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Jasmin maudit

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chokri belaid tunisie

Avec l’Histoire, on n’est jamais déçu en bien. Et quand ça arrive, on découvre très vite qu’on s’est fait filouter. (Je me souviens de ma joie, en 1993, partagée avec une tribu de journalistes résidant à l’American Colony, à Jérusalem, lorsque fut annoncé le début du processus de paix entre Palestiniens et Israéliens). Bref, les pessimistes ont souvent raison, ce qui met en rage les optimistes qui pensent que les pessimistes ont tort d’avoir raison (et qu’eux-mêmes, s’ils ont tort, ont raison d’avoir tort).

C’est que l’optimisme historique, autre nom du progressisme, ne procède pas de l’observation de la réalité, mais d’une pétition de principe. L’optimisme est la première qualité de la gauche, a écrit Laurent Joffrin quelque part. Dans cette perspective, tout changement est nécessairement affecté d’un coefficient positif, a fortiori quand il peut se parer de l’adjectif « révolutionnaire », la volonté de conserver quelque chose du passé (à l’exception notable des acquis sociaux et des souvenirs de nos crimes) étant tenue pour une régression.

À intervalles réguliers, nous sommes donc conviés à communier dans la célébration planétaire des progrès de la liberté et de la démocratie. Au signal, on est prié d’applaudir – le signal apparaissant sur nos écrans sous la forme de foules manifestantes et, un peu plus tard, des mêmes foules faisant la queue devant des bureaux de vote. Et on n’aime pas beaucoup les casseurs d’ambiance, les jamais contents, ceux qui voient le mal partout. Il faut dire qu’on n’a pas tant d’occasions de s’enthousiasmer.

Il y a deux ans, les révolutions arabes nous offraient justement une merveilleuse occasion de nous enthousiasmer. Pour une fois, on n’avait pas à se prendre la tête avec la complexité. Il n’y avait pas à choisir son camp, c’était tout vu : qui préférerait l’oppression à la liberté ? Pour nous, Français, l’excitation générale se doublait de la fierté de voir nos cousins tunisiens brandir notre devise nationale. Cette révolution, c’est un peu nous qui la faisions.

Nul n’ignorait, bien sûr, que le plus dur était à venir et que la chute des dictateurs ne ferait pas pousser des démocraties. Pis encore, tout le monde savait que les seules forces politiques non compromises avec les régimes étaient les partis islamistes. Curieusement, il était interdit d’en parler. Le moindre doute, le moindre questionnement sur la suite des événements était considéré comme une trahison de la Révolution, un crime contre l’espoir des peuples. Le scepticisme était un racisme – « Vous pensez que la démocratie, ce n’est pas bon pour les Arabes ! » Dans des journaux souvent prompts à dénoncer les intellectuels qui parlent à tort et à travers, on se mit à recenser les inquiets, les mous et même les silencieux. Ne pas seulement s’émerveiller, c’était avouer qu’on préférait le bon vieux temps des dictatures. Comme si « ce qu’on aurait préféré » avait le moindre intérêt.

C’est dans ce climat éminemment propice à une discussion sereine que Le Monde publia une pleine page intitulée « L’intelligentsia du silence », se demandant ce qui rendait nos clercs (ou certains d’entre eux) si peu diserts et soupçonnant qu’ils étaient « gênés aux entournures ». Que peut-on attendre de gens qui passent leurs vacances à Marrakech ?, lâchait Régis Debray, que l’on a connu plus élégant. Daniel Lindenberg  diagnostiqua pour sa part une nouvelle poussée de néo-conservatisme. Il est vrai que certains des récalcitrants de 2011 avaient refusé de condamner la guerre en Irak, c’est tout dire. Lindenberg éructait : «Obsédés par la peur de la charia, ils sont pris au dépourvu, comme s’ils n’étaient pas équipés du logiciel leur permettant de comprendre que ce qui se passe, en particulier en Tunisie, est tout simplement un « printemps des peuples ». » On aimerait savoir ce que Lindenberg pense aujourd’hui de ses déclarations. Mais ça, on ne le saura jamais. Parce que ces déclarations n’ont jamais existé. Pas plus que cette page du Monde. Eux n’ont pas changé, c’est la situation qui a changé. Ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent de l’Histoire.

Au lendemain de l’assassinat de Chokri Belaïd, certains commentateurs ont prononcé l’acte de décès de la Révolution tunisienne avec l’assurance qu’ils avaient hier pour interdire toute interrogation à son sujet. Le Monde affirme dans un éditorial : « Ce qui est sûr, c’est qu’Ennahda a laissé s’installer un climat délétère en tolérant une incessante série de violences à l’adresse de tous ceux qui ne pensent pas selon ses canons. » Alors, on n’attend pas du Monde ou de Lindenberg qu’ils fassent leur autocritique. Ni qu’ils présentent leurs excuses à tous ceux qu’ils ont insultés, encore que ce serait classe. Mais on apprécierait qu’à l’avenir, ils se rappellent que le scepticisme est un droit de l’homme. Et, parfois, une obligation intellectuelle. Même s’il est moins agréable d’avoir raison avec Alain Finkielkraut que tort avec Daniel Lindenberg. En attendant, l’étonnante résistance d’une partie de la société tunisienne à la régression que prétend lui imposer l’autre partie prouve peut-être, finalement, que même les pessimistes peuvent se tromper.

Cet article en accès libre est issu de Causeur magazine n°56 de février 2013. Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous sur notre boutique en ligne : 6,50 € le numéro / 12,90 €  pour ce numéro + les 2 suivants.

*Photo : Sarah Mersch. Cortège funéraire de Chokri Belaïd

François Hollande prêt à buter les terroristes jusque dans les chiottes ?

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En février dernier Najat Vallaud-Belkacem, alors porte-parole de François Hollande, avait comparé Nicolas Sarkozy à Vladimir Poutine : selon elle, on retrouvait chez les deux hommes la même « brutalité des méthodes ». Pour les socialistes, Vladimir Poutine fait en effet figure de croquemitaine : il est vilain, méchant et brutal. On se souvient des prises d’otages au Théâtre de Moscou, en 2002, et dans l’école de Beslan en 2004 : les forces spéciales russes n’avaient pas hésité à donner l’assaut, causant ainsi, d’après les détracteurs du président russe, la mort de plusieurs centaines d’otages.

Après la prise d’otages sur le complexe gazier d’In Amenas, alors que tous les gouvernements étrangers, de Washington à Tokyo, ont sévèrement critiqué l’opération menée par l’armée algérienne, François Hollande s’est montré très conciliant avec le gouvernement algérien : pour lui, l’Algérie « a eu les réponses adaptées». Peu importe que plusieurs dizaines d’otages aient été tués. Ainsi, nous découvrons ébahis que François Hollande apprécie des méthodes brutales dignes de Vladimir Poutine ! Pour un peu, il se dirait prêt à aller buter les terroristes jusque dans les chiottes ! Comme quoi, la guerre, ça vous change un homme.

Encore un petit effort et François Hollande, chef de guerre, n’aura plus la trouille au moment de nommer l’ennemi contre lequel nos troupes se battent. Car il est trop facile de ne parler que de  « terroristes » , un peu comme on parle de « rebelles » en Syrie. Encore un petit effort, donc, et il aura enfin le courage de préciser que les terroristes sont des islamistes et qu’ils se réclament de l’islam. N’en déplaise au Conseil français du culte musulman qui s’est félicité, dans un communiqué, que le Président de la République « évite de qualifier d’islamistes les éléments terroristes visés par l’intervention ». Alors, à l’instar de Vladimir Poutine, qui est cohérent lorsqu’il ne veut pas aider les rebelles en Syrie mais propose son aide à la France au Mali, François Hollande désignera clairement l’ennemi sans craindre de froisser les uns ou les autres, et il commencera peut-être à ressembler, vaguement, à un chef d’État.

 

Causeur n°56 : la fracture sociétale, ça va faire mal !

Tandis qu’UMP et PS s’écharpent à l’Assemblée autour du « mariage pour tous » en s’envoyant noms d’oiseaux et triangles colorés, toutes ces histoires de bagues au doigt, de PMA, de GPA et d’identité sexuelle à la carte nous ont inspiré une saillie toute chiraquienne. Y a-t-il dans ce pays une fracture sociétale ? Deux France s’affrontent bel et bien, nous dit notre rédactrice en chef Elisabeth Lévy, « non pas celle du mouvement et celle du changement, mais celle qui croit que le changement est désirable en soi (…) et celle qui demande à choisir ». France d’avant et France en mouvement « se ressemblent plus que ce qu’elles croient » et  rejouent le même match Moderne contre Moderne (Muray ©) en usant du même babillage : « papa et maman » areuh areuh !

Le hasard fait si bien les choses que chacune des deux icônes de ces deux France ont accepté de témoigner dans Causeur. Ainsi, la ministre du droit des femmes, porte-parole du gouvernement et fervente partisane du mariage pour tous Najat Vallaud-Belkacem a courageusement répondu aux questions sans concessions d’Elisabeth Lévy. « La parenté biologique existe, mais c’est une erreur de surinvestir cette dimension » car « ce qui fait filiation, c’est le parent social » explique-t-elle, non sans citer les modèles de familles recomposées, pour défendre et illustrer la loi Taubira. Le mariage pour tous n’enlève aucun droit à personne, conclut-elle, inutile de paniquer !

La pétulante Frigide Barjot n’est pas de cet avis. Pour notre catho branchée, le mariage pour tous est l’application pure et simple de la théorie du genre au mariage, qui prive les enfants de père et de mère. Et Barjot de se défendre d’incarner l’aile catho de la droite ; elle en veut pour preuves les renforts inattendus du couple Jospin, d’un député marxiste antillais et compte bien gagner les classes populaires à sa cause.

Ni pro ni anti mariage gay, la France populaire s’en contrefiche, nous indique cependant le géographe social Christophe Guilluy. Quoi qu’en disent les ténors du PS, l’électorat de Hollande n’a pas « voté pour ça », comme dirait Audrey Pulvar. Surtout pas la frange antillaise et musulmane qui vota à gauche contre le « raciste » Sarkozy au printemps sans partager l’imaginaire sociétal de l’actuel gouvernement.  Si fracture il y a, Guilluy la trace entre les gagnants de la mondialisation et les petites gens demandeurs de frontières économiques, culturelles et identitaires.

C’est que le sociétalisme est la chose actuellement la mieux partagée, droite et gauche confondues, pain au chocolat contre vote et mariage à tous les étages, ainsi que je le démontre aux côtés de Jérôme Leroy. Chacun dans leur veine, Jacques de Guillebon et Romaric Sangars s’affligent de la propension contemporaine à l’ubris démocratique, où l’égalité confine à l’indifférenciation, la technique s’allie à la marchandise pour accoucher d’une morale qui « repose uniquement sur une préoccupation de décuplement de la jouissance dont elle fait croire qu’elle n’a pas de négatif » dixit JG. Même les abstinents revendiqués du mouvement asexuel réclament leur affiliation au courant LGBT, on croit rêver ! Notre invitée du mois Marie-Noëlle Tranchant s’insurge d’un tel confusionnisme à fondement artificiel : faut-il « inscrire dans nos lois que seuls les produits humains finis, dûment labellisés « culture et société » ont droit de cité » ? Avec sa critique du livre-pamphlet contre le droit des vote des étrangers que publie Cyril Bennasar aux éditions Mordicus, Jérôme Leroy nous prouve enfin que le sociétal n’est pas qu’une affaire de braguettes. Ouf, on respire !

Mais l’événement de ce nouveau numéro de Causeur, c’est l’inauguration en grande pompe du journal mensuel d’Alain Finkielkraut, « L’esprit de l’escalier », tiré de ses échanges dominicaux avec Elisabeth Lévy sur les ondes de RCJ. À travers trois thématiques – le mariage pour tous et son rapport à la culture, la guerre au Mali et le dernier Tarantino – l’auteur de L’Ingratitude bouscule l’actualité avec intelligence et acuité. Tout aussi réactive, Elisabeth Lévy nous gratifie d’un éditorial remonté contre les indécrottables optimistes qui croyaient assister à un 1789 tunisien et déchantent une fois l’hiver islamiste venu. Moralité : mieux vaut « avoir raison avec Finkielkraut que tort avec Daniel Lindenberg » !

Ce disant, bifurquons vers l’Algérie voisine où Slimane Zeghidour nous explique les tenants et les aboutissants de la question touareg, puis mettons le cap vers l’Est, où Gil Mihaely nous décrit les quatre tribus politiques que révèle la récente élection législative israélienne, avant que Luc Rosenzweig nous donne les clés de l’affaire Mohamed Al Dura, du nom du petit palestinien que France 2 prétend avoir filmé trépassant sous les balles israéliennes pendant la seconde Intifada.

Autre nouveauté de ce numéro décidément très riche, l’excellent Michel Holtz signe une entrée fracassante dans Causeur en analysant la crise du secteur automobile, laquelle suit les aléas de « la » crise tout court, les chamboulements géopolitiques et les besoins du marché de la pollution.

Nous soignons si bien nos invités qu’ils reprennent régulièrement du service dans nos colonnes. Mathieu Laine, que j’avais eu l’honneur d’interroger le mois dernier, revient dans nos pages cultures s’enthousiasmer de la démonstration d’Armand Laferrère, qui trouve l’origine du libéralisme moderne… dans la Bible. Moins optimiste, l’écrivain-éditeur Olivier Bardolle répond aux interpellations de son lecteur Jérôme Leroy, ravi de le voir mêler références situationnistes et réactionnaires dans L’agonie des grands mâles blancs « À un certain niveau d’effondrement, l’insurrection devient inévitable » se justifie Bardolle, avec des accents survivalistes.

En passant, grignotez les chroniques habituelles de Roland Jaccard et François Taillandier puis admirez avec Timothée Gérardin les talents d’acteur de Leonardo Di Caprio. Car l’acteur italo-américain n’est « pas que beau » : comprenne qui pourra !

Pour lire ce numéro, vous pouvez comme chaque mois l’acheter sur notre kiosque en ligne pour 6,50 € (port compris)… ou vous abonner (à partir de 12,90 € pour la formule Découverte 3 numéros). Il est déjà accessible en ligne pour les abonnés et devrait être dans leur boîte en milieu de semaine.

   

Ceci est mon Roth

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PHILIP ROTH SAMPSON

Steven Sampson vit à Paris, ville de ses rêves depuis que sa mère lui chantait la berceuse Frères Jacques... Après avoir soutenu une thèse de doctorat à Paris VII consacrée à l’œuvre de Philip Roth, il écrit des essais sur la littérature américaine. Il a publié trois livres aux éditions Léo Scheer[1. Voir Corpus Rothi. Une lecture de Philip Roth, de Steven Sampson, coll. Variations, Éditions Léo Scheer. 2011 et Corpus Rothi II. Le Philip Roth tardif, de Pastorale américaine à Némésis, coll. Variations, Éditions Léo Scheer, 2012.] et de nombreux articles dans La Revue littéraire, L’Infini et La Quinzaine littéraire. Il a brisé la malédiction rothienne qui veut que le juif ne fasse pas d’enfant.

Propos recueillis par David di Nota.

Causeur. Aucun doute à ce sujet : Philip Roth est une célébrité. Les ménagères l’achètent. Les critiques se demandent pourquoi il n’a pas le prix Nobel. Des bus mènent à sa maison d’enfance, signalée par un panneau. Tout ça n’est pas forcément bon signe. Peut-on se défaire de ce brouhaha assourdissant pour le lire vraiment ? 

Steven Sampson. Mark Twain disait qu’un livre « classique » est celui que tout le monde veut avoir déjà lu et que personne ne veut lire. Apparemment, Philip Roth n’a pas encore atteint ce niveau puisqu’il donne toujours envie d’être lu. Lui qui aspire surtout à autre chose : être bu. Il faut commencer avec Portnoy et son complexe, livre généralement ignoré dans la célébration qui entoure Pastorale américaine, La Tache et Némésis. Pourquoi ne pas le lire aux toilettes ? Histoire non seulement de se mettre dans l’ambiance, mais aussi de se recueillir, d’échapper à la foule, de trouver un moment de silence et de concentration profonde. Henry Miller ne serait pas d’accord, lui qui, après s’être penché sur la question, a prétendu qu’il ne fallait pas se disperser, que le bonheur consistait à se consacrer à une seule activité à la fois. À mes yeux, Portnoy mérite une dérogation à la règle. Bien évidemment, dans un espace si réduit, il serait difficile de convoquer des étudiants pour un séminaire sur Roth. Mais Roth doit être lu de près, pris à bras-le-corps. Quelle meilleure façon d’affronter le corpus Rothi qu’en exposant son propre corpus ?

Vous avez choisi de traverser son œuvre en suivant un fil conducteur unique, la symbolique christique. Comment s’est-il imposé à vous ?

Lors de ma soutenance de thèse, en 2008 à Paris VII, le jury a violemment critiqué mes affirmations concernant la présence d’une symbolique christique chez cet auteur. Pourtant, il s’agissait d’un aspect mineur de mon travail, où mes conclusions étaient plutôt timides et mitigées. Je me suis dit : « Tiens, je suis sur une piste intéressante, j’ai touché là où ça fait mal. »

En bon sadique, j’ai eu envie d’infliger de nouveaux supplices, de me venger de ce Sanhédrin universitaire qui tenait à préserver une lecture « juive » de Roth. En bon freudien, j’ai trouvé cette résistance suspecte. Le cursus académique achevé, j’étais libre pour écrire un essai provocateur sur Philip Roth. Par où commencer ? Portnoy et son complexe s’est imposé à moi comme une œuvre fondamentale qui infléchit tout ce qui a suivi. En relisant le roman, j’ai eu une révélation : le narrateur a 33 ans, l’âge du Crucifié.[access capability= »lire_inedits »] Auparavant, j’avais considéré ce fait comme anecdotique. Tout à coup, je le voyais d’un autre œil. Si ce n’est pas anodin dans les Évangiles, me suis-je dit, pourquoi le serait-ce dans le Livre de Philip, nouvel ajout au canon judéo-chrétien ? Portnoy serait-il investi d’une mission pastorale qu’il n’ose pas exprimer clairement, de peur de se voir persécuter, voire cloué au pilori ? Vues à travers ce prisme, la structure et la symbolique du texte paraissent effectivement très juives, au même titre que le Christ. A commencé alors pour moi un travail de détective, pour trouver le fil caché qui sous-tend les premières quarante années du prêche de Roth, sa traversée du désert marquée par ses philippiques contre l’establishment juif, période qui se termine avec Le Théâtre de Sabbath, après quoi le prophète peut enfin se reposer.

Une autre chose qui a dû vous coûter cher, universitairement parlant, c’est l’humour particulièrement cru avec lequel vous restituez ses fantasmes fondamentaux. Tout est résumé dans ce merveilleux jeu de mots : « Trou love ». Pouvez-vous nous dire deux mots sur le « trou » en question ?

Il s’agit de l’origine du monde au sens courbetien. Chez Roth, le héros est un explorateur de l’anatomie féminine ; il veut VOIR d’où il est issu. Il est en quête de CON-naissance. La première fois qu’il rencontre sa future fiancée, Portnoy propose de lui faire un cunnilingus en échange d’une fellation. Le 69 est ainsi au cœur de ce roman sorti en 69. C’est un acte qui permet à la shikse de « découvrir » le phallus circoncis, et au juif d’approfondir ses connaissances sans conséquences reproductives. Parce qu’il ne faut surtout pas mélanger le sang de l’un et de l’autre. Chez Roth, on respecte la pureté primordiale et on boit à la source. Une de ses images fondamentales est celle du « lait » qui gicle, et pas seulement pendant des scènes de masturbation ou de fellation. Le personnage féminin est souvent associé aux vaches et aux produits laitiers. On pense à l’héroïne de Lorsqu’elle était gentille, qui travaille dans un milk bar, et à celle de La Tache, qui est trayeuse dans une ferme. Celle de Pastorale américaine élève des taureaux et sélectionne le meilleur sperme.

L’homme aussi peut donner du lait : dans Le Sein, David Kepesh se métamorphose en sein géant, avec un mamelon à l’emplacement de son pénis. Partout où l’on regarde, on tombe sur une histoire de fellation, qui intervient parfois à un moment critique, comme dans La Tache. C’est à considérer d’un point de vue religieux : la communion entre la shikse et le phallus circoncis crée une Nouvelle Alliance.

Des lecteurs peuvent être surpris, voire déroutés, par votre traitement du corpus rothien. Comment présenteriez-vous cette approche ? La notion de corpus est à la jonction du théologique et de l’érotique…

Le jeu de mots dans mon titre vient de Philip Roth. Nathan Zuckerman, le héros de La Leçon d’anatomie, veut arrêter d’écrire pour devenir médecin. Hospitalisé, il rêve de « s’échapper du corpus qui était le sien ». La blague fonctionne mieux en anglais, où ce terme désigne à la fois le corps humain et une œuvre littéraire ou artistique. Mais j’ai de la chance, car les noms Roth et Christ se ressemblent et, du coup, le lecteur français aperçoit la référence à Corpus Christi, cette fusion du corps et de l’esprit. Évidemment, chez Roth, quand le Verbe se fait Chair, cela ne se passe pas de la même façon qu’à l’église. Boire et manger sont alors des actes érotiques, Roth s’intéressant plus au sexe qu’à la gastronomie. Il y a donc un aspect diabolique dans son œuvre, une sorte de parodie pornographique de la Communion. En même temps, « l‘imitation est la meilleure forme de flatterie ». Comment suis-je arrivé à cette interprétation ?

À Harvard, j’ai été impressionné par la relecture du Paradis perdu effectuée par les romantiques anglais, surtout William Blake. Dans son poème épique, Milton pensait prendre le parti de Dieu. Or Blake prétendait que le véritable héros en était Satan, que Milton le défendait à son propre insu. Cela m’a autorisé à faire une « contre-lecture » de Philip Roth, malgré ses attaques contre la religion.

Cette lecture « théologique » permet à l’évidence de fixer l’unité de l’œuvre. Comment percevez-vous les contrastes d’un roman à l’autre – ce qu’il est convenu d’appeler son « évolution » ? 

Il y a trois nœuds problématiques : la judéité, l’autobiographie et le modernisme littéraire.  Ils se trouvent à l’origine de plusieurs virages. Comment écrire la judéité lorsque l’on ne sait strictement rien de la religion et des langues juives ? Comment peut-on incorporer des éléments de sa propre vie sans tomber dans le piège autobiographique ? Comment réagir par rapport aux innovations modernistes en sachant que cette tradition a été fondée par des antisémites et qu’elle est davantage britannique qu’américaine ? Il en découle de nombreux voyages à Londres, en Mitteleuropa et en Israël, capitales respectives de la langue anglaise, de l’histoire ashkénaze et de la judéité. Et de nombreux changements de style. Les accusations qui suivent la publication de Portnoy et son complexe – l’œuvre est antisémite, autobiographique, etc. – sont douloureuses, au point que Roth crée la première trilogie Zuckerman, où l’auteur incompris et son public qui le harcèle en deviennent les personnages principaux. Il retourne ainsi leurs arguments contre ses détracteurs. Mais c’est une impasse : il sera toujours taxé d’auteur autobiographique et narcissique. Jusqu’à ce qu’il entame la deuxième trilogie Zuckerman avec La Pastorale américaine (1997). Et là, c’est l’intronisation.

Pourquoi ? Qu’est-ce qui change d’un Zuckerman à l’autre ?

En reléguant Zuckerman à l’arrière-plan, et en employant une narration à la troisième personne, Roth crée un univers « réaliste » où d’autres personnages prennent le devant. Lorsque l’on rajoute le décor « politique », cette nouvelle formule a tout pour plaire à une époque qui préfère les romanciers « engagés ».  Portnoy voulait « remettre le id (le Ça) dans le Yid » ; à la fin de sa carrière, Roth l’enlève définitivement. Le Yid (le « youpin ») est émasculé – Zuckerman devient impuissant. Du coup, l’ironie disparaît parce que, chez Roth, elle est l’apanage du juif. Le point commun, le fil conducteur de cette œuvre seraient la dialectique, ce qui explique les changements de cap et la récurrence des doppelgängers, les doubles. Où se situe la synthèse ? Elle est à trouver dans la personne du Christ. Lui réunit juif et antisémite, corps et esprit, l’homme circoncis et ses disciples aux prépuces intacts. Fils, Il s’exprime au nom du Père. Il a réussi un livre autobiographique, livre narré à la troisième personne. Et personne n’ose plus le critiquer pour son narcissisme. C’est un juif sans ironie. Adoré par les shikses, Il ne peut leur faire des enfants. Mais, Dieu merci, Il a le droit d’être bu ! Alors, Lehaïm !

Permettez-moi de terminer cet entretien sur une métaphore stupide : Roth a-t-il « raccroché les gants » ? 

Au contraire, la métaphore est bonne ! Effectivement, il s’agit d’un combat, auquel Roth ne renoncera jamais. Il a toujours voulu maîtriser la réception de son œuvre ; c’est le thème de Zuckerman enchaîné. Dorénavant, il se consacrera à l’organisation de ses archives, afin de contrôler le travail de son nouveau biographe officiel, Blake Bailey, après avoir viré le précédent, Ross Miller, neveu d’Arthur Miller, qui avait pourtant collaboré pendant cinq ans avec lui. Je pense qu’il n’y a qu’un seul adversaire capable de mettre Philip Roth au tapis, et Lui seul connaîtra le moment propice.[/access]

*Photo : Madison Guy.

Portrait du philosophe en musicien

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georges liebert nietzsche

De tous les grands penseurs allemands qui ont marqué la pensée française, Nietzsche est sans doute celui dont l’influence est la plus profonde ; comme celle de Schopenhauer, son œuvre a d’abord touché des écrivains  étrangers au monde de la philosophie académique (Daniel Halévy, Paul Valéry, André Gide, pour ne citer que les plus célèbres) avant de devenir finalement une référence majeure des philosophes des années 1960, grâce notamment à Deleuze et à Foucault.

Un des grands mérites du beau livre de Georges Liébert que viennent de rééditer les PUF[1. Georges Liébert, Nietszche et la musique, nouvelle édition,  PUF, coll. « Quadrige », 2013.] est de faire revivre pour nous ce qu’on pourrait appeler le « premier Nietzsche », tel qu’il est apparu à un public artiste et littéraire certes sensible à  la culture allemande mais qui était nourri de Wagner et de Schopenhauer beaucoup plus que de Kant et de Hegel. Historien de l’art du chef d’orchestre[2. Georges Liébert, L’Art du chef d’orchestre, Hachette-Littératures, coll. « Pluriel », 1988.] et éditeur de Thomas Mann[3. Thomas Mann, Wagner et notre temps, Hachette-Littératures, coll. « Pluriel », 1978.], Liébert ne sous-estime pas pour autant la philosophie de Nietzsche, mais il prend au sérieux, plus que la plupart des philosophes, la formule plus souvent citée que comprise de l’auteur du Crépuscule des idoles : « Sans la musique, la vie serait une erreur. » Cette « formule-clef » a, selon lui, deux sens plus complémentaires que contradictoires.[access capability= »lire_inedits »]

D’un côté, « Que la vie sans musique soit une erreur peut vouloir dire que la musique fait oublier la vie » − c’est ce que Nietzsche dénoncera chez Wagner après avoir d’abord lui-même cultivé cette illusion avec une « sombre ivresse ». « Mais la même formule peut au contraire signifier que la vie ne se comprenant qu’à partir de la musique, celle-ci, loin d’en être la négation, en représente l’affirmation immédiate et irréfutable », et c’est évidemment cette voie qui est privilégiée dans la dernière philosophie de Nietzsche.

Pour Georges Liébert, l’œuvre de Nietzsche tout entière peut être lue comme un prolongement de cette intuition première : au contraire des philosophes passés dont il dénonçait la surdité volontaire, Nietzsche se veut « philosophe musicien – et philosophe parce que musicien » (p. 11). Cela nous vaut une passionnante relecture de l’évolution de la pensée de Nietzsche, riche en aperçus originaux et stimulants (comme la comparaison récurrente entre Nietzsche et Rousseau) et qui a notamment le grand mérite d’éclairer autant que possible la relation entre l’auteur de Zarathoustra et celui de Tristan, en rendant justice à Wagner et en montrant tout ce qu’il y a d’injuste dans les analyses du « cas Wagner » (voir par exemple p. 187-188, sur le « pétulant résumé de l’Anneau que citent ad nauseam les dévots du philosophe » ). Liébert nous restitue par une voie nouvelle  la cohérence de l’œuvre de Nietzsche tout en faisant pleinement droit à la manière dont celui-ci  se comprenait lui-même : son livre est de ceux que personne ne doit ignorer s’il veut comprendre le « philosophe musicien ».[/access]

Georges Liébert, Nietszche et la musique, nouvelle édition,  PUF, coll. « Quadrige », 2013

*Photo : SPDP.

Auriez-vous été résistant ou bourreau ?

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resistant bourreau bayard

Cette question a hanté les enfants du baby-boom, prompts à juger leurs pères, à les porter au pinacle ou à les clouer au pilori. Dans tout fils sommeille un impitoyable juge. Il y avait une revanche à prendre sur cette défaite de 40. À défaut d’entreprendre une nouvelle guerre mondiale, c’est sur le terrain des idées que la jeunesse française des années 70 a invoqué son droit d’inventaire. Elle semblait mieux armée intellectuellement pour « refaire le match » bien au chaud dans les cafés du Quartier Latin. S’imaginer grimper dans le premier avion en partance pour Londres après avoir entendu l’appel du Général, chanter fièrement un couplet de La Marseillaise face à un peloton d’exécution vert-de-gris ou distribuer des tracts appelant la population à se soulever semblaient une évidence… en 1968.

Les après-guerre ont toujours été le terreau du ressentiment et du catégorique. Il est si facile de trancher, d’analyser, de pérorer ou de se révolter dans son salon après coup. On s’imagine des destins extraordinaires, des décisions historiques, des actes de bravoure surtout lorsqu’on connaît le fin mot de l’histoire. Mais quand on se replace dans le contexte de l’époque, notre part de génie ou d’ignominie fond comme neige au soleil. Pierre Bayard, professeur de littérature française à l’Université Paris 8 et psychanalyste, tente justement de répondre à cette question dans un essai paru aux Editions de Minuit. Avec toute sa sagacité et sa rigueur, Bayard imagine ce qu’il appelle « un personnage délégué », double de lui-même qui serait né, comme son père, en 1922. Dans cette uchronie individuelle, il n’est pas question pour l’auteur de jouer un rôle de composition mais d’être le plus sincère possible tout en s’appuyant sur des exemples de résistance ou de soumission à l’autorité à travers le XXe siècle (Bosnie, Rwanda, Cambodge). Il fait aussi bien appel à des constructions intellectuelles qu’à des parcours personnels pour aller au plus près de sa vérité. L’expérience de Milgram entreprise entre 1960 et 1963 à l’Université de Yale qui vise à évaluer les degrés d’obéissance et de désobéissance, le parcours d’un anti-héros comme Lucien Lacombe, extrait du film de Louis Malle ou l’attitude du 101ème Bataillon de réserve de la police allemande qui a participé à la mise à mort de 83 000 personnes durant la Shoah nous donnent des clés de compréhension sur notre aptitude ou non à résister.

L’universitaire cherche à définir sa « personnalité potentielle, à savoir cette partie de notre personnalité qui ne surgit et ne se développe que dans des circonstances exceptionnelles ». Pour être le plus proche de cette « réalité » fictionnée, Bayard bouscule son lecteur en lui rappelant les parcours hors-norme de certains résistants. Il s’interroge notamment sur la bifurcation qui pousse un homme à agir. Les exemples de Daniel Cordier, secrétaire de Jean Moulin, maurrassien devenu résistant, ou de Romain Gary animé par un patriotisme maternelle surpuissant nous prouvent que les destins basculent sous le poids de facteurs convergents. Bayard, qui se met en scène dans les années 40 comme un étudiant admis à l’Ecole normale, possède un certain nombre de caractéristiques propres à son milieu et un caractère bien défini. Comme son père, il a le sentiment que les Alliés gagneront, il est en profond désaccord idéologique avec le régime de Vichy, il est indigné par le sort des juifs, il est en empathie avec tous ses camarades qui subissent un aussi abject traitement. Pour autant, va-t-il s’engager ? C’est là que le travail de Bayard est le plus pertinent et le plus subtil dans cette mise à nu aride. Quand l’universitaire se fait plus intimiste, parle de la peur physique, de l’impossibilité de sortir d’un certain carcan ou de Dieu, le livre prend une autre dimension. Malgré tout un essai aussi puissamment illustré et argumenté ne remplacera jamais la force du roman. Cet essai m’a cependant donné envie de me replonger dans certains romans où justement des personnages basculent d’un côté ou d’un autre. Pile : « Tout a commencé dans la rue, le meilleur et le pire. Le pire plus souvent. Sans la rue, les petits potes traîne-lattes, certain que je me serais pas fourvoyé guerrier de l’ombre » écrit Alphonse Boudard dans Les combattants du petit bonheur. Face : « Ce que j’ai passé mon temps à répéter à l’avocat c’est que pour moi ton histoire était simple : tu avais une guerre rentrée. Tu l’aurais faite aussi bien avec les Anglais. Tu as dû hésiter. Il était moins fatigant d’entrer dans l’un des bureaux de recrutement ouverts en plein Paris que de chercher les relations nécessaires à un embarquement ou un passage des Pyrénées » écrit Jacques Laurent dans Le petit canard.

Pierre Bayard, Aurais-je été résistant ou bourreau ? (Les Editions de Minuit)

*Photo : Lacombe Lucien.

Liberté de flâner

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roorda proust jaccard

1. À quoi bon écrire ?

À quoi bon écrire ? Deux réponses s’imposent. Celle de Cioran : « Je me suis fourvoyé dans les lettres par impossibilité de tuer ou de me tuer. Seule cette lâcheté a fait de moi un écrivain. » Et celle de Julien Gracq : « Si les livres ne sont pas pour le lecteur un répertoire de femmes fatales et de créatures de perdition, ils ne valent pas qu’on s’en occupe. »

Les notes fugitives rassemblées dans mes livres ne sont hélas ni des répertoires de femmes fatales ou de créatures de perdition, ni une alternative à un suicide reporté depuis trop longtemps déjà. Elles sont plutôt les feuilles détachées d’un Traité du détachement, projet d’une telle envergure que ma paresse congénitale m’a aussitôt incité à y renoncer et à m’appliquer à rendre mes propres limites bien plus étroites que nécessaires selon l’excellent principe : « Less is more. »

Rien de pire, à mes yeux, que d’être écrasé par une œuvre qui a pour seule conséquence, dans la pire des hypothèses, de vous attacher à une tradition philosophique ou littéraire, aussi prestigieuse soit-elle. La liberté de flâner et de noter quelques réflexions au jour le jour me semble infiniment plus conforme à ce que j’ai toujours voulu faire dans l’existence : éviter de prendre quoi que ce soit au sérieux. J’avoue n’y être pas toujours parvenu. Mais enfin, comme le disait Freud, ce qu’on ne peut atteindre en marchant, on peut l’atteindre en boitant. Il est précisé dans les Évangiles que boiter n’est pas un péché.

 

2. Roorda, ce Cioran lémanique

Si j’avais eu à choisir un « maître spirituel » dans mon adolescence, je n’aurais pas hésité : Henri Roorda aurait été mon homme. Il était Lausannois. Cela tombait bien, je l’étais aussi. Il enseignait les mathématiques au Collège classique cantonal et il m’aurait été du plus grand secours, car il avait la réputation de rendre compréhensibles aux plus bornés les problèmes les plus complexes. Ainsi, il m’aurait évité bien des déboires durant ma scolarité.[access capability= »lire_inedits »]

Henri Roorda avait été le professeur de mon père et la liberté d’esprit du maître avait déteint sur l’élève. Il l’avait à jamais vacciné contre la déprimante vanité des pontifes du sérieux. Il enseignait que le rôle essentiel de la femme était de provoquer un désordre passager dans l’âme de l’homme et incitait ses élèves à y succomber. Sur ce point, nul ne fut plus fidèle à l’enseignement de Roorda que mon père. Et j’espère ne pas avoir démérité.

Parmi les réflexions les plus saugrenues de Roorda, il y a celle-ci, digne des humoristes les plus raffinés : « J’ai trouvé dans le calepin d’une pédicure cette formule lapidaire : « Les pieds sont toujours moins élégants que les bottines. » D’ailleurs, cela a été constaté, tous les pédicures sont des pessimistes. »

Pour le pessimisme, Roorda ne le cédait à personne. Il savait pertinemment que, si quelque divinité compatissante apportait aux hommes un bonheur durable, au bout de quarante-huit heures, ils en auraient assez. Il ajoutait : « Le besoin de casser des gueules sera sans doute encore, pendant quelques milliers d’années, l’un des besoins fondamentaux de l’être humain. »

Avoir un revolver caché sous son lit le rassurait : il n’attendait rien de la vieillesse, sinon le pire. Et, à vrai dire, la cinquantaine passée, il n’attendait plus rien de la vie. Si les lois étaient faites par des hommes charitables, disait-il, on faciliterait le suicide de ceux qui veulent s’en aller.

Mais les hommes sont tout sauf charitables et leur compagnie devient vite lassante. Roorda décida donc qu’il était temps d’en finir, ce qu’il fit le 7 novembre 1925. Mon père suivit son exemple quand il estima, lui aussi, qu’un tour de manège suffisait et qu’il fallait beaucoup de lâcheté et d’hypocrisie pour poursuivre une aventure aussi désolante.

Roorda se moquait volontiers de ces hommes qui, chaque jour, à la même heure, après la lecture de leur journal, se lancent dans des débats passionnés destinés à hâter la solution des « graves problèmes de la vie présente ». Nous ayant appris à rire de tout, il savait bien que le seul problème, infiniment futile certes, mais embarrassant pour chacun, était : comment en finir ? « Sachons goûter le bonheur de partir, même quand nous sommes sûrs de ne jamais arriver…» est l’une de ses plus belles répliques. Je la fais mienne.

 

3. Proust, les fillettes et les somnifères

Sans doute n’y a-t-on pas prêté suffisamment attention, mais il y a dans Albertine disparue  quelques pages surprenantes sur le goût du narrateur pour les fillettes. Disposition qui lui vaudra une plainte pour « détournement de mineure ». Il s’en tire néanmoins avec un sermon du chef de la Sûreté en présence des parents. Mais dès qu’ils eurent quitté les lieux, le chef de la Sûreté changea de ton et conseilla au narrateur d’être dorénavant plus adroit. « D’ailleurs, ajouta-t-il avec un sourire complice, vous trouverez partout des petites filles mieux que celle-ci et pour bien moins cher. »

La culpabilité du narrateur n’est certes pas établie. En revanche, comme en écho, on peut lire, dans  Le Temps retrouvé,  une page beaucoup plus explicite, qui concerne cette fois non plus Marcel, mais Bergotte, son modèle littéraire. J’ai lu au moins dix fois ce passage sans y prêter attention et, surtout, sans que la séquence du détournement de mineure dans Albertine disparue  me revienne à l’esprit. Comme on peut être inattentif !

Bergotte, lui aussi, se montrait généreux avec des fillettes « qui étaient honteuses de recevoir tant pour si peu de chose ». Quant à Bergotte, il s’excusait à ses propres yeux parce qu’il savait ne jamais si bien produire que dans une atmosphère érotique. Et là surgit cette phrase sublime de Proust : « L’amour, c’est trop dire, le plaisir un peu enfoncé dans la chair aide au travail des lettres parce qu’il anéantit les autres plaisirs, par exemple les plaisirs de la société, ceux qui sont les mêmes pour tout le monde. » Sans ces plaisirs, l’âme demeurerait stagnante et ce que Proust nomme bizarrement la « machine spirituelle » tendrait à s’immobiliser. Je doute que ce plaidoyer de Proust soit aujourd’hui audible : il n’en reste pas moins parfaitement pertinent.

Et comme on ne quitte pas Proust aussi facilement, citons encore ce qu’il dit des somnifères (il les essaya tous) : « On absorbe le produit nouveau, d’une composition toute différente, qu’avec la délicieuse attente de l’inconnu. Le cœur bat comme à un premier rendez-vous. » Où nous mènera-t-il ? Au malaise ? À la béatitude ? À la mort ?

Que d’analogies entre ce premier rendez-vous chimique et nos rencontres amoureuses ! Et quel désaveu pour tous les apôtres de l’hygiène, d’une vie saine et d’une sexualité qui ignorerait les voluptés que procure cette perversité qui sommeille en chacun de nous ![/access]

*Photo : SpirosK photography.

Un chat peut en cacher un autre

La faune est inépuisable. J’ai appris il y a peu, d’une amie vétérinaire qui joue de l’alto et connaît mon goût pour les bestiaires, l’existence d’animaux dont j’ignorais absolument tout… Ainsi, le cochonglier (encore appelé sanglochon) est le fruit de l’hybridation coupable d’un cochon et d’un sanglier. Plus loin, dans les savanes africaines vendues aux safaris-photos, il est à signaler le jaguarion, issu de la « rencontre » surprenante d’un Jaguar et d’une lionne. Le roi des animaux peut donc aller se rhabiller. Réussir une vie de couple demande beaucoup de présence et d’abnégation. Ou encore le Zébroïde, né du croisement d’un cheval et d’un zèbre. Et que dire du trop méconnu zopiok, qui porte en lui l’ADN du zébu et du yack ? Mais la faune domestique ne manque pas de chien… Ma camarade vétérinaire a cru bon de s’étendre sur le cas des chats.

Alexandre Vialatte notait que si Dieu avait créé le chat c’était dans le seul but de donner à l’homme la chance de caresser le tigre. Ailleurs il écrit : « Les chats perdus se réunissent à Montmartre. Une demoiselle âgée leur apporte à goûter. Devant le Sacré-Cœur.  Ils mangent, ils regardent Paris avec sa brume et ses cheminées ; puis ils s’en vont et reviennent pour le dîner. On voit par là qu’ils aiment les grands panoramas ». On note, en France, que les Présidents de la République possèdent des chiens, et les poètes des chats. Ainsi, François Mitterrand était-il collé au train par un labrador nommé « Baltique » (qui a écrit tous les livres de Jacques Attali), et Paul Léautaud passait le temps que la poésie lui laissait libre à compter ses chats…

Les chats ne sont pas innocents. Ils sont même parfois cruels. Ainsi, apprend-on dans Le Figaro que les chats tuent chaque année des « milliards d’oiseaux ». Et que dramatiquement, en conséquence, « les félins font des ravages sur la petite faune sauvage ». Plus loin, au Brésil, on apprend que des chats œuvrent à la liberté : « Les gardiens d’une prison brésilienne ont capturé un chat que des détenus, pleins d’imagination, avaient spécialement dressé pour leur fournir tout une panoplie nécessaire à une évasion, rapporte samedi le journal O Globo. C’est un agent de la prison qui a découvert la supercherie. Celui-ci, intrigué par le comportement bizarre du félin et en l’examinant de près a constaté qu’un sac, attaché à son corps, contenait tout un matériel pour s’évader: lames de scie, instruments nécessaires à forer et percer le ciment, ainsi qu’un téléphone portable avec son chargeur ».

Mais s’ils sont cruels et ont de fâcheuses tendances à soutenir la pègre brésilienne, les félidés boursicotent avec grâce ainsi que le révélait récemment la presse ébaubie : « un chat roux, Orlando, a gagné à un concours de gestion de portefeuille boursier organisé par The Observer qui l’opposait à des professionnels de la bourse et des étudiants »… Mais encore… « Les placements d’Orlando étaient effectués sur la base du lancement de son jouet favori, une souris, sur une grille dont les numéros représentaient les différentes valeurs de l’indice. Sur les 9 premiers mois de l’année, les professionnels des marchés financiers avaient mené le concours, à 497 livres de gain sur leur portefeuille, contre 292 livres pour celui d’Orlando, mais à la fin du mois de septembre, coup de théâtre : le portefeuille du félin prit un avantage décisif. »

Un chat peut en cacher plusieurs autres.

Paris existe-t-il ?

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PARIS RATTIER ALLIA

Les éditions Allia ont exhumé début février, pour notre plus grand plaisir, un essai qui a paru la première fois en 1857 à l’imprimerie Balarac Jeune (Bordeaux). Son titre, Paris n’existe pas, est assez provocateur et mystérieux pour que l’on s’y intéresse. Cet ouvrage fait partie des trésors cachés de notre littérature. À la fois méconnu, iconoclaste, brouillon, enlevé, agaçant, ce pamphlet d’une centaine de pages flirte avec tous les genres et tous les styles. Ses contours sont si mouvants qu’ils pourront rebuter les amateurs de ligne claire et de pensées précises. Amateurs de rationalisme, passez votre chemin.

Son auteur, Paul-Ernest de Rattier est, à lui seul, un personnage relativement flou, tour à tour écrivain, poète, créateur de journaux, infatigable polygraphe de son temps. Dans ses notes et annexes érudites, Laure A. Bordonaba avoue que l’on sait très peu de choses sur cet écrivain né à Bordeaux en 1828. Elle avance une hypothèse pour cerner ce touche-à-tout des lettres : « toute sa vie, il semble avoir poursuivi passionnément deux buts : faire reconnaître son aristocratique ascendance et conquérir une place au panthéon littéraire ». S’il récupéra bien sa particule, sa postérité littéraire, malgré tous ses efforts, ne dépassa guère les limites de la Gironde. Et pourtant, la lecture de Paris n’existe pas s’avère toujours instructive, souvent visionnaire, parfois confuse mais, à aucun moment, ennuyeuse. Car le style boursouflé de Rattier, tout en exagération et lyrisme, a quelque chose d’arlequinesque.

Voyez plutôt la prose capiteuse et explosive du bordelais quand il définit le vrai Paris comme une cité naturellement « noire, boueuse, maleolens, étriquée dans ses rues étroites comme dans un habit de lycéen, fourmillant d’impasses, de culs-de-sac, d’allées mystérieuses, de labyrinthes qui vous mènent chez le diable ; rejoignant les toits pointus de ses maisons sombres tout près des nuages, et vous jalousant ainsi le peu d’azur que le ciel du nord veut bien aumôner à la grande capitale ». Ouf, fermez le ban ! C’est touffu, intense, imagé, sinueux et finalement revigorant. La littérature contemporaine qui s’est drapée dans une platitude généralisée ferait bien de s’inspirer de ce disciple de Cyrano, foutraque, dégueulant d’épithètes. Son emphase naïve et pétillante nous rafraîchit les synapses. Dans sa démonstration, Rattier vante le vrai Paris, moyenâgeux, perclus de saletés et de mauvais sentiments. On se dit que l’on a affaire à un splendide réactionnaire qui s’enthousiaste d’un Paris qui « aime à loger la misère à côté de l’opulence », « très épris de sa puissance civilisatrice et politique » ou qui « prend les vaudevilles pour des opéras-comiques, les marrons de la Bourse pour des banquiers, les hommes de lettres pour des grands hommes, les chats pour des lapins et les rois constitutionnels pour des rois ». Toute la malice, l’ironie peut-être de Rattier, tient à ce tour de passe-passe. Dessiner un vrai Paris aux traits sombres pour mieux persifler sur ce qu’il appelle le faux Paris, l’haussmannien, « l’usurpateur », « plein d’air et de soleil ». Ce faux Paris aux larges avenues est très proche de celui que nous connaissons, il est pétri de modernité aveugle et d’humanité soupçonneuse. Ce Paris factice, ripoliné et javellisé brille par sa vacuité. Rattier regrette qu’on ne permette pas « aux grandioses édifices de s’encanailler de la compagnie des cahutes de basse extraction, de s’encoquiner des petites gens ».

On croirait voir nos métropoles du XXIème siècle avec leur centre urbain rutilant, leurs hôtels grand luxe, leur expansion économique et leur misère environnante. Là où le pamphlet de Rattier déroute, c’est dans son double message. S’il fustige ce faux Paris, raille sa bienveillance, son honnêteté, sa religiosité, il ne le condamne pas complètement, il en devine même « sous ces modestes apparences le génie et l’avenir ». Au-delà du vrai ou du faux Paris, Rattier esquisse un Paris intemporel, catharsis de l’âme française.

Paul-Ernest de Rattier, Paris n’existe pas (Allia)

*Photo : Moyan_Brenn.

Les gens heureux ont des histoires

yasmina reza heureux

Régulièrement, un(e) romancier(ère) fait son apparition dans notre  firmament littéraire, un virtuose dont l’écriture et la maturité envoûtent. Et puis, il arrive que ce magnifique savoir-faire lasse, agace, et que l’auteur se perde dans le tournis de sa virtuosité. Il y a bien longtemps que Yasmina Reza a dépassé ce cap. Depuis le triomphe planétaire de Art et  Conversations après un enterrement, sa plume cerne impitoyablement les humains trop humains, leurs relations tortueuses, touchantes, minables ou fidèles, et un peu tout cela à la fois. Son dernier livre est un très bon cru. Il s’agit une sorte de Ronde à la Schnitzler, où chaque personnage prend la parole au chapitre suivant celui où il apparaît, un roman choral pas choral, où les airs solos s’enchevêtrent habilement pour créer un Rubik’s cube implacable d’amours et d’amitiés liées par  un fil rouge : la recherche du bonheur.[access capability= »lire_inedits »]

À l’instar d’Albert Camus,  qui  a écrit quelque part  qu’« il n’y a pas de honte à préférer le bonheur »  Reza ne méprise pas chez ses personnages cette quête illusoire. Passant devant une fenêtre bardée de géraniums, elle observe que « dans cette maison, quelqu’un a décidé qu’il fallait être heureux. »  Dans un cocktail toujours efficace de lucidité,  d’espoir et d’humour – deux tiers Stefan Zweig un tiers Woody Allen − elle montre comment l’apparence du bonheur prévaut si souvent sur sa réalité : on ne connaît jamais la vie des autres. « Heureux les heureux » donc, ceux qui ont trouvé la formule…ce qui n’est pas souvent le cas des femmes du livre, apparemment plus prédisposées au martyr que les hommes. Il semble bien qu’en matière de souffrance, la demande soit toujours plus importante que l’offre.  « Le bonheur serait-il une disposition ?  », se demande un personnage, tandis qu’un autre, « jamais pressé, jamais vexé », semble imperméable aux contrariétés. Mais surtout, nous dit ce livre qu’on ne lâche pas,  ce bonheur tient en équilibre aussi fragile qu’un mobile d’enfant, un château de cartes prêt à s’écrouler à la moindre faute de goût. Le ridicule n’est jamais loin de la félicité.[/access]

Yasmina Reza, Heureux les heureux, Flammarion

*Photo : Donna Cymek.

Jasmin maudit

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chokri belaid tunisie

chokri belaid tunisie

Avec l’Histoire, on n’est jamais déçu en bien. Et quand ça arrive, on découvre très vite qu’on s’est fait filouter. (Je me souviens de ma joie, en 1993, partagée avec une tribu de journalistes résidant à l’American Colony, à Jérusalem, lorsque fut annoncé le début du processus de paix entre Palestiniens et Israéliens). Bref, les pessimistes ont souvent raison, ce qui met en rage les optimistes qui pensent que les pessimistes ont tort d’avoir raison (et qu’eux-mêmes, s’ils ont tort, ont raison d’avoir tort).

C’est que l’optimisme historique, autre nom du progressisme, ne procède pas de l’observation de la réalité, mais d’une pétition de principe. L’optimisme est la première qualité de la gauche, a écrit Laurent Joffrin quelque part. Dans cette perspective, tout changement est nécessairement affecté d’un coefficient positif, a fortiori quand il peut se parer de l’adjectif « révolutionnaire », la volonté de conserver quelque chose du passé (à l’exception notable des acquis sociaux et des souvenirs de nos crimes) étant tenue pour une régression.

À intervalles réguliers, nous sommes donc conviés à communier dans la célébration planétaire des progrès de la liberté et de la démocratie. Au signal, on est prié d’applaudir – le signal apparaissant sur nos écrans sous la forme de foules manifestantes et, un peu plus tard, des mêmes foules faisant la queue devant des bureaux de vote. Et on n’aime pas beaucoup les casseurs d’ambiance, les jamais contents, ceux qui voient le mal partout. Il faut dire qu’on n’a pas tant d’occasions de s’enthousiasmer.

Il y a deux ans, les révolutions arabes nous offraient justement une merveilleuse occasion de nous enthousiasmer. Pour une fois, on n’avait pas à se prendre la tête avec la complexité. Il n’y avait pas à choisir son camp, c’était tout vu : qui préférerait l’oppression à la liberté ? Pour nous, Français, l’excitation générale se doublait de la fierté de voir nos cousins tunisiens brandir notre devise nationale. Cette révolution, c’est un peu nous qui la faisions.

Nul n’ignorait, bien sûr, que le plus dur était à venir et que la chute des dictateurs ne ferait pas pousser des démocraties. Pis encore, tout le monde savait que les seules forces politiques non compromises avec les régimes étaient les partis islamistes. Curieusement, il était interdit d’en parler. Le moindre doute, le moindre questionnement sur la suite des événements était considéré comme une trahison de la Révolution, un crime contre l’espoir des peuples. Le scepticisme était un racisme – « Vous pensez que la démocratie, ce n’est pas bon pour les Arabes ! » Dans des journaux souvent prompts à dénoncer les intellectuels qui parlent à tort et à travers, on se mit à recenser les inquiets, les mous et même les silencieux. Ne pas seulement s’émerveiller, c’était avouer qu’on préférait le bon vieux temps des dictatures. Comme si « ce qu’on aurait préféré » avait le moindre intérêt.

C’est dans ce climat éminemment propice à une discussion sereine que Le Monde publia une pleine page intitulée « L’intelligentsia du silence », se demandant ce qui rendait nos clercs (ou certains d’entre eux) si peu diserts et soupçonnant qu’ils étaient « gênés aux entournures ». Que peut-on attendre de gens qui passent leurs vacances à Marrakech ?, lâchait Régis Debray, que l’on a connu plus élégant. Daniel Lindenberg  diagnostiqua pour sa part une nouvelle poussée de néo-conservatisme. Il est vrai que certains des récalcitrants de 2011 avaient refusé de condamner la guerre en Irak, c’est tout dire. Lindenberg éructait : «Obsédés par la peur de la charia, ils sont pris au dépourvu, comme s’ils n’étaient pas équipés du logiciel leur permettant de comprendre que ce qui se passe, en particulier en Tunisie, est tout simplement un « printemps des peuples ». » On aimerait savoir ce que Lindenberg pense aujourd’hui de ses déclarations. Mais ça, on ne le saura jamais. Parce que ces déclarations n’ont jamais existé. Pas plus que cette page du Monde. Eux n’ont pas changé, c’est la situation qui a changé. Ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent de l’Histoire.

Au lendemain de l’assassinat de Chokri Belaïd, certains commentateurs ont prononcé l’acte de décès de la Révolution tunisienne avec l’assurance qu’ils avaient hier pour interdire toute interrogation à son sujet. Le Monde affirme dans un éditorial : « Ce qui est sûr, c’est qu’Ennahda a laissé s’installer un climat délétère en tolérant une incessante série de violences à l’adresse de tous ceux qui ne pensent pas selon ses canons. » Alors, on n’attend pas du Monde ou de Lindenberg qu’ils fassent leur autocritique. Ni qu’ils présentent leurs excuses à tous ceux qu’ils ont insultés, encore que ce serait classe. Mais on apprécierait qu’à l’avenir, ils se rappellent que le scepticisme est un droit de l’homme. Et, parfois, une obligation intellectuelle. Même s’il est moins agréable d’avoir raison avec Alain Finkielkraut que tort avec Daniel Lindenberg. En attendant, l’étonnante résistance d’une partie de la société tunisienne à la régression que prétend lui imposer l’autre partie prouve peut-être, finalement, que même les pessimistes peuvent se tromper.

Cet article en accès libre est issu de Causeur magazine n°56 de février 2013. Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous sur notre boutique en ligne : 6,50 € le numéro / 12,90 €  pour ce numéro + les 2 suivants.

*Photo : Sarah Mersch. Cortège funéraire de Chokri Belaïd

François Hollande prêt à buter les terroristes jusque dans les chiottes ?

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En février dernier Najat Vallaud-Belkacem, alors porte-parole de François Hollande, avait comparé Nicolas Sarkozy à Vladimir Poutine : selon elle, on retrouvait chez les deux hommes la même « brutalité des méthodes ». Pour les socialistes, Vladimir Poutine fait en effet figure de croquemitaine : il est vilain, méchant et brutal. On se souvient des prises d’otages au Théâtre de Moscou, en 2002, et dans l’école de Beslan en 2004 : les forces spéciales russes n’avaient pas hésité à donner l’assaut, causant ainsi, d’après les détracteurs du président russe, la mort de plusieurs centaines d’otages.

Après la prise d’otages sur le complexe gazier d’In Amenas, alors que tous les gouvernements étrangers, de Washington à Tokyo, ont sévèrement critiqué l’opération menée par l’armée algérienne, François Hollande s’est montré très conciliant avec le gouvernement algérien : pour lui, l’Algérie « a eu les réponses adaptées». Peu importe que plusieurs dizaines d’otages aient été tués. Ainsi, nous découvrons ébahis que François Hollande apprécie des méthodes brutales dignes de Vladimir Poutine ! Pour un peu, il se dirait prêt à aller buter les terroristes jusque dans les chiottes ! Comme quoi, la guerre, ça vous change un homme.

Encore un petit effort et François Hollande, chef de guerre, n’aura plus la trouille au moment de nommer l’ennemi contre lequel nos troupes se battent. Car il est trop facile de ne parler que de  « terroristes » , un peu comme on parle de « rebelles » en Syrie. Encore un petit effort, donc, et il aura enfin le courage de préciser que les terroristes sont des islamistes et qu’ils se réclament de l’islam. N’en déplaise au Conseil français du culte musulman qui s’est félicité, dans un communiqué, que le Président de la République « évite de qualifier d’islamistes les éléments terroristes visés par l’intervention ». Alors, à l’instar de Vladimir Poutine, qui est cohérent lorsqu’il ne veut pas aider les rebelles en Syrie mais propose son aide à la France au Mali, François Hollande désignera clairement l’ennemi sans craindre de froisser les uns ou les autres, et il commencera peut-être à ressembler, vaguement, à un chef d’État.

 

Causeur n°56 : la fracture sociétale, ça va faire mal !

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Tandis qu’UMP et PS s’écharpent à l’Assemblée autour du « mariage pour tous » en s’envoyant noms d’oiseaux et triangles colorés, toutes ces histoires de bagues au doigt, de PMA, de GPA et d’identité sexuelle à la carte nous ont inspiré une saillie toute chiraquienne. Y a-t-il dans ce pays une fracture sociétale ? Deux France s’affrontent bel et bien, nous dit notre rédactrice en chef Elisabeth Lévy, « non pas celle du mouvement et celle du changement, mais celle qui croit que le changement est désirable en soi (…) et celle qui demande à choisir ». France d’avant et France en mouvement « se ressemblent plus que ce qu’elles croient » et  rejouent le même match Moderne contre Moderne (Muray ©) en usant du même babillage : « papa et maman » areuh areuh !

Le hasard fait si bien les choses que chacune des deux icônes de ces deux France ont accepté de témoigner dans Causeur. Ainsi, la ministre du droit des femmes, porte-parole du gouvernement et fervente partisane du mariage pour tous Najat Vallaud-Belkacem a courageusement répondu aux questions sans concessions d’Elisabeth Lévy. « La parenté biologique existe, mais c’est une erreur de surinvestir cette dimension » car « ce qui fait filiation, c’est le parent social » explique-t-elle, non sans citer les modèles de familles recomposées, pour défendre et illustrer la loi Taubira. Le mariage pour tous n’enlève aucun droit à personne, conclut-elle, inutile de paniquer !

La pétulante Frigide Barjot n’est pas de cet avis. Pour notre catho branchée, le mariage pour tous est l’application pure et simple de la théorie du genre au mariage, qui prive les enfants de père et de mère. Et Barjot de se défendre d’incarner l’aile catho de la droite ; elle en veut pour preuves les renforts inattendus du couple Jospin, d’un député marxiste antillais et compte bien gagner les classes populaires à sa cause.

Ni pro ni anti mariage gay, la France populaire s’en contrefiche, nous indique cependant le géographe social Christophe Guilluy. Quoi qu’en disent les ténors du PS, l’électorat de Hollande n’a pas « voté pour ça », comme dirait Audrey Pulvar. Surtout pas la frange antillaise et musulmane qui vota à gauche contre le « raciste » Sarkozy au printemps sans partager l’imaginaire sociétal de l’actuel gouvernement.  Si fracture il y a, Guilluy la trace entre les gagnants de la mondialisation et les petites gens demandeurs de frontières économiques, culturelles et identitaires.

C’est que le sociétalisme est la chose actuellement la mieux partagée, droite et gauche confondues, pain au chocolat contre vote et mariage à tous les étages, ainsi que je le démontre aux côtés de Jérôme Leroy. Chacun dans leur veine, Jacques de Guillebon et Romaric Sangars s’affligent de la propension contemporaine à l’ubris démocratique, où l’égalité confine à l’indifférenciation, la technique s’allie à la marchandise pour accoucher d’une morale qui « repose uniquement sur une préoccupation de décuplement de la jouissance dont elle fait croire qu’elle n’a pas de négatif » dixit JG. Même les abstinents revendiqués du mouvement asexuel réclament leur affiliation au courant LGBT, on croit rêver ! Notre invitée du mois Marie-Noëlle Tranchant s’insurge d’un tel confusionnisme à fondement artificiel : faut-il « inscrire dans nos lois que seuls les produits humains finis, dûment labellisés « culture et société » ont droit de cité » ? Avec sa critique du livre-pamphlet contre le droit des vote des étrangers que publie Cyril Bennasar aux éditions Mordicus, Jérôme Leroy nous prouve enfin que le sociétal n’est pas qu’une affaire de braguettes. Ouf, on respire !

Mais l’événement de ce nouveau numéro de Causeur, c’est l’inauguration en grande pompe du journal mensuel d’Alain Finkielkraut, « L’esprit de l’escalier », tiré de ses échanges dominicaux avec Elisabeth Lévy sur les ondes de RCJ. À travers trois thématiques – le mariage pour tous et son rapport à la culture, la guerre au Mali et le dernier Tarantino – l’auteur de L’Ingratitude bouscule l’actualité avec intelligence et acuité. Tout aussi réactive, Elisabeth Lévy nous gratifie d’un éditorial remonté contre les indécrottables optimistes qui croyaient assister à un 1789 tunisien et déchantent une fois l’hiver islamiste venu. Moralité : mieux vaut « avoir raison avec Finkielkraut que tort avec Daniel Lindenberg » !

Ce disant, bifurquons vers l’Algérie voisine où Slimane Zeghidour nous explique les tenants et les aboutissants de la question touareg, puis mettons le cap vers l’Est, où Gil Mihaely nous décrit les quatre tribus politiques que révèle la récente élection législative israélienne, avant que Luc Rosenzweig nous donne les clés de l’affaire Mohamed Al Dura, du nom du petit palestinien que France 2 prétend avoir filmé trépassant sous les balles israéliennes pendant la seconde Intifada.

Autre nouveauté de ce numéro décidément très riche, l’excellent Michel Holtz signe une entrée fracassante dans Causeur en analysant la crise du secteur automobile, laquelle suit les aléas de « la » crise tout court, les chamboulements géopolitiques et les besoins du marché de la pollution.

Nous soignons si bien nos invités qu’ils reprennent régulièrement du service dans nos colonnes. Mathieu Laine, que j’avais eu l’honneur d’interroger le mois dernier, revient dans nos pages cultures s’enthousiasmer de la démonstration d’Armand Laferrère, qui trouve l’origine du libéralisme moderne… dans la Bible. Moins optimiste, l’écrivain-éditeur Olivier Bardolle répond aux interpellations de son lecteur Jérôme Leroy, ravi de le voir mêler références situationnistes et réactionnaires dans L’agonie des grands mâles blancs « À un certain niveau d’effondrement, l’insurrection devient inévitable » se justifie Bardolle, avec des accents survivalistes.

En passant, grignotez les chroniques habituelles de Roland Jaccard et François Taillandier puis admirez avec Timothée Gérardin les talents d’acteur de Leonardo Di Caprio. Car l’acteur italo-américain n’est « pas que beau » : comprenne qui pourra !

Pour lire ce numéro, vous pouvez comme chaque mois l’acheter sur notre kiosque en ligne pour 6,50 € (port compris)… ou vous abonner (à partir de 12,90 € pour la formule Découverte 3 numéros). Il est déjà accessible en ligne pour les abonnés et devrait être dans leur boîte en milieu de semaine.

   

Ceci est mon Roth

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PHILIP ROTH SAMPSON

PHILIP ROTH SAMPSON

Steven Sampson vit à Paris, ville de ses rêves depuis que sa mère lui chantait la berceuse Frères Jacques... Après avoir soutenu une thèse de doctorat à Paris VII consacrée à l’œuvre de Philip Roth, il écrit des essais sur la littérature américaine. Il a publié trois livres aux éditions Léo Scheer[1. Voir Corpus Rothi. Une lecture de Philip Roth, de Steven Sampson, coll. Variations, Éditions Léo Scheer. 2011 et Corpus Rothi II. Le Philip Roth tardif, de Pastorale américaine à Némésis, coll. Variations, Éditions Léo Scheer, 2012.] et de nombreux articles dans La Revue littéraire, L’Infini et La Quinzaine littéraire. Il a brisé la malédiction rothienne qui veut que le juif ne fasse pas d’enfant.

Propos recueillis par David di Nota.

Causeur. Aucun doute à ce sujet : Philip Roth est une célébrité. Les ménagères l’achètent. Les critiques se demandent pourquoi il n’a pas le prix Nobel. Des bus mènent à sa maison d’enfance, signalée par un panneau. Tout ça n’est pas forcément bon signe. Peut-on se défaire de ce brouhaha assourdissant pour le lire vraiment ? 

Steven Sampson. Mark Twain disait qu’un livre « classique » est celui que tout le monde veut avoir déjà lu et que personne ne veut lire. Apparemment, Philip Roth n’a pas encore atteint ce niveau puisqu’il donne toujours envie d’être lu. Lui qui aspire surtout à autre chose : être bu. Il faut commencer avec Portnoy et son complexe, livre généralement ignoré dans la célébration qui entoure Pastorale américaine, La Tache et Némésis. Pourquoi ne pas le lire aux toilettes ? Histoire non seulement de se mettre dans l’ambiance, mais aussi de se recueillir, d’échapper à la foule, de trouver un moment de silence et de concentration profonde. Henry Miller ne serait pas d’accord, lui qui, après s’être penché sur la question, a prétendu qu’il ne fallait pas se disperser, que le bonheur consistait à se consacrer à une seule activité à la fois. À mes yeux, Portnoy mérite une dérogation à la règle. Bien évidemment, dans un espace si réduit, il serait difficile de convoquer des étudiants pour un séminaire sur Roth. Mais Roth doit être lu de près, pris à bras-le-corps. Quelle meilleure façon d’affronter le corpus Rothi qu’en exposant son propre corpus ?

Vous avez choisi de traverser son œuvre en suivant un fil conducteur unique, la symbolique christique. Comment s’est-il imposé à vous ?

Lors de ma soutenance de thèse, en 2008 à Paris VII, le jury a violemment critiqué mes affirmations concernant la présence d’une symbolique christique chez cet auteur. Pourtant, il s’agissait d’un aspect mineur de mon travail, où mes conclusions étaient plutôt timides et mitigées. Je me suis dit : « Tiens, je suis sur une piste intéressante, j’ai touché là où ça fait mal. »

En bon sadique, j’ai eu envie d’infliger de nouveaux supplices, de me venger de ce Sanhédrin universitaire qui tenait à préserver une lecture « juive » de Roth. En bon freudien, j’ai trouvé cette résistance suspecte. Le cursus académique achevé, j’étais libre pour écrire un essai provocateur sur Philip Roth. Par où commencer ? Portnoy et son complexe s’est imposé à moi comme une œuvre fondamentale qui infléchit tout ce qui a suivi. En relisant le roman, j’ai eu une révélation : le narrateur a 33 ans, l’âge du Crucifié.[access capability= »lire_inedits »] Auparavant, j’avais considéré ce fait comme anecdotique. Tout à coup, je le voyais d’un autre œil. Si ce n’est pas anodin dans les Évangiles, me suis-je dit, pourquoi le serait-ce dans le Livre de Philip, nouvel ajout au canon judéo-chrétien ? Portnoy serait-il investi d’une mission pastorale qu’il n’ose pas exprimer clairement, de peur de se voir persécuter, voire cloué au pilori ? Vues à travers ce prisme, la structure et la symbolique du texte paraissent effectivement très juives, au même titre que le Christ. A commencé alors pour moi un travail de détective, pour trouver le fil caché qui sous-tend les premières quarante années du prêche de Roth, sa traversée du désert marquée par ses philippiques contre l’establishment juif, période qui se termine avec Le Théâtre de Sabbath, après quoi le prophète peut enfin se reposer.

Une autre chose qui a dû vous coûter cher, universitairement parlant, c’est l’humour particulièrement cru avec lequel vous restituez ses fantasmes fondamentaux. Tout est résumé dans ce merveilleux jeu de mots : « Trou love ». Pouvez-vous nous dire deux mots sur le « trou » en question ?

Il s’agit de l’origine du monde au sens courbetien. Chez Roth, le héros est un explorateur de l’anatomie féminine ; il veut VOIR d’où il est issu. Il est en quête de CON-naissance. La première fois qu’il rencontre sa future fiancée, Portnoy propose de lui faire un cunnilingus en échange d’une fellation. Le 69 est ainsi au cœur de ce roman sorti en 69. C’est un acte qui permet à la shikse de « découvrir » le phallus circoncis, et au juif d’approfondir ses connaissances sans conséquences reproductives. Parce qu’il ne faut surtout pas mélanger le sang de l’un et de l’autre. Chez Roth, on respecte la pureté primordiale et on boit à la source. Une de ses images fondamentales est celle du « lait » qui gicle, et pas seulement pendant des scènes de masturbation ou de fellation. Le personnage féminin est souvent associé aux vaches et aux produits laitiers. On pense à l’héroïne de Lorsqu’elle était gentille, qui travaille dans un milk bar, et à celle de La Tache, qui est trayeuse dans une ferme. Celle de Pastorale américaine élève des taureaux et sélectionne le meilleur sperme.

L’homme aussi peut donner du lait : dans Le Sein, David Kepesh se métamorphose en sein géant, avec un mamelon à l’emplacement de son pénis. Partout où l’on regarde, on tombe sur une histoire de fellation, qui intervient parfois à un moment critique, comme dans La Tache. C’est à considérer d’un point de vue religieux : la communion entre la shikse et le phallus circoncis crée une Nouvelle Alliance.

Des lecteurs peuvent être surpris, voire déroutés, par votre traitement du corpus rothien. Comment présenteriez-vous cette approche ? La notion de corpus est à la jonction du théologique et de l’érotique…

Le jeu de mots dans mon titre vient de Philip Roth. Nathan Zuckerman, le héros de La Leçon d’anatomie, veut arrêter d’écrire pour devenir médecin. Hospitalisé, il rêve de « s’échapper du corpus qui était le sien ». La blague fonctionne mieux en anglais, où ce terme désigne à la fois le corps humain et une œuvre littéraire ou artistique. Mais j’ai de la chance, car les noms Roth et Christ se ressemblent et, du coup, le lecteur français aperçoit la référence à Corpus Christi, cette fusion du corps et de l’esprit. Évidemment, chez Roth, quand le Verbe se fait Chair, cela ne se passe pas de la même façon qu’à l’église. Boire et manger sont alors des actes érotiques, Roth s’intéressant plus au sexe qu’à la gastronomie. Il y a donc un aspect diabolique dans son œuvre, une sorte de parodie pornographique de la Communion. En même temps, « l‘imitation est la meilleure forme de flatterie ». Comment suis-je arrivé à cette interprétation ?

À Harvard, j’ai été impressionné par la relecture du Paradis perdu effectuée par les romantiques anglais, surtout William Blake. Dans son poème épique, Milton pensait prendre le parti de Dieu. Or Blake prétendait que le véritable héros en était Satan, que Milton le défendait à son propre insu. Cela m’a autorisé à faire une « contre-lecture » de Philip Roth, malgré ses attaques contre la religion.

Cette lecture « théologique » permet à l’évidence de fixer l’unité de l’œuvre. Comment percevez-vous les contrastes d’un roman à l’autre – ce qu’il est convenu d’appeler son « évolution » ? 

Il y a trois nœuds problématiques : la judéité, l’autobiographie et le modernisme littéraire.  Ils se trouvent à l’origine de plusieurs virages. Comment écrire la judéité lorsque l’on ne sait strictement rien de la religion et des langues juives ? Comment peut-on incorporer des éléments de sa propre vie sans tomber dans le piège autobiographique ? Comment réagir par rapport aux innovations modernistes en sachant que cette tradition a été fondée par des antisémites et qu’elle est davantage britannique qu’américaine ? Il en découle de nombreux voyages à Londres, en Mitteleuropa et en Israël, capitales respectives de la langue anglaise, de l’histoire ashkénaze et de la judéité. Et de nombreux changements de style. Les accusations qui suivent la publication de Portnoy et son complexe – l’œuvre est antisémite, autobiographique, etc. – sont douloureuses, au point que Roth crée la première trilogie Zuckerman, où l’auteur incompris et son public qui le harcèle en deviennent les personnages principaux. Il retourne ainsi leurs arguments contre ses détracteurs. Mais c’est une impasse : il sera toujours taxé d’auteur autobiographique et narcissique. Jusqu’à ce qu’il entame la deuxième trilogie Zuckerman avec La Pastorale américaine (1997). Et là, c’est l’intronisation.

Pourquoi ? Qu’est-ce qui change d’un Zuckerman à l’autre ?

En reléguant Zuckerman à l’arrière-plan, et en employant une narration à la troisième personne, Roth crée un univers « réaliste » où d’autres personnages prennent le devant. Lorsque l’on rajoute le décor « politique », cette nouvelle formule a tout pour plaire à une époque qui préfère les romanciers « engagés ».  Portnoy voulait « remettre le id (le Ça) dans le Yid » ; à la fin de sa carrière, Roth l’enlève définitivement. Le Yid (le « youpin ») est émasculé – Zuckerman devient impuissant. Du coup, l’ironie disparaît parce que, chez Roth, elle est l’apanage du juif. Le point commun, le fil conducteur de cette œuvre seraient la dialectique, ce qui explique les changements de cap et la récurrence des doppelgängers, les doubles. Où se situe la synthèse ? Elle est à trouver dans la personne du Christ. Lui réunit juif et antisémite, corps et esprit, l’homme circoncis et ses disciples aux prépuces intacts. Fils, Il s’exprime au nom du Père. Il a réussi un livre autobiographique, livre narré à la troisième personne. Et personne n’ose plus le critiquer pour son narcissisme. C’est un juif sans ironie. Adoré par les shikses, Il ne peut leur faire des enfants. Mais, Dieu merci, Il a le droit d’être bu ! Alors, Lehaïm !

Permettez-moi de terminer cet entretien sur une métaphore stupide : Roth a-t-il « raccroché les gants » ? 

Au contraire, la métaphore est bonne ! Effectivement, il s’agit d’un combat, auquel Roth ne renoncera jamais. Il a toujours voulu maîtriser la réception de son œuvre ; c’est le thème de Zuckerman enchaîné. Dorénavant, il se consacrera à l’organisation de ses archives, afin de contrôler le travail de son nouveau biographe officiel, Blake Bailey, après avoir viré le précédent, Ross Miller, neveu d’Arthur Miller, qui avait pourtant collaboré pendant cinq ans avec lui. Je pense qu’il n’y a qu’un seul adversaire capable de mettre Philip Roth au tapis, et Lui seul connaîtra le moment propice.[/access]

*Photo : Madison Guy.

Portrait du philosophe en musicien

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georges liebert nietzsche

georges liebert nietzsche

De tous les grands penseurs allemands qui ont marqué la pensée française, Nietzsche est sans doute celui dont l’influence est la plus profonde ; comme celle de Schopenhauer, son œuvre a d’abord touché des écrivains  étrangers au monde de la philosophie académique (Daniel Halévy, Paul Valéry, André Gide, pour ne citer que les plus célèbres) avant de devenir finalement une référence majeure des philosophes des années 1960, grâce notamment à Deleuze et à Foucault.

Un des grands mérites du beau livre de Georges Liébert que viennent de rééditer les PUF[1. Georges Liébert, Nietszche et la musique, nouvelle édition,  PUF, coll. « Quadrige », 2013.] est de faire revivre pour nous ce qu’on pourrait appeler le « premier Nietzsche », tel qu’il est apparu à un public artiste et littéraire certes sensible à  la culture allemande mais qui était nourri de Wagner et de Schopenhauer beaucoup plus que de Kant et de Hegel. Historien de l’art du chef d’orchestre[2. Georges Liébert, L’Art du chef d’orchestre, Hachette-Littératures, coll. « Pluriel », 1988.] et éditeur de Thomas Mann[3. Thomas Mann, Wagner et notre temps, Hachette-Littératures, coll. « Pluriel », 1978.], Liébert ne sous-estime pas pour autant la philosophie de Nietzsche, mais il prend au sérieux, plus que la plupart des philosophes, la formule plus souvent citée que comprise de l’auteur du Crépuscule des idoles : « Sans la musique, la vie serait une erreur. » Cette « formule-clef » a, selon lui, deux sens plus complémentaires que contradictoires.[access capability= »lire_inedits »]

D’un côté, « Que la vie sans musique soit une erreur peut vouloir dire que la musique fait oublier la vie » − c’est ce que Nietzsche dénoncera chez Wagner après avoir d’abord lui-même cultivé cette illusion avec une « sombre ivresse ». « Mais la même formule peut au contraire signifier que la vie ne se comprenant qu’à partir de la musique, celle-ci, loin d’en être la négation, en représente l’affirmation immédiate et irréfutable », et c’est évidemment cette voie qui est privilégiée dans la dernière philosophie de Nietzsche.

Pour Georges Liébert, l’œuvre de Nietzsche tout entière peut être lue comme un prolongement de cette intuition première : au contraire des philosophes passés dont il dénonçait la surdité volontaire, Nietzsche se veut « philosophe musicien – et philosophe parce que musicien » (p. 11). Cela nous vaut une passionnante relecture de l’évolution de la pensée de Nietzsche, riche en aperçus originaux et stimulants (comme la comparaison récurrente entre Nietzsche et Rousseau) et qui a notamment le grand mérite d’éclairer autant que possible la relation entre l’auteur de Zarathoustra et celui de Tristan, en rendant justice à Wagner et en montrant tout ce qu’il y a d’injuste dans les analyses du « cas Wagner » (voir par exemple p. 187-188, sur le « pétulant résumé de l’Anneau que citent ad nauseam les dévots du philosophe » ). Liébert nous restitue par une voie nouvelle  la cohérence de l’œuvre de Nietzsche tout en faisant pleinement droit à la manière dont celui-ci  se comprenait lui-même : son livre est de ceux que personne ne doit ignorer s’il veut comprendre le « philosophe musicien ».[/access]

Georges Liébert, Nietszche et la musique, nouvelle édition,  PUF, coll. « Quadrige », 2013

*Photo : SPDP.

Auriez-vous été résistant ou bourreau ?

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resistant bourreau bayard

resistant bourreau bayard

Cette question a hanté les enfants du baby-boom, prompts à juger leurs pères, à les porter au pinacle ou à les clouer au pilori. Dans tout fils sommeille un impitoyable juge. Il y avait une revanche à prendre sur cette défaite de 40. À défaut d’entreprendre une nouvelle guerre mondiale, c’est sur le terrain des idées que la jeunesse française des années 70 a invoqué son droit d’inventaire. Elle semblait mieux armée intellectuellement pour « refaire le match » bien au chaud dans les cafés du Quartier Latin. S’imaginer grimper dans le premier avion en partance pour Londres après avoir entendu l’appel du Général, chanter fièrement un couplet de La Marseillaise face à un peloton d’exécution vert-de-gris ou distribuer des tracts appelant la population à se soulever semblaient une évidence… en 1968.

Les après-guerre ont toujours été le terreau du ressentiment et du catégorique. Il est si facile de trancher, d’analyser, de pérorer ou de se révolter dans son salon après coup. On s’imagine des destins extraordinaires, des décisions historiques, des actes de bravoure surtout lorsqu’on connaît le fin mot de l’histoire. Mais quand on se replace dans le contexte de l’époque, notre part de génie ou d’ignominie fond comme neige au soleil. Pierre Bayard, professeur de littérature française à l’Université Paris 8 et psychanalyste, tente justement de répondre à cette question dans un essai paru aux Editions de Minuit. Avec toute sa sagacité et sa rigueur, Bayard imagine ce qu’il appelle « un personnage délégué », double de lui-même qui serait né, comme son père, en 1922. Dans cette uchronie individuelle, il n’est pas question pour l’auteur de jouer un rôle de composition mais d’être le plus sincère possible tout en s’appuyant sur des exemples de résistance ou de soumission à l’autorité à travers le XXe siècle (Bosnie, Rwanda, Cambodge). Il fait aussi bien appel à des constructions intellectuelles qu’à des parcours personnels pour aller au plus près de sa vérité. L’expérience de Milgram entreprise entre 1960 et 1963 à l’Université de Yale qui vise à évaluer les degrés d’obéissance et de désobéissance, le parcours d’un anti-héros comme Lucien Lacombe, extrait du film de Louis Malle ou l’attitude du 101ème Bataillon de réserve de la police allemande qui a participé à la mise à mort de 83 000 personnes durant la Shoah nous donnent des clés de compréhension sur notre aptitude ou non à résister.

L’universitaire cherche à définir sa « personnalité potentielle, à savoir cette partie de notre personnalité qui ne surgit et ne se développe que dans des circonstances exceptionnelles ». Pour être le plus proche de cette « réalité » fictionnée, Bayard bouscule son lecteur en lui rappelant les parcours hors-norme de certains résistants. Il s’interroge notamment sur la bifurcation qui pousse un homme à agir. Les exemples de Daniel Cordier, secrétaire de Jean Moulin, maurrassien devenu résistant, ou de Romain Gary animé par un patriotisme maternelle surpuissant nous prouvent que les destins basculent sous le poids de facteurs convergents. Bayard, qui se met en scène dans les années 40 comme un étudiant admis à l’Ecole normale, possède un certain nombre de caractéristiques propres à son milieu et un caractère bien défini. Comme son père, il a le sentiment que les Alliés gagneront, il est en profond désaccord idéologique avec le régime de Vichy, il est indigné par le sort des juifs, il est en empathie avec tous ses camarades qui subissent un aussi abject traitement. Pour autant, va-t-il s’engager ? C’est là que le travail de Bayard est le plus pertinent et le plus subtil dans cette mise à nu aride. Quand l’universitaire se fait plus intimiste, parle de la peur physique, de l’impossibilité de sortir d’un certain carcan ou de Dieu, le livre prend une autre dimension. Malgré tout un essai aussi puissamment illustré et argumenté ne remplacera jamais la force du roman. Cet essai m’a cependant donné envie de me replonger dans certains romans où justement des personnages basculent d’un côté ou d’un autre. Pile : « Tout a commencé dans la rue, le meilleur et le pire. Le pire plus souvent. Sans la rue, les petits potes traîne-lattes, certain que je me serais pas fourvoyé guerrier de l’ombre » écrit Alphonse Boudard dans Les combattants du petit bonheur. Face : « Ce que j’ai passé mon temps à répéter à l’avocat c’est que pour moi ton histoire était simple : tu avais une guerre rentrée. Tu l’aurais faite aussi bien avec les Anglais. Tu as dû hésiter. Il était moins fatigant d’entrer dans l’un des bureaux de recrutement ouverts en plein Paris que de chercher les relations nécessaires à un embarquement ou un passage des Pyrénées » écrit Jacques Laurent dans Le petit canard.

Pierre Bayard, Aurais-je été résistant ou bourreau ? (Les Editions de Minuit)

*Photo : Lacombe Lucien.

Liberté de flâner

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roorda proust jaccard

roorda proust jaccard

1. À quoi bon écrire ?

À quoi bon écrire ? Deux réponses s’imposent. Celle de Cioran : « Je me suis fourvoyé dans les lettres par impossibilité de tuer ou de me tuer. Seule cette lâcheté a fait de moi un écrivain. » Et celle de Julien Gracq : « Si les livres ne sont pas pour le lecteur un répertoire de femmes fatales et de créatures de perdition, ils ne valent pas qu’on s’en occupe. »

Les notes fugitives rassemblées dans mes livres ne sont hélas ni des répertoires de femmes fatales ou de créatures de perdition, ni une alternative à un suicide reporté depuis trop longtemps déjà. Elles sont plutôt les feuilles détachées d’un Traité du détachement, projet d’une telle envergure que ma paresse congénitale m’a aussitôt incité à y renoncer et à m’appliquer à rendre mes propres limites bien plus étroites que nécessaires selon l’excellent principe : « Less is more. »

Rien de pire, à mes yeux, que d’être écrasé par une œuvre qui a pour seule conséquence, dans la pire des hypothèses, de vous attacher à une tradition philosophique ou littéraire, aussi prestigieuse soit-elle. La liberté de flâner et de noter quelques réflexions au jour le jour me semble infiniment plus conforme à ce que j’ai toujours voulu faire dans l’existence : éviter de prendre quoi que ce soit au sérieux. J’avoue n’y être pas toujours parvenu. Mais enfin, comme le disait Freud, ce qu’on ne peut atteindre en marchant, on peut l’atteindre en boitant. Il est précisé dans les Évangiles que boiter n’est pas un péché.

 

2. Roorda, ce Cioran lémanique

Si j’avais eu à choisir un « maître spirituel » dans mon adolescence, je n’aurais pas hésité : Henri Roorda aurait été mon homme. Il était Lausannois. Cela tombait bien, je l’étais aussi. Il enseignait les mathématiques au Collège classique cantonal et il m’aurait été du plus grand secours, car il avait la réputation de rendre compréhensibles aux plus bornés les problèmes les plus complexes. Ainsi, il m’aurait évité bien des déboires durant ma scolarité.[access capability= »lire_inedits »]

Henri Roorda avait été le professeur de mon père et la liberté d’esprit du maître avait déteint sur l’élève. Il l’avait à jamais vacciné contre la déprimante vanité des pontifes du sérieux. Il enseignait que le rôle essentiel de la femme était de provoquer un désordre passager dans l’âme de l’homme et incitait ses élèves à y succomber. Sur ce point, nul ne fut plus fidèle à l’enseignement de Roorda que mon père. Et j’espère ne pas avoir démérité.

Parmi les réflexions les plus saugrenues de Roorda, il y a celle-ci, digne des humoristes les plus raffinés : « J’ai trouvé dans le calepin d’une pédicure cette formule lapidaire : « Les pieds sont toujours moins élégants que les bottines. » D’ailleurs, cela a été constaté, tous les pédicures sont des pessimistes. »

Pour le pessimisme, Roorda ne le cédait à personne. Il savait pertinemment que, si quelque divinité compatissante apportait aux hommes un bonheur durable, au bout de quarante-huit heures, ils en auraient assez. Il ajoutait : « Le besoin de casser des gueules sera sans doute encore, pendant quelques milliers d’années, l’un des besoins fondamentaux de l’être humain. »

Avoir un revolver caché sous son lit le rassurait : il n’attendait rien de la vieillesse, sinon le pire. Et, à vrai dire, la cinquantaine passée, il n’attendait plus rien de la vie. Si les lois étaient faites par des hommes charitables, disait-il, on faciliterait le suicide de ceux qui veulent s’en aller.

Mais les hommes sont tout sauf charitables et leur compagnie devient vite lassante. Roorda décida donc qu’il était temps d’en finir, ce qu’il fit le 7 novembre 1925. Mon père suivit son exemple quand il estima, lui aussi, qu’un tour de manège suffisait et qu’il fallait beaucoup de lâcheté et d’hypocrisie pour poursuivre une aventure aussi désolante.

Roorda se moquait volontiers de ces hommes qui, chaque jour, à la même heure, après la lecture de leur journal, se lancent dans des débats passionnés destinés à hâter la solution des « graves problèmes de la vie présente ». Nous ayant appris à rire de tout, il savait bien que le seul problème, infiniment futile certes, mais embarrassant pour chacun, était : comment en finir ? « Sachons goûter le bonheur de partir, même quand nous sommes sûrs de ne jamais arriver…» est l’une de ses plus belles répliques. Je la fais mienne.

 

3. Proust, les fillettes et les somnifères

Sans doute n’y a-t-on pas prêté suffisamment attention, mais il y a dans Albertine disparue  quelques pages surprenantes sur le goût du narrateur pour les fillettes. Disposition qui lui vaudra une plainte pour « détournement de mineure ». Il s’en tire néanmoins avec un sermon du chef de la Sûreté en présence des parents. Mais dès qu’ils eurent quitté les lieux, le chef de la Sûreté changea de ton et conseilla au narrateur d’être dorénavant plus adroit. « D’ailleurs, ajouta-t-il avec un sourire complice, vous trouverez partout des petites filles mieux que celle-ci et pour bien moins cher. »

La culpabilité du narrateur n’est certes pas établie. En revanche, comme en écho, on peut lire, dans  Le Temps retrouvé,  une page beaucoup plus explicite, qui concerne cette fois non plus Marcel, mais Bergotte, son modèle littéraire. J’ai lu au moins dix fois ce passage sans y prêter attention et, surtout, sans que la séquence du détournement de mineure dans Albertine disparue  me revienne à l’esprit. Comme on peut être inattentif !

Bergotte, lui aussi, se montrait généreux avec des fillettes « qui étaient honteuses de recevoir tant pour si peu de chose ». Quant à Bergotte, il s’excusait à ses propres yeux parce qu’il savait ne jamais si bien produire que dans une atmosphère érotique. Et là surgit cette phrase sublime de Proust : « L’amour, c’est trop dire, le plaisir un peu enfoncé dans la chair aide au travail des lettres parce qu’il anéantit les autres plaisirs, par exemple les plaisirs de la société, ceux qui sont les mêmes pour tout le monde. » Sans ces plaisirs, l’âme demeurerait stagnante et ce que Proust nomme bizarrement la « machine spirituelle » tendrait à s’immobiliser. Je doute que ce plaidoyer de Proust soit aujourd’hui audible : il n’en reste pas moins parfaitement pertinent.

Et comme on ne quitte pas Proust aussi facilement, citons encore ce qu’il dit des somnifères (il les essaya tous) : « On absorbe le produit nouveau, d’une composition toute différente, qu’avec la délicieuse attente de l’inconnu. Le cœur bat comme à un premier rendez-vous. » Où nous mènera-t-il ? Au malaise ? À la béatitude ? À la mort ?

Que d’analogies entre ce premier rendez-vous chimique et nos rencontres amoureuses ! Et quel désaveu pour tous les apôtres de l’hygiène, d’une vie saine et d’une sexualité qui ignorerait les voluptés que procure cette perversité qui sommeille en chacun de nous ![/access]

*Photo : SpirosK photography.

Un chat peut en cacher un autre

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La faune est inépuisable. J’ai appris il y a peu, d’une amie vétérinaire qui joue de l’alto et connaît mon goût pour les bestiaires, l’existence d’animaux dont j’ignorais absolument tout… Ainsi, le cochonglier (encore appelé sanglochon) est le fruit de l’hybridation coupable d’un cochon et d’un sanglier. Plus loin, dans les savanes africaines vendues aux safaris-photos, il est à signaler le jaguarion, issu de la « rencontre » surprenante d’un Jaguar et d’une lionne. Le roi des animaux peut donc aller se rhabiller. Réussir une vie de couple demande beaucoup de présence et d’abnégation. Ou encore le Zébroïde, né du croisement d’un cheval et d’un zèbre. Et que dire du trop méconnu zopiok, qui porte en lui l’ADN du zébu et du yack ? Mais la faune domestique ne manque pas de chien… Ma camarade vétérinaire a cru bon de s’étendre sur le cas des chats.

Alexandre Vialatte notait que si Dieu avait créé le chat c’était dans le seul but de donner à l’homme la chance de caresser le tigre. Ailleurs il écrit : « Les chats perdus se réunissent à Montmartre. Une demoiselle âgée leur apporte à goûter. Devant le Sacré-Cœur.  Ils mangent, ils regardent Paris avec sa brume et ses cheminées ; puis ils s’en vont et reviennent pour le dîner. On voit par là qu’ils aiment les grands panoramas ». On note, en France, que les Présidents de la République possèdent des chiens, et les poètes des chats. Ainsi, François Mitterrand était-il collé au train par un labrador nommé « Baltique » (qui a écrit tous les livres de Jacques Attali), et Paul Léautaud passait le temps que la poésie lui laissait libre à compter ses chats…

Les chats ne sont pas innocents. Ils sont même parfois cruels. Ainsi, apprend-on dans Le Figaro que les chats tuent chaque année des « milliards d’oiseaux ». Et que dramatiquement, en conséquence, « les félins font des ravages sur la petite faune sauvage ». Plus loin, au Brésil, on apprend que des chats œuvrent à la liberté : « Les gardiens d’une prison brésilienne ont capturé un chat que des détenus, pleins d’imagination, avaient spécialement dressé pour leur fournir tout une panoplie nécessaire à une évasion, rapporte samedi le journal O Globo. C’est un agent de la prison qui a découvert la supercherie. Celui-ci, intrigué par le comportement bizarre du félin et en l’examinant de près a constaté qu’un sac, attaché à son corps, contenait tout un matériel pour s’évader: lames de scie, instruments nécessaires à forer et percer le ciment, ainsi qu’un téléphone portable avec son chargeur ».

Mais s’ils sont cruels et ont de fâcheuses tendances à soutenir la pègre brésilienne, les félidés boursicotent avec grâce ainsi que le révélait récemment la presse ébaubie : « un chat roux, Orlando, a gagné à un concours de gestion de portefeuille boursier organisé par The Observer qui l’opposait à des professionnels de la bourse et des étudiants »… Mais encore… « Les placements d’Orlando étaient effectués sur la base du lancement de son jouet favori, une souris, sur une grille dont les numéros représentaient les différentes valeurs de l’indice. Sur les 9 premiers mois de l’année, les professionnels des marchés financiers avaient mené le concours, à 497 livres de gain sur leur portefeuille, contre 292 livres pour celui d’Orlando, mais à la fin du mois de septembre, coup de théâtre : le portefeuille du félin prit un avantage décisif. »

Un chat peut en cacher plusieurs autres.

Paris existe-t-il ?

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PARIS RATTIER ALLIA

PARIS RATTIER ALLIA

Les éditions Allia ont exhumé début février, pour notre plus grand plaisir, un essai qui a paru la première fois en 1857 à l’imprimerie Balarac Jeune (Bordeaux). Son titre, Paris n’existe pas, est assez provocateur et mystérieux pour que l’on s’y intéresse. Cet ouvrage fait partie des trésors cachés de notre littérature. À la fois méconnu, iconoclaste, brouillon, enlevé, agaçant, ce pamphlet d’une centaine de pages flirte avec tous les genres et tous les styles. Ses contours sont si mouvants qu’ils pourront rebuter les amateurs de ligne claire et de pensées précises. Amateurs de rationalisme, passez votre chemin.

Son auteur, Paul-Ernest de Rattier est, à lui seul, un personnage relativement flou, tour à tour écrivain, poète, créateur de journaux, infatigable polygraphe de son temps. Dans ses notes et annexes érudites, Laure A. Bordonaba avoue que l’on sait très peu de choses sur cet écrivain né à Bordeaux en 1828. Elle avance une hypothèse pour cerner ce touche-à-tout des lettres : « toute sa vie, il semble avoir poursuivi passionnément deux buts : faire reconnaître son aristocratique ascendance et conquérir une place au panthéon littéraire ». S’il récupéra bien sa particule, sa postérité littéraire, malgré tous ses efforts, ne dépassa guère les limites de la Gironde. Et pourtant, la lecture de Paris n’existe pas s’avère toujours instructive, souvent visionnaire, parfois confuse mais, à aucun moment, ennuyeuse. Car le style boursouflé de Rattier, tout en exagération et lyrisme, a quelque chose d’arlequinesque.

Voyez plutôt la prose capiteuse et explosive du bordelais quand il définit le vrai Paris comme une cité naturellement « noire, boueuse, maleolens, étriquée dans ses rues étroites comme dans un habit de lycéen, fourmillant d’impasses, de culs-de-sac, d’allées mystérieuses, de labyrinthes qui vous mènent chez le diable ; rejoignant les toits pointus de ses maisons sombres tout près des nuages, et vous jalousant ainsi le peu d’azur que le ciel du nord veut bien aumôner à la grande capitale ». Ouf, fermez le ban ! C’est touffu, intense, imagé, sinueux et finalement revigorant. La littérature contemporaine qui s’est drapée dans une platitude généralisée ferait bien de s’inspirer de ce disciple de Cyrano, foutraque, dégueulant d’épithètes. Son emphase naïve et pétillante nous rafraîchit les synapses. Dans sa démonstration, Rattier vante le vrai Paris, moyenâgeux, perclus de saletés et de mauvais sentiments. On se dit que l’on a affaire à un splendide réactionnaire qui s’enthousiaste d’un Paris qui « aime à loger la misère à côté de l’opulence », « très épris de sa puissance civilisatrice et politique » ou qui « prend les vaudevilles pour des opéras-comiques, les marrons de la Bourse pour des banquiers, les hommes de lettres pour des grands hommes, les chats pour des lapins et les rois constitutionnels pour des rois ». Toute la malice, l’ironie peut-être de Rattier, tient à ce tour de passe-passe. Dessiner un vrai Paris aux traits sombres pour mieux persifler sur ce qu’il appelle le faux Paris, l’haussmannien, « l’usurpateur », « plein d’air et de soleil ». Ce faux Paris aux larges avenues est très proche de celui que nous connaissons, il est pétri de modernité aveugle et d’humanité soupçonneuse. Ce Paris factice, ripoliné et javellisé brille par sa vacuité. Rattier regrette qu’on ne permette pas « aux grandioses édifices de s’encanailler de la compagnie des cahutes de basse extraction, de s’encoquiner des petites gens ».

On croirait voir nos métropoles du XXIème siècle avec leur centre urbain rutilant, leurs hôtels grand luxe, leur expansion économique et leur misère environnante. Là où le pamphlet de Rattier déroute, c’est dans son double message. S’il fustige ce faux Paris, raille sa bienveillance, son honnêteté, sa religiosité, il ne le condamne pas complètement, il en devine même « sous ces modestes apparences le génie et l’avenir ». Au-delà du vrai ou du faux Paris, Rattier esquisse un Paris intemporel, catharsis de l’âme française.

Paul-Ernest de Rattier, Paris n’existe pas (Allia)

*Photo : Moyan_Brenn.

Les gens heureux ont des histoires

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yasmina reza heureux

yasmina reza heureux

Régulièrement, un(e) romancier(ère) fait son apparition dans notre  firmament littéraire, un virtuose dont l’écriture et la maturité envoûtent. Et puis, il arrive que ce magnifique savoir-faire lasse, agace, et que l’auteur se perde dans le tournis de sa virtuosité. Il y a bien longtemps que Yasmina Reza a dépassé ce cap. Depuis le triomphe planétaire de Art et  Conversations après un enterrement, sa plume cerne impitoyablement les humains trop humains, leurs relations tortueuses, touchantes, minables ou fidèles, et un peu tout cela à la fois. Son dernier livre est un très bon cru. Il s’agit une sorte de Ronde à la Schnitzler, où chaque personnage prend la parole au chapitre suivant celui où il apparaît, un roman choral pas choral, où les airs solos s’enchevêtrent habilement pour créer un Rubik’s cube implacable d’amours et d’amitiés liées par  un fil rouge : la recherche du bonheur.[access capability= »lire_inedits »]

À l’instar d’Albert Camus,  qui  a écrit quelque part  qu’« il n’y a pas de honte à préférer le bonheur »  Reza ne méprise pas chez ses personnages cette quête illusoire. Passant devant une fenêtre bardée de géraniums, elle observe que « dans cette maison, quelqu’un a décidé qu’il fallait être heureux. »  Dans un cocktail toujours efficace de lucidité,  d’espoir et d’humour – deux tiers Stefan Zweig un tiers Woody Allen − elle montre comment l’apparence du bonheur prévaut si souvent sur sa réalité : on ne connaît jamais la vie des autres. « Heureux les heureux » donc, ceux qui ont trouvé la formule…ce qui n’est pas souvent le cas des femmes du livre, apparemment plus prédisposées au martyr que les hommes. Il semble bien qu’en matière de souffrance, la demande soit toujours plus importante que l’offre.  « Le bonheur serait-il une disposition ?  », se demande un personnage, tandis qu’un autre, « jamais pressé, jamais vexé », semble imperméable aux contrariétés. Mais surtout, nous dit ce livre qu’on ne lâche pas,  ce bonheur tient en équilibre aussi fragile qu’un mobile d’enfant, un château de cartes prêt à s’écrouler à la moindre faute de goût. Le ridicule n’est jamais loin de la félicité.[/access]

Yasmina Reza, Heureux les heureux, Flammarion

*Photo : Donna Cymek.