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Allez voir Sugar Man

Searching for Sugar Man, le film suédois de Malik Bendjelloul sur le musicien folk Sixtot Rodriguez, est sorti en France le mercredi 26 décembre sous le titre Sugar man. Ce splendide documentaire reçoit un formidable succès public : à Paris, programmé dans trois salles seulement, il atteint bientôt les 15 000 spectateurs, de même l’album de la bande originale du film composé de chansons de Sixtot Rodriguez se vend très bien (10 000 exemplaires) et son concert prévu à Paris à la Cigale le mercredi 5 juin affiche déjà complet.

Mais qui est Sixtot Rodriguez ? Ce musicien de folk américain est né en juillet 1942 à Détroit dans le Michigan. Il est le sixième enfant d’une famille d’immigrés mexicains appartenant à la classe ouvrière. Le jeune Rodriguez influencé par le blues et la culture musicale hippie, va enregistrer en 1969 un premier album magnifique « Cold Fact », puis en 1972 « Coming From Reality » tout aussi splendide, mais les deux disques ne rencontrent que très peu de succès et ne franchissent pas la frontière des Etats-Unis – à une époque ou Bob Dylan, Neil Young et toute la musique de la côte ouest américaine arrive en France -, ces deux disques resteront inconnus jusqu’à leur réédition en 2008.

Le film commence en Afrique du Sud, par un somptueux travelling, suivant une voiture sur une route qui rejoint Le Cap, le long de la côte sauvage surplombant des falaises abruptes. Le plan est d’une beauté sauvage et sidérante. Le chauffeur, Stephen Segermen, un disquaire sud-africain – que tous appellent Sugar Man, surnom qui lui a été donné à cause d’un titre de l’album de Rodriguez « Cold Fact » – se remémore comment ce chanteur mexicain inconnu est devenu un musicien culte dans son pays.

Le cinéaste construit son film comme un thriller, nous allons de surprise en surprise. Nous refaisons avec les personnages de ce documentaire, le chemin parcouru pour comprendre :  Sixtot Rodriguez est-il encore en vie ou décédé d’une mort mystérieuse, voire violente ? Chante-t-il toujours ? Où vit-il ? Grâce à une série de témoignages et d’entretiens émouvants, nous sommes tenus en haleine et nous comprenons les causes du triomphe de Rodriguez dans l’Afrique du Sud de l’apartheid.

Nous nous retrouvons ensuite à Détroit, superbement filmée par Malik Bendjelloul. Dans un immense brouillard de pollution, nous explorons le quartier d’origine de cet immigré mexicain au talent fou. Dans un plan d’une intense émotion, le cinéaste cadre une maison très modeste, à travers la fenêtre, nous distinguons en ombre une silhouette d’un homme aux cheveux longs. La fenêtre s’ouvre et apparaît un homme âgé, Sixtot Rodriguez, un véritable dandy populaire. Suivront des moments d’entretiens avec lui et ses filles aimantes qui nous font découvrir un grand musicien et chanteur, mais aussi un homme qui vit avec une philosophie de vie d’une saisissante rigueur politique et morale ; un homme qui a travaillé toute sa vie comme ouvrier maçon pour faire vivre sa famille ; un homme qui participe à la vie sociale et politique de sa ville.

Retour au Cap avec le concert triomphal de Sixtot Rodriguez, accueilli comme une légende vivante. La salle est pleine à craquer, la foule en délire, les filles pleurent, les gens reprennent en cœur ses chansons « Sugar Man », « I Wonder ». Surpris, mais incroyablement serein, il offre au public un concert d’une force musicale intacte.

De retour à Détroit, nous revoyons cet homme à la silhouette un peu vieillie et courbée se déplacer avec une noblesse sans pareille. Nous vous aimons Monsieur Sixtot Rodriguez, vous êtes un seigneur.

 

Sugar Man de Malik Bendjelloul

Suède – 2012 – 1h26, actuellement en salles.

 

Ego sapiens

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apple lasch castoriadis

Êtes-vous déjà entré dans un Apple Store ? Dans une grande salle aussi aseptisée qu’un lavabo propre, des dizaines de vendeurs en gilet bleu s’affairent pour vous donner satisfaction. La demande de réparations matérielles y rencontre une offre pléthorique de services après-vente. À quoi tout cela rime-t-il ?

Cette allégorie du monde moderne renvoie aux pistes ouvertes par Christopher Lasch et Cornelius Castoriadis dans un débat télévisé diffusé sur la chaîne britannique Channel 4 le 27 mars 1986. Sous le titre La Culture de l’égoïsme, Jean-Claude Michéa propose la transcription de la conversation entre l’imprécateur du progrès et l’ancien social-barbare Castoriadis1, sous l’arbitrage avisé du philosophe canadien Michael Ignatieff.

Leur questionnement est simple : comment l’homme peut-il décemment vivre dans des sociétés modernes où il croule sous la liberté mais ne sait plus à quel saint moral se vouer ? Peut-on « faire société » en privatisant la morale ? Depuis déjà plusieurs décennies aux États-Unis, le débat public oppose les communautariens − partisans d’une définition commune du Bien − aux libéraux adeptes d’une justice neutre et procédurale, indépendante de toute référence morale, voire aux libertariens parfois partisans d’une absence totale de règles. En l’espèce, les trois intervenants se rattachent clairement au premier camp, et se désolent du désert spirituel et moral qui prospère sur les décombres des allégeances seigneuriales, idéologiques ou religieuses.

« La liberté, pour quoi faire ? », demandait Bernanos dans un essai resté célèbre. Debord reformulera la question plus cruellement : « Pour la première fois dans l’Histoire, le vieux problème de savoir si les hommes, dans leur masse, aiment réellement la liberté, se trouve dépassé : car maintenant ils vont être contraints de l’aimer. » Sois libre et tais-toi ?  De fait, le citoyen moderne peut, certes, voter, à échéance régulière, pour élire ses représentants et, s’il est occidental, consommer jusqu’à satiété. Cela n’accroît pas sa capacité de juger, d’arbitrer et de s’engager. L’Apple Store ne sera jamais l’agora.

Comme le note Ignatieff au détour d’une question, l’existence d’un domaine public séparé de la vie privée des individus suppose une certaine continuité historique dans l’environnement qui les entoure. Hannah Arendt relevait déjà que l’obsolescence croissante des objets courants, là où une table fabriquée par un artisan pouvait jadis durer des décennies voire des siècles, altère en profondeur la réalité de l’homme moderne et sa perception. Nos démocraties médiatiques font la part belle à l’instantané,  souligne Ignatieff, en dépeignant « un monde d’images hallucinatoires dont les dimensions temporelles sont très limitées » et où la politique « apparaît comme quelque chose de fantasmatique, un monde rêvé », où règne désormais le sentiment justifié que « les idées politiques qu’on trouve sur le marché […] ne valent pas la peine qu’on se batte pour elles ».

Ah, que la politique était belle !

À Rome, le patricien divisait ses journées entre l’otium et le negotium. Autrement dit, le temps consacré aux affaires se voulait l’antithèse du noble travail sur soi, dédié à l’introspection, aux choses de la vie et de la culture. Aujourd’hui, il n’est plus question de retour sur soi, mais de repli. Pour Castoriadis, la séparation était la logique profonde, « le mouvement intrinsèque du capitalisme − expansion du marché, consommation, obsolescence programmée […] expansion de la domination sur les peuples, non seulement comme producteurs, mais comme consommateurs. »

Ainsi, les identités stables se dissolvent au même rythme que le langage commun et menacent la possibilité même d’une  reconnaissance de l’Autre. On parle désormais la novlangue de ses intérêts catégoriels. Traduit en termes concrets, cela donne un échange drolatique où s’exprime le tragi-comique de l’époque : Castoriadis : « [pour les néoféministes] On ne peut comprendre les femmes que si… » ; Lasch : « …que si on est une femme, pour commencer. » Casto : « ou peut-être si on se fait castrer, ou je ne sais quoi » !

Plus sérieusement, comment définir un « moi » et un « nous » ?  La société n’assignant plus de rôles sociaux contraignants, nos trois compères peinent à débusquer les dernières traces d’un ciment entre les individus branchés au tout à l’ego. Michael Ignatieff a beau essayer de dégager un caractère, des qualités morales reconnues et promues par l’ensemble de la société, il est tout simplement vain de vouloir leur imprimer un contenu consensuel. Qui peut définir la substance du « vivrensemble », cette religion post-moderne ? Certainement pas ses apologistes, disciples de Stéphane Hessel, dont le catéchisme se réduit à un bréviaire de lieux communs difficilement convertibles en termes politiques. Quand bien même la révolte gagne des foules entières, sa traduction politique fait souvent peine à voir, à l’image de ces familles américaines déclassées qui vomissent le « musulman néo-bolchévique » Obama au sein du Tea Party ou de ces Indignés européens partis en croisade contre l’hydre réactionnaire.

La Culture de l’égoïsme s’achève sur une note de désarroi, sinon de désespoir. Le lecteur partage alors la frustration du spectateur de 1986 devant la clôture d’une disputatio à peine esquissée. Lui reste à dévorer la revigorante postface de Michéa (« L’Âge de l’homme sous le capitalisme »)  pour assouvir son appétit intellectuel. Contre la frénésie consumériste et la religion de la croissance, Michéa entend recréer une communauté de sens respectueuse de l’individu.

« Maurrassien ! », crieront certains. Prenant le terrorisme intellectuel à revers, notre postfacier appelle le jeune Marx à la rescousse, arguant que  l’homme « est non seulement un animal sociable, mais un animal qui ne peut s’isoler que dans la société ». Et si le communautarisme bien entendu était une idée neuve en Europe ?

Christopher Lasch et Cornelius Castoriadis, La Culture de l’égoïsme (postface de J.-C. Michéa), Climats, 2012.

*Photo : lgerghi.

Faut-il se repentir de vouloir la reconnaissance du génocide vendéen ?

marion marechal vendee

Cher David Desgouilles,

Une fois n’est pas coutume, moi qui suis d’ordinaire l’un de vos inconditionnels, j’avoue avoir eu un peu de mal à avaler votre article sur la proposition de loi relative au génocide vendéen. C’est pourquoi, en toute amitié, je m’autorise à vous en toucher deux mots.

Vous dites, à propos de cette proposition, qu’il n’est pas question de trancher ici le débat historique, mais qu’il y a lieu de s’étonner que cette proposition ait été signée par la benjamine de l’Assemblée nationale, Marion Maréchal, en dépit de l’hostilité de principe du Front National à l’encontre des lois mémorielles.

Ne discutons pas sur le point de savoir s’il y  eut ou non, génocide. Les expressions utilisées par les intéressés en 1793 et 1794, telles que «  le Comité a préparé des mesures qui tendent à exterminer cette race rebelle »  (Barrère, 1er  août 1793), la Vendée « est morte sous notre sabre libre avec ses femmes et ses enfants » (Westermann, 23 décembre 1793), « purgeons, saignons jusqu’au blanc » (Francastel, 25 décembre 1793), « passez au fil de l’épée tout ce que vous rencontrerez d’habitants » (général Grignon, janvier 1794), « il faut nécessairement les égorger tous » (Lequinio, 26 février 1794) laissent manifestement planer un doute sur les intentions de tous ces braves gens qui, au demeurant, étaient sans doute plus taquins que méchants, et qui pensaient avant tout au bien de ceux qu’ils massacraient.

À vous lire, cher David, la vraie question serait de savoir si Marion Maréchal a commis une erreur en cosignant une proposition de loi mémorielle, suivie d’une erreur encore plus grave lorsqu’elle a tenté de se justifier. Mais prenons un peu de champ, si vous le voulez bien – puisque le premier problème porte en réalité sur le principe même de ces fameuses « lois mémorielles », et sur ce qu’il faut en penser. À ce propos, on comprend aisément ce qui conduit un républicain de vieille roche, fidèle à la « République une et indivisible », à s’opposer à des lois dont le principal objectif est de satisfaire certains groupes particuliers, et dont la conséquence certaine sera de cristalliser les communautarismes. On devine par ailleurs ce qui pousse un libéral conséquent à condamner des textes qui visent à soumettre l’histoire au contrôle étatique, à punir les contrevenants, et à restreindre de la sorte la liberté d’expression.

Mais en l’occurrence, contrairement à la loi Gayssot, à la loi Taubira ou à la loi de 2012, la proposition relative au génocide vendéen n’encourt aucun de ces deux reproches. D’une part, elle ne favorise aucun communautarisme – sauf à craindre que les habitants du département de la Vendée ne puissent s’en prévaloir aux dépens de ceux des Deux-Sèvres ou de la Loire-Atlantique. D’autre part, la reconnaissance énoncée dans la proposition ne s’accompagne d’aucune sanction spécifique : ce qui signifie que les membres émérites de la Société des études robespierristes, les théoriciens du Mélenchonisme et les amis des Bisounours pourront continuer, comme auparavant, de nier l’existence dudit génocide sans tomber sous le coup de la loi. Au total, on pourrait certes reprocher à cette proposition d’être un peu vaine – mais pas grand-chose de plus.

Pourtant, à vous en croire, mon cher David, Marion Maréchal aurait fait bien pire – en tentant de se disculper. Et en déclarant à cette occasion, sur le site Internet du Front National, avoir voulu, en signant la proposition de loi, « donner un signal d’objectivité à un moment où les repentances officielles sont toujours à sens unique ».

C’est manifestement ces derniers mots, « à sens unique », qui vous troublent le plus. En quoi, objectez-vous, la loi Gayssot, la loi Taubira sur l’esclavage et la loi de 2012 sur le génocide arménien seraient-elles à sens unique ? « Quel est donc le dénominateur commun » à ces trois textes,  « dont les Vendéens ne pourraient se targuer ? ». Le fait que les victimes aient « une gueule de métèque (…) ? »

Mais non, cher David, c’est autre chose. Quoi donc ? Allons, ne faites  pas l’innocent, la réponse figure en toutes lettres dans l’exposé des motifs de la proposition de loi : «  la République française reconnaît, à travers plusieurs lois, les différents événements qui ont marqué l’histoire internationale : Shoah, esclavage, génocide arménien. Les lois mémorielles permettent de mettre en exergue les souffrances subies par les peuples ». Précisons : par les autres peuples, auxquels furent infligés des souffrances dont la République, qui les condamne solennellement, n’est en rien coupable. Ce n’est pas elle qui a ouvert les camps d’extermination, massacré les Arméniens ou réduit les Noirs en esclavage. Le « signal d’objectivité » qu’évoque Marion Maréchal, la véritable nouveauté, c’est le fait que, si elle adoptait la proposition relative au génocide vendéen, la République accepterait pour la première fois de se regarder dans un miroir. Pour la première fois, elle reconnaîtrait – sans d’ailleurs aller jusqu’à se « repentir » – le crime terrible qui a entaché le début de sa propre histoire. Pour la première fois, elle s’interrogerait sur elle-même au lieu de se borner à condamner les crimes des autres. Je dis bien : si elle adoptait cette proposition, mais c’est évidemment sans y croire, tant il est difficile d’admettre sa propre faute.

Voilà pourquoi parler de « sens unique » est bien une question « d’objectivité », et non de «  gueule de métèque » : gageons à ce propos que la jeune élue du Vaucluse aurait signé de la même manière une proposition de loi reconnaissant la responsabilité de l’État Français dans le martyre des harkis, lors d’une autre page modérément glorieuse de notre histoire.

Telles étaient, cher David, les deux ou trois choses que j’avais à cœur de vous dire.

Votre affectionné.

Mali : Vous reprendrez bien encore un peu de guerre

La guerre fait les hommes, la guerre fait les héros, la guerre fait la nation, la guerre fait les chefs, la guerre fait l’unité. Célébrons la guerre qui nous extirpe de la platitude des jours et qui nous établit grande puissance sur les pays misérables livrés au fanatisme. Et de s’ébaudir sur le mol apparatchik devenu homme d’État parce qu’il a jeté une poignée de fantassins dans les sables du désert pour y traquer des guérilleros enturbannés tassés sur des pick-up… Et de clabauder contre le terrorisme, alibi ultime qui décime toute contestation. Aux armes, citoyens !
Belle fumisterie, à la vérité. Le prétexte de la « lutte contre le terrorisme » ne tient guère à l’analyse : la bataille se conduit contre des armées déterminées, non contre un concept universel que seul incarnerait un groupuscule agité aux confins du Sahel.

Le Mali n’est pas un vrai pays mais l’accolement, par un trait de plume coloniale, de deux régions et populations sans lien entre elles, mises sous la coupe d’une clique incompétente et malversée dont la légitimité tient à un bricolage juridique branlant maintenu à grand renfort de subventions et de pots de vin de l’étranger. L’Azawag a été conquise en un rien de temps par quelques centaines de combattants de fortune, auxquels les locaux n’étaient pas vraiment hostiles. La pseudo armée malienne fut vite déconfite par les Touaregs et leurs opportuns alliés, lesquels alliés furent les nôtres puisqu’ils assurèrent le versant terrestre de la guerre contre le régime de Kadhafi tandis que nous en tenions le ciel, qu’ils sont les ferments des printemps arabes que nous applaudîmes, que nous appuyons aujourd’hui leurs confrères en Syrie, qu’enfin ils sont alimentés par les despotes arabiques que nous chérissons.

Comment, de si proches, ces desperados de l’Islam devinrent-ils nos ennemis ? C’est ce que l’histoire ne raconte pas.

Mais au fond qu’importe ? Qu’importe même si les apparences d’une bénédiction africo-onusienne sont affichées ? Il n’est qu’une question : cette guerre, toute incompréhensible ou infime soit-elle, est-elle légitime ? Est-elle juste ?

La conception traditionnelle de la « guerre juste » se résume en quatre critères cumulatifs. « Il faut à la fois :

  1. Que le dommage infligé par l’agresseur à la nation ou à la communauté des nations soit durable, grave et certain.
  2. Que tous les autres moyens d’y mettre fin se soient révélés impraticables ou inefficaces.
  3. Que soient réunies les conditions sérieuses de succès.
  4. Que l’emploi des armes n’entraîne pas des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer. » (Catéchisme de lÉglise catholique, § 2309)

Rapide passage de revue, puisque la pratique est redevenue de mode :

  1. L’application de la charia est-elle grave au Sahel, quand elle est désormais normale aux rives de la Méditerranée ? Vérité en-deçà du Sahara, erreur au-delà…
  2. A-t-on assez négocié avec les milices qui tiennent l’Azawag et avec leurs soutiens ?
  3. Y a-t-il une issue heureuse possible à ce conflit ? Peut-on se satisfaire de rétablir l’absurde assemblage malien, sa corruption et ses profiteurs, sous la houlette de l’insubmersible Françafrique ?
  4. Jusqu’à combien de victimes collatérales ces combats sont-ils acceptables ?

Sans préjuger du diagnostic, je suis certain que ces interrogations se devraient poser, et que leurs réponses sont loin d’être évidentes, voire qu’elles pourraient chahuter le piédestal du tout nouveau vaillant guerrier.

Mon tailleur est riche. So what ?

londres hollande cameron

C’était le 27 février 2012 : le Premier ministre britannique, David Cameron, s’en souvient comme du jour de sa première communion. Avec l’annonce de la création d’une imposition à 75% pour les revenus supérieurs à 1 million d’euros, le candidat à l’élection présidentielle et bientôt président François Hollande réjouissait les conservateurs et embarrassait les travaillistes de Grande-Bretagne. Le maire de Londres, le trublion Boris Johnson, s’exclamait devant les caméras de la BBC, France 24, Al-Jazeera et CNN : « Formidable ! Et bienvenue à tous les riches français ! Londres vous attend les bras ouverts ! » Quant à Ed Miliband, chef de file de l’opposition Labour, il déclarait, rougissant, qu’en Grande-Bretagne, on ne détestait pas les riches autant qu’en France.

Douce litote. En Grande-Bretagne, riches et argent sont vénérés, portés aux nues. La richesse, une valeur en soi, signe distinctif de la réussite, voire du doigt de Dieu, véhicule comme une aura morale. C’est à des détails que l’on perçoit cette culture bien différente de la nôtre.[access capability= »lire_inedits »]

Prenons par exemple, ce qu’en France nous appelons, avec le plus grand dédain, la « spéculation ». Outre-Manche, le terme ne suscite aucune désapprobation et ne charrie aucune connotation immorale : la spéculation financière constitue une activité comme une autre, parfois même un divertissement. Ce qui distingue spéculateurs et non-spéculateurs ? Pas les principes, mais le goût du risque, et le talent. L’appât du gain aussi, bien sûr, mais celui-ci serait presque secondaire tant le côté ludique et sportif de la spéculation financière tient un rôle central.

De cet appétit pour la compétition et le jeu découle tout naturellement le goût pour les paris, une obsession nationale. Les bookies (bureaux de paris) pullulent dans les rues du royaume. Il y est plus facile de prendre un pari sur la couleur du bibi que portera la reine à la messe de minuit que de trouver un café digne de ce nom. Et ne vous étonnez pas de découvrir qu’un Britannique a encore empoché la cagnotte de l’EuroMillion : ce sont les plus grands joueurs d’Europe.

Au cœur de la vie du citoyen britannique, il y a également l’accession à la propriété, source de spéculation effrénée. Car l’immobilier, aussi, est un sport national. Ces quinze dernières années, à Londres, le prix de l’immobilier a triplé alors que les comptes d’épargne classiques affichent actuellement des taux de rendement de 0,2%, avec une inflation à plus de 0,4%. Le calcul est vite fait. Le Britannique moyen semble naître programmé pour acheter dès la fin de ses études une propriété en mauvais état qu’il retapera entièrement et dont il louera une chambre à un lodger pour rembourser son emprunt. Tous les quatre ans, il vendra et rachètera plus grand, renégociant à chaque fois avec la banque, et accueillant toujours plus de locataires chez lui. Pas surprenant, dans ces conditions, que la Grande-Bretagne compte 70% de propriétaires contre 58% en France.

Parcourez n’importe quel journal anglais : vous y observerez une pratique étrange. On y parle d’un entrepreneur, d’un malfrat, d’un romancier, du témoin d’un crime ? Vous pouvez être sûr de lire après leur nom la valeur sur le marché de leur résidence principale. « Untel, auteur de trucmuche, propriétaire d’un trois-pièces à Bermondsey d’une valeur de 600 000 livres, va sortir un nouveau roman aux éditions Ding Dong. » Vous n’avez pas bien compris le rapport ? Ne cherchez pas, il s’agit de « situer » l’individu cité sur l’échelle de la réussite.

En France, quand on dit que la résidence de Depardieu, rue du Cherche-Midi, à Paris, a été mise sur le marché à 50 millions d’euros, c’est pour vomir de dégoût. Ce n’est pas la frontière belge que le grand acteur aurait dû franchir, mais bien la Manche.[/access]

*Photo : Mr. T in DC.

Allah bless America

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Chez l’Oncle Sam, la liberté de conscience, c’est sacré. Même aux heures les plus sombres de la psychose anti-islamiste, personne ou presque ne songeait à interdire la pratique du culte mahométan, y compris chez les néoconservateurs préparant l’Armageddon à partir du bourbier irakien. Puis vint Obama. Barack « Hussein » Obama, comme le stipule son acte de naissance à Hawaï, ce prénom musulman étant l’héritage d’un père kenyan qui l’abandonna à la naissance. Obama le faux américain pour les plus frapadingues du Tea Party, Obama le musulman caché, Obama le bolchévique en costume cravate. 

Dans l’Amérique d’Obama – qui n’est rien de tout cela, auquel cas on rirait bien – la prestigieuse université d’Harvard vient de faire inscrire un extrait du Coran au-dessus de son portail. Et pas n’importe quel passage, mais le verset 135 de la sourate Femmes, qui propose « l’une des meilleures descriptions de la justice » d’après les dirigeants de la faculté.

Jugez sur pièces, dans la traduction que nous livre l’agence officielle d’information iranienne, cela donne : « Ô, les croyants ! Allons ! Debout, témoins pour Dieu avec justice ! Fût-ce contre vous-mêmes ou contre père et mère ou proches parents, et qu’il s’agisse d’un riche ou d’un besogneux ; car Dieu a priorité sur les deux. Ne suivez donc pas les passions, afin d’être justes. Si vous louvoyez ou si vous devenez indifférents, alors oui, Dieu demeure bien informé de ce que vous faites. »

Nous laisserons le lecteur juger de la pertinence du propos. Mais en attendant l’élection présidentielle iranienne de juin, la fac étasunienne fait un premier pas interculturel dans la direction de Téhéran : au pays des mollahs, les versets coraniques décorent déjà préaux et jardins publics. De quoi inspirer des projets de reconversion universitaire au futur ex-président Mahmoud Ahmadinejad ?

Florence Cassez : émouvez-vous sans moi !

florence cassez mexique

Je dois aux lecteurs de Causeur une confidence, qui ne va sans doute pas faire plaisir à tout le monde. J’ai davantage vibré au magnifique but de Yassin Mikari lors de la prolongation du match qui a vu mes favoris sochaliens l’emporter sur Montpellier en Coupe de France qu’à l’arrivée de Florence Cassez hier sur le tarmac de Roissy. Suis-je donc un être sans cœur ? Ou un individu odieux et infâme comme un blogueur du Plus-Nouvel-Obs l’a jugé à propos de Christophe Barbier, qui lui non plus ne manifestait pas l’enthousiasme de rigueur dans son éditorial ?

Au début de cette longue journée, j’avais plutôt pris le parti d’en rire. Cela s’est manifesté par quelques tweets taquins dont l’un où, constatant que le ministre des transports était convié à accueillir Florence Cassez à l’aéroport, je demandais si la ministre des sports aurait été présente en cas d’arrivée de l’ex-prisonnière à la nage. Cela en a fait rire quelques uns mais un député socialiste m’a rappelé à l’ordre. Le ministre Cuvillier n’était pas seulement présent parce qu’il avait la responsabilité des transports et donc de Roissy, mais plutôt parce que, député au cours de la législature précédente, il avait été l’un des premiers et des plus ardents défenseurs de Florence Cassez. Pas facile de rire, pendant que les autres communient, sans passer pour un blasphémateur. Alors, si on ne peut plus en rire, autant passer carrément pour un mauvais coucheur et y aller franco.

Qu’a donc fait Madame Cassez pour mériter que le ministre des Affaires Etrangères en personne lui réserve un tel accueil ? A-t-elle réussi au Mexique là où la Bande à Platoche avait échoué à ramener la Coupe du Monde en 1986 ? Non. A-t-elle été, à l’instar de Florence Aubenas ou Jean-Paul Kaufmann, retenue en otage par une organisation terroriste ? Non plus. A-t-elle été emprisonnée dans un pays ennemi parce qu’elle exécutait des ordres au nom de la France, comme les faux-époux Turenge de triste mémoire ? Encore moins. Florence Cassez est, selon son comité de soutien présidé par Jean-Luc Romero, auquel aucune cause impliquant l’amour de son prochain n’échappe, mais aussi selon Nicolas Sarkozy, Alain Delon et Anne Hidalgo, innocente de ce dont on l’accuse (toujours) au Mexique. À vrai dire, ses soutiens ont raison de pointer les nombreux vices de procédure qui ont émaillé l’enquête ayant abouti à sa condamnation pour plusieurs dizaines d’années, ce que la Justice mexicaine vient de reconnaître. On nous explique que cette tardive reconnaissance n’est due qu’à l’acharnement des autorités françaises – lequel acharnement donne d’ailleurs lieu à une indécente polémique sur le fait de savoir si c’est à Nicolas Sarkozy ou à François Hollande qu’on doit cette libération. Certes. Mais qui sommes-nous pour désigner à la vindicte la justice d’un pays souverain ? Un pays exemplaire en la matière ? En est-on bien certain ? Combien de révisions de procès ont-elles été accordées en France depuis l’affaire Calas ? Patrick Dils et de Marc Machin font partie de ce club étroit dont les membres doivent se compter sur les doigts de la main. Seznec, lui, attend toujours dans son cimetière.

Ce dont on est en revanche certain, c’est que Florence Cassez était la petite amie d’un personnage qui ne sera pas, quant à lui, libéré de sitôt. Cela faisait-elle d’elle une complice ? C’est ce que nie le comité de soutien mais que la Justice mexicaine continue d’affirmer. Y aura-t-il un journaliste, parmi ceux qui vont l’accueillir sur les plateaux télé, pour faire son métier, et lui demander si elle connaissait les activités de celui dont elle était amoureuse ? Celui qui s’y risquerait ne serait-il pas considéré comme un odieux salaud, dans le contexte de quasi-béatification que nous vivons depuis mercredi soir ? Voyons, monsieur, ce n’est pas un crime de tomber amoureuse ! Et on ne choisit pas forcément pour qui, un jour, notre cœur peut chavirer ! Critiquer l’Amour ? Vous n’y pensez pas !

Imaginons pourtant un autre scénario. Une femme mexicaine est jugée à Boulogne-sur-Mer pour avoir aidé son amant français à kidnapper des citoyens de notre pays. Un jeune juge « persévérant » parvient à la faire condamner pour complicité. Mais le gouvernement mexicain, à force de persuasion diplomatique, parvient à la faire libérer. Quel serait l’état d’esprit de notre presse aujourd’hui, la même qui, à quelques exceptions près (dont Florence Aubenas et Frédéric Ploquin), avait condamné par avance les accusés d’Outreau dans leurs journaux ? Elle serait vent debout !

Finalement, à la fin de cette journée, je n’ai plus l’humeur à rire. Ces élans généraux d’émotion ou d’indignation – c’est selon – commencent à foutre la trouille. Ce monde plein d’idées chrétiennes devenues folles, comme le décrivait Chesterton, atteint son paroxysme, et c’est Mgr Romero[1. À ne pas confondre avec Monseigneur Oscar Romero, archevêque de San Salvador, assassiné en 1980. Jean-Luc Romero, nouvel ecclésiastique de notre « Camp du Bien », n’est absolument pas visé par un quelconque « escadron de la mort.] qui donne le la. Au secours !

Tocqueville à bicyclette

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dopage armstrong tocqueville

Alors que le dopage revient sur le devant de la scène grâce aux aveux émouvants de Lance Amstrong, on pourrait ajouter aux remarquables analyses de Frédéric Rouvillois un élément sur le lien entre dopage et démocratie égalitaire – au sens critique où l’entendait Alexis de Tocqueville.

Le dopage semble en effet relever d’une morale du ressentiment typique de l’égalitarisme. Tout individu a parfois bien du mal à supporter la supériorité naturelle d’autrui, y compris sa supériorité physique. Or le sport, comme la société, doit se contenter de proposer l’égalité des chances : tous les coureurs se retrouvent derrière la même ligne de départ et tous partent au même coup de pistolet… mais tous ne coupent pas la ligne d’arrivée au même moment. Ce que n’accepte pas celui qui va se doper, incapable de gérer la souffrance liée à sa défaite, c’est qu’un autre que lui monte sur la première marche du podium. Tocqueville écrit de ce type d’homme dans sa Démocratie en Amérique : « La chance de réussir l’émeut, l’incertitude du succès l’irrite ; il s’agite, il se lasse, il s’aigrit. Tout ce qui le dépasse par quelque endroit lui paraît alors un obstacle à ses désirs, et il n’y a pas de supériorité si légitime dont la vue ne fatigue ses yeux ».

Bien sûr, notre homme pourrait décider de monter « normalement » sur la première marche du podium. Il pourrait décider de se forger un corps nouveau qui lui permette d’arriver en tête lors de la prochaine compétition. Mais cela implique un travail permanent sur soi, un travail long et pénible auquel il n’est pas prêt. Comme le relève, là encore, le philosophe cotentinais, « la plupart de ceux qui vivent dans les temps d’égalité sont plaints d’une ambition tout à la fois vive et molle ; ils veulent obtenir sur le champ de grands succès, mais il désireraient se dispenser de grands efforts ». Or un entraînement sportif a ses moments pénibles. Tous les footings ne ressemblent pas à la fameuse course sur la plage des Chariots de feu, et il est des matins de pluie, de gel ou de boue, particulièrement glauques. Il y a ces jours où l’on aspirerait à rester au coin du feu, ces moments où il faut oublier douleurs et lassitudes. Pour un sportif de haut niveau, cela veut dire organiser son existence en fonction de ses performances, sacrifier certains plaisirs à son hygiène de vie, consacrer, aux dépens de sa vie sociale ou privée, un temps énorme à ses entraînements, sans compter les éventuelles blessures qu’il lui faudra ensuite payer. Et malgré des années d’entraînement, on peut rester loin du podium, tout simplement parce que l’on n’a pas naturellement les qualités physiques requises.

Face à cela, la démocratie égalitaire n’a parfois pas hésité à proposer de raccourcir les jambes de ceux qui les auraient « naturellement » trop longues pour permettre aux plus petits – pardon, aux moins grands – de pouvoir gagner. Mais le dopage permet d’obtenir le même résultat sans effusion de sang. Le dopage, c’est la révolte de l’homme prométhéen contre la Nature, la médaille à la portée des caniches. Cette démarche illustre le mode de pensée moderne dans lequel l’homme peut être (re)construit en dehors de tout lien avec la Nature. Et en sus du dopage chimique que nous connaissons, les perspectives bioniques qui s’ouvrent peu à peu augmenteront sans doute cette création de sportifs hors normes, de produits « hors-sol » qui répondront mieux, comme l’écrivait si justement Frédéric Rouvillois, à cette demande permanente de progrès, de records, d’avancées, d’évolution. Tant pis alors si l’homme véritable, l’homme naturel, avec ses forces mais aussi ses faiblesses, disparaît derrière la chimie ou les machines.

Enfin, loin de se limiter à construire l’homme idéal de la démocratie égalitaire, le dopage contribue à supplanter toute vraie démocratie. Comme le relève là encore Tocqueville, « ce qu’il faut craindre ce n’est pas tant la vue de l’immoralité des grands que celle de l’immoralité menant à la grandeur ». La démocratie idéale par l’élection, comme le sport par l’épreuve, permettent à un individu a priori semblable aux autres de sortir du lot et, partant d’une situation égalitaire, de conquérir grâce à ses seuls talents un statut par essence inégalitaire, celui de vainqueur. Face à cette situation, le perdant que nous sommes tous un jour ou l’autre est nécessairement tenté, on l’a dit, par l’aigreur. Considérer pour ce perdant que le vainqueur, comme l’écrit notre auteur, doit « son élévation à ses talents ou à ses vertus est incommode, car c’est avouer qu’eux-mêmes sont moins vertueux et moins habiles que lui. Ils en placent donc la principale cause dans quelques-uns de ses vices, et souvent ils ont raison de le faire ». Le dopage rassure le perdant en lui apportant la preuve du vice dans le sport, comme la corruption ou le poids des lobbies l’apportent dans le fonctionnement de la démocratie. Ces vices discréditent des systèmes qui ne peuvent reposer que sur la vertu individuelle et un dépassement de soi toujours bien difficile à obtenir. Ils contribuent à détruire, par une perpétuelle mise en doute, tout respect des hiérarchies et des valeurs dans une société qui ne peut exister sans hiérarchies ni valeurs.

En fait, face au dopage comme face à toutes les tricheries, politiques ou non, dans un temps où la société ne peut tout contrôler, quand elle n’adule pas les tricheurs, la seule réponse ne peut être qu’individuelle. Que sommes-nous prêts à perdre pour pouvoir encore nous regarder en face dans une glace ? Quels moyens de gagner sont à ce point indignes qu’ils donneraient à notre victoire un goût de cendres ? Comme quoi l’essentiel, plus encore que la vertu, est sans doute l’honneur.

*Photo : Andres Rueda.

Manif du 13 janvier : les pandores se rebiffent

Sans vouloir entretenir des clichés anti-flics, on peut raisonnablement penser que la préfecture de police de Paris n’est pas un endroit particulièrement gay friendly ou tenu par des gauchistes transgenres. On s’est pourtant agacé, chez les pandores, de la polémique autour du chiffrage des manifestants du 13 janvier qui s’opposaient au mariage pour tous. La préfecture avait donné le chiffre de 340 000 et les organisateurs celui de 800 000 avant de décréter qu’ils étaient finalement un million parce que quand on aime, on ne compte pas.

Ces habituels écarts, qui font l’ordinaire des manifestations syndicales sur ces sujets annexes que sont l’emploi, le pouvoir d’achat ou les retraites, ont profondément indigné du côté de l’opposition. On n’a pas hésité à parler, comme le manifestant Jean-François Copé qui est aussi accessoirement co-président provisoire de l’UMP, de chiffres « faussés ». Pierre Charon, sénateur de Paris, s’en est même pris au directeur du renseignement qu’il aurait voulu voir « convoqué » pour rendre des…comptes.

Bref, on était à la limite du scandale d’Etat alors que du côté de l’Elysée, on avait pourtant reconnu, beau joueur, une certaine « consistance » à la family pride.

Si on peut mettre ces mouvements d’humeur sur le manque d’habitude que la droite a en matière de manifs,  la préfecture de police, elle, n’a pas trop apprécié cette mise en cause très politique. Jeudi ; un communiqué très sec indiquait : « La conscience professionnelle et la déontologie de certains hauts fonctionnaires, nominativement cités, ont parfois été directement contestées. Ces allégations sont inacceptables».

Dans la foulée, la PP a donc invité les journalistes à regarder les vidéos de la manif et a précisé son mode de comptage, privilège que n’ont jamais obtenu les manifestants contre les retraites fin 2010 début 2011.

Le résultat est là : on en est bien à 340 000 et même légèrement à moins. Bien sûr, ce n’est pas ça qui désarmera les adversaires du mariage pour tous qui, sans doute par infusion de la Grâce, ont pu se compter « vus du ciel » et savent très bien qu’ils étaient au moins un million, voire plus.

On va finir  par regretter la CGT, du côté de la préfecture de police…

François Lenglet : « L’investissement est aussi nécessaire que les oeuvres d’art »

francois lenglet impots

Retrouvez la première partie de l’entretien ici.

Stendhal, qui était un admirateur de la Révolution, évoquait aussi, à son sujet « l’envie, la jalousie et la haine impuissante ». L’ennui, c’est que nous n’aimons guère nous confronter aux ambiguïtés des valeurs de 1789 : l’héritage révolutionnaire ne saurait être que positif. Bref, cet amour de l’égalité dont nous sommes si fiers n’est-il pas un mensonge que nous nous racontons sur nous-mêmes ?

Peut-être, mais ce mensonge fait partie intégrante de notre identité politique, et personne ne peut l’ignorer, surtout pas nos gouvernants. Quiconque prétendrait diriger ce pays sans tenir compte de cette aspiration égalitaire, aussi ambiguë et trouble puisse-t-elle être, perdrait la partie. Cela dit, il est vrai que cela engendre une véritable difficulté car la France veut à la fois la liberté et l’égalité. Or, en matière économique, ce sont deux aspirations parfaitement contradictoires ! À vouloir les deux, on est sûr d’aller dans le mur !

C’est pourtant bien un équilibre entre les deux que tente d’instaurer la social-démocratie…

Qu’on le veuille ou non, il faut choisir ! Et au-delà de ses modalités spécifiquement françaises, cette question se pose partout, y compris dans les sociétés libérales anglo-saxonnes ! Curieusement, il n’y a pas de grandes différences entre les pays, mais des cycles qui voient les mêmes tendances se propager. Pour savoir de quel côté penche la balance, selon les époques, il faut observer le taux marginal de l’impôt sur le revenu. On pourrait croire qu’il y a toujours eu un consensus sur la nécessité de taxer le riche, mais il n’en est rien : dans les années 1970, le taux d’imposition était élevé partout, puis il a chuté partout. Et aujourd’hui, il y a une remontée un peu partout, y compris au Royaume-Uni, qui a été le premier pays à ré-augmenter la taxation marginale sur les hauts revenus.[access capability= »lire_inedits »]

Les taux pratiqués dans les années 1970 étaient-ils exorbitants ?

Oui. Lorsque Margaret Thatcher a pris le pouvoir en 1979, le taux se situait à 83 % ! Elle l’a baissé en deux temps pour atteindre 28 %. Aux États-Unis, après l’arrivée au pouvoir de Ronald Reagan, en 1981, le taux marginal d’imposition des revenus est passé de plus de 70 % à 40 %. Ce qui est intéressant, c’est que ces cycles sont indépendants de la couleur politique des gouvernements. Il existe un mimétisme idéologique qui voit peu ou prou les mêmes courants triompher partout. Ainsi, dans les années 1980, la France socialiste a participé au mouvement général de réduction de la pression fiscale. Aujourd’hui, le mouvement est donc engagé dans l’autre sens : aux États-Unis, le 30 décembre, on a augmenté les impôts des contribuables gagnant plus de 450 000 dollars par an. Toutefois, la France est généralement plus lente à suivre le mouvement à la baisse et plus prompte à prendre le virage lorsqu’il faut cogner sur les riches…

Au-delà des cas très médiatisés, les riches sont-ils en train de quitter la France ?

Oui, il semble que l’exode des riches ait bel et bien commencé en France. Deux catégories sont particulièrement concernées. La première, ce sont les artistes et les sportifs de haut niveau, qui ont toujours été mobiles. Même s’ils sont de plus en plus nombreux à partir, cela reste limité. Simplement, comme ils en parlent davantage, c’est plus voyant qu’avant. La deuxième catégorie est bien plus problématique : il s’agit de la couche qui est juste en dessous, les gens de 30-35 ans qui gagnent 200 000 ou 300 000 euros par an et qui expliquent qu’ils n’y croient plus. Ceux-là ne prennent pas un mégaphone pour annoncer leur départ face à Bercy. Depuis la suppression, en 2010, de la procédure du « quitus fiscal », qui obligeait les candidats à l’expatriation à se faire enregistrer, on n’a plus les moyens de connaître l’ampleur du phénomène. Il faut donc se contenter d’indicateurs indirects. Ces temps-ci, les conseillers fiscaux et les déménageurs se disent très sollicités…

Donc, ceux qui affirment qu’au nom de la justice sociale, on est en train de chasser l’initiative, n’ont pas complètement tort ?

Non, mais en même temps, il ne faut pas oublier que l’impôt est un levier politique fondamental. Je suis convaincu que l’annonce de la taxation des très hauts revenus à 75 % a beaucoup joué dans l’élection de François Hollande, précisément parce que c’était un symbole. Peu importait l’intérêt économique, l’important était que cela paraisse juste. Mais aujourd’hui, le risque que cela inhibe une partie importante de l’entreprenariat français apparaît bien réel. Or nous avons besoin de ces gens-là.

Mais dire aux gens qu’on va leur prendre 75 % de ce qu’ils ont gagné revient à affirmer que c’est de l’argent mal acquis ! La fiscalité doit-elle être punitive ?

La fiscalité est le symbole du pacte social. La redistribution est l’élément central du contrat qui nous lie les uns aux autres. C’est le sens de la Déclaration des droits de l’homme qui affirme que chacun contribue à proportion de ses facultés. Autrement dit, si je gagne de l’argent, il est normal que j’en restitue une partie pour le bien-être collectif. Toute la question est de définir cette partie.

Pourquoi les mécanismes redistributifs n’ont-ils pas freiné l’accroissement des inégalités ?

La mondialisation est aussi passée par là, offrant plus d’opportunités aux riches, qui ont pu mettre en œuvre des stratégies fiscales tout à fait légales pour se soustraire partiellement à l’impôt. Concrètement, les frontières fiscales se sont affaiblies. Le rapport de force entre la puissance taxante, l’État, et la matière taxée, le contribuable, a évolué. Auparavant, on se prenait un coup de massue ou on partait en Suisse avec sa petite valise, non sans risque d’ailleurs. Aujourd’hui, il est beaucoup plus facile de s’installer à l’étranger, en Europe notamment, c’est même un droit garanti par le Marché unique de 1993. Et conformément à la tension que j’évoquais précédemment, cette nouvelle liberté s’est traduite par un reflux de l’égalité.

Est-il souhaitable et possible de revenir sur cette liberté ?

Souhaitable ou non, je suis convaincu que cela va se faire. Certains considèrent que la situation est irréversible, notamment à cause des nouvelles technologies et d’Internet. D’après moi, ils se font des illusions. En 1913, beaucoup de gens pensaient aussi que l’effacement des frontières était irréversible. Et puis, les frontières se sont en quelque sorte reformées. La mondialisation a fait progresser les inégalités et affaissé les pouvoirs politiques. On peut donc s’attendre désormais à un « backlash », en l’occurrence à un rétablissement des frontières qui permettra de constituer des espaces socio-économiques plus homogènes et cohérents, et redonnera aux pouvoirs politiques la capacité d’agir sur la réalité.

Concrètement, quelle sera la forme de ce « backlash » ? Par quel type de mesures pourrait-on empêcher Depardieu de s’installer en Belgique ou en Russie ?

Il est difficile de répondre avec précision, mais mon intuition est que le cadre institutionnel qui est aujourd’hui le nôtre peut changer très rapidement. Une possibilité, pour reformer un espace national, serait d’adopter une législation à l’américaine, obligeant tout citoyen qui s’expatrierait à s’acquitter du montant des impôts qu’il paierait en France, quel que soit son pays de résidence. Si vous ne pouvez pas payer moins d’impôts en franchissant une frontière, l’exil fiscal n’a plus aucun sens. Une autre voie est celle de l’harmonisation fiscale. Les grands pays à forte pression fiscale pourraient s’entendre pour obliger les petits États à aligner leur niveau de fiscalité. À vrai dire, dans un cas comme dans l’autre, cela signifie une résurgence de l’espace national au détriment de l’Union européenne telle qu’elle fonctionne.

Le système américain repose sur une forte cohésion nationale : si votre passeport vous vaut un surcroît de taxe, il faut y être sacrément attaché pour ne pas y renoncer. La France est-elle en état d’adopter une législation de ce type ?

Cette mesure ne serait envisageable que dans le cadre d’une désintégration − ou au moins d’un démantèlement partiel − du dispositif communautaire, peu probable. Je crois plutôt que nous opérerons des réaménagements.

Quoi qu’il en soit, il serait préférable que les riches consentent à payer l’impôt. Pourquoi seraient-ils moins enclins à partager aujourd’hui qu’ils ne l’étaient hier ?

Il faut se demander dans quel cadre ils accepteraient de donner plus. L’enjeu, c’est la renégociation de notre contrat social, rien de moins. Cette question ne peut être réduite au clivage droite/gauche. D’ailleurs, l’exil fiscal s’est accéléré bien avant l’arrivée de Hollande ! Les premières incongruités telles que : « Il faut aligner la fiscalité du capital et du travail », c’est sous Sarkozy qu’on les a entendues.

Pourquoi étaient-ce des bêtises ?

Parce que l’économie a besoin d’une certaine forme de capital : l’investissement. Le capital est alors productif puisqu’il finance en partie la croissance de demain. En le surtaxant avec ce processus cumulatif, on dissuade les gens d’investir.

Quel est alors le bon équilibre entre taxer le travail, le capital et les impôts indirects sur la consommation ?

Si on met de côté les considérations symboliques dont nous avons parlé, techniquement, les bons impôts sont les impôts à assiette large et à taux relativement modéré. Comme dit un humoriste, pour faire entrer de l’argent dans les caisses, il faut taxer les pauvres, car il y en a beaucoup plus que de riches. La réforme fiscale qu’on attend, c’est celle qui créera un système lisible, sans effets d’aubaine, sans niches et sans exceptions : par exemple, un système qui ne donne pas une prime aberrante à la détention d’œuvres d’art par rapport à l’investissement dans des actions…

Ah non, vous n’allez pas vous y mettre ! Taxer les tableaux pousserait au départ le peu de collectionneurs qui restent en France. Qu’avez-vous contre les œuvres d’art ?

Rien, mais il faut admettre que nous sommes face à un lobby qui défend ses intérêts avec beaucoup d’énergie, et obtient gain de cause depuis trente ans. Je ne vois pas pourquoi le patron qui revend sa société ou l’épargnant qui économise pour sa retraite devraient être plus pénalisés que le propriétaire de tableaux. Pardonnez-moi, mais la France a autant besoin d’investissements dans l’économie que d’œuvres d’art.[/access]

Allez voir Sugar Man

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Searching for Sugar Man, le film suédois de Malik Bendjelloul sur le musicien folk Sixtot Rodriguez, est sorti en France le mercredi 26 décembre sous le titre Sugar man. Ce splendide documentaire reçoit un formidable succès public : à Paris, programmé dans trois salles seulement, il atteint bientôt les 15 000 spectateurs, de même l’album de la bande originale du film composé de chansons de Sixtot Rodriguez se vend très bien (10 000 exemplaires) et son concert prévu à Paris à la Cigale le mercredi 5 juin affiche déjà complet.

Mais qui est Sixtot Rodriguez ? Ce musicien de folk américain est né en juillet 1942 à Détroit dans le Michigan. Il est le sixième enfant d’une famille d’immigrés mexicains appartenant à la classe ouvrière. Le jeune Rodriguez influencé par le blues et la culture musicale hippie, va enregistrer en 1969 un premier album magnifique « Cold Fact », puis en 1972 « Coming From Reality » tout aussi splendide, mais les deux disques ne rencontrent que très peu de succès et ne franchissent pas la frontière des Etats-Unis – à une époque ou Bob Dylan, Neil Young et toute la musique de la côte ouest américaine arrive en France -, ces deux disques resteront inconnus jusqu’à leur réédition en 2008.

Le film commence en Afrique du Sud, par un somptueux travelling, suivant une voiture sur une route qui rejoint Le Cap, le long de la côte sauvage surplombant des falaises abruptes. Le plan est d’une beauté sauvage et sidérante. Le chauffeur, Stephen Segermen, un disquaire sud-africain – que tous appellent Sugar Man, surnom qui lui a été donné à cause d’un titre de l’album de Rodriguez « Cold Fact » – se remémore comment ce chanteur mexicain inconnu est devenu un musicien culte dans son pays.

Le cinéaste construit son film comme un thriller, nous allons de surprise en surprise. Nous refaisons avec les personnages de ce documentaire, le chemin parcouru pour comprendre :  Sixtot Rodriguez est-il encore en vie ou décédé d’une mort mystérieuse, voire violente ? Chante-t-il toujours ? Où vit-il ? Grâce à une série de témoignages et d’entretiens émouvants, nous sommes tenus en haleine et nous comprenons les causes du triomphe de Rodriguez dans l’Afrique du Sud de l’apartheid.

Nous nous retrouvons ensuite à Détroit, superbement filmée par Malik Bendjelloul. Dans un immense brouillard de pollution, nous explorons le quartier d’origine de cet immigré mexicain au talent fou. Dans un plan d’une intense émotion, le cinéaste cadre une maison très modeste, à travers la fenêtre, nous distinguons en ombre une silhouette d’un homme aux cheveux longs. La fenêtre s’ouvre et apparaît un homme âgé, Sixtot Rodriguez, un véritable dandy populaire. Suivront des moments d’entretiens avec lui et ses filles aimantes qui nous font découvrir un grand musicien et chanteur, mais aussi un homme qui vit avec une philosophie de vie d’une saisissante rigueur politique et morale ; un homme qui a travaillé toute sa vie comme ouvrier maçon pour faire vivre sa famille ; un homme qui participe à la vie sociale et politique de sa ville.

Retour au Cap avec le concert triomphal de Sixtot Rodriguez, accueilli comme une légende vivante. La salle est pleine à craquer, la foule en délire, les filles pleurent, les gens reprennent en cœur ses chansons « Sugar Man », « I Wonder ». Surpris, mais incroyablement serein, il offre au public un concert d’une force musicale intacte.

De retour à Détroit, nous revoyons cet homme à la silhouette un peu vieillie et courbée se déplacer avec une noblesse sans pareille. Nous vous aimons Monsieur Sixtot Rodriguez, vous êtes un seigneur.

 

Sugar Man de Malik Bendjelloul

Suède – 2012 – 1h26, actuellement en salles.

 

Ego sapiens

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apple lasch castoriadis

apple lasch castoriadis

Êtes-vous déjà entré dans un Apple Store ? Dans une grande salle aussi aseptisée qu’un lavabo propre, des dizaines de vendeurs en gilet bleu s’affairent pour vous donner satisfaction. La demande de réparations matérielles y rencontre une offre pléthorique de services après-vente. À quoi tout cela rime-t-il ?

Cette allégorie du monde moderne renvoie aux pistes ouvertes par Christopher Lasch et Cornelius Castoriadis dans un débat télévisé diffusé sur la chaîne britannique Channel 4 le 27 mars 1986. Sous le titre La Culture de l’égoïsme, Jean-Claude Michéa propose la transcription de la conversation entre l’imprécateur du progrès et l’ancien social-barbare Castoriadis1, sous l’arbitrage avisé du philosophe canadien Michael Ignatieff.

Leur questionnement est simple : comment l’homme peut-il décemment vivre dans des sociétés modernes où il croule sous la liberté mais ne sait plus à quel saint moral se vouer ? Peut-on « faire société » en privatisant la morale ? Depuis déjà plusieurs décennies aux États-Unis, le débat public oppose les communautariens − partisans d’une définition commune du Bien − aux libéraux adeptes d’une justice neutre et procédurale, indépendante de toute référence morale, voire aux libertariens parfois partisans d’une absence totale de règles. En l’espèce, les trois intervenants se rattachent clairement au premier camp, et se désolent du désert spirituel et moral qui prospère sur les décombres des allégeances seigneuriales, idéologiques ou religieuses.

« La liberté, pour quoi faire ? », demandait Bernanos dans un essai resté célèbre. Debord reformulera la question plus cruellement : « Pour la première fois dans l’Histoire, le vieux problème de savoir si les hommes, dans leur masse, aiment réellement la liberté, se trouve dépassé : car maintenant ils vont être contraints de l’aimer. » Sois libre et tais-toi ?  De fait, le citoyen moderne peut, certes, voter, à échéance régulière, pour élire ses représentants et, s’il est occidental, consommer jusqu’à satiété. Cela n’accroît pas sa capacité de juger, d’arbitrer et de s’engager. L’Apple Store ne sera jamais l’agora.

Comme le note Ignatieff au détour d’une question, l’existence d’un domaine public séparé de la vie privée des individus suppose une certaine continuité historique dans l’environnement qui les entoure. Hannah Arendt relevait déjà que l’obsolescence croissante des objets courants, là où une table fabriquée par un artisan pouvait jadis durer des décennies voire des siècles, altère en profondeur la réalité de l’homme moderne et sa perception. Nos démocraties médiatiques font la part belle à l’instantané,  souligne Ignatieff, en dépeignant « un monde d’images hallucinatoires dont les dimensions temporelles sont très limitées » et où la politique « apparaît comme quelque chose de fantasmatique, un monde rêvé », où règne désormais le sentiment justifié que « les idées politiques qu’on trouve sur le marché […] ne valent pas la peine qu’on se batte pour elles ».

Ah, que la politique était belle !

À Rome, le patricien divisait ses journées entre l’otium et le negotium. Autrement dit, le temps consacré aux affaires se voulait l’antithèse du noble travail sur soi, dédié à l’introspection, aux choses de la vie et de la culture. Aujourd’hui, il n’est plus question de retour sur soi, mais de repli. Pour Castoriadis, la séparation était la logique profonde, « le mouvement intrinsèque du capitalisme − expansion du marché, consommation, obsolescence programmée […] expansion de la domination sur les peuples, non seulement comme producteurs, mais comme consommateurs. »

Ainsi, les identités stables se dissolvent au même rythme que le langage commun et menacent la possibilité même d’une  reconnaissance de l’Autre. On parle désormais la novlangue de ses intérêts catégoriels. Traduit en termes concrets, cela donne un échange drolatique où s’exprime le tragi-comique de l’époque : Castoriadis : « [pour les néoféministes] On ne peut comprendre les femmes que si… » ; Lasch : « …que si on est une femme, pour commencer. » Casto : « ou peut-être si on se fait castrer, ou je ne sais quoi » !

Plus sérieusement, comment définir un « moi » et un « nous » ?  La société n’assignant plus de rôles sociaux contraignants, nos trois compères peinent à débusquer les dernières traces d’un ciment entre les individus branchés au tout à l’ego. Michael Ignatieff a beau essayer de dégager un caractère, des qualités morales reconnues et promues par l’ensemble de la société, il est tout simplement vain de vouloir leur imprimer un contenu consensuel. Qui peut définir la substance du « vivrensemble », cette religion post-moderne ? Certainement pas ses apologistes, disciples de Stéphane Hessel, dont le catéchisme se réduit à un bréviaire de lieux communs difficilement convertibles en termes politiques. Quand bien même la révolte gagne des foules entières, sa traduction politique fait souvent peine à voir, à l’image de ces familles américaines déclassées qui vomissent le « musulman néo-bolchévique » Obama au sein du Tea Party ou de ces Indignés européens partis en croisade contre l’hydre réactionnaire.

La Culture de l’égoïsme s’achève sur une note de désarroi, sinon de désespoir. Le lecteur partage alors la frustration du spectateur de 1986 devant la clôture d’une disputatio à peine esquissée. Lui reste à dévorer la revigorante postface de Michéa (« L’Âge de l’homme sous le capitalisme »)  pour assouvir son appétit intellectuel. Contre la frénésie consumériste et la religion de la croissance, Michéa entend recréer une communauté de sens respectueuse de l’individu.

« Maurrassien ! », crieront certains. Prenant le terrorisme intellectuel à revers, notre postfacier appelle le jeune Marx à la rescousse, arguant que  l’homme « est non seulement un animal sociable, mais un animal qui ne peut s’isoler que dans la société ». Et si le communautarisme bien entendu était une idée neuve en Europe ?

Christopher Lasch et Cornelius Castoriadis, La Culture de l’égoïsme (postface de J.-C. Michéa), Climats, 2012.

*Photo : lgerghi.

Faut-il se repentir de vouloir la reconnaissance du génocide vendéen ?

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marion marechal vendee

marion marechal vendee

Cher David Desgouilles,

Une fois n’est pas coutume, moi qui suis d’ordinaire l’un de vos inconditionnels, j’avoue avoir eu un peu de mal à avaler votre article sur la proposition de loi relative au génocide vendéen. C’est pourquoi, en toute amitié, je m’autorise à vous en toucher deux mots.

Vous dites, à propos de cette proposition, qu’il n’est pas question de trancher ici le débat historique, mais qu’il y a lieu de s’étonner que cette proposition ait été signée par la benjamine de l’Assemblée nationale, Marion Maréchal, en dépit de l’hostilité de principe du Front National à l’encontre des lois mémorielles.

Ne discutons pas sur le point de savoir s’il y  eut ou non, génocide. Les expressions utilisées par les intéressés en 1793 et 1794, telles que «  le Comité a préparé des mesures qui tendent à exterminer cette race rebelle »  (Barrère, 1er  août 1793), la Vendée « est morte sous notre sabre libre avec ses femmes et ses enfants » (Westermann, 23 décembre 1793), « purgeons, saignons jusqu’au blanc » (Francastel, 25 décembre 1793), « passez au fil de l’épée tout ce que vous rencontrerez d’habitants » (général Grignon, janvier 1794), « il faut nécessairement les égorger tous » (Lequinio, 26 février 1794) laissent manifestement planer un doute sur les intentions de tous ces braves gens qui, au demeurant, étaient sans doute plus taquins que méchants, et qui pensaient avant tout au bien de ceux qu’ils massacraient.

À vous lire, cher David, la vraie question serait de savoir si Marion Maréchal a commis une erreur en cosignant une proposition de loi mémorielle, suivie d’une erreur encore plus grave lorsqu’elle a tenté de se justifier. Mais prenons un peu de champ, si vous le voulez bien – puisque le premier problème porte en réalité sur le principe même de ces fameuses « lois mémorielles », et sur ce qu’il faut en penser. À ce propos, on comprend aisément ce qui conduit un républicain de vieille roche, fidèle à la « République une et indivisible », à s’opposer à des lois dont le principal objectif est de satisfaire certains groupes particuliers, et dont la conséquence certaine sera de cristalliser les communautarismes. On devine par ailleurs ce qui pousse un libéral conséquent à condamner des textes qui visent à soumettre l’histoire au contrôle étatique, à punir les contrevenants, et à restreindre de la sorte la liberté d’expression.

Mais en l’occurrence, contrairement à la loi Gayssot, à la loi Taubira ou à la loi de 2012, la proposition relative au génocide vendéen n’encourt aucun de ces deux reproches. D’une part, elle ne favorise aucun communautarisme – sauf à craindre que les habitants du département de la Vendée ne puissent s’en prévaloir aux dépens de ceux des Deux-Sèvres ou de la Loire-Atlantique. D’autre part, la reconnaissance énoncée dans la proposition ne s’accompagne d’aucune sanction spécifique : ce qui signifie que les membres émérites de la Société des études robespierristes, les théoriciens du Mélenchonisme et les amis des Bisounours pourront continuer, comme auparavant, de nier l’existence dudit génocide sans tomber sous le coup de la loi. Au total, on pourrait certes reprocher à cette proposition d’être un peu vaine – mais pas grand-chose de plus.

Pourtant, à vous en croire, mon cher David, Marion Maréchal aurait fait bien pire – en tentant de se disculper. Et en déclarant à cette occasion, sur le site Internet du Front National, avoir voulu, en signant la proposition de loi, « donner un signal d’objectivité à un moment où les repentances officielles sont toujours à sens unique ».

C’est manifestement ces derniers mots, « à sens unique », qui vous troublent le plus. En quoi, objectez-vous, la loi Gayssot, la loi Taubira sur l’esclavage et la loi de 2012 sur le génocide arménien seraient-elles à sens unique ? « Quel est donc le dénominateur commun » à ces trois textes,  « dont les Vendéens ne pourraient se targuer ? ». Le fait que les victimes aient « une gueule de métèque (…) ? »

Mais non, cher David, c’est autre chose. Quoi donc ? Allons, ne faites  pas l’innocent, la réponse figure en toutes lettres dans l’exposé des motifs de la proposition de loi : «  la République française reconnaît, à travers plusieurs lois, les différents événements qui ont marqué l’histoire internationale : Shoah, esclavage, génocide arménien. Les lois mémorielles permettent de mettre en exergue les souffrances subies par les peuples ». Précisons : par les autres peuples, auxquels furent infligés des souffrances dont la République, qui les condamne solennellement, n’est en rien coupable. Ce n’est pas elle qui a ouvert les camps d’extermination, massacré les Arméniens ou réduit les Noirs en esclavage. Le « signal d’objectivité » qu’évoque Marion Maréchal, la véritable nouveauté, c’est le fait que, si elle adoptait la proposition relative au génocide vendéen, la République accepterait pour la première fois de se regarder dans un miroir. Pour la première fois, elle reconnaîtrait – sans d’ailleurs aller jusqu’à se « repentir » – le crime terrible qui a entaché le début de sa propre histoire. Pour la première fois, elle s’interrogerait sur elle-même au lieu de se borner à condamner les crimes des autres. Je dis bien : si elle adoptait cette proposition, mais c’est évidemment sans y croire, tant il est difficile d’admettre sa propre faute.

Voilà pourquoi parler de « sens unique » est bien une question « d’objectivité », et non de «  gueule de métèque » : gageons à ce propos que la jeune élue du Vaucluse aurait signé de la même manière une proposition de loi reconnaissant la responsabilité de l’État Français dans le martyre des harkis, lors d’une autre page modérément glorieuse de notre histoire.

Telles étaient, cher David, les deux ou trois choses que j’avais à cœur de vous dire.

Votre affectionné.

Mali : Vous reprendrez bien encore un peu de guerre

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La guerre fait les hommes, la guerre fait les héros, la guerre fait la nation, la guerre fait les chefs, la guerre fait l’unité. Célébrons la guerre qui nous extirpe de la platitude des jours et qui nous établit grande puissance sur les pays misérables livrés au fanatisme. Et de s’ébaudir sur le mol apparatchik devenu homme d’État parce qu’il a jeté une poignée de fantassins dans les sables du désert pour y traquer des guérilleros enturbannés tassés sur des pick-up… Et de clabauder contre le terrorisme, alibi ultime qui décime toute contestation. Aux armes, citoyens !
Belle fumisterie, à la vérité. Le prétexte de la « lutte contre le terrorisme » ne tient guère à l’analyse : la bataille se conduit contre des armées déterminées, non contre un concept universel que seul incarnerait un groupuscule agité aux confins du Sahel.

Le Mali n’est pas un vrai pays mais l’accolement, par un trait de plume coloniale, de deux régions et populations sans lien entre elles, mises sous la coupe d’une clique incompétente et malversée dont la légitimité tient à un bricolage juridique branlant maintenu à grand renfort de subventions et de pots de vin de l’étranger. L’Azawag a été conquise en un rien de temps par quelques centaines de combattants de fortune, auxquels les locaux n’étaient pas vraiment hostiles. La pseudo armée malienne fut vite déconfite par les Touaregs et leurs opportuns alliés, lesquels alliés furent les nôtres puisqu’ils assurèrent le versant terrestre de la guerre contre le régime de Kadhafi tandis que nous en tenions le ciel, qu’ils sont les ferments des printemps arabes que nous applaudîmes, que nous appuyons aujourd’hui leurs confrères en Syrie, qu’enfin ils sont alimentés par les despotes arabiques que nous chérissons.

Comment, de si proches, ces desperados de l’Islam devinrent-ils nos ennemis ? C’est ce que l’histoire ne raconte pas.

Mais au fond qu’importe ? Qu’importe même si les apparences d’une bénédiction africo-onusienne sont affichées ? Il n’est qu’une question : cette guerre, toute incompréhensible ou infime soit-elle, est-elle légitime ? Est-elle juste ?

La conception traditionnelle de la « guerre juste » se résume en quatre critères cumulatifs. « Il faut à la fois :

  1. Que le dommage infligé par l’agresseur à la nation ou à la communauté des nations soit durable, grave et certain.
  2. Que tous les autres moyens d’y mettre fin se soient révélés impraticables ou inefficaces.
  3. Que soient réunies les conditions sérieuses de succès.
  4. Que l’emploi des armes n’entraîne pas des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer. » (Catéchisme de lÉglise catholique, § 2309)

Rapide passage de revue, puisque la pratique est redevenue de mode :

  1. L’application de la charia est-elle grave au Sahel, quand elle est désormais normale aux rives de la Méditerranée ? Vérité en-deçà du Sahara, erreur au-delà…
  2. A-t-on assez négocié avec les milices qui tiennent l’Azawag et avec leurs soutiens ?
  3. Y a-t-il une issue heureuse possible à ce conflit ? Peut-on se satisfaire de rétablir l’absurde assemblage malien, sa corruption et ses profiteurs, sous la houlette de l’insubmersible Françafrique ?
  4. Jusqu’à combien de victimes collatérales ces combats sont-ils acceptables ?

Sans préjuger du diagnostic, je suis certain que ces interrogations se devraient poser, et que leurs réponses sont loin d’être évidentes, voire qu’elles pourraient chahuter le piédestal du tout nouveau vaillant guerrier.

Mon tailleur est riche. So what ?

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londres hollande cameron

londres hollande cameron

C’était le 27 février 2012 : le Premier ministre britannique, David Cameron, s’en souvient comme du jour de sa première communion. Avec l’annonce de la création d’une imposition à 75% pour les revenus supérieurs à 1 million d’euros, le candidat à l’élection présidentielle et bientôt président François Hollande réjouissait les conservateurs et embarrassait les travaillistes de Grande-Bretagne. Le maire de Londres, le trublion Boris Johnson, s’exclamait devant les caméras de la BBC, France 24, Al-Jazeera et CNN : « Formidable ! Et bienvenue à tous les riches français ! Londres vous attend les bras ouverts ! » Quant à Ed Miliband, chef de file de l’opposition Labour, il déclarait, rougissant, qu’en Grande-Bretagne, on ne détestait pas les riches autant qu’en France.

Douce litote. En Grande-Bretagne, riches et argent sont vénérés, portés aux nues. La richesse, une valeur en soi, signe distinctif de la réussite, voire du doigt de Dieu, véhicule comme une aura morale. C’est à des détails que l’on perçoit cette culture bien différente de la nôtre.[access capability= »lire_inedits »]

Prenons par exemple, ce qu’en France nous appelons, avec le plus grand dédain, la « spéculation ». Outre-Manche, le terme ne suscite aucune désapprobation et ne charrie aucune connotation immorale : la spéculation financière constitue une activité comme une autre, parfois même un divertissement. Ce qui distingue spéculateurs et non-spéculateurs ? Pas les principes, mais le goût du risque, et le talent. L’appât du gain aussi, bien sûr, mais celui-ci serait presque secondaire tant le côté ludique et sportif de la spéculation financière tient un rôle central.

De cet appétit pour la compétition et le jeu découle tout naturellement le goût pour les paris, une obsession nationale. Les bookies (bureaux de paris) pullulent dans les rues du royaume. Il y est plus facile de prendre un pari sur la couleur du bibi que portera la reine à la messe de minuit que de trouver un café digne de ce nom. Et ne vous étonnez pas de découvrir qu’un Britannique a encore empoché la cagnotte de l’EuroMillion : ce sont les plus grands joueurs d’Europe.

Au cœur de la vie du citoyen britannique, il y a également l’accession à la propriété, source de spéculation effrénée. Car l’immobilier, aussi, est un sport national. Ces quinze dernières années, à Londres, le prix de l’immobilier a triplé alors que les comptes d’épargne classiques affichent actuellement des taux de rendement de 0,2%, avec une inflation à plus de 0,4%. Le calcul est vite fait. Le Britannique moyen semble naître programmé pour acheter dès la fin de ses études une propriété en mauvais état qu’il retapera entièrement et dont il louera une chambre à un lodger pour rembourser son emprunt. Tous les quatre ans, il vendra et rachètera plus grand, renégociant à chaque fois avec la banque, et accueillant toujours plus de locataires chez lui. Pas surprenant, dans ces conditions, que la Grande-Bretagne compte 70% de propriétaires contre 58% en France.

Parcourez n’importe quel journal anglais : vous y observerez une pratique étrange. On y parle d’un entrepreneur, d’un malfrat, d’un romancier, du témoin d’un crime ? Vous pouvez être sûr de lire après leur nom la valeur sur le marché de leur résidence principale. « Untel, auteur de trucmuche, propriétaire d’un trois-pièces à Bermondsey d’une valeur de 600 000 livres, va sortir un nouveau roman aux éditions Ding Dong. » Vous n’avez pas bien compris le rapport ? Ne cherchez pas, il s’agit de « situer » l’individu cité sur l’échelle de la réussite.

En France, quand on dit que la résidence de Depardieu, rue du Cherche-Midi, à Paris, a été mise sur le marché à 50 millions d’euros, c’est pour vomir de dégoût. Ce n’est pas la frontière belge que le grand acteur aurait dû franchir, mais bien la Manche.[/access]

*Photo : Mr. T in DC.

Allah bless America

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Chez l’Oncle Sam, la liberté de conscience, c’est sacré. Même aux heures les plus sombres de la psychose anti-islamiste, personne ou presque ne songeait à interdire la pratique du culte mahométan, y compris chez les néoconservateurs préparant l’Armageddon à partir du bourbier irakien. Puis vint Obama. Barack « Hussein » Obama, comme le stipule son acte de naissance à Hawaï, ce prénom musulman étant l’héritage d’un père kenyan qui l’abandonna à la naissance. Obama le faux américain pour les plus frapadingues du Tea Party, Obama le musulman caché, Obama le bolchévique en costume cravate. 

Dans l’Amérique d’Obama – qui n’est rien de tout cela, auquel cas on rirait bien – la prestigieuse université d’Harvard vient de faire inscrire un extrait du Coran au-dessus de son portail. Et pas n’importe quel passage, mais le verset 135 de la sourate Femmes, qui propose « l’une des meilleures descriptions de la justice » d’après les dirigeants de la faculté.

Jugez sur pièces, dans la traduction que nous livre l’agence officielle d’information iranienne, cela donne : « Ô, les croyants ! Allons ! Debout, témoins pour Dieu avec justice ! Fût-ce contre vous-mêmes ou contre père et mère ou proches parents, et qu’il s’agisse d’un riche ou d’un besogneux ; car Dieu a priorité sur les deux. Ne suivez donc pas les passions, afin d’être justes. Si vous louvoyez ou si vous devenez indifférents, alors oui, Dieu demeure bien informé de ce que vous faites. »

Nous laisserons le lecteur juger de la pertinence du propos. Mais en attendant l’élection présidentielle iranienne de juin, la fac étasunienne fait un premier pas interculturel dans la direction de Téhéran : au pays des mollahs, les versets coraniques décorent déjà préaux et jardins publics. De quoi inspirer des projets de reconversion universitaire au futur ex-président Mahmoud Ahmadinejad ?

Florence Cassez : émouvez-vous sans moi !

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florence cassez mexique

florence cassez mexique

Je dois aux lecteurs de Causeur une confidence, qui ne va sans doute pas faire plaisir à tout le monde. J’ai davantage vibré au magnifique but de Yassin Mikari lors de la prolongation du match qui a vu mes favoris sochaliens l’emporter sur Montpellier en Coupe de France qu’à l’arrivée de Florence Cassez hier sur le tarmac de Roissy. Suis-je donc un être sans cœur ? Ou un individu odieux et infâme comme un blogueur du Plus-Nouvel-Obs l’a jugé à propos de Christophe Barbier, qui lui non plus ne manifestait pas l’enthousiasme de rigueur dans son éditorial ?

Au début de cette longue journée, j’avais plutôt pris le parti d’en rire. Cela s’est manifesté par quelques tweets taquins dont l’un où, constatant que le ministre des transports était convié à accueillir Florence Cassez à l’aéroport, je demandais si la ministre des sports aurait été présente en cas d’arrivée de l’ex-prisonnière à la nage. Cela en a fait rire quelques uns mais un député socialiste m’a rappelé à l’ordre. Le ministre Cuvillier n’était pas seulement présent parce qu’il avait la responsabilité des transports et donc de Roissy, mais plutôt parce que, député au cours de la législature précédente, il avait été l’un des premiers et des plus ardents défenseurs de Florence Cassez. Pas facile de rire, pendant que les autres communient, sans passer pour un blasphémateur. Alors, si on ne peut plus en rire, autant passer carrément pour un mauvais coucheur et y aller franco.

Qu’a donc fait Madame Cassez pour mériter que le ministre des Affaires Etrangères en personne lui réserve un tel accueil ? A-t-elle réussi au Mexique là où la Bande à Platoche avait échoué à ramener la Coupe du Monde en 1986 ? Non. A-t-elle été, à l’instar de Florence Aubenas ou Jean-Paul Kaufmann, retenue en otage par une organisation terroriste ? Non plus. A-t-elle été emprisonnée dans un pays ennemi parce qu’elle exécutait des ordres au nom de la France, comme les faux-époux Turenge de triste mémoire ? Encore moins. Florence Cassez est, selon son comité de soutien présidé par Jean-Luc Romero, auquel aucune cause impliquant l’amour de son prochain n’échappe, mais aussi selon Nicolas Sarkozy, Alain Delon et Anne Hidalgo, innocente de ce dont on l’accuse (toujours) au Mexique. À vrai dire, ses soutiens ont raison de pointer les nombreux vices de procédure qui ont émaillé l’enquête ayant abouti à sa condamnation pour plusieurs dizaines d’années, ce que la Justice mexicaine vient de reconnaître. On nous explique que cette tardive reconnaissance n’est due qu’à l’acharnement des autorités françaises – lequel acharnement donne d’ailleurs lieu à une indécente polémique sur le fait de savoir si c’est à Nicolas Sarkozy ou à François Hollande qu’on doit cette libération. Certes. Mais qui sommes-nous pour désigner à la vindicte la justice d’un pays souverain ? Un pays exemplaire en la matière ? En est-on bien certain ? Combien de révisions de procès ont-elles été accordées en France depuis l’affaire Calas ? Patrick Dils et de Marc Machin font partie de ce club étroit dont les membres doivent se compter sur les doigts de la main. Seznec, lui, attend toujours dans son cimetière.

Ce dont on est en revanche certain, c’est que Florence Cassez était la petite amie d’un personnage qui ne sera pas, quant à lui, libéré de sitôt. Cela faisait-elle d’elle une complice ? C’est ce que nie le comité de soutien mais que la Justice mexicaine continue d’affirmer. Y aura-t-il un journaliste, parmi ceux qui vont l’accueillir sur les plateaux télé, pour faire son métier, et lui demander si elle connaissait les activités de celui dont elle était amoureuse ? Celui qui s’y risquerait ne serait-il pas considéré comme un odieux salaud, dans le contexte de quasi-béatification que nous vivons depuis mercredi soir ? Voyons, monsieur, ce n’est pas un crime de tomber amoureuse ! Et on ne choisit pas forcément pour qui, un jour, notre cœur peut chavirer ! Critiquer l’Amour ? Vous n’y pensez pas !

Imaginons pourtant un autre scénario. Une femme mexicaine est jugée à Boulogne-sur-Mer pour avoir aidé son amant français à kidnapper des citoyens de notre pays. Un jeune juge « persévérant » parvient à la faire condamner pour complicité. Mais le gouvernement mexicain, à force de persuasion diplomatique, parvient à la faire libérer. Quel serait l’état d’esprit de notre presse aujourd’hui, la même qui, à quelques exceptions près (dont Florence Aubenas et Frédéric Ploquin), avait condamné par avance les accusés d’Outreau dans leurs journaux ? Elle serait vent debout !

Finalement, à la fin de cette journée, je n’ai plus l’humeur à rire. Ces élans généraux d’émotion ou d’indignation – c’est selon – commencent à foutre la trouille. Ce monde plein d’idées chrétiennes devenues folles, comme le décrivait Chesterton, atteint son paroxysme, et c’est Mgr Romero[1. À ne pas confondre avec Monseigneur Oscar Romero, archevêque de San Salvador, assassiné en 1980. Jean-Luc Romero, nouvel ecclésiastique de notre « Camp du Bien », n’est absolument pas visé par un quelconque « escadron de la mort.] qui donne le la. Au secours !

Tocqueville à bicyclette

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dopage armstrong tocqueville

dopage armstrong tocqueville

Alors que le dopage revient sur le devant de la scène grâce aux aveux émouvants de Lance Amstrong, on pourrait ajouter aux remarquables analyses de Frédéric Rouvillois un élément sur le lien entre dopage et démocratie égalitaire – au sens critique où l’entendait Alexis de Tocqueville.

Le dopage semble en effet relever d’une morale du ressentiment typique de l’égalitarisme. Tout individu a parfois bien du mal à supporter la supériorité naturelle d’autrui, y compris sa supériorité physique. Or le sport, comme la société, doit se contenter de proposer l’égalité des chances : tous les coureurs se retrouvent derrière la même ligne de départ et tous partent au même coup de pistolet… mais tous ne coupent pas la ligne d’arrivée au même moment. Ce que n’accepte pas celui qui va se doper, incapable de gérer la souffrance liée à sa défaite, c’est qu’un autre que lui monte sur la première marche du podium. Tocqueville écrit de ce type d’homme dans sa Démocratie en Amérique : « La chance de réussir l’émeut, l’incertitude du succès l’irrite ; il s’agite, il se lasse, il s’aigrit. Tout ce qui le dépasse par quelque endroit lui paraît alors un obstacle à ses désirs, et il n’y a pas de supériorité si légitime dont la vue ne fatigue ses yeux ».

Bien sûr, notre homme pourrait décider de monter « normalement » sur la première marche du podium. Il pourrait décider de se forger un corps nouveau qui lui permette d’arriver en tête lors de la prochaine compétition. Mais cela implique un travail permanent sur soi, un travail long et pénible auquel il n’est pas prêt. Comme le relève, là encore, le philosophe cotentinais, « la plupart de ceux qui vivent dans les temps d’égalité sont plaints d’une ambition tout à la fois vive et molle ; ils veulent obtenir sur le champ de grands succès, mais il désireraient se dispenser de grands efforts ». Or un entraînement sportif a ses moments pénibles. Tous les footings ne ressemblent pas à la fameuse course sur la plage des Chariots de feu, et il est des matins de pluie, de gel ou de boue, particulièrement glauques. Il y a ces jours où l’on aspirerait à rester au coin du feu, ces moments où il faut oublier douleurs et lassitudes. Pour un sportif de haut niveau, cela veut dire organiser son existence en fonction de ses performances, sacrifier certains plaisirs à son hygiène de vie, consacrer, aux dépens de sa vie sociale ou privée, un temps énorme à ses entraînements, sans compter les éventuelles blessures qu’il lui faudra ensuite payer. Et malgré des années d’entraînement, on peut rester loin du podium, tout simplement parce que l’on n’a pas naturellement les qualités physiques requises.

Face à cela, la démocratie égalitaire n’a parfois pas hésité à proposer de raccourcir les jambes de ceux qui les auraient « naturellement » trop longues pour permettre aux plus petits – pardon, aux moins grands – de pouvoir gagner. Mais le dopage permet d’obtenir le même résultat sans effusion de sang. Le dopage, c’est la révolte de l’homme prométhéen contre la Nature, la médaille à la portée des caniches. Cette démarche illustre le mode de pensée moderne dans lequel l’homme peut être (re)construit en dehors de tout lien avec la Nature. Et en sus du dopage chimique que nous connaissons, les perspectives bioniques qui s’ouvrent peu à peu augmenteront sans doute cette création de sportifs hors normes, de produits « hors-sol » qui répondront mieux, comme l’écrivait si justement Frédéric Rouvillois, à cette demande permanente de progrès, de records, d’avancées, d’évolution. Tant pis alors si l’homme véritable, l’homme naturel, avec ses forces mais aussi ses faiblesses, disparaît derrière la chimie ou les machines.

Enfin, loin de se limiter à construire l’homme idéal de la démocratie égalitaire, le dopage contribue à supplanter toute vraie démocratie. Comme le relève là encore Tocqueville, « ce qu’il faut craindre ce n’est pas tant la vue de l’immoralité des grands que celle de l’immoralité menant à la grandeur ». La démocratie idéale par l’élection, comme le sport par l’épreuve, permettent à un individu a priori semblable aux autres de sortir du lot et, partant d’une situation égalitaire, de conquérir grâce à ses seuls talents un statut par essence inégalitaire, celui de vainqueur. Face à cette situation, le perdant que nous sommes tous un jour ou l’autre est nécessairement tenté, on l’a dit, par l’aigreur. Considérer pour ce perdant que le vainqueur, comme l’écrit notre auteur, doit « son élévation à ses talents ou à ses vertus est incommode, car c’est avouer qu’eux-mêmes sont moins vertueux et moins habiles que lui. Ils en placent donc la principale cause dans quelques-uns de ses vices, et souvent ils ont raison de le faire ». Le dopage rassure le perdant en lui apportant la preuve du vice dans le sport, comme la corruption ou le poids des lobbies l’apportent dans le fonctionnement de la démocratie. Ces vices discréditent des systèmes qui ne peuvent reposer que sur la vertu individuelle et un dépassement de soi toujours bien difficile à obtenir. Ils contribuent à détruire, par une perpétuelle mise en doute, tout respect des hiérarchies et des valeurs dans une société qui ne peut exister sans hiérarchies ni valeurs.

En fait, face au dopage comme face à toutes les tricheries, politiques ou non, dans un temps où la société ne peut tout contrôler, quand elle n’adule pas les tricheurs, la seule réponse ne peut être qu’individuelle. Que sommes-nous prêts à perdre pour pouvoir encore nous regarder en face dans une glace ? Quels moyens de gagner sont à ce point indignes qu’ils donneraient à notre victoire un goût de cendres ? Comme quoi l’essentiel, plus encore que la vertu, est sans doute l’honneur.

*Photo : Andres Rueda.

Manif du 13 janvier : les pandores se rebiffent

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Sans vouloir entretenir des clichés anti-flics, on peut raisonnablement penser que la préfecture de police de Paris n’est pas un endroit particulièrement gay friendly ou tenu par des gauchistes transgenres. On s’est pourtant agacé, chez les pandores, de la polémique autour du chiffrage des manifestants du 13 janvier qui s’opposaient au mariage pour tous. La préfecture avait donné le chiffre de 340 000 et les organisateurs celui de 800 000 avant de décréter qu’ils étaient finalement un million parce que quand on aime, on ne compte pas.

Ces habituels écarts, qui font l’ordinaire des manifestations syndicales sur ces sujets annexes que sont l’emploi, le pouvoir d’achat ou les retraites, ont profondément indigné du côté de l’opposition. On n’a pas hésité à parler, comme le manifestant Jean-François Copé qui est aussi accessoirement co-président provisoire de l’UMP, de chiffres « faussés ». Pierre Charon, sénateur de Paris, s’en est même pris au directeur du renseignement qu’il aurait voulu voir « convoqué » pour rendre des…comptes.

Bref, on était à la limite du scandale d’Etat alors que du côté de l’Elysée, on avait pourtant reconnu, beau joueur, une certaine « consistance » à la family pride.

Si on peut mettre ces mouvements d’humeur sur le manque d’habitude que la droite a en matière de manifs,  la préfecture de police, elle, n’a pas trop apprécié cette mise en cause très politique. Jeudi ; un communiqué très sec indiquait : « La conscience professionnelle et la déontologie de certains hauts fonctionnaires, nominativement cités, ont parfois été directement contestées. Ces allégations sont inacceptables».

Dans la foulée, la PP a donc invité les journalistes à regarder les vidéos de la manif et a précisé son mode de comptage, privilège que n’ont jamais obtenu les manifestants contre les retraites fin 2010 début 2011.

Le résultat est là : on en est bien à 340 000 et même légèrement à moins. Bien sûr, ce n’est pas ça qui désarmera les adversaires du mariage pour tous qui, sans doute par infusion de la Grâce, ont pu se compter « vus du ciel » et savent très bien qu’ils étaient au moins un million, voire plus.

On va finir  par regretter la CGT, du côté de la préfecture de police…

François Lenglet : « L’investissement est aussi nécessaire que les oeuvres d’art »

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francois lenglet impots

francois lenglet impots

Retrouvez la première partie de l’entretien ici.

Stendhal, qui était un admirateur de la Révolution, évoquait aussi, à son sujet « l’envie, la jalousie et la haine impuissante ». L’ennui, c’est que nous n’aimons guère nous confronter aux ambiguïtés des valeurs de 1789 : l’héritage révolutionnaire ne saurait être que positif. Bref, cet amour de l’égalité dont nous sommes si fiers n’est-il pas un mensonge que nous nous racontons sur nous-mêmes ?

Peut-être, mais ce mensonge fait partie intégrante de notre identité politique, et personne ne peut l’ignorer, surtout pas nos gouvernants. Quiconque prétendrait diriger ce pays sans tenir compte de cette aspiration égalitaire, aussi ambiguë et trouble puisse-t-elle être, perdrait la partie. Cela dit, il est vrai que cela engendre une véritable difficulté car la France veut à la fois la liberté et l’égalité. Or, en matière économique, ce sont deux aspirations parfaitement contradictoires ! À vouloir les deux, on est sûr d’aller dans le mur !

C’est pourtant bien un équilibre entre les deux que tente d’instaurer la social-démocratie…

Qu’on le veuille ou non, il faut choisir ! Et au-delà de ses modalités spécifiquement françaises, cette question se pose partout, y compris dans les sociétés libérales anglo-saxonnes ! Curieusement, il n’y a pas de grandes différences entre les pays, mais des cycles qui voient les mêmes tendances se propager. Pour savoir de quel côté penche la balance, selon les époques, il faut observer le taux marginal de l’impôt sur le revenu. On pourrait croire qu’il y a toujours eu un consensus sur la nécessité de taxer le riche, mais il n’en est rien : dans les années 1970, le taux d’imposition était élevé partout, puis il a chuté partout. Et aujourd’hui, il y a une remontée un peu partout, y compris au Royaume-Uni, qui a été le premier pays à ré-augmenter la taxation marginale sur les hauts revenus.[access capability= »lire_inedits »]

Les taux pratiqués dans les années 1970 étaient-ils exorbitants ?

Oui. Lorsque Margaret Thatcher a pris le pouvoir en 1979, le taux se situait à 83 % ! Elle l’a baissé en deux temps pour atteindre 28 %. Aux États-Unis, après l’arrivée au pouvoir de Ronald Reagan, en 1981, le taux marginal d’imposition des revenus est passé de plus de 70 % à 40 %. Ce qui est intéressant, c’est que ces cycles sont indépendants de la couleur politique des gouvernements. Il existe un mimétisme idéologique qui voit peu ou prou les mêmes courants triompher partout. Ainsi, dans les années 1980, la France socialiste a participé au mouvement général de réduction de la pression fiscale. Aujourd’hui, le mouvement est donc engagé dans l’autre sens : aux États-Unis, le 30 décembre, on a augmenté les impôts des contribuables gagnant plus de 450 000 dollars par an. Toutefois, la France est généralement plus lente à suivre le mouvement à la baisse et plus prompte à prendre le virage lorsqu’il faut cogner sur les riches…

Au-delà des cas très médiatisés, les riches sont-ils en train de quitter la France ?

Oui, il semble que l’exode des riches ait bel et bien commencé en France. Deux catégories sont particulièrement concernées. La première, ce sont les artistes et les sportifs de haut niveau, qui ont toujours été mobiles. Même s’ils sont de plus en plus nombreux à partir, cela reste limité. Simplement, comme ils en parlent davantage, c’est plus voyant qu’avant. La deuxième catégorie est bien plus problématique : il s’agit de la couche qui est juste en dessous, les gens de 30-35 ans qui gagnent 200 000 ou 300 000 euros par an et qui expliquent qu’ils n’y croient plus. Ceux-là ne prennent pas un mégaphone pour annoncer leur départ face à Bercy. Depuis la suppression, en 2010, de la procédure du « quitus fiscal », qui obligeait les candidats à l’expatriation à se faire enregistrer, on n’a plus les moyens de connaître l’ampleur du phénomène. Il faut donc se contenter d’indicateurs indirects. Ces temps-ci, les conseillers fiscaux et les déménageurs se disent très sollicités…

Donc, ceux qui affirment qu’au nom de la justice sociale, on est en train de chasser l’initiative, n’ont pas complètement tort ?

Non, mais en même temps, il ne faut pas oublier que l’impôt est un levier politique fondamental. Je suis convaincu que l’annonce de la taxation des très hauts revenus à 75 % a beaucoup joué dans l’élection de François Hollande, précisément parce que c’était un symbole. Peu importait l’intérêt économique, l’important était que cela paraisse juste. Mais aujourd’hui, le risque que cela inhibe une partie importante de l’entreprenariat français apparaît bien réel. Or nous avons besoin de ces gens-là.

Mais dire aux gens qu’on va leur prendre 75 % de ce qu’ils ont gagné revient à affirmer que c’est de l’argent mal acquis ! La fiscalité doit-elle être punitive ?

La fiscalité est le symbole du pacte social. La redistribution est l’élément central du contrat qui nous lie les uns aux autres. C’est le sens de la Déclaration des droits de l’homme qui affirme que chacun contribue à proportion de ses facultés. Autrement dit, si je gagne de l’argent, il est normal que j’en restitue une partie pour le bien-être collectif. Toute la question est de définir cette partie.

Pourquoi les mécanismes redistributifs n’ont-ils pas freiné l’accroissement des inégalités ?

La mondialisation est aussi passée par là, offrant plus d’opportunités aux riches, qui ont pu mettre en œuvre des stratégies fiscales tout à fait légales pour se soustraire partiellement à l’impôt. Concrètement, les frontières fiscales se sont affaiblies. Le rapport de force entre la puissance taxante, l’État, et la matière taxée, le contribuable, a évolué. Auparavant, on se prenait un coup de massue ou on partait en Suisse avec sa petite valise, non sans risque d’ailleurs. Aujourd’hui, il est beaucoup plus facile de s’installer à l’étranger, en Europe notamment, c’est même un droit garanti par le Marché unique de 1993. Et conformément à la tension que j’évoquais précédemment, cette nouvelle liberté s’est traduite par un reflux de l’égalité.

Est-il souhaitable et possible de revenir sur cette liberté ?

Souhaitable ou non, je suis convaincu que cela va se faire. Certains considèrent que la situation est irréversible, notamment à cause des nouvelles technologies et d’Internet. D’après moi, ils se font des illusions. En 1913, beaucoup de gens pensaient aussi que l’effacement des frontières était irréversible. Et puis, les frontières se sont en quelque sorte reformées. La mondialisation a fait progresser les inégalités et affaissé les pouvoirs politiques. On peut donc s’attendre désormais à un « backlash », en l’occurrence à un rétablissement des frontières qui permettra de constituer des espaces socio-économiques plus homogènes et cohérents, et redonnera aux pouvoirs politiques la capacité d’agir sur la réalité.

Concrètement, quelle sera la forme de ce « backlash » ? Par quel type de mesures pourrait-on empêcher Depardieu de s’installer en Belgique ou en Russie ?

Il est difficile de répondre avec précision, mais mon intuition est que le cadre institutionnel qui est aujourd’hui le nôtre peut changer très rapidement. Une possibilité, pour reformer un espace national, serait d’adopter une législation à l’américaine, obligeant tout citoyen qui s’expatrierait à s’acquitter du montant des impôts qu’il paierait en France, quel que soit son pays de résidence. Si vous ne pouvez pas payer moins d’impôts en franchissant une frontière, l’exil fiscal n’a plus aucun sens. Une autre voie est celle de l’harmonisation fiscale. Les grands pays à forte pression fiscale pourraient s’entendre pour obliger les petits États à aligner leur niveau de fiscalité. À vrai dire, dans un cas comme dans l’autre, cela signifie une résurgence de l’espace national au détriment de l’Union européenne telle qu’elle fonctionne.

Le système américain repose sur une forte cohésion nationale : si votre passeport vous vaut un surcroît de taxe, il faut y être sacrément attaché pour ne pas y renoncer. La France est-elle en état d’adopter une législation de ce type ?

Cette mesure ne serait envisageable que dans le cadre d’une désintégration − ou au moins d’un démantèlement partiel − du dispositif communautaire, peu probable. Je crois plutôt que nous opérerons des réaménagements.

Quoi qu’il en soit, il serait préférable que les riches consentent à payer l’impôt. Pourquoi seraient-ils moins enclins à partager aujourd’hui qu’ils ne l’étaient hier ?

Il faut se demander dans quel cadre ils accepteraient de donner plus. L’enjeu, c’est la renégociation de notre contrat social, rien de moins. Cette question ne peut être réduite au clivage droite/gauche. D’ailleurs, l’exil fiscal s’est accéléré bien avant l’arrivée de Hollande ! Les premières incongruités telles que : « Il faut aligner la fiscalité du capital et du travail », c’est sous Sarkozy qu’on les a entendues.

Pourquoi étaient-ce des bêtises ?

Parce que l’économie a besoin d’une certaine forme de capital : l’investissement. Le capital est alors productif puisqu’il finance en partie la croissance de demain. En le surtaxant avec ce processus cumulatif, on dissuade les gens d’investir.

Quel est alors le bon équilibre entre taxer le travail, le capital et les impôts indirects sur la consommation ?

Si on met de côté les considérations symboliques dont nous avons parlé, techniquement, les bons impôts sont les impôts à assiette large et à taux relativement modéré. Comme dit un humoriste, pour faire entrer de l’argent dans les caisses, il faut taxer les pauvres, car il y en a beaucoup plus que de riches. La réforme fiscale qu’on attend, c’est celle qui créera un système lisible, sans effets d’aubaine, sans niches et sans exceptions : par exemple, un système qui ne donne pas une prime aberrante à la détention d’œuvres d’art par rapport à l’investissement dans des actions…

Ah non, vous n’allez pas vous y mettre ! Taxer les tableaux pousserait au départ le peu de collectionneurs qui restent en France. Qu’avez-vous contre les œuvres d’art ?

Rien, mais il faut admettre que nous sommes face à un lobby qui défend ses intérêts avec beaucoup d’énergie, et obtient gain de cause depuis trente ans. Je ne vois pas pourquoi le patron qui revend sa société ou l’épargnant qui économise pour sa retraite devraient être plus pénalisés que le propriétaire de tableaux. Pardonnez-moi, mais la France a autant besoin d’investissements dans l’économie que d’œuvres d’art.[/access]