3 février 2013 : Les nouvelles fractures françaises

Élisabeth Lévy. Fin janvier, Le Monde publiait l’une de ses enquêtes mesurant la progression des idées mauvaises. Fruit d’une collaboration entre le Cevipof et la Sofres, « Les nouvelles fractures françaises » dessine une France de plus en plus crispée et populiste. Qu’on en juge : 62 % des personnes interrogées pensent que la mondialisation est une menace, 70% qu’il y a trop d’étrangers, 74% que l’islam est une religion incompatible avec les valeurs de la République (25 % pour la religion juive) et enfin -résultat très commenté -, 86 % veulent un chef pour restaurer l’autorité. Bref, les Français n’aiment rien de ce qui est moderne et bon pour la santé. La France a-t-elle peur, et a-t-elle des raisons d’avoir peur ?
Alain Finkielkraut. Les journalistes, les sociologues et les historiens se penchent sur l’humeur des Français sans jamais envisager l’hypothèse que cette humeur puisse être une forme de dévoilement de la réalité. Ce sondage est donc une auscultation. Il nous livre un diagnostic sur les Français. Tout le monde est d’accord pour ne pas accorder la moindre parcelle de vérité au diagnostic des Français eux-mêmes. On leur retire l’attribut de l’objectivité. Il y a d’un côté l’expertise qui est objective et, de l’autre côté, l’expérience qui est subjective. Et pas seulement subjective : pathologique. La France va mal, c’est un grand corps malade. Elle est décliniste, elle est pessimiste, elle est crispée et dangereusement xénophobe puisque 70 % des Français pensent qu’il y a trop d’étrangers en France et 62 % que « l’on ne se sent plus chez soi comme avant ». Qu’est-ce que cela veut dire, « ne plus se sentir chez soi comme avant » ?
Dans son livre Voyages en France, le journaliste Éric Dupin fait état du « sentiment un peu pesant de parcourir un territoire presque exclusivement arabe », lorsqu’il traverse les quartiers nord de Tourcoing. Ce n’est pas la peur de l’autre qui ici s’exprime, c’est la stupeur d’être soi-même l’autre, l’étranger.