Dans un article du 28 septembre 2012, La Tribune soulignait que le gouvernement Ayrault prévoyait une économie drastique sur les budgets militaires. De l’ordre de cinq milliards d’euros rien que pour l’année 2013, ces coupes budgétaires se fondent dans la diète nationale. Désengagée du front afghan, la France, après de longues tergiversations, s’est enfin décidée à intervenir au Mali. Se dégradant depuis des mois, la situation sur place laissait augurer une percée des islamistes vers le sud du pays. Cette attaque a contraint Hollande et son gouvernement à avancer leur intervention dans l’ancienne colonie française. Celle-ci arrange tout le monde. À coups de communiqués élogieux, de poignées de main reconnaissantes, les alliés de la France saluent son action courageuse. Pour l’instant, « Passez devant, on vous rejoindra après si cela tourne à votre avantage » est le message des nations amies. Quant à la force africaine censée épauler l’armée française, elle peine à se mettre en place efficacement. Cette frilosité s’explique par le fait que ni les Etats-Unis, ni le Royaume-Uni, ni les 27, ne veulent se réengager dans une opération longue et coûteuse. Après l’expérience afghane, cela peut se comprendre.

Pourtant, quand il s’agit d’un État souverain menacé par des miliciens étrangers, n’est-on pas dans la même configuration qu’en Afghanistan ? En ce cas, pourquoi l’OTAN ne prend-elle pas immédiatement le relais des troupes françaises ? Comme on sait, en géostratégie, l’altruisme vient maquiller des intérêts politiques et financiers. Or, lorsque ceux de la France sont en jeu, les membres de l’Alliance Atlantique ne se bousculent pas pour apporter concrètement leur soutien à l’un de leurs principaux contributeurs. Alors que notre armée a toujours répondu présente lors des opérations militaires menées par les anglo-saxons, elle se trouve étrangement esseulée dans le désert malien. Laurent Fabius aura beau psalmodier que « non, la France n’est pas seule », seul le résultat final comptera. On lui offrira des lauriers si l’intervention est un franc succès, mais si un enlisement se profile, on entendra qu’« il fallait être plus circonspect ». Ce beau monde serait-il frappé du syndrome de Ponce Pilate ? Pourtant, sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy, la France a réintégré pleinement le commandement de l’OTAN, occasionnant par là une hausse de sa participation financière. Comme le signale la Cour des Comptes dans son rapport de septembre 2012, le supplément budgétaire pour l’année 2011 s’élevait déjà à 60 millions d’euros, portant la contribution française à 325, 86 M€ alors qu’il se serait établi à 264,86 M€ sans cet engagement accru. Si les experts qui défilent sur les plateaux-télé assurent que l’armée française est la plus qualifiée « pour le job », on est tout de même en droit de se demander si la solidarité entre les membres de l’Alliance Atlantique ne devrait pas jouer à plein.

Certes, la France aime faire cavalier seul et peut se sentir flattée d’occuper les avant-postes dans la lutte contre la montée de l’islamisme. Reste que François Hollande n’a pas battu le rappel des troupes par un vigoureux discours sur les droits des peuples à disposer d’eux-mêmes sans encourir les exécutions sommaires et les amputations prononcées au nom de la sacro-sainte charia. Ce manque d’inspiration est notable dans le choix du nom de l’opération : « serval », un gros chat très présent dans la région. Si l’on voulait souligner la capacité de souplesse et d’adaptation de l’armée française, le nom de code « rempart » eût été plus convaincant. Cette cavalcade solitaire ressemble au baroud d’honneur d’une armée française en déliquescence qui a parfois du mal à trouver les budgets nécessaires à l’entretien de ses matériels.

Aussi, ne serait-ce pas le moment rêvé pour construire une Défense européenne crédible, de déplaire à nos amis américains et britanniques qui ne veulent pas voir l’émergence d’une force d’intervention commune mettant à mal les budgets de l’OTAN et leur hégémonie sur sa direction ? En effet, comment ne pas s’étonner de l’abîme entre les engagements affichés par les 27 pour revaloriser le budget de l’Agence Européenne de la Défense (AED) en décembre dernier et leur inertie actuelle ? Cette unanimité n’aura pas résisté à l’épreuve du feu. Des dissensions majeures bloquent l’élaboration d’une Défense viable. Anglais et Allemands font front commun sur ce point même si leurs raisons divergent. Si les premiers redoutent une émancipation politique et financière de l’OTAN, les seconds craignent de supporter seuls une hausse notable du budget militaire européen. La guerre au Mali interroge donc la capacité européenne à s’inventer. Or, la Politique Européenne de la Sécurité et de la Défense Commune (PSDC) n’a de « politique » que le nom. Si la France reste seule en première ligne, c’est le signe d’une absence de stratégie politique d’ampleur pour construire une Europe solide et crédible. C’est qu’il faudrait redéfinir le terme de « politique », qui ne désignerait plus « chaque Etat considéré sur le plan administratif comme une entité souveraine ». Embrasser le fédéralisme, cela signifie que chaque pays abandonne peu à peu sa souveraineté pour reconnaître la prééminence de l’organisme fédéral. Hélas, la pleutrerie semble l’avoir emporté sur l’audace.

Que l’on ne s’y trompe pas, ce qui se joue au Mali renvoie l’Europe à ses contradictions et à ses irrésolutions mortifères. Au lieu de mettre en place une énième digue qui sera emportée dès le retrait des troupes françaises, le conflit malien devrait être une chance à saisir : défendre vigoureusement des valeurs communes et se montrer intransigeant sur des droits et des libertés non négociables. Cette ligne forte, la France ne peut être seule à la défendre. Face au manque d’ambition et de vigueur de la France et de l’Europe, nous revient ce mot d’Alain : « […] un navire, s’il n’a point d’impulsion, il n’obéit point au gouvernail. Bref il faut partir n’importe comment ; il est temps alors de se demander où l’on ira »[1. Alain, Propos sur le bonheur, « fatalité », XXII, Gallimard, Folio essais, Paris, 2007. – p. 59.].

*Photo : European Parliament.

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