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« L’Esprit d’escalier » : Alain Finkielkraut et Elisabeth Lévy parlent d’Israël et de Tarantino

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À moins d’être affligé d’un esprit encore plus tortueux que le mien, auquel cas votre cas relève de SOS-Psy, il ne faudra chercher aucun lien caché entre les deux sujets abordés hier par Alain Finkielkraut et Elisabeth Lévy dans « L’Esprit d’escalier », leur émission d’actualité diffusée chaque dimanche midi sur RCJ et accessible en ligne sur le site de la radio. En effet, nos deux commentateurs se sont d’abord penchés sur les résultats des législatives israéliennes, après quoi ils ont évoqué le dernier film de Tarantino Django Unchained.

Le résultat du scrutin israélien a plutôt agréablement surpris nos interlocuteurs, qui redoutaient tous deux un net virage à droite, lequel aurait éloigné encore un peu plus la solution des deux Etats, qu’ils jugent incontournable.

En revanche, pas de bonne surprise côté western. Alain Finkielkraut, qui avait fort apprécié Pulp Fiction ou Jackie Brown, et qui ne goûte rien tant que le bon cinéma de divertissement n’a pas aimé, mais alors pas du tout ce Django-là: « Si l’on voulait tenir les archives du désastre, il faudrait faire une grande place au film de Tarantino et plus encore à sa réception enthousiaste ». Le reste est à l’avenant : ni l’un ni l’autre n’ont laissé au vestiaire les armes de la critique.

Ecouter « l’Esprit d’escalier »

Mariage gay : quand on s’aime, on ne se compte pas

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lgbt mariage gay

J’en aurais mis ma main au feu avant même les premiers pas du cortège : les organisateurs de la manif d’hier en faveur du mariage et de la PMA pour tous (et plus si entente) ont annoncé un chiffre « maison » de manifestants juste supérieur au chiffre officiel de la préfecture de police au soir du 13 janvier dernier.

Selon l’Inter-LGBT, coordinatrice de la manifestation nationale de ce dimanche et des cortèges régionaux de la veille, ils étaient en effet 400 000 hier dans les rues de Paris, soit un chouïa plus nombreux que les 340 000 manifestants « Français, blancs et catholiques » recensés par la police quinze jours plus tôt.

L’honneur est donc sauf, et les militants de gauche et/ou LGBT amateurs de vérité officielle pourront se réjouir en lisant par exemple L’Huma de ce lundi, qui claironne sans ambages, sur toute sa première page : « Les partisans du mariage homosexuel ont réussi leur pari. 400 000 personnes ont défilé hier à Paris à la veille du projet de loi à l’Assemblée Nationale. »  Le 14 janvier, ce même quotidien n’accordait qu’une toute petite vignette en Une aux cortèges de la veille, expliquant à ses lecteurs : « La droite se refait une santé sur le mariage. Ils étaient 340 000 selon la police à défiler hier contre le mariage pour tous .»

Dieu sait que j’ai bien plus d’amis à la rédaction de L’Huma que dans celle de Libé, mais le quotidien de Nicolas Demorand a été bougrement plus malin ce matin en évitant d’évoquer sur sa Une la douloureuse question du chiffrage. D’ailleurs, en vrai, ce chiffre triomphal et magique de 400 000, on n’y croit guère plus dans « le journal fondé par Jean Jaurès », puisque dans les pages intérieures de L’Huma d’aujourd’hui, on apprend que « La manifestation nationale des partisans du mariage homosexuel a mobilisé entre 125 000 et 400 000 personnes ce dimanche à Paris.»  Aïe, aïe, aïe, elle vient d’où cette estimation ridicule de 125 000 ?  De la Préfecture de Police, hélas, dont c’est l’estimation officielle, la même Préfecture dont la même estimation officielle tenait lieu de compte certifié dans le même Huma, le 14 janvier.

Et SVP, chers amis de gauche et/ou LGBT, on est prié de ne pas traiter les camarades flics d’homophobes pour cause de chiffrage riquiqui: figurez-vous que dans un exercice touchant –et jamais vu !- de devoir de mémoire immédiate, le communiqué officiel de la PP a tenu à rappeler que la participation à cette manif était « double de celle organisée le 16 décembre », date du premier cortège parisien en faveur du mariage gay et de ses éventuelles suggestions d’accompagnement (PMA, GPA et tout le tralala). La police qui dit haut et fort que le niveau monte : peut-il exister preuve plus patente d’une lame de fond pro-mariage gay ? (Je n’ose pas parler de vague rose, on va croire que je me moque). Et pour qu’on ne puisse pas le soupçonner de l’avoir joué petit bras, le premier flic de France, Manuel Valls, a tenu à honorer de sa présence la surboum people organisée après la manif par Pierre Bergé au théâtre du Rond-Point. Les chiffres du ministère sont peut-être homophobes, mais sûrement pas le ministre.

De toute façon, ce n’est pas la peine de se prendre la tête avec ces foutus chiffres à la con, puisque la guerre des manifs n’aura pas lieu, les méchants l’ont perdue d’avance. Sur la radio RCJ, avant même que ne se lance le cortège, le porte-parole du PS David Assouline avait prévenu avec ses mots à lui : « Je ne suis pas d’accord quand on dit c’est la bataille des manifs et qui aura le plus de monde, ce n’est pas ça le baromètre du tout ». Et comme chacun sait qu’un porte-parole de parti politique ne peut qu’énoncer la vérité, il est bien évident que si la manif pro-mariage gay avait réuni dix fois plus de monde que la manif anti-mariage gay, David Assouline aurait alors expliqué que comparaison n’est pas raison…

Donc il ne faut pas comparer ce qui est comparable. Soit. Mais pourquoi ? Ben, c’est pourtant simple. Tout d’abord, parce que comme l’a expliqué Jean-Marc Ayrault, c’était même pas la peine de quitter son canapé: « Beaucoup de Français savent que le projet de loi va venir à l’Assemblée nationale. Et ils savent que même s’ils peuvent manifester, ils savent surtout qu’ils peuvent compter sur la majorité parlementaire pour que ce projet de loi soit adopté ». Bien vu, Jean-Marc, on se demande seulement pourquoi, compte tenu de ce prévisible heureux dénouement, la gauche et les LGBT ont tenu à organiser une mégamanif. Et puis comme l’ont expliqué maintes grosses légumes interrogées à chaud sur le cortège, statistiquement, le « pour » est moins mobilisateur que le « contre », quelle que soit la cause concernée. Excellent « élément de langage » décliné à l’envi hier par les politiques pro-mariage et les commentateurs affidés. Sauf qu’il peut hélas fonctionner dans les deux sens. On peut dire sans risque de froisser personne que Frigide et ses amis sont « pour » le mariage actuel et le statu quo et que tous les manifestants d’hier sont vent debout « contre ». On est bien avancé…

Non, les amis, la vérité vraie, c’est chez les organisateurs du cortège qu’il faut la chercher. Si Nicolas Gougain, porte-parole national de l’Inter-LGBT a fièrement annoncé hier le chiffre de 400 00 manifestants, son collègue languedocien Vincent Autin, président de la Lesbian and Gay Pride Montpellier, avait déjà expliqué dès la veille dans Le Midi Libre que la bataille était gagnée d’avance : « Quelle importance, les chiffres ? Une seule voix contre la discrimination, toutes les discriminations, a plus de poids que mille pour défendre l’injustice.»

1=1000, ça c’est du calcul gay friendly ! Pour les Monsieur Jourdain orwelliens de la cause LGBT, le 2 +2=5 de 1984 ne suffisait pas à faire le compte.

*Photo : K_rho.

« Tu ne seras pas une pédale, mon fils ! »

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Évidemment, l’homophobie n’existe pas ou est une accusation trop facile pour disqualifier les adversaires du mariage pour tous qui contre-manifestaient hier. Évidemment, la manifestation du 13 des adversaires du mariage pour tous n’était pas une manif homophobe. Ce n’était pas non plus une manif de droite même si parmi les hommes politiques, on trouvait quand même surtout l’UMP et le Front National, certes dans leurs franges les plus droitières, Copé pour l’UMP et Marion Maréchal Le Pen pour le FN.

L’UMP a son mouvement de jeunesse, les Jeunes Pop. L’apocope, qui transforme populaire en pop est sans doute là pour faire jeune, sympa et subliminalement faire penser à la musique du même nom qui correspondait à une époque de grande liberté des mœurs, de fraternité sur fond de rêveries utopiques.

On ne peut pas dire que la fédération UMP de Haute-Garonne ait des Jeunes Pop qui répondent franchement aux critères : ils ont trouvé intelligent de détourner hâtivement une affiche d’Homosexualité et Socialisme représentant un jeune homme pendu. Le slogan choisi par les Jeunes Pop de Haute-Garonne a juste changé, tout en subtilité : « Tu ne seras pas une pédale, mon fils ». Devant le tollé, et pas seulement celui des associations gays, le post a été retiré.

On pourra  cependant sans peine trouver sur le net des captures d’écran de cette petite crapulerie et en tout état de cause le communiqué sur le site de ces sympathiques défenseurs de la civilisation. Ils se rattrapent (mal) à des branches très verglacées par les temps qui courent en expliquant, les pauvres, que c’est la violence de leurs adversaires qui leur a fait perdre…les pédales.

Un dicton dit que l’amour n’existe pas, qu’il y a seulement des preuves d’amour. Il semble que pour l’homophobie ce soit pareil.

 

Mali : Où est l’Europe de la Défense ?

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ue mali hollande

Dans un article du 28 septembre 2012, La Tribune soulignait que le gouvernement Ayrault prévoyait une économie drastique sur les budgets militaires. De l’ordre de cinq milliards d’euros rien que pour l’année 2013, ces coupes budgétaires se fondent dans la diète nationale. Désengagée du front afghan, la France, après de longues tergiversations, s’est enfin décidée à intervenir au Mali. Se dégradant depuis des mois, la situation sur place laissait augurer une percée des islamistes vers le sud du pays. Cette attaque a contraint Hollande et son gouvernement à avancer leur intervention dans l’ancienne colonie française. Celle-ci arrange tout le monde. À coups de communiqués élogieux, de poignées de main reconnaissantes, les alliés de la France saluent son action courageuse. Pour l’instant, « Passez devant, on vous rejoindra après si cela tourne à votre avantage » est le message des nations amies. Quant à la force africaine censée épauler l’armée française, elle peine à se mettre en place efficacement. Cette frilosité s’explique par le fait que ni les Etats-Unis, ni le Royaume-Uni, ni les 27, ne veulent se réengager dans une opération longue et coûteuse. Après l’expérience afghane, cela peut se comprendre.

Pourtant, quand il s’agit d’un État souverain menacé par des miliciens étrangers, n’est-on pas dans la même configuration qu’en Afghanistan ? En ce cas, pourquoi l’OTAN ne prend-elle pas immédiatement le relais des troupes françaises ? Comme on sait, en géostratégie, l’altruisme vient maquiller des intérêts politiques et financiers. Or, lorsque ceux de la France sont en jeu, les membres de l’Alliance Atlantique ne se bousculent pas pour apporter concrètement leur soutien à l’un de leurs principaux contributeurs. Alors que notre armée a toujours répondu présente lors des opérations militaires menées par les anglo-saxons, elle se trouve étrangement esseulée dans le désert malien. Laurent Fabius aura beau psalmodier que « non, la France n’est pas seule », seul le résultat final comptera. On lui offrira des lauriers si l’intervention est un franc succès, mais si un enlisement se profile, on entendra qu’« il fallait être plus circonspect ». Ce beau monde serait-il frappé du syndrome de Ponce Pilate ? Pourtant, sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy, la France a réintégré pleinement le commandement de l’OTAN, occasionnant par là une hausse de sa participation financière. Comme le signale la Cour des Comptes dans son rapport de septembre 2012, le supplément budgétaire pour l’année 2011 s’élevait déjà à 60 millions d’euros, portant la contribution française à 325, 86 M€ alors qu’il se serait établi à 264,86 M€ sans cet engagement accru. Si les experts qui défilent sur les plateaux-télé assurent que l’armée française est la plus qualifiée « pour le job », on est tout de même en droit de se demander si la solidarité entre les membres de l’Alliance Atlantique ne devrait pas jouer à plein.

Certes, la France aime faire cavalier seul et peut se sentir flattée d’occuper les avant-postes dans la lutte contre la montée de l’islamisme. Reste que François Hollande n’a pas battu le rappel des troupes par un vigoureux discours sur les droits des peuples à disposer d’eux-mêmes sans encourir les exécutions sommaires et les amputations prononcées au nom de la sacro-sainte charia. Ce manque d’inspiration est notable dans le choix du nom de l’opération : « serval », un gros chat très présent dans la région. Si l’on voulait souligner la capacité de souplesse et d’adaptation de l’armée française, le nom de code « rempart » eût été plus convaincant. Cette cavalcade solitaire ressemble au baroud d’honneur d’une armée française en déliquescence qui a parfois du mal à trouver les budgets nécessaires à l’entretien de ses matériels.

Aussi, ne serait-ce pas le moment rêvé pour construire une Défense européenne crédible, de déplaire à nos amis américains et britanniques qui ne veulent pas voir l’émergence d’une force d’intervention commune mettant à mal les budgets de l’OTAN et leur hégémonie sur sa direction ? En effet, comment ne pas s’étonner de l’abîme entre les engagements affichés par les 27 pour revaloriser le budget de l’Agence Européenne de la Défense (AED) en décembre dernier et leur inertie actuelle ? Cette unanimité n’aura pas résisté à l’épreuve du feu. Des dissensions majeures bloquent l’élaboration d’une Défense viable. Anglais et Allemands font front commun sur ce point même si leurs raisons divergent. Si les premiers redoutent une émancipation politique et financière de l’OTAN, les seconds craignent de supporter seuls une hausse notable du budget militaire européen. La guerre au Mali interroge donc la capacité européenne à s’inventer. Or, la Politique Européenne de la Sécurité et de la Défense Commune (PSDC) n’a de « politique » que le nom. Si la France reste seule en première ligne, c’est le signe d’une absence de stratégie politique d’ampleur pour construire une Europe solide et crédible. C’est qu’il faudrait redéfinir le terme de « politique », qui ne désignerait plus « chaque Etat considéré sur le plan administratif comme une entité souveraine ». Embrasser le fédéralisme, cela signifie que chaque pays abandonne peu à peu sa souveraineté pour reconnaître la prééminence de l’organisme fédéral. Hélas, la pleutrerie semble l’avoir emporté sur l’audace.

Que l’on ne s’y trompe pas, ce qui se joue au Mali renvoie l’Europe à ses contradictions et à ses irrésolutions mortifères. Au lieu de mettre en place une énième digue qui sera emportée dès le retrait des troupes françaises, le conflit malien devrait être une chance à saisir : défendre vigoureusement des valeurs communes et se montrer intransigeant sur des droits et des libertés non négociables. Cette ligne forte, la France ne peut être seule à la défendre. Face au manque d’ambition et de vigueur de la France et de l’Europe, nous revient ce mot d’Alain : « […] un navire, s’il n’a point d’impulsion, il n’obéit point au gouvernail. Bref il faut partir n’importe comment ; il est temps alors de se demander où l’on ira »[1. Alain, Propos sur le bonheur, « fatalité », XXII, Gallimard, Folio essais, Paris, 2007. – p. 59.].

*Photo : European Parliament.

Leçon du cor

chanson de roland

Présentée depuis longtemps comme le monument fondateur de notre littérature, La Chanson de Roland offre un surprenant paradoxe : elle fut durant des siècles un monument invisible. Ni Ronsard, ni Corneille, ni sans doute Chateaubriand ne la lurent. Écrit aux alentours de 1100, ce texte, dont l’influence fut considérable en Europe (ne serait-ce que parce qu’il imposa le vers décasyllabique) se perdit par la suite et ne fut retrouvé qu’après 1830. Dès lors, les éditions et translations se multiplièrent, de Léon Gautier (1872) et Petit de Julleville (1894) à Maurice Bouchor (1899) et Joseph Bédier (1921). Jean Dutourd fait observer que la IIIe République, hantée par la défaite de 1870, exalta au cœur du récit national deux héros glorieux et vaincus : Vercingétorix et Roland, auxquels Edmond Rostand ajouta, en 1897, son inoubliable Cyrano.[access capability= »lire_inedits »]

Cette singulière destinée de l’œuvre justifie à elle seule le titre, Rappeler Roland, que Frédéric Boyer a donné à son livre, lequel rassemble une traduction fluide, fidèle et bien rythmée, un poème-monologue de même titre et un passionnant essai, « Cahier Roland », qui explore les mystères du texte.

« Rappeler Roland » ? Oui, parce que, dès l’origine, la chanson de geste elle-même se veut rappel (on dirait aujourd’hui : commémoration, devoir de mémoire) du héros censé avoir péri trois siècles plus tôt, et sur lequel nous n’avons à peu près aucune source historique, dans une obscure embuscade tendue non par des « Sarrasins » mais par des « Wascons » autonomistes. Et la question que se pose Boyer est la suivante : que rappelons-nous au juste lorsque nous « rappelons » Roland ? Le combat contre l’infidèle, le « mahométan » ? Peut-être (si ce n’était pas une priorité pour Charlemagne, cela l’était davantage au moment où le mystérieux Turold donne sa forme définitive à la légende, qui se colportait sur les chemins de Compostelle).

Mais plus encore, une nostalgie et une célébration de la bataille, en soi et pour soi. Boyer cite ce vers récurrent : « La bataille est merveilleuse [ = terrible] et totale. » Nous rappelons aussi, obstinément, le sacrifice délibéré d’un fils (le paladin) à un père (l’empereur) ; le souvenir d’une dette héritée par ce fils, et que la Chanson nous lègue à notre tour : « Une histoire inoubliable que nous ne parvenons pas à dire. »

Mais pourquoi rappeler Roland ici et maintenant, en France, en 2012, sous Hollande, non-empereur dépourvu de barbe fleurie ? La question reste sans réponse, et c’est pour cela, je crois, qu’elle est importante. Boyer note au passage que nous aussi, après tout, nous avons envoyé de jeunes gens aux confins indécis d’un empire, affronter un ennemi qui n’est pas sans rapport avec l’ennemi fantasmé de l’épopée. Et nous ne savons guère ce qui s’y passe, pas plus que dans le défilé de Roncevaux, pareil à l’inconscient où s’éveillent « notre peur et notre désir de nous battre »

Une autre question, connexe, me venait à l’esprit en lisant ces belles pages : Boyer est-il sûr qu’il existe encore un « nous » pour rêver et méditer devant le grand texte ? Il y répond, à la page 299 : « Il serait inouï qu’il résultât pour nous, de notre abandon, de notre éloignement contemporain de tels récits, une sorte de satisfaction sans ombre. » Je me permettrai de dire plus : si nous nous détournions de telles œuvres tutélaires, qui sont grandes précisément par leur présence, et le lancinement d’un « message » qu’elles ne consentent jamais à délivrer tout à fait, c’est nous qui deviendrions des ombres.[/access]

Rappeler Roland, éditions P.O.L., 393 p., 20 euros. Pour une édition universitaire, on recommandera celle du Livre de Poche, coll. « Lettres gothiques », présentation et traduction de Ian Short (1990). Voir aussi l’essai de Jean Maurice, La Chanson de Roland, PUF, 1992.

Nevers more

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yves charnet nievre

Un conseil liminaire : ne lisez pas la quatrième de couverture, surtout pas la notice biographique, vous passeriez à côté du plus grand poète ligérien, le « bâtard » de Nevers, l’évadé de la Charité. Ancien élève de l’ENS, à cette seule assertion « honorifique », j’en connais certains qui défaillent. En France, les beaux diplômes dorés sur tranches ont de formidables vertus repoussantes. Ils peuvent encore faire illusion dans les sous-préfectures les plus reculées ou d’obscurs rallyes versaillais mais en littérature, mieux vaut se prémunir de ces maladies-là. Yves Charnet est un ancien élève de l’ENS, on ne peut pas lui reprocher toute sa vie d’avoir réussi un concours. Ce serait injuste. Il faut bien que jeunesse studieuse se passe. Et puis avoir été un premier de la classe, fils d’instit, binoclard solitaire bercé par Bory, Gary, Reggiani, ça laisse des traces, des blessures.

Il y a des mots, des musiques, des images qui vous marquent un homme à l’encre noire. Pas la peine de se débattre, on est toujours cerné par ces fantômes-là. Pas facile non plus de se débarrasser de cette culture-là, elle vous harcèle, vous rappelle à l’ordre, vous mécanise un bonhomme. Mais Charnet est bien plus qu’un bon élève, petit soldat de la méritocratie mitterrandienne, dont la réussite scolaire enivrait sa maman et sa protectrice, Madame G. Il le prouve dans son dernier livre, La tristesse durera toujours, roman de l’équilibre instable, de la mélancolie vérolée et du souvenir empoisonné. Cette mélopée saccadée, ce cri d’enfant unique, cette longue lettre déchirante, ce texte multiforme, finissent par vous rentrer dans la tête.

Les mots de Charnet, leur sécheresse au silex, sont comme le sauvignon, ce Sancerre blanc de l’autre rive qui recèle dans son corps l’âpreté du monde et sa beauté fragile. Résumer l’œuvre de Charnet, sa puissance lapidaire, ses cabrioles sémantiques, son tempo à la Nougaro, son amertume sans filtre, son impudeur démiurgique serait chose trop délicate. Je ne m’y risquerais pas. Dans cette digression nostalgique, Charnet pratique l’art de la diversion. Il y a dans ces pages des parallèles bancales, de magnifiques chancellements, Manureva et Jacques Derrida, Maurice Pialat et Serge Lama, une toile de Van Gogh et un tube de Sardou. Charnet archive la France des années 70-80 dans son album de famille. À pile ou face. Au début, c’est l’histoire d’un type seul en terrasse qui revient à La Charité-sur-Loire et qui n’arrive pas à écrire un livre sur Madame G. À la fin, c’est un homme à l’enfance bousillée qui titube sur un pont au-dessus de la Loire.

Pour nous, Charnet a convoqué ses morts dans la Nièvre, Vincent (Van Gogh) et Gaëtan (Gorce) l’ont accompagné sur ce chemin chaotique. Un livre qui plaît tient à des impressions éparses, le voile d’une époque, les bords de Loire hypnotiques, ces dimanches à la campagne sur cette vieille terre socialiste, ces restaurants aux épaisses nappes blanches et puis le sentiment qu’Yves n’est plus un inconnu. On l’appelle déjà par son prénom. En deux heures de lecture, il nous a ouvert ses armoires avec fracas et fièvre. Un artiste dont la vérité trafiquée ou non (peu importe) transparaît, a droit à notre respect (mot trop galvaudé), alors disons plutôt, à notre reconnaissance.

Peu d’écrivains osent la littérature par peur de s’y perdre ou plus souvent par manque de talent. Charnet a l’audace clairvoyante des désespérés. Il faut lire ses passages sur Rachida, le nivernais chantant a su cristalliser la peau des amants en lui rendant toute sa profondeur. La prochaine fois que le train m’emmènera en gare de Tracy-sur-Loire, je pousserai jusqu’à La Charité voir ce qui se cache derrière les murs de glycines.

La tristesse durera toujours, Yves Charnet (La Table Ronde)

*Photo : La Charité (Nick in exsilio).

Et l’acier fut trompé, épilogue : l’aube nouvelle

Résumé du bazar d’avant la fin du monde : Florange, avenir radieux, meurtres et conjectures, Mossad quand tu nous tiens, vous reprendrez bien un peu de chômage ? 

– La barbe ! S’écria Muller en transes, déboutonnant tout à coup son col de chemise d’un geste brusque, le bouton hésita avant de rompre son fil, mais finalement la journée n’était pas favorable aux ruptures : il tint.

– Quelle barbe, chef ? Demanda Pippo tout de go.

– Le Mossad et puis quoi encore ? Les petits hommes verts, la N’drangheta ou l’amicale des ocarinistes de Bagnolet tant qu’on y est, la Barbe hurla-t-il comme à la parade du 14 juillet quand il dirigeait la fanfare des anciens du Mali…

– Ne vous énervez pas chef, moi non plus je n’y comprends plus rien, le lecteur pas mieux et le rédacteur en chef vient de se servir un huitième Aberlour, sans glace…

– Tous ces morts mon petit Pippo, toute cette misère, ce manque cruel de saucisse de Morteau dans les magasins pour cause de…enfin vous savez bien…

– Et la mortadelle, mamma mia, ne m’en parlez pas, mes voisins se réunissent secrètement et nuitamment dans un bunker de la ligne Maginot pour en fabriquer, groupe électrogène silencieux, mon œil, le mois dernier les gardiens de la charia ont débarqué, prévenus par un collabo du cru, un végétarien qui vote à gauche, ça a fini au fusil de chasse !

– Ne changez pas de sujet mon ami revenons à nos cadavres…

– Moi ce que j’en dis…fit Pasqua en reprenant un énième Pastis, qu’ils s’entretuent tous ces cons, je m’en fous mais alors…

-Et à part ça, à l’Est quoi de nouveau ? Un événement de taille camarades, sémantique et symbolique convolent en de chastes noces : ils l’ont enfin eu les bougres ! Nos amis les syndicalistes, la poignée de durs à cuire censés représenter les sidérurgistes, ils l’ont eu vous dis-je : ils en sont, réifiés jusqu’au trognon, substantivés à foison, les médias audiotrouducuvisuels s’en pourlèchent les babines ; ils les nomment enfin : les Florange !

– C’est-y pas beau ça ? Beau comme du Lacan : Flore-anges, fleuri aérien, léger bucolique de cheval, fini la laideur des crassiers, la crasse des hauts fourneaux, l’acier rouge et l’aciérie, du poétique à qui n’en veut ! Ils auront beau s’attacher aux grilles de l’Elysée de Matignon, du Quai d’Orsay ou du Louvre, ils sont désormais les Florange : groupe folklorique homologué, Boches de l’est amuseurs, bouffeurs de patrons, le cannibalisme d’opérette vive la CGT ! La messe est dite, fermez le ban.

– Un jeune flic chevelu ébouriffé et rouge d’avoir couru, entra en trombe dans la pièce. Il commença par bégayer essoufflé qu’il était le pandore, puis après quelques mouvements de tai-chi bien sentis, il esquissa un pas de danse dans le plus pur style Pina Bausch, expira bruyamment, lâcha un glaviot, renifla et enfin se raidit dans un garde à vous digne des plantons de sa gracieuse majesté, God save the Queen !

– Qu’est-ce que vous voulez,vous ? aboya le chef en tapant sur le mur, au bord des larmes…

– Chef nous avons le coupable ! Répondit l’autre d’une voix de fausset.

– Quoi ! Firent les trois singes alignés au bord de l’apoplexie, le sort du monde libre suspendu au dessus de leurs têtes.

– Affirmatif, il s’est comme qui dirait rendu de lui-même tout à l’heure au commissariat annexe de Marspich (on prononce Machpi).

Un silence gluant agita ses petites mains dans l’air, voltige et coulis.

– Vous m’en direz tant, Gaëtan, et puis-je me permettre de vous demandez de qui il s’agit, et s’il a avoué ses forfaits ?

– Affirmatif twice my Lord : il s’agit d’un certain Charles Marx, citoyen luxembourgeois et il a tout avoué de A à Z.

– Les deux meurtres ? L’industriel et la négresse ?

– Les deux, mon vieux !

– Putain de moine et vous a-t-il donné ses raisons, mon colon ?

– La lutte des classes qu’il a dit. Enfin pour l’Indien, pour la fille c’était purement sexuel, une pulsion de mort, un truc freudien, blessure narcissique mal refermée, l’envie du pénis, les orgasmes de Staline tout le bazar. Et aussi il a dit qu’il était antisémite les jours pairs et juif les jours impairs, curieux non ?

– Nous voilà soulagés mes amis, le monstre, la bête immonde dont le ventre encore fécond et tralala est enfin sous les verrous, l’honneur est sauf, place à la justice des hommes ! s’écria Pippo drapé dans un rideau, debout sur la table avec de grands gestes comme les tribuns du vieux temps des luttes pas pour de rire…Puis il se mit à chanter l’Internationale à pleins poumons…

Lakshmi Mittal se réveilla en sursaut, son pyjama en soie du Kerala trempé de sueur. Il se dressa sur son séant après avoir allumé la lampe de chevet et constaté qu’il n’était que quatre heures du matin, le soleil londonien n’avait pas encore daigné, loin s’en faut, montrer le bout de son nez. Son épouse ronflait doucement, boules Quiès dans les oreilles, et rien ne pouvait la réveiller, ni un krach boursier ni même le cri d’horreur qu’avait poussé son mari dans son sommeil. Néanmoins il entreprit de la sortir  en douceur de son sommeil d’un tendre baiser dans le cou. Elle gémit faiblement, ouvrit un œil puis l’autre, grogna quelque chose d’indéchiffrable puis enfin marmonna :

– Hmm c’est toi ? C’qui a mon lapin ? Déjà l’heure du breakfast ?

– Non ma poule du Bihar (elle était née à Patna) je viens de penser à un truc vachement important, invite donc les Ayrault à dîner la semaine prochaine : j’ai un super plan à proposer à Jean-Marc…

– Et tu me réveilles à quatre heures du matin pour me dire ça mon chéri ! Ganesh me savonne, toi et tes cauchemars !…

FIN

Le (re)voilà Perret !

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jacques perret aspects france

J’ai eu beau fouiller, me tourner de toutes parts, je n’ai rien trouvé. Ainsi une profonde injustice se faisait jour, Jacques Perret, mort voici vingt ans, passait aux oubliettes ! Pourtant, les éditions Via Romana viennent de sortir le premier volume de ses chroniques parues dans Aspect de la France. Alors, profitons de l’occasion…

Jacques Perret est né en 1901, comme mon grand-père, c’est dire si ma découverte de l’auteur démarrait sous les meilleurs auspices quand, adolescent, j’achetai Le Caporal Epinglé, ouvrage avec lequel il échoua de peu au prix Goncourt. Quatre ans plus tard, il obtint l’Interallié pour Bande à part. Je ne sais si ce prix fut à la mesure de son talent, mais il lui permit d’acquérir un bateau, le Matam, « oiseau des mers » avec lequel il put réaliser ses rêves pélagiques avec l’ami Collot. Il en tira Rôle de plaisance, son livre préféré.

Je pense avoir tout lu de Perret. Le plus extraordinaire est que je pense avoir tout relu également. Car Perret est de ces rares écrivains qui ne lassent pas et qu’on peut lire et relire à l’infini en éprouvant toujours le même ravissement. Un sacré camouflet pour la théorie de l’utilité marginale décroissante ! Dernièrement, je me suis à nouveau extasié sur ses Insulaires. Luxuriance du style et vocabulaire  richissime. Ajoutez-y périphrases et métaphores de qualité, un humour finement ciselé, et vous avez là une cuvée qui vous fait claquer la langue française au palais.

L’homme sait également émouvoir. Son livre de souvenir Raisons de famille , tout en délicatesse, en apporte la preuve. Le passage du voyage avec son père du côté de Bouchavesne dans la Somme pour retrouver la dépouille du frère tué au front en 1916 est un moment poignant, servi tout en pudeur et retenue.

Mais il était aussi un pamphlétaire redoutable dont l’efficacité renvoie sur les bancs de l’école nos folliculaires modernes, qui confondent souvent agressivité et talent. Son soutien à l’Algérie française et son opposition au grand Charles lui valurent quelques déboires : déchéance de ses droits civiques et retrait de la médaille militaire. Commentant en 1949, bien avant son heure, la même mésaventure (à l’exception de la médaille) survenue à Aragon pour avoir publié de fausses nouvelles dans son journal, il écrit : « Je me dis tout bonnement, que privé de sa carte d’électeur, un poète digne de ce nom peut encore écrire des poèmes, et c’est le principal ».

On voit bien par là que la punition gaullienne ne laissa pas à Perret un mauvais pli à l’estomac. En bon marin, Perret a toujours hissé sa voile contre le vent de l’histoire. Cela ne pardonne pas dans notre démocratie moderne, et au panthéon de la reconnaissance républicaine, il est plutôt tricard. Tour à tour gaulois, mérovingien, chouan et mousquetaire, il était terriblement français, un indécrottable français, mais d’une France qui n’existe plus guère. S’étant toujours déclaré pour le trône et l’autel, à l’argument que les temps ont changé il répondait imperturbable : «  Qu’ils aient changé ou non c’est leur affaire, mais un principe n’est pas une girouette. »

C’est sans doute ce qui donne à ses écrits le charme suranné des vérités séculaires aujourd’hui étouffées sous les apophtegmes progressistes ! Ce n’est pas qu’il était contre le progrès mais il se méfiait : « Bien sûr, unité, universalité, c’est un vieux rêve, une noble hantise ; et sur le plan temporel elle sert de caution à toutes les  entreprises d’hégémonies, à toutes les tyrannies autocratiques et doctrinaires ».

J’espère que ce Dieu qu’il aimait tant lui a réservé une place de choix et que les vignes célestes lui offrent de temps en temps un petit coup de muscadet. Quant à moi, en avançant en âge, je me retrouve de plus en plus dans cette phrase : « À mesure que se développe une certaine notion aberrante et inhumaine de l’universel, je tends à me ramasser dans le particulier ».

La violence, ce jeu d’enfant

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django quentin tarantino

Ceux qui reprochent à Django unchained son inconséquence n’ont probablement pas tort. Tarantino est une sorte d’enfant qui joue à faire des films. Plus que jamais depuis Inglorious Basterds, ses personnages passent leur temps à jouer. Les déguisements, la comédie : une certaine atmosphère de carnaval passe d’un film à l’autre.  Mais comme dans tout jeu, il faut des règles : la langue dans laquelle on parle est l’une de ces règles. Dans Inglorious Basterds comme dans Django unchained, les personnages joués par Christoph Waltz prennent plaisir à changer la langue utilisée. C’était le cas du colonel Hans Landa, c’est le cas du docteur Schultz, qui joue aussi bien de son anglais châtié que de son allemand natal.

L’intrigue même de Django Unchained fonctionne sur une série de trois conciliabules entre le docteur Schultz et son protégé Django (Jamie Foxx) et les développements du récit sont clairement programmés : 1) Schultz achète Django à des négriers et lui fait part de son projet : s’associer avec lui pour tuer trois frères renégats dont la tête est mise à prix. 2) Le duo s’entend pour la suite des événements : ils passeront l’hiver à chasser des primes avant de libérer la femme de Django. 3) Django et Schultz fomentent un plan pour libérer la femme de Django.

Trois temps, donc, dans lesquels Django joue trois rôles différents. Dans le premier acte, il se transforme en valet – occasion pour lui de porter un costume bleu extravagant – dans le second, il devient chasseur de prime et dans le troisième, il compose un personnage de négrier noir. C’est par cette succession de théâtres que Django devient un homme libre : grâce à Schultz, il découvre que l’on peut choisir qui l’on est. Ce côté émancipateur de la fiction est quelque chose de nouveau chez Tarantino, du moins sous cette forme aussi méthodique et linéaire. En discrète toile de fond, l’histoire de Brünhild et de Siegfried, racontée un soir par Schultz, confère à Django l’aura de la légende.

La mécanique du jeu est indissociable de la parole, omniprésente dans Django unchained. Étrangement, Tarantino est plutôt économe dans les effets de mise en scène. Même ses gimmicks, comme l’usage immodéré du zoom, viennent souligner des répliques : tout tient dans les dialogues. Il est surprenant que Tarantino ait résisté à la tentation de mettre un duel dans son western spaghetti. Les confrontations restent verbales, comme s’il suffisait d’installer par la parole une atmosphère d’affrontement larvé. Un maniériste aurait pris plaisir à étirer les scènes de duel, Tarantino est un maniériste au carré qui se contente de jouer avec l’idée de duel.

La violence de Django unchained participe de cet équilibre précaire qui, dans le far west, tient lieu de justice. Le désir de vengeance de Django procède du même principe de justice, où il faut rendre à chacun ce qui lui revient. La violence n’est pourtant pas toujours aussi bien balancée. Un sain malaise vient dérégler ce petit jeu. Vers la moitié du film, Django laisse un esclave, surnommé « d’Artagnan », se faire dévorer par les chiens de monsieur Candie, le méchant joué par Leonardo DiCaprio. Quelque scènes plus tard, quand il en a enfin l’occasion, il venge l’innocent en tuant les assassins. Le « Pour D’Artagnan ! » qu’il lance à ce moment là semble bien dérisoire et n’efface pas le souvenir de ce corps démembré par les chiens.

Il est dès lors surprenant d’entendre les commentateurs critiquer d’un côté une violence « gratuite », ou exalter de l’autre une violence « jouissive ». Il semble au contraire que cette violence soit là, plus que jamais chez Tarantino, pour poser problème. Dans la manière par exemple dont elle se donne en spectacle à travers les combats d’esclaves.

On ne peut s’empêcher, dans ces moments-là, de penser à l’un des premiers plans du film par lequel Tarantino nous donne à voir le dos également lacéré de Django. Si certaines scènes grand-guignolesques peuvent donner l’impression d’une catharsis pour les nuls, il y a en contrepoint des séquences très dures et prenantes qui semblent se coller à la rétine des personnages. La cruauté de l’esclavage n’est pas seulement punie rétrospectivement, elle est aussi présentée comme complexe et retorse. L’excellent Samuel L. Jackson y est pour quelque chose, avec son personnage de mauvais démon déguisé en oncle Tom.  Devant tout cela, quand les dialogues ne savent plus pondérer ni la mort ni la souffrance, le docteur Schulz n’a plus qu’à faire feu avant de soupirer : « Sorry, I couldn’t resist ».

 

*Photo : cadependdesjours.com

L’autre Franquin

andre franquin lagaffe

André Franquin est connu des enfants pour son Marsupilami (mammifère chimérique à la plus longue queue préhensile − et répréhensible − du règne animal). André Franquin est connu de tous les amateurs de poésie pour Gaston Lagaffe et les personnages truculents qui gravitent autour du plus fantasque et rêveur des garçons de bureau. André Franquin est connu de tous les esthètes et dépressifs chroniques pour les superbes planches des Idées noires, qui ont presque réinventé (j’exagère à peine) la nuit, la mort, le désespoir, les créatures monstrueuses qui peuplent les cauchemars d’enfants et l’horreur mortifère des paysages urbains. Bref, André Franquin est connu de tous, et pourtant personne ne connaît son visage. Il faut dire qu’il a laissé son œuvre à une époque où il n’existait pas vraiment de « star system » et de « pipolisation » dans le secteur de la bande dessinée – et où Franquin, Uderzo ou Hergé pouvaient prendre le tram sans être harcelés par des hordes de fans.

Miroir avec teint. L’exposition « M’Enfin ! » commence précisément par le visage de Franquin, avec une série piquante d’autoportraits. Quels artistes n’ont pas cédé au vertige de l’autoportrait, de Rembrandt à Kubrick, jeune photographe qui finissait toujours ses rouleaux de pellicule par une photo de lui ? Pas narcissique pour un sou, Franquin a pourtant éparpillé çà et là dans son œuvre des portraits – souvent hilarants – de lui-même.[access capability= »lire_inedits »] Dans une planche de Gaston Lagaffe de 1972, on le voit se retourner, avec surprise et intérêt, sur le derrière de Mademoiselle Jeanne, la petite amie de Gaston, sautillante et quasiment hippie. Sur la couverture de l’album Idées noires, il se représente  cafardeux, en train de littéralement broyer du « noir » dans un creuset.

L’harmonie des gaffes. Franquin aimait la musique baroque, le jazz, la pop ; il écoutait France Inter et la station pirate Radio Caroline… « ainsi que les vinyles offerts par sa fille ». Telle est l’entrée en matière à l’univers musical du dessinateur. Le « Gaffophone » – instrument de musique démesuré, fabriqué par Gaston Lagaffe qui produit des vibrations destructrices – est une affaire philosophique… C’est le chant de la terre et de l’espace, même si, comme tous les enfants de Jimi Brassens et de Georges Hendrix, Gaston joue également de la guitare.

Grandeur nature. On a souvent présenté Franquin comme un écolo avant l’heure, un ami des bêtes, un pacifiste bêlant, un baba-cool. (Nous tairons ici qu’il aimait également les autos de sport.) Cet amour tendre de la nature et des animaux éclate dans toute sa production, des bestioles entourant Gaston (le chat, la mouette rieuse, etc.) jusqu’au Marsupilami, qui apparaît dès les années 1950 pour la série Spirou, et que Franquin compare audacieusement à Tarzan, dans une planche des années 1970. C’est dans les pages du Trombone illustré (quelques feuillets glissés chaque semaine au sein du magazine Spirou durant l’année 1977 et présentés comme une burlesque publication « pirate » parasitant le respectable journal destiné à la jeunesse…) qu’a lieu cette rencontre au sommet (de la chaîne alimentaire ?) « Il fallait qu’un jour ces deux prestigieux seigneurs de la jungle se rencontrassent… » Au fil de leurs divers exploits virils, la supériorité du Marsupilami est éclatante : il est le seul à pouvoir rebondir sur sa queue après une chute du haut de la canopée !

Noir, c’est noir. Franquin était dépressif. Il avait l’angoisse de la page blanche, la hantise du gag inachevé. Au tournant des années 1980, il ne voyait plus d’issue aux aventures de Gaston Lagaffe, « héros sans emploi » (ainsi qu’il avait été défini au début de la série) dans un monde en proie au chômage de masse et à la morosité. C’est alors qu’il entreprit la série des Idées noires : chefs-d’œuvre d’une paradoxale fraîcheur et d’une infinie finesse, ces planches réalisées avec la maniaquerie graphique des détails au Rotring et à l’encre de Chine explorent l’absurdité de la vie. On verra notamment l’une des plus célèbres où un solitaire innocent claironne « Qui m’aime me suive ! », et que l’on retrouve, survolé par un charognard…

Mademoiselle Jeanne ou Seccotine ? La première a de grosses lunettes, est « old fashioned », et « habite chez sa mère »… La seconde (issue des aventures de Spirou) est intrépide, espiègle, possède un scooter et une carte de presse. Choisis ton camp, camarade ! C’est le marché que l’exposition nous met en main, dans la dernière salle consacrée aux femmes et aux enfants… Sauf que rien n’est simple dans l’univers de Franquin… Le parcours se termine sur un dessin troublant d’une sublime Jeanne nue sur son lit, regardant – énamourée – un portrait de son Gaston chéri. Un dessin qui n’était certainement pas destiné aux lecteurs de Spirou.[/access]

L’exposition « M’Enfin ! », consacrée à l’art de Franquin, se tient jusqu’au 17 février 2013 au Centre Wallonie-Bruxelles de Paris.

*Photo : saigneurdeguerre.

« L’Esprit d’escalier » : Alain Finkielkraut et Elisabeth Lévy parlent d’Israël et de Tarantino

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À moins d’être affligé d’un esprit encore plus tortueux que le mien, auquel cas votre cas relève de SOS-Psy, il ne faudra chercher aucun lien caché entre les deux sujets abordés hier par Alain Finkielkraut et Elisabeth Lévy dans « L’Esprit d’escalier », leur émission d’actualité diffusée chaque dimanche midi sur RCJ et accessible en ligne sur le site de la radio. En effet, nos deux commentateurs se sont d’abord penchés sur les résultats des législatives israéliennes, après quoi ils ont évoqué le dernier film de Tarantino Django Unchained.

Le résultat du scrutin israélien a plutôt agréablement surpris nos interlocuteurs, qui redoutaient tous deux un net virage à droite, lequel aurait éloigné encore un peu plus la solution des deux Etats, qu’ils jugent incontournable.

En revanche, pas de bonne surprise côté western. Alain Finkielkraut, qui avait fort apprécié Pulp Fiction ou Jackie Brown, et qui ne goûte rien tant que le bon cinéma de divertissement n’a pas aimé, mais alors pas du tout ce Django-là: « Si l’on voulait tenir les archives du désastre, il faudrait faire une grande place au film de Tarantino et plus encore à sa réception enthousiaste ». Le reste est à l’avenant : ni l’un ni l’autre n’ont laissé au vestiaire les armes de la critique.

Ecouter « l’Esprit d’escalier »

Mariage gay : quand on s’aime, on ne se compte pas

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lgbt mariage gay

lgbt mariage gay

J’en aurais mis ma main au feu avant même les premiers pas du cortège : les organisateurs de la manif d’hier en faveur du mariage et de la PMA pour tous (et plus si entente) ont annoncé un chiffre « maison » de manifestants juste supérieur au chiffre officiel de la préfecture de police au soir du 13 janvier dernier.

Selon l’Inter-LGBT, coordinatrice de la manifestation nationale de ce dimanche et des cortèges régionaux de la veille, ils étaient en effet 400 000 hier dans les rues de Paris, soit un chouïa plus nombreux que les 340 000 manifestants « Français, blancs et catholiques » recensés par la police quinze jours plus tôt.

L’honneur est donc sauf, et les militants de gauche et/ou LGBT amateurs de vérité officielle pourront se réjouir en lisant par exemple L’Huma de ce lundi, qui claironne sans ambages, sur toute sa première page : « Les partisans du mariage homosexuel ont réussi leur pari. 400 000 personnes ont défilé hier à Paris à la veille du projet de loi à l’Assemblée Nationale. »  Le 14 janvier, ce même quotidien n’accordait qu’une toute petite vignette en Une aux cortèges de la veille, expliquant à ses lecteurs : « La droite se refait une santé sur le mariage. Ils étaient 340 000 selon la police à défiler hier contre le mariage pour tous .»

Dieu sait que j’ai bien plus d’amis à la rédaction de L’Huma que dans celle de Libé, mais le quotidien de Nicolas Demorand a été bougrement plus malin ce matin en évitant d’évoquer sur sa Une la douloureuse question du chiffrage. D’ailleurs, en vrai, ce chiffre triomphal et magique de 400 000, on n’y croit guère plus dans « le journal fondé par Jean Jaurès », puisque dans les pages intérieures de L’Huma d’aujourd’hui, on apprend que « La manifestation nationale des partisans du mariage homosexuel a mobilisé entre 125 000 et 400 000 personnes ce dimanche à Paris.»  Aïe, aïe, aïe, elle vient d’où cette estimation ridicule de 125 000 ?  De la Préfecture de Police, hélas, dont c’est l’estimation officielle, la même Préfecture dont la même estimation officielle tenait lieu de compte certifié dans le même Huma, le 14 janvier.

Et SVP, chers amis de gauche et/ou LGBT, on est prié de ne pas traiter les camarades flics d’homophobes pour cause de chiffrage riquiqui: figurez-vous que dans un exercice touchant –et jamais vu !- de devoir de mémoire immédiate, le communiqué officiel de la PP a tenu à rappeler que la participation à cette manif était « double de celle organisée le 16 décembre », date du premier cortège parisien en faveur du mariage gay et de ses éventuelles suggestions d’accompagnement (PMA, GPA et tout le tralala). La police qui dit haut et fort que le niveau monte : peut-il exister preuve plus patente d’une lame de fond pro-mariage gay ? (Je n’ose pas parler de vague rose, on va croire que je me moque). Et pour qu’on ne puisse pas le soupçonner de l’avoir joué petit bras, le premier flic de France, Manuel Valls, a tenu à honorer de sa présence la surboum people organisée après la manif par Pierre Bergé au théâtre du Rond-Point. Les chiffres du ministère sont peut-être homophobes, mais sûrement pas le ministre.

De toute façon, ce n’est pas la peine de se prendre la tête avec ces foutus chiffres à la con, puisque la guerre des manifs n’aura pas lieu, les méchants l’ont perdue d’avance. Sur la radio RCJ, avant même que ne se lance le cortège, le porte-parole du PS David Assouline avait prévenu avec ses mots à lui : « Je ne suis pas d’accord quand on dit c’est la bataille des manifs et qui aura le plus de monde, ce n’est pas ça le baromètre du tout ». Et comme chacun sait qu’un porte-parole de parti politique ne peut qu’énoncer la vérité, il est bien évident que si la manif pro-mariage gay avait réuni dix fois plus de monde que la manif anti-mariage gay, David Assouline aurait alors expliqué que comparaison n’est pas raison…

Donc il ne faut pas comparer ce qui est comparable. Soit. Mais pourquoi ? Ben, c’est pourtant simple. Tout d’abord, parce que comme l’a expliqué Jean-Marc Ayrault, c’était même pas la peine de quitter son canapé: « Beaucoup de Français savent que le projet de loi va venir à l’Assemblée nationale. Et ils savent que même s’ils peuvent manifester, ils savent surtout qu’ils peuvent compter sur la majorité parlementaire pour que ce projet de loi soit adopté ». Bien vu, Jean-Marc, on se demande seulement pourquoi, compte tenu de ce prévisible heureux dénouement, la gauche et les LGBT ont tenu à organiser une mégamanif. Et puis comme l’ont expliqué maintes grosses légumes interrogées à chaud sur le cortège, statistiquement, le « pour » est moins mobilisateur que le « contre », quelle que soit la cause concernée. Excellent « élément de langage » décliné à l’envi hier par les politiques pro-mariage et les commentateurs affidés. Sauf qu’il peut hélas fonctionner dans les deux sens. On peut dire sans risque de froisser personne que Frigide et ses amis sont « pour » le mariage actuel et le statu quo et que tous les manifestants d’hier sont vent debout « contre ». On est bien avancé…

Non, les amis, la vérité vraie, c’est chez les organisateurs du cortège qu’il faut la chercher. Si Nicolas Gougain, porte-parole national de l’Inter-LGBT a fièrement annoncé hier le chiffre de 400 00 manifestants, son collègue languedocien Vincent Autin, président de la Lesbian and Gay Pride Montpellier, avait déjà expliqué dès la veille dans Le Midi Libre que la bataille était gagnée d’avance : « Quelle importance, les chiffres ? Une seule voix contre la discrimination, toutes les discriminations, a plus de poids que mille pour défendre l’injustice.»

1=1000, ça c’est du calcul gay friendly ! Pour les Monsieur Jourdain orwelliens de la cause LGBT, le 2 +2=5 de 1984 ne suffisait pas à faire le compte.

*Photo : K_rho.

« Tu ne seras pas une pédale, mon fils ! »

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Évidemment, l’homophobie n’existe pas ou est une accusation trop facile pour disqualifier les adversaires du mariage pour tous qui contre-manifestaient hier. Évidemment, la manifestation du 13 des adversaires du mariage pour tous n’était pas une manif homophobe. Ce n’était pas non plus une manif de droite même si parmi les hommes politiques, on trouvait quand même surtout l’UMP et le Front National, certes dans leurs franges les plus droitières, Copé pour l’UMP et Marion Maréchal Le Pen pour le FN.

L’UMP a son mouvement de jeunesse, les Jeunes Pop. L’apocope, qui transforme populaire en pop est sans doute là pour faire jeune, sympa et subliminalement faire penser à la musique du même nom qui correspondait à une époque de grande liberté des mœurs, de fraternité sur fond de rêveries utopiques.

On ne peut pas dire que la fédération UMP de Haute-Garonne ait des Jeunes Pop qui répondent franchement aux critères : ils ont trouvé intelligent de détourner hâtivement une affiche d’Homosexualité et Socialisme représentant un jeune homme pendu. Le slogan choisi par les Jeunes Pop de Haute-Garonne a juste changé, tout en subtilité : « Tu ne seras pas une pédale, mon fils ». Devant le tollé, et pas seulement celui des associations gays, le post a été retiré.

On pourra  cependant sans peine trouver sur le net des captures d’écran de cette petite crapulerie et en tout état de cause le communiqué sur le site de ces sympathiques défenseurs de la civilisation. Ils se rattrapent (mal) à des branches très verglacées par les temps qui courent en expliquant, les pauvres, que c’est la violence de leurs adversaires qui leur a fait perdre…les pédales.

Un dicton dit que l’amour n’existe pas, qu’il y a seulement des preuves d’amour. Il semble que pour l’homophobie ce soit pareil.

 

Mali : Où est l’Europe de la Défense ?

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ue mali hollande

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Dans un article du 28 septembre 2012, La Tribune soulignait que le gouvernement Ayrault prévoyait une économie drastique sur les budgets militaires. De l’ordre de cinq milliards d’euros rien que pour l’année 2013, ces coupes budgétaires se fondent dans la diète nationale. Désengagée du front afghan, la France, après de longues tergiversations, s’est enfin décidée à intervenir au Mali. Se dégradant depuis des mois, la situation sur place laissait augurer une percée des islamistes vers le sud du pays. Cette attaque a contraint Hollande et son gouvernement à avancer leur intervention dans l’ancienne colonie française. Celle-ci arrange tout le monde. À coups de communiqués élogieux, de poignées de main reconnaissantes, les alliés de la France saluent son action courageuse. Pour l’instant, « Passez devant, on vous rejoindra après si cela tourne à votre avantage » est le message des nations amies. Quant à la force africaine censée épauler l’armée française, elle peine à se mettre en place efficacement. Cette frilosité s’explique par le fait que ni les Etats-Unis, ni le Royaume-Uni, ni les 27, ne veulent se réengager dans une opération longue et coûteuse. Après l’expérience afghane, cela peut se comprendre.

Pourtant, quand il s’agit d’un État souverain menacé par des miliciens étrangers, n’est-on pas dans la même configuration qu’en Afghanistan ? En ce cas, pourquoi l’OTAN ne prend-elle pas immédiatement le relais des troupes françaises ? Comme on sait, en géostratégie, l’altruisme vient maquiller des intérêts politiques et financiers. Or, lorsque ceux de la France sont en jeu, les membres de l’Alliance Atlantique ne se bousculent pas pour apporter concrètement leur soutien à l’un de leurs principaux contributeurs. Alors que notre armée a toujours répondu présente lors des opérations militaires menées par les anglo-saxons, elle se trouve étrangement esseulée dans le désert malien. Laurent Fabius aura beau psalmodier que « non, la France n’est pas seule », seul le résultat final comptera. On lui offrira des lauriers si l’intervention est un franc succès, mais si un enlisement se profile, on entendra qu’« il fallait être plus circonspect ». Ce beau monde serait-il frappé du syndrome de Ponce Pilate ? Pourtant, sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy, la France a réintégré pleinement le commandement de l’OTAN, occasionnant par là une hausse de sa participation financière. Comme le signale la Cour des Comptes dans son rapport de septembre 2012, le supplément budgétaire pour l’année 2011 s’élevait déjà à 60 millions d’euros, portant la contribution française à 325, 86 M€ alors qu’il se serait établi à 264,86 M€ sans cet engagement accru. Si les experts qui défilent sur les plateaux-télé assurent que l’armée française est la plus qualifiée « pour le job », on est tout de même en droit de se demander si la solidarité entre les membres de l’Alliance Atlantique ne devrait pas jouer à plein.

Certes, la France aime faire cavalier seul et peut se sentir flattée d’occuper les avant-postes dans la lutte contre la montée de l’islamisme. Reste que François Hollande n’a pas battu le rappel des troupes par un vigoureux discours sur les droits des peuples à disposer d’eux-mêmes sans encourir les exécutions sommaires et les amputations prononcées au nom de la sacro-sainte charia. Ce manque d’inspiration est notable dans le choix du nom de l’opération : « serval », un gros chat très présent dans la région. Si l’on voulait souligner la capacité de souplesse et d’adaptation de l’armée française, le nom de code « rempart » eût été plus convaincant. Cette cavalcade solitaire ressemble au baroud d’honneur d’une armée française en déliquescence qui a parfois du mal à trouver les budgets nécessaires à l’entretien de ses matériels.

Aussi, ne serait-ce pas le moment rêvé pour construire une Défense européenne crédible, de déplaire à nos amis américains et britanniques qui ne veulent pas voir l’émergence d’une force d’intervention commune mettant à mal les budgets de l’OTAN et leur hégémonie sur sa direction ? En effet, comment ne pas s’étonner de l’abîme entre les engagements affichés par les 27 pour revaloriser le budget de l’Agence Européenne de la Défense (AED) en décembre dernier et leur inertie actuelle ? Cette unanimité n’aura pas résisté à l’épreuve du feu. Des dissensions majeures bloquent l’élaboration d’une Défense viable. Anglais et Allemands font front commun sur ce point même si leurs raisons divergent. Si les premiers redoutent une émancipation politique et financière de l’OTAN, les seconds craignent de supporter seuls une hausse notable du budget militaire européen. La guerre au Mali interroge donc la capacité européenne à s’inventer. Or, la Politique Européenne de la Sécurité et de la Défense Commune (PSDC) n’a de « politique » que le nom. Si la France reste seule en première ligne, c’est le signe d’une absence de stratégie politique d’ampleur pour construire une Europe solide et crédible. C’est qu’il faudrait redéfinir le terme de « politique », qui ne désignerait plus « chaque Etat considéré sur le plan administratif comme une entité souveraine ». Embrasser le fédéralisme, cela signifie que chaque pays abandonne peu à peu sa souveraineté pour reconnaître la prééminence de l’organisme fédéral. Hélas, la pleutrerie semble l’avoir emporté sur l’audace.

Que l’on ne s’y trompe pas, ce qui se joue au Mali renvoie l’Europe à ses contradictions et à ses irrésolutions mortifères. Au lieu de mettre en place une énième digue qui sera emportée dès le retrait des troupes françaises, le conflit malien devrait être une chance à saisir : défendre vigoureusement des valeurs communes et se montrer intransigeant sur des droits et des libertés non négociables. Cette ligne forte, la France ne peut être seule à la défendre. Face au manque d’ambition et de vigueur de la France et de l’Europe, nous revient ce mot d’Alain : « […] un navire, s’il n’a point d’impulsion, il n’obéit point au gouvernail. Bref il faut partir n’importe comment ; il est temps alors de se demander où l’on ira »[1. Alain, Propos sur le bonheur, « fatalité », XXII, Gallimard, Folio essais, Paris, 2007. – p. 59.].

*Photo : European Parliament.

Leçon du cor

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chanson de roland

chanson de roland

Présentée depuis longtemps comme le monument fondateur de notre littérature, La Chanson de Roland offre un surprenant paradoxe : elle fut durant des siècles un monument invisible. Ni Ronsard, ni Corneille, ni sans doute Chateaubriand ne la lurent. Écrit aux alentours de 1100, ce texte, dont l’influence fut considérable en Europe (ne serait-ce que parce qu’il imposa le vers décasyllabique) se perdit par la suite et ne fut retrouvé qu’après 1830. Dès lors, les éditions et translations se multiplièrent, de Léon Gautier (1872) et Petit de Julleville (1894) à Maurice Bouchor (1899) et Joseph Bédier (1921). Jean Dutourd fait observer que la IIIe République, hantée par la défaite de 1870, exalta au cœur du récit national deux héros glorieux et vaincus : Vercingétorix et Roland, auxquels Edmond Rostand ajouta, en 1897, son inoubliable Cyrano.[access capability= »lire_inedits »]

Cette singulière destinée de l’œuvre justifie à elle seule le titre, Rappeler Roland, que Frédéric Boyer a donné à son livre, lequel rassemble une traduction fluide, fidèle et bien rythmée, un poème-monologue de même titre et un passionnant essai, « Cahier Roland », qui explore les mystères du texte.

« Rappeler Roland » ? Oui, parce que, dès l’origine, la chanson de geste elle-même se veut rappel (on dirait aujourd’hui : commémoration, devoir de mémoire) du héros censé avoir péri trois siècles plus tôt, et sur lequel nous n’avons à peu près aucune source historique, dans une obscure embuscade tendue non par des « Sarrasins » mais par des « Wascons » autonomistes. Et la question que se pose Boyer est la suivante : que rappelons-nous au juste lorsque nous « rappelons » Roland ? Le combat contre l’infidèle, le « mahométan » ? Peut-être (si ce n’était pas une priorité pour Charlemagne, cela l’était davantage au moment où le mystérieux Turold donne sa forme définitive à la légende, qui se colportait sur les chemins de Compostelle).

Mais plus encore, une nostalgie et une célébration de la bataille, en soi et pour soi. Boyer cite ce vers récurrent : « La bataille est merveilleuse [ = terrible] et totale. » Nous rappelons aussi, obstinément, le sacrifice délibéré d’un fils (le paladin) à un père (l’empereur) ; le souvenir d’une dette héritée par ce fils, et que la Chanson nous lègue à notre tour : « Une histoire inoubliable que nous ne parvenons pas à dire. »

Mais pourquoi rappeler Roland ici et maintenant, en France, en 2012, sous Hollande, non-empereur dépourvu de barbe fleurie ? La question reste sans réponse, et c’est pour cela, je crois, qu’elle est importante. Boyer note au passage que nous aussi, après tout, nous avons envoyé de jeunes gens aux confins indécis d’un empire, affronter un ennemi qui n’est pas sans rapport avec l’ennemi fantasmé de l’épopée. Et nous ne savons guère ce qui s’y passe, pas plus que dans le défilé de Roncevaux, pareil à l’inconscient où s’éveillent « notre peur et notre désir de nous battre »

Une autre question, connexe, me venait à l’esprit en lisant ces belles pages : Boyer est-il sûr qu’il existe encore un « nous » pour rêver et méditer devant le grand texte ? Il y répond, à la page 299 : « Il serait inouï qu’il résultât pour nous, de notre abandon, de notre éloignement contemporain de tels récits, une sorte de satisfaction sans ombre. » Je me permettrai de dire plus : si nous nous détournions de telles œuvres tutélaires, qui sont grandes précisément par leur présence, et le lancinement d’un « message » qu’elles ne consentent jamais à délivrer tout à fait, c’est nous qui deviendrions des ombres.[/access]

Rappeler Roland, éditions P.O.L., 393 p., 20 euros. Pour une édition universitaire, on recommandera celle du Livre de Poche, coll. « Lettres gothiques », présentation et traduction de Ian Short (1990). Voir aussi l’essai de Jean Maurice, La Chanson de Roland, PUF, 1992.

Nevers more

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yves charnet nievre

yves charnet nievre

Un conseil liminaire : ne lisez pas la quatrième de couverture, surtout pas la notice biographique, vous passeriez à côté du plus grand poète ligérien, le « bâtard » de Nevers, l’évadé de la Charité. Ancien élève de l’ENS, à cette seule assertion « honorifique », j’en connais certains qui défaillent. En France, les beaux diplômes dorés sur tranches ont de formidables vertus repoussantes. Ils peuvent encore faire illusion dans les sous-préfectures les plus reculées ou d’obscurs rallyes versaillais mais en littérature, mieux vaut se prémunir de ces maladies-là. Yves Charnet est un ancien élève de l’ENS, on ne peut pas lui reprocher toute sa vie d’avoir réussi un concours. Ce serait injuste. Il faut bien que jeunesse studieuse se passe. Et puis avoir été un premier de la classe, fils d’instit, binoclard solitaire bercé par Bory, Gary, Reggiani, ça laisse des traces, des blessures.

Il y a des mots, des musiques, des images qui vous marquent un homme à l’encre noire. Pas la peine de se débattre, on est toujours cerné par ces fantômes-là. Pas facile non plus de se débarrasser de cette culture-là, elle vous harcèle, vous rappelle à l’ordre, vous mécanise un bonhomme. Mais Charnet est bien plus qu’un bon élève, petit soldat de la méritocratie mitterrandienne, dont la réussite scolaire enivrait sa maman et sa protectrice, Madame G. Il le prouve dans son dernier livre, La tristesse durera toujours, roman de l’équilibre instable, de la mélancolie vérolée et du souvenir empoisonné. Cette mélopée saccadée, ce cri d’enfant unique, cette longue lettre déchirante, ce texte multiforme, finissent par vous rentrer dans la tête.

Les mots de Charnet, leur sécheresse au silex, sont comme le sauvignon, ce Sancerre blanc de l’autre rive qui recèle dans son corps l’âpreté du monde et sa beauté fragile. Résumer l’œuvre de Charnet, sa puissance lapidaire, ses cabrioles sémantiques, son tempo à la Nougaro, son amertume sans filtre, son impudeur démiurgique serait chose trop délicate. Je ne m’y risquerais pas. Dans cette digression nostalgique, Charnet pratique l’art de la diversion. Il y a dans ces pages des parallèles bancales, de magnifiques chancellements, Manureva et Jacques Derrida, Maurice Pialat et Serge Lama, une toile de Van Gogh et un tube de Sardou. Charnet archive la France des années 70-80 dans son album de famille. À pile ou face. Au début, c’est l’histoire d’un type seul en terrasse qui revient à La Charité-sur-Loire et qui n’arrive pas à écrire un livre sur Madame G. À la fin, c’est un homme à l’enfance bousillée qui titube sur un pont au-dessus de la Loire.

Pour nous, Charnet a convoqué ses morts dans la Nièvre, Vincent (Van Gogh) et Gaëtan (Gorce) l’ont accompagné sur ce chemin chaotique. Un livre qui plaît tient à des impressions éparses, le voile d’une époque, les bords de Loire hypnotiques, ces dimanches à la campagne sur cette vieille terre socialiste, ces restaurants aux épaisses nappes blanches et puis le sentiment qu’Yves n’est plus un inconnu. On l’appelle déjà par son prénom. En deux heures de lecture, il nous a ouvert ses armoires avec fracas et fièvre. Un artiste dont la vérité trafiquée ou non (peu importe) transparaît, a droit à notre respect (mot trop galvaudé), alors disons plutôt, à notre reconnaissance.

Peu d’écrivains osent la littérature par peur de s’y perdre ou plus souvent par manque de talent. Charnet a l’audace clairvoyante des désespérés. Il faut lire ses passages sur Rachida, le nivernais chantant a su cristalliser la peau des amants en lui rendant toute sa profondeur. La prochaine fois que le train m’emmènera en gare de Tracy-sur-Loire, je pousserai jusqu’à La Charité voir ce qui se cache derrière les murs de glycines.

La tristesse durera toujours, Yves Charnet (La Table Ronde)

*Photo : La Charité (Nick in exsilio).

Et l’acier fut trompé, épilogue : l’aube nouvelle

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Résumé du bazar d’avant la fin du monde : Florange, avenir radieux, meurtres et conjectures, Mossad quand tu nous tiens, vous reprendrez bien un peu de chômage ? 

– La barbe ! S’écria Muller en transes, déboutonnant tout à coup son col de chemise d’un geste brusque, le bouton hésita avant de rompre son fil, mais finalement la journée n’était pas favorable aux ruptures : il tint.

– Quelle barbe, chef ? Demanda Pippo tout de go.

– Le Mossad et puis quoi encore ? Les petits hommes verts, la N’drangheta ou l’amicale des ocarinistes de Bagnolet tant qu’on y est, la Barbe hurla-t-il comme à la parade du 14 juillet quand il dirigeait la fanfare des anciens du Mali…

– Ne vous énervez pas chef, moi non plus je n’y comprends plus rien, le lecteur pas mieux et le rédacteur en chef vient de se servir un huitième Aberlour, sans glace…

– Tous ces morts mon petit Pippo, toute cette misère, ce manque cruel de saucisse de Morteau dans les magasins pour cause de…enfin vous savez bien…

– Et la mortadelle, mamma mia, ne m’en parlez pas, mes voisins se réunissent secrètement et nuitamment dans un bunker de la ligne Maginot pour en fabriquer, groupe électrogène silencieux, mon œil, le mois dernier les gardiens de la charia ont débarqué, prévenus par un collabo du cru, un végétarien qui vote à gauche, ça a fini au fusil de chasse !

– Ne changez pas de sujet mon ami revenons à nos cadavres…

– Moi ce que j’en dis…fit Pasqua en reprenant un énième Pastis, qu’ils s’entretuent tous ces cons, je m’en fous mais alors…

-Et à part ça, à l’Est quoi de nouveau ? Un événement de taille camarades, sémantique et symbolique convolent en de chastes noces : ils l’ont enfin eu les bougres ! Nos amis les syndicalistes, la poignée de durs à cuire censés représenter les sidérurgistes, ils l’ont eu vous dis-je : ils en sont, réifiés jusqu’au trognon, substantivés à foison, les médias audiotrouducuvisuels s’en pourlèchent les babines ; ils les nomment enfin : les Florange !

– C’est-y pas beau ça ? Beau comme du Lacan : Flore-anges, fleuri aérien, léger bucolique de cheval, fini la laideur des crassiers, la crasse des hauts fourneaux, l’acier rouge et l’aciérie, du poétique à qui n’en veut ! Ils auront beau s’attacher aux grilles de l’Elysée de Matignon, du Quai d’Orsay ou du Louvre, ils sont désormais les Florange : groupe folklorique homologué, Boches de l’est amuseurs, bouffeurs de patrons, le cannibalisme d’opérette vive la CGT ! La messe est dite, fermez le ban.

– Un jeune flic chevelu ébouriffé et rouge d’avoir couru, entra en trombe dans la pièce. Il commença par bégayer essoufflé qu’il était le pandore, puis après quelques mouvements de tai-chi bien sentis, il esquissa un pas de danse dans le plus pur style Pina Bausch, expira bruyamment, lâcha un glaviot, renifla et enfin se raidit dans un garde à vous digne des plantons de sa gracieuse majesté, God save the Queen !

– Qu’est-ce que vous voulez,vous ? aboya le chef en tapant sur le mur, au bord des larmes…

– Chef nous avons le coupable ! Répondit l’autre d’une voix de fausset.

– Quoi ! Firent les trois singes alignés au bord de l’apoplexie, le sort du monde libre suspendu au dessus de leurs têtes.

– Affirmatif, il s’est comme qui dirait rendu de lui-même tout à l’heure au commissariat annexe de Marspich (on prononce Machpi).

Un silence gluant agita ses petites mains dans l’air, voltige et coulis.

– Vous m’en direz tant, Gaëtan, et puis-je me permettre de vous demandez de qui il s’agit, et s’il a avoué ses forfaits ?

– Affirmatif twice my Lord : il s’agit d’un certain Charles Marx, citoyen luxembourgeois et il a tout avoué de A à Z.

– Les deux meurtres ? L’industriel et la négresse ?

– Les deux, mon vieux !

– Putain de moine et vous a-t-il donné ses raisons, mon colon ?

– La lutte des classes qu’il a dit. Enfin pour l’Indien, pour la fille c’était purement sexuel, une pulsion de mort, un truc freudien, blessure narcissique mal refermée, l’envie du pénis, les orgasmes de Staline tout le bazar. Et aussi il a dit qu’il était antisémite les jours pairs et juif les jours impairs, curieux non ?

– Nous voilà soulagés mes amis, le monstre, la bête immonde dont le ventre encore fécond et tralala est enfin sous les verrous, l’honneur est sauf, place à la justice des hommes ! s’écria Pippo drapé dans un rideau, debout sur la table avec de grands gestes comme les tribuns du vieux temps des luttes pas pour de rire…Puis il se mit à chanter l’Internationale à pleins poumons…

Lakshmi Mittal se réveilla en sursaut, son pyjama en soie du Kerala trempé de sueur. Il se dressa sur son séant après avoir allumé la lampe de chevet et constaté qu’il n’était que quatre heures du matin, le soleil londonien n’avait pas encore daigné, loin s’en faut, montrer le bout de son nez. Son épouse ronflait doucement, boules Quiès dans les oreilles, et rien ne pouvait la réveiller, ni un krach boursier ni même le cri d’horreur qu’avait poussé son mari dans son sommeil. Néanmoins il entreprit de la sortir  en douceur de son sommeil d’un tendre baiser dans le cou. Elle gémit faiblement, ouvrit un œil puis l’autre, grogna quelque chose d’indéchiffrable puis enfin marmonna :

– Hmm c’est toi ? C’qui a mon lapin ? Déjà l’heure du breakfast ?

– Non ma poule du Bihar (elle était née à Patna) je viens de penser à un truc vachement important, invite donc les Ayrault à dîner la semaine prochaine : j’ai un super plan à proposer à Jean-Marc…

– Et tu me réveilles à quatre heures du matin pour me dire ça mon chéri ! Ganesh me savonne, toi et tes cauchemars !…

FIN

Le (re)voilà Perret !

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jacques perret aspects france

jacques perret aspects france

J’ai eu beau fouiller, me tourner de toutes parts, je n’ai rien trouvé. Ainsi une profonde injustice se faisait jour, Jacques Perret, mort voici vingt ans, passait aux oubliettes ! Pourtant, les éditions Via Romana viennent de sortir le premier volume de ses chroniques parues dans Aspect de la France. Alors, profitons de l’occasion…

Jacques Perret est né en 1901, comme mon grand-père, c’est dire si ma découverte de l’auteur démarrait sous les meilleurs auspices quand, adolescent, j’achetai Le Caporal Epinglé, ouvrage avec lequel il échoua de peu au prix Goncourt. Quatre ans plus tard, il obtint l’Interallié pour Bande à part. Je ne sais si ce prix fut à la mesure de son talent, mais il lui permit d’acquérir un bateau, le Matam, « oiseau des mers » avec lequel il put réaliser ses rêves pélagiques avec l’ami Collot. Il en tira Rôle de plaisance, son livre préféré.

Je pense avoir tout lu de Perret. Le plus extraordinaire est que je pense avoir tout relu également. Car Perret est de ces rares écrivains qui ne lassent pas et qu’on peut lire et relire à l’infini en éprouvant toujours le même ravissement. Un sacré camouflet pour la théorie de l’utilité marginale décroissante ! Dernièrement, je me suis à nouveau extasié sur ses Insulaires. Luxuriance du style et vocabulaire  richissime. Ajoutez-y périphrases et métaphores de qualité, un humour finement ciselé, et vous avez là une cuvée qui vous fait claquer la langue française au palais.

L’homme sait également émouvoir. Son livre de souvenir Raisons de famille , tout en délicatesse, en apporte la preuve. Le passage du voyage avec son père du côté de Bouchavesne dans la Somme pour retrouver la dépouille du frère tué au front en 1916 est un moment poignant, servi tout en pudeur et retenue.

Mais il était aussi un pamphlétaire redoutable dont l’efficacité renvoie sur les bancs de l’école nos folliculaires modernes, qui confondent souvent agressivité et talent. Son soutien à l’Algérie française et son opposition au grand Charles lui valurent quelques déboires : déchéance de ses droits civiques et retrait de la médaille militaire. Commentant en 1949, bien avant son heure, la même mésaventure (à l’exception de la médaille) survenue à Aragon pour avoir publié de fausses nouvelles dans son journal, il écrit : « Je me dis tout bonnement, que privé de sa carte d’électeur, un poète digne de ce nom peut encore écrire des poèmes, et c’est le principal ».

On voit bien par là que la punition gaullienne ne laissa pas à Perret un mauvais pli à l’estomac. En bon marin, Perret a toujours hissé sa voile contre le vent de l’histoire. Cela ne pardonne pas dans notre démocratie moderne, et au panthéon de la reconnaissance républicaine, il est plutôt tricard. Tour à tour gaulois, mérovingien, chouan et mousquetaire, il était terriblement français, un indécrottable français, mais d’une France qui n’existe plus guère. S’étant toujours déclaré pour le trône et l’autel, à l’argument que les temps ont changé il répondait imperturbable : «  Qu’ils aient changé ou non c’est leur affaire, mais un principe n’est pas une girouette. »

C’est sans doute ce qui donne à ses écrits le charme suranné des vérités séculaires aujourd’hui étouffées sous les apophtegmes progressistes ! Ce n’est pas qu’il était contre le progrès mais il se méfiait : « Bien sûr, unité, universalité, c’est un vieux rêve, une noble hantise ; et sur le plan temporel elle sert de caution à toutes les  entreprises d’hégémonies, à toutes les tyrannies autocratiques et doctrinaires ».

J’espère que ce Dieu qu’il aimait tant lui a réservé une place de choix et que les vignes célestes lui offrent de temps en temps un petit coup de muscadet. Quant à moi, en avançant en âge, je me retrouve de plus en plus dans cette phrase : « À mesure que se développe une certaine notion aberrante et inhumaine de l’universel, je tends à me ramasser dans le particulier ».

La violence, ce jeu d’enfant

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django quentin tarantino

django quentin tarantino

Ceux qui reprochent à Django unchained son inconséquence n’ont probablement pas tort. Tarantino est une sorte d’enfant qui joue à faire des films. Plus que jamais depuis Inglorious Basterds, ses personnages passent leur temps à jouer. Les déguisements, la comédie : une certaine atmosphère de carnaval passe d’un film à l’autre.  Mais comme dans tout jeu, il faut des règles : la langue dans laquelle on parle est l’une de ces règles. Dans Inglorious Basterds comme dans Django unchained, les personnages joués par Christoph Waltz prennent plaisir à changer la langue utilisée. C’était le cas du colonel Hans Landa, c’est le cas du docteur Schultz, qui joue aussi bien de son anglais châtié que de son allemand natal.

L’intrigue même de Django Unchained fonctionne sur une série de trois conciliabules entre le docteur Schultz et son protégé Django (Jamie Foxx) et les développements du récit sont clairement programmés : 1) Schultz achète Django à des négriers et lui fait part de son projet : s’associer avec lui pour tuer trois frères renégats dont la tête est mise à prix. 2) Le duo s’entend pour la suite des événements : ils passeront l’hiver à chasser des primes avant de libérer la femme de Django. 3) Django et Schultz fomentent un plan pour libérer la femme de Django.

Trois temps, donc, dans lesquels Django joue trois rôles différents. Dans le premier acte, il se transforme en valet – occasion pour lui de porter un costume bleu extravagant – dans le second, il devient chasseur de prime et dans le troisième, il compose un personnage de négrier noir. C’est par cette succession de théâtres que Django devient un homme libre : grâce à Schultz, il découvre que l’on peut choisir qui l’on est. Ce côté émancipateur de la fiction est quelque chose de nouveau chez Tarantino, du moins sous cette forme aussi méthodique et linéaire. En discrète toile de fond, l’histoire de Brünhild et de Siegfried, racontée un soir par Schultz, confère à Django l’aura de la légende.

La mécanique du jeu est indissociable de la parole, omniprésente dans Django unchained. Étrangement, Tarantino est plutôt économe dans les effets de mise en scène. Même ses gimmicks, comme l’usage immodéré du zoom, viennent souligner des répliques : tout tient dans les dialogues. Il est surprenant que Tarantino ait résisté à la tentation de mettre un duel dans son western spaghetti. Les confrontations restent verbales, comme s’il suffisait d’installer par la parole une atmosphère d’affrontement larvé. Un maniériste aurait pris plaisir à étirer les scènes de duel, Tarantino est un maniériste au carré qui se contente de jouer avec l’idée de duel.

La violence de Django unchained participe de cet équilibre précaire qui, dans le far west, tient lieu de justice. Le désir de vengeance de Django procède du même principe de justice, où il faut rendre à chacun ce qui lui revient. La violence n’est pourtant pas toujours aussi bien balancée. Un sain malaise vient dérégler ce petit jeu. Vers la moitié du film, Django laisse un esclave, surnommé « d’Artagnan », se faire dévorer par les chiens de monsieur Candie, le méchant joué par Leonardo DiCaprio. Quelque scènes plus tard, quand il en a enfin l’occasion, il venge l’innocent en tuant les assassins. Le « Pour D’Artagnan ! » qu’il lance à ce moment là semble bien dérisoire et n’efface pas le souvenir de ce corps démembré par les chiens.

Il est dès lors surprenant d’entendre les commentateurs critiquer d’un côté une violence « gratuite », ou exalter de l’autre une violence « jouissive ». Il semble au contraire que cette violence soit là, plus que jamais chez Tarantino, pour poser problème. Dans la manière par exemple dont elle se donne en spectacle à travers les combats d’esclaves.

On ne peut s’empêcher, dans ces moments-là, de penser à l’un des premiers plans du film par lequel Tarantino nous donne à voir le dos également lacéré de Django. Si certaines scènes grand-guignolesques peuvent donner l’impression d’une catharsis pour les nuls, il y a en contrepoint des séquences très dures et prenantes qui semblent se coller à la rétine des personnages. La cruauté de l’esclavage n’est pas seulement punie rétrospectivement, elle est aussi présentée comme complexe et retorse. L’excellent Samuel L. Jackson y est pour quelque chose, avec son personnage de mauvais démon déguisé en oncle Tom.  Devant tout cela, quand les dialogues ne savent plus pondérer ni la mort ni la souffrance, le docteur Schulz n’a plus qu’à faire feu avant de soupirer : « Sorry, I couldn’t resist ».

 

*Photo : cadependdesjours.com

L’autre Franquin

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andre franquin lagaffe

andre franquin lagaffe

André Franquin est connu des enfants pour son Marsupilami (mammifère chimérique à la plus longue queue préhensile − et répréhensible − du règne animal). André Franquin est connu de tous les amateurs de poésie pour Gaston Lagaffe et les personnages truculents qui gravitent autour du plus fantasque et rêveur des garçons de bureau. André Franquin est connu de tous les esthètes et dépressifs chroniques pour les superbes planches des Idées noires, qui ont presque réinventé (j’exagère à peine) la nuit, la mort, le désespoir, les créatures monstrueuses qui peuplent les cauchemars d’enfants et l’horreur mortifère des paysages urbains. Bref, André Franquin est connu de tous, et pourtant personne ne connaît son visage. Il faut dire qu’il a laissé son œuvre à une époque où il n’existait pas vraiment de « star system » et de « pipolisation » dans le secteur de la bande dessinée – et où Franquin, Uderzo ou Hergé pouvaient prendre le tram sans être harcelés par des hordes de fans.

Miroir avec teint. L’exposition « M’Enfin ! » commence précisément par le visage de Franquin, avec une série piquante d’autoportraits. Quels artistes n’ont pas cédé au vertige de l’autoportrait, de Rembrandt à Kubrick, jeune photographe qui finissait toujours ses rouleaux de pellicule par une photo de lui ? Pas narcissique pour un sou, Franquin a pourtant éparpillé çà et là dans son œuvre des portraits – souvent hilarants – de lui-même.[access capability= »lire_inedits »] Dans une planche de Gaston Lagaffe de 1972, on le voit se retourner, avec surprise et intérêt, sur le derrière de Mademoiselle Jeanne, la petite amie de Gaston, sautillante et quasiment hippie. Sur la couverture de l’album Idées noires, il se représente  cafardeux, en train de littéralement broyer du « noir » dans un creuset.

L’harmonie des gaffes. Franquin aimait la musique baroque, le jazz, la pop ; il écoutait France Inter et la station pirate Radio Caroline… « ainsi que les vinyles offerts par sa fille ». Telle est l’entrée en matière à l’univers musical du dessinateur. Le « Gaffophone » – instrument de musique démesuré, fabriqué par Gaston Lagaffe qui produit des vibrations destructrices – est une affaire philosophique… C’est le chant de la terre et de l’espace, même si, comme tous les enfants de Jimi Brassens et de Georges Hendrix, Gaston joue également de la guitare.

Grandeur nature. On a souvent présenté Franquin comme un écolo avant l’heure, un ami des bêtes, un pacifiste bêlant, un baba-cool. (Nous tairons ici qu’il aimait également les autos de sport.) Cet amour tendre de la nature et des animaux éclate dans toute sa production, des bestioles entourant Gaston (le chat, la mouette rieuse, etc.) jusqu’au Marsupilami, qui apparaît dès les années 1950 pour la série Spirou, et que Franquin compare audacieusement à Tarzan, dans une planche des années 1970. C’est dans les pages du Trombone illustré (quelques feuillets glissés chaque semaine au sein du magazine Spirou durant l’année 1977 et présentés comme une burlesque publication « pirate » parasitant le respectable journal destiné à la jeunesse…) qu’a lieu cette rencontre au sommet (de la chaîne alimentaire ?) « Il fallait qu’un jour ces deux prestigieux seigneurs de la jungle se rencontrassent… » Au fil de leurs divers exploits virils, la supériorité du Marsupilami est éclatante : il est le seul à pouvoir rebondir sur sa queue après une chute du haut de la canopée !

Noir, c’est noir. Franquin était dépressif. Il avait l’angoisse de la page blanche, la hantise du gag inachevé. Au tournant des années 1980, il ne voyait plus d’issue aux aventures de Gaston Lagaffe, « héros sans emploi » (ainsi qu’il avait été défini au début de la série) dans un monde en proie au chômage de masse et à la morosité. C’est alors qu’il entreprit la série des Idées noires : chefs-d’œuvre d’une paradoxale fraîcheur et d’une infinie finesse, ces planches réalisées avec la maniaquerie graphique des détails au Rotring et à l’encre de Chine explorent l’absurdité de la vie. On verra notamment l’une des plus célèbres où un solitaire innocent claironne « Qui m’aime me suive ! », et que l’on retrouve, survolé par un charognard…

Mademoiselle Jeanne ou Seccotine ? La première a de grosses lunettes, est « old fashioned », et « habite chez sa mère »… La seconde (issue des aventures de Spirou) est intrépide, espiègle, possède un scooter et une carte de presse. Choisis ton camp, camarade ! C’est le marché que l’exposition nous met en main, dans la dernière salle consacrée aux femmes et aux enfants… Sauf que rien n’est simple dans l’univers de Franquin… Le parcours se termine sur un dessin troublant d’une sublime Jeanne nue sur son lit, regardant – énamourée – un portrait de son Gaston chéri. Un dessin qui n’était certainement pas destiné aux lecteurs de Spirou.[/access]

L’exposition « M’Enfin ! », consacrée à l’art de Franquin, se tient jusqu’au 17 février 2013 au Centre Wallonie-Bruxelles de Paris.

*Photo : saigneurdeguerre.