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Quand les ouvriers étaient des princes

Quand les ouvriers étaient des princes

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On peut précisément dater la mort de la classe ouvrière anglaise. 1966 marque la fin des mods. Ce mouvement adolescent composé d’à peine quatre cents jeunes a rendu les armes après six années d’un combat devenu trop inégal. Les mods ont sombré dans l’oubli le jour où l’industrie du textile et de la musique s’est emparée de leur mode de vie terriblement excitant, élitiste et subversif. Le système salit tout ce qu’il touche, il ne pouvait décemment laisser des gamins d’ouvriers s’habiller comme des princes. C’était trop choquant pour les bonnes mœurs. Les aristocrates avaient honte de les croiser dans les rues de Londres par peur d’être ridicules devant tant d’élégance et de recherche vestimentaire. Les stars montantes de la chanson et du cinéma les imitaient en cachette pour singer leurs tenues de scène.
Ces gamins anglais donnaient le tempo du monde moderne, ils en étaient la plus brillante illustration. Sans eux, pas de Twiggy, pas de Mary Quant, pas de The Who, pas de Carnaby Street, pas de Swinging London. Ils avaient entre quinze et vingt ans, portaient des costumes italiens et dépensaient tout leur salaire dans des chemises à col boutonné ou des vestes en mohair. Ils pouvaient parler, entre eux, des heures durant de la bonne taille d’un revers, de la forme exacte des poignets ou de la longueur d’une fente. Ces dandys décadents ne montraient pas l’exemple qui veut que les pauvres se sacrifient dans l’anonymat. La vie à crédit, le pavillon de banlieue, la Vauxhall et les costumes bon marché ne faisaient pas partie de leur idéal à eux.
Ils occupaient des petits boulots d’employés de bureau ou de vendeurs, fréquentaient les G.I.’s noirs et la communauté jamaïcaine. Ils avaient souvent quitté l’école avant le bac, n’avaient donc jamais mis les pieds à l’Université et étaient tous issus des classes ouvrières ou moyennes d’une Angleterre qui ne connaissait pas encore la désindustrialisation et le thatchérisme, les deux fléaux du XXème siècle. Londres n’était pas encore la Mecque de la globalisation mais déjà, en 1966, l’Angleterre courait à sa perte. La disparition des mods a été le signe d’une perte de civilisation. Les mods incarnaient la beauté naturelle celle qui éclot dans les terrains vagues et sur les pistes de danse, celle qui prend sa source dans les désillusions et les rêves. Ils n’avaient pas besoin d’apprendre la mode car la mode, la posture, le charme, c’était eux. Le capitalisme anglais n’aime pas les révolutions qu’elles soient sociales ou vestimentaires, il se méfie trop de ces prolos qui ont des goûts de luxe. Ce n’est pas un bon exemple à suivre, on commence par s’habiller comme un lord et puis on finit par refuser de bosser ou de s’avilir pour un salaire de misère.
Afin de canaliser ce phénomène néfaste, le système l’a honteusement récupéré. La grande distribution s’est mise à fabriquer des vêtements dans le « style » mod, une hérésie lorsque l’on sait que tous ces ados avaient leur tailleur personnel. Ensuite, eux qui n’écoutaient que du modern jazz (d’où l’origine de leur nom) puis les hits du label Tamla Motown ou de la Stax Records durent supporter le déferlement de la vague rock. Ces lourdauds de rockers avec leurs gestes brusques, leurs vêtements rustiques et leur dégaine pitoyable se prenaient pour des seigneurs alors qu’ils n’étaient que les vassaux d’une industrie qui allait les presser comme des citrons.
Et enfin, dernier et diabolique subterfuge pour faire rentrer dans le rang ces «originaux » : le football. C’est à partir de 1966, après la victoire de l’Angleterre à la Coupe du monde face à la RFA que ce sport devint national, passionna les jeunes et la City. Les mods furent alors engloutis dans une culture de masse qui donnera quelques années plus tard naissance à la téléréalité, à la pop music et à la social-démocratie. Les mods étaient des esthètes de la fripe, ils ne vivaient que pour les fringues, le rhythm’n’blues, les motocyclettes italiennes et les amphétamines. Le reste ne les intéressait pas. La politique, les affaires, le boulot, ils s’en contrefoutaient éperdument.
C’étaient de petits individualistes sans avenir dans une Angleterre qui s’émancipait. Une seule chose les animait : leur façon de s’habiller. Ils ne refusaient pas la société comme plus tard le feront les hippies ou les punks, ils voulaient juste conduire une Vespa GS 150 ou une Lambretta TV 175, se saper sur-mesure, s’enivrer de speed et danser tout le week-end. De tels improductifs avides de plaisirs raffinés et interdits ne pouvaient décidément pas cohabiter avec le tout-venant. Le mot d’ordre de Pete Meaden, premier manager des The Who et mod historique, résume assez bien la philosophie mod : « Clean living under difficult circumstances » (Être élégant malgré tout)[1. Pour en savoir plus sur ce sujet très peu traité par le monde de l’édition, lire le remarquable « Mods une anthologie speed, vespas & rhythm’n’blues » de Paolo Hewitt, traduit par Nicolas Guichard, paru chez Rivages Rouge.].

*Photo : brizzle born and bred.


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Journaliste et écrivain. A paraître : "Et maintenant, voici venir un long hiver...", Éditions Héliopoles, 2022

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