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La Hongrie, une nouvelle fois coupable de démocratie

vicktor orban hongrie

Lundi dernier, la Hongrie a modifié sa Constitution pour la quatrième fois  depuis l’arrivée au pouvoir de Viktor Orban, rappelant le houleux débat qui avait pris place lors de la précédente modification constitutionnelle. Adoptée en février 2011 par les deux tiers de l’Assemblée nationale après consultation de 8 millions d’électeurs, la nouvelle Constitution hongroise n’était que le résultat d’un amendement constitutionnel de 1989 qui prévoyait déjà la disparition du texte fondamental de 1949, dès lors que le quorum des deux tiers le permettrait,  pour mieux enterrer l’idéologie du communisme. À l’époque, la Hongrie était devenue la bête à abattre et affrontait les remontrances de Bruxelles et de Washington. Parmi les chevau-légers de la démocratie, on avait même vu l’élégant Jean-Christophe Rufin prendre la plume pour dénoncer un Viktor Orban censé être « à la dictature ce qu’Yves Saint Laurent était à la haute couture ». Il faut dire que le nouveau texte n’avait rien pour plaire aux idéologues modernes. Dès son article II, la nouvelle loi fondamentale faisait état de l’inviolabilité de la dignité de la personne humaine dès sa conception. Plus loin, une disposition consacrait le mariage entre un homme et une femme, éloignant d’un revers de la main les revendications homoparentales ou transsexuelles. Plus grave encore, le mot République n’était plus accolé à la dénomination du pays (on le retrouvait en réalité un article plus loin) et une référence explicite aux valeurs chrétiennes faisait son apparition. Crime suprême enfin, le texte prévoyait la mise sous tutelle de sa banque centrale tandis qu’un paquet de lois entérinait des dévaluations compétitives du Forint ainsi que des nationalisations.
Cette fois-ci, la réforme constitutionnelle aura principalement porté sur les compétences de la Cour constitutionnelle, prérogatives qui sont définies par le Parlement, comme dans la plupart des pays démocratiques. L’amendement, nous dit-on déjà, empêcherait la Cour constitutionnelle de se référer à sa jurisprudence d’avant l’entrée en vigueur de la nouvelle Constitution, le 1er janvier 2012. L’Europe et les Etats-Unis n’ont pas manqué d’exprimer un certain nombre de réserves, notamment en ce qui concerne « le principe de la primauté du droit, le droit de l’UE et les normes du Conseil de l’Europe ». L’affaire est un peu plus compliquée que ce que les professionnels de l’indignation voudraient nous faire croire puisqu’il s’est agi pour le Parlement hongrois de régler la question de l’application de la loi dans le temps. Entre les jurisprudences et les dispositions transitoires qui règlent le passage entre l’ancienne et la nouvelle Constitutions, il fallait un peu d’intelligibilité pour déterminer quel droit prévaut et à quel niveau il se situe dans la pyramide de Kelsen, responsabilité qui échoit au Parlement, si l’on se réfère à la décision de la Cour Constitutionnelle hongroise n°45/2012. Certes, les décisions de la Cour constitutionnelle adoptées sous le régime de l’ancienne Constitution seront abrogées mais leur effet légal restera préservé. Et la Cour aura toute liberté pour rendre ses futures décisions en se référant soit à l’ancienne jurisprudence, soit en l’ignorant, ce qu’elle ne pouvait pas faire auparavant. Plus encore, l’amendement adopté lundi permet désormais à la Cour Constitutionnelle de vérifier la constitutionnalité de la Loi fondamentale mais aussi celle de tous les futurs amendements du point de vue procédural. Quant à la saisine de la Cour, en plus d’un quart des députés et de l’Ombudsman, elle est  dorénavant accessible au Président de la Cour suprême et au Procureur général. Voilà ce qu’on appelle un « frein » contre les abus de pouvoir.
D’aucuns ont aussi agité le spectre de la chasse aux SDF alors même que la modification constitutionnelle impose à l’Etat et aux municipalités de trouver un logement décents aux sans-papiers. Si certains lieux publics feront l’objet de restrictions, c’est justement parce que ce droit au logement opposable devient un critère de l’ordre public. D’autres ont fustigé l’obligation faite aux étudiants de rembourser l’intégralité de leurs frais d’études s’ils ne s’engagent pas à demeurer en Hongrie un certain nombre d’années après l’obtention de leur diplôme. On peut trouver cette décision limitative de liberté mais on peut aussi considérer que l’Etat n’est pas une vache à lait juste bonne à payer un enseignement pour que les mieux lotis aillent jouir ailleurs des bénéfices engrangés dans leur pays. On se souvient encore du titre de Libération qui avait défrayé la chronique : « Jeunes de France, votre salut est ailleurs : barrez-vous ! ». Peut-on reprocher au Parlement de promettre à ses concitoyens un espoir dans leur propre pays ?
Quoi qu’on puisse penser de cette modification constitutionnelle, cette Europe qui s’inquiète dès qu’un pays s’exprime démocratiquement est bien curieuse. Car quoi de plus démocratique que de proposer aux représentants du peuple de faire usage de leur pouvoir de constituant ? Quoi de plus démocratique et positiviste que de considérer qu’aucune loi ne tire une force supérieure de celle de la volonté du peuple ? Quoi de plus démocratique que de renvoyer au passé l’infaillibilité de la loi et de poser en principe que ce que l’homme a fait, l’homme peut le défaire ? Car qui peut décider de l’inaliénabilité des textes sinon le peuple lui-même ?
Les démocraties ne peuvent pas plus se passer d’être hypocrites que les dictatures d’être cyniques disait Georges Bernanos. Rien n’a changé…

*Photo : OECD.

Le Pape, combien de dérision ?

pape hollande benoit

Il y a bien longtemps, de mémoire de IVe et de Ve Républiques, que nous n’avions eu un gouvernement aussi exclusivement composé de mécréants. On invite souvent les croyants à pratiquer leur religion « dans le privé », ce qui est une façon discrète, version Danielle Sallenave[1. Dieu.com, 2004, éd. Gallimard.], de les renvoyer aux catacombes.  Nos mécréants de gouvernement ont, eux, l’aversion très peu neutre et même très active. Le consternant « débat » – si l’on peut user de ce mot – sur le « mariage pour tous » (formule qui n’a aucun sens, sauf à autoriser l’inceste), a permis à nos ayatollahs du nihilisme d’étaler leur conception du rassemblement que, pourtant, prônait leur président.
La façon discourtoise dont la commission des lois de l’Assemblée nationale a traité les représentants des religions (l’archevêque de Paris, le grand rabbin de France, et les autres), les expédiant en un quart d’heure, marquera longtemps les esprits quant à l’idée que se font de la République ces prétendus républicains. Sans parler du comportement arrogant et verbeux de la psycho-rigide qui occupe le poste ministériel le plus prestigieux de la République, celui de garde des sceaux. Elle fut, il est vrai, inventée par un Jacques Chirac en déclin, pour fabriquer une loi parfaitement inéquitable sur des crimes passés contre l’humanité.
Je ne m’appesantirai pas davantage sur cette sinistre comédie politique indigne de notre histoire, dont la représentation figurerait un triomphe de l’égalité inscrite dans nos armes. Détournement du mot, détournement du sens, donc mensonge d’État. À qui fera-t-on croire que la différence des sexes est une inégalité ? Qui ne voit qu’il eût suffit de renoncer à l’abus du mot mariage, en le remplaçant par « union civile », pour réconcilier tout le monde ? Mais il s’agissait justement de diviser et d’humilier.[access capability= »lire_inedits »] 
Le président de la République, réputé pour ses bonnes blagues, a déclaré que nous n’avions « pas de candidat » à la succession de Benoît XVI. On est consterné de tant de désinvolture lorsqu’on se souvient du soin que prit le général de Gaulle, tant à la mort de Pie XII (par deux lettres au cardinal Grente en date des 18 octobre et 27 novembre 1958) que de Jean XXIII, de donner de discrètes instructions aux cardinaux français, et à notre ambassade auprès du Saint-Siège, pour veiller autant que se pouvait à l’avènement d’un ami de la France  (ce qui fut fait avec Jean XXIII et Paul VI). Nous ne sommes pas là dans de grotesques querelles de laïcité, mais dans une vision sereine des intérêts de la France. Il est vrai que même Alain Juppé vient de s’apercevoir qu’« on entend un peu moins la voix de la France ».
On a ensuite découvert l’existence d’une « ministre déléguée aux personnes âgées » qui doit être si peu occupée qu’elle a eu le temps de « twitter », avec un à-propos qu’on n’a pas suffisamment remarqué : « Je dois bien reconnaître, à tort ou à raison, que Benoît XVI a omis de me consulter avant de prendre sa décision #Age #EmploidesSeniors# », expliquant ensuite dans un autre « tweet » avoir fait « un clin d’œil peu inspiré à ceux qui [l’]interrogeaient ». Il est des plaisanteries qui ne ridiculisent que leurs auteurs.
Cela ne fait malheureusement qu’exprimer l’air du temps qui sévit, depuis quelques mois, tant dans notre milieu politique que dans certaines rédactions. Nos mécréants se lâchent à qui mieux mieux comme si les autres n’existaient pas ; nul ne sera républicain et progressiste hors eux et leurs amis, vieille rengaine des héritiers de 93 qui accouchèrent du bonapartisme qui nous flatte encore et que relaient avec désinvolture les anciens combattants de Mai-68. Toutefois, gardons-nous de trop éradiquer le christianisme, de crainte de faire, une bonne fois pour toutes, le lit des islamistes et autres salafistes.[/access]

*Photo : Parti socialiste.

SNCF, RATP : si on parlait enfin des trains qui arrivent à l’heure, malgré la neige ?

Gérer les services publics à la manière du secteur privé, en voilà une idée qu’elle est bonne ! Un vrai concept win-win où l’usager devenu client n’a que du bonus à engranger ! Compétitivité, réactivité, efficacité : voilà la nouvelle trinité que l’on nous promettait (et n’allez pas me dire que ce tiercé est un rien pléonasmique, je ne fais là que vous retransmettre ce que j’ai picoré dans les communiqués officiels)
En vertu de ce dogme mille fois réitéré et équitablement partagé entre la gauche, la droite et les entreprises publiques concernées, la Région Ile-de-France a ainsi passé des contrats de résultats avec les principaux acteurs (ne riez pas, c’est comme ça qu’on dit maintenant) du transport de passagers.  Le principe est simple : les trains arrivent à l’heure ? Bonus ! Ils arrivent à la bourre ? Malus ! Après ça, le cercle vertueux n’avait plus qu’à s’enclencher : transports améliorés, Parisiens satisfaits, région modernisée, Huchon canonisé, etc, etc.
Et pourtant, cette harmonieuse mécanique sociale vient d’être grippée par un grain de sable, ou plutôt quelques flocons de neige. En effet, qu’ont fait la RATP et la SNCF pour ne pas aggraver les retards dus aux intempéries ? Eh bien, elles ont ordonné aux conducteurs de certaines rames de ne pas s’arrêter dans toutes les stations de banlieue prévues dans leur itinéraire ordinaire. Suffisait d’y penser : moins d’arrêts, moins de retards, moins de malus. Vertueux, isn’t it ? Après tout, les fameux contrats de résultats disent que les trains doivent arriver à l’heure, pas les voyageurs !
Reste à savoir, une fois les frimas passés, pourquoi on s’arrêterait en si bon chemin, c’est le cas de le dire. Imaginez le temps qu’on pourrait gagner si les trains, les bus, les RER ou les trams ne s’arrêtaient plus à aucune station, y compris ces correspondances chronophages et ces terminus d’un autre âge (le mot est latin, c’est tout dire). En supprimant les impondérables dus à la présence de voyageurs dans les transports, on pourrait en outre éradiquer l’insécurité, améliorer la propreté et probablement réaliser des économies substantielles en frais de personnel, ce qui au passage, rendra le sourire à Angela Merkel. Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ?

En Hongrie, Orban fait sa loi

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viktor orban constitution

Commentant la nouvelle constitution hongroise  entrée en vigueur le 1er janvier 2012, Frédéric Rouvillois écrivait : « L’équilibre des pouvoirs semble largement assuré avec les immenses prérogatives que détient l’Assemblée nationale, prérogatives qui feraient pâlir de jalousie les parlementaires français ». Effectivement, quelles prérogatives ! Je ne citerai ici qu’un exemple.
Dans toute démocratie qui dispose d’une Cour constitutionnelle, cette dernière impose ses décisions en principe sans recours. C’est ce que l’on appelle un « frein » contre les abus de pouvoir. Nul esprit sensé n’oserait imaginer l’inverse. Sauf en Hongrie…. où une nouvelle mode consiste désormais à placer le législateur au-dessus de la Cour constitutionnelle. Comment ? En amendant tout bonnement la constitution pour rendre obsolète la décision des Sages. Jeu d’enfant, puisqu’une simple majorité des deux tiers de l’Assemblée nationale suffit pour amender ladite constitution, sans autre formalité. Majorité qui suit le Président du Conseil Viktor Orbán sans sourciller.
C’est précisément ce qui vient de se reproduire. Avant-hier, le Parlement hongrois a révisé la Loi fondamentale pour la quatrième fois en moins de quinze mois ! Les parlementaires ont en effet adopté un amendement qui rend caduques des jugements récemment prononcés par la Cour constitutionnelle. Sur 22 articles, l’amendement érode les principes de la Loi fondamentale : limitation des religions reconnues par l’Etat à une liste restreinte et arbitraire qui exclut d’office un certain nombre de confessions ; interdiction à toute personne de séjourner de façon continue sur la voie publique (SDF) ; limitation de la notion de famille (filiation) aux seuls couples officiellement unis par le mariage à l’exclusion de toute autre relation ; obligation faite aux étudiants de rembourser l’intégralité de leurs frais d’études s’ils ne s’engagent pas à demeurer en Hongrie un certain nombre d’années après l’obtention de leur diplôme;  nomination par le gouvernement de chanceliers à la tête d’universités privées de leur autonomie ; prohibition de toute publicité de caractère politique en dehors des médias officiels en période de campagne électorale.
Et ça n’est pas fini ! Ajoutons à tout cela une restriction des compétences de la Cour constitutionnelle dont les jugements prononcés avant le 1er janvier 2012 (entrée en vigueur de la Loi fondamentale) ne pourront plus faire jurisprudence. Limitation, enfin, du droit de veto du Président de la République aux seules questions de pure forme. Comme on le voit, Orbán engage son pays sur la voie du progrès démocratique !
Malgré les exhortations du Conseil de l’Europe, de la Commission européenne et d’une grande partie de la communauté internationale, le président du Conseil a fait voter cette batterie de mesures au pas de charge. Et les critiques indignées ne font que renforcer sa réputation de défenseur de la patrie face aux conspirations de l’étranger. Reste un espoir, que le Président de la République refuse de signer l’amendement. Bien qu’il soit un conservateur proche d’Orbán, il n’est pas (entièrement) exclu que le chef de l’Etat ait un sursaut de courage. On peut toujours rêver…

*Photo : European Parliament.

Bruxelles contre la finance ?

ue david cameron

Qui a dit que l’Union Européenne était un paradis pour banquiers douteux, un eldorado libéral, une zone non démocratique ? Moi. Et quelques autres, qui ont le souverainisme de gauche et l’antilibéralisme chevillés au corps et au cœur.
Mais voilà que j’apprends une nouvelle troublante. Elle ne va pas forcément me convertir aux bienfaits de l’UE mais elle semble annoncer l’ébauche d’un commencement de lutte coordonnée contre la finance, ses ors et ses pompes.
Pour prévenir les prises de risques insensées qui ont contribué à la crise financière de 2008, le Parlement européen s’apprête tranquillement à plafonner les bonus bancaires au niveau du salaire annuel fixe, devenant ainsi la zone la plus stricte du monde du monde en la matière… Cette loi sera votée en janvier 2014, s’inspirant des recommandations du comité de Bâle, dit Bâle III, définissant de nouvelles règles de solvabilité pour les établissements bancaires. Les vingt-sept soutiennent le projet, avec la France et Allemagne en avant-garde, trop heureuses de trouver pour une fois un terrain d’entente.
Tout le monde est content, alors ? Eh bien non, ce serait trop facile. Mais en même temps, quand ceux-là ne sont pas contents, c’est bon signe pour l’Europe. Oui, vous avez deviné, les Anglais… Enfin, les conservateurs anglais pour qui, depuis Thatcher, la moindre réglementation en matière économique s’apparente au chemin de la servitude qui, comme chacun sait, finit au goulag. Au 10 Downing Street, on s’étrangle donc de rage à cette idée et on hurle au populisme.
On aurait pu penser, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, que David Cameron verrait là une aubaine pour conforter son idée de referendum sur la sortie de l’Union… Oui, mais il n’est pas Churchill,  et sa vision  historique, si tant est qu’il en ait une, cède le pas à des angoisses court-termistes. Et la première, c’est de convaincre une société en voie de paupérisation que se battre pour le droit des banquiers aux bonus faramineux, c’est se battre pour l’indépendance nationale contre l’Europe…
On a vu plus facile comme exercice dialectique. Surtout dans un pays où comme partout ailleurs, on est confronté à un plan d’austérité sans précédent, où comme partout ailleurs, les banques ont été renflouées par l’argent public et où comme partout ailleurs, mais de manière beaucoup plus substantielle, les bonus sont repartis de plus belle : 6012 milliards de livres distribués dès 2009 après la chute historique de 2008 (4008 milliards de livres tout de même). Le peuple anglais a beau être connu pour son abnégation, il va finir par se rendre compte que Cameron le prend pour une bille…
Je voudrais donc prévenir aimablement mes amis souverainistes de droite qui ont parfois fait de ce même Cameron leur Robin des Bois selon la règle « les ennemis de mes ennemis sont mes amis », qu’ils vont  devoir se trouver un nouveau héros, et fissa. En témoigne, au Parlement européen, l’isolement grandissant et suicidaire des tories qui  se sont retirés du groupe PPE  jugé trop fédéraliste et ne peuvent plus espérer être efficace dans leur lobbying anti-plafonnement des bonus. Car Cameron sait très bien ce qui se profile derrière cette mesure symbolique de la future loi. Ni plus ni moins que la mise au pas de la City de Londres.
Il faut dire que les pays de la zone euro sentent bien que le point de rupture de la résistance des peuples aux mesures austéritaires est proche. À moins de faire tirer dans les foules grecque, espagnole ou portugaise, il va falloir donner des gages à ceux qui en bas se sacrifient depuis trop longtemps … L’UE s’apprête donc à harmoniser la régulation des banques, le plafonnement des bonus n’étant qu’une première étape.  Et la City qui est le premier centre financier d’Europe (et le plus opaque) aura du mal à ne pas se retrouver Gros-Jean (Big John en VO) comme devant.
Bon, on ne va pas en conclure que le Parlement Européen,  un peu renforcé par les derniers traités, va devenir le bouclier des peuples contre la finance, mais votre serviteur est bien obligé de reconnaître que ce n’est pas, ou plus, une simple chambre d’enregistrement du néo-libéralisme. Force est d’admettre que sur la question des bonus indécents, c’est aujourd’hui l’UE qui fait de la résistance, pas les Etats-nations. Alors encore un effort, camarades députés européens, pour devenir réellement socialistes !

*Photo : EU Social.

Conclave : pourquoi je vote Angelo Scola

angelo scola pape

Je prie tous les fervents catholiques actifs ou passifs de cet honorable site de me pardonner cette ingérence dans les affaires intérieures d’une confession qui m’est étrangère. Mais je suis certain qu’ils m’accorderont leur miséricorde après avoir pris connaissance des motifs de cette impertinence.
Comme tout le monde, y compris Bernard Guetta, je suis avec attention le processus qui devrait conduire, dans quelques jours, le cardinal Jean-Louis Tauran à se présenter devant la foule rassemblée place Saint Pierre pour le fameux « Habemus papam ! ». C’est tout de même  le seul événement people majeur et mondialisé qui peut se mesurer à l’élection présidentielle des Etats-Unis !
Faisant confiance à mon ancien camarade de galère Henri Tincq, le plus brillant chroniqueur religieux que Le Monde ait abrité, j’ai pris connaissance du tiercé des favoris pour succéder à Benoît XVI.
Je m’avoue bien incapable de porter un jugement politique, et encore moins théologique sur Angelo Scola, Christophe Schönborn ou Marc Ouellet. Alors, à quel saint se vouer pour effectuer un choix ? La nationalité ? Elle m’incite à pencher vers le Québécois par solidarité francophone, tabernac’ ! Mais on n’est jamais si bien trahi que par les siens, et un pape francophone fera tout pour faire oublier cette affinité avec une nation en voie de déchristianisation accélérée. J’ai plutôt de l’estime pour Christoph Schönborn, archevêque de Vienne qui n’a pas hésité à lancer une enquête contre son prédécesseur accusé de pédophilie, qui fut bloquée par Rome sous le pontificat de Jean-Paul II. Mais qu’un Autrichien succède à un Bavarois à la tête du Vatican ne me semble pas très convenable. Reste Angelo Scola, que j’ai régulièrement tendance, par réflexe, à prénommer Ettore, ce qui montre à quel point son existence m’était étrangère jusqu’à ces derniers jours. La lecture de sa biographie m’a fait pencher de manière définitive en sa faveur. En effet, des trois favoris, il est le seul qui est plus âgé que moi. Or, on prend un coup au moral chaque fois qu’une personnalité plus jeune que vous accède à une charge majeure. En 1992, l’élection de Bill Clinton, de deux ans mon cadet, à la Maison Blanche m’avait brusquement fait prendre conscience du peu de choses que j’avais fait de mon existence. Un répit me fut accordé jusqu’en 2007, où le gamin Sarkozy me fit comprendre que jamais, même en rêve, je ne pourrais me voir à l’Elysée. Reste le pape, contre lequel je peux avoir une petite chance de rester dans ce bas monde un peu plus longtemps que lui. Allez Scola !

*Photo : Angelo Scola (CATECHISTA_2.0).

Les Malouines resteront une île !

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Et vlan, encore une idée reçue qui tombe à l’eau : un score absolument délirant lors d’un scrutin n’est pas forcément synonyme de fraude électorale, y compris en Amérique du Sud, où le bourrage d’urnes a longtemps été une tradition locale aussi vivace que la sieste ou le port de la moustache (chez les messieurs, principalement).
C’est en effet par 99,8% des suffrages exprimés que les habitants des Malouines (comptez pas sur moi pour parler de Falkland) se sont prononcés en faveur du maintien de leur île dans l’Empire britannique, ou ce qu’il en reste. Même le taux de participation de ce référendum d’autodétermination, le premier du genre, tenu les 10 et 11 mars, pourrait laisser songeur plus d’un conseiller général de banlieue parisienne : près de 91% des 1672 électeurs inscrits se sont rendus aux urnes. Il faut néanmoins préciser que pour des raisons ayant trait à la topographie locale, ce sont parfois les urnes qui se sont rendues aux électeurs putatifs, à bord de 4×4 affrétés pour la circonstance.
Parmi les 1513 suffrages exprimés, il ne s’est trouvé que trois bulletins répondant par la négative à la question du jour : « Souhaitez-vous que les îles Malouines conservent leur statut politique actuel en tant que territoire d’outre-mer du Royaume-Uni ? » Les Malouines resteront donc, avec la Guyane française, le dernier territoire « européen » du sous-continent, au grand dam des Argentins.
Trente ans après la guerre qui opposa les troupes de sa gracieuse Majesté et celles du dictateur Videla, Buenos Aires revendique toujours mordicus les Islas Malvinas, référendum ou pas. Et reconnaissons que le commentaire de l’ambassadrice d’Argentine à Londres, Alicia Castro, est assez spirituel : « Nous respectons leur souhait de rester britanniques, mais le territoire sur lequel ils habitent ne l’est pas.» Mais à tout prendre, je préfère encore un slogan que je scandais au moment de la guerre de 1982 avec quelques autres camarades postgauchistes : « Ni Anglais, ni Argentins, les Malouines aux pingouins ! »

 

 

Spéculations vaticanes

pape benoit vatican

Avant-hier, il ne fallait pas qu’il vienne ; hier, il ne fallait pas qu’il reste ; maintenant, il ne fallait pas qu’il parte. Benoît XVI aura eu tous les torts depuis son élection – et même avant, la seule origine nationale du « panzerkardinal » autorisant tous les calembours foireux à son sujet. Aujourd’hui, s’il a renoncé, pour les avisés commentateurs que leurs habituelles professions d’anticléricalisme ou d’agnosticisme n’empêchent pas de se révéler théologiens dès qu’un parfum de scandale semble se diffuser autour de celle qu’ils adorent détester, la vieille et l’antique Église catholique romaine, ce ne peut être que sous le coup d’une sale affaire que les pompes du Saint-Siège cachent au commun des mortels. Dans les placards du Vatican – et peut-être même au grenier –, il y a sans doute des cadavres, ce n’est pas nouveau. Malheureusement, le statut juridique du lieu, État et cœur de la première confession religieuse du monde, empêche d’y fouiller. C’est ballot. Alors, on relaie les rumeurs, par exemple sur les cardinaux gays qui, comme le remarquait justement le journaliste Patrice de Plunkett, sont là-bas suspects de constituer un « lobby » ténébreux, contrairement à chez nous, où ce sont de bons citoyens de base qui ont de leur propre chef réclamé le « mariage pour tous » – mais qu’allez-vous donc penser ? On fantasme sur des conspirations, des alliances, des manigances où des prélats empourprés s’entretuent et se poignardent dans le dos à la sortie de la sacristie.
Pour tout dire, cela ne nous étonnerait pas qu’il y ait là-dedans beaucoup de vrai.[access capability= »lire_inedits »] Cela n’étonnera d’ailleurs personne qui ait, d’une part, une vague science des rapports humains et, d’autre part, une connaissance historique de l’Église. Enfermez quelques centaines d’hommes de pouvoir célibataires[1. Remarquons que, s’ils étaient mariés, ce serait sans doute pire…] dans une minuscule cité, attendez quelques siècles, et humez l’odeur fétide de tous les vices. Au XIe siècle, le bon peuple romain surnommait déjà le palais des Papes la « pornocratie » pour ce que c’étaient leurs prostituées de maîtresses qui y faisaient la politique. Catherine de Sienne, qui est sainte, n’hésitait pas à les insulter. Luther jouait sur du velours en dénonçant la « grande Babylone ». Les Borgia, on connaît. Aujourd’hui, il n’est jusqu’à l’ancien exorciste de Rome, le père Amorth, qui ne dénonce l’existence de rituels satanistes dans l’enceinte de Saint-Pierre. Quoi de neuf ?
Mais surtout, ceux qui voient dans ce scandale présumé la cause de la renonciation de Benoît XVI oublient que ce fut surtout et d’abord la raison de son élection : le cardinal qui, durant l’agonie de Jean Paul II, décrivait l’Église comme une « barque prête à couler » et qui, au lendemain de sa mort, appelait ses frères à se méfier des « loups » rôdant à l’intérieur de l’Église, c’est lui, Joseph Ratzinger. C’est pourquoi il endossa la charge dont il ne voulait pas. C’est pourquoi il commença de nettoyer la Curie d’Augias, les structures pédophiliques et tout le reste.
Le conclave qui s’ouvre après sa renonciation aura sans doute à trancher sur cette base-là : soit l’on continue comme depuis la mort de Jean Paul II − dont l’on sait qu’en deçà de ses immenses qualités de capitaine à l’extérieur, il avait, par désintérêt, laissé pourrir la situation à l’intérieur − c’est-à-dire qu’on poursuit le grand renouvellement et que l’on refuse donc à tout prix qu’un Italien redevienne pape – non que l’Italien soit mauvais en soi, mais la Curie est naturellement sous la coupe des Péninsulaires depuis deux mille ans ; soit l’on revient au bon vieux régime de toujours, et c’est le cardinal Scola, de Milan, qui monte sur le trône. Disons-le tout de go, un Français a autant de chances de devenir pape aujourd’hui que de diriger la NBA. Le miracle africain, lui, a malheureusement peu de chances de se produire : seuls deux cardinaux du Continent noir peuvent légitimement prétendre à l’élection et le plus intéressant des deux, à notre sens, le cardinal Peter Turkson, président du Conseil pontifical « Justice et paix », auteur notamment d’une note qui avait défrayé la chronique car elle appelait à constituer un gouvernement économique mondial afin de lutter contre la finance internationale, a tout à fait par hasard été flingué dans les médias ces derniers jours – coupable à la fois d’homophobie et d’islamophobie, double accusation dont on se relève assez difficilement. Son élection aurait pourtant été l’occasion de montrer à nos contemporains éclairés que l’Église catholique est plus réactionnaire encore dans ses marges décolonisées que dans ses vieux bastions européens.
Quoiqu’il ne faille pas écarter la possibilité d’une surprise venue d’Inde ou d’Indonésie, terres asiatiques comptant quelques cardinaux de compet’, intellectuellement et pastoralement, l’hypothèse nord-américaine est de façon inattendue celle qui s’impose le plus naturellement aujourd’hui. Alors qu’il y a huit ans, l’Amérique latine avait la cote – on évoquait entre autres le Hondurien Maradiaga, très social et tiers-mondiste – les regards se tournent maintenant plutôt vers le cardinal Dolan, de New York, et surtout vers Marc Ouellet, le Québécois. Si le premier a pour lui un franc-parler, une aura médiatique construite notamment dans son opposition à Obama sur la question du remboursement de l’IVG, et surtout d’avoir contribué à régler la question des prêtres pédophiles, sa seule nationalité risquerait, dit-on, d’indisposer les catholiques du Sud, aujourd’hui majoritaires. Argument peu convaincant, mais qu’on ne peut écarter. Mgr Ouellet a toutes les chances de son côté : ancien primat du Québec, il connaît parfaitement la Curie, où il est aujourd’hui préfet de la Congrégation pour les évêques, l’une des plus stratégiques, mais il est surtout un homme de terrain, polyglotte, grand voyageur, intellectuellement admirable et habitué de la discussion avec les puissants. Théologiquement, il est parfaitement traditionnel, c’est-à-dire en adéquation avec la majorité des catholiques d’aujourd’hui, n’en déplaise aux vieillards béats qui se réclament de l’« esprit du Concile ».
Il n’y a donc pas de révolution en vue dans l’Église catholique, les seuls enjeux − qui ne sont toutefois pas minces − touchant à la capacité d’universalité du nouveau pontife et à l’équilibre qu’il trouvera entre questions sociales (dette du tiers-monde, condamnation du libéralisme actuel, etc.) et questions sociétales (IVG, mariage pour tous, etc.). La fameuse « lesbienne noire transsexuelle sous cocaïne » est repoussée, une fois encore, à une date ultérieure. Et ça tombe bien : aucun catholique ne l’attend sur le plus vieux trône du monde.[/access]

*Photo : Habemus papam (film).

Aux origines du mariage gay, la théorie du genre

theorie du genre

En 2011, la plupart des Français ont découvert la théorie du genre. En entrant dans les manuels scolaires des lycéens, celle-ci a été accueillie plutôt froidement par l’opinion publique. Cette théorie est née dans les années 1970 aux États-Unis où certains universitaires se sont consacrés à l’étude des différences sociales entre les hommes et les femmes.
Les féministes s’employaient alors à questionner les notions de « sexe » et de « genre » afin de mettre en lumière la construction des rôles sociaux dits « naturels ». Le sexe ne serait en quelque sorte qu’un « porte-manteau » sur lequel se construiraient, sociologiquement, certaines différences culturelles.
Jusqu’ici, me direz-vous, rien de bien méchant. La théorie des genres se fait plus séduisante lorsqu’elle prône une totale déconstruction du lien sexe/genre et des catégories « genrées ». Il s’agit de faire une place égalitaire aux situations qui ne trouvaient pas leur place dans les catégories historiques. On parle alors de « théorie queer ».
Depuis, cette théorie n’occupe plus seulement les bancs universitaires mais s’installe de plus en plus confortablement dans les organisations internationales et les assemblées parlementaires. Ainsi, la théorie du genre s’est immiscée dans le droit français en prenant des détours… européens. Les eurodéputés usent en effet depuis plusieurs années de leur influence pour promouvoir l’égalité des genres.
Initialement, l’article 2 du Traité sur l’Union européenne dispose que « l’Union est fondée sur les valeurs de respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d’égalité, ... »
Or, dans la résolution du 12 décembre 2012 sur la situation des droits fondamentaux dans l’UE, les parlementaires européens ont légèrement reformulé cet article. Ils considèrent que ce dernier « fonde l’Union sur une communauté de valeurs indivisibles et universelles de respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d’égalité, de genre« .
Cette résolution emploie le terme « genre » pas moins de 22 fois. De quoi confirmer les propos de l’eurodéputée Élisabeth Monfort qui dispose que, au niveau des institutions européennes, le mot gender s’est imposé et a absorbé le mot sexe. Et  un rapport « sur l’élimination des stéréotypes liés au genre dans l’Union » est actuellement en cours de discussion au sein de la Commission des droits de la femme et de l’égalité des genres.
Si les institutions européennes ne s’en tiennent aujourd’hui qu’à de simples déclarations d’intention, il en va différemment du Conseil de l’Europe, chargé de l’application de la Convention européenne des droits de l’homme. Le 11 mai 2011, les membres du Conseil de l’Europe ont adopté  la Convention d’Istanbul ou Convention « sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique ». Cette Convention, signée à ce jour par 24 des 47 Etats membres du Conseil de l’Europe, entrera en vigueur dès lors que dix pays l’auront ratifiée.
Elle pose en droit la définition du concept de genre et reconnaît « que la nature structurelle de la violence à l’égard des femmes est fondée sur le genre ». Les États se sont engagés à entreprendre « les actions nécessaires pour inclure dans les programmes d’étude officiels et à tous les niveaux d’enseignement du matériel d’enseignement sur des sujets tels que l’égalité entre les femmes et les hommes, les rôles non stéréotypés des genres ».
On retrouve donc ici le fondement idéologique commun au rapport sur les « Orientations stratégiques pour les recherches sur le genre » remis au ministre de l’enseignement supérieur, ainsi qu’au récent amendement adopté par la Commission des affaires culturelles de l’Assemblée nationale intégrant dans les missions de l’école primaire « les conditions à l’égalité de genre ». Ce constat permet de mettre en lumière le faux clivage partisan qui semble entourer cette question: la théorie du genre semble avoir séduit aussi bien la gauche que la droite française.
En 2010, une proposition de loi « renforçant la protection des victimes, la prévention et la répression  des violences faites aux femmes » était déposée par des députés de gauche comme de droite. Adoptée le 9 juillet 2010, la loi désormais « relative aux violences faites spécifiquement aux femmes » reconnaît pour la première fois le concept de violence psychologique, en s’appuyant sur la « violence de genre ».
Même si elle n’est pas directement nommée, la théorie du genre imprègne très largement le projet de loi relatif au mariage pour tous. La création des catégories de « parent 1 » et « parent 2 », ouvrant la reconnaissance de la filiation homosexuelle, efface la répartition des rôles sociaux fondés sur le sexe telle qu’elle existe dans les statuts distincts de « père » et « mère », jugés trop « biologiques » donc désormais tabous.
Et la déferlante de la théorie du genre n’est pas près de s’arrêter, une proposition de résolution parlementaire déposée le 7 décembre dernier préconise même « la création d’une commission d’enquête sur l’introduction et la diffusion de la théorie du gender en France ». Comment résister à une injonction écrite en si bon français ?

Retrouvez cet article dans sa version originale sur le blog de Magali Pernin.

*Photo : mag3737.

Vrai PIB, faux indices

pib apple ipad

Pourquoi la version de base (Wi-Fi, 16 Go) du nouvel iPad d’Apple coûte-t-elle 499 dollars ? Beaucoup d’entre nous répondraient sans doute que c’est parce que la firme de Cupertino en a décidé ainsi ; parce qu’à ce prix, la marque à la pomme réalise de confortables bénéfices sur chaque appareil vendu. Eh bien c’est assez vrai. Probablement vers la fin de l’année 2009, un peu avant la sortie du premier modèle, il a dû se tenir une réunion au sommet sous la direction de feu Steve Jobs dont l’objet était de déterminer combien pouvait bien valoir un iPad et la conclusion de cette réunion fut… 499 dollars.
Bien sûr, tous ceux qui ont assisté à cette réunion savaient pertinemment combien l’appareil coûtait à produire et donc, à partir de quel prix et de quel volume de ventes ils gagnaient de l’argent. Mais ce n’était pas le sujet du symposium : la question était de savoir combien ils allaient le vendre ou, en d’autres termes, combien les clients d’Apple seraient prêts à débourser pour acquérir un iPad. C’est aussi simple que cela. La valeur de l’iPad, comme la valeur de toutes ces choses et services que nous achetons tous les jours, ne dépend pas des coûts de production : elle est purement subjective.
Vendue à 499 dollars, la tablette d’Apple a le succès que l’on sait. Mais ç’aurait pu être un échec. Les clients d’Apple auraient pu bouder ce nouveau gadget ; ils auraient pu juger qu’ils n’étaient pas prêts à débourser 499 dollars pour cet appareil. Si ça avait été le cas, l’équipe de Steve Jobs n’aurait eu d’autre choix que de baisser son prix de vente – ou d’arrêter carrément la production. C’est déjà arrivé, notamment avec le Newton[1. Un des premiers PDA (souvenez-vous !) du marché ; l’ancêtre de l’iPhone et de l’iPad.]. Moralité : même quand on s’appelle Apple, on ne peut pas vendre n’importe quoi à n’importe quel prix.
Ce que nous appelons valeur ajoutée, c’est la différence entre le prix de vente d’un iPad et le coût de l’ensemble de ses composants. Comme cette différence est positive (et pas qu’un peu), on dit que la production d’iPad créé de la valeur. Si elle avait été est négative – si Apple avait été forcé de vendre ces iPad à un prix inférieur à celui de leurs composants pris séparément – on en aurait conclu que la production d’iPad détruisait de la valeur – et Apple aurait rapidement arrêté les frais. C’est avec cette valeur ajoutée qu’Apple va payer les salaires de ses employés, amortir ses investissements, s’acquitter de quelques impôts et, s’il en reste (il en reste !), faire des bénéfices.
Il faut bien comprendre une chose : ceux qui décident qu’en produisant des iPad, la firme de Cupertino créé de la valeur, ce sont les clients d’Apple et personne d’autre. Ce sont les heureux propriétaires de ces tablettes qui, en acceptant d’échanger 499 de leurs dollars contre un de ces appareils, ont validé implicitement qu’un iPad valait plus que la somme de ses composants. Bien sûr, vous pouvez ne pas être d’accord – auquel cas vous n’avez pas acheté d’iPad – mais le fait est que quelques dizaines de millions de nos semblables l’on fait sans que personne ne les y oblige et, pour autant qu’on puisse le savoir, ne semblent pas le regretter outre mesure.
Et maintenant, faites la somme de toutes les valeurs ajoutées générées dans une économie durant une période donnée – habituellement une année – et vous obtenez[2  Aux impôts et subventions sur les produits prêts.] le Produit intérieur brut (PIB). Le PIB, conceptuellement, c’est donc la quantité totale de richesse créée par une économie au cours d’une année ; c’est la taille du gâteau que nous allons partager entre rémunération des salariés et rémunération du capital[3. Je ne peux qu’inciter le lecteur à la plus grande prudence lorsqu’il entend un politicien commenter cette répartition – on notera, pour faire court, que « rémunération du capital » ne signifie pas « profit » mais « excédent brut d’exploitation » et que les statistiques de l’Insee agrègent les multinationales aux entreprises individuelles – prudence donc.] ; c’est la richesse que nous avons produite et que nous allons donc pouvoir consommer ou réinvestir pour financer de futures aventures. Enfin, il se trouve que le PIB varie d’une année à l’autre et c’est ça que nous appelons de la croissance.
Théoriquement, ce que mesurent le PIB et la croissance[4. La croissance réelle, c’est-à-dire ajustée de l’inflation.], c’est donc, respectivement, notre degré de satisfaction en tant que consommateurs et la croissance de cette satisfaction dans le temps. On peut critiquer la méthode – et elle est critiquable à bien des égards ; on y reviendra plus loin – mais le concept reste valide. Dès lors, celles et ceux qui nous promettent un « monde meilleur » auquel nous sommes supposés parvenir grâce à une politique de « décroissance » commettent ni plus ni moins qu’un contresens.
Par ailleurs, la croissance n’implique pas nécessairement une augmentation de la production en volume et encore moins une augmentation de notre consommation de ressources naturelles. Ce dont il est question, c’est de satisfaction des consommateurs et, comme l’exemple de l’iPad l’illustre assez bien, cette dernière ne se mesure ni au nombre de produits ni à la quantité de matière ou d’énergie nécessaire à leur production – en l’occurrence, c’est même le contraire : si les consommateurs ont accepté de payer 499 dollars pour un iPad, c’est notamment parce que l’appareil est compact ; c’est-à-dire qu’il présente un rapport valeur / quantité de matière première utilisée extrêmement élevé.
Enfin, et j’en reviens ici aux imperfections de la méthode d’évaluation du PIB, la validité de la mesure repose sur l’existence d’un marché et de prix libres. C’est-à-dire que plus les interventions de l’État distordent les mécanismes du marché – contrôle des prix, consommations forcées, subventions publiques, services non marchands des administrations publiques[5. Par convention, les comptables nationaux estiment qu’ils valent ce qu’ils coûtent – en réalité, en l’absence de prix de marché, on n’en sait absolument rien.] – moins les mesures du PIB et de la croissance sont fiables. Dans le cas extrême d’une économie de type soviétique, le PIB et donc la croissance ne signifient rigoureusement rien. Ainsi en va-t-il de la plupart des politiques de dépense publique : par construction, elles ont bien un effet mécanique sur le PIB tel que le mesure la comptabilité nationale mais ce n’est qu’un artifice comptable qui, à long terme, se révèle souvent plus destructeur que créateur de richesse.

*Photo : Phub.

La Hongrie, une nouvelle fois coupable de démocratie

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vicktor orban hongrie

vicktor orban hongrie

Lundi dernier, la Hongrie a modifié sa Constitution pour la quatrième fois  depuis l’arrivée au pouvoir de Viktor Orban, rappelant le houleux débat qui avait pris place lors de la précédente modification constitutionnelle. Adoptée en février 2011 par les deux tiers de l’Assemblée nationale après consultation de 8 millions d’électeurs, la nouvelle Constitution hongroise n’était que le résultat d’un amendement constitutionnel de 1989 qui prévoyait déjà la disparition du texte fondamental de 1949, dès lors que le quorum des deux tiers le permettrait,  pour mieux enterrer l’idéologie du communisme. À l’époque, la Hongrie était devenue la bête à abattre et affrontait les remontrances de Bruxelles et de Washington. Parmi les chevau-légers de la démocratie, on avait même vu l’élégant Jean-Christophe Rufin prendre la plume pour dénoncer un Viktor Orban censé être « à la dictature ce qu’Yves Saint Laurent était à la haute couture ». Il faut dire que le nouveau texte n’avait rien pour plaire aux idéologues modernes. Dès son article II, la nouvelle loi fondamentale faisait état de l’inviolabilité de la dignité de la personne humaine dès sa conception. Plus loin, une disposition consacrait le mariage entre un homme et une femme, éloignant d’un revers de la main les revendications homoparentales ou transsexuelles. Plus grave encore, le mot République n’était plus accolé à la dénomination du pays (on le retrouvait en réalité un article plus loin) et une référence explicite aux valeurs chrétiennes faisait son apparition. Crime suprême enfin, le texte prévoyait la mise sous tutelle de sa banque centrale tandis qu’un paquet de lois entérinait des dévaluations compétitives du Forint ainsi que des nationalisations.
Cette fois-ci, la réforme constitutionnelle aura principalement porté sur les compétences de la Cour constitutionnelle, prérogatives qui sont définies par le Parlement, comme dans la plupart des pays démocratiques. L’amendement, nous dit-on déjà, empêcherait la Cour constitutionnelle de se référer à sa jurisprudence d’avant l’entrée en vigueur de la nouvelle Constitution, le 1er janvier 2012. L’Europe et les Etats-Unis n’ont pas manqué d’exprimer un certain nombre de réserves, notamment en ce qui concerne « le principe de la primauté du droit, le droit de l’UE et les normes du Conseil de l’Europe ». L’affaire est un peu plus compliquée que ce que les professionnels de l’indignation voudraient nous faire croire puisqu’il s’est agi pour le Parlement hongrois de régler la question de l’application de la loi dans le temps. Entre les jurisprudences et les dispositions transitoires qui règlent le passage entre l’ancienne et la nouvelle Constitutions, il fallait un peu d’intelligibilité pour déterminer quel droit prévaut et à quel niveau il se situe dans la pyramide de Kelsen, responsabilité qui échoit au Parlement, si l’on se réfère à la décision de la Cour Constitutionnelle hongroise n°45/2012. Certes, les décisions de la Cour constitutionnelle adoptées sous le régime de l’ancienne Constitution seront abrogées mais leur effet légal restera préservé. Et la Cour aura toute liberté pour rendre ses futures décisions en se référant soit à l’ancienne jurisprudence, soit en l’ignorant, ce qu’elle ne pouvait pas faire auparavant. Plus encore, l’amendement adopté lundi permet désormais à la Cour Constitutionnelle de vérifier la constitutionnalité de la Loi fondamentale mais aussi celle de tous les futurs amendements du point de vue procédural. Quant à la saisine de la Cour, en plus d’un quart des députés et de l’Ombudsman, elle est  dorénavant accessible au Président de la Cour suprême et au Procureur général. Voilà ce qu’on appelle un « frein » contre les abus de pouvoir.
D’aucuns ont aussi agité le spectre de la chasse aux SDF alors même que la modification constitutionnelle impose à l’Etat et aux municipalités de trouver un logement décents aux sans-papiers. Si certains lieux publics feront l’objet de restrictions, c’est justement parce que ce droit au logement opposable devient un critère de l’ordre public. D’autres ont fustigé l’obligation faite aux étudiants de rembourser l’intégralité de leurs frais d’études s’ils ne s’engagent pas à demeurer en Hongrie un certain nombre d’années après l’obtention de leur diplôme. On peut trouver cette décision limitative de liberté mais on peut aussi considérer que l’Etat n’est pas une vache à lait juste bonne à payer un enseignement pour que les mieux lotis aillent jouir ailleurs des bénéfices engrangés dans leur pays. On se souvient encore du titre de Libération qui avait défrayé la chronique : « Jeunes de France, votre salut est ailleurs : barrez-vous ! ». Peut-on reprocher au Parlement de promettre à ses concitoyens un espoir dans leur propre pays ?
Quoi qu’on puisse penser de cette modification constitutionnelle, cette Europe qui s’inquiète dès qu’un pays s’exprime démocratiquement est bien curieuse. Car quoi de plus démocratique que de proposer aux représentants du peuple de faire usage de leur pouvoir de constituant ? Quoi de plus démocratique et positiviste que de considérer qu’aucune loi ne tire une force supérieure de celle de la volonté du peuple ? Quoi de plus démocratique que de renvoyer au passé l’infaillibilité de la loi et de poser en principe que ce que l’homme a fait, l’homme peut le défaire ? Car qui peut décider de l’inaliénabilité des textes sinon le peuple lui-même ?
Les démocraties ne peuvent pas plus se passer d’être hypocrites que les dictatures d’être cyniques disait Georges Bernanos. Rien n’a changé…

*Photo : OECD.

Le Pape, combien de dérision ?

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pape hollande benoit

pape hollande benoit

Il y a bien longtemps, de mémoire de IVe et de Ve Républiques, que nous n’avions eu un gouvernement aussi exclusivement composé de mécréants. On invite souvent les croyants à pratiquer leur religion « dans le privé », ce qui est une façon discrète, version Danielle Sallenave[1. Dieu.com, 2004, éd. Gallimard.], de les renvoyer aux catacombes.  Nos mécréants de gouvernement ont, eux, l’aversion très peu neutre et même très active. Le consternant « débat » – si l’on peut user de ce mot – sur le « mariage pour tous » (formule qui n’a aucun sens, sauf à autoriser l’inceste), a permis à nos ayatollahs du nihilisme d’étaler leur conception du rassemblement que, pourtant, prônait leur président.
La façon discourtoise dont la commission des lois de l’Assemblée nationale a traité les représentants des religions (l’archevêque de Paris, le grand rabbin de France, et les autres), les expédiant en un quart d’heure, marquera longtemps les esprits quant à l’idée que se font de la République ces prétendus républicains. Sans parler du comportement arrogant et verbeux de la psycho-rigide qui occupe le poste ministériel le plus prestigieux de la République, celui de garde des sceaux. Elle fut, il est vrai, inventée par un Jacques Chirac en déclin, pour fabriquer une loi parfaitement inéquitable sur des crimes passés contre l’humanité.
Je ne m’appesantirai pas davantage sur cette sinistre comédie politique indigne de notre histoire, dont la représentation figurerait un triomphe de l’égalité inscrite dans nos armes. Détournement du mot, détournement du sens, donc mensonge d’État. À qui fera-t-on croire que la différence des sexes est une inégalité ? Qui ne voit qu’il eût suffit de renoncer à l’abus du mot mariage, en le remplaçant par « union civile », pour réconcilier tout le monde ? Mais il s’agissait justement de diviser et d’humilier.[access capability= »lire_inedits »] 
Le président de la République, réputé pour ses bonnes blagues, a déclaré que nous n’avions « pas de candidat » à la succession de Benoît XVI. On est consterné de tant de désinvolture lorsqu’on se souvient du soin que prit le général de Gaulle, tant à la mort de Pie XII (par deux lettres au cardinal Grente en date des 18 octobre et 27 novembre 1958) que de Jean XXIII, de donner de discrètes instructions aux cardinaux français, et à notre ambassade auprès du Saint-Siège, pour veiller autant que se pouvait à l’avènement d’un ami de la France  (ce qui fut fait avec Jean XXIII et Paul VI). Nous ne sommes pas là dans de grotesques querelles de laïcité, mais dans une vision sereine des intérêts de la France. Il est vrai que même Alain Juppé vient de s’apercevoir qu’« on entend un peu moins la voix de la France ».
On a ensuite découvert l’existence d’une « ministre déléguée aux personnes âgées » qui doit être si peu occupée qu’elle a eu le temps de « twitter », avec un à-propos qu’on n’a pas suffisamment remarqué : « Je dois bien reconnaître, à tort ou à raison, que Benoît XVI a omis de me consulter avant de prendre sa décision #Age #EmploidesSeniors# », expliquant ensuite dans un autre « tweet » avoir fait « un clin d’œil peu inspiré à ceux qui [l’]interrogeaient ». Il est des plaisanteries qui ne ridiculisent que leurs auteurs.
Cela ne fait malheureusement qu’exprimer l’air du temps qui sévit, depuis quelques mois, tant dans notre milieu politique que dans certaines rédactions. Nos mécréants se lâchent à qui mieux mieux comme si les autres n’existaient pas ; nul ne sera républicain et progressiste hors eux et leurs amis, vieille rengaine des héritiers de 93 qui accouchèrent du bonapartisme qui nous flatte encore et que relaient avec désinvolture les anciens combattants de Mai-68. Toutefois, gardons-nous de trop éradiquer le christianisme, de crainte de faire, une bonne fois pour toutes, le lit des islamistes et autres salafistes.[/access]

*Photo : Parti socialiste.

SNCF, RATP : si on parlait enfin des trains qui arrivent à l’heure, malgré la neige ?

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Gérer les services publics à la manière du secteur privé, en voilà une idée qu’elle est bonne ! Un vrai concept win-win où l’usager devenu client n’a que du bonus à engranger ! Compétitivité, réactivité, efficacité : voilà la nouvelle trinité que l’on nous promettait (et n’allez pas me dire que ce tiercé est un rien pléonasmique, je ne fais là que vous retransmettre ce que j’ai picoré dans les communiqués officiels)
En vertu de ce dogme mille fois réitéré et équitablement partagé entre la gauche, la droite et les entreprises publiques concernées, la Région Ile-de-France a ainsi passé des contrats de résultats avec les principaux acteurs (ne riez pas, c’est comme ça qu’on dit maintenant) du transport de passagers.  Le principe est simple : les trains arrivent à l’heure ? Bonus ! Ils arrivent à la bourre ? Malus ! Après ça, le cercle vertueux n’avait plus qu’à s’enclencher : transports améliorés, Parisiens satisfaits, région modernisée, Huchon canonisé, etc, etc.
Et pourtant, cette harmonieuse mécanique sociale vient d’être grippée par un grain de sable, ou plutôt quelques flocons de neige. En effet, qu’ont fait la RATP et la SNCF pour ne pas aggraver les retards dus aux intempéries ? Eh bien, elles ont ordonné aux conducteurs de certaines rames de ne pas s’arrêter dans toutes les stations de banlieue prévues dans leur itinéraire ordinaire. Suffisait d’y penser : moins d’arrêts, moins de retards, moins de malus. Vertueux, isn’t it ? Après tout, les fameux contrats de résultats disent que les trains doivent arriver à l’heure, pas les voyageurs !
Reste à savoir, une fois les frimas passés, pourquoi on s’arrêterait en si bon chemin, c’est le cas de le dire. Imaginez le temps qu’on pourrait gagner si les trains, les bus, les RER ou les trams ne s’arrêtaient plus à aucune station, y compris ces correspondances chronophages et ces terminus d’un autre âge (le mot est latin, c’est tout dire). En supprimant les impondérables dus à la présence de voyageurs dans les transports, on pourrait en outre éradiquer l’insécurité, améliorer la propreté et probablement réaliser des économies substantielles en frais de personnel, ce qui au passage, rendra le sourire à Angela Merkel. Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ?

En Hongrie, Orban fait sa loi

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viktor orban constitution

viktor orban constitution

Commentant la nouvelle constitution hongroise  entrée en vigueur le 1er janvier 2012, Frédéric Rouvillois écrivait : « L’équilibre des pouvoirs semble largement assuré avec les immenses prérogatives que détient l’Assemblée nationale, prérogatives qui feraient pâlir de jalousie les parlementaires français ». Effectivement, quelles prérogatives ! Je ne citerai ici qu’un exemple.
Dans toute démocratie qui dispose d’une Cour constitutionnelle, cette dernière impose ses décisions en principe sans recours. C’est ce que l’on appelle un « frein » contre les abus de pouvoir. Nul esprit sensé n’oserait imaginer l’inverse. Sauf en Hongrie…. où une nouvelle mode consiste désormais à placer le législateur au-dessus de la Cour constitutionnelle. Comment ? En amendant tout bonnement la constitution pour rendre obsolète la décision des Sages. Jeu d’enfant, puisqu’une simple majorité des deux tiers de l’Assemblée nationale suffit pour amender ladite constitution, sans autre formalité. Majorité qui suit le Président du Conseil Viktor Orbán sans sourciller.
C’est précisément ce qui vient de se reproduire. Avant-hier, le Parlement hongrois a révisé la Loi fondamentale pour la quatrième fois en moins de quinze mois ! Les parlementaires ont en effet adopté un amendement qui rend caduques des jugements récemment prononcés par la Cour constitutionnelle. Sur 22 articles, l’amendement érode les principes de la Loi fondamentale : limitation des religions reconnues par l’Etat à une liste restreinte et arbitraire qui exclut d’office un certain nombre de confessions ; interdiction à toute personne de séjourner de façon continue sur la voie publique (SDF) ; limitation de la notion de famille (filiation) aux seuls couples officiellement unis par le mariage à l’exclusion de toute autre relation ; obligation faite aux étudiants de rembourser l’intégralité de leurs frais d’études s’ils ne s’engagent pas à demeurer en Hongrie un certain nombre d’années après l’obtention de leur diplôme;  nomination par le gouvernement de chanceliers à la tête d’universités privées de leur autonomie ; prohibition de toute publicité de caractère politique en dehors des médias officiels en période de campagne électorale.
Et ça n’est pas fini ! Ajoutons à tout cela une restriction des compétences de la Cour constitutionnelle dont les jugements prononcés avant le 1er janvier 2012 (entrée en vigueur de la Loi fondamentale) ne pourront plus faire jurisprudence. Limitation, enfin, du droit de veto du Président de la République aux seules questions de pure forme. Comme on le voit, Orbán engage son pays sur la voie du progrès démocratique !
Malgré les exhortations du Conseil de l’Europe, de la Commission européenne et d’une grande partie de la communauté internationale, le président du Conseil a fait voter cette batterie de mesures au pas de charge. Et les critiques indignées ne font que renforcer sa réputation de défenseur de la patrie face aux conspirations de l’étranger. Reste un espoir, que le Président de la République refuse de signer l’amendement. Bien qu’il soit un conservateur proche d’Orbán, il n’est pas (entièrement) exclu que le chef de l’Etat ait un sursaut de courage. On peut toujours rêver…

*Photo : European Parliament.

Bruxelles contre la finance ?

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ue david cameron

ue david cameron

Qui a dit que l’Union Européenne était un paradis pour banquiers douteux, un eldorado libéral, une zone non démocratique ? Moi. Et quelques autres, qui ont le souverainisme de gauche et l’antilibéralisme chevillés au corps et au cœur.
Mais voilà que j’apprends une nouvelle troublante. Elle ne va pas forcément me convertir aux bienfaits de l’UE mais elle semble annoncer l’ébauche d’un commencement de lutte coordonnée contre la finance, ses ors et ses pompes.
Pour prévenir les prises de risques insensées qui ont contribué à la crise financière de 2008, le Parlement européen s’apprête tranquillement à plafonner les bonus bancaires au niveau du salaire annuel fixe, devenant ainsi la zone la plus stricte du monde du monde en la matière… Cette loi sera votée en janvier 2014, s’inspirant des recommandations du comité de Bâle, dit Bâle III, définissant de nouvelles règles de solvabilité pour les établissements bancaires. Les vingt-sept soutiennent le projet, avec la France et Allemagne en avant-garde, trop heureuses de trouver pour une fois un terrain d’entente.
Tout le monde est content, alors ? Eh bien non, ce serait trop facile. Mais en même temps, quand ceux-là ne sont pas contents, c’est bon signe pour l’Europe. Oui, vous avez deviné, les Anglais… Enfin, les conservateurs anglais pour qui, depuis Thatcher, la moindre réglementation en matière économique s’apparente au chemin de la servitude qui, comme chacun sait, finit au goulag. Au 10 Downing Street, on s’étrangle donc de rage à cette idée et on hurle au populisme.
On aurait pu penser, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, que David Cameron verrait là une aubaine pour conforter son idée de referendum sur la sortie de l’Union… Oui, mais il n’est pas Churchill,  et sa vision  historique, si tant est qu’il en ait une, cède le pas à des angoisses court-termistes. Et la première, c’est de convaincre une société en voie de paupérisation que se battre pour le droit des banquiers aux bonus faramineux, c’est se battre pour l’indépendance nationale contre l’Europe…
On a vu plus facile comme exercice dialectique. Surtout dans un pays où comme partout ailleurs, on est confronté à un plan d’austérité sans précédent, où comme partout ailleurs, les banques ont été renflouées par l’argent public et où comme partout ailleurs, mais de manière beaucoup plus substantielle, les bonus sont repartis de plus belle : 6012 milliards de livres distribués dès 2009 après la chute historique de 2008 (4008 milliards de livres tout de même). Le peuple anglais a beau être connu pour son abnégation, il va finir par se rendre compte que Cameron le prend pour une bille…
Je voudrais donc prévenir aimablement mes amis souverainistes de droite qui ont parfois fait de ce même Cameron leur Robin des Bois selon la règle « les ennemis de mes ennemis sont mes amis », qu’ils vont  devoir se trouver un nouveau héros, et fissa. En témoigne, au Parlement européen, l’isolement grandissant et suicidaire des tories qui  se sont retirés du groupe PPE  jugé trop fédéraliste et ne peuvent plus espérer être efficace dans leur lobbying anti-plafonnement des bonus. Car Cameron sait très bien ce qui se profile derrière cette mesure symbolique de la future loi. Ni plus ni moins que la mise au pas de la City de Londres.
Il faut dire que les pays de la zone euro sentent bien que le point de rupture de la résistance des peuples aux mesures austéritaires est proche. À moins de faire tirer dans les foules grecque, espagnole ou portugaise, il va falloir donner des gages à ceux qui en bas se sacrifient depuis trop longtemps … L’UE s’apprête donc à harmoniser la régulation des banques, le plafonnement des bonus n’étant qu’une première étape.  Et la City qui est le premier centre financier d’Europe (et le plus opaque) aura du mal à ne pas se retrouver Gros-Jean (Big John en VO) comme devant.
Bon, on ne va pas en conclure que le Parlement Européen,  un peu renforcé par les derniers traités, va devenir le bouclier des peuples contre la finance, mais votre serviteur est bien obligé de reconnaître que ce n’est pas, ou plus, une simple chambre d’enregistrement du néo-libéralisme. Force est d’admettre que sur la question des bonus indécents, c’est aujourd’hui l’UE qui fait de la résistance, pas les Etats-nations. Alors encore un effort, camarades députés européens, pour devenir réellement socialistes !

*Photo : EU Social.

Conclave : pourquoi je vote Angelo Scola

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angelo scola pape

angelo scola pape

Je prie tous les fervents catholiques actifs ou passifs de cet honorable site de me pardonner cette ingérence dans les affaires intérieures d’une confession qui m’est étrangère. Mais je suis certain qu’ils m’accorderont leur miséricorde après avoir pris connaissance des motifs de cette impertinence.
Comme tout le monde, y compris Bernard Guetta, je suis avec attention le processus qui devrait conduire, dans quelques jours, le cardinal Jean-Louis Tauran à se présenter devant la foule rassemblée place Saint Pierre pour le fameux « Habemus papam ! ». C’est tout de même  le seul événement people majeur et mondialisé qui peut se mesurer à l’élection présidentielle des Etats-Unis !
Faisant confiance à mon ancien camarade de galère Henri Tincq, le plus brillant chroniqueur religieux que Le Monde ait abrité, j’ai pris connaissance du tiercé des favoris pour succéder à Benoît XVI.
Je m’avoue bien incapable de porter un jugement politique, et encore moins théologique sur Angelo Scola, Christophe Schönborn ou Marc Ouellet. Alors, à quel saint se vouer pour effectuer un choix ? La nationalité ? Elle m’incite à pencher vers le Québécois par solidarité francophone, tabernac’ ! Mais on n’est jamais si bien trahi que par les siens, et un pape francophone fera tout pour faire oublier cette affinité avec une nation en voie de déchristianisation accélérée. J’ai plutôt de l’estime pour Christoph Schönborn, archevêque de Vienne qui n’a pas hésité à lancer une enquête contre son prédécesseur accusé de pédophilie, qui fut bloquée par Rome sous le pontificat de Jean-Paul II. Mais qu’un Autrichien succède à un Bavarois à la tête du Vatican ne me semble pas très convenable. Reste Angelo Scola, que j’ai régulièrement tendance, par réflexe, à prénommer Ettore, ce qui montre à quel point son existence m’était étrangère jusqu’à ces derniers jours. La lecture de sa biographie m’a fait pencher de manière définitive en sa faveur. En effet, des trois favoris, il est le seul qui est plus âgé que moi. Or, on prend un coup au moral chaque fois qu’une personnalité plus jeune que vous accède à une charge majeure. En 1992, l’élection de Bill Clinton, de deux ans mon cadet, à la Maison Blanche m’avait brusquement fait prendre conscience du peu de choses que j’avais fait de mon existence. Un répit me fut accordé jusqu’en 2007, où le gamin Sarkozy me fit comprendre que jamais, même en rêve, je ne pourrais me voir à l’Elysée. Reste le pape, contre lequel je peux avoir une petite chance de rester dans ce bas monde un peu plus longtemps que lui. Allez Scola !

*Photo : Angelo Scola (CATECHISTA_2.0).

Les Malouines resteront une île !

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Et vlan, encore une idée reçue qui tombe à l’eau : un score absolument délirant lors d’un scrutin n’est pas forcément synonyme de fraude électorale, y compris en Amérique du Sud, où le bourrage d’urnes a longtemps été une tradition locale aussi vivace que la sieste ou le port de la moustache (chez les messieurs, principalement).
C’est en effet par 99,8% des suffrages exprimés que les habitants des Malouines (comptez pas sur moi pour parler de Falkland) se sont prononcés en faveur du maintien de leur île dans l’Empire britannique, ou ce qu’il en reste. Même le taux de participation de ce référendum d’autodétermination, le premier du genre, tenu les 10 et 11 mars, pourrait laisser songeur plus d’un conseiller général de banlieue parisienne : près de 91% des 1672 électeurs inscrits se sont rendus aux urnes. Il faut néanmoins préciser que pour des raisons ayant trait à la topographie locale, ce sont parfois les urnes qui se sont rendues aux électeurs putatifs, à bord de 4×4 affrétés pour la circonstance.
Parmi les 1513 suffrages exprimés, il ne s’est trouvé que trois bulletins répondant par la négative à la question du jour : « Souhaitez-vous que les îles Malouines conservent leur statut politique actuel en tant que territoire d’outre-mer du Royaume-Uni ? » Les Malouines resteront donc, avec la Guyane française, le dernier territoire « européen » du sous-continent, au grand dam des Argentins.
Trente ans après la guerre qui opposa les troupes de sa gracieuse Majesté et celles du dictateur Videla, Buenos Aires revendique toujours mordicus les Islas Malvinas, référendum ou pas. Et reconnaissons que le commentaire de l’ambassadrice d’Argentine à Londres, Alicia Castro, est assez spirituel : « Nous respectons leur souhait de rester britanniques, mais le territoire sur lequel ils habitent ne l’est pas.» Mais à tout prendre, je préfère encore un slogan que je scandais au moment de la guerre de 1982 avec quelques autres camarades postgauchistes : « Ni Anglais, ni Argentins, les Malouines aux pingouins ! »

 

 

Spéculations vaticanes

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pape benoit vatican

pape benoit vatican

Avant-hier, il ne fallait pas qu’il vienne ; hier, il ne fallait pas qu’il reste ; maintenant, il ne fallait pas qu’il parte. Benoît XVI aura eu tous les torts depuis son élection – et même avant, la seule origine nationale du « panzerkardinal » autorisant tous les calembours foireux à son sujet. Aujourd’hui, s’il a renoncé, pour les avisés commentateurs que leurs habituelles professions d’anticléricalisme ou d’agnosticisme n’empêchent pas de se révéler théologiens dès qu’un parfum de scandale semble se diffuser autour de celle qu’ils adorent détester, la vieille et l’antique Église catholique romaine, ce ne peut être que sous le coup d’une sale affaire que les pompes du Saint-Siège cachent au commun des mortels. Dans les placards du Vatican – et peut-être même au grenier –, il y a sans doute des cadavres, ce n’est pas nouveau. Malheureusement, le statut juridique du lieu, État et cœur de la première confession religieuse du monde, empêche d’y fouiller. C’est ballot. Alors, on relaie les rumeurs, par exemple sur les cardinaux gays qui, comme le remarquait justement le journaliste Patrice de Plunkett, sont là-bas suspects de constituer un « lobby » ténébreux, contrairement à chez nous, où ce sont de bons citoyens de base qui ont de leur propre chef réclamé le « mariage pour tous » – mais qu’allez-vous donc penser ? On fantasme sur des conspirations, des alliances, des manigances où des prélats empourprés s’entretuent et se poignardent dans le dos à la sortie de la sacristie.
Pour tout dire, cela ne nous étonnerait pas qu’il y ait là-dedans beaucoup de vrai.[access capability= »lire_inedits »] Cela n’étonnera d’ailleurs personne qui ait, d’une part, une vague science des rapports humains et, d’autre part, une connaissance historique de l’Église. Enfermez quelques centaines d’hommes de pouvoir célibataires[1. Remarquons que, s’ils étaient mariés, ce serait sans doute pire…] dans une minuscule cité, attendez quelques siècles, et humez l’odeur fétide de tous les vices. Au XIe siècle, le bon peuple romain surnommait déjà le palais des Papes la « pornocratie » pour ce que c’étaient leurs prostituées de maîtresses qui y faisaient la politique. Catherine de Sienne, qui est sainte, n’hésitait pas à les insulter. Luther jouait sur du velours en dénonçant la « grande Babylone ». Les Borgia, on connaît. Aujourd’hui, il n’est jusqu’à l’ancien exorciste de Rome, le père Amorth, qui ne dénonce l’existence de rituels satanistes dans l’enceinte de Saint-Pierre. Quoi de neuf ?
Mais surtout, ceux qui voient dans ce scandale présumé la cause de la renonciation de Benoît XVI oublient que ce fut surtout et d’abord la raison de son élection : le cardinal qui, durant l’agonie de Jean Paul II, décrivait l’Église comme une « barque prête à couler » et qui, au lendemain de sa mort, appelait ses frères à se méfier des « loups » rôdant à l’intérieur de l’Église, c’est lui, Joseph Ratzinger. C’est pourquoi il endossa la charge dont il ne voulait pas. C’est pourquoi il commença de nettoyer la Curie d’Augias, les structures pédophiliques et tout le reste.
Le conclave qui s’ouvre après sa renonciation aura sans doute à trancher sur cette base-là : soit l’on continue comme depuis la mort de Jean Paul II − dont l’on sait qu’en deçà de ses immenses qualités de capitaine à l’extérieur, il avait, par désintérêt, laissé pourrir la situation à l’intérieur − c’est-à-dire qu’on poursuit le grand renouvellement et que l’on refuse donc à tout prix qu’un Italien redevienne pape – non que l’Italien soit mauvais en soi, mais la Curie est naturellement sous la coupe des Péninsulaires depuis deux mille ans ; soit l’on revient au bon vieux régime de toujours, et c’est le cardinal Scola, de Milan, qui monte sur le trône. Disons-le tout de go, un Français a autant de chances de devenir pape aujourd’hui que de diriger la NBA. Le miracle africain, lui, a malheureusement peu de chances de se produire : seuls deux cardinaux du Continent noir peuvent légitimement prétendre à l’élection et le plus intéressant des deux, à notre sens, le cardinal Peter Turkson, président du Conseil pontifical « Justice et paix », auteur notamment d’une note qui avait défrayé la chronique car elle appelait à constituer un gouvernement économique mondial afin de lutter contre la finance internationale, a tout à fait par hasard été flingué dans les médias ces derniers jours – coupable à la fois d’homophobie et d’islamophobie, double accusation dont on se relève assez difficilement. Son élection aurait pourtant été l’occasion de montrer à nos contemporains éclairés que l’Église catholique est plus réactionnaire encore dans ses marges décolonisées que dans ses vieux bastions européens.
Quoiqu’il ne faille pas écarter la possibilité d’une surprise venue d’Inde ou d’Indonésie, terres asiatiques comptant quelques cardinaux de compet’, intellectuellement et pastoralement, l’hypothèse nord-américaine est de façon inattendue celle qui s’impose le plus naturellement aujourd’hui. Alors qu’il y a huit ans, l’Amérique latine avait la cote – on évoquait entre autres le Hondurien Maradiaga, très social et tiers-mondiste – les regards se tournent maintenant plutôt vers le cardinal Dolan, de New York, et surtout vers Marc Ouellet, le Québécois. Si le premier a pour lui un franc-parler, une aura médiatique construite notamment dans son opposition à Obama sur la question du remboursement de l’IVG, et surtout d’avoir contribué à régler la question des prêtres pédophiles, sa seule nationalité risquerait, dit-on, d’indisposer les catholiques du Sud, aujourd’hui majoritaires. Argument peu convaincant, mais qu’on ne peut écarter. Mgr Ouellet a toutes les chances de son côté : ancien primat du Québec, il connaît parfaitement la Curie, où il est aujourd’hui préfet de la Congrégation pour les évêques, l’une des plus stratégiques, mais il est surtout un homme de terrain, polyglotte, grand voyageur, intellectuellement admirable et habitué de la discussion avec les puissants. Théologiquement, il est parfaitement traditionnel, c’est-à-dire en adéquation avec la majorité des catholiques d’aujourd’hui, n’en déplaise aux vieillards béats qui se réclament de l’« esprit du Concile ».
Il n’y a donc pas de révolution en vue dans l’Église catholique, les seuls enjeux − qui ne sont toutefois pas minces − touchant à la capacité d’universalité du nouveau pontife et à l’équilibre qu’il trouvera entre questions sociales (dette du tiers-monde, condamnation du libéralisme actuel, etc.) et questions sociétales (IVG, mariage pour tous, etc.). La fameuse « lesbienne noire transsexuelle sous cocaïne » est repoussée, une fois encore, à une date ultérieure. Et ça tombe bien : aucun catholique ne l’attend sur le plus vieux trône du monde.[/access]

*Photo : Habemus papam (film).

Aux origines du mariage gay, la théorie du genre

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theorie du genre

theorie du genre

En 2011, la plupart des Français ont découvert la théorie du genre. En entrant dans les manuels scolaires des lycéens, celle-ci a été accueillie plutôt froidement par l’opinion publique. Cette théorie est née dans les années 1970 aux États-Unis où certains universitaires se sont consacrés à l’étude des différences sociales entre les hommes et les femmes.
Les féministes s’employaient alors à questionner les notions de « sexe » et de « genre » afin de mettre en lumière la construction des rôles sociaux dits « naturels ». Le sexe ne serait en quelque sorte qu’un « porte-manteau » sur lequel se construiraient, sociologiquement, certaines différences culturelles.
Jusqu’ici, me direz-vous, rien de bien méchant. La théorie des genres se fait plus séduisante lorsqu’elle prône une totale déconstruction du lien sexe/genre et des catégories « genrées ». Il s’agit de faire une place égalitaire aux situations qui ne trouvaient pas leur place dans les catégories historiques. On parle alors de « théorie queer ».
Depuis, cette théorie n’occupe plus seulement les bancs universitaires mais s’installe de plus en plus confortablement dans les organisations internationales et les assemblées parlementaires. Ainsi, la théorie du genre s’est immiscée dans le droit français en prenant des détours… européens. Les eurodéputés usent en effet depuis plusieurs années de leur influence pour promouvoir l’égalité des genres.
Initialement, l’article 2 du Traité sur l’Union européenne dispose que « l’Union est fondée sur les valeurs de respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d’égalité, ... »
Or, dans la résolution du 12 décembre 2012 sur la situation des droits fondamentaux dans l’UE, les parlementaires européens ont légèrement reformulé cet article. Ils considèrent que ce dernier « fonde l’Union sur une communauté de valeurs indivisibles et universelles de respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d’égalité, de genre« .
Cette résolution emploie le terme « genre » pas moins de 22 fois. De quoi confirmer les propos de l’eurodéputée Élisabeth Monfort qui dispose que, au niveau des institutions européennes, le mot gender s’est imposé et a absorbé le mot sexe. Et  un rapport « sur l’élimination des stéréotypes liés au genre dans l’Union » est actuellement en cours de discussion au sein de la Commission des droits de la femme et de l’égalité des genres.
Si les institutions européennes ne s’en tiennent aujourd’hui qu’à de simples déclarations d’intention, il en va différemment du Conseil de l’Europe, chargé de l’application de la Convention européenne des droits de l’homme. Le 11 mai 2011, les membres du Conseil de l’Europe ont adopté  la Convention d’Istanbul ou Convention « sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique ». Cette Convention, signée à ce jour par 24 des 47 Etats membres du Conseil de l’Europe, entrera en vigueur dès lors que dix pays l’auront ratifiée.
Elle pose en droit la définition du concept de genre et reconnaît « que la nature structurelle de la violence à l’égard des femmes est fondée sur le genre ». Les États se sont engagés à entreprendre « les actions nécessaires pour inclure dans les programmes d’étude officiels et à tous les niveaux d’enseignement du matériel d’enseignement sur des sujets tels que l’égalité entre les femmes et les hommes, les rôles non stéréotypés des genres ».
On retrouve donc ici le fondement idéologique commun au rapport sur les « Orientations stratégiques pour les recherches sur le genre » remis au ministre de l’enseignement supérieur, ainsi qu’au récent amendement adopté par la Commission des affaires culturelles de l’Assemblée nationale intégrant dans les missions de l’école primaire « les conditions à l’égalité de genre ». Ce constat permet de mettre en lumière le faux clivage partisan qui semble entourer cette question: la théorie du genre semble avoir séduit aussi bien la gauche que la droite française.
En 2010, une proposition de loi « renforçant la protection des victimes, la prévention et la répression  des violences faites aux femmes » était déposée par des députés de gauche comme de droite. Adoptée le 9 juillet 2010, la loi désormais « relative aux violences faites spécifiquement aux femmes » reconnaît pour la première fois le concept de violence psychologique, en s’appuyant sur la « violence de genre ».
Même si elle n’est pas directement nommée, la théorie du genre imprègne très largement le projet de loi relatif au mariage pour tous. La création des catégories de « parent 1 » et « parent 2 », ouvrant la reconnaissance de la filiation homosexuelle, efface la répartition des rôles sociaux fondés sur le sexe telle qu’elle existe dans les statuts distincts de « père » et « mère », jugés trop « biologiques » donc désormais tabous.
Et la déferlante de la théorie du genre n’est pas près de s’arrêter, une proposition de résolution parlementaire déposée le 7 décembre dernier préconise même « la création d’une commission d’enquête sur l’introduction et la diffusion de la théorie du gender en France ». Comment résister à une injonction écrite en si bon français ?

Retrouvez cet article dans sa version originale sur le blog de Magali Pernin.

*Photo : mag3737.

Vrai PIB, faux indices

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pib apple ipad

pib apple ipad

Pourquoi la version de base (Wi-Fi, 16 Go) du nouvel iPad d’Apple coûte-t-elle 499 dollars ? Beaucoup d’entre nous répondraient sans doute que c’est parce que la firme de Cupertino en a décidé ainsi ; parce qu’à ce prix, la marque à la pomme réalise de confortables bénéfices sur chaque appareil vendu. Eh bien c’est assez vrai. Probablement vers la fin de l’année 2009, un peu avant la sortie du premier modèle, il a dû se tenir une réunion au sommet sous la direction de feu Steve Jobs dont l’objet était de déterminer combien pouvait bien valoir un iPad et la conclusion de cette réunion fut… 499 dollars.
Bien sûr, tous ceux qui ont assisté à cette réunion savaient pertinemment combien l’appareil coûtait à produire et donc, à partir de quel prix et de quel volume de ventes ils gagnaient de l’argent. Mais ce n’était pas le sujet du symposium : la question était de savoir combien ils allaient le vendre ou, en d’autres termes, combien les clients d’Apple seraient prêts à débourser pour acquérir un iPad. C’est aussi simple que cela. La valeur de l’iPad, comme la valeur de toutes ces choses et services que nous achetons tous les jours, ne dépend pas des coûts de production : elle est purement subjective.
Vendue à 499 dollars, la tablette d’Apple a le succès que l’on sait. Mais ç’aurait pu être un échec. Les clients d’Apple auraient pu bouder ce nouveau gadget ; ils auraient pu juger qu’ils n’étaient pas prêts à débourser 499 dollars pour cet appareil. Si ça avait été le cas, l’équipe de Steve Jobs n’aurait eu d’autre choix que de baisser son prix de vente – ou d’arrêter carrément la production. C’est déjà arrivé, notamment avec le Newton[1. Un des premiers PDA (souvenez-vous !) du marché ; l’ancêtre de l’iPhone et de l’iPad.]. Moralité : même quand on s’appelle Apple, on ne peut pas vendre n’importe quoi à n’importe quel prix.
Ce que nous appelons valeur ajoutée, c’est la différence entre le prix de vente d’un iPad et le coût de l’ensemble de ses composants. Comme cette différence est positive (et pas qu’un peu), on dit que la production d’iPad créé de la valeur. Si elle avait été est négative – si Apple avait été forcé de vendre ces iPad à un prix inférieur à celui de leurs composants pris séparément – on en aurait conclu que la production d’iPad détruisait de la valeur – et Apple aurait rapidement arrêté les frais. C’est avec cette valeur ajoutée qu’Apple va payer les salaires de ses employés, amortir ses investissements, s’acquitter de quelques impôts et, s’il en reste (il en reste !), faire des bénéfices.
Il faut bien comprendre une chose : ceux qui décident qu’en produisant des iPad, la firme de Cupertino créé de la valeur, ce sont les clients d’Apple et personne d’autre. Ce sont les heureux propriétaires de ces tablettes qui, en acceptant d’échanger 499 de leurs dollars contre un de ces appareils, ont validé implicitement qu’un iPad valait plus que la somme de ses composants. Bien sûr, vous pouvez ne pas être d’accord – auquel cas vous n’avez pas acheté d’iPad – mais le fait est que quelques dizaines de millions de nos semblables l’on fait sans que personne ne les y oblige et, pour autant qu’on puisse le savoir, ne semblent pas le regretter outre mesure.
Et maintenant, faites la somme de toutes les valeurs ajoutées générées dans une économie durant une période donnée – habituellement une année – et vous obtenez[2  Aux impôts et subventions sur les produits prêts.] le Produit intérieur brut (PIB). Le PIB, conceptuellement, c’est donc la quantité totale de richesse créée par une économie au cours d’une année ; c’est la taille du gâteau que nous allons partager entre rémunération des salariés et rémunération du capital[3. Je ne peux qu’inciter le lecteur à la plus grande prudence lorsqu’il entend un politicien commenter cette répartition – on notera, pour faire court, que « rémunération du capital » ne signifie pas « profit » mais « excédent brut d’exploitation » et que les statistiques de l’Insee agrègent les multinationales aux entreprises individuelles – prudence donc.] ; c’est la richesse que nous avons produite et que nous allons donc pouvoir consommer ou réinvestir pour financer de futures aventures. Enfin, il se trouve que le PIB varie d’une année à l’autre et c’est ça que nous appelons de la croissance.
Théoriquement, ce que mesurent le PIB et la croissance[4. La croissance réelle, c’est-à-dire ajustée de l’inflation.], c’est donc, respectivement, notre degré de satisfaction en tant que consommateurs et la croissance de cette satisfaction dans le temps. On peut critiquer la méthode – et elle est critiquable à bien des égards ; on y reviendra plus loin – mais le concept reste valide. Dès lors, celles et ceux qui nous promettent un « monde meilleur » auquel nous sommes supposés parvenir grâce à une politique de « décroissance » commettent ni plus ni moins qu’un contresens.
Par ailleurs, la croissance n’implique pas nécessairement une augmentation de la production en volume et encore moins une augmentation de notre consommation de ressources naturelles. Ce dont il est question, c’est de satisfaction des consommateurs et, comme l’exemple de l’iPad l’illustre assez bien, cette dernière ne se mesure ni au nombre de produits ni à la quantité de matière ou d’énergie nécessaire à leur production – en l’occurrence, c’est même le contraire : si les consommateurs ont accepté de payer 499 dollars pour un iPad, c’est notamment parce que l’appareil est compact ; c’est-à-dire qu’il présente un rapport valeur / quantité de matière première utilisée extrêmement élevé.
Enfin, et j’en reviens ici aux imperfections de la méthode d’évaluation du PIB, la validité de la mesure repose sur l’existence d’un marché et de prix libres. C’est-à-dire que plus les interventions de l’État distordent les mécanismes du marché – contrôle des prix, consommations forcées, subventions publiques, services non marchands des administrations publiques[5. Par convention, les comptables nationaux estiment qu’ils valent ce qu’ils coûtent – en réalité, en l’absence de prix de marché, on n’en sait absolument rien.] – moins les mesures du PIB et de la croissance sont fiables. Dans le cas extrême d’une économie de type soviétique, le PIB et donc la croissance ne signifient rigoureusement rien. Ainsi en va-t-il de la plupart des politiques de dépense publique : par construction, elles ont bien un effet mécanique sur le PIB tel que le mesure la comptabilité nationale mais ce n’est qu’un artifice comptable qui, à long terme, se révèle souvent plus destructeur que créateur de richesse.

*Photo : Phub.