Alice, de Paul Cabine, est un petit roman joyeux et noir, obscène et insolent, brutal et tonique, écrit et raconté avec une virtuosité vénéneuse qui en fait un objet littéraire pour amateurs de sensations vraiment fortes. Ceux, par exemple, qui ne se laisseront pas enfumer aujourd’hui par les galipettes de Marcela Iacub comme ils ne se laissaient pas enfumer hier par celles de Christine Angot. Christine Angot a beau protester dans Le Monde, qu’elle au moins, fait de la littérature, personne n’y croit. La littérature, c’est être capable de penser le je comme un autre, même dans l’autobiographie. Or Marcela n’est que Marcela dans son roman comme Christine Angot n’est que Christine Angot dans les siens. On appelle ça de l’autofiction alors qu’on reconnaît un écrivain, un vrai, surtout dans sa capacité de devenir autre chose que lui-même dans ce qu’on pourrait appeler une alterfiction : une femme s’il est un homme, un militant fasciste s’il est antifasciste, un hétéro s’il est gay (lisez La Recherche, pour voir) ou une petite fille s’il est un adulte mâle.
C’est le cas dans Alice, de Paul Cabine et l’écrivain réussit son coup, parfaitement. Il nous fait suivre la vie d’Alice entre ses 7 et ses 21 ans à travers des chapitres courts où s’exprime avec un naturel confondant la petite fille, l’adolescente puis la jeune femme. La littérature, c’est d’abord une question de ton, de grain de la voix comme il y a un grain du papier ou de la peau. De temps en temps, un chapitre est consacré aux copains ou aux copines d’Alice, histoire d’avoir un éclairage latéral sur cette  gamine déchaînée dans un monde assez inquiétant.
Il s’agit du nôtre, de monde, mais dans un futur proche. Un monde où, pourrait-on dire, Valls a définitivement gagné sur Taubira. Ça sombre complètement sur le plan social, ça commence sérieusement à dérailler sur le plan écologique mais sur le plan politique, la seule réponse que l’on trouve, c’est la schlague administrée par des gouvernements de plus en plus autoritaires.
Et l’auteur, Paul Cabine, fait grandir Alice parallèlement à ce totalitarisme de moins en moins soft qui s’installe avec des méthodes de plus en plus élaborées pour contrôler les populations. Quand on fait connaissance d’Alice en CE1, elle a déjà parfaitement intégré le système de détection précoce des comportements délinquants dont il fut déjà question dans la tête de nos gouvernants, il n’y a pas si longtemps : « Faut que je vous explique quand même ces histoires de listes, parce que quand on fait des bêtises reconnues par la société (je ne sais pas trop ce que ça veut dire), on vous met sur des listes. Ça commence par la liste jaune et ça va jusqu’à la liste noire, et entre les deux, y a plein de couleurs et plus c’est foncé, plus c’est grave. »
Alice est précoce, très précoce, notamment sur le plan sexuel. C’est sa manière de protester à elle, dans un premier temps. Il faut dire que pour le bien des collégiens, on met des caméras de surveillance dans les toilettes et des bracelets électroniques le temps de la durée des cours. Alice, plus grande et plus forte que ses coreligionnaires du même âge, peut se permettre de ne pas être trop victime, ni des petits caïds, ni des adultes même si elle connaît quelques expériences traumatisantes comme d’être violée par un notable. En plus, à l’école, elle assure le minimum car elle est loin d’être idiote, ce qui lui permet de ne pas trop vite glisser d’une liste à l’autre malgré ses frasques, son goût de la liberté, du sexe, de la drogue, de la poésie et de la pensée libre.
Parce que la pensée libre devient dans Alice un exercice très difficile, au point que d’étranges mutations ont lieu chez certaines personnes. Les « biaiseux » par exemple, minorité reconnue disposant d’élus à la Haute Chambre du Salut Commun: « A force d’éviter de dire ce qu’on pense vraiment, à force de prétendre être une autre personne et projeter de fausses émotions dans chaque situation sociale, à force de ne pas être soi-même et de ne pas dire la vérité, certains êtres humains ont développé une façon de se déplacer « en biais », c’est à dire qu’il ne peuvent plus marcher sur une ligne droite de plus de 2m50 ».
Si vous voulez vous faire une idée du personnage d’Alice, imaginez la Zazie de Queneau avec des drones dans le ciel qui la surveille ou même la Mathilde de la Môle de Stendhal obligé de rentrer chez elle avant le couvre-feu en rusant avec les patrouilles bénévoles des Citoyens Policiers. Ruse et énergie, humour et orgueil, des qualités assez peu appréciées dans les sociétés trop bien ordonnées.
Alice grandit donc dans ce monde devenu un Disneyland toxique et préfasciste mais garde un certaine de joie de vivre sensuelle qui tient lieu de tout quand on a dix sept ans. Puis elle rejoint ce qu’il convient d’appeler la résistance. Alice sait que ce choix de l’action directe est suicidaire. C’est pourtant là l’aspect éminemment optimiste de la fable très sombre de Paul Cabine. Il y a une résistance possible dans monde comme celui-là, pour au moins pouvoir finir en beauté. On voudrait en être aussi certain que lui.

Alice, Paul Cabine (Baleine)

*Photo : PhilippeFabry.

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.Dernier roman publié: Un peu tard dans la saison (La Table Ronde, 2017). Prix Rive Gauche
Lire la suite