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Protéger son territoire, de Gao à Gaza

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islam israel mali

Les frontières de la France étaient-elles menacées au Mali ? La souveraineté nationale de la France était-elle menacée au Mali par les divers groupes islamistes ? La guerre que la France mène au Mali n’est-elle pas disproportionnée ? Quand des avions Rafale bombardent des pick-up armés de mitrailleuses ne s’agit-il pas d’une agression néocolonialiste contre des guérilleros ? Quelle part d’islamophobie se cache-t-elle sous l’argumentaire antiterroriste ?

Les qualificatifs qui précèdent appartiennent tous au registre des discours tenus à propos des différentes ripostes qu’Israël a menées, à ses frontières, contre le Hezbollah ou le Hamas. Ce qui paraît aujourd’hui unanimement accepté pour l’intervention française était pourtant unanimement refusé à Israël. À croire que les quelques 800 roquettes tirées en une semaine depuis Gaza sur les villes du Sud d’Israël étaient une agression moins grave que la conquête du Nord Mali par les bandes islamistes, déniant ainsi toute légitimité à la riposte israélienne. Aujourd’hui même le très à gauche Politis trouve un bien fondé à l’action militaire française et considère que ces islamistes-là sont des barbares. Le Parti Communiste est aux abonnés absents et les Verts ne bronchent pas. Ce que la doxa progressiste a toujours stigmatisé à propos d’Israël semble bizarrement absent des jugements portés dans le moment présent comme si les deux conflits ne présentaient pas deux lignes de front très semblables tenus par des acteurs très semblables. L’islamisme des uns serait intolérable tandis que celui des autres serait acceptable voire progressiste. Il n’est pas trop tard, à gauche, pour lire la charte du Hamas ou regarder des près les fondements idéologiques des Frères musulmans, afin de comprendre la communauté de pensée qu’il y a entre les barbus du Mali et ceux de Gaza. Le projet de jihad saharien des signataires par le sang n’a rien à envier à tous les martyrs programmés à Gaza pour rejoindre le paradis d’Allah. Dans tous les cas, ce sont les Croisés, les Juifs et les mécréants qu’il faut égorger. Combien de temps faudra-t-il attendre pour qu’un Stéphane Hessel le comprenne ? Ne citons que ce nom, tant il incarne la grande conscience de toutes les gauches accablant Israël de tous les maux de l’impérialisme tout en chérissant les vertus progressistes d’une Palestine imaginaire.

Ce cheminement idéologique prévisible a une histoire dont il faut rappeler quelques étapes. Quand en 1961 l’Amérique impose son blocus à Cuba, elle le fait au nom des impératifs de sécurité nationale que Kennedy avait jugés intransgressibles. Quand en 1982 la Grande Bretagne fit la guerre à l’Argentine, elle la mena au nom de la défense de sa souveraineté agressée, fût-elle située dans l’hémisphère Sud, aux îles Malouines, à dix mille kilomètres de ses côtes. Qui trouva à y redire ? Ni Khrouchtchev préférant une sage retraite plutôt que la volonté d’en découdre atomiquement d’un Che Guevara. La fierté nationale des Argentins fit long feu car, au bout du compte, ils furent indirectement libérés de leur dictature militaire par Margaret Thatcher. L’agression de Saddam Hussein contre l’Iran en 1980 a su mobiliser contre l’Irak toutes les ressources patriotiques iraniennes. Oublier le potentiel d’imaginaire collectif rassemblé autour de l’idée de nation constitue une des grandes erreurs d’appréciation des dévots de l’émancipation mondialisée.

Avec la chute du mur de Berlin (1989) puis avec l’effondrement de l’URSS (1991) l’espérance libérale crut à son triomphe final. Cependant, la fin de l’histoire promise par Francis Fukuyama avait eu la vue courte car elle n’avait pas pris en compte la promesse d’un autre avenir radieux annoncée dix ans plus tôt (1979) par l’imam Khomeiny. Dans le même temps, un ouvrage annonçait le choc des civilisations (1996). Le travail de Samuel Huntington fut accueilli avec la plus grande sévérité par toutes les gauches intellectuelles qui y virent le bréviaire relooké d’une nouvelle guerre des races. Cette sorte de version néocon de Mein Kampf fut immédiatement soumise au ricanement de la critique politiquement correcte. Mondialisation et internet aidant, cet avatar du racisme new-look ne pouvait qu’avoir tort. Désormais, les joies du métissage disaient les nouvelles règles du jeu d’une planète qui mélangeait allègrement les identités, les marchandises, les sexes et les cultures. Après ne pas avoir voulu désespérer Billancourt, la bien-pensance ne voulait pas se désespérer du 9-3. Depuis le 11 septembre 2001, le projet de paradis promis par Khomeiny impose au monde une autre lecture du réel : ce n’est pas le printemps que les révolutions arabes ont amené mais bien un hiver saharien nourri du sang des mécréants, des juifs et des infidèles.

C’est le grand mérite du Président Hollande d’avoir effectué une rupture courageuse avec les grandes illusions idéologiques cultivées à gauche depuis cinquante ans. Cette lucidité risque de se payer au prix fort dans les temps à venir. Prenons un pari risqué : ceux qui pensent trouver dans l’islamisme un ressourcement des luttes du Tiers-monde, sinon du prolétariat ne vont pas tarder à voir dans les choix de François Hollande la traîtrise d’un Guy Mollet.

Dans les mythologies contemporaines l’Algérie a gagné sa guerre d’indépendance de haute lutte. La visite du Président Hollande en Algérie, sans repentance ni excuse, mais reconnaissant l’injustice et la cruauté du système colonial, a constitué la juste ligne que l’ancienne puissance coloniale pouvait assumer : dire ce que l’histoire fit et dénoncer les torts d’une époque où l’Europe pensait incarner les Lumières pour le monde. Faut-il, à gauche, relire Jules Ferry, Victor Hugo ? Le discours de François Hollande devant les députés algériens devrait permettre de nouer une relation nouvelle faisant l’économie des ressentiments réciproques. On aurait pu espérer que l’Algérie reconnût symétriquement que les arabes puis les turcs furent aussi des colonisateurs et que la cruauté des moyens employés par les combattants du FLN ne constituait pas une promesse de réconciliation. Quelle que fut la justesse de sa cause, avoir confondu la fin et les moyens a considérablement oblitéré l’avenir du pays qui allait naître en 1962. Peut-être faut-il rechercher dans cet évitement la source des violences endurées plus tard, durant la décennie sanglante. Le récit du passé conditionne le récit à venir.

Mais le XXIe siècle réserve encore des surprises. La coïncidence des dates ne doit rien au hasard : 50 ans après la fin de la guerre d’Algérie, voilà que l’ancienne puissance coloniale trouve un allié dans son ennemi complémentaire et le choix fait par François Hollande d’être allé saluer en priorité l’Algérie plutôt que le Maroc, témoigne d’une très grande intelligence stratégique. Faut-il voir dans la rupture effectuée par le Président Bouteflika, autorisant le survol de son territoire par les avions français pour le Mali, une inflexion nouvelle du discours algérien ? Ce laisser-passer rend l’Algérie objectivement complice et alliée de l’intervention française. Comment sera-t-elle jugée par les opinions arabes, cette intervention française aidée par l’Algérie : néo coloniale, impérialiste ? Que vont-ils faire là-bas, ces légionnaires honnis? On mesure le chemin idéologique parcouru par les uns et les autres. L’Algérie a payé au prix fort pendant près de dix ans sa lutte contre les islamistes des FIS et GIA. Pourquoi ne franchit-elle pas un pas supplémentaire pour énoncer un autre questionnement : le malheur arabe a-t-il Israël pour seul responsable ?

Le malheur palestinien est réel, mais quelle en est la cause ? Si la volonté de construction nationale palestinienne a sa légitimité, son échec jusqu’à ce jour n’est-il pas à aller chercher dans les outrances de son projet ? A penser la Palestine sur les cendres d’Israël, les palestiniens sont les premiers responsables de leur échec politique. Le malheur arabe est réel. Mais quelle en est la cause ? Les arabes sont-ils à ce point victimes d’éléments extérieurs : la colonisation, Israël et autres maléfices ? Ne sont-ils pas aussi victimes de ce qu’ils ont fait de leur propre histoire ? Dela lecture que les islamistes ont fait du Coran ? De l’enfermement dans lequel ils veulent figer leurs femmes ? Peut-on espérer une entrée des arabes dans une modernité débarrassée de ses chimères ? Désormais ce sont deux mondes issus de la culture arabo musulmane qui s’affrontent : l’un régressif qui va s’amputer de la moitié de ses propres populations en rabrouant les femmes dans un statut d’infériorité et l’autre qui a senti ce risque et cherche – à quel prix ! – à s’en prémunir. Certains ont fait ce parcours, Boualem Sansal, Rachid Boudjedra, Abdelwahab Meddeb, Hassan Chalghoumi et tant d’autres. Leurs voix sont les éclaireurs sinon de la reconnaissance réciproque, au moins d’une sortie de l’enfermement où se trouve ce monde aujourd’hui. C’est avec eux que peut s’inventer l’avenir. C’est avec Sari Nusseibeh qu’en Israël il faut imaginer une vie côte à côte.

Peut-on espérer un chemin symétrique en Occident, en Europe et en France ? Les questions qui précèdent pourront-elles jamais être entendues par ceux qui construisent l’opinion en France ou bien la redite de tous les clichés idéologiques habituels figure-t-elle au programme des temps à venir ? Le goût de la radicalité et la séduction qu’elle opère continuent à semer des illusions dont le solde ne se mesure certes pas sous nos latitudes tempérées, en milliers de morts, mais servent de caution théorique aux semeurs de mort progressiste ? L’entretien de ces catégories de pensée noircit encore en France les cahiers des écoliers de Normale Sup. Ceux qui tressaient les louanges du Kampuchéa continuent de préférer les charmes de l’idéologie aux cruautés du réel. Ce que la France combat au Mali ou ce qu’Israël combat à Gaza porte un même visage : celui d’un troisième projet totalitaire planétaire, celui de l’islamisme. Que celui-ci soit financé par nos pires amis ou nos meilleurs ennemis d’Arabie ou du Qatar ne doit rien changer à son identification.

*Photo : SS&SS.

Elections tchèques : la défaite posthume de Vaclav Havel

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milos zeman havel

Les bulles médiatiques provoquées par la guerre des manifs sur le mariage gay, l’épopée militaire au Mali et le retour triomphal du Mexique d’une héroïne moderne ont presque totalement occulté l’élection du nouveau président tchèque. Samedi 26 novembre, lors du second tour de scrutin, l’ancien premier ministre social-démocrate Milos Zeman, 68 ans, a été choisi par 55% de ses compatriotes, contre 46% à l’actuel ministre des affaires étrangères, le prince Karel Schwarzenberg, 75 ans, pour succéder à l’hyper europhobe Vaclav Klaus au château de Prague, résidence historique du chef de l’Etat. Cet événement n’est certes pas de nature à bouleverser l’ordre (ou le désordre) du monde, mais il n’en est pas moins riche d’enseignements sur l’évolution des sociétés post-communistes. Pour la première fois, le président de cette République, dont le rôle est essentiellement représentatif et honorifique, était élu au suffrage universel, ce qui  donne à ce scrutin une valeur de test sur l’état d’esprit et les aspirations d’un peuple de dix millions d’habitants ayant retrouvé la démocratie et une relative prospérité depuis deux décennies.

La République tchèque n’est pas un pays où les passions politiques se déchaînent de manière hyperbolique à l’occasion des grands rendez-vous électoraux. Les Tchèques, dotés d’un sens aigu de l’autodérision, sont d’ailleurs les premiers à se moquer du « provincialisme » de leur classe politique, que la notoriété internationale de personnalités hors du commun, comme Vaclav Havel et, dans un genre bien différent, Vaclav Klaus rendait peu perceptible à l’étranger.

Et pourtant, l’affrontement entre Milos Zeman et Karel Schwarzenberg a été l’occasion d’un sévère règlement de comptes entre les héritiers de la dissidence, représentés par Karel Schwarzenberg, et ceux qui, au temps du communisme, se sont accommodés des circonstances en gardant par devers eux leurs sentiments profonds sur la nature du régime.

Karel Schwarzenberg, héritier d’une des plus grandes lignées aristocratiques du Saint Empire Romain Germanique, apparenté à la quasi-totalité du Gotha européen, fut contraint à l’exil de sa Tchécoslovaquie natale en 1948, à l’âge de dix ans. Il prit alors la nationalité suisse et mit son immense fortune au service de la lutte en faveur des droits de l’homme dans les pays soumis au joug soviétique. En 1989, il est de retour au pays natal et devient conseiller diplomatique de Vaclav Havel, premier président de la Tchécoslovaquie démocratique, puis de la République tchèque après la scission avec la Slovaquie. Il s’oppose alors vivement au Premier ministre Vaclav Klaus, dont le thatchérisme brutal et l’europhobie galopante sont à l’opposé de ses convictions, de droite certes, mais modérées et surtout très proches du fédéralisme européen radical d’un Dany Cohn-Bendit. À l’occasion des élections législatives de 2008, il fonde son  propre parti, Top 09, d’inspiration démocrate chrétienne, qui obtient près de 10% des voix et entre, comme ministre des Affaires étrangères, dans un gouvernement de coalition avec la droite nationale, l’ODS, parti fondé par Vaclav Klaus, mais dont ce dernier s’était éloigné en raison de ses positions trop europhiles à son goût.

Milos Zeman, issu d’une famille modeste d’une petite ville de Bohème centrale, économiste de formation, fut brièvement membre du Parti communiste entre 1968 et 1970, vite exclu pour avoir critiqué l’invasion soviétique d’août 1969, et mena une vie professionnelle chaotique en fonction des périodes de durcissement ou de relative tolérance du pouvoir en place. Il participe à la « révolution de velours » et prend la tête d’un parti social-démocrate libéré de la tutelle du Parti communiste[1. Contrairement à d’autre pays communistes, la Tchécoslovaquie conserva un Parti social-démocrate dans un simulacre de multipartisme où les autres formations reconnaissaient le rôle dirigeant du PC.]. Il occupera les fonctions de président de la chambre des députés, et celle de Premier ministre de 1998 à 2001. Zeman est un personnage truculent, amateur de charcuterie paysanne de Bohême et grand buveur de Becherovka, tord-boyau national produit dans la région de Karlovy Vary. Bien que fort éloigné idéologiquement de Vaclav Klaus, il entretient avec le président sortant une complicité cimentée par leur détestation commune de Vaclav Havel et de l’élite intellectuelle et médiatique de la capitale.  En 2007, il rompt avec le Parti social-démocrate, et c’est en candidat indépendant qu’il se présentait à la magistrature suprême.

À la veille du premier tour, on ne donnait pas cher des chances de Karel Schwarzenberg d’être présent en finale, car la droite et les milieux d’affaires avaient misé sur Jan Fischer, une sorte de Mario Monti tchèque, ancien président de l’office national des statistiques, brièvement chef d’un gouvernement de « techniciens » en 2009-2010. Mais son manque de charisme le relégua en troisième position. Schwarzenberg fut donc relativement épargné par Zeman et Klaus lors de la campagne du premier tour. Le ton changea radicalement après les résultats de ce dernier, où Schwarzenberg (23,2%) talonnait Zeman (24,2%). Les attaques ad hominem contre l’aristocrate ne faisaient pas dans le détail : on le stigmatisait pour sa double nationalité tchéco-suisse, son épouse autrichienne dont la connaissance du tchèque serait trop lacunaire pour lui permettre d’être la première dame du pays, les complaisances pour les nazis de quelques membres de sa grande famille. Vaclav Klaus affirma qu’il était plus convenable d’élire un président de la République qui ait vécu dans le pays les heures sombres de son histoire récente. L’attaque qui porta le coup le plus rude au prince fut celle concernant sa position critique sur les décrets Benes, du nom du dernier président tchèque avant la prise du pouvoir des communistes en 1948. Ces décrets organisaient, en 1947, l’expulsion massive des Allemands des Sudètes accusés d’être collectivement responsables des crimes hitlériens. Schwarzenberg, en la matière, ne faisait que reprendre une position déjà exprimée par Vaclav Havel, mais sans bénéficier du statut d’icône de la résistance intérieure au communisme qui empêchait qu’on l’attaquât frontalement à ce sujet. Au cours de la campagne, Schwarzenberg commit une maladresse qui lui fut sans doute fatale : il déclara que, de nos jours, Edvard Benes aurait été déféré devant la Cour Pénale Internationale. Alors que la quasi-totalité des médias tchèques prend position en faveur de Schwarzenberg, le pays profond, en particulier celui des régions où habitaient jadis les Allemands des Sudètes, se mobilise pour faire barrage à son élection en votant Zeman, même dans la catholique Moravie, place forte des chrétiens-démocrates…

Et c’est ainsi qu’une exception tchèque, celle de se donner des dirigeants issus du monde de la culture[2. Cela tient au fait que la résistance tchécoslovaque à l’hégémonie habsbourgeoise s’était concentrée, à partir de 1848, sur la défense de la langue et de la culture.]plutôt que de la politique (Masaryk père et fils,  Edvard Benes, Vaclav Havel) déjà bien malmenée avec Vaclav Klaus, semble bel et bien terminée.

*Photo : Karel Schwarzenberg (path.runner).

La France fiscale, tu l’aimes ou tu la quittes !

gerard depardieu ayrault

Nous avons fait un rêve. En lisant la lettre adressée par Gérard Depardieu à Jean-Marc Ayrault, nous avons imaginé une France rouge écarlate gouvernée par des disciples de Louise Michel. Le Premier ministre de la France en Louis Rossel, il fallait se le figurer… Pourtant,  quoi qu’en dise la chanson, « T’en fais pas Nicolas, la Commune (est bien) morte » !

Tout cela pour un mot échappé de la bouche d’Ayrault – qui a jugé « minable » l’évasion fiscale du héros des Valseuses – et aussi une promesse faite du bout des lèvres par le candidat Hollande : au-dessus du million d’euros annuel, je prends 85 % ! Un engagement de campagne  qui fit s’étrangler le futur ministre du budget, Jérôme Cahuzac, et inspira cette réflexion à Emmanuel Macron, conseiller économique du Président, ancien de Rothschild cornaqué par le néo-bolchévique Jacques Attali : « C’est Cuba sans le soleil ! »… avant d’être invalidé par le Conseil Constitutionnel.

Avant de devenir citoyen russe et russophile militant, Gérard Depardieu avait donc décidé de se domicilier dans la petite ville frontalière de Néchin, très prisée par les grandes fortunes françaises comme la famille Mulliez, propriétaire d’Auchan, et dont le bourgmestre (sosie de Claude François) accueille volontiers les évadés de la prison fiscale française. Les noms d’oiseaux qui ont plu sur le plus grand acteur français encore vivant lui ont valu la défense de la patronne, qui dénonce à raison la tartufferie des sans-frontiéristes enfin placés en face de leurs contradictions. L’Europe de la libre circulation des hommes, des marchandises et des capitaux, voilà une belle autoroute pour l’ «optimisation fiscale » à laquelle s’adonnent nos grands industriels : Total ne paie pas un centime d’impôts en France ! Et que dire de tous ceux qui prennent le sans-papier pour la figure ultime de l’opprimé postmoderne ? Encourager l’immigration illégale pour fournir Boboland en nounous africaines à bon prix, puis tomber sur l’évadé fiscal transeuropéen : cherchez l’erreur…[access capability= »lire_inedits »]

Seulement, à trop prendre au pied de la lettre les imprécations morales d’une gauche réformiste qui a depuis longtemps renoncé à changer le réel, on en oublie le vrai fond de l’affaire. Car non seulement Depardieu a renoncé à son double hôtel particulier parisien (1800 m2 mis aux enchères 50 millions d’euros, une paille !), mais il a jeté sa nationalité française aux pieds de Jean-Marc Ayrault, tel Vercingétorix capitulant devant César. Notre chère Élisabeth n’y voit qu’un égoïsme à visage humain, somme toute soluble dans le contrat social. L’ennui, c’est que nous vivons en France, ce grand pays de l’égalité dans laquelle Tocqueville décelait la matrice de la démocratie (mais aussi le pire danger qui la menaçait). Lorsqu’on se plaint de payer 85% d’impôts sur des revenus mirifiques, d’avoir enrichi le fisc de 145 millions d’euros en quarante-cinq ans – tout en se targuant d’employer 80 salariés dans ses différentes activités, ce qui représente in fine un ratio gains personnels/réinvestissements assez négligeable – on n’est pas forcément bien placé pour donner des leçons de respect au si consensuel Jean-Marc Ayrault.

Même s’il faut séparer la ville de la scène, lorsqu’on se pique d’anticonformisme en revendiquant ses  excès de bouffe et d’alcool, qu’on incarne (gracieusement !) un retraité qui se lance dans la quête désespérée de ses fiches de revenus dans le film grolandais Mammuth, il y a comme une contradiction à jouer les indignés de la feuille d’impôts. En fait, Depardieu se comporte  comme un Netchaïev de l’ISF : peu importent les moyens, seule la fin compte !

S’il y a quelque chose de comique dans l’histoire, c’est que, contrairement à la plupart de ses amis artistes qui, fussent-ils exilés fiscaux, s’achètent une bonne conscience sociale-démocrate à peu de frais, l’ancien soutien de Mitterrand reconverti dans le sarkozysme en 2012 se dit « citoyen du monde » et de l’Europe. Un beau pied de nez à la campagne barrésienne du tandem Buisson-Sarkozy, preuve qu’un certain vote de classe ne s’embarrasse pas de la terre et des morts lorsqu’il croit ses intérêts pécuniaires menacés. Eh oui, les riches sont de grands internationalistes, plus forts que le Komintern : « Rien que la Terre », disait Paul Morand pour parler de la devise des grands cosmopolites des années 1930. Il est vrai que se retrouver à une station de métro de la grand-place de Tourcoing relativise l’exploit du Gégé en matière d’exil exotique.

Et faire de la France l’Albanie d’Enver Hoxha, c’est aller un peu vite en besogne. Les experts télévisuels rivés sur leurs courbes et leurs graphiques omettent souvent de préciser que le taux de prélèvements obligatoire en France est passé de 45,5% en 2000 à moins de 44,5% aujourd’hui. De quoi relativiser le prétendu tsunami fiscal hollandiste…

Mais à quoi bon contrer tous les arguments bancals de « Depardiou », comme on dit aux States (un bastion rouge qui taxe fortement ses expatriés) ? À l’égoïsme bien compris,  nous opposons les principes du monde d’avant où, en matière fiscale comme dans des autres domaines, l’intérêt général de la France ne se réduisait pas à la somme de ses intérêts particuliers. Et Depardieu, qui a été intermittent du spectacle comme ses petits copains moins célèbres, et aura profité à ce titre d’un régime d’allocations particulièrement favorable de la part de cette France « qui n’aime pas le talent », est devenu, pour ses vieux jours, un intermittent de la nation caché derrière une friterie wallonne. Et ça se dit « citoyen du monde »

On peut en revanche trouver surprenant que la France se soit déchirée sur cette affaire. La France d’en-bas ne sait plus où donner de la tête. Pour faire simple, il y a les pauvres qui ont peur et ceux qui sont en colère. Ceux qui sont en colère et qui en ont marre de suer le burnous pour un SMIC horaire qui confine à la misère commencent à se rationner sur les soins médicaux, le chauffage, et évidemment les loisirs. À notre avis, ils ne sont pas près de retourner voir Depardieu au cinoche…

De l’autre côté, certains pauvres ont peur. Ces gens de peu croient sans le savoir à la théorie du ruissellement, typique de la pensée magique libérale : l’argent des très riches, tellement ils en ont, finirait toujours par profiter aux pauvres qui mettent les mains en bénitier pour récupérer les gouttes. Cela ne doit pas toujours être très vrai, comme théorie, puisque les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres. Le creusement indécent, voire délirant, des inégalités de revenus est  même un phénomène majeur des sociétés occidentales depuis une vingtaine d’années.

Jean-Marc Ayrault a donc parlé de comportement « minable » pour fustiger l’apatride putatif Depardieu. C’est peut-être la première fois de sa vie qu’il a dit un mot méchant. Il aura réussi un autre exploit : rendre Michel Sardou, sympathique – même aux gens de gauche qui sifflaient jusqu’ici ses ritournelles en cachette. Mais Michel Sardou est de la droite old school, celle qui est d’abord française avant d’être de droite. Il y en a encore. Si, si.

Sinon,  comme un bonheur ne vient jamais seul, un autre Michel, Houellebecq en l’occurrence, a quitté l’Irlande pour revenir en France, au prétexte qu’il n’y a pas que l’argent dans la vie. Aucune conscience de classe, ce Houellebecq. Ou alors c’est le syndrome du repenti. Ou encore, dernière hypothèse, il n’a plus toute sa tête : se jeter dans la gueule du loup d’un pays en crise, tenu par des partageux qui mènent des politiques fiscales confiscatoires, quelle folie ![/access]

*Photo : Tjebbe van Tijen / Imaginary Museum Projects.

Mariage gay : Barjot t’es foutue, les enfants sont dans la rue !

Grâce à l’indispensable Pierre Bergé, nous savons que les manifestants du 13 janvier ne sont pas seulement d’ignobles homophobes mais également de mauvaises herbes poussées sur « le même humus antigay, antisémite » qui offre un terreau fertile à toutes les contestations du Progrès.

On s’en doutait : comment raisonnablement refuser le droit inaliénable au mariage et aux enfants alors que de généreux philanthropes comme Bergé militent en faveur de la Gestation Pour Autrui ? Pour ceux qui l’ignorent encore, la GPA est le nom savant du tour de passe-passe qui permet de louer le ventre d’une mère porteuse disant adieu à l’enfant après l’accouchement. Hélas, manif ou pas, ces réacs contrariés du PS n’ont pas eu le cran d’inscrire la légalisation de la GPA sur leur agenda parlementaire, au grand dam du sieur Bergé.

De Bergé à Barjot, il y a plus qu’une allitération. Souvenez-vous, à la mi-janvier, la passionaria de la « manif pour tous » s’était vue accuser par Caroline Fourest d’instrumentaliser les enfants.

Des culottes courtes embrigadées défilant avec leurs parents scandant des slogans en faveur du droit de l’enfant à un père et une mère, voilà le spectacle sordide que nous offrit le cortège du 13 janvier. Heureusement, dimanche dernier, malgré le bide relatif de la manif pro mariage gay, « de nombreux enfants de parents homosexuels » s’étaient glissés au milieu des percussions festives pour répondre aux questions de Libération.

Elle est pas belle, la vie ?

Château de cartes en Espagne

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espagne chomage pauvrete

Les Espagnols sont très, mais alors très moyennement en forme. Ils finissent l’année avec des chiffres tellement déprimants qu’ils feraient presque paraître la France, en comparaison, comme un paradis couvert de mâts de cocagne, où résonnent les ris et les jeux.

Pour commencer, le PIB ibère, d’après la Banque d’Espagne, serait en recul de 0, 6% sur le dernier trimestre de l’année 2012.

Le taux de chômage, accrochez-vous aux branches, est de 26, 04%. Et la plupart des analystes pensent que cela va continuer et atteindre les 27% à la fin 2013. Ce qui signifie que si je m’assois en terrasse à Madrid pour boire une horchata bien fraîche et que je regarde passer les filles, plus d’une sur quatre sera sans taf. C’est sans doute la raison pour laquelle elles se promènent puisqu’il n’y a plus que ça qui ne coûte rien. D’ailleurs, si elles ont moins de 24 ans, plus d’une sur deux a tout loisir de se balader puisque 55, 13% des jeunes n’ont pas ou plus de travail.

Continuons : un membre d’une famille au chômage, ce n’est déjà pas drôle, mais si c’est toute la famille qui va pointer, alors là, ça tourne au cauchemar. C’est pourtant le cas de 95 800 foyers dont tous les membres potentiellement actifs ne le sont pas, actifs, justement, ce qui représente tout de même 10% des familles espagnoles.

Évidemment, assez logiquement, la pauvreté grimpe mieux qu’un Miguel Indurain dans un col de première catégorie : 12,7 millions de personnes, dans un pays qui en compte 47, sont touchées. On en est arrivé au point où cela commence à inquiéter non plus seulement les syndicats ou le gouvernement mais les associations humanitaires elles-mêmes. Ainsi, en Octobre, la Croix-Rouge, pour sa journée nationale, n’a pas quêté pour un pays lointain en guerre, pour les enfants du Tiers-monde ou pour les victimes d’une catastrophe naturelle. Non, pour la première fois de son histoire, la Croix-Rouge nationale a fait appel aux dons des Espagnols pour les Espagnols eux-mêmes. Alexandre Dumas, au siècle dernier, ne croyait pas si bien dire quand il écrivait dans son Voyage en Espagne que l’Afrique commençait au-delà des Pyrénées. Avec 2,2 millions d’enfants vivant sous le seuil de pauvreté, soit dans des familles disposant de moins de 11 000 euros annuels de revenus, on aurait tendance à oublier que l’on parle d’une nation potentiellement riche, quelque part en Europe Occidentale.

Ce qu’on ne comprend pas, dans tout ça, c’est pourquoi l’Espagne en est arrivée là. Non, sérieusement, les Espagnols font tout ce qu’il faut. Ils votent pour un gouvernement libéral-conservateur qui applique la politique libérale demandée par Bruxelles. Comme il n’y a pas d’alternative, ça devrait marcher ! Le courageux Premier ministre Mariano Rajoy a mis en place un plan de rigueur qui vise à réduire le déficit de 150 milliards d’euros d’ici 2014. La TVA est passée de 18 à 21%, il a modernisé la législation du travail en le flexibilisant, il a coupé dans les dépenses sociales, il a augmenté les prélèvements obligatoires et malgré toutes ces grâces faites à la Troïka (UE, BCE, FMI), ce satané budget continue à déraper comme un taureau fatigué en fin de corrida, juste avant la mise à mort. Et l’objectif de 6,3% en 2012 sera très loin d’être tenu. Vouloir faire revenir l’emploi et l’activité en saignant le pays de 150 milliards d’euros, c’est peut-être là qu’est le problème. Ce type de politique, contrairement à la vérité chez Pascal, est la règle au-delà et en deçà des Pyrénées, et à vrai dire un peu partout en Europe. Au libéral-conservatisme de Sarkozy a succédé le social-libéralisme de Hollande tandis que symétriquement le même jeu de chaises musicales avait lieu entre Zapatero et Rajoy. Le peuple ne voit aucune différence. Toujours moins de services publics, de protection sociale, de pouvoir d’achat. On a beau chercher, en matière économique, il n’y a pas plus de différences sensibles entre le Parti Populaire et le PSOE qu’entre l’UMP et le PS.

Alors quoi ? Les libéraux se tromperaient ? Ce n’est pas possible, on sait que ce n’est pas possible. Les libéraux ont toujours raison en économie. Ils créent des pays riches avec plein de pauvres dedans, ils tiers-mondisent l’Europe du Sud depuis bientôt cinq ans mais ils ont raison.

Il faudrait trouver un coupable, un vrai, pour expliquer le cauchemar espagnol qui sera peut-être bientôt le nôtre et l’effondrement de toute une société. Tiens, mais j’y pense… Bon sang, mais c’est bien sûr ! Il n’aurait pas fait voter le mariage gay, Zapatero, le prédécesseur de Rajoy ?

Alors n’allez pas chercher plus loin ! Et dire qu’on prend le même chemin en France…

*Photo : Miguel.Aguilera .

Le mariage gay rend fou…ceux qui en parlent

Comme dans le saloon d’un western italien, on sent bien que partisans et adversaires du mariage pour tous ont la main à proximité du flingue. Il suffit d’un hennissement de cheval à l’extérieur ou d’un verre qui tombe d’une table pour qu’on se mette à défourailler plus vite que son ombre. J’ai sans doute dégainé un peu vite dans ma dernière brève en taxant d’homophobie le site des Jeunes Pop du 31. Celui-ci a ému un moment la Toile en reprenant pour illustration un jeune gay torse nu sur le point de se pendre avec comme légende « Tu ne seras pas une pédale mon fils. » Il se trouve que l’illustration était accompagnée d’un article qui …dénonçait l’homophobie et faisait entendre une voix discordante, comme celle du député UMP Frank Riester ! Il s’agissait de celle de Thomas Bertrand, ancien responsable du Mouvement des Etudiants à Toulouse et militant à l’UMP.

L’article et la photo ont cependant été retirés ainsi que l’explication donnée par le site. Il est vrai que dans un contexte de nerfs à vifs, cette illustration empruntée au mouvement Homosexualité et socialisme a donné l’impression d’être détournée tandis que d’autres articles parus sur ce site étaient nettement moins ouverts au dialogue.

Chez les uns et chez les autres, cela a pu créer un malentendu, y compris chez votre aimable serviteur, sur les intentions réelles de Thomas Bertrand, qui s’explique. Il a voulu faire part d’une opinion nouvelle, et pour le choix de l’image, il ne renie rien : « Si cette image est choquante, explique-t-il, c’est qu’elle reflète la violence que subissent les jeunes homosexuels face à l’intolérance des parents qui n’acceptent pas cette situation ».

On retiendra donc qu’il y a eu cafouillage mutuel et que tout le monde a tiré très vite.  Le Net « pro-mariage pour tous » s’est enflammé et le site des Jeunes pop 31, lui, a décidé de retirer l’objet du scandale tandis que son responsable, Guillaume Brouquières, s’explique sur ce qu’il estime tout de même être une maladresse : « Nous sommes d’autant plus embarrassés que l’article était favorable au mariage gay et que nous ne sommes pas très nombreux à défendre cette idée à lUMP. Nous nous retrouvons à présent pris entre les anti-mariage gay de notre mouvement et les pro-mariage d’ailleurs qui nous reprochent d’être homophobes (…) Les Jeunes Pop 31 sont conscients de l’émoi suscité chez les associations homosexuelles et nous le regrettons car nous défendons les valeurs qui sont les nôtres, contre l’homophobie, et toutes les formes de discriminations, dans le respect du droit à la différence, pour la tolérance ».

Bon, on conclura donc qu’il est très difficile d’être minoritaire au sein d’un parti mais aussi, qu’il faut retenir cette vieille distinction linguistique entre l’énoncé et la situation d’énonciation : même à l’UMP, on peut entendre des propos anti-homophobes. Mais ça surprend tellement dans le camp adverse qu’on comprend le contraire. Si on pouvait, après cette petite histoire, apprendre à lire et à écouter avant de regarder les étiquettes, ce serait déjà un petit progrès.

Marseille, capitale déculturée

marseille capitale europe

« De toutes les villes illustres, Marseille est la plus calomniée. Et d’abord, Marseille calomnie Marseille. Chaque fois qu’elle tâche à n’être plus elle-même, elle grimace, elle se gâte au miroir de sa lie.»  André Suarès, Marsiho

Marseille capitale européenne de la culture en 2013, pour beaucoup, cela a des allures de blague. Marseille, la ville qui compte moins de librairies qu’un seul arrondissement de Paris et qui n’abritait, jusqu’à l’inauguration du (splendide) MuCEM, pas un seul musée digne de ce nom, se retrouve soudainement propulsée au rang de capitale européenne de la culture… Excusez du peu. Moi-même marseillais et chauvin comme pas deux, je comprends volontiers que cela surprenne. Mais au fond, ce qui pose problème n’est pas tant ce curieux paradoxe que l’incroyable capacité qu’a Marseille à se renier elle-même.

Car Marseille n’est même pas capable de commémorer ses propres génies. Suarès, Daumier, Puget, Artaud, Dubout : tous sont oubliés. Même son de cloche pour Saint-Pol-Roux, Monticelli, d’Urfé ou Rostand. Ne parlons pas des grandes figures de la culture provençale, comme Frédéric Mistral, prix Nobel de Littérature et fer de lance du Félibrige, ou Victor Gélu… C’était pourtant l’occasion d’exhiber à l’Europe, et même au monde, les joyaux de la culture locale ; mais non : on préfère servir un genre de soupe cultureuse et branchouille, qui ravira tous les bobos de la ville (souvent des parisiens qui ont vu en Marseille un eldorado après la mise en service de la ligne du TGV Méditerranée). On regrette ainsi l’excellent Philippe Caubère, marseillais lui aussi, qui depuis deux ans déclame ce magnifique poème en prose d’André Suarès qu’estMarsiho (Marseille, en provençal). Caubère joue en Avignon, à Paris même, mais à Marseille on ne veut pas de lui. L’impayable Dominique Bluzet, directeur des trois grands théâtres de Provence (dont le Théâtre du Gymnase de Marseille) lui a préféré un Abd al Malik, qui viendra réciter du Camus. Tout est là. Au-delà des considérations d’ordre économique (on se doute qu’Abd al Malik fera plus recette que Suarès), on peine à expliquer ce masochisme prodigieux. Tout cela, Suarès l’avait prédit il y a déjà quatre-vingts ans.

C’est que la « culture », est l’un des mots les plus galvaudés de ces quarante dernières années. Et à Marseille, en 2013, il recouvre un sens tout particulier. La « Culture », ce n’est en vérité qu’un prétexte à la modernisation, au lancement de grands travaux, à l’accroissement du tourisme. C’est un cache-sexe qui, pour un an, fera se porter les regards là où il faut, tout en faisant méticuleusement oublier le reste — une aubaine à un an des municipales. Marseille, une nouvelle fois, rechigne à être digne d’elle-même. Le Nouveau Vieux-Port de Norman Foster et Michel Desvignes en témoigne. On rase, on aplanit, on pave. Une architecture anglo-saxonne, belle au demeurant, mais qui ne tient pas compte du contexte : elle n’a, pour ainsi dire, rien de méditerranéen. Du reste, il a fallu le veto du Président de la Communauté Urbaine, Eugène Caselli, — sous la pression de la municipalité, — pour que Foster rafle la mise au détriment de l’architecte marseillaise Corinne Vezzoni. Ce n’est finalement pas le meilleur projet qui a gagné, mais le plus bling-bling. Le Nouveau Vieux-Port de Foster, c’est le symbole de la mise à l’encan de l’identité phocéenne. Car pour exister parmi les grandes métropoles européennes, la ville doit oublier ce qu’elle est et se travestir. C’est à Nantes, à Bordeaux, à Paris même qu’elle doit finir par ressembler. Il faut refouler tout ce qui lui a valu, et lui vaut d’ailleurs encore, une série de poncifs tout à fait justes mais guère flatteurs : Marseille la sale, Marseille la violente, Marseille l’anarchique, Marseille l’insoumise. Avec ce nouveau Vieux-Port, large et ordonné, on est loin, très loin des quais que peignait L.-M. Verdilhan au début du XXème. Et l’esprit architectural tranche avec le tout nouveau MuCEM, ce magnifique écrin conçu par Rudy Ricciotti, un architecte du cru. Ce musée, immense prouesse technique et produit du savoir-faire local, est un véritable carré de Marseille posé derrière le quartier du Panier. Sensuel et féminin, on y ressent partout la tension, dans les structures et les bétons de nouvelle génération, une tension qu’un simple regard porté vers la mer suffit à apaiser. Voilà ce qu’est Marseille. Et il fallait compter sur la vision d’un authentique méditerranéen pour la voir — enfin — s’incarner dans un projet contemporain… Mais Ricciotti est tout seul.

Ces allures modernes que se donne Marseille depuis quelques années ne font que farder les profondes incohérences d’une ville minée par l’incurie de ses élites. Songeons par exemple aux ravages de la promotion immobilière, dans le quartier du Rouet notamment, où les opérations de logements, toutes plus vilaines les unes que les autres, surgissent des décombres des anciens habitats populaires. À quelques centaines de mètres de là, un immense complexe sportif dédié à la « glisse » demeure désert. Du côté du Vieux-Port, l’argent des Saoudiens et des fonds de pension américains a été nécessaire pour rénover la si jolie rue de la République. Les pauvres ont été foutus dehors, les façades ravalées, puis on a encouragé les grandes enseignes à s’y installer. Le résultat ? Quelque chose de très propre, mais sans une once d’âme. À tel point que personne ou presque n’y met les pieds.
Voilà l’œuvre du triumvirat Gaudin-Caselli-Guérini. Bien aidés par un aréopage sidérant d’incompétence, ils font se vautrer Marseille dans tous les pièges possibles. Parce que si la ville paraît vouloir attraper un train qu’elle a raté à maintes reprises, c’est qu’elle n’a jamais su négocier le tournant de la modernité. C’est inscrit en elle : plus elle tente d’y rentrer, plus elle s’oublie et, bien souvent, plus elle s’enlaidit. Il ne faut d’ailleurs pas s’étonner qu’à Marseille, le laid côtoie partout le sublime. Il s’agit là des stigmates laissés par ces vastes et vaines entreprises, qui ont connu leur âge d’or sous Defferre. Ainsi depuis le Second Empire, Marseille omet qu’au plus profond d’elle-même, elle est antimoderne, et en cela authentiquement subversive. Subversive comme Pétrone et sonSatyricon, comme Daumier et ses caricatures, subversive enfin comme les frondeurs contre lesquels le jeune Roi Soleil retourna les canons du Fort St-Nicolas… En tout cas, sûrement pas conforme à ce qui se trame chez elle aujourd’hui pour un an.

*Photo : jmmuggianu.

Goodbye Bruxelles !

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david cameron ue

Lorsqu’un Français questionne son passé, celui-ci semble répondre que les Britanniques ont été mis sur terre pour nous embêter. Après avoir ravagé le pays durant la guerre de Cent Ans, après avoir pris nos colonies américaines, et finalement fait chuter Napoléon, les Anglais menacent de faire échouer « la belle idée européenne ». C’est ce que semble croire le commentateur lambda, outré de cette insularité qu’Albion pousse jusqu’à l’égoïsme. Mais en fait, l’attitude de nos meilleurs ennemis est à saluer.

Effectivement, la démocratie européenne est en berne depuis un beau jour de 2007 à Lisbonne, où Nicolas Sarkozy a décrété que le « Non » français voulait dire « Oui ». Le prédicat de la construction européenne est précisément de remplacer la souveraineté nationale, donc la démocratie directe, par une démocratie indirecte soumise à une direction technocratique non élue. Dans ces conditions, il n’est guère étonnant que les « Non » Irlandais, Français, et Néerlandais aient été occultés. Pas étonnant non plus que la proposition faite par Cameron soit mal accueillie par les élites eurocrates.

Bien qu’il soit lui-même favorable au maintien dans l’UE, le Premier ministre est sous pression. Les Unes des journaux britanniques reviennent fréquemment sur l’impérieux besoin d’un référendum pour sortir le pays d’une Union dont la vocation liberticide s’affirme de plus en plus, à mesure que ses difficultés économiques s’accroissent. Les sondages réalisés aujourd’hui indiquent que les Britanniques sont 53% à souhaiter une sortie de l’Europe. À droite, cette question est devenue le cheval de bataille du parti Ukip qui ne cesse de monter, par l’entremise notable de Nigel Farage, dont les flamboyantes sorties oratoires au Parlement européen font florès sur Youtube.

Électoralement, ce coup de poker représente pour Cameron un moyen d’éteindre l’incendie sur sa droite, et de court-circuiter sa gauche. Mais le fond du sujet interroge la mentalité britannique elle-même. La rigidité économique et la centralisation d’un pouvoir déconnecté du peuple sont des données génétiquement antagoniques au caractère britannique. L’Angleterre a toujours remis en cause le despotisme de la classe dirigeante. Il y eut la Charte de 1215 ; puis 1649, où Cromwell mit un terme à l’absolutisme dans une île qui allait devenir le lieu de renaissance de la démocratie. On occulte souvent l’idée qu’il fallut un XVIIème siècle révolutionnaire en Angleterre pour qu’il y ait un XVIIIème siècle des Lumières en France.

Il est amusant de constater à quel point la position du Royaume-Uni suscite la critique. Son refus apparent de patauger dans un marasme contraire à ses valeurs est assimilé à de l’égoïsme ; la recherche de son intérêt est perçue comme une atteinte à un dessein supérieur de communion des peuples. Mais ce que disent les souverainistes devra bien rentrer dans toutes les têtes, tôt ou tard : la nation européenne n’existe pas, il n’existe que des nations en Europe ! Or, l’intérêt d’un gouvernement national n’est-il pas la recherche du bien-être optimal pour son peuple ? N’est-ce pas la base du contrat social ? L’Angleterre n’a ni ennemis, ni amis permanents, seulement des intérêts permanents, disait Lord Palmerston. Cette maxime est la seule qui convienne à un pays visant à assurer son indépendance.

À ce titre, les eurocrates se complaisent à prophétiser le malheur d’une Grande-Bretagne qui se disloquera dès sa sortie de l’Union, avec une Écosse indépendante et une Angleterre coulant corps et âme, sans les bénéfices commerciaux intra-communautaires. C’est oublier un peu vite qu’il y a une vie en dehors de l’UE. C’est oublier par exemple l’Association européenne de libre-échange qui regroupe le Liechtenstein, la Norvège, l’Islande, et la Suisse. C’est oublier que cette même AELE est imbriquée dans l’Union, via l’Espace économique européen qui donne droit aux avantages communautaires pour les pays non-membres, le bon grain sans l’ivraie en somme. Enfin, c’est oublier la politique telle qu’elle s’est faite durant des millénaires, et telle qu’elle se fait encore en dehors de l’UE, c’est-à-dire une politique faite d’accords bilatéraux, entre nations souveraines.

Dans le fond, ce qui est reproché aux Anglais c’est cette tendance méprisable à demander son opinion au peuple. Ceux qui s’en insurgent estiment pourtant que l’on doit demander son avis aux électeurs, mais uniquement lorsque l’on a défini la ligne politique entre experts, le vote venant alors ratifier l’orientation choisie. Les citoyens peuvent dès lors élire celui qui appliquera la feuille de route rédigée à Bruxelles. Lorsque l’on a compris ça, on a compris ce qu’est devenue l’élection présidentielle en France. Toute ironie mise à part, on s’aperçoit que les masques tombent. En observant les réactions diverses, on comprend à quel point le clivage droite/gauche est rendu caduc par le réel débat politique qu’est le choix entre souverainisme et fédéralisme. Autrement dit, entre démocratie directe ou indirecte. Nous vivons un tournant décisif dans notre Histoire sur la définition, ou la redéfinition, de nos systèmes politiques. Les médias n’aident pas à comprendre quel est l’enjeu réel, peut-être ne le comprennent-ils pas eux-mêmes, toutefois les électeurs en ont bien l’intuition. Mais qui s’en soucie ?

Les individus comme Nigel Farage et tous ceux qui remettent en cause le fédéralisme se voient affubler des sobriquets les plus déplaisants : populistes, néo-fascistes, rétrogrades, chauvins. On remarquera toutefois que le populiste est invariablement celui qui remet en cause l’establishment. La racine même du mot fait que cette « insulte » est incongrue, car si le populiste est celui veut plaire au peuple, à qui cherche à plaire celui qui la profère ? Il ne s’agit pas là d’un babillage sémantique, mais bel et bien d’un sujet de fond : l’évolution de nos mentalités. Qu’a-t-il bien pu nous arriver pour que nous en soyons venus à maudire un peuple qui nous prouve que sa démocratie est vivante ? Qu’a-t-il bien pu nous arriver pour que nous traitions d’égoïstes des gens qui défendent leur indépendance ? Qu’a-t-il bien pu nous arriver pour que nous en soyons réduits à l’état où notre autodétermination passe pour être l’attribut de la ringardise, du passéisme ?

Il n’y a pas de progrès à construire une Europe qui supprime les droits des peuples ; il n’y a pas d’enrichissement à fusionner des pays que l’on vide de leur identité nationale. C’est un fait, les intérêts des États sont divergents. L’Allemagne mise tout sur l’export, thésaurise ses excédents commerciaux pour gérer son déficit démographique, le tout à l’aide d’une monnaie taillée pour elle et de mesures socio-économiques inimaginables chez nous. En France justement, la population augmente, l’industrie s’est délitée, la monnaie est surévaluée, la balance commerciale est négative. Nous misons sur une armée forte et une diplomatie active, les Allemands parient sur l’OTAN et une diplomatie passive. Nous requérons une hausse de l’inflation, les Allemands veulent la maîtriser. Tout nous oppose à nos voisins, et il ne s’agit là que du comparatif entre deux nations, dans une Union qui en comprend 27.

Le monde est multipolaire. Les Allemands –nouveaux partenaires des Russes- l’ont compris, les Britanniques le comprennent. Il incombe à chacun de définir ses rapports avec autrui, en fonction de ses avantages propres. La construction européenne est loin d’être achevée, mais elle est déjà en retard sur la marche du monde. Une structure coercitive et anti-démocratique, génératrice d’États-satellites pour une Allemagne qui a su l’adapter à ses besoins, voilà ce que devient sous nos yeux l’Europe de Monnet et Schuman. Pas étonnant que les Britanniques souhaitent s’en extraire. Le bon sens n’a jamais fait défaut à ce grand peuple.

*Photo : The Prime Minister’s Office.

L’after de Pierre Bergé au Rond-Point : la gauche de patronage

Combien étaient-ils, hier ? Un million ? Deux millions ? Cinq millions ? Les services de la préfecture de police, augmentés de ceux de la propagande festive, ne finissent pas de les compter. Enfin, ils furent innombrables. Parmi eux, se trouvait Mme Duflot, ministre des appartements illégalement vides et des locaux ecclésiastiques scandaleusement inoccupés, dont la voix haut perchée et le débit torrentiel lui mériteraient le surnom de « vain clairon »… On vit aussi Roselyne Bachelot, passée du virus H1N1 à la grippe LVMH, qu’on attrape, en hiver, dans les rangs mondains des défilés de gauche et sur les plateaux déserts des émissions de télévision sans public. Le maire de Paris était là, ainsi que M. Désir (sans avenir), gérant d’immeuble rue de Solférino.

Les happy few, parmi lesquels Mme Trierweiler, redoutée compagne du président de la République, se sont retrouvés au rond-point des Champs-Élysées, dans le théâtre administré par Jean-Michel Ribes, qui entretint sans se lasser, et au péril de sa barbiche, l’esprit de résistance sous Sarkozy.

Il y eut des saynètes navrantes, indignes d’un patronage d’arrondissement, des chants de révolte infantiles, des artistes français ennuyeux, des déclarations inutiles[1. Arielle Dombasle a lu un texte de Guy Hocquenghem. Il est toujours délicat de faire parler les morts, mais, pour ma part, je ne suis pas certain que cet homme très brillant, d’une folle exigence, se serait satisfait de cette sotte soirée.], des postures ridicules, et quelques témoignages émouvants (un Égyptien, une Camerounaise).

Nous partîmes avant la fin : nous ne savons pas si la salle reprit en chœur une chanson du groupe américain The Mama’s & the Papa’s …

Mariage gay : Les droits contre le Droit

mariage gay constitution

Le projet de loi « ouvrant le mariage aux couples de même sexe » annonce un bouleversement des fondements anthropologiques du droit et de la société française, remettant en cause, au passage, plusieurs principes constitutionnels. Il nécessite donc l’intervention du pouvoir constituant, seul apte à changer à un tel degré le « contrat social » des Français.

Un méta-principe du droit français

La Déclaration de 1789, comme le Préambule de 1946 et les articles de la Constitution de 1958, sont silencieux sur le mariage. La condition d’altérité sexuelle, absolument évidente aux yeux des auteurs de ces textes, n’y est donc pas mentionnée. Néanmoins, le Préambule de 1946, auquel celui de 1958 fait référence, proclame que le peuple français « réaffirme solennellement les principes fondamentaux reconnus par les lois de la République », et le Conseil constitutionnel reconnaît une nature normative à ces principes depuis sa fameuse décision du 16 juillet 1971 sur la liberté d’association. Il s’agit de principes présentant un caractère fondamental, réaffirmés de façon constante par les lois sous les régimes républicains qui se sont succédé depuis 1792 jusqu’en 1946.

Or,  le principe selon lequel le mariage désigne l’union d’un homme et d’une femme est assurément le plus « fondamental », au sens fort du terme, de tous les principes du droit civil français. Toutes les lois civiles régissant le mariage, ses conditions, ses effets ou sa dissolution, qui se sont succédé depuis 1792 jusqu’à 1946 et jusqu’à nos jours, n’ont conçu le mariage qu’entre un homme et une femme, qu’il s’agisse de la  déclaration des parties qu’elles veulent « se prendre pour mari et femme », de l’âge nubile (initialement fixé à la puberté : 15 ans pour les hommes et 13 ans pour les filles), des prohibitions consanguines (entre frère et sœur, oncle et nièce, tante et neveu), de l’adultère ou encore de la contribution aux charges du ménage.[access capability= »lire_inedits »]

Les lois constitutionnelles, elles-mêmes, sont sans ambiguïté à cet égard. Avant l’adoption du suffrage féminin en 1944, les textes constitutionnels relatifs à la citoyenneté sont clairs : l’article 4 de la Constitution de l’an I (1793) dispose que tout étranger de 21 ans qui « épouse une Française » est admis à l’exercice des droits de citoyen français ; l’article 10 de la Constitution de l’an III (1795) dispose que l’étranger devient citoyen français « […] pourvu qu’il y ait épousé une femme française ».

Il ne fait donc absolument aucun doute que le principe selon lequel le mariage désigne l’union d’un homme et d’une femme est un méta-principe du droit français, au cœur de la « tradition républicaine » et inhérent à notre « identité constitutionnelle ». En conséquence, seule une révision constitutionnelle peut y déroger.

Contre le droit à l’enfant, le droit de l’enfant

Concernant la possibilité d’adoption par des partenaires invertis et leur éventuelle éligibilité aux techniques de procréation assistée, il est clair que l’alinéa 10 du Préambule de 1946 selon lequel « la Nation assure à l’individu et à la famille les conditions nécessaires à leur développement », ainsi que l’alinéa 11, qui garantit « à tous, notamment à l’enfant et à la mère […] la protection de la santé et la sécurité matérielle », visent la famille nucléaire composée de père, mère et enfants. La remise en cause du « droit de tout enfant à une vie familiale normale » nécessite aussi une révision constitutionnelle.

La Charte de l’ONU du 20 novembre 1989 sur les droits de l’enfant renforce ces dispositions constitutionnelles en stipulant que la famille est « l’unité fondamentale de la société et le milieu naturel pour la croissance et le bien-être de tous ses membres et en particulier les enfants ». Elle consacre, en conséquence, le droit de l’enfant d’entretenir régulièrement des relations personnelles et des contacts avec ses deux parents, sauf si cela est contraire à son intérêt.

En outre, dans sa décision dite « bioéthique », rendue en 1994, qui valide la procréation médicale assistée, le Conseil constitutionnel s’est appuyé sur un certain nombre de précautions prises par le législateur : l’assistance médicale doit avoir pour objet de remédier à une infertilité dont le caractère pathologique a été médicalement diagnostiqué. Or, l’impossibilité pour deux hommes et deux femmes de procréer ensemble est évidemment inhérente à la nature même et ne constitue nullement une  stérilité pathologique médicalement constatable. Quant au procédé des mères porteuses, qui pourrait faire l’objet d’un amendement complémentaire au nom de l’égalité entre les partenaires homosexuels féminins et masculins, il est évidemment contraire au principe de la dignité de la personne humaine que le Conseil constitutionnel déduit également du Préambule de la Constitution qui condamne « les régimes qui ont tenté d’asservir et de dégrader la personne humaine ».

Les goûts sexuels des individus relèvent de la liberté (droit de) mais non d’une créance sociale (droit à) : non seulement il n’existe pas plus de droit à l’enfant que de droit à la fourniture de sperme ou à la location d’utérus, surtout par ceux-là mêmes dont on repousse précisément le contact sexuel, mais une telle aliénation de l’homme par l’homme heurte de plein fouet la philosophie humaniste inscrite dans la Constitution.

La hiérarchie des normes et l’exigence démocratique

Le texte annoncé n’est pas « seulement » contraire à notre droit positif : il va à l’encontre de la doctrine du constitutionnalisme moderne qui veut que les éléments essentiels d’un régime politique ou du contrat social d’une société donnée ne puissent être remis en cause que par l’organe investi du pouvoir constituant. En effet, en estimant que le projet de loi touchait à la « liberté de conscience » des maires de France, le Président de la République a implicitement reconnu qu’il s’agissait bien d’un choix de société absolument fondamental. Or, si l’article 89 de la Constitution permet indifféremment de soumettre un projet de révision constitutionnelle au référendum ou au Congrès, sa rédaction, qui fait du référendum le principe et du Congrès l’exception, montre bien que le général de Gaulle, comme René Capitant, n’ont conçu la révision parlementaire que pour les réformes portant sur des points mineurs de notre charte fondamentale, le consentement populaire s’imposant pour les révisions touchant à l’essentiel.

Le Conseil constitutionnel devrait donc logiquement juger que le projet de loi en cause nécessite une révision constitutionnelle préalable, que le Président de la République aurait le devoir démocratique de soumettre au référendum. Les militants homosexuels qui se félicitent de sondages favorables ne devraient rien avoir à craindre d’un référendum constituant et s’honorer, au contraire, de voir leurs unions consacrées par l’onction du suffrage universel et gravées dans le marbre constitutionnel.

Encore faudrait-il, cependant, que la pression et l’intimidation qu’ils font peser sur les membres du Conseil ne le dissuadent pas de statuer objectivement et que les trois remplacements qui doivent intervenir prochainement au palais Montpensier ne soient pas effectués dans l’unique but d’orienter ses décisions dans un sens favorable aux thèses gouvernementales.

Le professeur Jean Rivero avait résumé la politique jurisprudentielle d’autolimitation du Conseil constitutionnel sur les grandes questions par un proverbe arabe : « Filtrer le moustique et laisser passer le chameau. » Il est possible, en effet, que face à l’énorme bosse que constitue le projet de loi en cause, le Conseil soit tenté d’esquiver son contrôle par une décision en forme de « Courage, fuyons ! ».[/access]

*Photo : K_rho.

Protéger son territoire, de Gao à Gaza

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islam israel mali

islam israel mali

Les frontières de la France étaient-elles menacées au Mali ? La souveraineté nationale de la France était-elle menacée au Mali par les divers groupes islamistes ? La guerre que la France mène au Mali n’est-elle pas disproportionnée ? Quand des avions Rafale bombardent des pick-up armés de mitrailleuses ne s’agit-il pas d’une agression néocolonialiste contre des guérilleros ? Quelle part d’islamophobie se cache-t-elle sous l’argumentaire antiterroriste ?

Les qualificatifs qui précèdent appartiennent tous au registre des discours tenus à propos des différentes ripostes qu’Israël a menées, à ses frontières, contre le Hezbollah ou le Hamas. Ce qui paraît aujourd’hui unanimement accepté pour l’intervention française était pourtant unanimement refusé à Israël. À croire que les quelques 800 roquettes tirées en une semaine depuis Gaza sur les villes du Sud d’Israël étaient une agression moins grave que la conquête du Nord Mali par les bandes islamistes, déniant ainsi toute légitimité à la riposte israélienne. Aujourd’hui même le très à gauche Politis trouve un bien fondé à l’action militaire française et considère que ces islamistes-là sont des barbares. Le Parti Communiste est aux abonnés absents et les Verts ne bronchent pas. Ce que la doxa progressiste a toujours stigmatisé à propos d’Israël semble bizarrement absent des jugements portés dans le moment présent comme si les deux conflits ne présentaient pas deux lignes de front très semblables tenus par des acteurs très semblables. L’islamisme des uns serait intolérable tandis que celui des autres serait acceptable voire progressiste. Il n’est pas trop tard, à gauche, pour lire la charte du Hamas ou regarder des près les fondements idéologiques des Frères musulmans, afin de comprendre la communauté de pensée qu’il y a entre les barbus du Mali et ceux de Gaza. Le projet de jihad saharien des signataires par le sang n’a rien à envier à tous les martyrs programmés à Gaza pour rejoindre le paradis d’Allah. Dans tous les cas, ce sont les Croisés, les Juifs et les mécréants qu’il faut égorger. Combien de temps faudra-t-il attendre pour qu’un Stéphane Hessel le comprenne ? Ne citons que ce nom, tant il incarne la grande conscience de toutes les gauches accablant Israël de tous les maux de l’impérialisme tout en chérissant les vertus progressistes d’une Palestine imaginaire.

Ce cheminement idéologique prévisible a une histoire dont il faut rappeler quelques étapes. Quand en 1961 l’Amérique impose son blocus à Cuba, elle le fait au nom des impératifs de sécurité nationale que Kennedy avait jugés intransgressibles. Quand en 1982 la Grande Bretagne fit la guerre à l’Argentine, elle la mena au nom de la défense de sa souveraineté agressée, fût-elle située dans l’hémisphère Sud, aux îles Malouines, à dix mille kilomètres de ses côtes. Qui trouva à y redire ? Ni Khrouchtchev préférant une sage retraite plutôt que la volonté d’en découdre atomiquement d’un Che Guevara. La fierté nationale des Argentins fit long feu car, au bout du compte, ils furent indirectement libérés de leur dictature militaire par Margaret Thatcher. L’agression de Saddam Hussein contre l’Iran en 1980 a su mobiliser contre l’Irak toutes les ressources patriotiques iraniennes. Oublier le potentiel d’imaginaire collectif rassemblé autour de l’idée de nation constitue une des grandes erreurs d’appréciation des dévots de l’émancipation mondialisée.

Avec la chute du mur de Berlin (1989) puis avec l’effondrement de l’URSS (1991) l’espérance libérale crut à son triomphe final. Cependant, la fin de l’histoire promise par Francis Fukuyama avait eu la vue courte car elle n’avait pas pris en compte la promesse d’un autre avenir radieux annoncée dix ans plus tôt (1979) par l’imam Khomeiny. Dans le même temps, un ouvrage annonçait le choc des civilisations (1996). Le travail de Samuel Huntington fut accueilli avec la plus grande sévérité par toutes les gauches intellectuelles qui y virent le bréviaire relooké d’une nouvelle guerre des races. Cette sorte de version néocon de Mein Kampf fut immédiatement soumise au ricanement de la critique politiquement correcte. Mondialisation et internet aidant, cet avatar du racisme new-look ne pouvait qu’avoir tort. Désormais, les joies du métissage disaient les nouvelles règles du jeu d’une planète qui mélangeait allègrement les identités, les marchandises, les sexes et les cultures. Après ne pas avoir voulu désespérer Billancourt, la bien-pensance ne voulait pas se désespérer du 9-3. Depuis le 11 septembre 2001, le projet de paradis promis par Khomeiny impose au monde une autre lecture du réel : ce n’est pas le printemps que les révolutions arabes ont amené mais bien un hiver saharien nourri du sang des mécréants, des juifs et des infidèles.

C’est le grand mérite du Président Hollande d’avoir effectué une rupture courageuse avec les grandes illusions idéologiques cultivées à gauche depuis cinquante ans. Cette lucidité risque de se payer au prix fort dans les temps à venir. Prenons un pari risqué : ceux qui pensent trouver dans l’islamisme un ressourcement des luttes du Tiers-monde, sinon du prolétariat ne vont pas tarder à voir dans les choix de François Hollande la traîtrise d’un Guy Mollet.

Dans les mythologies contemporaines l’Algérie a gagné sa guerre d’indépendance de haute lutte. La visite du Président Hollande en Algérie, sans repentance ni excuse, mais reconnaissant l’injustice et la cruauté du système colonial, a constitué la juste ligne que l’ancienne puissance coloniale pouvait assumer : dire ce que l’histoire fit et dénoncer les torts d’une époque où l’Europe pensait incarner les Lumières pour le monde. Faut-il, à gauche, relire Jules Ferry, Victor Hugo ? Le discours de François Hollande devant les députés algériens devrait permettre de nouer une relation nouvelle faisant l’économie des ressentiments réciproques. On aurait pu espérer que l’Algérie reconnût symétriquement que les arabes puis les turcs furent aussi des colonisateurs et que la cruauté des moyens employés par les combattants du FLN ne constituait pas une promesse de réconciliation. Quelle que fut la justesse de sa cause, avoir confondu la fin et les moyens a considérablement oblitéré l’avenir du pays qui allait naître en 1962. Peut-être faut-il rechercher dans cet évitement la source des violences endurées plus tard, durant la décennie sanglante. Le récit du passé conditionne le récit à venir.

Mais le XXIe siècle réserve encore des surprises. La coïncidence des dates ne doit rien au hasard : 50 ans après la fin de la guerre d’Algérie, voilà que l’ancienne puissance coloniale trouve un allié dans son ennemi complémentaire et le choix fait par François Hollande d’être allé saluer en priorité l’Algérie plutôt que le Maroc, témoigne d’une très grande intelligence stratégique. Faut-il voir dans la rupture effectuée par le Président Bouteflika, autorisant le survol de son territoire par les avions français pour le Mali, une inflexion nouvelle du discours algérien ? Ce laisser-passer rend l’Algérie objectivement complice et alliée de l’intervention française. Comment sera-t-elle jugée par les opinions arabes, cette intervention française aidée par l’Algérie : néo coloniale, impérialiste ? Que vont-ils faire là-bas, ces légionnaires honnis? On mesure le chemin idéologique parcouru par les uns et les autres. L’Algérie a payé au prix fort pendant près de dix ans sa lutte contre les islamistes des FIS et GIA. Pourquoi ne franchit-elle pas un pas supplémentaire pour énoncer un autre questionnement : le malheur arabe a-t-il Israël pour seul responsable ?

Le malheur palestinien est réel, mais quelle en est la cause ? Si la volonté de construction nationale palestinienne a sa légitimité, son échec jusqu’à ce jour n’est-il pas à aller chercher dans les outrances de son projet ? A penser la Palestine sur les cendres d’Israël, les palestiniens sont les premiers responsables de leur échec politique. Le malheur arabe est réel. Mais quelle en est la cause ? Les arabes sont-ils à ce point victimes d’éléments extérieurs : la colonisation, Israël et autres maléfices ? Ne sont-ils pas aussi victimes de ce qu’ils ont fait de leur propre histoire ? Dela lecture que les islamistes ont fait du Coran ? De l’enfermement dans lequel ils veulent figer leurs femmes ? Peut-on espérer une entrée des arabes dans une modernité débarrassée de ses chimères ? Désormais ce sont deux mondes issus de la culture arabo musulmane qui s’affrontent : l’un régressif qui va s’amputer de la moitié de ses propres populations en rabrouant les femmes dans un statut d’infériorité et l’autre qui a senti ce risque et cherche – à quel prix ! – à s’en prémunir. Certains ont fait ce parcours, Boualem Sansal, Rachid Boudjedra, Abdelwahab Meddeb, Hassan Chalghoumi et tant d’autres. Leurs voix sont les éclaireurs sinon de la reconnaissance réciproque, au moins d’une sortie de l’enfermement où se trouve ce monde aujourd’hui. C’est avec eux que peut s’inventer l’avenir. C’est avec Sari Nusseibeh qu’en Israël il faut imaginer une vie côte à côte.

Peut-on espérer un chemin symétrique en Occident, en Europe et en France ? Les questions qui précèdent pourront-elles jamais être entendues par ceux qui construisent l’opinion en France ou bien la redite de tous les clichés idéologiques habituels figure-t-elle au programme des temps à venir ? Le goût de la radicalité et la séduction qu’elle opère continuent à semer des illusions dont le solde ne se mesure certes pas sous nos latitudes tempérées, en milliers de morts, mais servent de caution théorique aux semeurs de mort progressiste ? L’entretien de ces catégories de pensée noircit encore en France les cahiers des écoliers de Normale Sup. Ceux qui tressaient les louanges du Kampuchéa continuent de préférer les charmes de l’idéologie aux cruautés du réel. Ce que la France combat au Mali ou ce qu’Israël combat à Gaza porte un même visage : celui d’un troisième projet totalitaire planétaire, celui de l’islamisme. Que celui-ci soit financé par nos pires amis ou nos meilleurs ennemis d’Arabie ou du Qatar ne doit rien changer à son identification.

*Photo : SS&SS.

Elections tchèques : la défaite posthume de Vaclav Havel

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milos zeman havel

milos zeman havel

Les bulles médiatiques provoquées par la guerre des manifs sur le mariage gay, l’épopée militaire au Mali et le retour triomphal du Mexique d’une héroïne moderne ont presque totalement occulté l’élection du nouveau président tchèque. Samedi 26 novembre, lors du second tour de scrutin, l’ancien premier ministre social-démocrate Milos Zeman, 68 ans, a été choisi par 55% de ses compatriotes, contre 46% à l’actuel ministre des affaires étrangères, le prince Karel Schwarzenberg, 75 ans, pour succéder à l’hyper europhobe Vaclav Klaus au château de Prague, résidence historique du chef de l’Etat. Cet événement n’est certes pas de nature à bouleverser l’ordre (ou le désordre) du monde, mais il n’en est pas moins riche d’enseignements sur l’évolution des sociétés post-communistes. Pour la première fois, le président de cette République, dont le rôle est essentiellement représentatif et honorifique, était élu au suffrage universel, ce qui  donne à ce scrutin une valeur de test sur l’état d’esprit et les aspirations d’un peuple de dix millions d’habitants ayant retrouvé la démocratie et une relative prospérité depuis deux décennies.

La République tchèque n’est pas un pays où les passions politiques se déchaînent de manière hyperbolique à l’occasion des grands rendez-vous électoraux. Les Tchèques, dotés d’un sens aigu de l’autodérision, sont d’ailleurs les premiers à se moquer du « provincialisme » de leur classe politique, que la notoriété internationale de personnalités hors du commun, comme Vaclav Havel et, dans un genre bien différent, Vaclav Klaus rendait peu perceptible à l’étranger.

Et pourtant, l’affrontement entre Milos Zeman et Karel Schwarzenberg a été l’occasion d’un sévère règlement de comptes entre les héritiers de la dissidence, représentés par Karel Schwarzenberg, et ceux qui, au temps du communisme, se sont accommodés des circonstances en gardant par devers eux leurs sentiments profonds sur la nature du régime.

Karel Schwarzenberg, héritier d’une des plus grandes lignées aristocratiques du Saint Empire Romain Germanique, apparenté à la quasi-totalité du Gotha européen, fut contraint à l’exil de sa Tchécoslovaquie natale en 1948, à l’âge de dix ans. Il prit alors la nationalité suisse et mit son immense fortune au service de la lutte en faveur des droits de l’homme dans les pays soumis au joug soviétique. En 1989, il est de retour au pays natal et devient conseiller diplomatique de Vaclav Havel, premier président de la Tchécoslovaquie démocratique, puis de la République tchèque après la scission avec la Slovaquie. Il s’oppose alors vivement au Premier ministre Vaclav Klaus, dont le thatchérisme brutal et l’europhobie galopante sont à l’opposé de ses convictions, de droite certes, mais modérées et surtout très proches du fédéralisme européen radical d’un Dany Cohn-Bendit. À l’occasion des élections législatives de 2008, il fonde son  propre parti, Top 09, d’inspiration démocrate chrétienne, qui obtient près de 10% des voix et entre, comme ministre des Affaires étrangères, dans un gouvernement de coalition avec la droite nationale, l’ODS, parti fondé par Vaclav Klaus, mais dont ce dernier s’était éloigné en raison de ses positions trop europhiles à son goût.

Milos Zeman, issu d’une famille modeste d’une petite ville de Bohème centrale, économiste de formation, fut brièvement membre du Parti communiste entre 1968 et 1970, vite exclu pour avoir critiqué l’invasion soviétique d’août 1969, et mena une vie professionnelle chaotique en fonction des périodes de durcissement ou de relative tolérance du pouvoir en place. Il participe à la « révolution de velours » et prend la tête d’un parti social-démocrate libéré de la tutelle du Parti communiste[1. Contrairement à d’autre pays communistes, la Tchécoslovaquie conserva un Parti social-démocrate dans un simulacre de multipartisme où les autres formations reconnaissaient le rôle dirigeant du PC.]. Il occupera les fonctions de président de la chambre des députés, et celle de Premier ministre de 1998 à 2001. Zeman est un personnage truculent, amateur de charcuterie paysanne de Bohême et grand buveur de Becherovka, tord-boyau national produit dans la région de Karlovy Vary. Bien que fort éloigné idéologiquement de Vaclav Klaus, il entretient avec le président sortant une complicité cimentée par leur détestation commune de Vaclav Havel et de l’élite intellectuelle et médiatique de la capitale.  En 2007, il rompt avec le Parti social-démocrate, et c’est en candidat indépendant qu’il se présentait à la magistrature suprême.

À la veille du premier tour, on ne donnait pas cher des chances de Karel Schwarzenberg d’être présent en finale, car la droite et les milieux d’affaires avaient misé sur Jan Fischer, une sorte de Mario Monti tchèque, ancien président de l’office national des statistiques, brièvement chef d’un gouvernement de « techniciens » en 2009-2010. Mais son manque de charisme le relégua en troisième position. Schwarzenberg fut donc relativement épargné par Zeman et Klaus lors de la campagne du premier tour. Le ton changea radicalement après les résultats de ce dernier, où Schwarzenberg (23,2%) talonnait Zeman (24,2%). Les attaques ad hominem contre l’aristocrate ne faisaient pas dans le détail : on le stigmatisait pour sa double nationalité tchéco-suisse, son épouse autrichienne dont la connaissance du tchèque serait trop lacunaire pour lui permettre d’être la première dame du pays, les complaisances pour les nazis de quelques membres de sa grande famille. Vaclav Klaus affirma qu’il était plus convenable d’élire un président de la République qui ait vécu dans le pays les heures sombres de son histoire récente. L’attaque qui porta le coup le plus rude au prince fut celle concernant sa position critique sur les décrets Benes, du nom du dernier président tchèque avant la prise du pouvoir des communistes en 1948. Ces décrets organisaient, en 1947, l’expulsion massive des Allemands des Sudètes accusés d’être collectivement responsables des crimes hitlériens. Schwarzenberg, en la matière, ne faisait que reprendre une position déjà exprimée par Vaclav Havel, mais sans bénéficier du statut d’icône de la résistance intérieure au communisme qui empêchait qu’on l’attaquât frontalement à ce sujet. Au cours de la campagne, Schwarzenberg commit une maladresse qui lui fut sans doute fatale : il déclara que, de nos jours, Edvard Benes aurait été déféré devant la Cour Pénale Internationale. Alors que la quasi-totalité des médias tchèques prend position en faveur de Schwarzenberg, le pays profond, en particulier celui des régions où habitaient jadis les Allemands des Sudètes, se mobilise pour faire barrage à son élection en votant Zeman, même dans la catholique Moravie, place forte des chrétiens-démocrates…

Et c’est ainsi qu’une exception tchèque, celle de se donner des dirigeants issus du monde de la culture[2. Cela tient au fait que la résistance tchécoslovaque à l’hégémonie habsbourgeoise s’était concentrée, à partir de 1848, sur la défense de la langue et de la culture.]plutôt que de la politique (Masaryk père et fils,  Edvard Benes, Vaclav Havel) déjà bien malmenée avec Vaclav Klaus, semble bel et bien terminée.

*Photo : Karel Schwarzenberg (path.runner).

La France fiscale, tu l’aimes ou tu la quittes !

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gerard depardieu ayrault

gerard depardieu ayrault

Nous avons fait un rêve. En lisant la lettre adressée par Gérard Depardieu à Jean-Marc Ayrault, nous avons imaginé une France rouge écarlate gouvernée par des disciples de Louise Michel. Le Premier ministre de la France en Louis Rossel, il fallait se le figurer… Pourtant,  quoi qu’en dise la chanson, « T’en fais pas Nicolas, la Commune (est bien) morte » !

Tout cela pour un mot échappé de la bouche d’Ayrault – qui a jugé « minable » l’évasion fiscale du héros des Valseuses – et aussi une promesse faite du bout des lèvres par le candidat Hollande : au-dessus du million d’euros annuel, je prends 85 % ! Un engagement de campagne  qui fit s’étrangler le futur ministre du budget, Jérôme Cahuzac, et inspira cette réflexion à Emmanuel Macron, conseiller économique du Président, ancien de Rothschild cornaqué par le néo-bolchévique Jacques Attali : « C’est Cuba sans le soleil ! »… avant d’être invalidé par le Conseil Constitutionnel.

Avant de devenir citoyen russe et russophile militant, Gérard Depardieu avait donc décidé de se domicilier dans la petite ville frontalière de Néchin, très prisée par les grandes fortunes françaises comme la famille Mulliez, propriétaire d’Auchan, et dont le bourgmestre (sosie de Claude François) accueille volontiers les évadés de la prison fiscale française. Les noms d’oiseaux qui ont plu sur le plus grand acteur français encore vivant lui ont valu la défense de la patronne, qui dénonce à raison la tartufferie des sans-frontiéristes enfin placés en face de leurs contradictions. L’Europe de la libre circulation des hommes, des marchandises et des capitaux, voilà une belle autoroute pour l’ «optimisation fiscale » à laquelle s’adonnent nos grands industriels : Total ne paie pas un centime d’impôts en France ! Et que dire de tous ceux qui prennent le sans-papier pour la figure ultime de l’opprimé postmoderne ? Encourager l’immigration illégale pour fournir Boboland en nounous africaines à bon prix, puis tomber sur l’évadé fiscal transeuropéen : cherchez l’erreur…[access capability= »lire_inedits »]

Seulement, à trop prendre au pied de la lettre les imprécations morales d’une gauche réformiste qui a depuis longtemps renoncé à changer le réel, on en oublie le vrai fond de l’affaire. Car non seulement Depardieu a renoncé à son double hôtel particulier parisien (1800 m2 mis aux enchères 50 millions d’euros, une paille !), mais il a jeté sa nationalité française aux pieds de Jean-Marc Ayrault, tel Vercingétorix capitulant devant César. Notre chère Élisabeth n’y voit qu’un égoïsme à visage humain, somme toute soluble dans le contrat social. L’ennui, c’est que nous vivons en France, ce grand pays de l’égalité dans laquelle Tocqueville décelait la matrice de la démocratie (mais aussi le pire danger qui la menaçait). Lorsqu’on se plaint de payer 85% d’impôts sur des revenus mirifiques, d’avoir enrichi le fisc de 145 millions d’euros en quarante-cinq ans – tout en se targuant d’employer 80 salariés dans ses différentes activités, ce qui représente in fine un ratio gains personnels/réinvestissements assez négligeable – on n’est pas forcément bien placé pour donner des leçons de respect au si consensuel Jean-Marc Ayrault.

Même s’il faut séparer la ville de la scène, lorsqu’on se pique d’anticonformisme en revendiquant ses  excès de bouffe et d’alcool, qu’on incarne (gracieusement !) un retraité qui se lance dans la quête désespérée de ses fiches de revenus dans le film grolandais Mammuth, il y a comme une contradiction à jouer les indignés de la feuille d’impôts. En fait, Depardieu se comporte  comme un Netchaïev de l’ISF : peu importent les moyens, seule la fin compte !

S’il y a quelque chose de comique dans l’histoire, c’est que, contrairement à la plupart de ses amis artistes qui, fussent-ils exilés fiscaux, s’achètent une bonne conscience sociale-démocrate à peu de frais, l’ancien soutien de Mitterrand reconverti dans le sarkozysme en 2012 se dit « citoyen du monde » et de l’Europe. Un beau pied de nez à la campagne barrésienne du tandem Buisson-Sarkozy, preuve qu’un certain vote de classe ne s’embarrasse pas de la terre et des morts lorsqu’il croit ses intérêts pécuniaires menacés. Eh oui, les riches sont de grands internationalistes, plus forts que le Komintern : « Rien que la Terre », disait Paul Morand pour parler de la devise des grands cosmopolites des années 1930. Il est vrai que se retrouver à une station de métro de la grand-place de Tourcoing relativise l’exploit du Gégé en matière d’exil exotique.

Et faire de la France l’Albanie d’Enver Hoxha, c’est aller un peu vite en besogne. Les experts télévisuels rivés sur leurs courbes et leurs graphiques omettent souvent de préciser que le taux de prélèvements obligatoire en France est passé de 45,5% en 2000 à moins de 44,5% aujourd’hui. De quoi relativiser le prétendu tsunami fiscal hollandiste…

Mais à quoi bon contrer tous les arguments bancals de « Depardiou », comme on dit aux States (un bastion rouge qui taxe fortement ses expatriés) ? À l’égoïsme bien compris,  nous opposons les principes du monde d’avant où, en matière fiscale comme dans des autres domaines, l’intérêt général de la France ne se réduisait pas à la somme de ses intérêts particuliers. Et Depardieu, qui a été intermittent du spectacle comme ses petits copains moins célèbres, et aura profité à ce titre d’un régime d’allocations particulièrement favorable de la part de cette France « qui n’aime pas le talent », est devenu, pour ses vieux jours, un intermittent de la nation caché derrière une friterie wallonne. Et ça se dit « citoyen du monde »

On peut en revanche trouver surprenant que la France se soit déchirée sur cette affaire. La France d’en-bas ne sait plus où donner de la tête. Pour faire simple, il y a les pauvres qui ont peur et ceux qui sont en colère. Ceux qui sont en colère et qui en ont marre de suer le burnous pour un SMIC horaire qui confine à la misère commencent à se rationner sur les soins médicaux, le chauffage, et évidemment les loisirs. À notre avis, ils ne sont pas près de retourner voir Depardieu au cinoche…

De l’autre côté, certains pauvres ont peur. Ces gens de peu croient sans le savoir à la théorie du ruissellement, typique de la pensée magique libérale : l’argent des très riches, tellement ils en ont, finirait toujours par profiter aux pauvres qui mettent les mains en bénitier pour récupérer les gouttes. Cela ne doit pas toujours être très vrai, comme théorie, puisque les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres. Le creusement indécent, voire délirant, des inégalités de revenus est  même un phénomène majeur des sociétés occidentales depuis une vingtaine d’années.

Jean-Marc Ayrault a donc parlé de comportement « minable » pour fustiger l’apatride putatif Depardieu. C’est peut-être la première fois de sa vie qu’il a dit un mot méchant. Il aura réussi un autre exploit : rendre Michel Sardou, sympathique – même aux gens de gauche qui sifflaient jusqu’ici ses ritournelles en cachette. Mais Michel Sardou est de la droite old school, celle qui est d’abord française avant d’être de droite. Il y en a encore. Si, si.

Sinon,  comme un bonheur ne vient jamais seul, un autre Michel, Houellebecq en l’occurrence, a quitté l’Irlande pour revenir en France, au prétexte qu’il n’y a pas que l’argent dans la vie. Aucune conscience de classe, ce Houellebecq. Ou alors c’est le syndrome du repenti. Ou encore, dernière hypothèse, il n’a plus toute sa tête : se jeter dans la gueule du loup d’un pays en crise, tenu par des partageux qui mènent des politiques fiscales confiscatoires, quelle folie ![/access]

*Photo : Tjebbe van Tijen / Imaginary Museum Projects.

Mariage gay : Barjot t’es foutue, les enfants sont dans la rue !

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Grâce à l’indispensable Pierre Bergé, nous savons que les manifestants du 13 janvier ne sont pas seulement d’ignobles homophobes mais également de mauvaises herbes poussées sur « le même humus antigay, antisémite » qui offre un terreau fertile à toutes les contestations du Progrès.

On s’en doutait : comment raisonnablement refuser le droit inaliénable au mariage et aux enfants alors que de généreux philanthropes comme Bergé militent en faveur de la Gestation Pour Autrui ? Pour ceux qui l’ignorent encore, la GPA est le nom savant du tour de passe-passe qui permet de louer le ventre d’une mère porteuse disant adieu à l’enfant après l’accouchement. Hélas, manif ou pas, ces réacs contrariés du PS n’ont pas eu le cran d’inscrire la légalisation de la GPA sur leur agenda parlementaire, au grand dam du sieur Bergé.

De Bergé à Barjot, il y a plus qu’une allitération. Souvenez-vous, à la mi-janvier, la passionaria de la « manif pour tous » s’était vue accuser par Caroline Fourest d’instrumentaliser les enfants.

Des culottes courtes embrigadées défilant avec leurs parents scandant des slogans en faveur du droit de l’enfant à un père et une mère, voilà le spectacle sordide que nous offrit le cortège du 13 janvier. Heureusement, dimanche dernier, malgré le bide relatif de la manif pro mariage gay, « de nombreux enfants de parents homosexuels » s’étaient glissés au milieu des percussions festives pour répondre aux questions de Libération.

Elle est pas belle, la vie ?

Château de cartes en Espagne

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espagne chomage pauvrete

espagne chomage pauvrete

Les Espagnols sont très, mais alors très moyennement en forme. Ils finissent l’année avec des chiffres tellement déprimants qu’ils feraient presque paraître la France, en comparaison, comme un paradis couvert de mâts de cocagne, où résonnent les ris et les jeux.

Pour commencer, le PIB ibère, d’après la Banque d’Espagne, serait en recul de 0, 6% sur le dernier trimestre de l’année 2012.

Le taux de chômage, accrochez-vous aux branches, est de 26, 04%. Et la plupart des analystes pensent que cela va continuer et atteindre les 27% à la fin 2013. Ce qui signifie que si je m’assois en terrasse à Madrid pour boire une horchata bien fraîche et que je regarde passer les filles, plus d’une sur quatre sera sans taf. C’est sans doute la raison pour laquelle elles se promènent puisqu’il n’y a plus que ça qui ne coûte rien. D’ailleurs, si elles ont moins de 24 ans, plus d’une sur deux a tout loisir de se balader puisque 55, 13% des jeunes n’ont pas ou plus de travail.

Continuons : un membre d’une famille au chômage, ce n’est déjà pas drôle, mais si c’est toute la famille qui va pointer, alors là, ça tourne au cauchemar. C’est pourtant le cas de 95 800 foyers dont tous les membres potentiellement actifs ne le sont pas, actifs, justement, ce qui représente tout de même 10% des familles espagnoles.

Évidemment, assez logiquement, la pauvreté grimpe mieux qu’un Miguel Indurain dans un col de première catégorie : 12,7 millions de personnes, dans un pays qui en compte 47, sont touchées. On en est arrivé au point où cela commence à inquiéter non plus seulement les syndicats ou le gouvernement mais les associations humanitaires elles-mêmes. Ainsi, en Octobre, la Croix-Rouge, pour sa journée nationale, n’a pas quêté pour un pays lointain en guerre, pour les enfants du Tiers-monde ou pour les victimes d’une catastrophe naturelle. Non, pour la première fois de son histoire, la Croix-Rouge nationale a fait appel aux dons des Espagnols pour les Espagnols eux-mêmes. Alexandre Dumas, au siècle dernier, ne croyait pas si bien dire quand il écrivait dans son Voyage en Espagne que l’Afrique commençait au-delà des Pyrénées. Avec 2,2 millions d’enfants vivant sous le seuil de pauvreté, soit dans des familles disposant de moins de 11 000 euros annuels de revenus, on aurait tendance à oublier que l’on parle d’une nation potentiellement riche, quelque part en Europe Occidentale.

Ce qu’on ne comprend pas, dans tout ça, c’est pourquoi l’Espagne en est arrivée là. Non, sérieusement, les Espagnols font tout ce qu’il faut. Ils votent pour un gouvernement libéral-conservateur qui applique la politique libérale demandée par Bruxelles. Comme il n’y a pas d’alternative, ça devrait marcher ! Le courageux Premier ministre Mariano Rajoy a mis en place un plan de rigueur qui vise à réduire le déficit de 150 milliards d’euros d’ici 2014. La TVA est passée de 18 à 21%, il a modernisé la législation du travail en le flexibilisant, il a coupé dans les dépenses sociales, il a augmenté les prélèvements obligatoires et malgré toutes ces grâces faites à la Troïka (UE, BCE, FMI), ce satané budget continue à déraper comme un taureau fatigué en fin de corrida, juste avant la mise à mort. Et l’objectif de 6,3% en 2012 sera très loin d’être tenu. Vouloir faire revenir l’emploi et l’activité en saignant le pays de 150 milliards d’euros, c’est peut-être là qu’est le problème. Ce type de politique, contrairement à la vérité chez Pascal, est la règle au-delà et en deçà des Pyrénées, et à vrai dire un peu partout en Europe. Au libéral-conservatisme de Sarkozy a succédé le social-libéralisme de Hollande tandis que symétriquement le même jeu de chaises musicales avait lieu entre Zapatero et Rajoy. Le peuple ne voit aucune différence. Toujours moins de services publics, de protection sociale, de pouvoir d’achat. On a beau chercher, en matière économique, il n’y a pas plus de différences sensibles entre le Parti Populaire et le PSOE qu’entre l’UMP et le PS.

Alors quoi ? Les libéraux se tromperaient ? Ce n’est pas possible, on sait que ce n’est pas possible. Les libéraux ont toujours raison en économie. Ils créent des pays riches avec plein de pauvres dedans, ils tiers-mondisent l’Europe du Sud depuis bientôt cinq ans mais ils ont raison.

Il faudrait trouver un coupable, un vrai, pour expliquer le cauchemar espagnol qui sera peut-être bientôt le nôtre et l’effondrement de toute une société. Tiens, mais j’y pense… Bon sang, mais c’est bien sûr ! Il n’aurait pas fait voter le mariage gay, Zapatero, le prédécesseur de Rajoy ?

Alors n’allez pas chercher plus loin ! Et dire qu’on prend le même chemin en France…

*Photo : Miguel.Aguilera .

Le mariage gay rend fou…ceux qui en parlent

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Comme dans le saloon d’un western italien, on sent bien que partisans et adversaires du mariage pour tous ont la main à proximité du flingue. Il suffit d’un hennissement de cheval à l’extérieur ou d’un verre qui tombe d’une table pour qu’on se mette à défourailler plus vite que son ombre. J’ai sans doute dégainé un peu vite dans ma dernière brève en taxant d’homophobie le site des Jeunes Pop du 31. Celui-ci a ému un moment la Toile en reprenant pour illustration un jeune gay torse nu sur le point de se pendre avec comme légende « Tu ne seras pas une pédale mon fils. » Il se trouve que l’illustration était accompagnée d’un article qui …dénonçait l’homophobie et faisait entendre une voix discordante, comme celle du député UMP Frank Riester ! Il s’agissait de celle de Thomas Bertrand, ancien responsable du Mouvement des Etudiants à Toulouse et militant à l’UMP.

L’article et la photo ont cependant été retirés ainsi que l’explication donnée par le site. Il est vrai que dans un contexte de nerfs à vifs, cette illustration empruntée au mouvement Homosexualité et socialisme a donné l’impression d’être détournée tandis que d’autres articles parus sur ce site étaient nettement moins ouverts au dialogue.

Chez les uns et chez les autres, cela a pu créer un malentendu, y compris chez votre aimable serviteur, sur les intentions réelles de Thomas Bertrand, qui s’explique. Il a voulu faire part d’une opinion nouvelle, et pour le choix de l’image, il ne renie rien : « Si cette image est choquante, explique-t-il, c’est qu’elle reflète la violence que subissent les jeunes homosexuels face à l’intolérance des parents qui n’acceptent pas cette situation ».

On retiendra donc qu’il y a eu cafouillage mutuel et que tout le monde a tiré très vite.  Le Net « pro-mariage pour tous » s’est enflammé et le site des Jeunes pop 31, lui, a décidé de retirer l’objet du scandale tandis que son responsable, Guillaume Brouquières, s’explique sur ce qu’il estime tout de même être une maladresse : « Nous sommes d’autant plus embarrassés que l’article était favorable au mariage gay et que nous ne sommes pas très nombreux à défendre cette idée à lUMP. Nous nous retrouvons à présent pris entre les anti-mariage gay de notre mouvement et les pro-mariage d’ailleurs qui nous reprochent d’être homophobes (…) Les Jeunes Pop 31 sont conscients de l’émoi suscité chez les associations homosexuelles et nous le regrettons car nous défendons les valeurs qui sont les nôtres, contre l’homophobie, et toutes les formes de discriminations, dans le respect du droit à la différence, pour la tolérance ».

Bon, on conclura donc qu’il est très difficile d’être minoritaire au sein d’un parti mais aussi, qu’il faut retenir cette vieille distinction linguistique entre l’énoncé et la situation d’énonciation : même à l’UMP, on peut entendre des propos anti-homophobes. Mais ça surprend tellement dans le camp adverse qu’on comprend le contraire. Si on pouvait, après cette petite histoire, apprendre à lire et à écouter avant de regarder les étiquettes, ce serait déjà un petit progrès.

Marseille, capitale déculturée

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marseille capitale europe

marseille capitale europe

« De toutes les villes illustres, Marseille est la plus calomniée. Et d’abord, Marseille calomnie Marseille. Chaque fois qu’elle tâche à n’être plus elle-même, elle grimace, elle se gâte au miroir de sa lie.»  André Suarès, Marsiho

Marseille capitale européenne de la culture en 2013, pour beaucoup, cela a des allures de blague. Marseille, la ville qui compte moins de librairies qu’un seul arrondissement de Paris et qui n’abritait, jusqu’à l’inauguration du (splendide) MuCEM, pas un seul musée digne de ce nom, se retrouve soudainement propulsée au rang de capitale européenne de la culture… Excusez du peu. Moi-même marseillais et chauvin comme pas deux, je comprends volontiers que cela surprenne. Mais au fond, ce qui pose problème n’est pas tant ce curieux paradoxe que l’incroyable capacité qu’a Marseille à se renier elle-même.

Car Marseille n’est même pas capable de commémorer ses propres génies. Suarès, Daumier, Puget, Artaud, Dubout : tous sont oubliés. Même son de cloche pour Saint-Pol-Roux, Monticelli, d’Urfé ou Rostand. Ne parlons pas des grandes figures de la culture provençale, comme Frédéric Mistral, prix Nobel de Littérature et fer de lance du Félibrige, ou Victor Gélu… C’était pourtant l’occasion d’exhiber à l’Europe, et même au monde, les joyaux de la culture locale ; mais non : on préfère servir un genre de soupe cultureuse et branchouille, qui ravira tous les bobos de la ville (souvent des parisiens qui ont vu en Marseille un eldorado après la mise en service de la ligne du TGV Méditerranée). On regrette ainsi l’excellent Philippe Caubère, marseillais lui aussi, qui depuis deux ans déclame ce magnifique poème en prose d’André Suarès qu’estMarsiho (Marseille, en provençal). Caubère joue en Avignon, à Paris même, mais à Marseille on ne veut pas de lui. L’impayable Dominique Bluzet, directeur des trois grands théâtres de Provence (dont le Théâtre du Gymnase de Marseille) lui a préféré un Abd al Malik, qui viendra réciter du Camus. Tout est là. Au-delà des considérations d’ordre économique (on se doute qu’Abd al Malik fera plus recette que Suarès), on peine à expliquer ce masochisme prodigieux. Tout cela, Suarès l’avait prédit il y a déjà quatre-vingts ans.

C’est que la « culture », est l’un des mots les plus galvaudés de ces quarante dernières années. Et à Marseille, en 2013, il recouvre un sens tout particulier. La « Culture », ce n’est en vérité qu’un prétexte à la modernisation, au lancement de grands travaux, à l’accroissement du tourisme. C’est un cache-sexe qui, pour un an, fera se porter les regards là où il faut, tout en faisant méticuleusement oublier le reste — une aubaine à un an des municipales. Marseille, une nouvelle fois, rechigne à être digne d’elle-même. Le Nouveau Vieux-Port de Norman Foster et Michel Desvignes en témoigne. On rase, on aplanit, on pave. Une architecture anglo-saxonne, belle au demeurant, mais qui ne tient pas compte du contexte : elle n’a, pour ainsi dire, rien de méditerranéen. Du reste, il a fallu le veto du Président de la Communauté Urbaine, Eugène Caselli, — sous la pression de la municipalité, — pour que Foster rafle la mise au détriment de l’architecte marseillaise Corinne Vezzoni. Ce n’est finalement pas le meilleur projet qui a gagné, mais le plus bling-bling. Le Nouveau Vieux-Port de Foster, c’est le symbole de la mise à l’encan de l’identité phocéenne. Car pour exister parmi les grandes métropoles européennes, la ville doit oublier ce qu’elle est et se travestir. C’est à Nantes, à Bordeaux, à Paris même qu’elle doit finir par ressembler. Il faut refouler tout ce qui lui a valu, et lui vaut d’ailleurs encore, une série de poncifs tout à fait justes mais guère flatteurs : Marseille la sale, Marseille la violente, Marseille l’anarchique, Marseille l’insoumise. Avec ce nouveau Vieux-Port, large et ordonné, on est loin, très loin des quais que peignait L.-M. Verdilhan au début du XXème. Et l’esprit architectural tranche avec le tout nouveau MuCEM, ce magnifique écrin conçu par Rudy Ricciotti, un architecte du cru. Ce musée, immense prouesse technique et produit du savoir-faire local, est un véritable carré de Marseille posé derrière le quartier du Panier. Sensuel et féminin, on y ressent partout la tension, dans les structures et les bétons de nouvelle génération, une tension qu’un simple regard porté vers la mer suffit à apaiser. Voilà ce qu’est Marseille. Et il fallait compter sur la vision d’un authentique méditerranéen pour la voir — enfin — s’incarner dans un projet contemporain… Mais Ricciotti est tout seul.

Ces allures modernes que se donne Marseille depuis quelques années ne font que farder les profondes incohérences d’une ville minée par l’incurie de ses élites. Songeons par exemple aux ravages de la promotion immobilière, dans le quartier du Rouet notamment, où les opérations de logements, toutes plus vilaines les unes que les autres, surgissent des décombres des anciens habitats populaires. À quelques centaines de mètres de là, un immense complexe sportif dédié à la « glisse » demeure désert. Du côté du Vieux-Port, l’argent des Saoudiens et des fonds de pension américains a été nécessaire pour rénover la si jolie rue de la République. Les pauvres ont été foutus dehors, les façades ravalées, puis on a encouragé les grandes enseignes à s’y installer. Le résultat ? Quelque chose de très propre, mais sans une once d’âme. À tel point que personne ou presque n’y met les pieds.
Voilà l’œuvre du triumvirat Gaudin-Caselli-Guérini. Bien aidés par un aréopage sidérant d’incompétence, ils font se vautrer Marseille dans tous les pièges possibles. Parce que si la ville paraît vouloir attraper un train qu’elle a raté à maintes reprises, c’est qu’elle n’a jamais su négocier le tournant de la modernité. C’est inscrit en elle : plus elle tente d’y rentrer, plus elle s’oublie et, bien souvent, plus elle s’enlaidit. Il ne faut d’ailleurs pas s’étonner qu’à Marseille, le laid côtoie partout le sublime. Il s’agit là des stigmates laissés par ces vastes et vaines entreprises, qui ont connu leur âge d’or sous Defferre. Ainsi depuis le Second Empire, Marseille omet qu’au plus profond d’elle-même, elle est antimoderne, et en cela authentiquement subversive. Subversive comme Pétrone et sonSatyricon, comme Daumier et ses caricatures, subversive enfin comme les frondeurs contre lesquels le jeune Roi Soleil retourna les canons du Fort St-Nicolas… En tout cas, sûrement pas conforme à ce qui se trame chez elle aujourd’hui pour un an.

*Photo : jmmuggianu.

Goodbye Bruxelles !

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david cameron ue

david cameron ue

Lorsqu’un Français questionne son passé, celui-ci semble répondre que les Britanniques ont été mis sur terre pour nous embêter. Après avoir ravagé le pays durant la guerre de Cent Ans, après avoir pris nos colonies américaines, et finalement fait chuter Napoléon, les Anglais menacent de faire échouer « la belle idée européenne ». C’est ce que semble croire le commentateur lambda, outré de cette insularité qu’Albion pousse jusqu’à l’égoïsme. Mais en fait, l’attitude de nos meilleurs ennemis est à saluer.

Effectivement, la démocratie européenne est en berne depuis un beau jour de 2007 à Lisbonne, où Nicolas Sarkozy a décrété que le « Non » français voulait dire « Oui ». Le prédicat de la construction européenne est précisément de remplacer la souveraineté nationale, donc la démocratie directe, par une démocratie indirecte soumise à une direction technocratique non élue. Dans ces conditions, il n’est guère étonnant que les « Non » Irlandais, Français, et Néerlandais aient été occultés. Pas étonnant non plus que la proposition faite par Cameron soit mal accueillie par les élites eurocrates.

Bien qu’il soit lui-même favorable au maintien dans l’UE, le Premier ministre est sous pression. Les Unes des journaux britanniques reviennent fréquemment sur l’impérieux besoin d’un référendum pour sortir le pays d’une Union dont la vocation liberticide s’affirme de plus en plus, à mesure que ses difficultés économiques s’accroissent. Les sondages réalisés aujourd’hui indiquent que les Britanniques sont 53% à souhaiter une sortie de l’Europe. À droite, cette question est devenue le cheval de bataille du parti Ukip qui ne cesse de monter, par l’entremise notable de Nigel Farage, dont les flamboyantes sorties oratoires au Parlement européen font florès sur Youtube.

Électoralement, ce coup de poker représente pour Cameron un moyen d’éteindre l’incendie sur sa droite, et de court-circuiter sa gauche. Mais le fond du sujet interroge la mentalité britannique elle-même. La rigidité économique et la centralisation d’un pouvoir déconnecté du peuple sont des données génétiquement antagoniques au caractère britannique. L’Angleterre a toujours remis en cause le despotisme de la classe dirigeante. Il y eut la Charte de 1215 ; puis 1649, où Cromwell mit un terme à l’absolutisme dans une île qui allait devenir le lieu de renaissance de la démocratie. On occulte souvent l’idée qu’il fallut un XVIIème siècle révolutionnaire en Angleterre pour qu’il y ait un XVIIIème siècle des Lumières en France.

Il est amusant de constater à quel point la position du Royaume-Uni suscite la critique. Son refus apparent de patauger dans un marasme contraire à ses valeurs est assimilé à de l’égoïsme ; la recherche de son intérêt est perçue comme une atteinte à un dessein supérieur de communion des peuples. Mais ce que disent les souverainistes devra bien rentrer dans toutes les têtes, tôt ou tard : la nation européenne n’existe pas, il n’existe que des nations en Europe ! Or, l’intérêt d’un gouvernement national n’est-il pas la recherche du bien-être optimal pour son peuple ? N’est-ce pas la base du contrat social ? L’Angleterre n’a ni ennemis, ni amis permanents, seulement des intérêts permanents, disait Lord Palmerston. Cette maxime est la seule qui convienne à un pays visant à assurer son indépendance.

À ce titre, les eurocrates se complaisent à prophétiser le malheur d’une Grande-Bretagne qui se disloquera dès sa sortie de l’Union, avec une Écosse indépendante et une Angleterre coulant corps et âme, sans les bénéfices commerciaux intra-communautaires. C’est oublier un peu vite qu’il y a une vie en dehors de l’UE. C’est oublier par exemple l’Association européenne de libre-échange qui regroupe le Liechtenstein, la Norvège, l’Islande, et la Suisse. C’est oublier que cette même AELE est imbriquée dans l’Union, via l’Espace économique européen qui donne droit aux avantages communautaires pour les pays non-membres, le bon grain sans l’ivraie en somme. Enfin, c’est oublier la politique telle qu’elle s’est faite durant des millénaires, et telle qu’elle se fait encore en dehors de l’UE, c’est-à-dire une politique faite d’accords bilatéraux, entre nations souveraines.

Dans le fond, ce qui est reproché aux Anglais c’est cette tendance méprisable à demander son opinion au peuple. Ceux qui s’en insurgent estiment pourtant que l’on doit demander son avis aux électeurs, mais uniquement lorsque l’on a défini la ligne politique entre experts, le vote venant alors ratifier l’orientation choisie. Les citoyens peuvent dès lors élire celui qui appliquera la feuille de route rédigée à Bruxelles. Lorsque l’on a compris ça, on a compris ce qu’est devenue l’élection présidentielle en France. Toute ironie mise à part, on s’aperçoit que les masques tombent. En observant les réactions diverses, on comprend à quel point le clivage droite/gauche est rendu caduc par le réel débat politique qu’est le choix entre souverainisme et fédéralisme. Autrement dit, entre démocratie directe ou indirecte. Nous vivons un tournant décisif dans notre Histoire sur la définition, ou la redéfinition, de nos systèmes politiques. Les médias n’aident pas à comprendre quel est l’enjeu réel, peut-être ne le comprennent-ils pas eux-mêmes, toutefois les électeurs en ont bien l’intuition. Mais qui s’en soucie ?

Les individus comme Nigel Farage et tous ceux qui remettent en cause le fédéralisme se voient affubler des sobriquets les plus déplaisants : populistes, néo-fascistes, rétrogrades, chauvins. On remarquera toutefois que le populiste est invariablement celui qui remet en cause l’establishment. La racine même du mot fait que cette « insulte » est incongrue, car si le populiste est celui veut plaire au peuple, à qui cherche à plaire celui qui la profère ? Il ne s’agit pas là d’un babillage sémantique, mais bel et bien d’un sujet de fond : l’évolution de nos mentalités. Qu’a-t-il bien pu nous arriver pour que nous en soyons venus à maudire un peuple qui nous prouve que sa démocratie est vivante ? Qu’a-t-il bien pu nous arriver pour que nous traitions d’égoïstes des gens qui défendent leur indépendance ? Qu’a-t-il bien pu nous arriver pour que nous en soyons réduits à l’état où notre autodétermination passe pour être l’attribut de la ringardise, du passéisme ?

Il n’y a pas de progrès à construire une Europe qui supprime les droits des peuples ; il n’y a pas d’enrichissement à fusionner des pays que l’on vide de leur identité nationale. C’est un fait, les intérêts des États sont divergents. L’Allemagne mise tout sur l’export, thésaurise ses excédents commerciaux pour gérer son déficit démographique, le tout à l’aide d’une monnaie taillée pour elle et de mesures socio-économiques inimaginables chez nous. En France justement, la population augmente, l’industrie s’est délitée, la monnaie est surévaluée, la balance commerciale est négative. Nous misons sur une armée forte et une diplomatie active, les Allemands parient sur l’OTAN et une diplomatie passive. Nous requérons une hausse de l’inflation, les Allemands veulent la maîtriser. Tout nous oppose à nos voisins, et il ne s’agit là que du comparatif entre deux nations, dans une Union qui en comprend 27.

Le monde est multipolaire. Les Allemands –nouveaux partenaires des Russes- l’ont compris, les Britanniques le comprennent. Il incombe à chacun de définir ses rapports avec autrui, en fonction de ses avantages propres. La construction européenne est loin d’être achevée, mais elle est déjà en retard sur la marche du monde. Une structure coercitive et anti-démocratique, génératrice d’États-satellites pour une Allemagne qui a su l’adapter à ses besoins, voilà ce que devient sous nos yeux l’Europe de Monnet et Schuman. Pas étonnant que les Britanniques souhaitent s’en extraire. Le bon sens n’a jamais fait défaut à ce grand peuple.

*Photo : The Prime Minister’s Office.

L’after de Pierre Bergé au Rond-Point : la gauche de patronage

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Combien étaient-ils, hier ? Un million ? Deux millions ? Cinq millions ? Les services de la préfecture de police, augmentés de ceux de la propagande festive, ne finissent pas de les compter. Enfin, ils furent innombrables. Parmi eux, se trouvait Mme Duflot, ministre des appartements illégalement vides et des locaux ecclésiastiques scandaleusement inoccupés, dont la voix haut perchée et le débit torrentiel lui mériteraient le surnom de « vain clairon »… On vit aussi Roselyne Bachelot, passée du virus H1N1 à la grippe LVMH, qu’on attrape, en hiver, dans les rangs mondains des défilés de gauche et sur les plateaux déserts des émissions de télévision sans public. Le maire de Paris était là, ainsi que M. Désir (sans avenir), gérant d’immeuble rue de Solférino.

Les happy few, parmi lesquels Mme Trierweiler, redoutée compagne du président de la République, se sont retrouvés au rond-point des Champs-Élysées, dans le théâtre administré par Jean-Michel Ribes, qui entretint sans se lasser, et au péril de sa barbiche, l’esprit de résistance sous Sarkozy.

Il y eut des saynètes navrantes, indignes d’un patronage d’arrondissement, des chants de révolte infantiles, des artistes français ennuyeux, des déclarations inutiles[1. Arielle Dombasle a lu un texte de Guy Hocquenghem. Il est toujours délicat de faire parler les morts, mais, pour ma part, je ne suis pas certain que cet homme très brillant, d’une folle exigence, se serait satisfait de cette sotte soirée.], des postures ridicules, et quelques témoignages émouvants (un Égyptien, une Camerounaise).

Nous partîmes avant la fin : nous ne savons pas si la salle reprit en chœur une chanson du groupe américain The Mama’s & the Papa’s …

Mariage gay : Les droits contre le Droit

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mariage gay constitution

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Le projet de loi « ouvrant le mariage aux couples de même sexe » annonce un bouleversement des fondements anthropologiques du droit et de la société française, remettant en cause, au passage, plusieurs principes constitutionnels. Il nécessite donc l’intervention du pouvoir constituant, seul apte à changer à un tel degré le « contrat social » des Français.

Un méta-principe du droit français

La Déclaration de 1789, comme le Préambule de 1946 et les articles de la Constitution de 1958, sont silencieux sur le mariage. La condition d’altérité sexuelle, absolument évidente aux yeux des auteurs de ces textes, n’y est donc pas mentionnée. Néanmoins, le Préambule de 1946, auquel celui de 1958 fait référence, proclame que le peuple français « réaffirme solennellement les principes fondamentaux reconnus par les lois de la République », et le Conseil constitutionnel reconnaît une nature normative à ces principes depuis sa fameuse décision du 16 juillet 1971 sur la liberté d’association. Il s’agit de principes présentant un caractère fondamental, réaffirmés de façon constante par les lois sous les régimes républicains qui se sont succédé depuis 1792 jusqu’en 1946.

Or,  le principe selon lequel le mariage désigne l’union d’un homme et d’une femme est assurément le plus « fondamental », au sens fort du terme, de tous les principes du droit civil français. Toutes les lois civiles régissant le mariage, ses conditions, ses effets ou sa dissolution, qui se sont succédé depuis 1792 jusqu’à 1946 et jusqu’à nos jours, n’ont conçu le mariage qu’entre un homme et une femme, qu’il s’agisse de la  déclaration des parties qu’elles veulent « se prendre pour mari et femme », de l’âge nubile (initialement fixé à la puberté : 15 ans pour les hommes et 13 ans pour les filles), des prohibitions consanguines (entre frère et sœur, oncle et nièce, tante et neveu), de l’adultère ou encore de la contribution aux charges du ménage.[access capability= »lire_inedits »]

Les lois constitutionnelles, elles-mêmes, sont sans ambiguïté à cet égard. Avant l’adoption du suffrage féminin en 1944, les textes constitutionnels relatifs à la citoyenneté sont clairs : l’article 4 de la Constitution de l’an I (1793) dispose que tout étranger de 21 ans qui « épouse une Française » est admis à l’exercice des droits de citoyen français ; l’article 10 de la Constitution de l’an III (1795) dispose que l’étranger devient citoyen français « […] pourvu qu’il y ait épousé une femme française ».

Il ne fait donc absolument aucun doute que le principe selon lequel le mariage désigne l’union d’un homme et d’une femme est un méta-principe du droit français, au cœur de la « tradition républicaine » et inhérent à notre « identité constitutionnelle ». En conséquence, seule une révision constitutionnelle peut y déroger.

Contre le droit à l’enfant, le droit de l’enfant

Concernant la possibilité d’adoption par des partenaires invertis et leur éventuelle éligibilité aux techniques de procréation assistée, il est clair que l’alinéa 10 du Préambule de 1946 selon lequel « la Nation assure à l’individu et à la famille les conditions nécessaires à leur développement », ainsi que l’alinéa 11, qui garantit « à tous, notamment à l’enfant et à la mère […] la protection de la santé et la sécurité matérielle », visent la famille nucléaire composée de père, mère et enfants. La remise en cause du « droit de tout enfant à une vie familiale normale » nécessite aussi une révision constitutionnelle.

La Charte de l’ONU du 20 novembre 1989 sur les droits de l’enfant renforce ces dispositions constitutionnelles en stipulant que la famille est « l’unité fondamentale de la société et le milieu naturel pour la croissance et le bien-être de tous ses membres et en particulier les enfants ». Elle consacre, en conséquence, le droit de l’enfant d’entretenir régulièrement des relations personnelles et des contacts avec ses deux parents, sauf si cela est contraire à son intérêt.

En outre, dans sa décision dite « bioéthique », rendue en 1994, qui valide la procréation médicale assistée, le Conseil constitutionnel s’est appuyé sur un certain nombre de précautions prises par le législateur : l’assistance médicale doit avoir pour objet de remédier à une infertilité dont le caractère pathologique a été médicalement diagnostiqué. Or, l’impossibilité pour deux hommes et deux femmes de procréer ensemble est évidemment inhérente à la nature même et ne constitue nullement une  stérilité pathologique médicalement constatable. Quant au procédé des mères porteuses, qui pourrait faire l’objet d’un amendement complémentaire au nom de l’égalité entre les partenaires homosexuels féminins et masculins, il est évidemment contraire au principe de la dignité de la personne humaine que le Conseil constitutionnel déduit également du Préambule de la Constitution qui condamne « les régimes qui ont tenté d’asservir et de dégrader la personne humaine ».

Les goûts sexuels des individus relèvent de la liberté (droit de) mais non d’une créance sociale (droit à) : non seulement il n’existe pas plus de droit à l’enfant que de droit à la fourniture de sperme ou à la location d’utérus, surtout par ceux-là mêmes dont on repousse précisément le contact sexuel, mais une telle aliénation de l’homme par l’homme heurte de plein fouet la philosophie humaniste inscrite dans la Constitution.

La hiérarchie des normes et l’exigence démocratique

Le texte annoncé n’est pas « seulement » contraire à notre droit positif : il va à l’encontre de la doctrine du constitutionnalisme moderne qui veut que les éléments essentiels d’un régime politique ou du contrat social d’une société donnée ne puissent être remis en cause que par l’organe investi du pouvoir constituant. En effet, en estimant que le projet de loi touchait à la « liberté de conscience » des maires de France, le Président de la République a implicitement reconnu qu’il s’agissait bien d’un choix de société absolument fondamental. Or, si l’article 89 de la Constitution permet indifféremment de soumettre un projet de révision constitutionnelle au référendum ou au Congrès, sa rédaction, qui fait du référendum le principe et du Congrès l’exception, montre bien que le général de Gaulle, comme René Capitant, n’ont conçu la révision parlementaire que pour les réformes portant sur des points mineurs de notre charte fondamentale, le consentement populaire s’imposant pour les révisions touchant à l’essentiel.

Le Conseil constitutionnel devrait donc logiquement juger que le projet de loi en cause nécessite une révision constitutionnelle préalable, que le Président de la République aurait le devoir démocratique de soumettre au référendum. Les militants homosexuels qui se félicitent de sondages favorables ne devraient rien avoir à craindre d’un référendum constituant et s’honorer, au contraire, de voir leurs unions consacrées par l’onction du suffrage universel et gravées dans le marbre constitutionnel.

Encore faudrait-il, cependant, que la pression et l’intimidation qu’ils font peser sur les membres du Conseil ne le dissuadent pas de statuer objectivement et que les trois remplacements qui doivent intervenir prochainement au palais Montpensier ne soient pas effectués dans l’unique but d’orienter ses décisions dans un sens favorable aux thèses gouvernementales.

Le professeur Jean Rivero avait résumé la politique jurisprudentielle d’autolimitation du Conseil constitutionnel sur les grandes questions par un proverbe arabe : « Filtrer le moustique et laisser passer le chameau. » Il est possible, en effet, que face à l’énorme bosse que constitue le projet de loi en cause, le Conseil soit tenté d’esquiver son contrôle par une décision en forme de « Courage, fuyons ! ».[/access]

*Photo : K_rho.