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Zero dark thirty : in USA we trust

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zero dark thirty

La meilleure séquence de Zero dark thirty est celle qui ouvre le film. Kathryn Bigelow remonte le temps et nous invite à assister aux attentats du World Trade Center en omettant volontairement de nous montrer une seule image de ce moment médiatique par excellence. Il n’y aura qu’un écran noir et un chevauchement de voix disparates. Le film semble donc opter pour la voie de la soustraction (pas de spectaculaire, pas de chantage à l’émotion…) et m’a fait songer à un passage très fort de Zodiac où Fincher procède de la même manière : un long moment où l’écran devient noir et où seules des voix-off nous suggèrent le passage du temps et nous rappellent quelques moments « historiques ».

Zero dark thirty aurait d’ailleurs pu être un film assez proche de Zodiac puisqu’il s’agit d’un personnage hanté par la capture de l’ennemi public n°1 (Ben Laden dans le cas présent) et qui en devient quasiment cinglé. Sauf qu’à l’inverse du trio de Fincher, le personnage incarné par Jessica Chastain reste résolument droit dans ses bottes, sûr de son bon droit et d’agir au nom du Bien, de la patrie et de Dieu (elle utilise ces deux derniers termes dans le film, je n’invente rien).

C’est là que se situe à mon sens l’échec du film : le côté factuel que revendique la cinéaste est toujours sous-tendu par l’idée qu’elle agit systématiquement du bon côté (l’Empire du Bien contre la constellation du terrorisme islamique). Il n’y a donc aucune ambiguïté ni contrechamp possible : Zero dark thirty est une machine de guerre idéologique à la gloire des États-Unis (même si les moyens employés ne sont ni spectaculaires, ni héroïques).

Avant d’analyser plus précisément le caractère idéologique du film, tenons-nous en au strict point de vue esthétique. Si l’on ne peut nier une certaine efficacité à Zero dark thirty et un certain sens de l’action à Kathryn Bigelow (encore que 2h37, c’est beaucoup trop long. Aura-t-on un jour le bonheur de revoir un gros film américain qui ne dure pas plus d’1h30 ?), il ne faut pas non plus s’emballer : la mise en scène est conforme à la norme en vigueur actuellement (ce léger tangage provoqué par la caméra portée à l’épaule, ces longues focales qui écrasent la profondeur de champ…). Honnêtement, lorsque on subit les scènes de dialogues en champ/contrechamp avec toujours en amorce dans le cadre une épaule ou un objet flou qui obstrue légèrement le plan, on a l’impression d’être face à ces anonymes séries policières que diffusent les chaînes généralistes en « prime-time » (Cold case ou Les Experts). Quant à l’assaut final, je ne le trouve pas spécialement bien filmé puisqu’il n’y a pas vraiment d’effort de spatialisation qui permettrait de rendre l’action lisible. C’est du cinéma d’action classique, efficace mais sans âme.

Ce qui manque terriblement à la mise en scène de Zero dark thirty, c’est un point de vue. On va me dire que c’est précisément le but recherché par Bigelow : ne pas porter de jugement mais se contenter de faits. Mais cette absence de jugement est un leurre puisque nous sommes toujours placés du côté des « vainqueurs ».

L’aspect qui a le plus gêné les critiques est la question de la torture. Bigelow affirme qu’elle ne la défend pas et nous sommes disposés à la croire. Or, lorsqu’on voit Obama sur un écran de télévision annoncer qu’il interdira ces méthodes et proscrira la torture, le silence de ceux qui l’écoutent est éloquent. Cette interdiction signifie qu’ils ne pourront plus mener leur mission comme bon leur semble. La cinéaste est maligne : en faisant mine de jouer la carte de l’objectivité, elle montre à la fois l’horreur de la torture (on ne peut pas dire qu’elle la filme de manière complaisante) mais également que, dans certaines situations, la fin justifie les moyens. Du coup, et parce qu’elle s’adresse avant tout à un public américain et acquis à sa cause, son « silence » vaut approbation.

Tout le film fonctionne de cette manière : éviter la propagande trop grossière pour véhiculer néanmoins une idéologie univoque et sans contrepartie possible. Posons la question très simplement aux zélateurs du film : à quel moment Bigelow, ne serait-ce qu’un seul instant, met en doute les méthodes américaines et la politique internationale (si meurtrière !) des États-Unis depuis 10 ans ? On ne lui demande pas forcément de rappeler à son public que ce sont ces mêmes États-Unis qui ont installé les talibans en Afghanistan et qui ont armé Ben Laden. Ni même les scandaleuses connivences entre son pays et les sultans du pétrole d’Arabie Saoudite (dans la scène de boîte de nuit, il aurait été intéressant de noter à quel point les milliardaires qui financent tous les mouvements islamiques se foutent éperdument de la religion et qu’ils sont les meilleurs clients et amis des États-Unis). Mais on aurait aimé quelque chose de moins univoque, un contrechamp qui nous montrerait les Arabes autrement que comme de dangereux terroristes.

L’évolution du personnage de Jessica Chastain est assez significative. Au départ, elle porte un regard assez effrayé sur les méthodes de son collègue. Comme le spectateur, elle assiste avec dégoût à ces séances de torture éprouvantes. Mais lorsqu’elle se retrouve face à sa victime, elle lui dit que pour se sauver, elle devra parler. Sans « justifier » la torture, elle n’offre pas une d’alternative à cette manière d’atteindre son but et la fait, in fine, passer pour quelque chose de légitime. Que ce personnage soit une femme n’est pas innocent : il s’agit de faire croire à un regard singulier, plus « humain » sur cette tragédie bien que notre héroïne soit une guerrière qui ne fera aucune concession.

Pour conclure, je me souviens d’un très beau texte de Jean-François Rauger (dans feue La revue du cinéma) où il analysait les méthodes utilisées par les médias pour filmer la guerre du Golfe et la justification métaphorique de cette guerre qu’on retrouvait dans Terminator 2, film qu’il qualifiait de « fasciste ». Ne souhaitant pas atteindre si vite le point Godwin (ça me paraît très exagéré dans le cas du film de Bigelow), je me contenterai de dire que Zero Dark Thirty est une machine de guerre idéologique qui avance masquée derrière sa pseudo objectivité.

Au bout du compte, l’Amérique a toujours raison et tous les moyens sont bons pour imposer partout « l’empire du Bien »

Digressons avec Liberati

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paul leautaud liberati

 C’est un livre improbable, de ceux qui plaisent aux derniers esthètes et qui permettent de se perdre entre les lignes puis de s’y retrouver. Quand chacun ne jure que par le roman calibré, Simon Liberati prend le chemin buissonnier des fugues. 113 études de littérature romantique est ce que Montherlant appelait un « machin », qui tient autant du journal intime que des journées de lecture, du carnet de notes, de la poésie en prose ou des études savantes.

Dans le désordre précis de sa mémoire, Liberati retrouve pourtant, sur presque 500 pages, tous les charmes précieux d’Anthologie des apparitions, Nada exist, LHyper Justine et Jayne Mansfield 1967, prix Fémina 2011. On a envie d’égrener les titres de ses chapitres : « Brummell en Normandie », « Rêverie sur la Revue d’études latines », « California girls », « Elégances négligées » ou, le plus beau, « Vendredi 16 décembre 2011 − 10h45 Hôtel Hermitage – Monte-Carlo ».

Tout l’art de Liberati tient dans sa langue, à la fois classique et absolument moderne : « La mythologie moderne contient des épisodes fameux et d’autres plus secrets qu’il faut aller chercher dans les biographies, la presse à scandale, les télévisions spécialisées. Prenons les divinités féminines du dernier rang, les héroïnes de mythes locaux, de légendes urbaines à qui aucune histoire sérieuse ne rendra culte. Il s’agit de petits cultes privés, de santeria, de palo mayombe à usage quasi familial. »[access capability= »lire_inedits »] Dandy funambule sur le fil de ses souvenirs, il nous ouvre des portes donnant sur autant de petites histoires à faire rêver, à faire peur. On se croirait dans un manoir hanté. Il y a des chambres à Saint-Tropez et des maisons de famille à la campagne, du name dropping décadent et des digressions lumineuses sur des écrivains oubliés, des actrices assassinées et des putains de Babylone, des exorcistes et des enchanteurs.

Le Journal littéraire de Paul Léautaud revient souvent ainsi que le Journal inutile de Paul Morand. Un personnage, le Fantôme, ressemble beaucoup à Jean-Jacques Schuhl. Liberati et lui échangent des choses intimes autour de la vie et de Marcel Proust. Lentement, le temps retrouve des couleurs passées qu’illuminent les silhouettes nues et bronzées de Traci Lords, dans un film interdit, et de Jackie Kennedy-Onassis  sur une plage grecque. De vieux numéros du Nouveau Détective traînent par terre à l’heure où les dealers se pointent. Un poème de Paul-Jean Toulet évoque la nuit sur les trottoirs de Paris.

La nuit, justement, Liberati nous y fait voyager. On y croise Francis Scott et Zelda Fitzgerald, fous et amoureux, une adolescente manouche dans un train, la Nadja de Breton et même « une ordure biscornue », Lucien Rebatet, sauvé de l’exécution parce qu’il signait, dans Spectacle du Monde – sous le nom de François Vinneuil – des éloges de Visconti, Le Guépard et Les Damnés.

La nuit, on se replonge dans 113 études de littérature romantique, sans omettre la sinueuse merveille finale − l’Index des personnes, personnages, figures, marques, lieux, œuvres et périodiques cités −, histoire de laisser infuser sans fin les sortilèges de Liberati en attendant, un jour, la parution d’un bijou érotique d’été : Le Soleil noir de Nikki Beach.[/access]

Simon Liberati, 113 études de littérature romantique, Flammarion, 2013.

*Photo : Paul Léautaud (zygomatine).

Ockrent/Kouchner : le couple des années 80 revient

ockrent bernard kouchner

Christine Ockrent, modératrice pour colloques internationaux, en proie à une terrible adversité, se trouvait dans le plus grand désespoir. Un sort funeste s’acharnait sur cette femme, que la fortune avait commencé par combler. La gloire était sur elle, depuis ce jour où elle avait soumis Amir Abbas Oveyda, ultime premier ministre du Shah d’Iran, au feu roulant de rudes questions, non pas quand il était puissant, mais alors qu’il se trouvait dans une geôle obscure, attendant avec courage et dignité l’issue du procès que lui faisait un tribunal révolutionnaire inspiré par le bienveillant Imam Khomeyni. On connaît la suite, sa consécration, son sacre : la reine Christine régna sans partage dans l’univers médiatique.

Avec son compagnon, M. Kouchner, elle forma le couple de la décennie quatre-vingt. Il organisait le sauvetage de la planète, elle ne s’entretenait qu’avec les grands de ce monde. Mais la belle mécanique se dérégla progressivement. Elle cessa de plaire, à ses patrons d’abord, à certains de ses collègues, puis au public. On la croyait perdue, mais, toujours, elle rebondissait. Elle retrouvait des postes prestigieux autant qu’elle en perdait, jusqu’à l’audiovisuel extérieur de la France, dont elle fut nommée directrice générale déléguée. Elle connut l’enfer dans cet emploi : « Après neuf mois de manoeuvres qui ont sali mon honneur et ma réputation, je prends acte de ma révocation déguisée et sans motif » (mai 2011). C’est alors qu’Olivier Poivre d’Arvor, directeur de la radio culturelle d’État, la voyant mélancolique, lui offrit l’hospitalité de son antenne… La France (culture) pouvait-elle se passer des mérites de cette femme, qui démontre avec tant d’éclat qu’elle est indispensable ?

Jack Lang, intermittent du spectacle, a été nommé à la tête de l’Institut du monde arabe, fonction à laquelle ses travaux antérieurs, l’ensemble de sa carrière même, le destinaient. Il a dans ses cartons des projets mirifiques, n’en doutons pas, et nous ne serions pas étonnés qu’il nous annonçât une Islamic pride. Le verra-t-on quelque jour à la tête d’une joyeuse parade, assis sur un tapis volant, suivi, juchées sur des chars, de délicieuses créatures d’Allah, aux yeux charbonneux, le visage à peine voilé d’une gaze légère, ondulant adorablement sous les rayons d’un beau soleil d’avril, et découvertes de plus d’un fil… M. Lang, demeuré trop longtemps sans emploi dans la république, et, par surcroît, éloigné de l’Assemblée nationale par les électeurs ingrats d’une province reculée, semblait plus souffrir des atteintes du chagrin que de celles de l’âge. La France pouvait-elle se priver plus longtemps des multiples talents de cet homme, qui ne se lasse pas de se trouver fameux ?

Et voici M. Kouchner, bienfaiteur de l’humanité à temps plein, conseiller en système de santé pour pays africains à temps partiel : il n’a rien, ne demande rien, mais, si le prince l’appelle, il fera son devoir. L’autre matin, à France Inter, lui qui, d’ordinaire, se montre si sourcilleux et plutôt soupe-au-lait, il reçut avec bonhomie le moment d’ironie, au fond très bienveillant, de Sophia Aram. Il s’en servit même pour présenter à nouveau son départ du gouvernement Fillon comme une preuve de sa défiance envers le conseiller Buisson, mauvais génie droitier du président Sarkozy. Interrogé par Le Parisien, le 19 janvier, il rend hommage au « chef de guerre » François Hollande :« J’ai aimé qu’il se décide si rapidement. Cela m’a agréablement surpris. Il ne faut pas le mésestimer. Lui qui n’était pas réputé pour connaître le monde international, là, il l’apprend. Très vite. ». Il dit également qu’il se tient prêt à jouer un rôle, si on le sollicite…

La France saurait-t-elle ignorer plus longtemps les qualités d’un homme pourvu de tant de dons, qui ne refuse jamais de se déclarer disponible  et qui sait si bien chanter le chant des courtisans ? 

– Me voici devant vous, timide et sans emploi,

Je me nomme Bernard, et le genou je ploie.

–  Je te connais fort bien, et je sais tes mérites,

Tu ne me déplais point, si parfois tu m’irrites.

 

Tu sauras me servir, à la cour, à la ville,

Pour les uns serviteur, pour les autres servile.

–  N’est-ce point là mon lot de l’être, assurément ?

De l’être avec aplomb, de l’être effrontément !

–  On ne te voyait plus, où étais-tu passé ?

–  Je viens des Pays-Bas.

–  Es-tu néerlandais ?

–  Que nenni par ma foi, mais je suis hollandais !

Je ne me renie pas, j’assume mon passé.

De votre cause enfin, je suis le partisan.

–  C’est ainsi que l’on va, quand on est courtisan.

 

*Photo : On n’est pas couché.

Jean Clair, l’homme qui en disait trop

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jean clair art

À l’époque où il écrit ses chroniques, Jean Clair est ce jeune conservateur de musée qui revient d’Harvard où il a vu, de ses yeux, à quel provincialisme l’art américain aura réduit celui de l’introuvable École de Paris. Il est celui qui possède déjà cette science universelle, non seulement de l’art, mais aussi de la littérature, de la philosophie, enfin de tous les moyens que s’accorde la pensée. Il cherche à guider, dans un moment fatidique, le goût de ses contemporains vers l’intelligence d’une matière qui ne cesse de se dérober à elle-même autant qu’à eux. Il est le témoin du passage de l’art encore rassurant – et réjouissant pour les sens – des tableaux ou des sculptures, aux installations et autres performances. Il pressent déjà que ce barnum ne sera peut-être plus demain qu’un étrange marché aux fins indéterminées.

On ne naît pas réactionnaire, on le devient. Certaines époques se chargent ainsi d’occulter avec efficacité les grands esprits qui les gênent et qui les nient. Elles exilent les Socrate, bannissent les Sénèque, massacrent les Cassandre.  Elles veulent ainsi oublier que ces voix qu’aujourd’hui elles font taire furent celles des maîtres hier. Mais les élèves qui n’ont pas compris la leçon se croient toujours autorisés à tuer le professeur.

Jean Clair, lui, est la mauvaise conscience de l’art contemporain. Il a tout prédit, il y a quarante ans, comme le rappelle ce Temps des avant-gardes qui paraît ces jours-ci et où le vieux maître, maintenant académicien, a reclassé ses articles des années 1968 à 1978. L’art contemporain cherche à nier le regard de Jean Clair, qu’il ne saurait supporter car ce regard, qui aurait pu – et aurait dû – devenir le viatique de l’art d’aujourd’hui, en est condamnation sans appel.[access capability= »lire_inedits »]

Jean Clair n’aura cessé, en fait, de s’interroger sur lui-même – qui est-il dans ce jeu ? Un directeur de musée, un critique d’art, un historien de l’art, un expert, un homme de goût, un écrivain, un homme libre ? – en questionnant d’abord le monde de l’art sur lui-même. Faut-il des musées ? Que sont-ils alors ? Y a-t-il des artistes à l’heure de l’originalité infinie ? Peut-il y avoir encore une critique d’art ? L’art doit-il sortir des musées et rentrer dans les salons, comme il le dit ici : « Le XIXe siècle a vécu sur un mythe : que l’artiste soit à la rue et son œuvre au musée (une fois bien sûr l’artiste mort, d’avoir été trop longtemps à la rue sans doute). Il est temps maintenant que l’œuvre soit à la rue, et l’artiste logé au musée… » Et de nous apprendre qu’au XVIIe siècle, des artistes logeaient au Louvre.

Faut-il le rappeler aux entomologistes, Jean Clair n’est pas – et n’a jamais été – celui qui croyait que « c’était mieux avant ». Il est celui qui tente de penser l’humanité dans son ombre luminescente qui s’appelle l’art. Et qu’il ait, en son temps, défendu Buren ou Boltanski est significatif. C’est qu’il croyait alors qu’une ouverture était encore possible pour cet art qu’on commençait de nommer « contemporain ». Quarante ans après, il a fait le deuil de cette espérance, mais nul ne saurait lui reprocher d’avoir été l’un des artisans de cet échec.

Au contraire, sans lui, sans ses sempiternelles interrogations, ses constants élans, ses colériques ritournelles, il est à gager qu’il ne se fût vraiment rien passé de ce côté-ci de l’Atlantique.[/access]

Le Temps des avant-gardes, Chroniques d’art 1968-1978, par Jean Clair, éditions de la Différence, 2012.

Hollande, agent électoral de Merkel ?

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hollande merkel europe

Il ne faut pas se fier aux apparences : le discours de François Hollande devant le Parlement européen ne gêne en rien Angela Merkel, bien au contraire. Les décrypteurs habituels ont cru déceler dans les propos du président français une critique de la chancelière, qui ferait alliance avec David Cameron pour mettre le budget de l’Union européenne à la portion congrue. Certes, il a pourfendu sans concession les dogmes germaniques : il a tonné contre l’incapacité de la BCE à conduire une politique de change dynamique (entendez mettre fin à l’euro fort, handicap pour la compétitivité des pays les plus fragiles de l’UE), et la réticence de l’Allemagne et ses alliés nordiques à relancer l’économie du continent par des investissements publics transfrontaliers dans les infrastructures, la recherche, l’instauration des eurobonds etc. À ces mâles propos, il ajoute une alliance de revers contre Merkel en mettant de son côté Martin Schulz, le président social-démocrate allemand du Parlement européen. Ce dernier menace de faire censurer par le Parlement de Strasbourg[1. Le traité de Lisbonne donne désormais au Parlement européen le pouvoir de censurer le cadre budgétaire plurinannuel. C’est la première fois qu’il fera usage de cette nouvelle prérogative.] le cadre budgétaire pluriannuel européen actuellement en marchandage à Bruxelles si le compromis adopté se révélait trop chiche pour la majorité des eurodéputés.

Cette menace n’est pas une vaine rodomontade, car la majorité de droite du Parlement risque de se diviser à ce sujet sur des bases nationales. Ainsi, on a pu remarquer que l’UMP, par la voix de Laurent Wauquiez, a soutenu sans états d’âme la teneur des propos de Hollande, notamment sur la défense française de la PAC, alors qu’ Allemands, Britanniques et Néerlandais voudraient voir diminuer drastiquement les subventions européennes aux agriculteurs. Ces mauvaises manières faites à la chancelière interviennent alors que le débat préélectoral est lancé en Allemagne pour les élections au Bundestag de septembre prochain. C’est, dira-t-on, la réponse du berger à une bergère qui apporta, en mai dernier, un soutien appuyé à Nicolas Sarkozy dans son duel contre François Hollande.

Supposons que le Parlement européen parvienne à faire rajouter quelques milliards d’euros à ce projet de budget pour la période 2014-2020, en dépit de l’opposition de la CDU-CSU. La chancelière et ses alliés libéraux se présenteraient alors comme le rempart d’une Allemagne dont la cassette bien garnie serait menacée par les cigales d’Europe du Sud et de l’Est, avec la complicité du SPD et des Verts. Lorsque l’on connaît l’état de l’opinion publique d’outre-Rhin sur ces questions, et l’absence, en Allemagne, d’un parti populiste susceptible de capter les voix des europhobes, on doit en conclure que la charge de Hollande n’est pas de nature à faire perdre le sommeil à Mme Merkel et ses amis, bien au contraire. La méthode Sarkozy était toute différente : elle consistait à « coller » à l’Allemagne sur les principes généraux, pour obtenir des concessions conjoncturelles au coup par coup, comme le rachat des dettes pourries de la Grèce par la BCE ou la prolongation pour deux ans du programme européen d’aides au plus démunis, bête noire d’une Allemagne qui l’avait fait condamner en 2011 par la Cour de justice européenne comme contraire à la lettre des traités[2. Le programme d’aide aux plus démunis a été mis en place dans les années 90 pour attribuer aux plus pauvres les surplus agricoles générés par la PAC. Ces surplus ayant disparu, les subsides aux associations de lutte contre la pauvreté ont été pris en charge par l’UE, en contradiction avec les traités qui réservent la politique sociale à l’échelon national. La France, L’Italie et la Pologne sont les principaux bénéficiaires de ces fonds.].

La manœuvre de Hollande est donc audacieuse, mais bordurer l’Allemagne et ses alliés en coalisant contre eux l’Italie, l’Espagne et la Pologne est moins facile que repousser les jihadistes dans les sables du désert. Le Traité de Lisbonne permet en effet de constituer des minorités de blocage en rassemblant au moins quatre pays et 35% de la population des 27 (bientôt 28 avec la Croatie) pour s’opposer à tout projet jugé nuisible aux intérêts nationaux des pays concernés. Modifier le statut de la BCE, par exemple, en l’autorisant à se comporter en matière de change comme la Fed américaine ou la banque centrale japonaise, verrait immédiatement Merkel et la Bundesbank monter au créneau avec les Néerlandais, les Finlandais, les Autrichiens et les Slovaques. Le pari d’une victoire électorale du SPD et de ses alliés Verts en septembre prochain ne garantit même pas que la conception « hollandaise » d’une Union européenne interventionniste en matière économique soit en mesure de l’emporter.

L’Allemagne n’est pas un pays où les changements de majorité se traduisent par des virages à 180° dans l’orientation générale de la politique nationale. On ne peut donc gouverner la République fédérale contre les tendances lourdes de la société, contre les intérêts de son industrie, et ses choix stratégiques dans le domaine de l’énergie, de la défense, des alliances extérieures dont le partenariat avec la Russie constitue la pierre angulaire. Et dans tous ces domaines, les convergences du SPD avec la CDU/CSU sont plus évidentes, quoique plus discrètes, que celles affichées avec le PS français.

*Photo : Statsministerens kontor.

Apple : les boursiers veulent croquer la pomme

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apple steve jobs

Il y a beaucoup de choses à dire sur Apple, beaucoup de bonnes choses, s’entend. Je ne le ferai pas ici exhaustivement, car je risquerais de froisser les utilisateurs de Windows ou Android, qui, paraît-il, sont légion et, pour certains, heureux de leur sort. De plus, une telle démarche pourrait me faire apparaître comme unilatéral et moqueur, deux traits de caractère que je devrais atténuer, selon ma maman.

Je ne dirai donc rien sur les systèmes d’exploitation tout pourris de quelques centaines de millions de PC ou de smartphones, si ce n’est pour remarquer, avec feu le grand Steve Jobs, que la plupart de leur qualités – faut bien qu’ils en aient quelques-unes – viennent d’une copie rusée mais servile des OS ou du design du Mac ou de l’iPhone. Un comble dans un monde où les industriels ne cessent de se lamenter sur les ravages induits par la contrefaçon et où on nous explique chaque matin que porter un faux sac Vuitton est un quasi-crime contre l’humanité, alors qu’en vrai ce n’est qu’une banale faute de goût –moins répréhensible toutefois que d’en porter un vrai.

Pas de polémique, donc. Rien qu’une remarque amusée. Le cours de l’action Apple, très chahuté depuis septembre dernier, passant en quelques mois de 700$ à 450$ environ, a brusquement remonté hier de 2% et des brouettes. Pourquoi ? À cause de David Einhorn actionnaire très minoritaire, mais significatif (plus d’un million de titres tout de même).  Einhorn est ce qu’on appelle plaisamment ici un investisseur, alors qu’il s’agit en réalité d’un spéculateur, une appellation que, contrairement aux gros balourds de la presse économique française, Einhorn ne récuserait pas lui-même : son fonds « activiste », Greenlight Capital, a assis sa réputation sur d’audacieuses et fructueuses opérations de vente à découvert. Rien d’illégal, ni même peut-être de structurellement amoral, mais on est loin de l’image d’Épinal de l’« investisseur » courageux qui confie toutes ses économies à Thomas Edison parce qu’il croit en l’avenir de l’ampoule électrique.

Or voilà-t-il pas que Greenlight a décidé de poursuivre Apple en justice, jugeant insuffisants ses efforts pour « rendre de la valeur à ses actionnaires ». En clair, l’actionnaire activiste voudrait que les Cupertino boys lui refilent une partie de leur trésor de guerre de 137 milliards de dollars. Car on l’ignore trop souvent, mais la plus belle entreprise du 21ème siècle a la particularité made in Steve Jobs de ne jamais distribuer de dividendes, ce qui normalement la met relativement à l’abri des pressions court-termistes de certains de ses « investisseurs ». La rumeur de Wall Street incline à penser que pour éviter la bagarre, Apple pourrait accepter de lâcher un peu de lest.

Une info qu’il faut rapprocher d’une autre, relayée cette semaine par toute la presse spécialisée : les conseils insistants de plusieurs cabinets d’experts new-yorkais – eux aussi un rien paniqués par la chute des cours – enjoignant Apple de changer de politique industrielle et de multiplier notamment les produits très grand public et bon marché.

À l’arrivée, que réclament les uns et les autres ? Décliner à l’infini des produits à la technologie déjà éprouvée, plus économes en R&D, donc plus immédiatement rentables, et des dividendes tout de suite pour les actionnaires. Bref ce que suggèrent ces gens-là pour Apple, c’est la méthode qui depuis trente ans a si bien réussi chez Peugeot.

Pas besoins de bolcheviks : les capitalistes sont parfois les pires ennemis du capitalisme.

*Photo : Rosso d’uovo.

Dette : achetez français !

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chine dette france

Depuis mercredi 5 décembre 2012 en début d’après-midi, on a observé plusieurs fois un phénomène aussi historique que symbolique : le taux des obligations assimilables du Trésor (OAT) à 10 ans sur le marché secondaire[1. Le marché secondaire est le marché de l’occasion – où s’échangent les titres déjà émis. Le marché primaire, c’est le marché du neuf – où l’Agence France Trésor, via le réseau des spécialistes en valeurs du Trésor (SVT), emprunte effectivement de l’argent pour le compte de l’État.] est passé sous le seuil des 2%. C’est historique parce que jamais, de mémoire d’homme, le taux de référence des emprunts d’État français n’avait atteint un niveau aussi bas. C’est symbolique parce que 2%, c’est le niveau d’inflation cible de la Banque centrale européenne ; en dessous de ce seuil, à supposer que la Banque centrale parvienne à atteindre son objectif dans les années à venir, l’État français peut emprunter à un taux réel – c’est-à-dire ajusté de l’inflation – négatif.

Cette année 2012 est d’ailleurs celle de tous les records en la matière. Malgré la perte de notre AAA chez Standard & Poor’s suivie, quelques mois plus tard, de celle de notre Aaa chez Moody’s, jamais le Trésor public ne s’était endetté à si bon compte. Depuis cet été, le taux de nos emprunts à 10 ans est inférieur à 2,5% et l’Agence France Trésor[2. Placée sous l’autorité du directeur général du Trésor, c’est l’agence gouvernementale qui est chargée de la gestion de la dette et de la trésorerie de l’État. ] est même parvenue à emprunter quelques milliards d’euros à des taux négatifs sur les échéances les plus courtes (bons du Trésor à 3 et 6 mois). Alors que le programme d’émission de cette année est pratiquement entièrement exécuté, l’AFT estime que les nouveaux emprunts à moyen et long terme (2 ans et plus) contractés par l’État cette année lui coûteront 1,87% d’intérêts annuels.

L’État français, avec 1 377 314 738 602 euros de dette émise sur les marchés au 31 octobre 2012, semble donc en passe de rejoindre le club des États qui peuvent emprunter sur une décennie en payant moins de 2% d’intérêts au même titre que les États-Unis (1,58%), le Royaume-Uni (1,73%), l’Allemagne (1,30%) et les Pays-Bas (1,53%) sans parler de la Suisse (0,40%)[3. Taux des obligations souveraines à 10 ans à l’heure où j’écris ces lignes.].[access capability= »lire_inedits »]

Naturellement, cette situation exceptionnelle offre à un certain nombre de nos élus l’occasion de vanter le succès des politiques gouvernementales et de moquer le manque de crédibilité des agences de notation[4. Ce en quoi ils n’ont pas tout à fait tort : les agences ont perdu toute crédibilité au cours des années 1970, lorsqu’elles ont été instrumentalisées par les pouvoirs publics dans le cadre de la régulation prudentielle des banques.]. Les marchés financiers, hier désignés comme l’ennemi du peuple, auraient finalement été touchés par la grâce du discours politique et deviennent à cette occasion un baromètre officiel de sa vertu. C’est de bonne guerre, mais ces rodomontades ne doivent pas nous faire perdre de vue les véritables questions : qui, pourquoi et pour combien de temps encore ?

Le profil-type du généreux donateur

L’identité des créanciers de l’État est une information bien gardée ; officiellement, d’ailleurs, elle n’existe pas : même lorsqu’un député pose la question (comme l’a fait Mme Laure de La Raudière en 2010), on lui oppose une fin de non-recevoir en lui expliquant qu’il est illégal de collecter de telles informations. C’est d’autant plus regrettable que l’absence de sources officielles donne libre cours à l’imagination débridée des amateurs de théorie du complot. Néanmoins, avec un peu d’astuce et quelques tuyaux de M. Philippe Mills[5.Voir Next-Finance, octobre 2012.], le directeur général de l’AFT, on peut se faire une idée assez précise de l’identité de nos généreux donateurs.

Dans un premier temps, il y a la grosse masse de nos créanciers habituels : les compagnies d’assurance, mutuelles et autres organismes de prévoyance français qui détiennent, selon mes estimations, un bon cinquième de notre dette publique à elles seules (principalement dans le cadre de leurs contrats d’assurance-vie en euro[6. Par opposition aux contrats en unités de compte ; l’assurance-vie en euros, c’est le placement préféré des Français (un bon tiers des placements des ménages français à elle seule).]) ; il y a aussi, comme en témoigne la liste des 50 plus gros détenteurs privés de dette française publiée par l’agence Reuters, les sociétés de gestion de portefeuille qui achètent des obligations d’État pour le compte de leurs clients et, dans une moindre mesure, les banques qui, comme vous le savez certainement, n’achètent de la dette publique que parce que les règles prudentielles internationales (i.e. les accords de Bâle) les y obligent[7. Soit pour constituer des réserves en fonds propres, soit en nantissement de leurs emprunts auprès des Banques centrales].

Mais cette année 2012 aura surtout été marquée par l’extrême générosité d’un nouveau type de donateur. C’est M. Mills lui-même qui nous en dresse le portrait : « Il y a une forte part de Banques centrales et de fonds souverains (environ 50%) » et, un peu plus loin, « la moitié des acheteurs nets de la dette française vient d’Asie et du Moyen-Orient ». En extrapolant un peu, on voit se dessiner le profil-type de notre nouveau financier : une Banque centrale ou un fonds souverain (c’est-à-dire un État) d’Asie (du Sud-Est) ou du Moyen-Orient (un producteur de pétrole). Établissons une brève liste des suspects : au Moyen-Orient, il y a, bien sûr, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis (surtout Abu Dhabi et Dubaï) et, dans une moindre mesure, le Koweït et le Qatar ; plus à l’est, on citera Singapour, la Corée du Sud et, bien sûr, l’Empire du Milieu, ses quatre fonds souverains géants et la People’s Bank of China.

Tous aux abris !

Ce qui nous amène tout naturellement à la question suivante : pourquoi diable ces gens nous prêtent-ils des milliards gratuitement ou presque ? Étant bien entendu qu’aucun de nos suspects n’est connu pour sa nature philanthropique et que, de toute évidence, ce n’est pas du rendement qu’ils viennent chercher sur notre montagne de dettes, il nous reste une seule explication plausible : ce petit monde cherche désespérément à se mettre à l’abri.

Il faut bien comprendre un principe simple : sur un territoire donné, l’emprunteur le plus sûr – c’est-à-dire celui qui vous offre les meilleures garanties de remboursement de l’argent que vous lui avez prêté – c’est l’État. La raison en est fort simple : l’État, par définition, détient le monopole de la coercition et peut donc fiscaliser à loisir les autres débiteurs avant d’être lui-même incapable de faire face à ses engagements. C’est pour cette raison que, traditionnellement, les investisseurs réservent une part de leur placement aux emprunts d’État : ça ne rémunère pas beaucoup, mais c’est ce qui se rapproche le plus d’un investissement sans risque.

Seulement voilà : cette crise a considérablement réduit la quantité de dette souveraine présumée sûre. Prenez le cas, par exemple, de la crise de l’euro : quelques États – le « Club Med » – se trouvent dans des situations économiques et budgétaires compliquées qui provoquent, au sein de leur population, une certaine forme de mécontentement. Du point de vue des investisseurs, ce mécontentement se transforme en risque politique : très précisément, les créanciers de ces États craignent qu’un nouveau gouvernement prenne le pouvoir, claque la porte de la zone euro et dévalue dans la foulée sa monnaie nationale nouvellement recréée – ce qui revient à dire qu’ils courent le risque d’être remboursés en monnaie de singe.

Du coup, lesdits investisseurs bradent leurs obligations espagnoles et italiennes – ce qui provoque l’effondrement des prix et donc l’envolée des taux – et réinvestissent ce qui leur reste… sur la dette de pays présumés plus stables : l’Allemagne, les Pays-Bas, la France. La crise de l’euro, c’est ça : un risque politique d’explosion de la zone ; c’est précisément cette situation que les critères de Maastricht cherchaient à éviter… sans grand succès.

Bref, si nous pouvons nous endetter à si bon compte, c’est parce que les investisseurs du monde entier cherchent désespérément une denrée devenue rare : des obligations émises par des États fiscalement viables qui ne risquent pas trop de recourir à la planche à billets pour régler leurs problèmes de dette. Par chance, nous faisons partie des heureux élus… jusqu’ici.

Le fil du rasoir

D’autres, avant moi, ont prononcé le mot en « B », et je pense qu’ils ont tout à fait raison : c’est une énorme bulle ; une bulle financée par la politique monétaire de nos banquiers centraux et habilement dirigée par nos pouvoirs publics là où ils en avaient immédiatement besoin : sur la dette publique. Si le montage tient encore, nous ne le devons pas à nos vertus, mais aux vices des uns et à la peur des autres. Mais il existe un vieil adage boursier qui dit que « les arbres ne montent pas jusqu’au ciel » ; c’est le principe de gravitation universelle appliquée aux marchés de la dette : ce qui monte (le prix des obligations d’État) doit fatalement redescendre un jour – surtout quand ça a beaucoup monté, pour de mauvaises raisons et qu’il y a un plafond. En gros, il y a deux scénarios :

– dans le premier, le pire, nous continuons sur notre lancée : plus de dépense publique, plus d’impôts, plus de déficit budgétaire (également connue sous le nom « politique de croissance ») et plus de dette. C’est l’option « choc fiscal », le scénario à la grecque : exode fiscal et entrepreneurial massif, économie en récession, explosion du chômage et des dépenses sociales. Tôt ou tard, l’État sera incapable de faire face à ses engagements et devra – officiellement ou via un retour au franc et une dévaluation – provoquer un bain de sang sur les marchés obligataires (ruinant au passage, vous l’avez compris, l’épargne de nos concitoyens).

– dans le scénario optimiste, nous réduisons notre dépense publique et faisons en sorte que notre économie retrouve un second souffle. On peut espérer un retour de la croissance (et donc des rentrées fiscales), une baisse du chômage et une reprise du crédit ; laquelle, étant donné la montagne d’euros imprimée ces dernières années par la BCE, se transformera sans doute assez rapidement en une belle poussée inflationniste… qui provoquera un bain de sang sur les marchés obligataires (et les mêmes conséquences que précédemment).

Bref, nous marchons (et nos dirigeants dansent) sur le fil du rasoir ; la suite sera, quoi qu’il arrive, douloureuse. À nous de choisir entre une paire de gifles et l’Armageddon.[/access]

*Photo : leniners.

Mariage gay : Et si l’Etat écoutait les conseils du Conseil d’Etat ?

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Comme plusieurs de mes camarades de Causeur et contrairement à maints confrères, je n’ai pas une dévotion exagérée pour les instances  administratives qui prétendent faire la loi ou dire le droit en lieu place du peuple ou de ses mandants. Cette méfiance vise bien sûr la Commission de Bruxelles, la BCE de Francfort ou le TPI de La Haye, elle vaut aussi pour toutes sortes d’institutions françaises squattées par les énarques et trop souvent promptes à sortir de leur tâche originelle de régulation, de surveillance ou d’expertise, pour se vautrer dans la prescription.

Aussi ne considérerai-je pas comme parole d’Évangile les mises en garde que viennent d’adresser les « sages » du Conseil d’Etat au gouvernement à propos du projet de loi sur le mariage homosexuel.

Ce qui ne m’empêche pas d’être un rien hilare à la lecture du Figaro de ce vendredi qui affirme s’être procuré l’avis remis par le Conseil à Jean-Marc Ayrault avant l’examen du projet de loi en Conseil des ministres, le 7 novembre 2012.

Les garnements du Palais Royal s’en sont en effet donné à cœur joie sur tous les axes fondamentaux du « MPT » On peut par exemple y lire ceci : « le Code civil, s’il ne définit pas le mariage, le fonde sur deux éléments jusqu’alors indissociables : l’altérité des sexes et la présomption de paternité, laquelle donne automatiquement un père à l’enfant de la femme mariée qui accouche ». On peut aussi y lire cela : « Alors que la filiation est un élément essentiel d’identification pour chaque individu sur le plan tant biologique que social et juridique, l’état civil ainsi reconstitué mettra en évidence, par la référence à des parents de même sexe, la fiction juridique sur laquelle repose cette filiation ».

Zut alors, Christiane Taubira, qualifiée d’auteur(e) de fiction ? On comprend mieux pourquoi elle a envoyé bouler les députés qui avaient oser demander que cet avis – consultatif – du Conseil soit rendu public.

 

 

La criminalité a explosé !

obertone france orange mecanique

Dans La France Orange Mécanique (Ring éditions), Laurent Obertone décrit « l’ensauvagement d’une nation » et montre une France où l’ultra-violence progresse sans rencontrer d’autre opposition qu’une culture de l’excuse institutionnalisée. Rencontre avec un journaliste brise-tabous, sans œillères ni langue de bois.

Votre essai s’appuie sur des chiffres différents de ceux du ministère de l’Intérieur. En quoi sont-ils plus fiables que les statistiques officielles ?

En France, toutes les 24 heures, on compte 13 000 vols, 2 000 agressions et 200 viols. Ces chiffres sont ceux de l’Office national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP), institut public qui réalise depuis plusieurs années des enquêtes de victimisation auprès de 17 000 personnes. Ces enquêtes jugées fiables par les criminologues (et désormais par Manuel Valls) recensent 12 millions de crimes et délits, soit trois fois plus que les chiffres avancés par le ministère de l’Intérieur, basés uniquement sur les plaintes, et sujets à quantité de manipulations. L’enquête de l’ONDRP y échappe, et échappe donc aux indécentes petites querelles politiciennes autour d’oscillations infimes d’un taux de criminalité qui a explosé depuis les années 60, et qu’aucune politique n’a su ou voulu contenir.

Vous semblez nourrir une très mauvaise opinion des médias français. Sont-ils vraiment tous aveugles et angéliques face à l’insécurité ?

L’immense majorité des journalistes (94% selon une enquête de Marianne) et des étudiants en journalisme (jusqu’à 100% d’entre eux dans certaines écoles) se revendiquent de la gauche et de l’extrême gauche. Ils ont un logiciel idéologique dans la tête, qui n’est pas compatible avec le devoir d’informer. Par réflexe, ils nient la réalité, l’édulcorent, la minimisent, éventuellement méprisent, culpabilisent ou insultent ceux qui osent la montrer du doigt. Entre grands médias, c’est une compétition à celui qui ira le plus loin dans l’excuse et la compréhension du criminel. Les gens le savent, donc ils ne lisent plus cette presse-là, qui est maintenue en vie par des subventions publiques plus ou moins déguisées, pour donner l’illusion qu’une information indépendante existe encore et que notre démocratie se porte bien. Tout ça est un théâtre et même, hélas, une tragédie.

Mais la presse parle de votre livre…

Une certaine presse. Valeurs actuelles, Atlantico, Éric Brunet, Éric Zemmour… La plupart des grands médias se taisent, et nous font parfois savoir, comme La Croix ou Le Parisien, qu’ils le font pour des raisons idéologiques. Or des milliers de victimes témoignent que l’insécurité n’est pas une idéologie.

En pointant le multiculturalisme comme source de la délinquance, ne redoutez-vous pas de radicaliser certaines personnes, soit vers l’extrême droite soit vers un fanatisme de type salafiste ?

L’hétérogénéité d’une nation est non seulement un facteur de criminalité, mais aussi un facteur d’incivisme, de précarité, d’effondrement du « capital social », comme l’a démontré le célèbre sociologue – de gauche – Robert Putnam, duquel je parle longuement dans La France orange mécaniqueC’est un constat : les pays hétérogènes sont plus violents que les pays homogènes. Il n’est pas question de réécrire cette réalité sous prétexte qu’elle pousserait des gens à se radicaliser. Aujourd’hui, dans notre pays, des milliers de criminels radicaux agressent, violent et tuent d’honnêtes gens sans que ça n’intéresse personne. Ceux qui fuient cette réalité en brandissant le fantasme de l’extrême droite se font les complices de ces criminels. Mais ils n’ont plus le choix : leur idéologie est boiteuse, et ce fantasme de l’extrême droite est leur seule béquille.

Quid de la dérive islamiste ?

Je note que cette radicalisation est consubstantielle aux populations musulmanes installées en Europe. Elle est un accélérateur identitaire de la tribalisation de certaines communautés.

À vous lire, certains délinquants sont parfaitement de bonne foi lorsqu’ils pensent ne transgresser aucun interdit en commettant des délits ou des viols…

En effet. Leur morale est celle de leur groupe, hiérarchisé selon des règles qui ne sont pas les nôtres. C’est une loi anthropologique : tuer un membre de son groupe est interdit, tuer un étranger est admis, parfois encouragé. En témoigne le soutien sans faille des « proches » de « jeunes » interpellés par la police, quoi qu’ils aient fait.

Vous expliquez que, contrairement à une idée bien ancrée, la délinquance et la criminalité ne sont pas liées à des facteurs économiques. Mais peut-on sérieusement comparer des départements ruraux, certes classés parmi les plus pauvres et des zones hyper urbanisées comme le 93?

Je constate que les villes aux populations homogènes, qui comportent leur lot d’habitants pauvres, sont très peu criminelles. Le Paris du début  du XXe siècle ou même du XIXe était particulièrement pauvre et surpeuplé. Pourtant, il était beaucoup moins violent qu’il ne l’est depuis les années 60. La ville ne fait pas le criminel, disons qu’elle lui sert de refuge. Ce qui fait le criminel, c’est la sous-adaptation culturelle, la tribalisation du pays, le laxisme judiciaire, la morale de l’excuse.

D’où vient la quasi-impunité que vous dénoncez ? De la police ou de la justice?

Entre la paperasse, la politique du chiffre, la barbarie de la rue, les consignes pour ne pas « provoquer », le mépris médiatique, la colère populaire, les policiers, désabusés, font ce qu’ils peuvent, avec courage et efficacité. En revanche, la justice ne suit plus depuis longtemps. 53 000 places de prison, 67 000 détenus. 82 000 peines non exécutées chaque année, faute de place. Construire des prisons ? « Ça coûte cher », nous explique-t-on sans trembler du côté du syndicat de la magistrature. Pas un seul gouvernement n’a eu le courage de mettre au pas son administration pour construire des prisons. Pourquoi ? Parce que construire des prisons serait reconnaître l’explosion de la criminalité depuis l’ordonnance de 1945 et la généralisation du laxisme judiciaire. Idéologiquement, les progressistes ne peuvent pas admettre l’échec de leurs utopies. Ils préfèrent couler à la barre du navire. Ce qu’ils décident n’a rien à voir avec la réalité empirique, ce sont des « avancées » morales sur lesquelles personne ne doit jamais revenir. C’est un comportement suicidaire.

Ce n’est donc pas de la responsabilité de Christiane Taubira, l’actuelle Garde des Sceaux ?

Taubira est autant responsable de la situation que ses prédécesseurs, elle a l’immense mérite de passer pour ce qu’elle est.

Plus que le niveau de sécurité, n’est-ce pas notre seuil de tolérance face à la criminalité et à la délinquance qui a fléchi au cours des dernières décennies ?

Si les médias tentaient d’amplifier ce phénomène, ils commenceraient sans doute par ne plus parler de « sentiment », de « jeunes », ou « d’incivilités ». Dans La France orange mécanique, je montre que la criminalité française était insignifiante des années 1830 aux années 1950. Dans tous les pays d’Europe, la criminalité a explosé à partir des années 1950, avec la mondialisation, l’immigration et la fin de la justice strictement punitive. Ce n’est pas une fatalité : les pays qui ont abandonné le laxisme judiciaire, comme les États-Unis, ont obtenu d’excellents résultats en matière de lutte contre la criminalité. Aujourd’hui, la criminalité des États-Unis est proportionnellement inférieure à celle de la France.

Votre constat est effrayant, mais quelles solutions préconisez-vous ?

Aucune, ce n’est pas mon rôle. Je suis un témoin, je pose un constat. Constat de faillite judiciaire, de faillite du multiculturalisme, de faillite de la morale progressiste. Avant de s’attaquer à la réalité, il faut cesser de l’ignorer. C’est tout le thème de mon livre.

Laurent Obertone, La France orange mécanique (Ring éditions).

*Photo : emersonquinn.

Oui aux films mal léchés !

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rochant seria mocky

2012 a été l’année des beaux films dépourvus de style propre, mais riches d’une incontestable maestria technique, anodins dans leur propos mais virtuoses dans la conduite des récits. De Millénium à Cloclo, de Skyfall à Dans la maison, de L’Amour dure trois ans au Capital et de La Part des anges à De rouille et d’os, on a eu droit à un cinéma qui mobilise tous les points de vue et tous les styles au service d’une efficacité narrative optimale, sans temps morts ni ratés.

En réalité, ce cinéma sûr de son droit et que le doute n’effleure jamais est manipulateur et finalement assez vain, dès lors que les multiples péripéties qu’il égrène ne révèlent jamais rien qui ne soit inscrit dans son programme initial. À l’arrivée, cela donne le cynisme d’Amour, de Michael Haneke, qui se permet de dominer le spectateur de bout en bout, suscitant sa fascination et dirigeant son regard par l’emploi concerté d’un romantisme de pacotille lesté d’un réalisme éprouvant, distribué en vignettes garanties « vu à l’hôpital » . Et ce, pour nous forcer à admette l’horreur du geste final, nécessairement libératoire.

Face à cette déferlante, on en vient à regretter le temps du cinéma aventureux qui privilégiait le mystère plutôt que les intrigues, laissant souvent le spectateur désemparé.[access capability= »lire_inedits »] Ce cinéma qui recherche la parole vraie, même si elle est proférée un ton trop haut, et qui au lieu de calibrer ses plans, les laisse errer jusqu’à ce que l’émotion advienne. Ce cinéma, qui peut bâcler son découpage dans le seul but de montrer la justesse d’un sourire ou d’une larme, oser des séquences qui semblent être des fugues inutiles plutôt que des unités fonctionnelles, hésiter, laisser le temps s’éterniser et, jouant le filigrane contre le récit, révéler les points de rupture et les angles morts, est radical et naïf, brutal et ingénu, sensuel en diable, lyrique au-delà du raisonnable. Si quelques-uns de ses représentants comme Leos Carax (Holy Motors), Werner Herzog (Into the Abyss) ou Abel Ferrara (Go Go Tales) ont été à l’affiche en 2012, ce cinéma-là est bel et bien en danger, comme le fait craindre la disparition de nombre de ses grands artisans ces derniers mois. Il y a eu celle de José Bénazéraf, qui savait jouer du clair-obscur plutôt que de la lampe de commissariat et fut témoin d’une époque où les films, en particulier pornographiques, évitaient les plans assénés, les séquences explicatives et les conclusions édifiantes. Puis ce fut Sylvia Kristel, dont le sourire retenu, à la manière de la Deneuve des débuts, et le regard bien trop clair étaient toujours l’amorce d’un effeuillage glorieux et gratuit, d’une nudité sans prétexte, sans justification hypocrite ou explication savante, sans revendications ni sous-entendus, une nudité pour rien, un rien désormais inconcevable. On a perdu Koji Wakamatsu, cinéaste révolté, par ailleurs producteur de L’Empire des sens, qui traitait magistralement des rapports de domination dans le couple comme dans la société japonaise, et dont le cinéma violent et contestataire date, bien entendu, d’avant la normalisation. Enfin, on a appris la mort de Chris Marker, poète qui savait être moraliste sans donner de gages et qui, à la différence des fonctionnaires du dérangeant, ne se réjouissait nullement du devenir confuso-onirique du monde.

Tout n’est pas perdu cependant, et voici quelques raisons de garder la foi : en 2013, on assistera à la renaissance de Joël Séria, l’auteur des Galettes de Pont-Aven et de Comme la lune, qui a tourné l’an passé Au bonheur des bab’, et c’est peu dire qu’on l’attend. Et Mocky persiste. Avec plusieurs films montés, mais non encore distribués, comme Le Mentor, il n’a pas fini de faire enrager le cinéma aseptisé, sans accrocs et sans écarts, qui aligne partout ses images verrouillées.

Après Carax, on parle également du retour d’un autre enfant prodige des années 1990, Éric Rochant, dont on n’a pas oublié le charme d’Un monde sans pitié ni l’ampleur des Patriotes, et de celui de Peter Greenaway dans une nouvelle adaptation du Mort à Venise, de Thomas Mann, qui devrait faire bondir les adeptes du prêt-à-filmer.

Ainsi le monde ironique et référentiel, gentiment cynique et infiniment complaisant de Sam Mendes ou de François Ozon n’a-t-il pas encore gagné : pour quelque temps encore, le cinéma restera cet art moderne qui apprend à ne plus être moderne.[/access]

*Photo : Les Patriotes d’Eric Rochant.

Zero dark thirty : in USA we trust

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zero dark thirty

zero dark thirty

La meilleure séquence de Zero dark thirty est celle qui ouvre le film. Kathryn Bigelow remonte le temps et nous invite à assister aux attentats du World Trade Center en omettant volontairement de nous montrer une seule image de ce moment médiatique par excellence. Il n’y aura qu’un écran noir et un chevauchement de voix disparates. Le film semble donc opter pour la voie de la soustraction (pas de spectaculaire, pas de chantage à l’émotion…) et m’a fait songer à un passage très fort de Zodiac où Fincher procède de la même manière : un long moment où l’écran devient noir et où seules des voix-off nous suggèrent le passage du temps et nous rappellent quelques moments « historiques ».

Zero dark thirty aurait d’ailleurs pu être un film assez proche de Zodiac puisqu’il s’agit d’un personnage hanté par la capture de l’ennemi public n°1 (Ben Laden dans le cas présent) et qui en devient quasiment cinglé. Sauf qu’à l’inverse du trio de Fincher, le personnage incarné par Jessica Chastain reste résolument droit dans ses bottes, sûr de son bon droit et d’agir au nom du Bien, de la patrie et de Dieu (elle utilise ces deux derniers termes dans le film, je n’invente rien).

C’est là que se situe à mon sens l’échec du film : le côté factuel que revendique la cinéaste est toujours sous-tendu par l’idée qu’elle agit systématiquement du bon côté (l’Empire du Bien contre la constellation du terrorisme islamique). Il n’y a donc aucune ambiguïté ni contrechamp possible : Zero dark thirty est une machine de guerre idéologique à la gloire des États-Unis (même si les moyens employés ne sont ni spectaculaires, ni héroïques).

Avant d’analyser plus précisément le caractère idéologique du film, tenons-nous en au strict point de vue esthétique. Si l’on ne peut nier une certaine efficacité à Zero dark thirty et un certain sens de l’action à Kathryn Bigelow (encore que 2h37, c’est beaucoup trop long. Aura-t-on un jour le bonheur de revoir un gros film américain qui ne dure pas plus d’1h30 ?), il ne faut pas non plus s’emballer : la mise en scène est conforme à la norme en vigueur actuellement (ce léger tangage provoqué par la caméra portée à l’épaule, ces longues focales qui écrasent la profondeur de champ…). Honnêtement, lorsque on subit les scènes de dialogues en champ/contrechamp avec toujours en amorce dans le cadre une épaule ou un objet flou qui obstrue légèrement le plan, on a l’impression d’être face à ces anonymes séries policières que diffusent les chaînes généralistes en « prime-time » (Cold case ou Les Experts). Quant à l’assaut final, je ne le trouve pas spécialement bien filmé puisqu’il n’y a pas vraiment d’effort de spatialisation qui permettrait de rendre l’action lisible. C’est du cinéma d’action classique, efficace mais sans âme.

Ce qui manque terriblement à la mise en scène de Zero dark thirty, c’est un point de vue. On va me dire que c’est précisément le but recherché par Bigelow : ne pas porter de jugement mais se contenter de faits. Mais cette absence de jugement est un leurre puisque nous sommes toujours placés du côté des « vainqueurs ».

L’aspect qui a le plus gêné les critiques est la question de la torture. Bigelow affirme qu’elle ne la défend pas et nous sommes disposés à la croire. Or, lorsqu’on voit Obama sur un écran de télévision annoncer qu’il interdira ces méthodes et proscrira la torture, le silence de ceux qui l’écoutent est éloquent. Cette interdiction signifie qu’ils ne pourront plus mener leur mission comme bon leur semble. La cinéaste est maligne : en faisant mine de jouer la carte de l’objectivité, elle montre à la fois l’horreur de la torture (on ne peut pas dire qu’elle la filme de manière complaisante) mais également que, dans certaines situations, la fin justifie les moyens. Du coup, et parce qu’elle s’adresse avant tout à un public américain et acquis à sa cause, son « silence » vaut approbation.

Tout le film fonctionne de cette manière : éviter la propagande trop grossière pour véhiculer néanmoins une idéologie univoque et sans contrepartie possible. Posons la question très simplement aux zélateurs du film : à quel moment Bigelow, ne serait-ce qu’un seul instant, met en doute les méthodes américaines et la politique internationale (si meurtrière !) des États-Unis depuis 10 ans ? On ne lui demande pas forcément de rappeler à son public que ce sont ces mêmes États-Unis qui ont installé les talibans en Afghanistan et qui ont armé Ben Laden. Ni même les scandaleuses connivences entre son pays et les sultans du pétrole d’Arabie Saoudite (dans la scène de boîte de nuit, il aurait été intéressant de noter à quel point les milliardaires qui financent tous les mouvements islamiques se foutent éperdument de la religion et qu’ils sont les meilleurs clients et amis des États-Unis). Mais on aurait aimé quelque chose de moins univoque, un contrechamp qui nous montrerait les Arabes autrement que comme de dangereux terroristes.

L’évolution du personnage de Jessica Chastain est assez significative. Au départ, elle porte un regard assez effrayé sur les méthodes de son collègue. Comme le spectateur, elle assiste avec dégoût à ces séances de torture éprouvantes. Mais lorsqu’elle se retrouve face à sa victime, elle lui dit que pour se sauver, elle devra parler. Sans « justifier » la torture, elle n’offre pas une d’alternative à cette manière d’atteindre son but et la fait, in fine, passer pour quelque chose de légitime. Que ce personnage soit une femme n’est pas innocent : il s’agit de faire croire à un regard singulier, plus « humain » sur cette tragédie bien que notre héroïne soit une guerrière qui ne fera aucune concession.

Pour conclure, je me souviens d’un très beau texte de Jean-François Rauger (dans feue La revue du cinéma) où il analysait les méthodes utilisées par les médias pour filmer la guerre du Golfe et la justification métaphorique de cette guerre qu’on retrouvait dans Terminator 2, film qu’il qualifiait de « fasciste ». Ne souhaitant pas atteindre si vite le point Godwin (ça me paraît très exagéré dans le cas du film de Bigelow), je me contenterai de dire que Zero Dark Thirty est une machine de guerre idéologique qui avance masquée derrière sa pseudo objectivité.

Au bout du compte, l’Amérique a toujours raison et tous les moyens sont bons pour imposer partout « l’empire du Bien »

Digressons avec Liberati

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paul leautaud liberati

paul leautaud liberati

 C’est un livre improbable, de ceux qui plaisent aux derniers esthètes et qui permettent de se perdre entre les lignes puis de s’y retrouver. Quand chacun ne jure que par le roman calibré, Simon Liberati prend le chemin buissonnier des fugues. 113 études de littérature romantique est ce que Montherlant appelait un « machin », qui tient autant du journal intime que des journées de lecture, du carnet de notes, de la poésie en prose ou des études savantes.

Dans le désordre précis de sa mémoire, Liberati retrouve pourtant, sur presque 500 pages, tous les charmes précieux d’Anthologie des apparitions, Nada exist, LHyper Justine et Jayne Mansfield 1967, prix Fémina 2011. On a envie d’égrener les titres de ses chapitres : « Brummell en Normandie », « Rêverie sur la Revue d’études latines », « California girls », « Elégances négligées » ou, le plus beau, « Vendredi 16 décembre 2011 − 10h45 Hôtel Hermitage – Monte-Carlo ».

Tout l’art de Liberati tient dans sa langue, à la fois classique et absolument moderne : « La mythologie moderne contient des épisodes fameux et d’autres plus secrets qu’il faut aller chercher dans les biographies, la presse à scandale, les télévisions spécialisées. Prenons les divinités féminines du dernier rang, les héroïnes de mythes locaux, de légendes urbaines à qui aucune histoire sérieuse ne rendra culte. Il s’agit de petits cultes privés, de santeria, de palo mayombe à usage quasi familial. »[access capability= »lire_inedits »] Dandy funambule sur le fil de ses souvenirs, il nous ouvre des portes donnant sur autant de petites histoires à faire rêver, à faire peur. On se croirait dans un manoir hanté. Il y a des chambres à Saint-Tropez et des maisons de famille à la campagne, du name dropping décadent et des digressions lumineuses sur des écrivains oubliés, des actrices assassinées et des putains de Babylone, des exorcistes et des enchanteurs.

Le Journal littéraire de Paul Léautaud revient souvent ainsi que le Journal inutile de Paul Morand. Un personnage, le Fantôme, ressemble beaucoup à Jean-Jacques Schuhl. Liberati et lui échangent des choses intimes autour de la vie et de Marcel Proust. Lentement, le temps retrouve des couleurs passées qu’illuminent les silhouettes nues et bronzées de Traci Lords, dans un film interdit, et de Jackie Kennedy-Onassis  sur une plage grecque. De vieux numéros du Nouveau Détective traînent par terre à l’heure où les dealers se pointent. Un poème de Paul-Jean Toulet évoque la nuit sur les trottoirs de Paris.

La nuit, justement, Liberati nous y fait voyager. On y croise Francis Scott et Zelda Fitzgerald, fous et amoureux, une adolescente manouche dans un train, la Nadja de Breton et même « une ordure biscornue », Lucien Rebatet, sauvé de l’exécution parce qu’il signait, dans Spectacle du Monde – sous le nom de François Vinneuil – des éloges de Visconti, Le Guépard et Les Damnés.

La nuit, on se replonge dans 113 études de littérature romantique, sans omettre la sinueuse merveille finale − l’Index des personnes, personnages, figures, marques, lieux, œuvres et périodiques cités −, histoire de laisser infuser sans fin les sortilèges de Liberati en attendant, un jour, la parution d’un bijou érotique d’été : Le Soleil noir de Nikki Beach.[/access]

Simon Liberati, 113 études de littérature romantique, Flammarion, 2013.

*Photo : Paul Léautaud (zygomatine).

Ockrent/Kouchner : le couple des années 80 revient

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ockrent bernard kouchner

ockrent bernard kouchner

Christine Ockrent, modératrice pour colloques internationaux, en proie à une terrible adversité, se trouvait dans le plus grand désespoir. Un sort funeste s’acharnait sur cette femme, que la fortune avait commencé par combler. La gloire était sur elle, depuis ce jour où elle avait soumis Amir Abbas Oveyda, ultime premier ministre du Shah d’Iran, au feu roulant de rudes questions, non pas quand il était puissant, mais alors qu’il se trouvait dans une geôle obscure, attendant avec courage et dignité l’issue du procès que lui faisait un tribunal révolutionnaire inspiré par le bienveillant Imam Khomeyni. On connaît la suite, sa consécration, son sacre : la reine Christine régna sans partage dans l’univers médiatique.

Avec son compagnon, M. Kouchner, elle forma le couple de la décennie quatre-vingt. Il organisait le sauvetage de la planète, elle ne s’entretenait qu’avec les grands de ce monde. Mais la belle mécanique se dérégla progressivement. Elle cessa de plaire, à ses patrons d’abord, à certains de ses collègues, puis au public. On la croyait perdue, mais, toujours, elle rebondissait. Elle retrouvait des postes prestigieux autant qu’elle en perdait, jusqu’à l’audiovisuel extérieur de la France, dont elle fut nommée directrice générale déléguée. Elle connut l’enfer dans cet emploi : « Après neuf mois de manoeuvres qui ont sali mon honneur et ma réputation, je prends acte de ma révocation déguisée et sans motif » (mai 2011). C’est alors qu’Olivier Poivre d’Arvor, directeur de la radio culturelle d’État, la voyant mélancolique, lui offrit l’hospitalité de son antenne… La France (culture) pouvait-elle se passer des mérites de cette femme, qui démontre avec tant d’éclat qu’elle est indispensable ?

Jack Lang, intermittent du spectacle, a été nommé à la tête de l’Institut du monde arabe, fonction à laquelle ses travaux antérieurs, l’ensemble de sa carrière même, le destinaient. Il a dans ses cartons des projets mirifiques, n’en doutons pas, et nous ne serions pas étonnés qu’il nous annonçât une Islamic pride. Le verra-t-on quelque jour à la tête d’une joyeuse parade, assis sur un tapis volant, suivi, juchées sur des chars, de délicieuses créatures d’Allah, aux yeux charbonneux, le visage à peine voilé d’une gaze légère, ondulant adorablement sous les rayons d’un beau soleil d’avril, et découvertes de plus d’un fil… M. Lang, demeuré trop longtemps sans emploi dans la république, et, par surcroît, éloigné de l’Assemblée nationale par les électeurs ingrats d’une province reculée, semblait plus souffrir des atteintes du chagrin que de celles de l’âge. La France pouvait-elle se priver plus longtemps des multiples talents de cet homme, qui ne se lasse pas de se trouver fameux ?

Et voici M. Kouchner, bienfaiteur de l’humanité à temps plein, conseiller en système de santé pour pays africains à temps partiel : il n’a rien, ne demande rien, mais, si le prince l’appelle, il fera son devoir. L’autre matin, à France Inter, lui qui, d’ordinaire, se montre si sourcilleux et plutôt soupe-au-lait, il reçut avec bonhomie le moment d’ironie, au fond très bienveillant, de Sophia Aram. Il s’en servit même pour présenter à nouveau son départ du gouvernement Fillon comme une preuve de sa défiance envers le conseiller Buisson, mauvais génie droitier du président Sarkozy. Interrogé par Le Parisien, le 19 janvier, il rend hommage au « chef de guerre » François Hollande :« J’ai aimé qu’il se décide si rapidement. Cela m’a agréablement surpris. Il ne faut pas le mésestimer. Lui qui n’était pas réputé pour connaître le monde international, là, il l’apprend. Très vite. ». Il dit également qu’il se tient prêt à jouer un rôle, si on le sollicite…

La France saurait-t-elle ignorer plus longtemps les qualités d’un homme pourvu de tant de dons, qui ne refuse jamais de se déclarer disponible  et qui sait si bien chanter le chant des courtisans ? 

– Me voici devant vous, timide et sans emploi,

Je me nomme Bernard, et le genou je ploie.

–  Je te connais fort bien, et je sais tes mérites,

Tu ne me déplais point, si parfois tu m’irrites.

 

Tu sauras me servir, à la cour, à la ville,

Pour les uns serviteur, pour les autres servile.

–  N’est-ce point là mon lot de l’être, assurément ?

De l’être avec aplomb, de l’être effrontément !

–  On ne te voyait plus, où étais-tu passé ?

–  Je viens des Pays-Bas.

–  Es-tu néerlandais ?

–  Que nenni par ma foi, mais je suis hollandais !

Je ne me renie pas, j’assume mon passé.

De votre cause enfin, je suis le partisan.

–  C’est ainsi que l’on va, quand on est courtisan.

 

*Photo : On n’est pas couché.

Jean Clair, l’homme qui en disait trop

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jean clair art

jean clair art

À l’époque où il écrit ses chroniques, Jean Clair est ce jeune conservateur de musée qui revient d’Harvard où il a vu, de ses yeux, à quel provincialisme l’art américain aura réduit celui de l’introuvable École de Paris. Il est celui qui possède déjà cette science universelle, non seulement de l’art, mais aussi de la littérature, de la philosophie, enfin de tous les moyens que s’accorde la pensée. Il cherche à guider, dans un moment fatidique, le goût de ses contemporains vers l’intelligence d’une matière qui ne cesse de se dérober à elle-même autant qu’à eux. Il est le témoin du passage de l’art encore rassurant – et réjouissant pour les sens – des tableaux ou des sculptures, aux installations et autres performances. Il pressent déjà que ce barnum ne sera peut-être plus demain qu’un étrange marché aux fins indéterminées.

On ne naît pas réactionnaire, on le devient. Certaines époques se chargent ainsi d’occulter avec efficacité les grands esprits qui les gênent et qui les nient. Elles exilent les Socrate, bannissent les Sénèque, massacrent les Cassandre.  Elles veulent ainsi oublier que ces voix qu’aujourd’hui elles font taire furent celles des maîtres hier. Mais les élèves qui n’ont pas compris la leçon se croient toujours autorisés à tuer le professeur.

Jean Clair, lui, est la mauvaise conscience de l’art contemporain. Il a tout prédit, il y a quarante ans, comme le rappelle ce Temps des avant-gardes qui paraît ces jours-ci et où le vieux maître, maintenant académicien, a reclassé ses articles des années 1968 à 1978. L’art contemporain cherche à nier le regard de Jean Clair, qu’il ne saurait supporter car ce regard, qui aurait pu – et aurait dû – devenir le viatique de l’art d’aujourd’hui, en est condamnation sans appel.[access capability= »lire_inedits »]

Jean Clair n’aura cessé, en fait, de s’interroger sur lui-même – qui est-il dans ce jeu ? Un directeur de musée, un critique d’art, un historien de l’art, un expert, un homme de goût, un écrivain, un homme libre ? – en questionnant d’abord le monde de l’art sur lui-même. Faut-il des musées ? Que sont-ils alors ? Y a-t-il des artistes à l’heure de l’originalité infinie ? Peut-il y avoir encore une critique d’art ? L’art doit-il sortir des musées et rentrer dans les salons, comme il le dit ici : « Le XIXe siècle a vécu sur un mythe : que l’artiste soit à la rue et son œuvre au musée (une fois bien sûr l’artiste mort, d’avoir été trop longtemps à la rue sans doute). Il est temps maintenant que l’œuvre soit à la rue, et l’artiste logé au musée… » Et de nous apprendre qu’au XVIIe siècle, des artistes logeaient au Louvre.

Faut-il le rappeler aux entomologistes, Jean Clair n’est pas – et n’a jamais été – celui qui croyait que « c’était mieux avant ». Il est celui qui tente de penser l’humanité dans son ombre luminescente qui s’appelle l’art. Et qu’il ait, en son temps, défendu Buren ou Boltanski est significatif. C’est qu’il croyait alors qu’une ouverture était encore possible pour cet art qu’on commençait de nommer « contemporain ». Quarante ans après, il a fait le deuil de cette espérance, mais nul ne saurait lui reprocher d’avoir été l’un des artisans de cet échec.

Au contraire, sans lui, sans ses sempiternelles interrogations, ses constants élans, ses colériques ritournelles, il est à gager qu’il ne se fût vraiment rien passé de ce côté-ci de l’Atlantique.[/access]

Le Temps des avant-gardes, Chroniques d’art 1968-1978, par Jean Clair, éditions de la Différence, 2012.

Hollande, agent électoral de Merkel ?

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hollande merkel europe

hollande merkel europe

Il ne faut pas se fier aux apparences : le discours de François Hollande devant le Parlement européen ne gêne en rien Angela Merkel, bien au contraire. Les décrypteurs habituels ont cru déceler dans les propos du président français une critique de la chancelière, qui ferait alliance avec David Cameron pour mettre le budget de l’Union européenne à la portion congrue. Certes, il a pourfendu sans concession les dogmes germaniques : il a tonné contre l’incapacité de la BCE à conduire une politique de change dynamique (entendez mettre fin à l’euro fort, handicap pour la compétitivité des pays les plus fragiles de l’UE), et la réticence de l’Allemagne et ses alliés nordiques à relancer l’économie du continent par des investissements publics transfrontaliers dans les infrastructures, la recherche, l’instauration des eurobonds etc. À ces mâles propos, il ajoute une alliance de revers contre Merkel en mettant de son côté Martin Schulz, le président social-démocrate allemand du Parlement européen. Ce dernier menace de faire censurer par le Parlement de Strasbourg[1. Le traité de Lisbonne donne désormais au Parlement européen le pouvoir de censurer le cadre budgétaire plurinannuel. C’est la première fois qu’il fera usage de cette nouvelle prérogative.] le cadre budgétaire pluriannuel européen actuellement en marchandage à Bruxelles si le compromis adopté se révélait trop chiche pour la majorité des eurodéputés.

Cette menace n’est pas une vaine rodomontade, car la majorité de droite du Parlement risque de se diviser à ce sujet sur des bases nationales. Ainsi, on a pu remarquer que l’UMP, par la voix de Laurent Wauquiez, a soutenu sans états d’âme la teneur des propos de Hollande, notamment sur la défense française de la PAC, alors qu’ Allemands, Britanniques et Néerlandais voudraient voir diminuer drastiquement les subventions européennes aux agriculteurs. Ces mauvaises manières faites à la chancelière interviennent alors que le débat préélectoral est lancé en Allemagne pour les élections au Bundestag de septembre prochain. C’est, dira-t-on, la réponse du berger à une bergère qui apporta, en mai dernier, un soutien appuyé à Nicolas Sarkozy dans son duel contre François Hollande.

Supposons que le Parlement européen parvienne à faire rajouter quelques milliards d’euros à ce projet de budget pour la période 2014-2020, en dépit de l’opposition de la CDU-CSU. La chancelière et ses alliés libéraux se présenteraient alors comme le rempart d’une Allemagne dont la cassette bien garnie serait menacée par les cigales d’Europe du Sud et de l’Est, avec la complicité du SPD et des Verts. Lorsque l’on connaît l’état de l’opinion publique d’outre-Rhin sur ces questions, et l’absence, en Allemagne, d’un parti populiste susceptible de capter les voix des europhobes, on doit en conclure que la charge de Hollande n’est pas de nature à faire perdre le sommeil à Mme Merkel et ses amis, bien au contraire. La méthode Sarkozy était toute différente : elle consistait à « coller » à l’Allemagne sur les principes généraux, pour obtenir des concessions conjoncturelles au coup par coup, comme le rachat des dettes pourries de la Grèce par la BCE ou la prolongation pour deux ans du programme européen d’aides au plus démunis, bête noire d’une Allemagne qui l’avait fait condamner en 2011 par la Cour de justice européenne comme contraire à la lettre des traités[2. Le programme d’aide aux plus démunis a été mis en place dans les années 90 pour attribuer aux plus pauvres les surplus agricoles générés par la PAC. Ces surplus ayant disparu, les subsides aux associations de lutte contre la pauvreté ont été pris en charge par l’UE, en contradiction avec les traités qui réservent la politique sociale à l’échelon national. La France, L’Italie et la Pologne sont les principaux bénéficiaires de ces fonds.].

La manœuvre de Hollande est donc audacieuse, mais bordurer l’Allemagne et ses alliés en coalisant contre eux l’Italie, l’Espagne et la Pologne est moins facile que repousser les jihadistes dans les sables du désert. Le Traité de Lisbonne permet en effet de constituer des minorités de blocage en rassemblant au moins quatre pays et 35% de la population des 27 (bientôt 28 avec la Croatie) pour s’opposer à tout projet jugé nuisible aux intérêts nationaux des pays concernés. Modifier le statut de la BCE, par exemple, en l’autorisant à se comporter en matière de change comme la Fed américaine ou la banque centrale japonaise, verrait immédiatement Merkel et la Bundesbank monter au créneau avec les Néerlandais, les Finlandais, les Autrichiens et les Slovaques. Le pari d’une victoire électorale du SPD et de ses alliés Verts en septembre prochain ne garantit même pas que la conception « hollandaise » d’une Union européenne interventionniste en matière économique soit en mesure de l’emporter.

L’Allemagne n’est pas un pays où les changements de majorité se traduisent par des virages à 180° dans l’orientation générale de la politique nationale. On ne peut donc gouverner la République fédérale contre les tendances lourdes de la société, contre les intérêts de son industrie, et ses choix stratégiques dans le domaine de l’énergie, de la défense, des alliances extérieures dont le partenariat avec la Russie constitue la pierre angulaire. Et dans tous ces domaines, les convergences du SPD avec la CDU/CSU sont plus évidentes, quoique plus discrètes, que celles affichées avec le PS français.

*Photo : Statsministerens kontor.

Apple : les boursiers veulent croquer la pomme

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apple steve jobs

apple steve jobs

Il y a beaucoup de choses à dire sur Apple, beaucoup de bonnes choses, s’entend. Je ne le ferai pas ici exhaustivement, car je risquerais de froisser les utilisateurs de Windows ou Android, qui, paraît-il, sont légion et, pour certains, heureux de leur sort. De plus, une telle démarche pourrait me faire apparaître comme unilatéral et moqueur, deux traits de caractère que je devrais atténuer, selon ma maman.

Je ne dirai donc rien sur les systèmes d’exploitation tout pourris de quelques centaines de millions de PC ou de smartphones, si ce n’est pour remarquer, avec feu le grand Steve Jobs, que la plupart de leur qualités – faut bien qu’ils en aient quelques-unes – viennent d’une copie rusée mais servile des OS ou du design du Mac ou de l’iPhone. Un comble dans un monde où les industriels ne cessent de se lamenter sur les ravages induits par la contrefaçon et où on nous explique chaque matin que porter un faux sac Vuitton est un quasi-crime contre l’humanité, alors qu’en vrai ce n’est qu’une banale faute de goût –moins répréhensible toutefois que d’en porter un vrai.

Pas de polémique, donc. Rien qu’une remarque amusée. Le cours de l’action Apple, très chahuté depuis septembre dernier, passant en quelques mois de 700$ à 450$ environ, a brusquement remonté hier de 2% et des brouettes. Pourquoi ? À cause de David Einhorn actionnaire très minoritaire, mais significatif (plus d’un million de titres tout de même).  Einhorn est ce qu’on appelle plaisamment ici un investisseur, alors qu’il s’agit en réalité d’un spéculateur, une appellation que, contrairement aux gros balourds de la presse économique française, Einhorn ne récuserait pas lui-même : son fonds « activiste », Greenlight Capital, a assis sa réputation sur d’audacieuses et fructueuses opérations de vente à découvert. Rien d’illégal, ni même peut-être de structurellement amoral, mais on est loin de l’image d’Épinal de l’« investisseur » courageux qui confie toutes ses économies à Thomas Edison parce qu’il croit en l’avenir de l’ampoule électrique.

Or voilà-t-il pas que Greenlight a décidé de poursuivre Apple en justice, jugeant insuffisants ses efforts pour « rendre de la valeur à ses actionnaires ». En clair, l’actionnaire activiste voudrait que les Cupertino boys lui refilent une partie de leur trésor de guerre de 137 milliards de dollars. Car on l’ignore trop souvent, mais la plus belle entreprise du 21ème siècle a la particularité made in Steve Jobs de ne jamais distribuer de dividendes, ce qui normalement la met relativement à l’abri des pressions court-termistes de certains de ses « investisseurs ». La rumeur de Wall Street incline à penser que pour éviter la bagarre, Apple pourrait accepter de lâcher un peu de lest.

Une info qu’il faut rapprocher d’une autre, relayée cette semaine par toute la presse spécialisée : les conseils insistants de plusieurs cabinets d’experts new-yorkais – eux aussi un rien paniqués par la chute des cours – enjoignant Apple de changer de politique industrielle et de multiplier notamment les produits très grand public et bon marché.

À l’arrivée, que réclament les uns et les autres ? Décliner à l’infini des produits à la technologie déjà éprouvée, plus économes en R&D, donc plus immédiatement rentables, et des dividendes tout de suite pour les actionnaires. Bref ce que suggèrent ces gens-là pour Apple, c’est la méthode qui depuis trente ans a si bien réussi chez Peugeot.

Pas besoins de bolcheviks : les capitalistes sont parfois les pires ennemis du capitalisme.

*Photo : Rosso d’uovo.

Dette : achetez français !

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chine dette france

chine dette france

Depuis mercredi 5 décembre 2012 en début d’après-midi, on a observé plusieurs fois un phénomène aussi historique que symbolique : le taux des obligations assimilables du Trésor (OAT) à 10 ans sur le marché secondaire[1. Le marché secondaire est le marché de l’occasion – où s’échangent les titres déjà émis. Le marché primaire, c’est le marché du neuf – où l’Agence France Trésor, via le réseau des spécialistes en valeurs du Trésor (SVT), emprunte effectivement de l’argent pour le compte de l’État.] est passé sous le seuil des 2%. C’est historique parce que jamais, de mémoire d’homme, le taux de référence des emprunts d’État français n’avait atteint un niveau aussi bas. C’est symbolique parce que 2%, c’est le niveau d’inflation cible de la Banque centrale européenne ; en dessous de ce seuil, à supposer que la Banque centrale parvienne à atteindre son objectif dans les années à venir, l’État français peut emprunter à un taux réel – c’est-à-dire ajusté de l’inflation – négatif.

Cette année 2012 est d’ailleurs celle de tous les records en la matière. Malgré la perte de notre AAA chez Standard & Poor’s suivie, quelques mois plus tard, de celle de notre Aaa chez Moody’s, jamais le Trésor public ne s’était endetté à si bon compte. Depuis cet été, le taux de nos emprunts à 10 ans est inférieur à 2,5% et l’Agence France Trésor[2. Placée sous l’autorité du directeur général du Trésor, c’est l’agence gouvernementale qui est chargée de la gestion de la dette et de la trésorerie de l’État. ] est même parvenue à emprunter quelques milliards d’euros à des taux négatifs sur les échéances les plus courtes (bons du Trésor à 3 et 6 mois). Alors que le programme d’émission de cette année est pratiquement entièrement exécuté, l’AFT estime que les nouveaux emprunts à moyen et long terme (2 ans et plus) contractés par l’État cette année lui coûteront 1,87% d’intérêts annuels.

L’État français, avec 1 377 314 738 602 euros de dette émise sur les marchés au 31 octobre 2012, semble donc en passe de rejoindre le club des États qui peuvent emprunter sur une décennie en payant moins de 2% d’intérêts au même titre que les États-Unis (1,58%), le Royaume-Uni (1,73%), l’Allemagne (1,30%) et les Pays-Bas (1,53%) sans parler de la Suisse (0,40%)[3. Taux des obligations souveraines à 10 ans à l’heure où j’écris ces lignes.].[access capability= »lire_inedits »]

Naturellement, cette situation exceptionnelle offre à un certain nombre de nos élus l’occasion de vanter le succès des politiques gouvernementales et de moquer le manque de crédibilité des agences de notation[4. Ce en quoi ils n’ont pas tout à fait tort : les agences ont perdu toute crédibilité au cours des années 1970, lorsqu’elles ont été instrumentalisées par les pouvoirs publics dans le cadre de la régulation prudentielle des banques.]. Les marchés financiers, hier désignés comme l’ennemi du peuple, auraient finalement été touchés par la grâce du discours politique et deviennent à cette occasion un baromètre officiel de sa vertu. C’est de bonne guerre, mais ces rodomontades ne doivent pas nous faire perdre de vue les véritables questions : qui, pourquoi et pour combien de temps encore ?

Le profil-type du généreux donateur

L’identité des créanciers de l’État est une information bien gardée ; officiellement, d’ailleurs, elle n’existe pas : même lorsqu’un député pose la question (comme l’a fait Mme Laure de La Raudière en 2010), on lui oppose une fin de non-recevoir en lui expliquant qu’il est illégal de collecter de telles informations. C’est d’autant plus regrettable que l’absence de sources officielles donne libre cours à l’imagination débridée des amateurs de théorie du complot. Néanmoins, avec un peu d’astuce et quelques tuyaux de M. Philippe Mills[5.Voir Next-Finance, octobre 2012.], le directeur général de l’AFT, on peut se faire une idée assez précise de l’identité de nos généreux donateurs.

Dans un premier temps, il y a la grosse masse de nos créanciers habituels : les compagnies d’assurance, mutuelles et autres organismes de prévoyance français qui détiennent, selon mes estimations, un bon cinquième de notre dette publique à elles seules (principalement dans le cadre de leurs contrats d’assurance-vie en euro[6. Par opposition aux contrats en unités de compte ; l’assurance-vie en euros, c’est le placement préféré des Français (un bon tiers des placements des ménages français à elle seule).]) ; il y a aussi, comme en témoigne la liste des 50 plus gros détenteurs privés de dette française publiée par l’agence Reuters, les sociétés de gestion de portefeuille qui achètent des obligations d’État pour le compte de leurs clients et, dans une moindre mesure, les banques qui, comme vous le savez certainement, n’achètent de la dette publique que parce que les règles prudentielles internationales (i.e. les accords de Bâle) les y obligent[7. Soit pour constituer des réserves en fonds propres, soit en nantissement de leurs emprunts auprès des Banques centrales].

Mais cette année 2012 aura surtout été marquée par l’extrême générosité d’un nouveau type de donateur. C’est M. Mills lui-même qui nous en dresse le portrait : « Il y a une forte part de Banques centrales et de fonds souverains (environ 50%) » et, un peu plus loin, « la moitié des acheteurs nets de la dette française vient d’Asie et du Moyen-Orient ». En extrapolant un peu, on voit se dessiner le profil-type de notre nouveau financier : une Banque centrale ou un fonds souverain (c’est-à-dire un État) d’Asie (du Sud-Est) ou du Moyen-Orient (un producteur de pétrole). Établissons une brève liste des suspects : au Moyen-Orient, il y a, bien sûr, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis (surtout Abu Dhabi et Dubaï) et, dans une moindre mesure, le Koweït et le Qatar ; plus à l’est, on citera Singapour, la Corée du Sud et, bien sûr, l’Empire du Milieu, ses quatre fonds souverains géants et la People’s Bank of China.

Tous aux abris !

Ce qui nous amène tout naturellement à la question suivante : pourquoi diable ces gens nous prêtent-ils des milliards gratuitement ou presque ? Étant bien entendu qu’aucun de nos suspects n’est connu pour sa nature philanthropique et que, de toute évidence, ce n’est pas du rendement qu’ils viennent chercher sur notre montagne de dettes, il nous reste une seule explication plausible : ce petit monde cherche désespérément à se mettre à l’abri.

Il faut bien comprendre un principe simple : sur un territoire donné, l’emprunteur le plus sûr – c’est-à-dire celui qui vous offre les meilleures garanties de remboursement de l’argent que vous lui avez prêté – c’est l’État. La raison en est fort simple : l’État, par définition, détient le monopole de la coercition et peut donc fiscaliser à loisir les autres débiteurs avant d’être lui-même incapable de faire face à ses engagements. C’est pour cette raison que, traditionnellement, les investisseurs réservent une part de leur placement aux emprunts d’État : ça ne rémunère pas beaucoup, mais c’est ce qui se rapproche le plus d’un investissement sans risque.

Seulement voilà : cette crise a considérablement réduit la quantité de dette souveraine présumée sûre. Prenez le cas, par exemple, de la crise de l’euro : quelques États – le « Club Med » – se trouvent dans des situations économiques et budgétaires compliquées qui provoquent, au sein de leur population, une certaine forme de mécontentement. Du point de vue des investisseurs, ce mécontentement se transforme en risque politique : très précisément, les créanciers de ces États craignent qu’un nouveau gouvernement prenne le pouvoir, claque la porte de la zone euro et dévalue dans la foulée sa monnaie nationale nouvellement recréée – ce qui revient à dire qu’ils courent le risque d’être remboursés en monnaie de singe.

Du coup, lesdits investisseurs bradent leurs obligations espagnoles et italiennes – ce qui provoque l’effondrement des prix et donc l’envolée des taux – et réinvestissent ce qui leur reste… sur la dette de pays présumés plus stables : l’Allemagne, les Pays-Bas, la France. La crise de l’euro, c’est ça : un risque politique d’explosion de la zone ; c’est précisément cette situation que les critères de Maastricht cherchaient à éviter… sans grand succès.

Bref, si nous pouvons nous endetter à si bon compte, c’est parce que les investisseurs du monde entier cherchent désespérément une denrée devenue rare : des obligations émises par des États fiscalement viables qui ne risquent pas trop de recourir à la planche à billets pour régler leurs problèmes de dette. Par chance, nous faisons partie des heureux élus… jusqu’ici.

Le fil du rasoir

D’autres, avant moi, ont prononcé le mot en « B », et je pense qu’ils ont tout à fait raison : c’est une énorme bulle ; une bulle financée par la politique monétaire de nos banquiers centraux et habilement dirigée par nos pouvoirs publics là où ils en avaient immédiatement besoin : sur la dette publique. Si le montage tient encore, nous ne le devons pas à nos vertus, mais aux vices des uns et à la peur des autres. Mais il existe un vieil adage boursier qui dit que « les arbres ne montent pas jusqu’au ciel » ; c’est le principe de gravitation universelle appliquée aux marchés de la dette : ce qui monte (le prix des obligations d’État) doit fatalement redescendre un jour – surtout quand ça a beaucoup monté, pour de mauvaises raisons et qu’il y a un plafond. En gros, il y a deux scénarios :

– dans le premier, le pire, nous continuons sur notre lancée : plus de dépense publique, plus d’impôts, plus de déficit budgétaire (également connue sous le nom « politique de croissance ») et plus de dette. C’est l’option « choc fiscal », le scénario à la grecque : exode fiscal et entrepreneurial massif, économie en récession, explosion du chômage et des dépenses sociales. Tôt ou tard, l’État sera incapable de faire face à ses engagements et devra – officiellement ou via un retour au franc et une dévaluation – provoquer un bain de sang sur les marchés obligataires (ruinant au passage, vous l’avez compris, l’épargne de nos concitoyens).

– dans le scénario optimiste, nous réduisons notre dépense publique et faisons en sorte que notre économie retrouve un second souffle. On peut espérer un retour de la croissance (et donc des rentrées fiscales), une baisse du chômage et une reprise du crédit ; laquelle, étant donné la montagne d’euros imprimée ces dernières années par la BCE, se transformera sans doute assez rapidement en une belle poussée inflationniste… qui provoquera un bain de sang sur les marchés obligataires (et les mêmes conséquences que précédemment).

Bref, nous marchons (et nos dirigeants dansent) sur le fil du rasoir ; la suite sera, quoi qu’il arrive, douloureuse. À nous de choisir entre une paire de gifles et l’Armageddon.[/access]

*Photo : leniners.

Mariage gay : Et si l’Etat écoutait les conseils du Conseil d’Etat ?

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Comme plusieurs de mes camarades de Causeur et contrairement à maints confrères, je n’ai pas une dévotion exagérée pour les instances  administratives qui prétendent faire la loi ou dire le droit en lieu place du peuple ou de ses mandants. Cette méfiance vise bien sûr la Commission de Bruxelles, la BCE de Francfort ou le TPI de La Haye, elle vaut aussi pour toutes sortes d’institutions françaises squattées par les énarques et trop souvent promptes à sortir de leur tâche originelle de régulation, de surveillance ou d’expertise, pour se vautrer dans la prescription.

Aussi ne considérerai-je pas comme parole d’Évangile les mises en garde que viennent d’adresser les « sages » du Conseil d’Etat au gouvernement à propos du projet de loi sur le mariage homosexuel.

Ce qui ne m’empêche pas d’être un rien hilare à la lecture du Figaro de ce vendredi qui affirme s’être procuré l’avis remis par le Conseil à Jean-Marc Ayrault avant l’examen du projet de loi en Conseil des ministres, le 7 novembre 2012.

Les garnements du Palais Royal s’en sont en effet donné à cœur joie sur tous les axes fondamentaux du « MPT » On peut par exemple y lire ceci : « le Code civil, s’il ne définit pas le mariage, le fonde sur deux éléments jusqu’alors indissociables : l’altérité des sexes et la présomption de paternité, laquelle donne automatiquement un père à l’enfant de la femme mariée qui accouche ». On peut aussi y lire cela : « Alors que la filiation est un élément essentiel d’identification pour chaque individu sur le plan tant biologique que social et juridique, l’état civil ainsi reconstitué mettra en évidence, par la référence à des parents de même sexe, la fiction juridique sur laquelle repose cette filiation ».

Zut alors, Christiane Taubira, qualifiée d’auteur(e) de fiction ? On comprend mieux pourquoi elle a envoyé bouler les députés qui avaient oser demander que cet avis – consultatif – du Conseil soit rendu public.

 

 

La criminalité a explosé !

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obertone france orange mecanique

obertone france orange mecanique

Dans La France Orange Mécanique (Ring éditions), Laurent Obertone décrit « l’ensauvagement d’une nation » et montre une France où l’ultra-violence progresse sans rencontrer d’autre opposition qu’une culture de l’excuse institutionnalisée. Rencontre avec un journaliste brise-tabous, sans œillères ni langue de bois.

Votre essai s’appuie sur des chiffres différents de ceux du ministère de l’Intérieur. En quoi sont-ils plus fiables que les statistiques officielles ?

En France, toutes les 24 heures, on compte 13 000 vols, 2 000 agressions et 200 viols. Ces chiffres sont ceux de l’Office national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP), institut public qui réalise depuis plusieurs années des enquêtes de victimisation auprès de 17 000 personnes. Ces enquêtes jugées fiables par les criminologues (et désormais par Manuel Valls) recensent 12 millions de crimes et délits, soit trois fois plus que les chiffres avancés par le ministère de l’Intérieur, basés uniquement sur les plaintes, et sujets à quantité de manipulations. L’enquête de l’ONDRP y échappe, et échappe donc aux indécentes petites querelles politiciennes autour d’oscillations infimes d’un taux de criminalité qui a explosé depuis les années 60, et qu’aucune politique n’a su ou voulu contenir.

Vous semblez nourrir une très mauvaise opinion des médias français. Sont-ils vraiment tous aveugles et angéliques face à l’insécurité ?

L’immense majorité des journalistes (94% selon une enquête de Marianne) et des étudiants en journalisme (jusqu’à 100% d’entre eux dans certaines écoles) se revendiquent de la gauche et de l’extrême gauche. Ils ont un logiciel idéologique dans la tête, qui n’est pas compatible avec le devoir d’informer. Par réflexe, ils nient la réalité, l’édulcorent, la minimisent, éventuellement méprisent, culpabilisent ou insultent ceux qui osent la montrer du doigt. Entre grands médias, c’est une compétition à celui qui ira le plus loin dans l’excuse et la compréhension du criminel. Les gens le savent, donc ils ne lisent plus cette presse-là, qui est maintenue en vie par des subventions publiques plus ou moins déguisées, pour donner l’illusion qu’une information indépendante existe encore et que notre démocratie se porte bien. Tout ça est un théâtre et même, hélas, une tragédie.

Mais la presse parle de votre livre…

Une certaine presse. Valeurs actuelles, Atlantico, Éric Brunet, Éric Zemmour… La plupart des grands médias se taisent, et nous font parfois savoir, comme La Croix ou Le Parisien, qu’ils le font pour des raisons idéologiques. Or des milliers de victimes témoignent que l’insécurité n’est pas une idéologie.

En pointant le multiculturalisme comme source de la délinquance, ne redoutez-vous pas de radicaliser certaines personnes, soit vers l’extrême droite soit vers un fanatisme de type salafiste ?

L’hétérogénéité d’une nation est non seulement un facteur de criminalité, mais aussi un facteur d’incivisme, de précarité, d’effondrement du « capital social », comme l’a démontré le célèbre sociologue – de gauche – Robert Putnam, duquel je parle longuement dans La France orange mécaniqueC’est un constat : les pays hétérogènes sont plus violents que les pays homogènes. Il n’est pas question de réécrire cette réalité sous prétexte qu’elle pousserait des gens à se radicaliser. Aujourd’hui, dans notre pays, des milliers de criminels radicaux agressent, violent et tuent d’honnêtes gens sans que ça n’intéresse personne. Ceux qui fuient cette réalité en brandissant le fantasme de l’extrême droite se font les complices de ces criminels. Mais ils n’ont plus le choix : leur idéologie est boiteuse, et ce fantasme de l’extrême droite est leur seule béquille.

Quid de la dérive islamiste ?

Je note que cette radicalisation est consubstantielle aux populations musulmanes installées en Europe. Elle est un accélérateur identitaire de la tribalisation de certaines communautés.

À vous lire, certains délinquants sont parfaitement de bonne foi lorsqu’ils pensent ne transgresser aucun interdit en commettant des délits ou des viols…

En effet. Leur morale est celle de leur groupe, hiérarchisé selon des règles qui ne sont pas les nôtres. C’est une loi anthropologique : tuer un membre de son groupe est interdit, tuer un étranger est admis, parfois encouragé. En témoigne le soutien sans faille des « proches » de « jeunes » interpellés par la police, quoi qu’ils aient fait.

Vous expliquez que, contrairement à une idée bien ancrée, la délinquance et la criminalité ne sont pas liées à des facteurs économiques. Mais peut-on sérieusement comparer des départements ruraux, certes classés parmi les plus pauvres et des zones hyper urbanisées comme le 93?

Je constate que les villes aux populations homogènes, qui comportent leur lot d’habitants pauvres, sont très peu criminelles. Le Paris du début  du XXe siècle ou même du XIXe était particulièrement pauvre et surpeuplé. Pourtant, il était beaucoup moins violent qu’il ne l’est depuis les années 60. La ville ne fait pas le criminel, disons qu’elle lui sert de refuge. Ce qui fait le criminel, c’est la sous-adaptation culturelle, la tribalisation du pays, le laxisme judiciaire, la morale de l’excuse.

D’où vient la quasi-impunité que vous dénoncez ? De la police ou de la justice?

Entre la paperasse, la politique du chiffre, la barbarie de la rue, les consignes pour ne pas « provoquer », le mépris médiatique, la colère populaire, les policiers, désabusés, font ce qu’ils peuvent, avec courage et efficacité. En revanche, la justice ne suit plus depuis longtemps. 53 000 places de prison, 67 000 détenus. 82 000 peines non exécutées chaque année, faute de place. Construire des prisons ? « Ça coûte cher », nous explique-t-on sans trembler du côté du syndicat de la magistrature. Pas un seul gouvernement n’a eu le courage de mettre au pas son administration pour construire des prisons. Pourquoi ? Parce que construire des prisons serait reconnaître l’explosion de la criminalité depuis l’ordonnance de 1945 et la généralisation du laxisme judiciaire. Idéologiquement, les progressistes ne peuvent pas admettre l’échec de leurs utopies. Ils préfèrent couler à la barre du navire. Ce qu’ils décident n’a rien à voir avec la réalité empirique, ce sont des « avancées » morales sur lesquelles personne ne doit jamais revenir. C’est un comportement suicidaire.

Ce n’est donc pas de la responsabilité de Christiane Taubira, l’actuelle Garde des Sceaux ?

Taubira est autant responsable de la situation que ses prédécesseurs, elle a l’immense mérite de passer pour ce qu’elle est.

Plus que le niveau de sécurité, n’est-ce pas notre seuil de tolérance face à la criminalité et à la délinquance qui a fléchi au cours des dernières décennies ?

Si les médias tentaient d’amplifier ce phénomène, ils commenceraient sans doute par ne plus parler de « sentiment », de « jeunes », ou « d’incivilités ». Dans La France orange mécanique, je montre que la criminalité française était insignifiante des années 1830 aux années 1950. Dans tous les pays d’Europe, la criminalité a explosé à partir des années 1950, avec la mondialisation, l’immigration et la fin de la justice strictement punitive. Ce n’est pas une fatalité : les pays qui ont abandonné le laxisme judiciaire, comme les États-Unis, ont obtenu d’excellents résultats en matière de lutte contre la criminalité. Aujourd’hui, la criminalité des États-Unis est proportionnellement inférieure à celle de la France.

Votre constat est effrayant, mais quelles solutions préconisez-vous ?

Aucune, ce n’est pas mon rôle. Je suis un témoin, je pose un constat. Constat de faillite judiciaire, de faillite du multiculturalisme, de faillite de la morale progressiste. Avant de s’attaquer à la réalité, il faut cesser de l’ignorer. C’est tout le thème de mon livre.

Laurent Obertone, La France orange mécanique (Ring éditions).

*Photo : emersonquinn.

Oui aux films mal léchés !

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rochant seria mocky

rochant seria mocky

2012 a été l’année des beaux films dépourvus de style propre, mais riches d’une incontestable maestria technique, anodins dans leur propos mais virtuoses dans la conduite des récits. De Millénium à Cloclo, de Skyfall à Dans la maison, de L’Amour dure trois ans au Capital et de La Part des anges à De rouille et d’os, on a eu droit à un cinéma qui mobilise tous les points de vue et tous les styles au service d’une efficacité narrative optimale, sans temps morts ni ratés.

En réalité, ce cinéma sûr de son droit et que le doute n’effleure jamais est manipulateur et finalement assez vain, dès lors que les multiples péripéties qu’il égrène ne révèlent jamais rien qui ne soit inscrit dans son programme initial. À l’arrivée, cela donne le cynisme d’Amour, de Michael Haneke, qui se permet de dominer le spectateur de bout en bout, suscitant sa fascination et dirigeant son regard par l’emploi concerté d’un romantisme de pacotille lesté d’un réalisme éprouvant, distribué en vignettes garanties « vu à l’hôpital » . Et ce, pour nous forcer à admette l’horreur du geste final, nécessairement libératoire.

Face à cette déferlante, on en vient à regretter le temps du cinéma aventureux qui privilégiait le mystère plutôt que les intrigues, laissant souvent le spectateur désemparé.[access capability= »lire_inedits »] Ce cinéma qui recherche la parole vraie, même si elle est proférée un ton trop haut, et qui au lieu de calibrer ses plans, les laisse errer jusqu’à ce que l’émotion advienne. Ce cinéma, qui peut bâcler son découpage dans le seul but de montrer la justesse d’un sourire ou d’une larme, oser des séquences qui semblent être des fugues inutiles plutôt que des unités fonctionnelles, hésiter, laisser le temps s’éterniser et, jouant le filigrane contre le récit, révéler les points de rupture et les angles morts, est radical et naïf, brutal et ingénu, sensuel en diable, lyrique au-delà du raisonnable. Si quelques-uns de ses représentants comme Leos Carax (Holy Motors), Werner Herzog (Into the Abyss) ou Abel Ferrara (Go Go Tales) ont été à l’affiche en 2012, ce cinéma-là est bel et bien en danger, comme le fait craindre la disparition de nombre de ses grands artisans ces derniers mois. Il y a eu celle de José Bénazéraf, qui savait jouer du clair-obscur plutôt que de la lampe de commissariat et fut témoin d’une époque où les films, en particulier pornographiques, évitaient les plans assénés, les séquences explicatives et les conclusions édifiantes. Puis ce fut Sylvia Kristel, dont le sourire retenu, à la manière de la Deneuve des débuts, et le regard bien trop clair étaient toujours l’amorce d’un effeuillage glorieux et gratuit, d’une nudité sans prétexte, sans justification hypocrite ou explication savante, sans revendications ni sous-entendus, une nudité pour rien, un rien désormais inconcevable. On a perdu Koji Wakamatsu, cinéaste révolté, par ailleurs producteur de L’Empire des sens, qui traitait magistralement des rapports de domination dans le couple comme dans la société japonaise, et dont le cinéma violent et contestataire date, bien entendu, d’avant la normalisation. Enfin, on a appris la mort de Chris Marker, poète qui savait être moraliste sans donner de gages et qui, à la différence des fonctionnaires du dérangeant, ne se réjouissait nullement du devenir confuso-onirique du monde.

Tout n’est pas perdu cependant, et voici quelques raisons de garder la foi : en 2013, on assistera à la renaissance de Joël Séria, l’auteur des Galettes de Pont-Aven et de Comme la lune, qui a tourné l’an passé Au bonheur des bab’, et c’est peu dire qu’on l’attend. Et Mocky persiste. Avec plusieurs films montés, mais non encore distribués, comme Le Mentor, il n’a pas fini de faire enrager le cinéma aseptisé, sans accrocs et sans écarts, qui aligne partout ses images verrouillées.

Après Carax, on parle également du retour d’un autre enfant prodige des années 1990, Éric Rochant, dont on n’a pas oublié le charme d’Un monde sans pitié ni l’ampleur des Patriotes, et de celui de Peter Greenaway dans une nouvelle adaptation du Mort à Venise, de Thomas Mann, qui devrait faire bondir les adeptes du prêt-à-filmer.

Ainsi le monde ironique et référentiel, gentiment cynique et infiniment complaisant de Sam Mendes ou de François Ozon n’a-t-il pas encore gagné : pour quelque temps encore, le cinéma restera cet art moderne qui apprend à ne plus être moderne.[/access]

*Photo : Les Patriotes d’Eric Rochant.