Les capitalistes peuvent être de gauche mais ils sont d’abord des capitalistes : qui paie commande, et tout le reste n’est que littérature, et pas de la meilleure. Le trio d’actionnaires qui a pris le contrôle du groupe Le Monde en juillet 2010, Pierre Bergé, Xavier Niel et Mathieu Pigasse, en abrégé BNP, n’a rien d’un club de philanthropes. S’ils ont mis la main à la poche pour sauver de la faillite le quotidien du soir et s’ils continuent d’abonder de leurs deniers les caisses du quotidien du boulevard Auguste Blanqui, c’est pour en tirer, à plus ou moins long terme, des bénéfices, financiers ou d’influence. Seul le plus âgé d’entre eux, Pierre Bergé, 82 ans, peut être crédité de ne pas développer de stratégie personnelle visant à devenir le capo dei tutti capi d’un paysage médiatique français remodelé par la révolution numérique.
Le patron d’Yves Saint Laurent se contente de la plus-value narcissique que lui vaut la copropriété du plus prestigieux quotidien hexagonal. Les deux autres,  quadragénaires ne devant leur fortune – considérable – qu’à leur talent, leur culot, et leur ambition sans rivage, considèrent Le Monde comme un élément du dispositif qu’ils mettent en place pour dominer l’univers des médias et de la communication dans les prochaines décennies. Niel et Pigasse sont pour l’instant alliés dans leur entreprise de mise au pli du quotidien du boulevard Auguste Blanqui, mais rien ne dit que cette alliance soit destinée à durer, car les deux hommes, en matière de pouvoir, ne passent pas pour des partageux.
La brutale disparition d’Erik Izraelewicz, en novembre 2012, fait partie de ces événements fâcheux que même les capitalistes les plus rusés sont incapables de prévoir. Dans la stratégie de BNP, il présentait un profil idéal : respecté pour ses qualités professionnelles et morales à l’intérieur comme à l’extérieur du journal, philosophiquement libéral en économie, comme sur les questions dites sociétales, il incarnait bien la « marque » Le Monde, toute de compétence et de discrétion. Il parlait peu dans les médias, mais son verbe n’en avait que plus de poids. Pour le reste, c’est-à-dire la gestion quotidienne d’une entreprise en grande difficulté, comme la plupart des titres de la presse quotidienne nationale, les manettes étaient confiées à Louis Dreyfus, un proche de Mathieu Pigasse. Auparavant, Xavier Niel avait délégué son « cost-killer » préféré, Michaël Boukobza, boulevard Auguste Blanqui, pour resserrer les boulons, mettre sous clé les fournitures de bureau, et raboter à l’os ces notes de frais qui rendaient à peu près supportable ce métier de chien de journaliste.
Pour conserver à la désignation du directeur du Monde une apparence de continuité avec le glorieux passé, les actionnaires avaient accepté que ce dernier, choisi par eux, dût obtenir un vote favorable de 60% des membres de la société des rédacteurs. Cela a pour conséquence qu’il est quasiment impossible au trio BNP d’imposer à la rédaction un patron venu de l’extérieur, qui aurait toutes les chances d’être retoqué comme un corps étranger à la « culture du journal ». Cela, on peut s’en douter, ne fait pas l’affaire des deux requins du trio, qui ont pour habitude de mettre des hommes ou des femmes totalement à leur botte à la tête des entreprises qu’ils contrôlent. Ce qui, d’ailleurs, ne les empêche pas de se tromper lourdement, comme dans la nomination d’Audrey Pulvar à la tête des Inrocks, propriété de Mathieu Pigasse.
La succession d’Erik Izraelewicz a donné lieu à d’intenses manœuvres et tractations de couloirs, car les actionnaires n’étaient pas d’accord entre eux. Pierre Bergé penchait fortement pour Frank Nouchi, 56 ans, médecin de formation, entré au Monde en 1985, qui a grimpé tous les échelons du journal jusqu’au poste de directeur adjoint de la rédaction du temps du tandem Colombani-Plenel. Bergé, sans connaître personnellement Nouchi, appréciait ce dernier pour sa couverture, à la fin des années 80, des affaires liées à l’épidémie du SIDA, une cause chère au cœur du compagnon de feu Yves Saint Laurent. Pour Niel, Pigasse et Louis Dreyfus, Nouchi était trop lié au « vieux  Monde », celui dans lequel un directeur de la rédaction avait un réel pouvoir, d’autant plus fort si le titulaire de ce poste est considéré comme légitime par une majorité de la rédaction. Faute de pouvoir imposer un candidat venu de l’extérieur (Laurent Joffrin et Renaud Dély du Nouvel Obs avaient été approchés), leur choix s’était fixé sur Arnaud Leparmentier, 45 ans, éditorialiste politique et ancien accrédité à l’Elysée du temps de Nicolas Sarkozy. Non seulement Leparmentier est de la génération de Niel et Pigasse, mais il partage avec eux une ambition dévorante, et des convictions libérales qui le rendent parfaitement « droito-compatible » pour le cas où le pouvoir politique viendrait à changer de couleur. Bergé, qui a le cœur à gauche, ne voulait pas de Leparmentier et les deux autres faisaient barrage à Nouchi, qui aurait pu faire obstacle à leur stratégie de transformation d’un vénérable quotidien en une « marque » multisupports sur le marché des nouveaux médias.
La candidature surprise de Natalie Nougayrède, 46 ans, correspondante diplomatique du journal depuis 2003, a permis de mettre un terme à ce blocage. Si les qualités professionnelles de Mme Nougayrède sont indéniables, et lui ont valu les plus hautes distinctions décernées par les professionnels de la profession, son aptitude à diriger une équipe est un grand point d’interrogation, car elle n’a jamais exercé la moindre fonction hiérarchique au sein du journal dans lequel elle travaille depuis 1996. Cela n’est pas pour chagriner le duo Niel-Pigasse, bien au contraire ! Son inexpérience de l’administration des choses et de la gestion des hommes permet aux actionnaires de la flanquer d’un homme à eux, Vincent Giret, actuellement directeur délégué de la rédaction de Libération. Vincent Giret est habitué à « faire tourner » une entreprise de presse alors que la « vedette » titulaire du chapeau à plume consacre aux mondanités médiatiques l’essentiel de son activité. Ce qu’il fait aujourd’hui sous Nicolas Demorand, il l’avait fait hier à France 24 sous la houlette de Christine Ockrent, avant d’être la victime collatérale de la disgrâce de l’épouse de Bernard Kouchner. Il dispose par ailleurs d’une bonne connaissance du journalisme web depuis son passage dans le groupe Lagardère à la tête du département multimédias.
La voie tracée par les actionnaires à Natalie Nougayrède la conduit tout droit au statut, bien rémunéré et permettant de voyager confortablement dans le vaste monde, d’ambassadrice de charme de la marque Le Monde. Ceux qui oseraient parler de potiche ne seraient, bien entendu, que d’ignobles machos. Cette situation n’échappe pas à la rédaction du Monde, notamment à la société des rédacteurs.
Mais ces braves gens sont piégés : s’ils refusent leur confiance au tandem Nougayrède-Giret[1. Aux dernières nouvelles, la confirmation de Natalie Nougayrède par la SRM risquerait de se heurter au vote hostile des journalistes du monde.fr qui la jugent hostile au développement de la version numérique du journal.], ils déclenchent une crise de succession risquant d’être fatale à la (mauvaise) santé économique du titre. Et, comme dirait Bertolt Brecht, « Erst kommt das Fressen, dann kommt die Moral ! ».

*Photo : Drumaboy.

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