker est-il un plagiaire ? Avec un Arnaud Viviant déchaîné dans la robe du procureur. Ce Vichinsky de la critique littéraire, qui a son rond de serviette au « Masque et la Plume », l’émission de Jérôme Garcin (tiens, encore L’Obs), a repéré plusieurs « coïncidences troublantes » avec La Tache, le chef-d’œuvre de Philip Roth. Le personnage principal est un prof de fac, l’intrigue se déroule en Nouvelle-Angleterre, à Newak, « l’épicentre de l’œuvre de Roth », et dans les deux cas il est question d’un amour trouble entre deux personnes ayant deux générations d’écart. Conclusion de Vichinsky-Viviant : « Ce livre est une imposture. Dicker s’est greffé sur un livre qu’il adore. » La belle affaire ! L’année qui vient de s’écouler a vu fleurir le soupçon de plagiat − il faut dire que, après s’être fait rouler dans la farine en quelques occasions récentes, une certaine « critique » se croit désormais réduite à traquer le plagiaire. La hauteur de vue de Viviant arrange à sa sauce ce « crime » littéraire : Dicker aime Roth, il parsème son roman de clins d’œil à son œuvre, le voici donc plagiaire….

Ces palinodies de la critique nous ramènent pourtant aux tribulations de l’édition. Et s’il y avait une relation entre le fait que le roman de Dicker n’a intéressé aucun grand éditeur et le médiocre accueil de ladite critique ? Comme si, au fond, certains éditeurs ne percevaient plus leur métier qu’en fonction des desiderata qu’ils prêtent aux petits marquis de la critique ? Et si la critique ne supportait pas de voir démentis ses pronostics établis dès la mi-août, notamment dans le numéro exceptionnel des Inrocks titré « Rentrée littéraire » ? Pourquoi publier un Dicker si cela doit défriser cette chère Nelly Kapriélian ? Cela aurait une certaine logique. En réalité, cette cohérence reconstituée n’existe peut-être même pas. Dans les grandes maisons, le manuscrit de Dicker, arrivé par la Poste, a dû être réceptionné par un stagiaire mal réveillé qui, découragé par l’ampleur de la tâche, a opté pour un classement vertical après en avoir survolé dix lignes pour faire baisser de quelques centimètres la pile des manuscrits. À l’autre bout de la chaîne éditoriale française, les petits marquis brocardent ce qu’ils appellent, avec une moue digne de celle d’une ménagère (ou d’un ménager ?) placée devant un étal de poisson pas frais, un « page turner ». Le « page turner », ce livre ensorcelant qui happe par son histoire et fait crever d’envie d’en connaître l’issue, passe pour le mal en littérature : il serait synonyme de la facilité, dont se garde l’écrivain, a fortiori le grand écrivain, contrairement au romancier de gare. On attend toujours la définition de la « facilité » par Arnaud Viviant et quelques autres. Avec de tels amis, la littérature n’a plus besoin d’ennemis.[/access]

*Photo : Joël Dicker (bookaholicclub).

Investiture d’Obama : bulles ou virgules ?

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Lundi 21 janvier, alors qu’en France certains célèbreront l’anniversaire de la mort de Lénine et d’autres celle de Louis XVI, Barack Obama boira du champagne pour fêter son investiture, ce qui est en soi une excellente idée car on n’en boit jamais assez, finalement, comme le remarquait assez justement Roger Nimier qui complétait : « Ça sert à penser et à pisser. », deux activités essentielles quand on est à la tête d’une hyperpuissance.

Obama a choisi du champagne américain, et même californien pour être précis. La maison Korbel a ainsi prévu une bouteille spéciale où l’on pourra lire sur l’étiquette « Korbel Natural,  Special Inaugural Cuvée Champagne, California ».

Il y a juste un petit problème, qui agace fortement les producteurs français. Un accord sur le vin signé en 2006 entre l’Union Européenne et les USA a entériné l’interdiction pour les producteurs américains de nommer leurs vins « Champagne ». Mais cet accord n’est pas rétroactif. Des maisons, comme Korbel, vinifiant depuis longtemps du vin de champagne, ont conservé le droit d’étiqueter  « Champagne », à la condition expresse d’y accoler le terme « California » en un seul bloc de mots, sans la virgule.

Et la virgule change tout, dans les métiers de bouche où les mots ont forcément leur importance. « Korbel Natural, Special Inauguration Cuvée Champagne, California », ce n’est pas la même chose que « Korbel Natural, California Champagne ». Sam Heitner, qui représente les intérêts du Champagne français est très remonté depuis qu’il a découvert le menu du déjeuner d’investiture : « L’accord permet aux producteurs qui utilisaient le mot Champagne avant 2006 de continuer à le faire, mais ils doivent dire Champagne de Californie ou Champagne américain ou Champagne de New York. Le lieu de production doit figurer juste à côté du terme Champagne. La façon dont le communiqué de presse est rédigé n’est pas correcte, ni légale aux Etats-Unis». Le diable se nichant dans les détails, on voit bien que l’enjeu est d’importance : il s’agit de la défense des appellations contrôlées par le Vieux Continent en général, et la France en particulier.

Que cela n’empêche pas Obama de savourer sa coupe de « California Champagne » en l’accompagnant, par exemple, d’un peu de foie gras. Là, il ne pourra pas le faire venir de Californie. Et pour cause : ce produit est interdit pour « cruauté envers les animaux » et l’interdiction a encore été confirmée par la justice en septembre dernier.

Foxfire, des rebelles au féminin

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foxfire laurent cantet

Au fil des années, Laurent Cantet, cinéaste français ne se réclamant ni de la Nouvelle Vague, ni de ses héritiers ou encore d’un cinéma indépendant et artiste issu des années soixante-dix, construit une œuvre passionnante. Après un premier film réussi sur le monde des Ressources humaines, il signe deux oeuvres très personnelles : L’Emploi du temps, une belle et libre adaptation de L’Adversaire, le récit d’Emmanuel Carrère sur l’affaire Romand et surtout Vers le sud, un film troublant sur le désir féminin et la prostitution masculine à Haïti. En 2008, il est récompensé par une Palme d’Or pour Entre les murs, où son observation des jeunes à l’école me paraît moins convaincante même si la jeune troupe d’acteurs est excellemment dirigée. Mais ma réserve est aussi due au discours crispant du professeur joué par l’irritant François Bégaudeau.

Laurent Cantet nous revient donc avec un film d’une grande force : Foxfire, confessions d’un gang de filles, adapté d’un roman de Joyce Carol Oates. Il observe une nouvelle fois la jeunesse en suivant le destin d’un groupe de filles, en révolte contre la vie qu’on veut leur faire mener à Hammond, une petite ville imaginaire des Etats-Unis au milieu des années cinquante.

Ce film rageur et révolté est animé par la volonté et la détermination enjouée de cette bande de filles emmenée par Margaret Sadovsky. Elle est surnommée Legs par son ami la timide Maddy – laquelle narre à travers un journal intime la destinée tragique de ce groupe d’adolescentes qui entre dans un gang secret, Foxfire. Les filles qui désirent en faire partie prêtent serment, jurent de se soutenir et se secourir mutuellement.
Le groupe, dans un premier temps, fait payer à de jeunes adolescents pervers ou à des hommes plus murs leur machisme et leur violence. Après un premier passage par la prison, Legs en ressort plus déterminée que jamais et décide d’acheter une maison où pourront vivre ensemble toutes les filles du groupe.
Face aux nécessités de la vie, payer le loyer, se chauffer, manger, travailler pour certaines, leurs idéaux s’effritent, des jalousies et des rancœurs naissent.  Des oppositions les divisent, elles vont échouer et se lancer dans une terrible et dramatique dérive criminelle.

Œuvre vibrante sur la tragédie de jeunes filles révoltées, toutes différentes, souvent loin des canons de beauté lisses et chétifs que peut nous présenter la mode, le film s’avère une ode à la féminité, garçonnes ou rondes, coquettes ou naturelles, brutales et douces, toutes sont belles, toutes brûlent du désir de la fureur de vivre.

Avec sa troupe d’actrices, pour la plupart non professionnelles et par sa mise en scène d’une beauté rigoureuse, admirablement secondé par son chef opérateur Pierre Million, qui la plupart du temps utilise une caméra portée, Laurent Cantet effectue aussi un remarquable travail sur la reconstitution de l’Amérique des années cinquante, tant par l’image que par les sons et une formidable bande musicale.

Foxfire un gang de filles :
Un film de Laurent Cantet
Etats-Unis – 2012 – 2h23 – V.O.S.T.F.
Interprétation : Raven Adamson, Katie Coseni, Claire Mazerolle, Madeleine Bisson, Rachel Nyhuus, Paige Moyles

Le discours perdu de François Hollande aux députés algériens

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algerie hollande fln

Une malencontreuse erreur de manipulation informatique a fait disparaître les derniers feuillets du discours du Président de la République française devant les membres de l’Assemblée nationale populaire algérienne. Ils n’ont donc pas pu être prononcés. Par miracle, ils sont réapparus dans le disque dur de la rédaction de Causeur.

Mesdames et Messieurs les députés,

Mon choix de la vérité pour l’évocation du passé colonial, des souffrances imposées par ce système d’exploitation et d’oppression du peuple algérien m’impose aussi de vous parler franchement du demi-siècle écoulé. En 1962, pour la première fois, l’Algérie devenait maîtresse de son destin. L’homme algérien entrait dans l’Histoire, comme ne l’aurait pas écrit la « plume » de mon prédécesseur. Mais il y entrait par la mauvaise porte : celle du socialisme bureaucratique, du parti unique, de l’économie planifiée. Pour que cela soit bien clair aux yeux du monde, l’Algérie indépendante s’est intitulée « République algérienne démocratique et populaire », appellation encore en vigueur aujourd’hui malgré la chute du mur de Berlin. Vous ne la partagez plus, cette appellation, qu’avec un seul autre pays sur cette planète : la Corée du Nord.

Vos modèles, à l’époque, étaient la République démocratique allemande et les républiques populaires de derrière le « rideau de fer ». Vos dirigeants, certes, ne se déclaraient pas communistes, car cela aurait heurté la sensibilité musulmane de la grande majorité de votre peuple, qui rejetait le marxisme athée. Mais pour tout le reste, la caste politico-militaire qui a accaparé le pouvoir – et dont nombre d’entre vous, Mesdames et Messieurs les députés, êtes directement issus – s’est coulée dans le moule des pratiques et des discours du communisme post-stalinien : cela consiste à couvrir de grands mots, comme « démocratique », « populaire », « appropriation collective des moyens de production » etc… une réalité  notablement différente.[access capability= »lire_inedits »] Bientôt, ce fut la pénurie partout, ou presque : faute d’avoir favorisé, comme au Maroc, une politique de contrôle des naissances, la démographie algérienne explosait, alors que la production agricole s’effondrait. Les services publics se dégradaient pendant que l’argent de la rente pétrolière et gazière était englouti dans la construction d’une industrie lourde, à la soviétique, dont il ne reste aujourd’hui rien. Pendant que vous vous gargarisiez avec une langue de bois d’importation, l’inventivité populaire enrichissait le sabir franco-arabe de mots plus adaptés à l’état de la société algérienne : les jeunes désœuvrés qui passent leurs journées à «  tenir le mur » sont les « hittites » ; ceux qui brûlent leurs papiers d’identité et émigrent clandestinement vers la France sont les « harragas », et ceux qui survivent grâce aux trafics en tous genres entre les deux rives de la Méditerranée sont connus sous le vocable de « trabendistes ».

Le slogan maoïste « Servir le peuple ! » que vous brandissiez à l’époque se traduisait, dans le réel,  par un système où une nomenklatura se servait, laissant à Allah le soin de pourvoir aux besoins du peuple.

Ce dernier ne se le fit pas répéter deux fois : il chargea ses plus zélés serviteurs de « faire du social » pour soulager la misère des petites gens. Mais les barbus qui donnaient du pain à ceux qui en manquaient et des soins à ceux qui en étaient privés ne cultivaient pas l’abnégation comme les dames patronnesses du Secours catholique ou les bénévoles des Restaurants du cœur. La conquête des cœurs était pour eux le prélude à celle du pouvoir, afin d’instaurer dans votre pays la théocratie de leurs vœux, selon les principes de la version wahhabite de l’islam.

Dans les années 1990, vous fûtes contraints, par le mouvement de l’Histoire – et les émeutes d’octobre 1988 –, d’instaurer en Algérie le minimum de fonctionnement démocratique pour sortir, au moins en apparence, du modèle proto-communiste. Il n’est guère étonnant que, dès les premières élections libres de décembre 1991, les islamistes aient remporté la majorité des suffrages – victoire qui entraîna l’annulation des élections et une guerre civile sanglante.

Mesdames et Messieurs les députés − et là je m’adresse à ceux d’entre vous qui se réclament toujours du FLN −, il faut vous reconnaître une qualité : celle de savoir faire la guerre. Vous avez beaucoup appris de ceux que vous combattiez pour gagner votre indépendance. En dix ans, et au prix de 200 000 Algériens morts, vous avez su, par le fer et par le feu, les ratissages et la torture, conserver un pouvoir dont les urnes vous avaient privé.

C’est ainsi que, jusqu’à aujourd’hui, vous pouvez jouir dans une paix relative des prébendes que la rente pétrolière et gazière assure à votre classe dirigeante. Vous avez, me dit-on, 200 milliards de dollars en réserves de change. Votre dette publique est quasi nulle. Et pourtant, votre peuple souffre. Dans les villes, les coupures d’eau et d’électricité sont dignes d’un pays du Sahel. De votre magot, vous ne redistribuez que le minimum permettant de calmer, pour un temps, la colère du peuple. Cela vous a évité, jusqu’à présent, de connaître le sort de vos homologues tunisiens, égyptiens et libyens. Votre exigence de posséder 51% des parts des entreprises créées par des investissements étrangers décourage la plupart d’entre eux de venir participer au développement de votre pays. Vous avez laissé en déshérence un patrimoine touristique qui pourrait être le plus attirant du Maghreb. Vos entrepreneurs, qui peuvent réussir magnifiquement à l’étranger, notamment en France, se sont découragés face à votre corruption et à votre arbitraire législatif et réglementaire. Le savoir-faire et le savoir-travailler de votre peuple se sont évanouis, au point que les entreprises chinoises qui construisent vos logements amènent de chez elles tout ce qui est nécessaire à leurs chantiers, y compris les ouvriers. Alors Mesdames et Messieurs les députés, qui exigez de la France qu’elle se repente, n’avez-vous jamais honte ?[/access]

Pourquoi nous portons plainte contre Mediapart

basile koch frigide barjot

Depuis le 16 décembre dernier, on peut lire sur le site Mediapart.fr un article du blogueur Jean-Christophe Petit intitulé : « Qui est Frigide Barjot ? »

En fait d’ « enquête », il s’agit pour l’essentiel d’un copié-collé d’allégations diffamatoires diffusées par un blog anonyme – qui fait d’ailleurs l’objet d’une plainte séparée. Il suffit pour s’en rendre compte de comparer les deux documents :

– http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-christophe-petit/161212/qui-est-frigide-barjot

– http://adieufrigidebarjot.blogspot.fr

Comme son modèle, l’article de Mediapart, malgré son titre, ne vise pas seulement Frigide Barjot ; nombre de « révélations » concernent aussi ou exclusivement Basile de Koch. C’est donc solidairement que le couple a décidé de se constituer partie civile. 

Basile de Koch n’a jamais été « militant du GUD » : la justice en a tranché voici quinze ans déjà – et il n’y a toujours pas adhéré depuis ! Dans un arrêt du 3 juin 1997, la Cour d’Appel de Paris statue que « l’information inexacte »selon laquelle Bruno Tellenne (Basile de Koch) a été « membre du GUD » lui porte un « préjudice » en réparation duquel L’Evénement du Jeudi est condamné à publier un communiqué judiciaire ainsi qu’à tous les dépens.

Mais le blog de Mediapart va plus loin ! À l’en croire, Basile de Koch «suivra Bruno Mégret dans la scission du FN et deviendra un des fondateurs du MNR ». Cette invention-là n’a pas encore été sanctionnée par la justice, et pour cause : elle vient d’une simple erreur de recopiage ! Dans sa précipitation, l’ « auteur » a sauté  deux lignes du blog anonyme – attribuant du coup à B. de Koch le cursus d’un ancien secrétaire général du Club de l’Horloge…

D’ailleurs, pour faire « scission » du Front National, encore faut-il en avoir fait partie, ce qui n’est pas non plus le cas de Basile ; sur ce point aussi, la justice a tranché.

Dans le cadre de l’émission de Christophe Dechavanne Télé Qua Non, un reportage avait présenté B. de Koch comme le « concepteur » d’un journal du FN à destination de la jeunesse. Six jours plus tard, par ordonnance de référé en date du 24 janvier 1997, le Tribunal de Grande Instance de Paris condamnait l’animateur à insérer dans son émission du lendemain un déroulé rectificatif, lu en même temps par une voix off.

Ce démenti précisait utilement que l’intéressé n’exerce « aucune fonction dans le journal cité ni au Front national » et que « l’objet du reportage n’était aucunement de [le] mettre en cause. » Ça va mieux en le disant.

Quant à Frigide Barjot, l’article de Mediapart la qualifie aimablement de « vieille militante de l’extrême droite la plus nauséabonde »et  d’ « égérie des homophobes de tous bords ».

Au même moment, l’organisation intégriste Civitas la traite de « vieille gauchiste gay friendly » et Laurent Ruquier, dans On n’est pas couché, montre des photos d’elle dansant sur les tables avec des gogos au Banana Café. Si avec ça elle est « homophobe », c’est Mata-Hari !

Pour démontrer la proximité supposée de Mme Barjot avec les « shismatiques » (sic) qui la vouent aux gémonies, l’auteur n’a qu’un seul argument, carrément loufoque : sa défense inconditionnelle des deux derniers papes !

Il y ajoute une « preuve », empruntée encore au même blog anonyme :« Le couple Barjot-de Koch a été marié par l’abbé Georges de Nantes », intégriste de choc en rupture avec l’Eglise. En réalité, c’est un modeste curé à la retraite qui a célébré ce mariage, non pas à l’ombre d’une chapelle sectaire mais en l’église de Rillieux-la-Pape.

Devant cette avalanche de contre-vérités malveillantes, nous, le « couple Barjot-de Koch », n’avons d’autre choix que de saisir la justice. Faute de quoi les recopiages de M. Petit feront eux-mêmes des petits -chaque moine copiste ajoutant au passage sa « touche » personnelle. C’est déjà le cas un peu partout sur internet, en attendant la presse écrite et audiovisuelle…

Qui ne dit mot consent. Or nous refusons de porter tous les chapeaux grotesques confectionnés pour nous ici ou là, et que M. Petit étale complaisamment dans sa vitrine. Accessoirement, nous sommes curieux de savoir comment le déontologue-en-chef Edwy Plenel apportera ici la preuve de sa bonne foi -à moins de plaider qu’il ne lit pas ce qu’il cautionne. 

Laissons la neige aux romantiques

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neige tintin danel

neige tintin danel

L’album de Tintin que je préférais était Tintin au Tibet, car il était de plus en plus envahi par le blanc au fur et à mesure que l’histoire avançait. Je croyais que c’était la recherche désespérée d’un ami qui m’émouvait  mais non, c’était la blancheur, le froid, qui gagnaient tout. Comme Tintin, je la désirais et je la redoutais à la fois. Jamais une bédé n’aura à ce point mérité le nom d’album.

Deux chansons, sur ce thème de la neige, de la glace, du froid m’ont longtemps enchanté et m’enchantent encore. Il y avait Cold Song de Klaus Nomi. Elle était dans le juke-box 1982-83 du Château d’O à Rouen, le bar qui servait d’annexe aux lycéens de Corneille. Il va falloir songer à écrire un livre sur ce juke-box. Genre Essai sur le juke-box. Le titre est déjà pris par Peter Handke, je sais. Les bons titres sont toujours pris.

La seconde chanson, c’était Les neiges du Kilimandjaro de Pascal Danel. Je l’ai écoutée bien avant de lire la nouvelle d’Hemingway. Mais c’est grâce aux paroles que je l’ai lue et puis du coup, que j’ai lu tout Hemingway dans la foulée. On ne dira jamais assez les bienfaits de la variété des années 60 sur l’éducation littéraire des jeunes gens. « Elles te feront un blanc manteau« , l’air de rien, au-delà du côté cliché, il y a de la recherche dans la métaphore quand on s’adresse aux grisettes. On ne les prend pas pour des idiotes. Et puis cette histoire d’un type qui ne veut pas se retourner et veut en finir en beauté, suicide romain, désespoir hautain et élégant, ça a de la gueule. En fait, on dirait vraiment du Hemingway. Cette collection de 45 tours qu’il y avait chez moi. Tout le monde avait eu entre seize et vingt ans dans les années soixante. Sauf moi, forcément. Je me dis qu’ils ont eu de la chance, rétrospectivement.

Klaus Nomi, lui, ce fut le premier mort du sida un peu médiatique. On savait à peine ce que c’était, à Rouen, le sida, en 1983. En même temps, la Cold Song, et son « Let me freeze again » annonçaient effectivement une sacrée glaciation. Celle des défenses immunitaires sur la Terre. Klaus Nomi a-t-il autant fait pour Purcell que Pascal Danel pour Hemingway ? Klaus Nomi, androgyne, chanteur d’opéra et de rock, allure d’extra-terrestre en smoking parti pour une soirée branchée était le symbole des années 80 : transhumanité, posthumanité, toutes les petites bêtises prométhéennes qu’on a dans la tête en ce moment, c’était déjà en germe. Let me freeze again… D’ailleurs, tout ce que nous vivons de glaçant, mondialisation, acceptation d’un capitalisme sans réplique, choc larvé des civilisations, devenir-marchandise de tous les aspects de la vie humaine, même le ventre des femmes, guerre de tous contre tous, est apparu dans les années 80.

Je me souviens à ce propos de Jean-Paul Aron, le neveu de l’autre, qui avait déclaré son sida dans un article bouleversant du Nouvel Obs en 88. Peu de temps après, je lisais un livre de lui, Les Modernes, qui faisait le point sur le paysage intellectuel de ces années-là. Un seul mot revenait sous la plume de Jean-Paul Aron pour qualifier la situation: « glaciation ». Comme par hasard.

Le bruit d’une pneumonie, m’a dit un docteur à l’hôpital, un peu trop tard puisque j’avais déjà une pleurésie, est semblable au pas d’un promeneur qui marche dans la neige en fracturant la légère couche de glace.

Les deux seules sortes de Français qui sont au soleil aujourd’hui sont nos soldats qui se battent au Mali contre l’islamisme et les exilés fiscaux qui se battent contre le socialisme confiscatoire. Il faut espérer, pour finir, que  le moins possible de nos soldats iront rejoindre les neiges du Kilimandjaro qui, par bonheur, sont tout de mêmes situées assez loin du Mali.

 

*Photo : BreesyBreizh.

De l’immédiat en continu

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bfm newtown merah

bfm newtown merah

Vendredi 14 décembre 2012 en fin d’après-midi, branle-bas de combat médiatique ! Les chaînes d’info en continu se déchaînent : « Fusillade dans une école du Connecticut !  Plusieurs morts, dont des enfants de 5 à 7 ans ! Restez avec nous ! » (pendant la pub).

Pour les professionnels du breaking news, ce massacre est une divine surprise : « Une tuerie ! », comme disent les jeunes. C’est dans des moments comme ça, d’émotion, de suspense ou de scandale, que les chaînes de l’immédiat en continu peuvent enfin donner toute leur mesure. « Interruption de nos programmes », « émissions spéciales » et décuplement de l’audience ! Nombreux sont les téléspectateurs qui délaissent leurs programmes habituels pour « vivre en direct l’événement avec nous ».

À chaque fois, entre les chaînes spécialisées, c’est la guerre totale pour attirer, dans chaque foyer, le « responsable des achats » (ex-« ménagère de moins de 50 ans »). Et force est de reconnaître que, ces derniers temps, les occasions se sont multipliées.

En mars 2011, le Japon crée l’événement avec son « séisme », devenu « tsunami » avant de trouver son appellation définitive de « catastrophe nucléaire de Fukushima ». N’empêche ! Malgré son titre vendeur, ce troisième épisode rend nettement moins bien à l’écran que le raz-de-marée géant du deuxième.

Deux mois plus tard éclate le scandale DSK. Pas de mort, cette fois, mais mieux encore : du sexe, du pouvoir, du pognon – et la justice américaine en action, comme dans les séries mais en vrai ! Huit jours d’info-spectacle non-stop, de la « perp walk » menottée à la maison de TriBeCa en passant par la prison de Rikers Island. J’étais le premier scotché devant mon écran, incrédule… Foutre en l’air sa carrière et sa vie comme ça, sur un coup de queue, quand on peut avoir tout ce qu’on veut dans ce domaine sur un simple coup de fil… Non seulement c’est fou, mais c’est punk !

En mars 2012, rebelote avec l’affaire Mohamed Merah : à l’affiche, cette fois, du sang et de la terreur. Trois légionnaires assassinés, massacre d’enfants dans une école juive et chasse au mystérieux « tueur en scooter », dont on ignore même le mobile (sauf apparemment la DCRI) : « raciste d’extrême droite » ? Non, finalement, « terroriste islamiste ».[access capability= »lire_inedits »]

Le final avec toute la troupe (du RAID), c’est trente-deux heures de Fort-Chabrol. On ne pourra malheureusement pas suivre l’ultime assaut à la télé : les chaînes n’ont pas été autorisées à filmer la fusillade. Ça viendra…

En attendant, nouveau coup de chance au mois de novembre : l’élection à la présidence de l’UMP tourne au pugilat entre copéistes et fillonistes.

Dans ce mini-Dallas politicien, pas de violences sinon verbales. Juste un choc d’ambitions entre l’homme qui est dans la place − et qui a pris ses dispositions pour y rester − et le « favori des sondages », persuadé d’être élu dans un fauteuil et qui se retrouve par terre.

Échanges de noms d’oiseaux, Cocoe, Conare, guerre de tranchées, médiations successives du « vieux sage » Juppé et même de l’ex-boss Sarkozy… Un fameux spectacle, sauf pour l’image des deux belligérants et celle de la classe politique, dont on découvre pour la première fois les arrière-cuisines.

Le combat de catch dans la jelly durera un mois entier avant que les deux champions ne se décident à poursuivre leurs empoignades en privé… Du coup, nos chaînes d’info rangent le matos, rappellent leurs envoyés spéciaux (dans le 15e et le 7e) et se préparent à hiberner au moins jusqu’en janvier à coups de « rétrospectives de l’année »…

Quand, soudain, la tuerie de Newtown vient à nouveau les remettre en selle. Dans ce western moderne, la parole est à la poudre, au sang et aux larmes – et pas n’importe lesquels : la poudre d’armes automatiques, le sang de petits enfants et les larmes de leurs parents.

« Restez avec nous, on se retrouve tout de suite pour la première déclaration en direct du shérif ! » (Pourvu que ce con ne commence pas à parler pendant l’écran pub…). Dans cet exercice de captation du « temps de cerveau disponible », BFM TiVi, directement calquée sur ses modèles américains, surclasse largement ses concurrentes.

LCI n’est même pas accessible à tous et, quant à i-Télé, elle se perd trop souvent dans les méandres du « décryptage ». À Biéfème, on sait brosser le téléspectateur dans le sens du poil : foin des vains bavardages, priorité au pathos illustré ! Il s’agit que coule en permanence un robinet d’« images-chocs » et de scoops au conditionnel – dont les démentis eux-mêmes seront vendus comme d’autres scoops.

Au début, il faut vraiment faire avec rien : ni infos précises, ni images qui bougent. Mais « restez avec nous !  », « le nombre des petites victimes ne cesse d’augmenter » et « voyez déjà ces diapos » : « Ici, la paisible petite école primaire où soudain  […]  C’est sans doute par cette porte-là que le tueur […] Et voilà une photo de classe de l’établissement, une classe semblable à celle qui, en ce moment peut-être…»

À force de meubler, bien sûr, on finit par raconter n’importe quoi, au rythme des buzz contradictoires. Résumé de mes notes sur deux heures de Bièfème : « Avant de perpétrer son massacre, le tueur – qui avait peut-être des complices, à moins qu’il n’ait agi seul – a tué toute sa famille, sauf son petit frère puisqu’il a été arrêté ; en fait seulement son père, ah non… sa mère, dans l’enceinte de l’école où elle enseignait, ou plus exactement chez elle… »

En zappant, je découvre même que nos trois chaînes en savent plus que le shérif local sur la personnalité du tueur : « Il souffrait de troubles du comportement », ose l’une ; « C’était un jeune homme sans histoire et un élève brillant », croit savoir l’autre ; et la troisième de tenter une synthèse…

Pas trop dure, la synthèse… Tous les tueurs fous sont décrits par leur voisinage comme des gens sans histoire, et pour cause : si on veut pouvoir passer à l’acte, pas question de se faire repérer bêtement en se roulant tout nu dans la neige en hurlant.

L’essentiel, quand on tient un événement comme ça, c’est de savoir le vendre : le mettre en valeur par tous les moyens, comme au télé-achat. Sur ce terrain, BFM est imbattable ! Ce n’est pas chez eux qu’on laisserait un commentateur banaliser l’affaire en balançant, comme sur i-Télé : « On pourrait faire des breaking news comme ça tous les jours, tant les drames dus aux armes à feu sont fréquents aux États-Unis. »

La chaîne leader dans sa branche préfère insister sur l’atrocité toute particulière du drame en vitrine ce soir-là : les victimes sont pour la plupart de très jeunes enfants – des « bambins » dit BFM, qui a toujours le mot juste.

Et si ça ne suffit pas pour vous tirer des larmes, voici celles de Barack Obama ! Visiblement sincères, tellement touchantes même qu’on nous les repassera en boucle toutes les 7’30 jusqu’à extinction des feux !

C’est même ça le problème : à force de revoir cent fois cette séquence, on finirait par douter… Ces longues secondes de silence face aux caméras : calculées ? Ce doigt qui écrase longuement une larme à peine naissante, ne serait-ce pas pour la souligner ?

Notre émotion transatlantique passe aussi ce soir-là par le filtre de l’espace, et tout l’océan des préjugés anti-américains qu’il charrie.

Parce qu’entre nous, quels cons ! Pourquoi distribuent-ils des armes à tout le monde ? Même BFM, qui n’est pas du genre à théoriser, stigmatise comme il convient cette absurdité-là : les Américains sont des « grands enfants », OK, mais ça ne les autorise pas à tuer leurs petits !

Vu d’ici, le coupable est tout trouvé : c’est la méchante sorcière NRA.  Contre ce « tout-puissant lobby des armes », apprend-on par B+F=M, le gentil Président lui-même est désarmé.

Le fait est que ces gangsters s’appuient sur le 2e Amendement, voté en 1791 et plébiscité encore par 73 % des Américains. Mais ce n’est pas non plus le genre de BFM de nous assommer avec des chiffres ! On retiendra seulement qu’après chaque massacre, ces crétins achètent encore plus d’armes : les uns pour  « se protéger »,  d’autres juste pour compléter leur collection avant une éventuelle restriction de la législation sur les armes…

Alors qu’il serait si simple de les interdire totalement ! Il suffirait de toiletter enfin cette Constitution bicentenaire qui en a bien besoin ! Nous, par exemple, depuis la même date, on en a bien rédigé 16 – faute de toutes les appliquer.

Et puis il y a le filtre du temps et ce « délai de décence » avec lequel j’ai toujours du mal.

Si vraiment le rire est une défense contre l’angoisse et l’absurdité, pourquoi tarder à y recourir ? Musset, dans son éloge de Molière, s’exclamait : « Quelle mâle gaieté, si triste et si profonde / que, lorsqu’on vient d’en rire, on devrait en pleurer ! »

D’ordinaire, on commence plutôt par pleurer – mais on n’est pas Molière non plus. Qui a plaisanté à chaud sur le « 9/11 », comme ils disent ? (Pas moi, en tout cas, j’avais bien trop peur pour la tour Eiffel !) Et qui, depuis, n’a jamais entendu ou même ri à une blague sur les Twin Towers ? (Moi, c’était dans South Park).

En tout cas, après Newton, l’émotion surjouée par les acteurs du BFM Studio m’a puissamment gonflé.

Bien sûr, l’objet social de BFM est d’assurer le show et, face à cette loi d’airain, les considérations éthiques, voire pédagogiques, ne pèsent pas lourd. Mais cette logique mène loin… À force de privilégier systématiquement le sensationnel au détriment du sens, on désinforme et on finit par effacer toute frontière entre le réel et le virtuel.

BFM, c’est TF1 version info en continu : beaucoup de bruit pour rien ; plein de téléspectateurs, et rien à voir ! Mais si ces chaînes séduisent le grand public, qui suis-je pour critiquer ? Un déçu du marché, de la démocratie, de l’homme lui-même ?

Sur ce dernier point au moins, je m’insurge. Ma misanthropie de naissance a été balayée depuis longtemps par Chesterton : il m’a appris à aimer les autres et même moi-même, en me faisant découvrir la profondeur aérienne du nonsense chrétien.

Bref, je n’ai même plus peur de BFM.[/access]

*Photo : Ede.

Scoop : il neige en hiver !

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La Direction générale de l’aviation civile a demandé hier aux compagnies aériennes de réduire de 40 % leurs vols depuis Roissy et Orly ce dimanche, a annoncé Aéroports de Paris. La cause de ces annulations en masse ? « L’épisode neigeux intense »  qui touche actuellement la région parisienne. « Pour des raisons de sécurité, la DGAC a demandé aux compagnies, à titre préventif, de réduire leurs programmes de vols pour cette journée », ajoute ADP, qui « recommande aux passagers de ne pas se rendre à l’aéroport avant de s’être assurés auprès de leur compagnie aérienne que leur vol est maintenu ».

On est touché par tant de sollicitude envers les infortunés passagers de la part de l’administration ainsi que des autorités aéroportuaires. Néanmoins, on peut se demander si «à titre préventif », les uns et les autres- ou au moins les logiciels qui leur tiennent lieu de cerveau- auraient pu anticiper cette réalité lourde : la saison qui va grosso modo du 21 décembre au 21 mars s’appelle l’hiver.

Or, sous nos climats – c’est moins fréquent à Miami, Hong Kong ou Rio de Janeiro- l’hiver est régulièrement marqué par des « épisodes neigeux intenses ». Épisodes contre lesquels il existe une batterie de moyens techniques d’intervention, sans quoi les avions ne décolleraient pas trois mois durant depuis Moscou, Winnipeg ou Reykjavik.

On espère qu’en l’attente de la mise aux normes de nos aéroports, on votera, c’est bien le moins, une loi assurant le droit au beau temps pour tous…

Il neige ! Il neigera !

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photo : Louis Bat
photo : Louis Bat

Avec la douceur d’un ensauvagement, la neige lance son assaut contre la métropole.

Simone Weil, dans La pesanteur et la grâce : « En toutes choses, seul ce qui nous vient du dehors, gratuitement, par surprise, comme un don du sort, sans que nous l’ayons cherché, est joie pure. » La neige est joie pure parce qu’elle suspend souverainement le règne de la métropole. Chaque jour, les dispositifs de la métropole nous invitent avec sollicitude à nous cérébraliser, à nous virtualiser, à nous absenter. À nous neutraliser nous-mêmes, à nous atténuer, à nous diminuer – à écraser nos corps, nos sens et nos affects. Chaque jour, nous acceptons leur invitation. Avec piété, nous célébrons le rituel exténuant de la désincarnation.

Il neige ! Il neigera ! Les frontières entre la nature et la ville s’estompent. Les rouages de la métropole se ralentissent, puis s’enrayent enfin. La neige nous libère peu à peu du fardeau des décorations de Noël. Elle ensevelit jusqu’aux désolants sapins couverts de neige artificielle. Nos visages ont oublié leurs devoirs les plus saints. Ils n’expriment plus l’impatience, ni l’indifférence, ni la maîtrise, ni la dureté. Il neige ! Nous voici soudain affranchis de la rationalité insensée de nos déplacements à travers la métropole, libérés de nos trajectoires optimales, de nos calculs, de l’efficacité blessante et acérée de chacun de nos gestes. Il nous est permis de nous attarder à présent, de prendre prétexte de la neige pour être partout en retard. Nous désertons, nous bifurquons. Nous nous encharnons voluptueusement dans les lieux. Nous goûtons avec simplicité le luxe inouï d’être là, que certains avaient réputé inaccessible.

Il neige ! Il neigera ! La neige appelle notre corps. L’ouïe est son premier théâtre d’opération. Comme un ensorcellement, elle nous fait basculer dans un espace sonore enveloppant et sous-marin. La neige nous rajeunit à même l’ouïe et nous voue aux commencements. Les voitures sont à présent aussi rares et humbles que les chevaux. Le tact, ensuite : visages, mains, pieds, genoux, nuque. Caresses et crissements. La neige s’insinue sous nos carapaces opaques et les fait éclater. Elle neutralise la neutralisation, atténue l’atténuation. Tous les corps accèdent soudain à la présence réelle. La brûlure suave de la neige éveille mes mains, vos corps, mes corps, tes joues. La neige ouvre l’animalité de la présence. Les corps des femmes et ceux des hommes, c’est-à-dire leurs âmes mêmes, reviennent du lointain où ils s’étaient absentés.

Il neige ! Il a neigé. Le verglas règne sur les routes et les trottoirs. Le sol appartient maintenant à la glace. A tous, elle impose sa législation comique. La crainte de glisser et de tomber contraint chacun à avancer à petits pas, par tâtonnements, dans une lenteur empêtrée et enjouée. Chacun espère sournoisement voir son prochain glisser. Mais, si cette pensée l’égaye trop, chacun sait que c’est à lui qu’échoira bientôt la grâce d’une glissade. Les regards se croisent et s’animent. La conscience commune du ridicule insinue une complicité burlesque entre les êtres. Libérés, les animaux humains sont rendus à leur grotesque primordial, à leur maladresse native. Les sourires sortent du terrier des visages.

Une raison-de-sécurité entre les dents, des fonctionnaires ferment criminellement les grilles des jardins publics. La beauté et la joie font peser une lourde menace sur la métropole. Les citoyens pourraient finir par y prendre goût. Quelques mètres plus loin, de mystérieux jeunes gens aident vieillardes et enfants à escalader les grilles. L’évidence du commun fait vivre les corps. Des racailles se sentent soudain allégés en portant sur leurs dos de vieux communistes. Au loin, enhardie, le visage rouge de joie, une jeune femme japonaise exulte paisiblement : « Yuki ! Yukiko ! »

Il neige ! Il neigera ! Nous, habitants sans joie de la métropole, nous appelons la neige de toutes nos prières. Pour la neige, nous rendons grâce à Dieu. Nous savons désormais que notre alliance avec la neige est irréversible. Nous saluons par avance ses prochains assauts. Lorsqu’ils surviendront, nous ouvrirons à la neige nos portes et nos fenêtres, nous accueillerons la neige les bras ouverts, à tour de bras, éperdument. Nous répondons à l’appel de la neige. Et si la neige nous ensevelit, si elle doit ensevelir certains d’entre nous, nous annonçons dès à présent que nous refuserons toute espèce de secours. La neige est bonne et sans remède.

Anarchisme, partouzes et graffitis

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arthur larrue partir guerre

arthur larrue partir guerre

« J’aime les femmes avec de la révolution dans l’âme et du muscle dans le cul » clame Oleg le voleur au risque de faire siffler les oreilles de sa chère et tendre Kosa. Pendant ce temps, leur petit garçon Kaspar et Leonid le fou entretiennent savamment le joyeux bordel de l’appartement qu’ils ont transformé en squat. Voilà l’univers dans lequel nous immerge Arthur Larrue, jeune professeur[1. Larrue est né au milieu des années 1980, preuve que la valeur n’attend décidément pas le nombre des années…] au lycée français de Saint-Pétersbourg dans Partir en Guerre, premier roman fort prometteur. Son narrateur endolori par une rupture sentimentale nous fait partager sa nuit d’insomnie avec les membres du groupe Voïna. Dans ce qui ressemble à la version prolétarisée du décor des Dreamers de Bertolucci, Oleg, Kosa et Leonid reviennent sur leurs faits d’armes en mangeant des ploffs à la viande douteuse.

Voïna, c’est la guerre en russe, une Guerre que Larrue écrit en majuscule pour esquisser celle que ces militants sans cause ont déclaré à l’ordre bourgeois, à coups d’agit-prop.

Pour le commun des journalistes, Voïna rime avec Lena, du nom de la militante cofondatrice des Pussy Riot, qui a aujourd’hui tout loisir de méditer sur la « grande démocratie » russe à l’intérieur d’un camp de travail de Mordovie, petite république prisée par nos acteurs défiscalisés. Avant d’organiser un concert de rock impromptu dans l’Eglise moscovite du Christ-Sauveur, Lena s’adonnait aux actions coups de poing avec ses camarades de Guerre pétersbourgeois. Entre autres joyeusetés, figurent leur partouze improvisée au musée national de biologie, symbole de la Russie poutinienne « où tout le monde baise tout le monde », l’introduction vaginale d’un poulet en plein supermarché, et le tag d’un phallus géant sur le pont Lityeni de Saint-Pétersbourg.

Tout ceci n’est pas sans rappeler le scandale provoqué un dimanche de 1950 par quelques jeunes gens de l’Internationale lettriste en pleine homélie à Notre-Dame. Pas de quoi fouetter un(e) chat(te) occidental(e) ? Mais le peuple conservateur de la très Sainte Russie ne l’entend pas de cette oreille gelée. Si sa douce orthodoxie s’accommode fort bien du soviétisme ripoliné par le tandem Poutine-Medvedev, la provocation au goupillon l’indigne au point de lui faire majoritairement approuver l’inique exil mordovien de Lena. Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà de l’Oural ?

Qu’importe. Guerre est lancée, déclare ennemis « les représentants importuns d’un régime importun », ainsi que les appelait l’ancien corps-franc Ernst Von Salomon et fait sienne la devise de Louise Michel qui veut que le peuple n’obtient que ce qu’il prend.

Son idéologie ? Foin de doctrine au pays où le Léviathan souffle sur les peurs collectives. Leonid, croque-mort du hasard portant haut sa barbe de Kropotkine, retourne les voitures parquées dans la rue avec le flegme d’une cuisinière qui battrait des œufs en neige. Ses comparses Oleg et Kosa vivent de menus larcins, chipant leur nourriture ici et là.  Là est leur anarchisme concret, bien plus que dans leurs vaines déclamations nihilistes, leurs mots d’ordre creux (« foutre la merde ») ou leur révolte post-adolescente (« On ne vivra pas longtemps mais eux ne vivront jamais… »). Si éructer paraît à la portée du premier indigné venu, provoquer à la cuirasse –  fût-ce sottement- la verticale du pouvoir poutinien est une autre paire de manches pour des rebelles acculés à retrousser les leurs. La Guerre, les têtes brûlées de Voïna l’accomplissent « pour réveiller une révolution, pour jeter par terre, à la vue de tous, comme on éviscère une carcasse, tout ce que l’Etat russe recouvrait d’injustices et de mensonges ».

Faudrait-il les j(a)uger ? Guerre s’apparente furieusement à une transposition post-moderne des héros révolutionnaires de Von Salomon ou Gorki, ces réprouvés de l’ère du vide nourrissant des « rêves de révolte » (Michel Bounan) passés au court-bouillon de la fausse conscience gauchiste. À y regarder de près, leur contestation s’autorésorbe dans le Spectacle qu’elle ne se lasse pas de fustiger.

Mais que celui qui n’a jamais été jeune et con leur jette la première pierre. Circonspect quoiqu’empathique, Larrue tend l’autre joue, sans doute influencé par son éphémère compagnonnage avec ces héros de notre triste temps. Une seconde force, obscure et occulte, incite le narrateur à la bienveillance : l’irrésistible peur de l’engourdissement (péters)bourgeois. Tout visiteur de Saint-Pétersbourg serait ainsi saisi d’un mal étrange et pétrifiant, atteint d’une langueur avec laquelle se confond « l’influence diabolique de cette ville », qui « faisait de vous un rêve mou ».

Confiné dans ce quasi huis-clos, le lecteur de Partir en Guerre voit une chute prévisible dénouer les derniers fils d’une intrigue toute de beauté somnolente. Malgré son action suspendue, rarement récit d’une seule nuit nous aura saisi au vif comme ces cent vingt-cinq pages tissées d’une écriture précise et gracile. À croire que le satin d’Arthur Larrue sait habiller les anarchistes déguenillés…

Partir en Guerre, Arthur Larrue (Allia), 125 pages, 6.20 euros.

*Photo : pregero.

Comment Dicker a nargué les marquis de la critique

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Joel Dicker prix goncourt

Joel Dicker prix goncourt

Le livre est un objet si banal… Il s’en publie des dizaines de milliers par an pour un nombre de lecteurs toujours plus réduit. En quelques jours, sur Amazon, à la rubrique « Occasions », le prix d’un livre est divisé par deux. Et très vite, devenu un vulgaire bouquin, il se donne pour 1 euro dans ces brocantes de quartier qui, aux quatre coins du pays, célèbrent la paupérisation des classes moyennes urbaines. Du coup, on finit par oublier qu’un livre peut aussi être un miracle, rescapé de ce qu’on imaginerait presque être un complot ourdi contre sa parution. C’est la fabuleuse histoire de Joël Dicker que nous voulons ici narrer. 

Soit un jeune homme suisse. Il a 27 ans alors qu’on lui en concède 19 : les mauvaises langues disent même que cette juvénilité est le vrai secret de son succès au Goncourt des lycéen(ne)s. Fermez les yeux, et oubliez un instant sa frimousse rétive au Gillette deux lames qu’il promène depuis trois mois de plateau de télé en studio de radio depuis la parution de son roman, qu’il a conduit comme une Maserati : La Vérité sur l’affaire Harry Quebert. Un succès phénoménal : 300 000 exemplaires en ce début décembre, largement devant le prix Goncourt 2012 et même le fameux Cinquante nuances de Grey, best-seller mondial vaguement cul sans chemise programmé à coups de millions de dollars. Un succès mérité pour quiconque se lance dans la lecture du livre : La Vérité sur l’affaire Harry Quebert n’est pas un livre, c’est une drogue, et de son puissant effet l’on ne ressort qu’avec une seule question : mais pourquoi donc la lecture d’un livre ne produit-elle pas toujours cela ?

Nous sommes en mai 2012. À ce moment, le jeune Joël Dicker est l’un de ces jeunes gommeux anonymes qui, par centaines, rêvent de devenir romanciers. Son métier, assistant parlementaire, lui laisse le loisir d’écrire, mais guère celui de rêver à un destin exceptionnel. Il a déjà publié un premier livre[1. Les Derniers Jours de nos pères, L’Âge d’Homme-Éditions de Fallois, janvier 2012, 332 pages, 19 euros.] que personne ou presque n’a lu, alors que, expérience faite, il le méritait. Cinq mois après cette première tentative, il a mis le point final à un gros manuscrit de 660 pages, soit deux ans de travail acharné. Dicker sait qu’il lui faut remonter à l’assaut du château fort éditorial flanqué de ses deux tours quasi imprenables par ceux qui n’ont pas été adoubés : l’éditeur, susceptible de croire suffisamment en son œuvre pour engager ses finances, et le bastion de la critique littéraire, sésame de la reconnaissance. Côté éditeur, le pavé va être cher à publier ; côté journalistes, il faudra convaincre les pisse-copie de lire un énorme ouvrage écrit par un inconnu, parmi des dizaines de romans de la rentrée littéraire, plus faciles à trimbaler dans le métro.[access capability= »lire_inedits »]

Il faut donc commencer par le commencement : contacter les éditeurs. Dicker le fait, consciencieusement, presque comme s’il en était à son coup d’essai. Il leur envoie son manuscrit accompagné d’une lettre précisant qu’il a déjà publié un premier livre, co-édité par l’Âge d’Homme, maison d’édition suisse, et par les éditions Bernard de Fallois. Joël Dicker n’en mène pas large : il a malheureusement perdu l’un de ses deux parrains éditoriaux. Éditeur non conformiste d’origine serbe, Vladimir Dimitrijevic refusait de payer la vignette d’autoroute suisse comme les péages français, qu’il jugeait exorbitants. Le 28 juin 2011, il meurt dans un accident d’automobile, en s’explosant contre un tracteur sur ces petites routes cantonales qui ne pardonnent pas une virgule d’inattention. L’autre éditeur, Bernard de Fallois, croit en Dicker, mais il a co-édité son premier livre avec un soupçon de pessimisme : l’intrigue en est bonne, mais il y manque un petit quelque chose. La librairie lui a donné raison.

Pour son deuxième roman, Dicker cherche donc un éditeur et s’adresse aux plus grandes maisons : Flammarion, Gallimard, Fayard, Grasset, Albin Michel, Actes Sud, Belfont et Robert Laffont. Les paquets partent de Genève au début du mois de mai. Dicker devra se contenter des lettres-types de refus, une tradition dans les maisons : mieux vaut une lettre faussement personnalisée que pas de réponse du tout, même si le destinataire devine aisément la marque d’une circulaire-type qui parvient à faire exactement l’inverse de l’objectif initial : ne pas vexer ou désespérer l’auteur putatif. « Monsieur, nous vous remercions d’avoir adressé votre manuscrit intitulé “Mon désespoir éditorial” à notre maison d’édition. Malheureusement, il ne saurait être retenu pour l’une de nos collections. Malgré tout l’intérêt que présente votre intrigue, il ne peut s’intégrer à notre politique éditoriale. Nous vous prions, cher Monsieur, d’agréer, etc. »

Mais quand ces courriers parviennent enfin dans la boîte aux lettres de Joël Dicker, il n’a aucune raison de se morfondre. Le sort de son livre est déjà entre les mains de celui qui devient, cette fois-ci pour de bon, son éditeur : Bernard de Fallois. Le manuscrit a levé son enthousiasme. À 86 ans, l’homme est le dernier dinosaure du monde de l’édition. On lui doit deux inédits de Marcel Proust, dont il est un infatigable prosélyte. Il a été l’éditeur de Georges Simenon, le découvreur de Françoise Chandernagor, celui qui a, contre l’avis de tous les caciques du groupe Hachette, imposé la réédition de l’œuvre de Jules Verne dont personne ne pensait qu’elle pouvait encore, dans les années 1970, intéresser les lycéens et leurs parents. En 1987, de Fallois a décidé de se mettre à son compte, comme si rester éditeur imposait de s’exiler de l’édition industrielle.

De Fallois s’emballe donc pour La Vérité à propos de l’affaire Harry Quebert. Le manuscrit de Dicker ne requiert que quelques menues corrections, des expressions idiomatiques suisses-romandes non exportables. De Fallois flaire le gros coup éditorial. Comme il est tard dans la saison, Dicker pense qu’il faut attendre janvier pour la publication : en juin 2012, au moment où ils discutent, les journalistes parisiens ont déjà réceptionné, par cartons pleins, tous les romans de la rentrée littéraire afin de leur permettre d’opérer le premier tri qui leur permettra de partir en vacances avec des valises lestées des livres qu’on leur dit indispensables. Imprimer le roman en août, comme le projette de Fallois, est donc une folie, mais ce dernier s’entête comme s’il était breton. Il n’est pas breton et le montre par cette phrase sibylline : « Je suis sûr que j’ai raison, confie-t-il aujourd’hui, mais j’aime mieux quand même vérifier que je ne me trompe pas. » Il « teste » donc le manuscrit auprès de quelques amis sûrs. Marc Fumaroli, qui lui a promis un avis sous quinze jours, le rappelle le surlendemain de la réception du Dicker : « J’en suis à la page 520, je n’arrive pas à faire autre chose. » Dominique Schnapper, qui lit peu de romans, lui fait part de son enthousiasme : « J’ai retrouvé le bonheur de mes lectures de jeunesse. » Pascal Thomas, et quelques autres encore, sont tout aussi « scotchés » par le livre.

Ces enthousiasmes galvanisent le vieux lion de l’édition. Il veut un tirage XXL, 20 000 exemplaires ! Il veut que des piles de ce gros pavé sautent aux yeux des clients en librairie en septembre. Dicker doit être partout ! Mais le vrai Dicker, lui, est catastrophé. Pourquoi son second livre, deux fois plus gros que le premier, pourrait-il marcher ? Il a peur du bouillon, et que son protecteur se prenne 19 000 « retours » dans les dents. De Fallois n’en a cure. Il présente Fumaroli, l’académicien passionné par l’art, à Dicker, et du dîner sort l’idée d’un tableau de Hopper pour illustrer la couverture. Ce sera donc 20 000 exemplaires, malgré les regards entendus et goguenards des représentants d’Hachette, habitués à tenir de Fallois pour un original.

Le livre, dont la parution est annoncée pour le début septembre, est envoyé aux journalistes à la mi-août. Les ventes décollent dès la première quinzaine de septembre, portées par le bouche à oreille. Certes, le duo Dicker-de Fallois bénéficie de « passeurs » prestigieux, Marc Fumaroli et Bernard Pivot en premier lieu. Certes, d’autres journalistes, comme Marie-Françoise Leclère du Point ou André Rollin, du Canard enchaîné, consentent à des critiques sympathiques. Surtout, le livre se hisse dans la première sélection du Goncourt, fin septembre : il ne peut plus être ignoré. Premier miracle, mi-octobre : au Salon de Francfort, trente éditeurs étrangers achètent les droits du Dicker. Second miracle : non seulement le livre trouve un large public, mais de Fallois, qui avait décidé de vendre sa maison à un grand éditeur et de prendre enfin tout à fait sa retraite, décide de jouer les prolongations. Il tient à accompagner le jeune auteur sous le label « Éditions de Fallois », pour tout ce qui l’attend. C’est que le livre vient d’obtenir, le 25 octobre, le Grand Prix de l’Académie française, qu’il figure sur la seconde liste du Goncourt et qu’il semble déjà tenir la corde pour le Goncourt des lycéens.

Le cœur du système germanopratin – LibérationLe MondeLes InrocksTélérama et Le Nouvel Obs – n’avait pas réagi. Quand le livre se met à trouver son public, il faut sonner la charge. Et là, mes amis, quel concours de fiel ! C’est à qui piétinera avec le plus de rage l’opus-surprise de la rentrée littéraire. Pour Nelly Kapriélian (Les Inrocks), l’ami Dicker n’est qu’un romancier et non un écrivain[2. Les Inrocks du 28 novembre 2012 : « La vérité sur l’affaire Joël Dicker ».] (!). Pour David Caviglioli, du Nouvel Observateur, l’obtention du Prix de l’Académie est un vrai scandale puisque le livre est un « nanard », « sous-écrit », « une puissante avalanche de clichés et de naïvetés romanesques ». Jusqu’à ce dossier spécial de « Grand Public », émission culturelle de France 2, diffusée le 6 décembre. Le générique en technicolor, façon fraise tagada, s’ouvre sur la « polémique de la semaine » : Joël Dicker est-il un plagiaire ? Avec un Arnaud Viviant déchaîné dans la robe du procureur. Ce Vichinsky de la critique littéraire, qui a son rond de serviette au « Masque et la Plume », l’émission de Jérôme Garcin (tiens, encore L’Obs), a repéré plusieurs « coïncidences troublantes » avec La Tache, le chef-d’œuvre de Philip Roth. Le personnage principal est un prof de fac, l’intrigue se déroule en Nouvelle-Angleterre, à Newak, « l’épicentre de l’œuvre de Roth », et dans les deux cas il est question d’un amour trouble entre deux personnes ayant deux générations d’écart. Conclusion de Vichinsky-Viviant : « Ce livre est une imposture. Dicker s’est greffé sur un livre qu’il adore. » La belle affaire ! L’année qui vient de s’écouler a vu fleurir le soupçon de plagiat − il faut dire que, après s’être fait rouler dans la farine en quelques occasions récentes, une certaine « critique » se croit désormais réduite à traquer le plagiaire. La hauteur de vue de Viviant arrange à sa sauce ce « crime » littéraire : Dicker aime Roth, il parsème son roman de clins d’œil à son œuvre, le voici donc plagiaire….

Ces palinodies de la critique nous ramènent pourtant aux tribulations de l’édition. Et s’il y avait une relation entre le fait que le roman de Dicker n’a intéressé aucun grand éditeur et le médiocre accueil de ladite critique ? Comme si, au fond, certains éditeurs ne percevaient plus leur métier qu’en fonction des desiderata qu’ils prêtent aux petits marquis de la critique ? Et si la critique ne supportait pas de voir démentis ses pronostics établis dès la mi-août, notamment dans le numéro exceptionnel des Inrocks titré « Rentrée littéraire » ? Pourquoi publier un Dicker si cela doit défriser cette chère Nelly Kapriélian ? Cela aurait une certaine logique. En réalité, cette cohérence reconstituée n’existe peut-être même pas. Dans les grandes maisons, le manuscrit de Dicker, arrivé par la Poste, a dû être réceptionné par un stagiaire mal réveillé qui, découragé par l’ampleur de la tâche, a opté pour un classement vertical après en avoir survolé dix lignes pour faire baisser de quelques centimètres la pile des manuscrits. À l’autre bout de la chaîne éditoriale française, les petits marquis brocardent ce qu’ils appellent, avec une moue digne de celle d’une ménagère (ou d’un ménager ?) placée devant un étal de poisson pas frais, un « page turner ». Le « page turner », ce livre ensorcelant qui happe par son histoire et fait crever d’envie d’en connaître l’issue, passe pour le mal en littérature : il serait synonyme de la facilité, dont se garde l’écrivain, a fortiori le grand écrivain, contrairement au romancier de gare. On attend toujours la définition de la « facilité » par Arnaud Viviant et quelques autres. Avec de tels amis, la littérature n’a plus besoin d’ennemis.[/access]

*Photo : Joël Dicker (bookaholicclub).

Investiture d’Obama : bulles ou virgules ?

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Lundi 21 janvier, alors qu’en France certains célèbreront l’anniversaire de la mort de Lénine et d’autres celle de Louis XVI, Barack Obama boira du champagne pour fêter son investiture, ce qui est en soi une excellente idée car on n’en boit jamais assez, finalement, comme le remarquait assez justement Roger Nimier qui complétait : « Ça sert à penser et à pisser. », deux activités essentielles quand on est à la tête d’une hyperpuissance.

Obama a choisi du champagne américain, et même californien pour être précis. La maison Korbel a ainsi prévu une bouteille spéciale où l’on pourra lire sur l’étiquette « Korbel Natural,  Special Inaugural Cuvée Champagne, California ».

Il y a juste un petit problème, qui agace fortement les producteurs français. Un accord sur le vin signé en 2006 entre l’Union Européenne et les USA a entériné l’interdiction pour les producteurs américains de nommer leurs vins « Champagne ». Mais cet accord n’est pas rétroactif. Des maisons, comme Korbel, vinifiant depuis longtemps du vin de champagne, ont conservé le droit d’étiqueter  « Champagne », à la condition expresse d’y accoler le terme « California » en un seul bloc de mots, sans la virgule.

Et la virgule change tout, dans les métiers de bouche où les mots ont forcément leur importance. « Korbel Natural, Special Inauguration Cuvée Champagne, California », ce n’est pas la même chose que « Korbel Natural, California Champagne ». Sam Heitner, qui représente les intérêts du Champagne français est très remonté depuis qu’il a découvert le menu du déjeuner d’investiture : « L’accord permet aux producteurs qui utilisaient le mot Champagne avant 2006 de continuer à le faire, mais ils doivent dire Champagne de Californie ou Champagne américain ou Champagne de New York. Le lieu de production doit figurer juste à côté du terme Champagne. La façon dont le communiqué de presse est rédigé n’est pas correcte, ni légale aux Etats-Unis». Le diable se nichant dans les détails, on voit bien que l’enjeu est d’importance : il s’agit de la défense des appellations contrôlées par le Vieux Continent en général, et la France en particulier.

Que cela n’empêche pas Obama de savourer sa coupe de « California Champagne » en l’accompagnant, par exemple, d’un peu de foie gras. Là, il ne pourra pas le faire venir de Californie. Et pour cause : ce produit est interdit pour « cruauté envers les animaux » et l’interdiction a encore été confirmée par la justice en septembre dernier.

Foxfire, des rebelles au féminin

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foxfire laurent cantet

foxfire laurent cantet

Au fil des années, Laurent Cantet, cinéaste français ne se réclamant ni de la Nouvelle Vague, ni de ses héritiers ou encore d’un cinéma indépendant et artiste issu des années soixante-dix, construit une œuvre passionnante. Après un premier film réussi sur le monde des Ressources humaines, il signe deux oeuvres très personnelles : L’Emploi du temps, une belle et libre adaptation de L’Adversaire, le récit d’Emmanuel Carrère sur l’affaire Romand et surtout Vers le sud, un film troublant sur le désir féminin et la prostitution masculine à Haïti. En 2008, il est récompensé par une Palme d’Or pour Entre les murs, où son observation des jeunes à l’école me paraît moins convaincante même si la jeune troupe d’acteurs est excellemment dirigée. Mais ma réserve est aussi due au discours crispant du professeur joué par l’irritant François Bégaudeau.

Laurent Cantet nous revient donc avec un film d’une grande force : Foxfire, confessions d’un gang de filles, adapté d’un roman de Joyce Carol Oates. Il observe une nouvelle fois la jeunesse en suivant le destin d’un groupe de filles, en révolte contre la vie qu’on veut leur faire mener à Hammond, une petite ville imaginaire des Etats-Unis au milieu des années cinquante.

Ce film rageur et révolté est animé par la volonté et la détermination enjouée de cette bande de filles emmenée par Margaret Sadovsky. Elle est surnommée Legs par son ami la timide Maddy – laquelle narre à travers un journal intime la destinée tragique de ce groupe d’adolescentes qui entre dans un gang secret, Foxfire. Les filles qui désirent en faire partie prêtent serment, jurent de se soutenir et se secourir mutuellement.
Le groupe, dans un premier temps, fait payer à de jeunes adolescents pervers ou à des hommes plus murs leur machisme et leur violence. Après un premier passage par la prison, Legs en ressort plus déterminée que jamais et décide d’acheter une maison où pourront vivre ensemble toutes les filles du groupe.
Face aux nécessités de la vie, payer le loyer, se chauffer, manger, travailler pour certaines, leurs idéaux s’effritent, des jalousies et des rancœurs naissent.  Des oppositions les divisent, elles vont échouer et se lancer dans une terrible et dramatique dérive criminelle.

Œuvre vibrante sur la tragédie de jeunes filles révoltées, toutes différentes, souvent loin des canons de beauté lisses et chétifs que peut nous présenter la mode, le film s’avère une ode à la féminité, garçonnes ou rondes, coquettes ou naturelles, brutales et douces, toutes sont belles, toutes brûlent du désir de la fureur de vivre.

Avec sa troupe d’actrices, pour la plupart non professionnelles et par sa mise en scène d’une beauté rigoureuse, admirablement secondé par son chef opérateur Pierre Million, qui la plupart du temps utilise une caméra portée, Laurent Cantet effectue aussi un remarquable travail sur la reconstitution de l’Amérique des années cinquante, tant par l’image que par les sons et une formidable bande musicale.

Foxfire un gang de filles :
Un film de Laurent Cantet
Etats-Unis – 2012 – 2h23 – V.O.S.T.F.
Interprétation : Raven Adamson, Katie Coseni, Claire Mazerolle, Madeleine Bisson, Rachel Nyhuus, Paige Moyles

Le discours perdu de François Hollande aux députés algériens

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algerie hollande fln

algerie hollande fln

Une malencontreuse erreur de manipulation informatique a fait disparaître les derniers feuillets du discours du Président de la République française devant les membres de l’Assemblée nationale populaire algérienne. Ils n’ont donc pas pu être prononcés. Par miracle, ils sont réapparus dans le disque dur de la rédaction de Causeur.

Mesdames et Messieurs les députés,

Mon choix de la vérité pour l’évocation du passé colonial, des souffrances imposées par ce système d’exploitation et d’oppression du peuple algérien m’impose aussi de vous parler franchement du demi-siècle écoulé. En 1962, pour la première fois, l’Algérie devenait maîtresse de son destin. L’homme algérien entrait dans l’Histoire, comme ne l’aurait pas écrit la « plume » de mon prédécesseur. Mais il y entrait par la mauvaise porte : celle du socialisme bureaucratique, du parti unique, de l’économie planifiée. Pour que cela soit bien clair aux yeux du monde, l’Algérie indépendante s’est intitulée « République algérienne démocratique et populaire », appellation encore en vigueur aujourd’hui malgré la chute du mur de Berlin. Vous ne la partagez plus, cette appellation, qu’avec un seul autre pays sur cette planète : la Corée du Nord.

Vos modèles, à l’époque, étaient la République démocratique allemande et les républiques populaires de derrière le « rideau de fer ». Vos dirigeants, certes, ne se déclaraient pas communistes, car cela aurait heurté la sensibilité musulmane de la grande majorité de votre peuple, qui rejetait le marxisme athée. Mais pour tout le reste, la caste politico-militaire qui a accaparé le pouvoir – et dont nombre d’entre vous, Mesdames et Messieurs les députés, êtes directement issus – s’est coulée dans le moule des pratiques et des discours du communisme post-stalinien : cela consiste à couvrir de grands mots, comme « démocratique », « populaire », « appropriation collective des moyens de production » etc… une réalité  notablement différente.[access capability= »lire_inedits »] Bientôt, ce fut la pénurie partout, ou presque : faute d’avoir favorisé, comme au Maroc, une politique de contrôle des naissances, la démographie algérienne explosait, alors que la production agricole s’effondrait. Les services publics se dégradaient pendant que l’argent de la rente pétrolière et gazière était englouti dans la construction d’une industrie lourde, à la soviétique, dont il ne reste aujourd’hui rien. Pendant que vous vous gargarisiez avec une langue de bois d’importation, l’inventivité populaire enrichissait le sabir franco-arabe de mots plus adaptés à l’état de la société algérienne : les jeunes désœuvrés qui passent leurs journées à «  tenir le mur » sont les « hittites » ; ceux qui brûlent leurs papiers d’identité et émigrent clandestinement vers la France sont les « harragas », et ceux qui survivent grâce aux trafics en tous genres entre les deux rives de la Méditerranée sont connus sous le vocable de « trabendistes ».

Le slogan maoïste « Servir le peuple ! » que vous brandissiez à l’époque se traduisait, dans le réel,  par un système où une nomenklatura se servait, laissant à Allah le soin de pourvoir aux besoins du peuple.

Ce dernier ne se le fit pas répéter deux fois : il chargea ses plus zélés serviteurs de « faire du social » pour soulager la misère des petites gens. Mais les barbus qui donnaient du pain à ceux qui en manquaient et des soins à ceux qui en étaient privés ne cultivaient pas l’abnégation comme les dames patronnesses du Secours catholique ou les bénévoles des Restaurants du cœur. La conquête des cœurs était pour eux le prélude à celle du pouvoir, afin d’instaurer dans votre pays la théocratie de leurs vœux, selon les principes de la version wahhabite de l’islam.

Dans les années 1990, vous fûtes contraints, par le mouvement de l’Histoire – et les émeutes d’octobre 1988 –, d’instaurer en Algérie le minimum de fonctionnement démocratique pour sortir, au moins en apparence, du modèle proto-communiste. Il n’est guère étonnant que, dès les premières élections libres de décembre 1991, les islamistes aient remporté la majorité des suffrages – victoire qui entraîna l’annulation des élections et une guerre civile sanglante.

Mesdames et Messieurs les députés − et là je m’adresse à ceux d’entre vous qui se réclament toujours du FLN −, il faut vous reconnaître une qualité : celle de savoir faire la guerre. Vous avez beaucoup appris de ceux que vous combattiez pour gagner votre indépendance. En dix ans, et au prix de 200 000 Algériens morts, vous avez su, par le fer et par le feu, les ratissages et la torture, conserver un pouvoir dont les urnes vous avaient privé.

C’est ainsi que, jusqu’à aujourd’hui, vous pouvez jouir dans une paix relative des prébendes que la rente pétrolière et gazière assure à votre classe dirigeante. Vous avez, me dit-on, 200 milliards de dollars en réserves de change. Votre dette publique est quasi nulle. Et pourtant, votre peuple souffre. Dans les villes, les coupures d’eau et d’électricité sont dignes d’un pays du Sahel. De votre magot, vous ne redistribuez que le minimum permettant de calmer, pour un temps, la colère du peuple. Cela vous a évité, jusqu’à présent, de connaître le sort de vos homologues tunisiens, égyptiens et libyens. Votre exigence de posséder 51% des parts des entreprises créées par des investissements étrangers décourage la plupart d’entre eux de venir participer au développement de votre pays. Vous avez laissé en déshérence un patrimoine touristique qui pourrait être le plus attirant du Maghreb. Vos entrepreneurs, qui peuvent réussir magnifiquement à l’étranger, notamment en France, se sont découragés face à votre corruption et à votre arbitraire législatif et réglementaire. Le savoir-faire et le savoir-travailler de votre peuple se sont évanouis, au point que les entreprises chinoises qui construisent vos logements amènent de chez elles tout ce qui est nécessaire à leurs chantiers, y compris les ouvriers. Alors Mesdames et Messieurs les députés, qui exigez de la France qu’elle se repente, n’avez-vous jamais honte ?[/access]

Pourquoi nous portons plainte contre Mediapart

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basile koch frigide barjot

basile koch frigide barjot

Depuis le 16 décembre dernier, on peut lire sur le site Mediapart.fr un article du blogueur Jean-Christophe Petit intitulé : « Qui est Frigide Barjot ? »

En fait d’ « enquête », il s’agit pour l’essentiel d’un copié-collé d’allégations diffamatoires diffusées par un blog anonyme – qui fait d’ailleurs l’objet d’une plainte séparée. Il suffit pour s’en rendre compte de comparer les deux documents :

– http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-christophe-petit/161212/qui-est-frigide-barjot

– http://adieufrigidebarjot.blogspot.fr

Comme son modèle, l’article de Mediapart, malgré son titre, ne vise pas seulement Frigide Barjot ; nombre de « révélations » concernent aussi ou exclusivement Basile de Koch. C’est donc solidairement que le couple a décidé de se constituer partie civile. 

Basile de Koch n’a jamais été « militant du GUD » : la justice en a tranché voici quinze ans déjà – et il n’y a toujours pas adhéré depuis ! Dans un arrêt du 3 juin 1997, la Cour d’Appel de Paris statue que « l’information inexacte »selon laquelle Bruno Tellenne (Basile de Koch) a été « membre du GUD » lui porte un « préjudice » en réparation duquel L’Evénement du Jeudi est condamné à publier un communiqué judiciaire ainsi qu’à tous les dépens.

Mais le blog de Mediapart va plus loin ! À l’en croire, Basile de Koch «suivra Bruno Mégret dans la scission du FN et deviendra un des fondateurs du MNR ». Cette invention-là n’a pas encore été sanctionnée par la justice, et pour cause : elle vient d’une simple erreur de recopiage ! Dans sa précipitation, l’ « auteur » a sauté  deux lignes du blog anonyme – attribuant du coup à B. de Koch le cursus d’un ancien secrétaire général du Club de l’Horloge…

D’ailleurs, pour faire « scission » du Front National, encore faut-il en avoir fait partie, ce qui n’est pas non plus le cas de Basile ; sur ce point aussi, la justice a tranché.

Dans le cadre de l’émission de Christophe Dechavanne Télé Qua Non, un reportage avait présenté B. de Koch comme le « concepteur » d’un journal du FN à destination de la jeunesse. Six jours plus tard, par ordonnance de référé en date du 24 janvier 1997, le Tribunal de Grande Instance de Paris condamnait l’animateur à insérer dans son émission du lendemain un déroulé rectificatif, lu en même temps par une voix off.

Ce démenti précisait utilement que l’intéressé n’exerce « aucune fonction dans le journal cité ni au Front national » et que « l’objet du reportage n’était aucunement de [le] mettre en cause. » Ça va mieux en le disant.

Quant à Frigide Barjot, l’article de Mediapart la qualifie aimablement de « vieille militante de l’extrême droite la plus nauséabonde »et  d’ « égérie des homophobes de tous bords ».

Au même moment, l’organisation intégriste Civitas la traite de « vieille gauchiste gay friendly » et Laurent Ruquier, dans On n’est pas couché, montre des photos d’elle dansant sur les tables avec des gogos au Banana Café. Si avec ça elle est « homophobe », c’est Mata-Hari !

Pour démontrer la proximité supposée de Mme Barjot avec les « shismatiques » (sic) qui la vouent aux gémonies, l’auteur n’a qu’un seul argument, carrément loufoque : sa défense inconditionnelle des deux derniers papes !

Il y ajoute une « preuve », empruntée encore au même blog anonyme :« Le couple Barjot-de Koch a été marié par l’abbé Georges de Nantes », intégriste de choc en rupture avec l’Eglise. En réalité, c’est un modeste curé à la retraite qui a célébré ce mariage, non pas à l’ombre d’une chapelle sectaire mais en l’église de Rillieux-la-Pape.

Devant cette avalanche de contre-vérités malveillantes, nous, le « couple Barjot-de Koch », n’avons d’autre choix que de saisir la justice. Faute de quoi les recopiages de M. Petit feront eux-mêmes des petits -chaque moine copiste ajoutant au passage sa « touche » personnelle. C’est déjà le cas un peu partout sur internet, en attendant la presse écrite et audiovisuelle…

Qui ne dit mot consent. Or nous refusons de porter tous les chapeaux grotesques confectionnés pour nous ici ou là, et que M. Petit étale complaisamment dans sa vitrine. Accessoirement, nous sommes curieux de savoir comment le déontologue-en-chef Edwy Plenel apportera ici la preuve de sa bonne foi -à moins de plaider qu’il ne lit pas ce qu’il cautionne.