Honte à moi ! Plongée dans la confection de ce numéro depuis mon retour de Tunisie, je n’ai toujours pas eu le temps de  me procurer La France Orange mécanique. Ce livre doit bien avoir quelques vertus pour susciter un tel émoi dans la cohorte des prêcheurs qui s’évertuent à expliquer au bon peuple qu’il ne voit pas ce qu’il voit et qu’il ne vit pas ce qu’il vit[1. Sa venue à France Inter, dans « Service Public », l’émission de Guillaume Erner, a fait débat au sein de l’équipe, bien qu’il ait été traité sans le moindre ménagement.] En prime, j’ai peu de chances de trouver ce supposé brûlot dans la dernière librairie de mon quartier : la libraire est de gauche. Je ne saurais donc me prononcer sur les critiques méthodologiques qui se sont abattues sur l’auteur, accusé d’additionner des choux et des navets pour accréditer l’idée que la violence a explosé ces dernières décennies et attiser les peurs incompréhensibles de ces bourriques de Français. Il est vrai que, résumée en quelques chiffres, la réalité qu’il dit observer ressemble à un thriller sanglant : « Toutes les 24 heures, 13 000 vols, 2 000 agressions, 200 viols ». Des chiffres choc  propres à effrayer le bourgeois autant que le prolo. Bien entendu, les données collectées par Laurent Obertone n’ont pas été discutées, mais balayées sans autre examen ou, à l’inverse, admises comme des vérités révélées. Quant à ses conclusions, notamment sur le caractère structurellement plus violent des sociétés multiculturalistes, elles ont évidemment servi à lui accrocher au paletot le grelot « raciste ». Si on ajoute que Marine Le Pen a fait une promotion bruyante du livre, on comprendra que nombre de commentateurs se croient obligés d’afficher leur dégoût moral dès que le nom d’Obertone est prononcé. À lire avec des pincettes, recommande le site du Point. Sans surprise, les sociologues se sont mobilisés pour tailler l’ouvrage en pièces. Obertone suggérant que la fréquence de la récidive décroît en proportion inverse de la longueur de la peine, Laurent Mucchielli, notre marchand de pianos préféré, ferme le ban: « C’est un très vieux débat, agité par l’extrême droite, qui ne repose sur rien. On le voyait déjà à l’époque des discussions sur la peine de mort : il n’y a aucun rapport entre la sévérité de la peine et l’évolution de la délinquance ». En ce cas, il n’y a plus qu’à cesser de les prononcer. Et peut-être faudrait-il désormais, comme le suggérait récemment un autre sociologue sur France Culture, cesser d’employer le terme « délinquant », appellation infamante et excluante, pour parler de nos « compatriotes délinquants » (je n’invente rien, je le jure).
Faute de pouvoir apprécier la pertinence de son sombre diagnostic, il faut tenter de comprendre le succès de son bouquin – 20 000 exemplaires vendus, et pas seulement grâce au concours gracieux du Front national. La plupart des acheteurs ne veulent sans doute pas s’informer sur le niveau réel de l’insécurité. Ils veulent qu’on leur parle d’eux. Et aussi qu’on cesse d’imputer leurs inquiétudes à un inexplicable « sentiment d’insécurité » – teinté de xénophobie. Il est possible que, d’un point de vue statistique, la France ne soit pas plus violente qu’il y a dix, vingt ou trente ans. Mais un nombre croissant de Français a le sentiment que ça peut lui tomber dessus n’importe où et n’importe quand. Cela a peut-être quelque chose à voir avec la réalité.
Il convient bien sûr d’éviter l’exagération autant que la minimisation. Reste qu’on n’a pas attendu Obertone pour constater la montée d’un nouveau type de violence qui peut s’abattre sur le malchanceux pour un regard de travers. Ni pour observer que nous traversons une crise majeure de l’intégration des enfants d’immigrés. Seulement, dans le débat public ou ce qui en tient lieu, cette réalité est le plus souvent ensevelie sous un récit irénique assorti de condamnations morales. Il faut toutefois rendre hommage à Manuel Valls dont la fermeté permettra peut-être à la gauche de conserver une partie de l’électorat populaire. Mais le ministre de l’Intérieur ne saurait, par la seule force de son verbe, redonner confiance à tous ceux qui ont l’impression que les institutions, Justice en tête, ne les protègent plus.
Et ils ne seront pas rassurés par les conclusions de la « conférence de consensus » sur la récidive, réunie à l’initiative de Christiane Taubira. Le jury a en effet considéré qu’il disposait « d’éléments fiables pour remettre en cause l’efficacité de la peine de prison en terme de prévention de la récidive ». Voilà qui promet de bonnes et belles lois.
L’État est aux abonnés absents. Cette impression partagée par un nombre croissant de nos concitoyens est sans doute injuste, car nos gouvernants déploient une énergie considérable pour colmater les brèches du bateau France. Peut-être y a-t-il un pilote dans l’avion.
Mais on dirait bien que les commandes ne répondent plus. Toutefois, ne noircissons pas exagérément le tableau : malgré d’innombrables défaillances, les fonctions régaliennes continuent d’être assurées. Mais en même temps, la puissance publique apparaît de moins en moins capable de jouer son rôle de garante de l’intérêt général.
Or, en France plus qu’ailleurs, quand l’État fout le camp, tout fout le camp. Et ce n’est pas seulement l’État régalien qui semble aujourd’hui saisi par une forme d’impotence, mais plus encore l’État employeur, entrepreneur, stratège. Alors que les plans sociaux se multiplient, le Président a dû admettre que la courbe du chômage ne serait pas plus inversée en 2013 que l’Europe n’a été réorientée en 2012. Marcel Gauchet estimait récemment dans Le Point que François Hollande faisait preuve d’une grande intelligence de la situation mais, ajoutait-il, « on a l’impression qu’il recule devant la difficulté, qu’il biaise avec elle. Or, les circonstances historiques rendent cette méthode de gouvernement intenable. Nous avons des démineurs quand nous aurions besoin d’artilleurs ».
Faute de pouvoir peser sur le cours des choses, nos dirigeants ne peuvent que dispenser de bonnes paroles. Autant dire qu’ils sont aussi nus que le grand-duc du conte d’Andersen (je sais grâce à Philippe Muray qu’il s’agit d’un grand-duc et non d’un roi).
On dira qu’ils l’ont bien cherché. Les raisons de cette paralysie, qui dépassent largement la personnalité du Président, sont connues. Les vieux États d’Europe se sont volontairement dessaisis de leur capacité à agir au profit de la technocratie européenne. Or, comme l’observe encore Marcel Gauchet, ça ne marche pas : « Le problème n’est pas de savoir si Hollande et Merkel s’aiment ou pas, il vient de ce que la mécanique ne répond plus et que, pis encore, elle devient un obstacle, puisque tout ce qu’on pourrait tenter est bloqué d’avance par le système en place. Autrement dit, les gouvernants sont soumis à une machine qui les condamne à l’impuissance ». Les Français le savent. D’où la morosité et peut-être le désespoir de tous ceux qui subissent l’insécurité physique, économique ou culturelle – et souvent les trois.
Il serait cependant hasardeux d’opposer des gouvernants fatigués et incapables d’agir à un peuple plein d’énergie et paré de toutes les vertus. Nous avons tous tendance à nous demander non pas ce que l’État peut, mais ce qu’il doit faire pour nous, plutôt que ce que nous pourrions faire pour lui, autrement dit à nous comporter en créanciers, et en créanciers jaloux, soucieux de ne pas obtenir moins  que le voisin. Tout en exigeant qu’il satisfasse nos moindres désirs, qu’il s’agisse d’avoir des enfants avec une personne du même sexe, un RSA à 1 000 euros, un bureau de Poste dans chaque village, un policier ou un psychologue (selon préférence partisane) dans chaque école, tout cela, bien sûr en payant moins d’impôts. « L’État, c’est moi », dit l’adage. Si ça se trouve, c’est ça le problème.

Cet article en accès libre est issu de Causeur magazine n°57 de mars 2013. Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous sur notre boutique en ligne : 6,50 € le numéro / 12,90 €  pour ce numéro + les 2 suivants.

*Photo : mafate69.

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