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Manuel Valls, l’homme qui fait la morale à la gauche morale

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J’ai dit maintes fois ici tout le bien que je pensais de Manuel Valls, l’homme qu’on adore siffler dans les congrès du PCF et les manifs du Parti de Gauche.
M’est avis que le ministre de l’Intérieur ne va pas améliorer sa cote d’amour chez les abonnés de Télérama avec l’interview qu’il a donnée ce matin au Parisien. Extraits choisis :
« Ce n’est pas en niant les problèmes que l’on combattra le Front national. La gauche et, d’une manière générale, les partis républicains ont laissé de côté l’amour de la France, de la patrie, la nation, la laïcité ».
« Il y a eu de très grands ministres de l’Intérieur de gauche : Georges Clemenceau, qui est pour moi une référence; Pierre Joxe, qui a modernisé la police; Jean-Pierre Chevènement, qui incarnait la République. Entre 2002 et 2004, comme ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy a donné le sentiment d’une énergie et d’une volonté de s’attaquer aux problèmes. La comparaison avec lui ne m’agace pas, elle m’amuse à force ».
« Il faut que l’islam de France s’organise avec des imams français formés dans nos universités, qui parlent français, qui prêchent en français. Il faut aussi avoir une discussion sur le financement des lieux de culte : j’admets de moins en moins que ce soient des pays tiers, parfois amis, parfois non, qui financent les lieux de culte ».
Et pour tous ceux qui comme moi on failli manger leur chapeau à cause des bouchons provoqué par la toute récente fermeture par Bertrand Delanoë de la Voie express Rive Gauche, un petit dernier pour la route : « C’est une décision de la mairie de Paris, je la respecte, mais je vais vous donner mon sentiment. Très souvent, certaines mesures sont prises sans forcément tenir compte des difficultés qu’éprouvent les banlieusards. Eux sont obligés d’utiliser leur voiture ».
Houba houba ! Une gauche qui se soucie du peuple, c’est nouveau et intéressant comme concept. Faudrait creuser…

Natalie Nougayrède, une patronne qui ne fera pas la loi au Monde

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monde berge niel pigasse

Les capitalistes peuvent être de gauche mais ils sont d’abord des capitalistes : qui paie commande, et tout le reste n’est que littérature, et pas de la meilleure. Le trio d’actionnaires qui a pris le contrôle du groupe Le Monde en juillet 2010, Pierre Bergé, Xavier Niel et Mathieu Pigasse, en abrégé BNP, n’a rien d’un club de philanthropes. S’ils ont mis la main à la poche pour sauver de la faillite le quotidien du soir et s’ils continuent d’abonder de leurs deniers les caisses du quotidien du boulevard Auguste Blanqui, c’est pour en tirer, à plus ou moins long terme, des bénéfices, financiers ou d’influence. Seul le plus âgé d’entre eux, Pierre Bergé, 82 ans, peut être crédité de ne pas développer de stratégie personnelle visant à devenir le capo dei tutti capi d’un paysage médiatique français remodelé par la révolution numérique.
Le patron d’Yves Saint Laurent se contente de la plus-value narcissique que lui vaut la copropriété du plus prestigieux quotidien hexagonal. Les deux autres,  quadragénaires ne devant leur fortune – considérable – qu’à leur talent, leur culot, et leur ambition sans rivage, considèrent Le Monde comme un élément du dispositif qu’ils mettent en place pour dominer l’univers des médias et de la communication dans les prochaines décennies. Niel et Pigasse sont pour l’instant alliés dans leur entreprise de mise au pli du quotidien du boulevard Auguste Blanqui, mais rien ne dit que cette alliance soit destinée à durer, car les deux hommes, en matière de pouvoir, ne passent pas pour des partageux.
La brutale disparition d’Erik Izraelewicz, en novembre 2012, fait partie de ces événements fâcheux que même les capitalistes les plus rusés sont incapables de prévoir. Dans la stratégie de BNP, il présentait un profil idéal : respecté pour ses qualités professionnelles et morales à l’intérieur comme à l’extérieur du journal, philosophiquement libéral en économie, comme sur les questions dites sociétales, il incarnait bien la « marque » Le Monde, toute de compétence et de discrétion. Il parlait peu dans les médias, mais son verbe n’en avait que plus de poids. Pour le reste, c’est-à-dire la gestion quotidienne d’une entreprise en grande difficulté, comme la plupart des titres de la presse quotidienne nationale, les manettes étaient confiées à Louis Dreyfus, un proche de Mathieu Pigasse. Auparavant, Xavier Niel avait délégué son « cost-killer » préféré, Michaël Boukobza, boulevard Auguste Blanqui, pour resserrer les boulons, mettre sous clé les fournitures de bureau, et raboter à l’os ces notes de frais qui rendaient à peu près supportable ce métier de chien de journaliste.
Pour conserver à la désignation du directeur du Monde une apparence de continuité avec le glorieux passé, les actionnaires avaient accepté que ce dernier, choisi par eux, dût obtenir un vote favorable de 60% des membres de la société des rédacteurs. Cela a pour conséquence qu’il est quasiment impossible au trio BNP d’imposer à la rédaction un patron venu de l’extérieur, qui aurait toutes les chances d’être retoqué comme un corps étranger à la « culture du journal ». Cela, on peut s’en douter, ne fait pas l’affaire des deux requins du trio, qui ont pour habitude de mettre des hommes ou des femmes totalement à leur botte à la tête des entreprises qu’ils contrôlent. Ce qui, d’ailleurs, ne les empêche pas de se tromper lourdement, comme dans la nomination d’Audrey Pulvar à la tête des Inrocks, propriété de Mathieu Pigasse.
La succession d’Erik Izraelewicz a donné lieu à d’intenses manœuvres et tractations de couloirs, car les actionnaires n’étaient pas d’accord entre eux. Pierre Bergé penchait fortement pour Frank Nouchi, 56 ans, médecin de formation, entré au Monde en 1985, qui a grimpé tous les échelons du journal jusqu’au poste de directeur adjoint de la rédaction du temps du tandem Colombani-Plenel. Bergé, sans connaître personnellement Nouchi, appréciait ce dernier pour sa couverture, à la fin des années 80, des affaires liées à l’épidémie du SIDA, une cause chère au cœur du compagnon de feu Yves Saint Laurent. Pour Niel, Pigasse et Louis Dreyfus, Nouchi était trop lié au « vieux  Monde », celui dans lequel un directeur de la rédaction avait un réel pouvoir, d’autant plus fort si le titulaire de ce poste est considéré comme légitime par une majorité de la rédaction. Faute de pouvoir imposer un candidat venu de l’extérieur (Laurent Joffrin et Renaud Dély du Nouvel Obs avaient été approchés), leur choix s’était fixé sur Arnaud Leparmentier, 45 ans, éditorialiste politique et ancien accrédité à l’Elysée du temps de Nicolas Sarkozy. Non seulement Leparmentier est de la génération de Niel et Pigasse, mais il partage avec eux une ambition dévorante, et des convictions libérales qui le rendent parfaitement « droito-compatible » pour le cas où le pouvoir politique viendrait à changer de couleur. Bergé, qui a le cœur à gauche, ne voulait pas de Leparmentier et les deux autres faisaient barrage à Nouchi, qui aurait pu faire obstacle à leur stratégie de transformation d’un vénérable quotidien en une « marque » multisupports sur le marché des nouveaux médias.
La candidature surprise de Natalie Nougayrède, 46 ans, correspondante diplomatique du journal depuis 2003, a permis de mettre un terme à ce blocage. Si les qualités professionnelles de Mme Nougayrède sont indéniables, et lui ont valu les plus hautes distinctions décernées par les professionnels de la profession, son aptitude à diriger une équipe est un grand point d’interrogation, car elle n’a jamais exercé la moindre fonction hiérarchique au sein du journal dans lequel elle travaille depuis 1996. Cela n’est pas pour chagriner le duo Niel-Pigasse, bien au contraire ! Son inexpérience de l’administration des choses et de la gestion des hommes permet aux actionnaires de la flanquer d’un homme à eux, Vincent Giret, actuellement directeur délégué de la rédaction de Libération. Vincent Giret est habitué à « faire tourner » une entreprise de presse alors que la « vedette » titulaire du chapeau à plume consacre aux mondanités médiatiques l’essentiel de son activité. Ce qu’il fait aujourd’hui sous Nicolas Demorand, il l’avait fait hier à France 24 sous la houlette de Christine Ockrent, avant d’être la victime collatérale de la disgrâce de l’épouse de Bernard Kouchner. Il dispose par ailleurs d’une bonne connaissance du journalisme web depuis son passage dans le groupe Lagardère à la tête du département multimédias.
La voie tracée par les actionnaires à Natalie Nougayrède la conduit tout droit au statut, bien rémunéré et permettant de voyager confortablement dans le vaste monde, d’ambassadrice de charme de la marque Le Monde. Ceux qui oseraient parler de potiche ne seraient, bien entendu, que d’ignobles machos. Cette situation n’échappe pas à la rédaction du Monde, notamment à la société des rédacteurs.
Mais ces braves gens sont piégés : s’ils refusent leur confiance au tandem Nougayrède-Giret[1. Aux dernières nouvelles, la confirmation de Natalie Nougayrède par la SRM risquerait de se heurter au vote hostile des journalistes du monde.fr qui la jugent hostile au développement de la version numérique du journal.], ils déclenchent une crise de succession risquant d’être fatale à la (mauvaise) santé économique du titre. Et, comme dirait Bertolt Brecht, « Erst kommt das Fressen, dann kommt die Moral ! ».

*Photo : Drumaboy.

Et maintenant le prélèvement de vote obligatoire

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vote obligatoire liberte

« Je refuse d’être fiché, estampillé, numéroté, classé, déclassé… ». Ces paroles sont celles du numéro 6, le héros de la série Le Prisonnier. L’agent aux épaules carrées et à la veste en tweed se rebelle contre un Etat omnipotent et omniscient. Imiterons-nous son exemple ? Ou laisserons-nous nos libertés se faire rogner les unes après les autres ? « Je ne suis pas un numéro, je suis un homme libre ! ». Mussolini rêvait que le XXe siècle fût le siècle de l’Etat. Si cette tentative a donné lieu aux grands bains de sang que l’on connaît, il semblerait que le XXIe siècle soit plus docile : tout doucement, nous laissons l’Etat s’immiscer dans nos choix individuels et s’imposer à nous. Sa dernière proposition, faite par un aréopage de députés, consiste tout simplement à rendre le vote obligatoire.
Laissez-moi vous raconter une autre petite fiction. Imaginez une bande de voleurs et d’assassins qui parvient à mettre la main sur la totalité du stock d’armes disponible (en langage philosophique cela s’appelle “détenir le monopole de la violence légitime”, mais ce dernier adjectif est superflu puisque si vous possédez la totalité de la force armée, il n’y a plus personne pour contester votre légitimité). Imaginez maintenant cette bande de voleurs et d’assassins se disant : “Vraiment, c’est trop fatigant de toujours collecter l’argent par la force. Nous pourrait-on pas imaginer un système où les individus donneraient leur argent spontanément ? Ne peut-on pas mettre à plancher quelques philosophes, qui nous pondent une jolie petite théorie, telle que les gens se figurent une obligation morale à nous donner cet argent ? J’y pense ! Il y a mon ami Jean-Jacques, il habite en Suisse. Je vais lui passer un coup de fil ”. Ainsi naît la supercherie démocratique. Regardez les beaux candidats: vous pouvez voter pour qui vous voulez ! Vous avez même le droit de voter blanc, tellement on est sympa avec vous. Toutefois, à la fin du trimestre, il faut nous donner votre argent. Sinon, c’est la prison. Elle est pas belle la liberté ? Bien entendu, il s’agit d’une oeuvre de fiction, et toute ressemblance entre ladite bande de voleurs et d’assassins et l’organisation appelée « Etat » serait purement fortuite.
L’honorable représentant de l’Etat qui a déposé le projet de loi l’a soutenu par l’argument suivant : « Si le vote est un droit, dit-il, il doit être également un devoir en l’honneur et en mémoire de celles et de ceux qui ont versé leur sang pour notre Patrie ». Je n’ai pas oublié la majuscule ? Non, elle y est. Donc si je comprends bien l’argument, nous nous trouvons liés par devoir moral envers des individus que nous n’avons pas connus et qui n’ont jamais sollicité notre avis sur le système politique qu’ils ont mis en place ? C’est-à-dire que n’importe quelle bande de voleurs et d’assassins a le pouvoir de lier toutes les générations à venir, son système politique fût-il le plus injuste jamais imaginé, pourvu qu’elle ait versé son sang ? C’est-à-dire que si moi-même, après avoir dessiné je ne sais quel schéma politique a l’aide d’un papier et d’un crayon, je me tue ou me fais tuer pour lui, toutes les générations qui me suivront auront l’indiscutable devoir moral de respecter scrupuleusement mon dessin ? Il est amusant de remarquer comme on peut avancer des arguments aussi aberrants sur un ton pétri de grandeur morale.
Au risque de passer pour un individu peu fréquentable, je vous avouerai que je ne me sens absolument pas lié à des individus qui ne m’ont pas demandé mon avis, fussent-ils morts en héros. Je préfère être un homme plutôt qu’un mouton.
On a dit faussement qu’aller voter c’est exercer sa liberté. C’est l’inverse qui est vrai : quand on vous prend, de force, votre argent, la liberté consiste à ne pas, par surcroît, aller acquiescer par un vote au vol dont vous avez été la victime. Pour le dire un peu plus vulgairement, il peut m’arriver de me faire voler, mais il ne faudrait pas en plus me demander de dire que j’aime ça. Même si j’en ai perdu l’habitude, je risquerais à la fin, tout de même, de me révolter un peu. On pourra me jeter en prison, on ne me forcera pas à aller voter : il reste au fond de moi un petit quelque chose de ce qu’on appelle l’amour-propre.

Syrie : Jihad indique-t-il la voie de la raison ?

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Avec ses grandes oreilles, sa stature élégante, sa carte de diplomate et son anglais oxfordien, Jihad Makdissi avait tout du gendre idéal syrien.
Hier, l’ancien porte-parole de la diplomatie syrienne s’est exprimé pour la première fois depuis sa défection du 30 novembre, officiellement pour un « congé de trois mois ».
Désormais, Makdissi a délaissé la langue de bois baathiste au profit d’un discours de vérité aussi lucide que désespéré : « J’ai quitté un champ de bataille, je n’ai pas quitté un pays normal » explique-t-il en se disant « indépendant » de toute allégeance partisane, à la différence de l’ancien Premier ministre Riad Hijab passé l’an dernier du gouvernement à l’opposition anti-Bachar. Dans le communiqué qu’il a transmis à l’AFP depuis un lieu inconnu – les Etats-Unis nous dit The Guardian, qui disposerait d’infos exclusives prouvant sa collaboration active avec le département d’Etat – Mekdissi enchérit : « il n’y a plus de place pour la modération dans cette anarchie » provoquée par l’entêtement d’un pouvoir sourd et aveugle à ce qui était au départ un soulèvement non-violent : « le mouvement populaire aux revendications légitimes (…) a gagné les cœurs, car la société dans son ensemble se tient toujours aux côtés des faibles et (soutient) les revendications légitimes de la population ».
Et l’ex-diplomate d’ajouter : « je suis, comme tous les Syriens, en faveur d’un processus de changement pacifique, bâti sur le partenariat et le dialogue national » qui « devrait intervenir loin de la haine, de l’extrémisme et de l’intervention militaire étrangère ».
Preuve qu’on peut s’appeler Jihad, être issu d’une famille chrétienne damascène et prendre ses distances avec le clan Assad, Mekdissi esquisse ainsi une solution politique à la crise que Damas se contente de réprimer militairement depuis bientôt deux ans.
Si, sur le papier, cette formule constitue bel et bien la « meilleure des solutions », notre homme risque pourtant de prêcher dans le désert : bien que le chef du Conseil National Syrien Moaz al-Khatib se dise prêt à dialoguer avec le régime de Damas, ni les salafistes d’Al-Nosra ni le commandement loyaliste syrien ne l’entendent de cette oreille…

*Photo : Jihad Mekdissi (SANA).

Mariage pour tous, famille nulle part

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famille mariage gaySi les mots ont encore un sens, un père est autre chose qu’un « papa », une mère autre chose qu’une « maman ». D’ailleurs, je crois qu’un « papa », ça n’existe pas. Il y a « papa », je veux dire mon papa à moi, celui qui m’a appris le « Notre Père », que j’appelais « papa » quand je m’adressais à lui, à ma mère ou à mes sœurs. Mais il était « mon père » quand j’en parlais au reste de l’humanité. Et le reste de l’humanité, aussi, avait un père et une mère. « Un » papa, on n’avait jamais vu ça, et « une » maman non plus. Deux papas, deux mamans, un papa, une maman, tout cela ce sont des inventions, comme le « petit papa Noël ». Ce qui est inquiétant, c’est qu’avec les manifs et les contre-manifs pour tous, les papas et les mamans, on ne voit plus que ça dans la France contemporaine. Diogène de Sinope reviendrait-il parmi nous, muni de son antique lanterne, qu’il chercherait en vain un père ou une mère parmi les foules de papas et de mamans. Avoir un père et une mère, on savait à peu près ce que c’était. Pour un gamin, c’était autorité contre soin, affection et éducation. Un deal généralement équitable quoiqu’imposé sans négociation préalable à l’une des deux parties (et parfois même aux deux).
Mais avoir un papa ou une maman, qu’est-ce que c’est ? Un papa ou une maman, ce sont des gens cools, mignons et sympas chacun dans leur genre (même si on a tendance parfois à les confondre, puisqu’ils sont censés faire exactement la même chose à la maison et ailleurs), à qui l’on fait de gros bisous quand ils rentrent du boulot pour nous dire bonne nuit. Je n’ai rien contre les gros bisous, notez bien, c’est seulement qu’il n’y a pas que ça dans la vie.
Avançons ici une hypothèse. La mutation des pères en papas et des mères en mamans ne serait que la traduction sémantique d’une mutation en profondeur de la famille, dont le « mariage pour tous » constituerait moins les prémices que l’achèvement.[access capability= »lire_inedits »]
Dès le début du XXe siècle, aux États-Unis et en Europe, une « conception thérapeutique de l’Etat » amenait peu à peu les travailleurs sociaux et les enseignants à se substituer à la famille, et particulièrement à la famille ouvrière. Dans le meilleur des cas, les parents eux-mêmes devaient être éduqués à leur rôle de parents. Même les attitudes les plus naturelles, tel l’amour maternel, étaient parfois considérées par la « science » de l’époque comme nuisibles au développement des enfants et avantageusement remplaçables par l’éducation collective dès le plus jeune âge.
Dans les années 1970, Christopher Lasch pouvait donc observer que l’institution familiale, vidée de sa substance par l’omniprésence des institutions modernes qui lui contestaient le monopole de l’éducation, avait cédé la place à la « nouvelle famille », lieu voué à l’« affection » et où l’on abandonne « l’éducation aux écoles, l’enseignement religieux à l’Église, la protection à l’État et la subsistance matérielle à l’industrie ou à l’État ». Le « transfert des fonctions » (selon les termes de ses promoteurs) de la famille vers les institutions étatiques ne visait pas, bien sûr, à priver systématiquement les parents de leurs responsabilités légales, mais à les destituer de leur autorité symbolique, non seulement dans la société, mais vis-à-vis des enfants eux-mêmes.
En moins d’un siècle, les conceptions délirantes des professionnels de la santé se sont imposées à la société tout entière. C’est ainsi que les crèches, d’abord conçues pour pallier les défaillances supposées des familles des milieux populaires, sont devenues un droit pour tous. Et il n’est pas jusqu’au plus favorisé des ménages parisiens qui ne réclame à cor et à cri le droit de déléguer à la collectivité l’éducation de ses enfants. Le triomphe de l’usage des expressions « papa » et « maman » dans la bouche des adultes témoigne de leur incapacité à occuper pleinement leur place de père ou de mère qui devrait être la leur et, au fond, de leur refus de quitter l’enfance.
Au bout de ce chemin, le « mariage d’amour », révocable à souhait grâce au droit au divorce sans entrave consacré par des lois récentes a triomphé de l’institution du mariage. Le mariage homosexuel ne fait que couronner l’édifice.
En réalité, il n’y a pas, entre partisans et adversaires du mariage homosexuel, une fracture sociétale qu’il s’agirait de réduire : c’est la société tout entière ou presque qui s’est ralliée à la nouvelle conception de la vie familiale. Les « papas » et les « mamans » s’aiment et aiment leurs enfants, tout en déléguant sans états d’âme leur éducation à l’État. Ce genre de parents, dont j’ai bien peur de faire partie, prolifèrent jusque dans les rangs des manifestants les plus prétendument traditionalistes. Mais si tout relève de l’État, qu’importent les papas et les mamans, leur « genre » et leur nombre. Ce qui compte, c’est la compétence des professionnels. Cela explique d’ailleurs que la transmission au sein de la famille soit considérée seulement sous l’angle des inégalités sociales qu’elle génère. L’action de la société dans son ensemble doit absolument limiter et contrecarrer l’influence sur les enfants de cette famille sans substance, considérée comme une simple « communauté de souffrants ». C’est ainsi que l’on peut aussi comprendre l’émergence dans ce débat d’un omniprésent « droit des enfants » contre leurs parents, et ce dans les deux camps.
Les opposants au mariage homosexuel ont fait du « droit de l’enfant » contre le « droit à l’enfant » leur cheval de bataille. Mais dans l’autre camp, aussi, on sait opposer les enfants aux parents. Beaucoup de défenseurs du texte manifestent un ressentiment de plus en plus évident à l’égard des hétéros qui peuvent, malgré toutes les tares dont on aime dresser la liste, se reproduire sans avoir à en demander l’autorisation à qui que ce soit, la nature ayant encore une fois mal fait les choses en permettant à eux seuls d’avoir des enfants grâce à un acte qui est aussi une source de plaisir. Il s’agit d’une entorse indéniable au sacro-saint principe d’égalité, sur laquelle l’incontournable Najat Vallaud-Belkacem aura sans doute bientôt à se pencher d’une façon ou d’une autre. C’est ainsi que cet impossible débat entre le passé et l’avenir souligne de façon prémonitoire les risques jusqu’alors trop ignorés de la libre reproduction hétérosexuelle.
Lorsque la « famille hétéroparentale traditionnelle » est accusée d’être archaïque et pathogène, taxée d’incompétence chronique, et même rendue responsable de l’hitlérisme par une des boursouflures para-artistiques françaises les mieux en cour[1. Il s’agit de Jean-Michel Ribes.] , tout cela sous les vivats et les lazzis des partisans du mariage homosexuel, et avec l’approbation implicite du pouvoir, faut-il craindre l’instauration d’une « autorisation administrative de reproduction » qui permettrait de mettre hétéros et homos dans la même situation face au droit à l’enfant ? Dans un contexte aussi ahurissant, qui donnera encore cher de la vieille peau toute ridée de l’antique famille traditionnelle, composée d’un père, d’une mère, et de quelques enfants naturellement conçus ? Ni papa, ni maman, ni la bonne, ni moi.[/access]

*Photo : Elendol.

Succession de Benoît XVI : laissons faire l’Eglise !

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vatican boutin pape

Sur le plateau du Grand Journal de Canal +, qui est l’équivalent contemporain du huitième cercle de l’enfer de Dante (réservé aux ruffians et séducteurs, adulateurs et flatteurs), tout le monde se réjouissait lundi soir de la démission du pape. Alors que le soi-disant écrivain catholique et bien nommé Karl Zéro déclarait que Benoît XVI était « chiant et rétrograde », que l’ermite médiatique Daniel Duigou et l’abbé mondain de la Morandais approuvaient plus ou moins en rigolant avec les mécréants, un bandeau sous-titrait en toute objectivité « Benoît XVI : entre scandales et déclin de l’Eglise ».
Oui, tout le monde semble se réjouir de la démission de ce pape trop introverti, trop « réac », trop coincé, trop intello peut être, en tout cas complètement inadapté au monde moderne, malgré sa tentative récente et pleine de bonne volonté de s’inscrire sur Twitter.
Mais à ceux qui citent les prophéties de Moretti et son dernier (mauvais) film Habemus papam, où le pape fraîchement élu s’enfuit et renonce à sa fonction, je réponds que ce n’est pas l’homme qui n’était pas fait pour la fonction mais, hélas, la fonction qui n’est plus faite pour le monde. Un monde où tout va trop vite, où tout doit être immédiat et où plus rien  ne peut être éternel, absolu et sacré aurait-il pu tolérer un Jean-Paul II tremblant, croulant et diminué qui alla pourtant jusqu’au bout de sa tâche ?  Je ne crois pas.
La décision courageuse de Benoît XVI créera sans doute un précédent, et l’on peut raisonnablement envisager que désormais tout pape prendra sa retraite,  ou « démissionnera » d’une tâche devenue un métier comme un autre, poussé par la fatigue, par les accusations incessantes de ringardise,  et les scandales d’un monde où tout se sait.
Il est fini le temps où le pape, assis sur son trône au Vatican, se contentait d’édicter des dogmes, de canoniser des saints et d’écrire quelques encycliques tout en se faisant baiser les doigts par un ou deux chefs d’Etat de temps à autre. Aujourd’hui, le pape, confronté au déclin de l’Eglise dans son foyer européen, doit se battre sur tous les fronts pour défendre ses positions en matière sociétale, s’insurger contre le massacre des chrétiens, dénoncer  la PMA et  négocier avec les lefebvristes, prendre des bains de foule aux quatre coins du monde et punir les pédophiles.
Être tour à tour festif aux JMJ, grave à Saint Pierre, charismatique et modéré,  mystique et médiatique, universel et œcuménique, infaillible et « humaniste ».
L’Eglise doit-elle courir après ce monde  si rapide ? Non. Son rôle est au contraire de rester en arrière pour ramasser ceux qui trébuchent et s’essoufflent, et n’arrivent pas à suivre le rythme effréné de l’ère du vide : les petits, les faibles, les pauvres de cœur.
Alors, quel pape faut-il à notre monde ? Christine Boutin et Bernadette Chirac donnent leur avis de bigotes médiatiques  d’un air entendu et détaché : « moi j’aimerais bien que ce soit un Africain », du même ton qu’elles commanderaient une salade d’ananas un dimanche de carême. Ça change.
Les belles âmes s’enthousiasment aussi pour les cardinaux tiers-mondistes, ignorant, ou feignant d’oublier que ce sont les plus conservateurs, bien éloignés de leurs idéaux boboïstes ou du cathofestivisme.
À l’heure où la barjotisation de l’Eglise bat son plein, où les ouailles doutent et le clergé déroute (Mgr Barbarin vient de se déclarer favorable au mariage des prêtres), tous s’accordent à désirer un pape jeune, un pape moderne et réformateur.
Souvenons-nous alors de ce que Philippe Muray écrivait avec sa verve habituelle en mai 2005 : « Non décidément, ce Benoît XVI ne passe pas, il est inadmissible. Par chance il est vieux, il ne durera pas , c’est un pape de transition. Nous voulons un pape comme nous, pas un pape papiste ou papophile, un pape papophobe, non papolâtre ou papocrate. Un pape moderne. Un pape comme la société moderne ».  Et il terminait par cette suggestion :  « Pourquoi ne pas l’élire nous-mêmes ? ».

*Photo : Xerones.

Saint-Valentin, fête des crétins ?

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Pour la Saint Valentin, j’avais prévu de vous faire un petit photoreportage de rue sur les gadgets et les pubs les plus consternants du moment, grappillés parmi quelques millions de sollicitations commerciales grotesques à destination des amoureux solvables.

Hélas, mon iPhone m’a prévenu que le cas échéant, il ne supporterait pas le choc esthétique et m’a clairement menacé de rupture. J’ai donc dû me contenter d’un rapide survol des dégâts via Google Images.

Voilà ce que j’ai trouvé en moins de trois minutes.

De quoi ravir les fans de Top Chef,Un dîner presque parfait et autres amateurs de «compositions culinaires tendance» et de métaphores poético-gastronomiques.

De quoi occuper ses longues nuits d’hiver des 13 et 14 février, et plus si entente et bonne lubrification.

De quoi sauver notre si belle presse française menacée de mort par le chantage abject des syndicats.

De quoi relancer nos manufactures textiles –si tant est qu’elles n’aient pas toutes été déjà sorties du pétrin par Arnaud Montebourg.

De quoi penser à l’être aimé en démarrant sa 208 –si tant est qu’elle démarre.

By the way, cette dernière –et indispensable- preuve d’amour éternel me remémore un bon mot attribué à De Gaulle par un de ses biographes. Pour expliquer sa politique industrielle un rien dirigiste des swinging sixties, le Général aurait lâché : «Si on laisse faire les Français, ils feront des porte-clefs parce que c’est facile à faire et que ça se vend bien »

Les Trente glorieuses s’en sont allées et la folie des porte-clefs aussi, n’empêche, le problème demeure : quand il s’agit de manquer d’imagination, nos créatifs ne manquent jamais d’imagination.

Les partisans du vote obligatoire feraient mieux de s’abstenir

vote obligatoire droite

Et si l’on cassait tous les thermomètres, est-ce que la fièvre disparaîtrait ? C’est  à cette question enfantine que fait songer la proposition de loi enregistrée sur le bureau de l’Assemblée nationale le 6 février 2013, « visant à rendre obligatoire l’exercice du droit de vote ». L’exposé des motifs est à lui seul un morceau d’anthologie : les auteurs de la proposition, parmi lesquels figurent les hérauts de la Droite populaire, Thierry Lazaro et Thierry Mariani, commencent par constater « la persistance de l’abstention à chaque scrutin, en dépit de tous les appels civiques qui invitent nos concitoyens à se rendre aux urnes », un phénomène qu’ils jugent « d’autant plus surprenant que les modalités de vote par procuration ont été assouplies ». Puis, après avoir rappelé, sur un ton qui fleure bon l’école primaire IIIe République, « que dans le passé, nombre de nos compatriotes se sont sacrifiés pour que notre démocratie reste française, libre, et que chacun de nos concitoyens puisse continuer à s’exprimer (…) en élisant ses représentants locaux et nationaux », les auteurs de la proposition en concluent que le vote, s’il est un droit, « doit être également un devoir en l’honneur et en mémoire de celles et de ceux qui ont versé leur sang pour notre Patrie ». « Aussi convient-il d’organiser le caractère obligatoire de l’exercice du droit de vote », qu’ils proposent, avec une audace inouïe, d’inscrire dans le code électoral, et d’assortir d’une amende de 15 €, pouvant monter jusqu’à 45€ en cas de récidive dans les cinq ans.

L’argumentaire avancé laisse un peu rêveur : l’ultime justification d’une démocratie à bout de souffle, la seule raison d’aller voter, serait donc d’honorer la mémoire de ceux qui, jadis, se sont sacrifiés pour faire reconnaître ce droit – et plus généralement, sans que l’on discerne bien la corrélation logique, de « celles et ceux qui ont versé leur sang pour notre patrie » ? Nul doute que Jeanne d’Arc, Bayard et d’Artagnan apprécieront l’hommage.

L’argument laisse rêveur, mais, finalement, il permet d’éclairer le problème : si l’on est obligé d’inventer au droit de vote des justifications aussi improbables, c’est parce qu’il ne représente plus grand-chose aux yeux de nos concitoyens. Et parce que l’abstention électorale est loin d’être un épiphénomène que l’on pourrait juguler en assouplissant « les modalités de vote par procuration » ou en la sanctionnant par une petite amende.

Du point de vue démocratique,  l’abstention constitue en effet l’un des symptômes les plus préoccupants de la crise institutionnelle dans laquelle nous nous débattons depuis tant d’années. Une abstention qui, si l’on excepte le cas très particulier de la présidentielle, n’en finit pas de grimper toutes élections confondues, les législatives elles-mêmes, longtemps épargnées en raison de leur prestige, étant aujourd’hui de plus en plus touchées, comme l’ont confirmé les chiffres de participation de juin 2012.

L’abstention, affirment les politistes, peut résulter de deux causes opposées : il arrive qu’elle soit engendrée par le sentiment que tout va bien, et que l’on n’a donc pas de raison d’intervenir soi-même, étant parfaitement d’accord avec le système : c’est l’ « abstention consensus », longtemps observée en Suisse. Mais elle peut aussi procéder, à l’inverse, du sentiment qu’aucun candidat n’est à même de répondre aux attentes des citoyens : bref, de l’impression qu’il existe un décalage tellement massif entre l’offre et la demande qu’on ne voit pas pourquoi on ferait l’effort de participer à un jeu dont on sait qu’il est pipé, et que l’on n’a pas la moindre chance de gagner. Cette abstention protestataire est évidemment celle que l’on observe dans la France du début du XXIe siècle.

Or, ce sentiment de rupture entre le pays réel et le pays légal vient notamment de ce que le peuple a bien conscience de n’avoir pas voix au chapitre. Si l’on s’abstient, c’est parce que l’on pense que le vote n’a plus qu’une valeur symbolique – comme semblent d’ailleurs le confirmer les auteurs de la proposition de loi, en en faisant un moyen d’honorer la mémoire des anciens. Il n’a plus qu’une utilité résiduelle, les questions fondamentales, celles qui influent directement sur la vie des « gens », se traitant ailleurs, hors de leur présence. Le 30 octobre 2012, sur RTL, le ministre du travail Michel Sapin,  interrogé sur le fait de soumettre au référendum un éventuel retour aux 39 heures, rétorqua sans une seconde d’hésitation, que si l’on commence à consulter les Français sur les questions importantes, on n’en a pas fini. C’est ce que d’autres ont répondu quelques mois plus tard  à propos du « mariage pour tous ».

Et de fait, tout est là. Désormais, le peuple se contente d’élire des représentants. De désigner ceux qui pensent et qui décident à sa place. Pour ce qui est des questions importantes, même et surtout lorsqu’elles le concernent au premier chef, ce sont (au mieux) ses élus qui auront à trancher. Dans ces conditions, pourquoi aller aux urnes ? Mais réciproquement, comment continuer à parler, sérieusement, de démocratie ?

Voilà pourquoi la proposition d’instaurer un vote obligatoire paraît au fond si dérisoire. Tout ce qu’elle pourrait faire, c’est tenter de dissimuler une réalité insupportable : cachez ce sein que je ne saurais voir. Le tenter, mais sans la moindre chance d’y parvenir : vu la gravité et la profondeur du phénomène, cette mesurette pleine de bons sentiments aurait plutôt pour effet de le mettre en relief – et d’autant plus cruellement que le recouvrement d’une telle amende, infligée à des millions de personnes au même moment, ajouterait une touche surréaliste à cette petite comédie.

*Photo : http://www.samcatchesides.com/

Benoît XVI, l’homme qui n’avait pas peur

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pape benoit xvi

Sept décennies se sont écoulées entre le dernier message du Pape Benoît XVI sur la situation des chrétiens persécutés, le 9 février dernier, et le témoignage du curé de son village bavarois battu par des nazis alors qu’allait commencer la messe. D’un bout à l’autre, la haine du christianisme contre laquelle s’est toujours dressé celui qui allait devenir Pape en 2005, tout en recherchant le dialogue. C’est lors d’un consistoire réuni pour canoniser les bienheureux martyrs de la ville d’Otrante, où plus de 800 chrétiens avaient été massacrés par les Turcs en 1480 pour avoir refusé de se convertir à l’islam, que le Pape a annoncé renoncer à sa charge d’évêque de Rome, ce 11 février 2013. Tout un symbole, quand bien même il ne serait pas volontaire.

La disparition du Pape Jean-Paul II, il y a bientôt huit ans, amenait à la lumière médiatique la figure du cardinal Joseph Ratzinger, alors encore peu connu en dehors de l’Eglise catholique et pourtant auteur d’une quantité d’ouvrages écrits dans un style littéraire simple et élégant. Celui que le quotidien La Croix du 30 avril 2005 disait « réputé pour la fulgurance de son intelligence et la solidité de sa pensée » était déjà reconnu pour son refus de dissocier la raison et la foi. À la suite d’un Thomas d’Aquin adossant la première à la seconde, l’ancien professeur de théologie fondamentale réaffirmait la tradition chrétienne selon laquelle la transcendance n’évacuait pas la raison. Dans son Discours de Ratisbonne, le successeur de Jean-Paul II rappelait que pour le savant empereur byzantin Manuel II Paléologue, « la diffusion de la foi par la violence est contraire à la raison. Elle est contraire à la nature de Dieu et à la nature de l’âme ». L’argument était simple et se présentait en comparaison avec l’islam : « Dieu ne prend pas plaisir au sang, dit-il, et ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu. La foi est fruit de l’âme, non pas du corps. Celui qui veut conduire quelqu’un vers la foi doit être capable de parler et de penser de façon juste et non pas de recourir à la violence et à la menace… Pour convaincre une âme douée de raison, on n’a pas besoin de son bras, ni d’objets pour frapper, ni d’aucun autre moyen qui menace quelqu’un de mort… ».

Ce discours a été suivi d’une vague de violences dont il dénonçait justement l’usage en matière de foi. Une sœur catholique travaillant dans un hôpital de Mogadiscio a même été assassinée par des islamistes furieux. L’extraction d’un passage du discours mentionnant les propos de Manuel II Paléologue sur le recours à la force dans l’islam pour convertir a été dénoncée comme une provocation, sans même que l’exposé du Pape ne soit réellement lu. Mais cette situation a au moins eu le mérite d’illustrer le traitement des chrétiens dans le monde musulman.
En novembre 2010, Benoît XVI demandait aux autorités pakistanaises de relâcher Asia Bibi, cette mère de famille condamnée à mort pour blasphème. Se disant proche de la malheureuse et des siens, le Pape saisissait également l’occasion pour appeler « la communauté internationale à prendre conscience de la difficile situation dans laquelle se trouvent les chrétiens au Pakistan, où ils sont souvent victimes de violences et de discriminations ». «  Je prie pour ceux qui se trouvent dans des situations analogues, afin que leur dignité humaine et leurs droits fondamentaux soient pleinement respectés », ajoutait le chef de l’Eglise catholique, soucieux de la reconnaissance des chrétiens de toutes les dénominations. Moins de deux mois plus tard, en janvier 2011, Benoît XVI appelait le monde entier à agir pour protéger les chrétiens d’Egypte après la mort de 21 coptes lors d’un attentat devant une église à Alexandrie. L’imam d’Al-Azhar, la plus haute autorité de l’islam sunnite basée en Egypte, avait alors dénoncé une « ingérence inacceptable ».

Mais, au-delà du monde musulman, le sort des chrétiens en pays communiste intéresse aussi le Pape. Il a récemment reçu le Secrétaire général du Parti communiste vietnamien, Nguyen Phu Trong. De manière générale, sous l’impulsion de Benoît XVI, le Saint-Siège oeuvre désormais à obtenir des traités internationaux pour protéger les chrétiens. Un officiel du Conseil pontifical pour les textes législatifs, le Père Cuong M. Pham, a précisé que les persécutions les plus importantes avaient lieu au Moyen-Orient, en Asie et en Amérique du Sud. Et d’ajouter que les chrétiens font face à une hostilité grandissante au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. C’est là aussi l’une des préoccupations du Pape.

Deux jours avant l’annonce de son renoncement, le Pape a déclaré aux séminaristes de Rome que les chrétiens sont « le peuple le plus persécuté parce qu’ils sont non-conformes, contre les tendances de l’égoïsme et du matérialisme ». Intellectuel ouvert à l’échange, Joseph Ratzinger, alors cardinal, avait participé en janvier 2004 à un échange intitulé « La dialectique de la sécularisation » avec le philosophe athée Jürgen Habermas, abordant la place de la croyance religieuse dans l’espace public. Le théologien avait alors assuré : « Nous avons vu qu’il y a des pathologies extrêmement dangereuses dans les religions : elles rendent nécessaires de considérer la … raison comme une sorte d’organe de contrôle que la religion doit accepter comme un organe permanent de purification et de régulation … Mais nos réflexions ont montré qu’il existe aussi des pathologies de la raison [par exemple] la bombe atomique et l’homme comme produit [référence notamment aux manipulations génétiques]… C’est pourquoi et en sens inverse, la raison aussi doit être rappelée à ses limites et apprendre une capacité d’écoute par rapport aux grandes traditions religieuses de l’humanité ».

Cette place demandée pour la parole chrétienne dans la société sécularisée s’est muée en inquiétude de plus en plus profonde durant ce ministère. Le retrait de celui qui doit quitter le pontificat le 28 février au soir ne signifiera pas son renoncement à s’intéresser au sort des chrétiens persécutés et discriminés, lui qui a été marqué dans sa jeunesse par la barbarie antichrétienne du nazisme.

*Photo : Catholic Church (England and Wales).

Libé et Benoît XVI : Demorand, démission!

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Libération, une feuille de chou locale des arrondissements centraux de Paris, jamais en retard d’une bassesse, enfonce aujourd’hui le clou de son conformisme le plus rance dans ce qu’il croit être le cercueil du catholicisme français. Après une série de supputations gratuites sur les motifs d’un acte, la démission du pape, auquel, parce qu’il les dépasse de toute son humble grandeur, ils ne peuvent attribuer que de mesquines motivations, voilà nos gazetiers qui s’en prennent directement à Dieu. « Dieu démission » exigent-ils maintenant pour, dans un même mouvement et sans craindre la contradiction, stigmatiser la volonté de « faire la loi » de la religion catholique et moquer sa perte d’influence dans notre pays. Et Libé, ce journal de vieux qui se prennent pour des jeunes, de s’attarder avec une joie mauvaise sur la hausse rapide de l’âge moyen des prêtres et sur toutes les autres difficultés, réelles, de l’Eglise de France.

Pourtant, j’ai bien peur que dans leur analyse de la situation de l’Eglise catholique, nos néo-échotiers paroissiaux ne manifestent le franco-franchouillardisme le plus étriqué. En effet, s’il ne fait pas de doute que le catholicisme est en perte de vitesse en France (quoique dans certains milieux, et pas dans les moins cultivés, j’ai l’impression qu’un regain d’intérêt se manifeste ces derniers temps, mais ce n’est qu’une impression), la situation globale est bien différente. Depuis plusieurs années, le nombre de catholiques dans le monde est stable en pourcentage de la population mondiale à 17,5% et ne cesse donc d’augmenter. Et le nombre de prêtres, d’évêques et même de religieux (masculins) non prêtres augmente aussi, notamment en Afrique et en Asie, les régions du monde qui connaissent la croissance économique et démographique la plus importante.

À ce stade, on aurait beau jeu de brandir sous le nez de nos amis de Libé la poutre qu’ils ont manifestement dans l’œil. Car les troupes du journal du calembour obligatoire sont bien maigres et continuent de s’éclaircir. Il y a environ 12 000 fois plus de catholiques dans le monde que de lecteurs de Libé. Et son lectorat s’est encore effondré en 2012, malgré des unes et un ton toujours plus racoleurs. Il n’y a que le nombre de ses divisions (internes) qui ne cessent de grandir. À ce rythme-là, le journal qui a cru faire naguère une fois pour toutes tourner ses rotatives dans le sens de l’Histoire sera bientôt rattrapé par un quotidien confessionnel aussi obsolète que « réactionnaire » et qui, pourtant, seul en son genre parmi la presse généraliste française, augmente tranquillement sa diffusion. Ce journal s’appelle La Croix.

Manuel Valls, l’homme qui fait la morale à la gauche morale

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J’ai dit maintes fois ici tout le bien que je pensais de Manuel Valls, l’homme qu’on adore siffler dans les congrès du PCF et les manifs du Parti de Gauche.
M’est avis que le ministre de l’Intérieur ne va pas améliorer sa cote d’amour chez les abonnés de Télérama avec l’interview qu’il a donnée ce matin au Parisien. Extraits choisis :
« Ce n’est pas en niant les problèmes que l’on combattra le Front national. La gauche et, d’une manière générale, les partis républicains ont laissé de côté l’amour de la France, de la patrie, la nation, la laïcité ».
« Il y a eu de très grands ministres de l’Intérieur de gauche : Georges Clemenceau, qui est pour moi une référence; Pierre Joxe, qui a modernisé la police; Jean-Pierre Chevènement, qui incarnait la République. Entre 2002 et 2004, comme ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy a donné le sentiment d’une énergie et d’une volonté de s’attaquer aux problèmes. La comparaison avec lui ne m’agace pas, elle m’amuse à force ».
« Il faut que l’islam de France s’organise avec des imams français formés dans nos universités, qui parlent français, qui prêchent en français. Il faut aussi avoir une discussion sur le financement des lieux de culte : j’admets de moins en moins que ce soient des pays tiers, parfois amis, parfois non, qui financent les lieux de culte ».
Et pour tous ceux qui comme moi on failli manger leur chapeau à cause des bouchons provoqué par la toute récente fermeture par Bertrand Delanoë de la Voie express Rive Gauche, un petit dernier pour la route : « C’est une décision de la mairie de Paris, je la respecte, mais je vais vous donner mon sentiment. Très souvent, certaines mesures sont prises sans forcément tenir compte des difficultés qu’éprouvent les banlieusards. Eux sont obligés d’utiliser leur voiture ».
Houba houba ! Une gauche qui se soucie du peuple, c’est nouveau et intéressant comme concept. Faudrait creuser…

Natalie Nougayrède, une patronne qui ne fera pas la loi au Monde

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monde berge niel pigasse

monde berge niel pigasse

Les capitalistes peuvent être de gauche mais ils sont d’abord des capitalistes : qui paie commande, et tout le reste n’est que littérature, et pas de la meilleure. Le trio d’actionnaires qui a pris le contrôle du groupe Le Monde en juillet 2010, Pierre Bergé, Xavier Niel et Mathieu Pigasse, en abrégé BNP, n’a rien d’un club de philanthropes. S’ils ont mis la main à la poche pour sauver de la faillite le quotidien du soir et s’ils continuent d’abonder de leurs deniers les caisses du quotidien du boulevard Auguste Blanqui, c’est pour en tirer, à plus ou moins long terme, des bénéfices, financiers ou d’influence. Seul le plus âgé d’entre eux, Pierre Bergé, 82 ans, peut être crédité de ne pas développer de stratégie personnelle visant à devenir le capo dei tutti capi d’un paysage médiatique français remodelé par la révolution numérique.
Le patron d’Yves Saint Laurent se contente de la plus-value narcissique que lui vaut la copropriété du plus prestigieux quotidien hexagonal. Les deux autres,  quadragénaires ne devant leur fortune – considérable – qu’à leur talent, leur culot, et leur ambition sans rivage, considèrent Le Monde comme un élément du dispositif qu’ils mettent en place pour dominer l’univers des médias et de la communication dans les prochaines décennies. Niel et Pigasse sont pour l’instant alliés dans leur entreprise de mise au pli du quotidien du boulevard Auguste Blanqui, mais rien ne dit que cette alliance soit destinée à durer, car les deux hommes, en matière de pouvoir, ne passent pas pour des partageux.
La brutale disparition d’Erik Izraelewicz, en novembre 2012, fait partie de ces événements fâcheux que même les capitalistes les plus rusés sont incapables de prévoir. Dans la stratégie de BNP, il présentait un profil idéal : respecté pour ses qualités professionnelles et morales à l’intérieur comme à l’extérieur du journal, philosophiquement libéral en économie, comme sur les questions dites sociétales, il incarnait bien la « marque » Le Monde, toute de compétence et de discrétion. Il parlait peu dans les médias, mais son verbe n’en avait que plus de poids. Pour le reste, c’est-à-dire la gestion quotidienne d’une entreprise en grande difficulté, comme la plupart des titres de la presse quotidienne nationale, les manettes étaient confiées à Louis Dreyfus, un proche de Mathieu Pigasse. Auparavant, Xavier Niel avait délégué son « cost-killer » préféré, Michaël Boukobza, boulevard Auguste Blanqui, pour resserrer les boulons, mettre sous clé les fournitures de bureau, et raboter à l’os ces notes de frais qui rendaient à peu près supportable ce métier de chien de journaliste.
Pour conserver à la désignation du directeur du Monde une apparence de continuité avec le glorieux passé, les actionnaires avaient accepté que ce dernier, choisi par eux, dût obtenir un vote favorable de 60% des membres de la société des rédacteurs. Cela a pour conséquence qu’il est quasiment impossible au trio BNP d’imposer à la rédaction un patron venu de l’extérieur, qui aurait toutes les chances d’être retoqué comme un corps étranger à la « culture du journal ». Cela, on peut s’en douter, ne fait pas l’affaire des deux requins du trio, qui ont pour habitude de mettre des hommes ou des femmes totalement à leur botte à la tête des entreprises qu’ils contrôlent. Ce qui, d’ailleurs, ne les empêche pas de se tromper lourdement, comme dans la nomination d’Audrey Pulvar à la tête des Inrocks, propriété de Mathieu Pigasse.
La succession d’Erik Izraelewicz a donné lieu à d’intenses manœuvres et tractations de couloirs, car les actionnaires n’étaient pas d’accord entre eux. Pierre Bergé penchait fortement pour Frank Nouchi, 56 ans, médecin de formation, entré au Monde en 1985, qui a grimpé tous les échelons du journal jusqu’au poste de directeur adjoint de la rédaction du temps du tandem Colombani-Plenel. Bergé, sans connaître personnellement Nouchi, appréciait ce dernier pour sa couverture, à la fin des années 80, des affaires liées à l’épidémie du SIDA, une cause chère au cœur du compagnon de feu Yves Saint Laurent. Pour Niel, Pigasse et Louis Dreyfus, Nouchi était trop lié au « vieux  Monde », celui dans lequel un directeur de la rédaction avait un réel pouvoir, d’autant plus fort si le titulaire de ce poste est considéré comme légitime par une majorité de la rédaction. Faute de pouvoir imposer un candidat venu de l’extérieur (Laurent Joffrin et Renaud Dély du Nouvel Obs avaient été approchés), leur choix s’était fixé sur Arnaud Leparmentier, 45 ans, éditorialiste politique et ancien accrédité à l’Elysée du temps de Nicolas Sarkozy. Non seulement Leparmentier est de la génération de Niel et Pigasse, mais il partage avec eux une ambition dévorante, et des convictions libérales qui le rendent parfaitement « droito-compatible » pour le cas où le pouvoir politique viendrait à changer de couleur. Bergé, qui a le cœur à gauche, ne voulait pas de Leparmentier et les deux autres faisaient barrage à Nouchi, qui aurait pu faire obstacle à leur stratégie de transformation d’un vénérable quotidien en une « marque » multisupports sur le marché des nouveaux médias.
La candidature surprise de Natalie Nougayrède, 46 ans, correspondante diplomatique du journal depuis 2003, a permis de mettre un terme à ce blocage. Si les qualités professionnelles de Mme Nougayrède sont indéniables, et lui ont valu les plus hautes distinctions décernées par les professionnels de la profession, son aptitude à diriger une équipe est un grand point d’interrogation, car elle n’a jamais exercé la moindre fonction hiérarchique au sein du journal dans lequel elle travaille depuis 1996. Cela n’est pas pour chagriner le duo Niel-Pigasse, bien au contraire ! Son inexpérience de l’administration des choses et de la gestion des hommes permet aux actionnaires de la flanquer d’un homme à eux, Vincent Giret, actuellement directeur délégué de la rédaction de Libération. Vincent Giret est habitué à « faire tourner » une entreprise de presse alors que la « vedette » titulaire du chapeau à plume consacre aux mondanités médiatiques l’essentiel de son activité. Ce qu’il fait aujourd’hui sous Nicolas Demorand, il l’avait fait hier à France 24 sous la houlette de Christine Ockrent, avant d’être la victime collatérale de la disgrâce de l’épouse de Bernard Kouchner. Il dispose par ailleurs d’une bonne connaissance du journalisme web depuis son passage dans le groupe Lagardère à la tête du département multimédias.
La voie tracée par les actionnaires à Natalie Nougayrède la conduit tout droit au statut, bien rémunéré et permettant de voyager confortablement dans le vaste monde, d’ambassadrice de charme de la marque Le Monde. Ceux qui oseraient parler de potiche ne seraient, bien entendu, que d’ignobles machos. Cette situation n’échappe pas à la rédaction du Monde, notamment à la société des rédacteurs.
Mais ces braves gens sont piégés : s’ils refusent leur confiance au tandem Nougayrède-Giret[1. Aux dernières nouvelles, la confirmation de Natalie Nougayrède par la SRM risquerait de se heurter au vote hostile des journalistes du monde.fr qui la jugent hostile au développement de la version numérique du journal.], ils déclenchent une crise de succession risquant d’être fatale à la (mauvaise) santé économique du titre. Et, comme dirait Bertolt Brecht, « Erst kommt das Fressen, dann kommt die Moral ! ».

*Photo : Drumaboy.

Et maintenant le prélèvement de vote obligatoire

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vote obligatoire liberte

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« Je refuse d’être fiché, estampillé, numéroté, classé, déclassé… ». Ces paroles sont celles du numéro 6, le héros de la série Le Prisonnier. L’agent aux épaules carrées et à la veste en tweed se rebelle contre un Etat omnipotent et omniscient. Imiterons-nous son exemple ? Ou laisserons-nous nos libertés se faire rogner les unes après les autres ? « Je ne suis pas un numéro, je suis un homme libre ! ». Mussolini rêvait que le XXe siècle fût le siècle de l’Etat. Si cette tentative a donné lieu aux grands bains de sang que l’on connaît, il semblerait que le XXIe siècle soit plus docile : tout doucement, nous laissons l’Etat s’immiscer dans nos choix individuels et s’imposer à nous. Sa dernière proposition, faite par un aréopage de députés, consiste tout simplement à rendre le vote obligatoire.
Laissez-moi vous raconter une autre petite fiction. Imaginez une bande de voleurs et d’assassins qui parvient à mettre la main sur la totalité du stock d’armes disponible (en langage philosophique cela s’appelle “détenir le monopole de la violence légitime”, mais ce dernier adjectif est superflu puisque si vous possédez la totalité de la force armée, il n’y a plus personne pour contester votre légitimité). Imaginez maintenant cette bande de voleurs et d’assassins se disant : “Vraiment, c’est trop fatigant de toujours collecter l’argent par la force. Nous pourrait-on pas imaginer un système où les individus donneraient leur argent spontanément ? Ne peut-on pas mettre à plancher quelques philosophes, qui nous pondent une jolie petite théorie, telle que les gens se figurent une obligation morale à nous donner cet argent ? J’y pense ! Il y a mon ami Jean-Jacques, il habite en Suisse. Je vais lui passer un coup de fil ”. Ainsi naît la supercherie démocratique. Regardez les beaux candidats: vous pouvez voter pour qui vous voulez ! Vous avez même le droit de voter blanc, tellement on est sympa avec vous. Toutefois, à la fin du trimestre, il faut nous donner votre argent. Sinon, c’est la prison. Elle est pas belle la liberté ? Bien entendu, il s’agit d’une oeuvre de fiction, et toute ressemblance entre ladite bande de voleurs et d’assassins et l’organisation appelée « Etat » serait purement fortuite.
L’honorable représentant de l’Etat qui a déposé le projet de loi l’a soutenu par l’argument suivant : « Si le vote est un droit, dit-il, il doit être également un devoir en l’honneur et en mémoire de celles et de ceux qui ont versé leur sang pour notre Patrie ». Je n’ai pas oublié la majuscule ? Non, elle y est. Donc si je comprends bien l’argument, nous nous trouvons liés par devoir moral envers des individus que nous n’avons pas connus et qui n’ont jamais sollicité notre avis sur le système politique qu’ils ont mis en place ? C’est-à-dire que n’importe quelle bande de voleurs et d’assassins a le pouvoir de lier toutes les générations à venir, son système politique fût-il le plus injuste jamais imaginé, pourvu qu’elle ait versé son sang ? C’est-à-dire que si moi-même, après avoir dessiné je ne sais quel schéma politique a l’aide d’un papier et d’un crayon, je me tue ou me fais tuer pour lui, toutes les générations qui me suivront auront l’indiscutable devoir moral de respecter scrupuleusement mon dessin ? Il est amusant de remarquer comme on peut avancer des arguments aussi aberrants sur un ton pétri de grandeur morale.
Au risque de passer pour un individu peu fréquentable, je vous avouerai que je ne me sens absolument pas lié à des individus qui ne m’ont pas demandé mon avis, fussent-ils morts en héros. Je préfère être un homme plutôt qu’un mouton.
On a dit faussement qu’aller voter c’est exercer sa liberté. C’est l’inverse qui est vrai : quand on vous prend, de force, votre argent, la liberté consiste à ne pas, par surcroît, aller acquiescer par un vote au vol dont vous avez été la victime. Pour le dire un peu plus vulgairement, il peut m’arriver de me faire voler, mais il ne faudrait pas en plus me demander de dire que j’aime ça. Même si j’en ai perdu l’habitude, je risquerais à la fin, tout de même, de me révolter un peu. On pourra me jeter en prison, on ne me forcera pas à aller voter : il reste au fond de moi un petit quelque chose de ce qu’on appelle l’amour-propre.

Syrie : Jihad indique-t-il la voie de la raison ?

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Avec ses grandes oreilles, sa stature élégante, sa carte de diplomate et son anglais oxfordien, Jihad Makdissi avait tout du gendre idéal syrien.
Hier, l’ancien porte-parole de la diplomatie syrienne s’est exprimé pour la première fois depuis sa défection du 30 novembre, officiellement pour un « congé de trois mois ».
Désormais, Makdissi a délaissé la langue de bois baathiste au profit d’un discours de vérité aussi lucide que désespéré : « J’ai quitté un champ de bataille, je n’ai pas quitté un pays normal » explique-t-il en se disant « indépendant » de toute allégeance partisane, à la différence de l’ancien Premier ministre Riad Hijab passé l’an dernier du gouvernement à l’opposition anti-Bachar. Dans le communiqué qu’il a transmis à l’AFP depuis un lieu inconnu – les Etats-Unis nous dit The Guardian, qui disposerait d’infos exclusives prouvant sa collaboration active avec le département d’Etat – Mekdissi enchérit : « il n’y a plus de place pour la modération dans cette anarchie » provoquée par l’entêtement d’un pouvoir sourd et aveugle à ce qui était au départ un soulèvement non-violent : « le mouvement populaire aux revendications légitimes (…) a gagné les cœurs, car la société dans son ensemble se tient toujours aux côtés des faibles et (soutient) les revendications légitimes de la population ».
Et l’ex-diplomate d’ajouter : « je suis, comme tous les Syriens, en faveur d’un processus de changement pacifique, bâti sur le partenariat et le dialogue national » qui « devrait intervenir loin de la haine, de l’extrémisme et de l’intervention militaire étrangère ».
Preuve qu’on peut s’appeler Jihad, être issu d’une famille chrétienne damascène et prendre ses distances avec le clan Assad, Mekdissi esquisse ainsi une solution politique à la crise que Damas se contente de réprimer militairement depuis bientôt deux ans.
Si, sur le papier, cette formule constitue bel et bien la « meilleure des solutions », notre homme risque pourtant de prêcher dans le désert : bien que le chef du Conseil National Syrien Moaz al-Khatib se dise prêt à dialoguer avec le régime de Damas, ni les salafistes d’Al-Nosra ni le commandement loyaliste syrien ne l’entendent de cette oreille…

*Photo : Jihad Mekdissi (SANA).

Mariage pour tous, famille nulle part

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famille mariage gay

famille mariage gaySi les mots ont encore un sens, un père est autre chose qu’un « papa », une mère autre chose qu’une « maman ». D’ailleurs, je crois qu’un « papa », ça n’existe pas. Il y a « papa », je veux dire mon papa à moi, celui qui m’a appris le « Notre Père », que j’appelais « papa » quand je m’adressais à lui, à ma mère ou à mes sœurs. Mais il était « mon père » quand j’en parlais au reste de l’humanité. Et le reste de l’humanité, aussi, avait un père et une mère. « Un » papa, on n’avait jamais vu ça, et « une » maman non plus. Deux papas, deux mamans, un papa, une maman, tout cela ce sont des inventions, comme le « petit papa Noël ». Ce qui est inquiétant, c’est qu’avec les manifs et les contre-manifs pour tous, les papas et les mamans, on ne voit plus que ça dans la France contemporaine. Diogène de Sinope reviendrait-il parmi nous, muni de son antique lanterne, qu’il chercherait en vain un père ou une mère parmi les foules de papas et de mamans. Avoir un père et une mère, on savait à peu près ce que c’était. Pour un gamin, c’était autorité contre soin, affection et éducation. Un deal généralement équitable quoiqu’imposé sans négociation préalable à l’une des deux parties (et parfois même aux deux).
Mais avoir un papa ou une maman, qu’est-ce que c’est ? Un papa ou une maman, ce sont des gens cools, mignons et sympas chacun dans leur genre (même si on a tendance parfois à les confondre, puisqu’ils sont censés faire exactement la même chose à la maison et ailleurs), à qui l’on fait de gros bisous quand ils rentrent du boulot pour nous dire bonne nuit. Je n’ai rien contre les gros bisous, notez bien, c’est seulement qu’il n’y a pas que ça dans la vie.
Avançons ici une hypothèse. La mutation des pères en papas et des mères en mamans ne serait que la traduction sémantique d’une mutation en profondeur de la famille, dont le « mariage pour tous » constituerait moins les prémices que l’achèvement.[access capability= »lire_inedits »]
Dès le début du XXe siècle, aux États-Unis et en Europe, une « conception thérapeutique de l’Etat » amenait peu à peu les travailleurs sociaux et les enseignants à se substituer à la famille, et particulièrement à la famille ouvrière. Dans le meilleur des cas, les parents eux-mêmes devaient être éduqués à leur rôle de parents. Même les attitudes les plus naturelles, tel l’amour maternel, étaient parfois considérées par la « science » de l’époque comme nuisibles au développement des enfants et avantageusement remplaçables par l’éducation collective dès le plus jeune âge.
Dans les années 1970, Christopher Lasch pouvait donc observer que l’institution familiale, vidée de sa substance par l’omniprésence des institutions modernes qui lui contestaient le monopole de l’éducation, avait cédé la place à la « nouvelle famille », lieu voué à l’« affection » et où l’on abandonne « l’éducation aux écoles, l’enseignement religieux à l’Église, la protection à l’État et la subsistance matérielle à l’industrie ou à l’État ». Le « transfert des fonctions » (selon les termes de ses promoteurs) de la famille vers les institutions étatiques ne visait pas, bien sûr, à priver systématiquement les parents de leurs responsabilités légales, mais à les destituer de leur autorité symbolique, non seulement dans la société, mais vis-à-vis des enfants eux-mêmes.
En moins d’un siècle, les conceptions délirantes des professionnels de la santé se sont imposées à la société tout entière. C’est ainsi que les crèches, d’abord conçues pour pallier les défaillances supposées des familles des milieux populaires, sont devenues un droit pour tous. Et il n’est pas jusqu’au plus favorisé des ménages parisiens qui ne réclame à cor et à cri le droit de déléguer à la collectivité l’éducation de ses enfants. Le triomphe de l’usage des expressions « papa » et « maman » dans la bouche des adultes témoigne de leur incapacité à occuper pleinement leur place de père ou de mère qui devrait être la leur et, au fond, de leur refus de quitter l’enfance.
Au bout de ce chemin, le « mariage d’amour », révocable à souhait grâce au droit au divorce sans entrave consacré par des lois récentes a triomphé de l’institution du mariage. Le mariage homosexuel ne fait que couronner l’édifice.
En réalité, il n’y a pas, entre partisans et adversaires du mariage homosexuel, une fracture sociétale qu’il s’agirait de réduire : c’est la société tout entière ou presque qui s’est ralliée à la nouvelle conception de la vie familiale. Les « papas » et les « mamans » s’aiment et aiment leurs enfants, tout en déléguant sans états d’âme leur éducation à l’État. Ce genre de parents, dont j’ai bien peur de faire partie, prolifèrent jusque dans les rangs des manifestants les plus prétendument traditionalistes. Mais si tout relève de l’État, qu’importent les papas et les mamans, leur « genre » et leur nombre. Ce qui compte, c’est la compétence des professionnels. Cela explique d’ailleurs que la transmission au sein de la famille soit considérée seulement sous l’angle des inégalités sociales qu’elle génère. L’action de la société dans son ensemble doit absolument limiter et contrecarrer l’influence sur les enfants de cette famille sans substance, considérée comme une simple « communauté de souffrants ». C’est ainsi que l’on peut aussi comprendre l’émergence dans ce débat d’un omniprésent « droit des enfants » contre leurs parents, et ce dans les deux camps.
Les opposants au mariage homosexuel ont fait du « droit de l’enfant » contre le « droit à l’enfant » leur cheval de bataille. Mais dans l’autre camp, aussi, on sait opposer les enfants aux parents. Beaucoup de défenseurs du texte manifestent un ressentiment de plus en plus évident à l’égard des hétéros qui peuvent, malgré toutes les tares dont on aime dresser la liste, se reproduire sans avoir à en demander l’autorisation à qui que ce soit, la nature ayant encore une fois mal fait les choses en permettant à eux seuls d’avoir des enfants grâce à un acte qui est aussi une source de plaisir. Il s’agit d’une entorse indéniable au sacro-saint principe d’égalité, sur laquelle l’incontournable Najat Vallaud-Belkacem aura sans doute bientôt à se pencher d’une façon ou d’une autre. C’est ainsi que cet impossible débat entre le passé et l’avenir souligne de façon prémonitoire les risques jusqu’alors trop ignorés de la libre reproduction hétérosexuelle.
Lorsque la « famille hétéroparentale traditionnelle » est accusée d’être archaïque et pathogène, taxée d’incompétence chronique, et même rendue responsable de l’hitlérisme par une des boursouflures para-artistiques françaises les mieux en cour[1. Il s’agit de Jean-Michel Ribes.] , tout cela sous les vivats et les lazzis des partisans du mariage homosexuel, et avec l’approbation implicite du pouvoir, faut-il craindre l’instauration d’une « autorisation administrative de reproduction » qui permettrait de mettre hétéros et homos dans la même situation face au droit à l’enfant ? Dans un contexte aussi ahurissant, qui donnera encore cher de la vieille peau toute ridée de l’antique famille traditionnelle, composée d’un père, d’une mère, et de quelques enfants naturellement conçus ? Ni papa, ni maman, ni la bonne, ni moi.[/access]

*Photo : Elendol.

Succession de Benoît XVI : laissons faire l’Eglise !

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vatican boutin pape

vatican boutin pape

Sur le plateau du Grand Journal de Canal +, qui est l’équivalent contemporain du huitième cercle de l’enfer de Dante (réservé aux ruffians et séducteurs, adulateurs et flatteurs), tout le monde se réjouissait lundi soir de la démission du pape. Alors que le soi-disant écrivain catholique et bien nommé Karl Zéro déclarait que Benoît XVI était « chiant et rétrograde », que l’ermite médiatique Daniel Duigou et l’abbé mondain de la Morandais approuvaient plus ou moins en rigolant avec les mécréants, un bandeau sous-titrait en toute objectivité « Benoît XVI : entre scandales et déclin de l’Eglise ».
Oui, tout le monde semble se réjouir de la démission de ce pape trop introverti, trop « réac », trop coincé, trop intello peut être, en tout cas complètement inadapté au monde moderne, malgré sa tentative récente et pleine de bonne volonté de s’inscrire sur Twitter.
Mais à ceux qui citent les prophéties de Moretti et son dernier (mauvais) film Habemus papam, où le pape fraîchement élu s’enfuit et renonce à sa fonction, je réponds que ce n’est pas l’homme qui n’était pas fait pour la fonction mais, hélas, la fonction qui n’est plus faite pour le monde. Un monde où tout va trop vite, où tout doit être immédiat et où plus rien  ne peut être éternel, absolu et sacré aurait-il pu tolérer un Jean-Paul II tremblant, croulant et diminué qui alla pourtant jusqu’au bout de sa tâche ?  Je ne crois pas.
La décision courageuse de Benoît XVI créera sans doute un précédent, et l’on peut raisonnablement envisager que désormais tout pape prendra sa retraite,  ou « démissionnera » d’une tâche devenue un métier comme un autre, poussé par la fatigue, par les accusations incessantes de ringardise,  et les scandales d’un monde où tout se sait.
Il est fini le temps où le pape, assis sur son trône au Vatican, se contentait d’édicter des dogmes, de canoniser des saints et d’écrire quelques encycliques tout en se faisant baiser les doigts par un ou deux chefs d’Etat de temps à autre. Aujourd’hui, le pape, confronté au déclin de l’Eglise dans son foyer européen, doit se battre sur tous les fronts pour défendre ses positions en matière sociétale, s’insurger contre le massacre des chrétiens, dénoncer  la PMA et  négocier avec les lefebvristes, prendre des bains de foule aux quatre coins du monde et punir les pédophiles.
Être tour à tour festif aux JMJ, grave à Saint Pierre, charismatique et modéré,  mystique et médiatique, universel et œcuménique, infaillible et « humaniste ».
L’Eglise doit-elle courir après ce monde  si rapide ? Non. Son rôle est au contraire de rester en arrière pour ramasser ceux qui trébuchent et s’essoufflent, et n’arrivent pas à suivre le rythme effréné de l’ère du vide : les petits, les faibles, les pauvres de cœur.
Alors, quel pape faut-il à notre monde ? Christine Boutin et Bernadette Chirac donnent leur avis de bigotes médiatiques  d’un air entendu et détaché : « moi j’aimerais bien que ce soit un Africain », du même ton qu’elles commanderaient une salade d’ananas un dimanche de carême. Ça change.
Les belles âmes s’enthousiasment aussi pour les cardinaux tiers-mondistes, ignorant, ou feignant d’oublier que ce sont les plus conservateurs, bien éloignés de leurs idéaux boboïstes ou du cathofestivisme.
À l’heure où la barjotisation de l’Eglise bat son plein, où les ouailles doutent et le clergé déroute (Mgr Barbarin vient de se déclarer favorable au mariage des prêtres), tous s’accordent à désirer un pape jeune, un pape moderne et réformateur.
Souvenons-nous alors de ce que Philippe Muray écrivait avec sa verve habituelle en mai 2005 : « Non décidément, ce Benoît XVI ne passe pas, il est inadmissible. Par chance il est vieux, il ne durera pas , c’est un pape de transition. Nous voulons un pape comme nous, pas un pape papiste ou papophile, un pape papophobe, non papolâtre ou papocrate. Un pape moderne. Un pape comme la société moderne ».  Et il terminait par cette suggestion :  « Pourquoi ne pas l’élire nous-mêmes ? ».

*Photo : Xerones.

Saint-Valentin, fête des crétins ?

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Pour la Saint Valentin, j’avais prévu de vous faire un petit photoreportage de rue sur les gadgets et les pubs les plus consternants du moment, grappillés parmi quelques millions de sollicitations commerciales grotesques à destination des amoureux solvables.

Hélas, mon iPhone m’a prévenu que le cas échéant, il ne supporterait pas le choc esthétique et m’a clairement menacé de rupture. J’ai donc dû me contenter d’un rapide survol des dégâts via Google Images.

Voilà ce que j’ai trouvé en moins de trois minutes.

De quoi ravir les fans de Top Chef,Un dîner presque parfait et autres amateurs de «compositions culinaires tendance» et de métaphores poético-gastronomiques.

De quoi occuper ses longues nuits d’hiver des 13 et 14 février, et plus si entente et bonne lubrification.

De quoi sauver notre si belle presse française menacée de mort par le chantage abject des syndicats.

De quoi relancer nos manufactures textiles –si tant est qu’elles n’aient pas toutes été déjà sorties du pétrin par Arnaud Montebourg.

De quoi penser à l’être aimé en démarrant sa 208 –si tant est qu’elle démarre.

By the way, cette dernière –et indispensable- preuve d’amour éternel me remémore un bon mot attribué à De Gaulle par un de ses biographes. Pour expliquer sa politique industrielle un rien dirigiste des swinging sixties, le Général aurait lâché : «Si on laisse faire les Français, ils feront des porte-clefs parce que c’est facile à faire et que ça se vend bien »

Les Trente glorieuses s’en sont allées et la folie des porte-clefs aussi, n’empêche, le problème demeure : quand il s’agit de manquer d’imagination, nos créatifs ne manquent jamais d’imagination.

Les partisans du vote obligatoire feraient mieux de s’abstenir

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vote obligatoire droite

vote obligatoire droite

Et si l’on cassait tous les thermomètres, est-ce que la fièvre disparaîtrait ? C’est  à cette question enfantine que fait songer la proposition de loi enregistrée sur le bureau de l’Assemblée nationale le 6 février 2013, « visant à rendre obligatoire l’exercice du droit de vote ». L’exposé des motifs est à lui seul un morceau d’anthologie : les auteurs de la proposition, parmi lesquels figurent les hérauts de la Droite populaire, Thierry Lazaro et Thierry Mariani, commencent par constater « la persistance de l’abstention à chaque scrutin, en dépit de tous les appels civiques qui invitent nos concitoyens à se rendre aux urnes », un phénomène qu’ils jugent « d’autant plus surprenant que les modalités de vote par procuration ont été assouplies ». Puis, après avoir rappelé, sur un ton qui fleure bon l’école primaire IIIe République, « que dans le passé, nombre de nos compatriotes se sont sacrifiés pour que notre démocratie reste française, libre, et que chacun de nos concitoyens puisse continuer à s’exprimer (…) en élisant ses représentants locaux et nationaux », les auteurs de la proposition en concluent que le vote, s’il est un droit, « doit être également un devoir en l’honneur et en mémoire de celles et de ceux qui ont versé leur sang pour notre Patrie ». « Aussi convient-il d’organiser le caractère obligatoire de l’exercice du droit de vote », qu’ils proposent, avec une audace inouïe, d’inscrire dans le code électoral, et d’assortir d’une amende de 15 €, pouvant monter jusqu’à 45€ en cas de récidive dans les cinq ans.

L’argumentaire avancé laisse un peu rêveur : l’ultime justification d’une démocratie à bout de souffle, la seule raison d’aller voter, serait donc d’honorer la mémoire de ceux qui, jadis, se sont sacrifiés pour faire reconnaître ce droit – et plus généralement, sans que l’on discerne bien la corrélation logique, de « celles et ceux qui ont versé leur sang pour notre patrie » ? Nul doute que Jeanne d’Arc, Bayard et d’Artagnan apprécieront l’hommage.

L’argument laisse rêveur, mais, finalement, il permet d’éclairer le problème : si l’on est obligé d’inventer au droit de vote des justifications aussi improbables, c’est parce qu’il ne représente plus grand-chose aux yeux de nos concitoyens. Et parce que l’abstention électorale est loin d’être un épiphénomène que l’on pourrait juguler en assouplissant « les modalités de vote par procuration » ou en la sanctionnant par une petite amende.

Du point de vue démocratique,  l’abstention constitue en effet l’un des symptômes les plus préoccupants de la crise institutionnelle dans laquelle nous nous débattons depuis tant d’années. Une abstention qui, si l’on excepte le cas très particulier de la présidentielle, n’en finit pas de grimper toutes élections confondues, les législatives elles-mêmes, longtemps épargnées en raison de leur prestige, étant aujourd’hui de plus en plus touchées, comme l’ont confirmé les chiffres de participation de juin 2012.

L’abstention, affirment les politistes, peut résulter de deux causes opposées : il arrive qu’elle soit engendrée par le sentiment que tout va bien, et que l’on n’a donc pas de raison d’intervenir soi-même, étant parfaitement d’accord avec le système : c’est l’ « abstention consensus », longtemps observée en Suisse. Mais elle peut aussi procéder, à l’inverse, du sentiment qu’aucun candidat n’est à même de répondre aux attentes des citoyens : bref, de l’impression qu’il existe un décalage tellement massif entre l’offre et la demande qu’on ne voit pas pourquoi on ferait l’effort de participer à un jeu dont on sait qu’il est pipé, et que l’on n’a pas la moindre chance de gagner. Cette abstention protestataire est évidemment celle que l’on observe dans la France du début du XXIe siècle.

Or, ce sentiment de rupture entre le pays réel et le pays légal vient notamment de ce que le peuple a bien conscience de n’avoir pas voix au chapitre. Si l’on s’abstient, c’est parce que l’on pense que le vote n’a plus qu’une valeur symbolique – comme semblent d’ailleurs le confirmer les auteurs de la proposition de loi, en en faisant un moyen d’honorer la mémoire des anciens. Il n’a plus qu’une utilité résiduelle, les questions fondamentales, celles qui influent directement sur la vie des « gens », se traitant ailleurs, hors de leur présence. Le 30 octobre 2012, sur RTL, le ministre du travail Michel Sapin,  interrogé sur le fait de soumettre au référendum un éventuel retour aux 39 heures, rétorqua sans une seconde d’hésitation, que si l’on commence à consulter les Français sur les questions importantes, on n’en a pas fini. C’est ce que d’autres ont répondu quelques mois plus tard  à propos du « mariage pour tous ».

Et de fait, tout est là. Désormais, le peuple se contente d’élire des représentants. De désigner ceux qui pensent et qui décident à sa place. Pour ce qui est des questions importantes, même et surtout lorsqu’elles le concernent au premier chef, ce sont (au mieux) ses élus qui auront à trancher. Dans ces conditions, pourquoi aller aux urnes ? Mais réciproquement, comment continuer à parler, sérieusement, de démocratie ?

Voilà pourquoi la proposition d’instaurer un vote obligatoire paraît au fond si dérisoire. Tout ce qu’elle pourrait faire, c’est tenter de dissimuler une réalité insupportable : cachez ce sein que je ne saurais voir. Le tenter, mais sans la moindre chance d’y parvenir : vu la gravité et la profondeur du phénomène, cette mesurette pleine de bons sentiments aurait plutôt pour effet de le mettre en relief – et d’autant plus cruellement que le recouvrement d’une telle amende, infligée à des millions de personnes au même moment, ajouterait une touche surréaliste à cette petite comédie.

*Photo : http://www.samcatchesides.com/

Benoît XVI, l’homme qui n’avait pas peur

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pape benoit xvi

pape benoit xvi

Sept décennies se sont écoulées entre le dernier message du Pape Benoît XVI sur la situation des chrétiens persécutés, le 9 février dernier, et le témoignage du curé de son village bavarois battu par des nazis alors qu’allait commencer la messe. D’un bout à l’autre, la haine du christianisme contre laquelle s’est toujours dressé celui qui allait devenir Pape en 2005, tout en recherchant le dialogue. C’est lors d’un consistoire réuni pour canoniser les bienheureux martyrs de la ville d’Otrante, où plus de 800 chrétiens avaient été massacrés par les Turcs en 1480 pour avoir refusé de se convertir à l’islam, que le Pape a annoncé renoncer à sa charge d’évêque de Rome, ce 11 février 2013. Tout un symbole, quand bien même il ne serait pas volontaire.

La disparition du Pape Jean-Paul II, il y a bientôt huit ans, amenait à la lumière médiatique la figure du cardinal Joseph Ratzinger, alors encore peu connu en dehors de l’Eglise catholique et pourtant auteur d’une quantité d’ouvrages écrits dans un style littéraire simple et élégant. Celui que le quotidien La Croix du 30 avril 2005 disait « réputé pour la fulgurance de son intelligence et la solidité de sa pensée » était déjà reconnu pour son refus de dissocier la raison et la foi. À la suite d’un Thomas d’Aquin adossant la première à la seconde, l’ancien professeur de théologie fondamentale réaffirmait la tradition chrétienne selon laquelle la transcendance n’évacuait pas la raison. Dans son Discours de Ratisbonne, le successeur de Jean-Paul II rappelait que pour le savant empereur byzantin Manuel II Paléologue, « la diffusion de la foi par la violence est contraire à la raison. Elle est contraire à la nature de Dieu et à la nature de l’âme ». L’argument était simple et se présentait en comparaison avec l’islam : « Dieu ne prend pas plaisir au sang, dit-il, et ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu. La foi est fruit de l’âme, non pas du corps. Celui qui veut conduire quelqu’un vers la foi doit être capable de parler et de penser de façon juste et non pas de recourir à la violence et à la menace… Pour convaincre une âme douée de raison, on n’a pas besoin de son bras, ni d’objets pour frapper, ni d’aucun autre moyen qui menace quelqu’un de mort… ».

Ce discours a été suivi d’une vague de violences dont il dénonçait justement l’usage en matière de foi. Une sœur catholique travaillant dans un hôpital de Mogadiscio a même été assassinée par des islamistes furieux. L’extraction d’un passage du discours mentionnant les propos de Manuel II Paléologue sur le recours à la force dans l’islam pour convertir a été dénoncée comme une provocation, sans même que l’exposé du Pape ne soit réellement lu. Mais cette situation a au moins eu le mérite d’illustrer le traitement des chrétiens dans le monde musulman.
En novembre 2010, Benoît XVI demandait aux autorités pakistanaises de relâcher Asia Bibi, cette mère de famille condamnée à mort pour blasphème. Se disant proche de la malheureuse et des siens, le Pape saisissait également l’occasion pour appeler « la communauté internationale à prendre conscience de la difficile situation dans laquelle se trouvent les chrétiens au Pakistan, où ils sont souvent victimes de violences et de discriminations ». «  Je prie pour ceux qui se trouvent dans des situations analogues, afin que leur dignité humaine et leurs droits fondamentaux soient pleinement respectés », ajoutait le chef de l’Eglise catholique, soucieux de la reconnaissance des chrétiens de toutes les dénominations. Moins de deux mois plus tard, en janvier 2011, Benoît XVI appelait le monde entier à agir pour protéger les chrétiens d’Egypte après la mort de 21 coptes lors d’un attentat devant une église à Alexandrie. L’imam d’Al-Azhar, la plus haute autorité de l’islam sunnite basée en Egypte, avait alors dénoncé une « ingérence inacceptable ».

Mais, au-delà du monde musulman, le sort des chrétiens en pays communiste intéresse aussi le Pape. Il a récemment reçu le Secrétaire général du Parti communiste vietnamien, Nguyen Phu Trong. De manière générale, sous l’impulsion de Benoît XVI, le Saint-Siège oeuvre désormais à obtenir des traités internationaux pour protéger les chrétiens. Un officiel du Conseil pontifical pour les textes législatifs, le Père Cuong M. Pham, a précisé que les persécutions les plus importantes avaient lieu au Moyen-Orient, en Asie et en Amérique du Sud. Et d’ajouter que les chrétiens font face à une hostilité grandissante au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. C’est là aussi l’une des préoccupations du Pape.

Deux jours avant l’annonce de son renoncement, le Pape a déclaré aux séminaristes de Rome que les chrétiens sont « le peuple le plus persécuté parce qu’ils sont non-conformes, contre les tendances de l’égoïsme et du matérialisme ». Intellectuel ouvert à l’échange, Joseph Ratzinger, alors cardinal, avait participé en janvier 2004 à un échange intitulé « La dialectique de la sécularisation » avec le philosophe athée Jürgen Habermas, abordant la place de la croyance religieuse dans l’espace public. Le théologien avait alors assuré : « Nous avons vu qu’il y a des pathologies extrêmement dangereuses dans les religions : elles rendent nécessaires de considérer la … raison comme une sorte d’organe de contrôle que la religion doit accepter comme un organe permanent de purification et de régulation … Mais nos réflexions ont montré qu’il existe aussi des pathologies de la raison [par exemple] la bombe atomique et l’homme comme produit [référence notamment aux manipulations génétiques]… C’est pourquoi et en sens inverse, la raison aussi doit être rappelée à ses limites et apprendre une capacité d’écoute par rapport aux grandes traditions religieuses de l’humanité ».

Cette place demandée pour la parole chrétienne dans la société sécularisée s’est muée en inquiétude de plus en plus profonde durant ce ministère. Le retrait de celui qui doit quitter le pontificat le 28 février au soir ne signifiera pas son renoncement à s’intéresser au sort des chrétiens persécutés et discriminés, lui qui a été marqué dans sa jeunesse par la barbarie antichrétienne du nazisme.

*Photo : Catholic Church (England and Wales).

Libé et Benoît XVI : Demorand, démission!

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Libération, une feuille de chou locale des arrondissements centraux de Paris, jamais en retard d’une bassesse, enfonce aujourd’hui le clou de son conformisme le plus rance dans ce qu’il croit être le cercueil du catholicisme français. Après une série de supputations gratuites sur les motifs d’un acte, la démission du pape, auquel, parce qu’il les dépasse de toute son humble grandeur, ils ne peuvent attribuer que de mesquines motivations, voilà nos gazetiers qui s’en prennent directement à Dieu. « Dieu démission » exigent-ils maintenant pour, dans un même mouvement et sans craindre la contradiction, stigmatiser la volonté de « faire la loi » de la religion catholique et moquer sa perte d’influence dans notre pays. Et Libé, ce journal de vieux qui se prennent pour des jeunes, de s’attarder avec une joie mauvaise sur la hausse rapide de l’âge moyen des prêtres et sur toutes les autres difficultés, réelles, de l’Eglise de France.

Pourtant, j’ai bien peur que dans leur analyse de la situation de l’Eglise catholique, nos néo-échotiers paroissiaux ne manifestent le franco-franchouillardisme le plus étriqué. En effet, s’il ne fait pas de doute que le catholicisme est en perte de vitesse en France (quoique dans certains milieux, et pas dans les moins cultivés, j’ai l’impression qu’un regain d’intérêt se manifeste ces derniers temps, mais ce n’est qu’une impression), la situation globale est bien différente. Depuis plusieurs années, le nombre de catholiques dans le monde est stable en pourcentage de la population mondiale à 17,5% et ne cesse donc d’augmenter. Et le nombre de prêtres, d’évêques et même de religieux (masculins) non prêtres augmente aussi, notamment en Afrique et en Asie, les régions du monde qui connaissent la croissance économique et démographique la plus importante.

À ce stade, on aurait beau jeu de brandir sous le nez de nos amis de Libé la poutre qu’ils ont manifestement dans l’œil. Car les troupes du journal du calembour obligatoire sont bien maigres et continuent de s’éclaircir. Il y a environ 12 000 fois plus de catholiques dans le monde que de lecteurs de Libé. Et son lectorat s’est encore effondré en 2012, malgré des unes et un ton toujours plus racoleurs. Il n’y a que le nombre de ses divisions (internes) qui ne cessent de grandir. À ce rythme-là, le journal qui a cru faire naguère une fois pour toutes tourner ses rotatives dans le sens de l’Histoire sera bientôt rattrapé par un quotidien confessionnel aussi obsolète que « réactionnaire » et qui, pourtant, seul en son genre parmi la presse généraliste française, augmente tranquillement sa diffusion. Ce journal s’appelle La Croix.