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Non habemus Marxum !

Dans sa lutte acharnée et séculaire contre le matérialisme athée, la subversion communiste et l’avènement de la société sans classes, l’Église catholique a mené à bien une prodigieuse opération d’enfumage (blanc, en l’occurrence) et de diversion médiatique pour cacher son affolement. En effet, on ne nous fera pas croire que l’élection du nouveau pape, le 13 mars, respire la sérénité et serait due à l’infusion de la Grâce chez les cardinaux. La hâte avec laquelle a été choisi un archevêque argentin moyennement connu sur qui les vaticanologues disent tout et son contraire (antilibéral et ami des pauvres pour les uns, pape de combat contre la gauche et suppôt de Videla pour les autres) prouve, à qui sait regarder, la panique qui a régné au sein du conclave.
La raison de cette précipitation visible n’est pourtant pas à chercher bien loin. On s’est soudain avisé, sous les plafonds de la chapelle Sixtine, qu’il fallait en toute urgence, en ces temps de crise planétaire du libéralisme, occulter un événement capital – c’est le cas de le dire – qui aurait pu donner des idées à certains. Le 13 mars 2013 est, comme n’importe quel calendrier vous le confirmera, la veille du 14. Or, le 14 mars 1883, il y a 130 ans, Karl Marx mourait dans sa soixante-cinquième année à Londres.
Du coup, forcément, il y a eu beaucoup moins de monde pour se recueillir sur sa tombe au cimetière de Highgate et donc pour mieux préparer la révolution mondiale que de catholiques réunis Place Saint-Pierre pour communier dans l’obscurantisme le plus rétrograde.
Pour un joli coup, c’est un joli coup.

Euthanasie : l’acharnement législatif

euthanasie sicard leonetti

Depuis la publication du rapport Sicard en décembre 2012, les débats sur une éventuelle dépénalisation de l’euthanasie s’étaient faits plus discrets, rapidement relégués à l’arrière de la scène médiatique par le mariage pour tous. Mais les Français aiment trop se quereller sur des sujets d’éthique pour s’en tenir à cette unique réforme. Gageons que l’actualité des prochains mois ouvrira les vannes d’un débat animé.
La récente sortie du Conseil national de l’Ordre des médecins (CNOM), à travers un texte rendu public à la mi-février, ravive la question soulevée par la vingt-et-unième proposition du programme de François Hollande. En tant qu’étudiants en médecine et en sciences politiques, et comme tout jeune concerné par l’avenir éthique et social et de la France, nous avons cru devoir exprimer notre opposition à toute forme d’euthanasie dite « active » et à l’aberration du suicide assisté.
L’assistance médicalisée pour la fin de vie – euphémisme maladroitement utilisé pour occulter une réalité que les commissions n’ont pas l’audace de nommer simplement l’assistance médicalisée pour la mort, donc, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit, marque une étape majeure dans la résurrection d’un État tout-puissant auquel incomberait le droit de dire qui peut ou ne peut pas mourir, conformément à sa conception singulière, devenue absolue, de la dignité humaine.
Cette intuition explique en partie l’adoption d’un texte par le Conseil de l’Ordre qui, de peur d’être dessaisi d’un dossier engageant l’avenir de chaque médecin, a compris qu’il devait jouer son rôle. Il est certaines questions qu’on ne peut décréter à la majorité et dont le traitement appartient légitimement à ceux qui sont les mieux placés par l’expérience de leur profession. L’euthanasie ne se joue pas dans les salons de l’Assemblée nationale, mais plus prosaïquement dans l’étroitesse d’une chambre d’hôpital. Face à certains sujets, démocratie et transparence ont tôt fait de montrer leurs limites. Non pas qu’il faille confisquer à l’opinion publique la délicate question de l’euthanasie, mais celle-ci, par les nuances qui la composent, exige d’être posée de manière concertée entre ceux qui savent et ceux qui décident. Ce n’est certainement pas au travers de sondages qu’on doit mesurer la nécessité d’une telle loi. Ou alors, pour pousser l’humour noir jusqu’à la froideur statistique des études d’opinion, mesurons sans tarder la cote de popularité dont jouirait une faucheuse sur commande !
La politique a pour objet les conditions du vivre-ensemble, et non du mourir-assisté. Quant aux lois, elles demeurent l’expression générale d’une volonté portant sur des cas généraux. Évidemment, personne ne veut souffrir. À juste titre, l’opinion publique s’est laissée fortement impressionner par des situations exceptionnelles ayant bénéficié d’un très large écho médiatique. Mais, au-delà de la compassion, il entre un peu d’irresponsabilité dans l’idée qu’on puisse confier à d’autres, à la demande, la tâche d’abréger ses souffrances. On ne légifère ni avec des affects, ni avec des peurs.
Dans son premier constat, le Conseil de l’Ordre rappelle qu’il existe depuis 2005 une loi répondant efficacement à la majorité des cas. En proscrivant l’acharnement thérapeutique, la loi Leonetti traduit la volonté du corps médical d’accompagner dignement les derniers jours d’un patient sans franchir le pas définitif – moralement fragile et socialement dangereux – de l’euthanasie. Le rapport Sicard aura beau bâtir des distinctions spécieuses entre mort et fin de vie, suicide et mort volontaire, accompagnement et complicité, il s’agit bel et bien de donner la mort. L’Ordre des médecins réaffirme ainsi son attachement à la loi Leonetti et encourage sa promotion massive auprès des soignants et de l’opinion. Garde-fou aux dérives possibles de l’euthanasie, cette loi permet d’articuler deux phrases majeures du serment d’Hippocrate : « Je ne prolongerai pas abusivement les agonies » et « je ne provoquerai jamais la mort délibérément ».
D’après le même rapport Sicard, la légalisation de l’euthanasie ferait l’objet d’une « revendication très largement majoritaire » portée par plus de 80 % de la population. Face à l’argument du nombre, nous constatons qu’un tel mouvement traduit non seulement un abandon de responsabilité au profit des pouvoirs publics, mais manifeste surtout un changement radical dans la perception de la vie humaine et des rapports sociaux. Au lieu de prendre ces chiffres pour argent comptant, mieux vaudrait diagnostiquer une pathologie collective. Le vrai problème, à notre sens, réside principalement dans la solitude profonde qui entoure les mourants. « Penser solidairement la fin de vie », le titre du rapport dégage une amère ironie quand on conçoit que c’est précisément une crise de solidarité qui nous amène aujourd’hui à prendre au sérieux la dépénalisation de l’euthanasie. Dans les années 1970, le sociologue Norbert Elias décrivait déjà ce symptôme social plus que pathologique de l’abandon généralisé où se tient l’agonie des mourants.
Pour que ce terme d’agonie ne perde pas son sens originel – celui d’une lutte ultime et courageuse contre la mort -, il faut considérer qu’elle se vit à plusieurs, dans l’accompagnement familial et social, plutôt que dans l’isolement sordide de mouroirs institutionnalisés. Cet argument fait peur. Le temps presse, coûte cher et, comme l’écrit François Hollande au professeur Sicard, les familles ne « sont plus toujours en capacité d’assister leur proche ». Nos vieux sont un fardeau, un phénomène qu’une administration cynique pourrait ajouter à la longue liste des éléments parasites et chronophages ! C’est donc, au premier chef, la responsabilité des familles, enfants et parents confondus, et celle du corps social dans son ensemble, qu’il s’agit de promouvoir hic et nunc en arguant d’un thème aujourd’hui à la mode : « la solidarité des générations ». À en croire certains, ce thème ne relève apparemment plus du bon sens le mieux partagé. Quant aux malades incurables, est-ce à la collectivité de dire qu’ils peuvent mourir ? Est-ce aux médecins d’administrer la mort ? La revendication d’une clause de conscience suffit à démontrer les failles de ce projet.
De fait, la place qu’occupe aujourd’hui la question de l’euthanasie révèle surtout les vices d’une société où les malades éprouvent douloureusement le poids de leur présence. De leur sur-vie, pourrait-on dire. Ce n’est pas d’une aiguille qu’ont besoin les mourants, mais d’une main cramponnée à la leur.
Que les familles se chargent d’honorer leurs parents jusqu’à la déchéance pour qu’elle n’en soit plus une. C’est uniquement dans le regard des autres que le patient s’éteindra avec dignité, pas sous les néons glauques d’une salle dédiée aux séances d’injection létale.
Nous n’ignorons pas qu’une éventuelle légalisation de l’euthanasie ne concernerait pas exclusivement les personnes âgées. Mais, dans les faits, elles représentent la part majoritaire des cas visés par le dispositif. Développons les infrastructures ! Apaisons les souffrances ! Garantissons à tous la dignité du soin ! Il y a déjà tant à faire de ce côté. Quand bien même il vous en prierait courtoisement, on ne pousse pas un mourant dans l’escalier. Même en fermant les yeux.
Sommes-nous prêts à voir émerger dans les hôpitaux des lieux consacrés au suicide ? Imagine-t-on de demander à d’autres le droit de mourir au risque de voir sa requête rejetée ? A-t-on conscience des risques et des dérives encourus par des individus déjà fragilisés par les effets de la maladie ?
La balance penche bien trop du côté des méfaits potentiels ou réels pour que nous puissions reconnaître la nécessité de cette loi. Ce n’est pas hypocrisie, mais bon sens de reconnaître que le rôle de l’État a des bornes. N’oublions pas que nos prédécesseurs ont tout fait pour soustraire à l’instance publique le droit de vie et de mort sur chacun. Ce n’est pas pour le lui redonner aujourd’hui sous l’impulsion de nos angoisses. Ne créons pas, sans le vouloir, les conditions d’une mort planifiée déléguée au pouvoir. Et pour finir sur ce degré suprême d’intervention du politique dans la sphère privée, dernier rempart de liberté individuelle, nous emprunterons à Balzac l’expression de son étonnement face à un risque qui nous guette : « Je ne savais pas que la bureaucratie pût allonger ses ongles jusque dans nos cercueils. »

*Photo : Martin Le Roy.

François, « répare mon Église en ruines »

pape francois assise

La première question des journalistes de BFM TV, à l’annonce du nom du nouveau pape fut la suivante : « Est-il conservateur ? ».
Voilà bien une préoccupation de chien de garde du progressisme sans peurs et sans tabous, qui pose toujours les questions les plus subversives et les plus pertinentes, tellement éloignées de la réalité des enjeux vaticans.
Je ne suis pas de ceux qui blâment l’Église pour son répugnant conservatisme, pour son obstination hétéro-fascisante à se tromper de combat, pour ses positions d’arrière-garde en matière sociétale.
Je ne suis pas de ceux qui pensent qu’elle devrait marier ses prêtres, militer pour les opprimés LGBT (parce que c’est sûr, si le Christ revenait, il ferait la Gay Pride), distribuer des capotes  et adapter ses positions au rythme et aux conditions du monde occidento-libéral.
Mais je suis de ceux qui déplorent la pourpre et les dorures, le stuc et les Mercedes vaticanes, les comptes opaques de l’IOR  et les magouilles politiciennes de la Curie. Car je crois que si l’Église est évidemment conservatrice, son conservatisme doit être total.
Et sa critique du progressisme libéral doit s’accompagner d’une critique du capitalisme et d’une sobriété face au monde de l’argent. Ses fastes et son luxe m’ont toujours paru contradictoires avec l’esprit de l’Évangile.
C’est pourquoi, si j’avoue que le nom de José Mario Bergoglio ne me disait pas grand-chose, quand j’ai entendu « Francesco  », j’ai compris qu’il se passait quelque chose d’intéressant.
Car j’ai une affection particulière pour le saint portant ce prénom, le petit frère des pauvres, dont j’ai pu admirer la pauvre bure  dans un musée d’Assise, toute trouée et rapiécée comme une vieille âme.
Un chiffon, des plaies, une ridicule tonsure. Voilà bien un modèle.
« Répare mon Église en ruines », dit le Christ à saint François, et le voilà parti, avec un marteau et des clous, restaurer le toit d’une chapelle abandonnée, prenant au propre le figuré.
Huit siècles plus tard, si les plafonds de Saint-Pierre sont solides et bien décorés, le figuré est toujours d’actualité, et le nouveau pape devra lui aussi être un maçon pour une Église pleine de courants d’air.
Saint François d’Assise, c’est  surtout le modèle d’un catholicisme pur et sincère, du temps lointain  peint par les fresques de Giotto où les chrétiens s’adressent encore à Dieu comme des petits enfants, où l’on parle aux animaux, on s’élève sur des nuages, et l’on reçoit les stigmates d’un grotesque et touchant Christ séraphin. S’il ne s’agit pas de retomber dans un angélisme naïf, la simplicité des robes de bure doit encore nous toucher.
Saint François d’Assise c’est la foi. Pas la petite foi, pas  la foi religieuse et théologique, pas cette fausse grandeur des corps puissants de la chapelle Sixtine, pas cette foi abstraite et vaticane, cette foi  mêlée de temporel, de sang et de batailles, de pouvoir et d’injustice. C’est la Foi simple, la Foi du charbonnier, l’aveugle foi des pauvres, des chastes et des martyrs.
À chaque pape son combat. Jean-Paul II s’était engagé contre le communisme et avait  participé à la chute du rideau de fer, sachant faire le pont entre deux Europes et ouvrant la voie à l’œcuménisme. Benoît XVI se donna la tâche plus ingrate de faire le ménage et l’unité d’une Église souffrant de multiples scandales – tâche qu’il ne réussit objectivement pas à accomplir malgré toute sa bonne volonté. Le premier sut séduire les jeunes par son charisme, le second rallia les théologiens à sa cause par sa grande culture religieuse. François, lui, se tournera vers les pauvres, les petits, les oubliés de la mondialisation. Voilà quel doit être son grand œuvre. À l’heure où l’Occident se délite dans un individualisme délétère et n’est plus le centre de la chrétienté, l’Église doit se tourner là o% son cœur bat et se faire la porte-parole des damnés de la terre.
Espérons qu’avec ses origines jésuitiques et sa formation de chimiste, François saura trouver l’alchimie entre intransigeance et humanisme, tout en inaugurant une Église plus proche des démunis, et, se souvenant des mots de saint François : « On atteint plus vite le ciel en partant d’une chaumière que d’un palais », gageons qu’il orientera l’Église vers un catholicisme plus humble, plus sobre et plus simple.
Devant ce pape venu « du bout du monde », il serait bon de nous rappeler ces mots de Bernanos dans Français si vous saviez : « Je le dis, je le répète, je ne me lasserai jamais de proclamer que l’état du monde est une honte pour les chrétiens. Nous répétons sans cesse avec des larmes d’impuissance, de paresse et d’orgueil que le monde se déchristianise. Mais le monde n’a pas reçu le Christ, c’est nous qui l’avons reçu pour lui, c’est de nos cœurs que Dieu se retire, c’est nous qui nous déchristianisons, misérables ! ».
Le pape n’est plus européen, nous l’avons bien mérité.

*Photo : Catholic Church (England and Wales).

Vatican : un miracle signé Chavez ?

La semaine dernière, au terme d’un conclave autrement plus morbide que celui qui s’est achevé hier soir à Rome, le vice-président et le ministre de la Défense vénézuéliens ont déclaré : « Notre commandant Hugo Rafael Chavez Frias a suivi l’idéal chrétien. Il est mort accroché au Christ, cramponné à cette croix avec laquelle il est aujourd’hui uni. » De l’autre côté de l’Atlantique, surtout chez les amoureux transis de la « révolution bolivarienne », on aurait tôt fait de qualifier ces discours d’homélies. Mais attendez, le meilleur est à venir : au cours de son agonie, Chavez a twitté une dernière fois en décembre 2012 : « Je reste cramponné au Christ et confiant envers mes médecins et infirmières. Hasta la victoria siempre ! Nous vivrons et nous vaincrons ! » (pas la peine de traduire la locution centrale, même ceux qui jouaient au morpion pendant leurs cours de castillan auront compris…).
Pour filer jusqu’au bout la métaphore christique, les pontes du parti bolivarien nous ont même offert d’étranges funérailles du Commandante, un happening durant lequel le dauphin désigné Nicolas Maduro a déposé la réplique de l’épée de Bolivar sur le cercueil présidentiel avant d’offrir le précieux objet à la famille du défunt. Entre-temps, la presse entière aura moqué les embrassades entre Ahmadinejad et la mère de son « frère » Hugo, déploré la présence du satrape biélorusse Loukachenko et clos le débat sur le bilan des années Chavez (saint ou salaud, à vous de choisir : la demi-mesure est interdite !).
Je suis peut-être le seul dans ce cas, mais hier soir, lorsque le Cardinal Tauran a annoncé l’identité du nouveau souverain pontife, j’ai immédiatement pensé à Chavez. Non que le pape François soit l’archétype de l’apparatchik bolivarien, ou même un adepte explicite de la théologie de la libération. Mais le simple fait que l’heureux élu soit un archevêque argentin illustre une vérité longtemps occultée : l’Amérique du Sud est aujourd’hui – avec l’Afrique et l’Asie – un des poumons du catholicisme, malgré l’infâme prosélytisme évangéliste. L’imprégnation catholique de la gauche et de l’extrême gauche locales n’est plus à démontrer, même si leurs discours contestataires doivent aussi beaucoup au mouvement indigéniste, ce qui donne parfois, l’ayahuasca aidant, de drôles de syncrétismes. Même la présidente péroniste de l’Argentine, pourtant opposée au conservatisme sociétal de l’ex-vicaire de Buenos Aires, s’est fendue d’un mot de félicitations. Voilà qui devrait ravir les inconditionnels de la gauche sud-américaine que sont les cadres ultralaïcards du Parti de Gauche mélenchoniste. N’est-ce pas, Alexis ?

La Shoah n’est pas une histoire juive

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staline hitler snyder

Élisabeth Lévy. La communauté savante et le public, en Amérique et en Europe de l’Ouest, considèrent en général l’extermination des juifs par les nazis comme l’événement central de la Seconde Guerre mondiale. S’agit-il d’une erreur collective ? Remettez-vous en question cette centralité tenue pour une quasi-évidence ?
Timothy Snyder. La centralité de l’extermination des juifs dans l’ensemble de tueries de masse perpétrées entre 1932 et 1945 relève d’une une vision subjective. Mon livre montre que la Shoah a été « pire » que ce que l’on pensait, mais aussi que d’autres meurtres de masse, beaucoup moins connus, se sont déroulés en même temps qu’elle – les juifs représentant 40 % des 14 millions de victimes. La spécificité de la Shoah est qu’elle fut le résultat d’une politique qui ciblait une population entière, avec pour objectif son extermination totale.
Vous cherchez à donner sa cohérence à la grande tragédie européenne en l’inscrivant dans un continuum temporel, spatial et fonctionnel – unité de temps, de lieu (les « terres de sang ») et d’action (le meurtre de masse). De fait, l’extermination des juifs apparaît alors comme l’un des éléments d’un tableau incroyablement sanglant.
Je recense six épisodes meurtriers : la famine en Ukraine de 1932-1933, qui a causé près de 3,3 millions de morts ; la Terreur stalinienne de 1937-1938, dans laquelle ont péri 1 million de Soviétiques, pour la plupart paysans mais aussi membres de minorités ethniques – essentiellement des Polonais ; ensuite, 200 000 habitants de Pologne et des Pays baltes sont morts dès le début de la guerre et de l’occupation nazie. La phase la plus meurtrière commence après l’attaque allemande contre l’Union soviétique, en juin 1941, et se décompose en trois épisodes concomitants : l’affamement délibéré par les Allemands des prisonniers de guerre soviétiques et des habitants de Leningrad, qui cause près de 4 millions de victimes ; les « représailles » contre les civils en Biélorussie et après l’insurrection de Varsovie, pour un bilan de 3 à 4 millions de victimes ; et enfin la Shoah, avec ses 5,4 millions de victimes.
Vous redonnez donc vie aussi à des victimes un peu oubliées – au moins en Occident – tels que les Polonais non-juifs ou les Ukrainiens, y compris ceux qui participaient à l’extermination des juifs…
Mon objectif n’était pas de répartir les victimes entre différents groupes selon leurs origines, mais d’établir une vision d’ensemble des événements. Question de méthode : on ne peut pas expliquer la Shoah uniquement à travers le prisme de l’histoire juive, ni d’ailleurs comprendre la famine ukrainienne en se limitant à l’histoire du pays. Les catégories nationales ne permettent pas de comprendre des événements d’une telle ampleur. La Shoah est unique, elle est peut-être le sommet de l’abomination, mais si elle demeure isolée, elle est incompréhensible.[access capability= »lire_inedits »]
Qu’ont en commun ces 14 millions de victimes, tombées sur ce territoire regroupant la Pologne orientale, des Pays baltes, la Biélorussie et l’Ukraine que vous nommez les « terres de sang » ?
Tout d’abord, il ne s’agit pas de militaires tombés au combat mais de civils directement ciblés en tant que tels par les politiques meurtrières hitlériennes et staliniennes. Le deuxième élément majeur qui lie ces individus, c’est le territoire. On oublie que ces gens se connaissaient : Polonais, Ukrainiens, Lituaniens, Russes et juifs vivaient ensemble et c’est nous, les historiens, qui les avons séparés en les classant par nationalité. C’est sur ces « terres de sang » que les Allemands et les Soviétiques ont perpétré la plupart de leurs crimes ; c’est sur elles que la Shoah a eu lieu. Ce sont ces « terres de sang » qui ont été le théâtre et l’enjeu de l’affrontement entre les deux totalitarismes. Cette approche peut dérouter, car habituellement on choisit plutôt des États comme objet historique. Mais que faire lorsque l’État change de frontières ? Quand des régions et des populations ont changé de nationalité trois ou quatre fois en quelques années ?
À bien des égards, votre livre rappelle Vie et destin, de Vassili Grossman, dans lequel il fait de Stalingrad un miroir dans lequel le stalinisme et le nazisme se contemplent sous les traits de l’ennemi. Comment définiriez-vous les relations entre ces deux régimes ?
Du point de vue politique, c’est la question la plus importante. Il n’est donc pas surprenant que les réponses changent selon les appartenances. À gauche, on aime croire qu’il y avait entre les deux régimes une incompatibilité idéologique radicale. À droite, on pense plutôt qu’Hitler était inspiré par Staline, ce qui n’est pas faux.
Adhérez-vous à la thèse de Nolte, selon laquelle le nazisme aurait été une réaction au stalinisme…
Les deux régimes ont noué une relation dialectique. Je suis l’un de ces Anglo-Saxons qui s’intéressent à l’aspect empirique des choses, autrement dit aux faits : pour moi, une éventuelle interaction entre les deux ne doit pas être un tabou. Parfois elle existait et parfois non. Il est tout aussi absurde de prétendre qu’il y avait une différence absolue entre les deux régimes, que de croire qu’on peut comprendre l’un à travers l’autre. Que nazisme et stalinisme aient reposé sur des idéologies très différentes, c’est une évidence. Au départ, le seul point commun entre eux, c’est le territoire. J’ai donc cherché à comprendre les interactions sur ce territoire.
Qu’est-ce qui distingue une famine nazie d’une famine soviétique ?
Les intentions de ceux qui l’ont perpétrée ! Dans les deux camps, la famine est née de la collectivisation de l’agriculture, mais Staline voulait nourrir les villes soviétiques alors qu’Hitler souhaitait les affamer. Staline a cherché à bâtir le socialisme, Hitler à le détruire. On ne peut comprendre la planification nazie si on ignore qu’elle visait à détruire la planification soviétique. Il ne s’agit pas de nier la possibilité des comparaisons, mais d’éviter de comparer avec des a priori idéologiques. Hannah Arendt, une philosophe que j’admire, observe le totalitarisme en isolant les différents systèmes les uns des autres. Pour moi, il est essentiel de se pencher sur les points de contact entre eux, mais aussi sur les oppositions.
Quels ont été les autres points de contact entre les deux idéologies ?
La destruction des États polonais, estonien et lituanien entre 1939 et 1941 a été le fruit d’une alliance entre les deux régimes. On oublie souvent cet épisode qui a tout de même permis à l’Allemagne de déclencher la Seconde Guerre mondiale. Par ailleurs, pendant l’insurrection de Varsovie, d’août à octobre 1944, la complicité des nazis et des Soviétiques est objective : il s’agit de détruire la Pologne. L’Armée rouge a tout simplement attendu aux portes de la ville, laissant aux Allemands le soin d’écraser l’insurrection.
On a évoqué des enjeux énergétiques, notamment la course allemande vers les champs pétroliers. Vous mettez plutôt l’accent sur les ressources alimentaires.
Pour nous, une nourriture peu chère et disponible est une évidence. Ce n’était pas le cas avant-guerre, même dans des pays développés comme l’Allemagne. J’ai voulu faire comprendre cela au lecteur contemporain, lui montrer qu’à cette époque, la nourriture était un enjeu hautement sensible, pour les Allemands, qui en importaient, comme pour les Soviétiques, qui en exportaient. Dans la vision coloniale nazie, l’indépendance de l’Allemagne passait par la domination des espaces de production alors contrôlés par les Soviétiques, l’Ukraine en particulier. Mais justement, le contrôle de l’Ukraine était également la condition sine qua non de la survie en autarcie de l’URSS. Si on sait cela, on comprend mieux pourquoi cette terre a été le charnier de la moitié des victimes massacrées entre 1933 et 1945.
On considérait le gaz comme l’arme privilégiée du crime de masse. En vous lisant, on découvre avec effroi que les deux régimes ont systématiquement recouru à une autre arme : la faim.
Oui, il y a de quoi être terrifié. Au cours des semaines et des mois, la faim détruit lentement l’humanité des hommes, des femmes et des familles qui la subissent. Cette expérience laisse des traces profondes sur les sociétés qui en ont été les victimes : l’Ukraine porte encore les stigmates de la famine.
Beaucoup de gens sont également morts de faim dans les camps…
Dans les goulags et dans les camps de concentration nazis, la mort de faim était la conséquence des pénuries, pas un objectif en soi. Dans les goulags, la plupart du temps, on avait faim, mais sans en mourir. C’est en 1941, 1942 et 1943, au moment de l’avancée des troupes allemandes, que la faim a le plus tué dans les goulags. Inversement, dans les camps de concentration nazis, c’est en 1944 et 1945, quand les mêmes Allemands battaient en retraite, qu’on compte le plus grand nombre de victimes de la faim.
On découvre aussi dans votre livre que l’idée de la « solution finale » s’est en quelque sorte progressivement affinée.
Tout le monde sait qu’Hitler voulait éliminer les juifs. Mais il ne suffit pas de connaître cette intention pour comprendre exactement comment il s’y est pris. Il n’y avait presque pas de juifs en Allemagne et la grande majorité des juifs victimes de la Shoah venaient de l’Est. Pour comprendre la Shoah, il est donc essentiel de prendre en compte les intentions d’Hitler, mais aussi de connaître la cartographie de la présence juive : les grandes concentrations se trouvaient en Pologne et en Union soviétique. En général, quand on veut faire l’histoire de la Shoah, on commence par les mesures prises contre les juifs allemands, puis on explique qu’ils étaient envoyés à l’Est pour y être tués. Ce point de vue n’est pas faux, mais partiel. En réalité, la Shoah a commencé à l’Est avec l’invasion de l’Union soviétique en 1941. Comment peut-on la comprendre sans étudier l’Union soviétique et les pays de l’Est ? Certes, l’antisémitisme existait partout, mais pour tuer les juifs, il fallait d’abord dominer les territoires dans lesquels ils résidaient.
Malgré tout, cela ne s’est pas passé comme Hitler le prévoyait.
Oui en effet. Hitler n’était pas quelqu’un qui planifiait dans les détails. Il déclenchait des crises puis exploitait les situations ainsi créées. C’est ainsi que des fantasmes généraux sont devenus une réalité politique concrète et meurtrière. Au début de la guerre, l’idée de déporter les juifs européens à Madagascar, colonie française, où on les aurait fait travailler jusqu’à la mort, fut sérieusement envisagée. Il y avait une autre option, qui était d’envoyer les juifs en Pologne occupée. Mais elle avait un inconvénient : la Pologne n’est pas assez éloignée de l’Allemagne. Il faut ajouter que le gouverneur général de la Pologne ne souhaitait pas voir d’autres juifs européens sur son territoire. Un troisième projet consistait à les déporter en Union soviétique. Au moment du pacte germano-soviétique, les nazis ont tout simplement demandé aux Soviétiques s’ils accepteraient deux millions de juifs. La réponse, comme vous vous en doutez, a été négative. Enfin, le dernier scénario envisageait de déporter les juifs par la force, dans le cadre d’une guerre-éclair contre l’URSS. Mais les aléas de la guerre et sa dynamique ont finalement favorisé les « solutions » locales. Ainsi, après l’invasion de l’Union soviétique, les nazis entreprennent d’abord d’éliminer les élites, ce qui suppose le meurtre des adultes juifs de sexe masculin. Puis très vite, les critères s’élargissent pour inclure femmes et enfants, et finalement l’ensemble de la communauté.
Les Allemands évoluent donc de déportation en extermination ?
Non ! Pour Hitler et les nazis, il n’y avait pas de différence entre déportation et tuerie ; l’objectif principal était de faire disparaître les juifs puisqu’ils n’étaient pas des êtres humains.
Les Slaves étaient pour leur part appelés à devenir les esclaves du Reich…
Pour les nazis, les juifs étaient la race à exterminer totalement. S’agissant  des Polonais et plus généralement des Slaves, races d’une humanité limitée, il fallait simplement massacrer les gens éduqués et tuer par la famine les gens incapables de travailler. L’objectif était de détruire les cadres de la société pour créer une masse de main-d’œuvre au service des Allemands.
Je ne sais si c’est une spécificité de l’enseignement français, mais on parle peu de toutes ces victimes non-juives. Est-ce parce qu’elles ont collaboré à la destruction des juifs et de ce fait, ne mériteraient plus cette appellation de « victimes » ?
Je vous signale que la plupart des Polonais n’ont pas collaboré avec les nazis pour exterminer les juifs. Que certains l’aient fait ne signifie pas que les autres n’ont pas été victimes. Penser qu’un seul groupe a été victime et que les autres ont été bourreaux ou collaborateurs, c’est méconnaître que dans tous les groupes, il y a eu des criminels et des gens qui se sont bien comportés. Les individus ne puisent pas leur humanité dans leur appartenance ethnique ou nationale. C’est pourquoi je n’ai pas parlé de groupes de victimes, mais de victimes tout court.
Comment votre livre a-t-il été accueilli en Pologne et en Ukraine ?
J’ai observé deux types de réactions. Certains lecteurs, notamment polonais, ont dit : « Voilà quelqu’un qui enfin décrit tous ces crimes qui ont été commis contre nous ! » une approche que je trouve peu pertinente. D’autre ont compris,  en me lisant, que pour comprendre leur histoire, ils devaient se pencher sur celle des autres peuples. Cette lecture me semble plus juste. Une autre réaction typique de pays de l’Est concerne Staline : certains lecteurs considèrent que mon ouvrage minimise les crimes staliniens, parce que j’ai revu certains chiffres à la baisse et que, pour moi, Staline n’est pas seulement un « monstre » mais un homme qui avait une réflexion politique.
Ces réactions rappellent que l’Europe est longtemps restée divisée. Plus de deux décennies après la chute du mur de Berlin, on a encore du mal, à l’Ouest, à comprendre la mémoire de ces pays-là.
Il y a une difficulté objective : comment un Américain ou un Français peut-il comprendre la situation de la Pologne orientale qui, entre 1939 et 1945 a changé de maître trois fois ? Comment peut-il comprendre le pouvoir soviétique sans avoir jamais vécu sous son joug ? Même ceux qui ont vécu l’Occupation en France ont du mal à comprendre que le pouvoir allemand était bien plus meurtrier là-bas qu’ici. À cela il faut ajouter un obstacle subjectif : pendant la Guerre froide, nous avons bâti une narration moralisante de la Seconde Guerre mondiale et en 1989, nous étions persuadés qu’il ne restait plus qu’à exporter cette vision à l’Est, en oubliant la perception que les peuples avaient de cette période. Je n’ai pas la prétention de résoudre les problèmes européens de mémoire, mais si on veut poursuivre l’intégration du Continent, il faudra prendre en compte ces sensibilités différentes.
Quid de la réception juive ? Les défenseurs de la mémoire juive ont-ils protesté ?
Toutes les réactions juives publiées dans la presse américaine ont été positives, ce qui était très important pour un livre qui tente de contextualiser la Shoah et de l’intégrer dans l’histoire. Naturellement, certains individus sont farouchement opposés à mon travail car ils souhaitent que la Shoah reste un événement métaphysique, à l’écart de l’Histoire. Sauf que si la Shoah n’est pas un événement historique, il est alors facile de la nier. Et se placer sur le terrain de la métaphysique, c’est ouvrir la porte à la concurrence des mémoires. Ceux qui souhaitent préserver la mémoire de la Shoah doivent comprendre que la seule façon d’y arriver dans la durée est de reconnaître que les histoires polonaise et ukrainienne sont inséparables de l’histoire juive, que la Shoah fait aussi partie de l’histoire polonaise, lituanienne, ukrainienne, soviétique, allemande et européenne. La seule façon d’empêcher que cette histoire disparaisse de nos mémoires, c’est de rappeler qu’elle n’a pas seulement été une affaire de juifs.[/access]

*Photo : signature du Pacte germano-soviétique (Wikipedia).

Élection du Pape François : Habemus anonymous !

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Ceux qui auront choisi TF1 hier soir pour suivre en direct les derniers événements vaticans ont fait la mauvaise pioche. Non pas que le plateau d’experts entourant le présentateur ait été moins honorable qu’ailleurs ou les images plus pauvres – toutes les chaînes avaient les mêmes, le direct étant assuré par la RAI.
Non, non le lézard, c’était la traduction en direct de l’allocution par laquelle Monseigneur Tauran annonçait lequel des cardinaux allait succéder à Benoît XVI et quel prénom papal l’élu avait choisi de porter. Manque de bol, si l’interprète latin-français pigée pour l’occasion par la chaîne a impeccablement traduit la majeure partie de l’allocution du cardinal protodiacre, qui est d’ailleurs la même depuis quelques lunes, elle a malencontreusement séché sur le nom patronymique du nouvel Évêque de Rome, ce qui a donné un truc cocasse du genre : « Je vous annonce une grande joie : nous considérons comme Papele très éminent et très révérend seigneur, le seigneur Georges, le cardinal de la sainte Église romaine Heu, Heuuuuu qui s’est donné le nom de Franciscum. »
Non habemus scoopum : faute d’avoir eu l’idée de recruter pour la circonstance quelqu’un qui connaisse à la fois son latin et son Église (un prêtre, même défroqué, aurait pu faire l’affaire), on a tout su, tout vu, sauf la nouvelle qu’on attendait depuis une heure, à savoir l’état civil du nouveau pape.
Cela dit, mieux vaut quelques secondes, somme toutes amusantes, de non-expertise promptement rectifiée que l’infinie vanité de certains spécialistes. Ainsi, les infortunés téléspectateurs de France 2 auront eu droit dès le réveil et en direct live à cette sentence définitive prononcée à l’encontre de François par l’inénarrable historien des religions Odon Vallet : « S’il avait été à fond contre la dictature argentine, le pape serait au fond de l’océan.» 

Voilà le pape qu’il nous faut !

francois pape jesuite

Personne ne l’attendait et ce fut lui, le Pape François. Ni Hollande, ni Ier, ni Desouche, mais François, comme tout le monde et comme nul autre. François comme le Poverello bien sûr, mais aussi comme le Xavier, évangélisateur de l’Extrême-Orient et figure fondatrice de la Compagnie de Jésus ; François aussi comme celui de Sales, l’immense pasteur savoyard et en passant patron des journalistes.
Georges-Marie Bergoglio, personne ne l’attendait aujourd’hui – il faut le confesser. Car la mémoire du journaliste et du commentateur est si courte que nous avions oublié que selon les rumeurs du précédent conclave, il aurait réuni alors sur son nom assez de voix pour concurrencer Joseph Ratzinger. C’est dire que l’Esprit le cherchait et ne le lâchait pas. Ou c’est dire, pour les lecteurs sourcilleux, que les cardinaux le tiennent en haute estime depuis belle lurette. Une estime sans doute aussi haute que l’ignorance du grand public occidental à son sujet d’ailleurs, mais qui risque peu de lui être préjudiciable. Rappelons-le une énième fois : le cœur battant de l’Église catholique contemporaine ne se situe plus au croisement des latitudes tempérées avec le méridien de Greenwich, mais dans les Amériques, dans les Afriques, dans les Asies. Ce qui n’empêche pas que Rome soit toujours à Rome, et il faut remarquer l’angle étonnant avec lequel l’élu a entamé son ministère pétrinien : je suis le nouvel évêque de la Ville, a-t-il affirmé, précisant seulement que « l’Église de Rome préside à la charité ». Paroles peut-être ésotériques pour le quidam, mais que les Églises orthodoxes apprécieront sans nul doute, elles qui disputent depuis mille ans à la papauté son statut dominateur. Ces premières paroles furent donc œcuméniques, dans tous les sens du terme : le Pape François rappelle du même mouvement que l’Église universelle a un siège suprême, celui de Rome, et que ce siège ne trouve sa légitimité que dans l’exercice de la charité : « Celui qui veut être le plus grand parmi vous, qu’il soit le plus petit ». On ne saurait reprocher à l’archevêque de Buenos Aires d’avoir dérogé à l’humilité : défenseur des pauvres, des petits et des faibles, il s’est fait petit au milieu d’eux, refusant les ors et les pompes, les appartements et voitures de fonction, voilant sa pourpre cardinalice sous un grand manteau noir. Fin comme un jésuite et dépouillé comme un franciscain, voilà le pape qu’il nous faut.
Car pour manœuvrer dans les ruines morales de la Curie romaine, un disciple d’Ignace de Loyola ne sera pas de trop : il lui faudra connaître les échafaudages d’influence sans en être vassal ; il lui faudra détricoter petit à petit des structures abîmées pour soigner le grand corps malade vatican. Mais cela qui fascine les commentateurs, ces intrigues politiques d’hommes empourprés, n’est que la part la plus infime de son ministère. C’est l’Église de tous les continents qu’il doit, selon la parole du Christ à Pierre, raffermir dans la foi. Rôle éternel de l’évêque et du pape, rendu plus complexe aujourd’hui encore, par l’étendue des terres concernées.
Comme on l’avait écrit, le nouvel élu ne pouvait qu’être « conservateur » sur la question des mœurs et du dogme, qui est sa mission première et à quoi tout catholique est d’ailleurs lié. On n’a jamais vu dans l’histoire, même quand les papes s’appelaient Borgia, que quiconque s’avisât de modifier ce qui fonde la foi de l’Église. Aussi, ceux qui attendaient pour la millième fois qu’un homme se dressât pour ordonner des femmes, autoriser l’avortement ou l’on ne sait quelle autre revendication de l’époque, qui passera avec elle, en seront encore pour leurs frais. En revanche, il est certain que le Pape François va, mais comme d’habitude, se préoccuper des questions de justice sociale qui ressortissent au premier chef de l’éthique chrétienne. On sait l’appétence particulière des prélats sud-américains, depuis cinq cents ans, à condamner l’esclavage de fait que créent les injustices économiques et sociales. Dans la lignée des Dom Helder Camara et Mgr Romero, l’évêque abattu sur l’autel  il y a trente ans par les escadrons de la mort salvadoriens, nul doute que le nouveau pape s’appliquera à dénoncer les conditions faites par le libéralisme rapace aux populations du Sud. Mais, comme son opposition frontale à Mme Kirchner, dirigeante de son pays d’origine, sur les questions du mariage homosexuel l’a déjà prouvé, on le verra s’opposer à la double postmodernité, celle des mœurs et celle des rapports économiques. Il ne faudra pas compter sur lui pour défendre une Église de la bourgeoisie, qu’elle soit de droite ou de gauche. Un monde « fraternel », c’est ce qu’il a répété au cours de sa première allocution ; une Église humble, comme l’ont montré la bénédiction et la prière qu’il a réclamées au peuple romain rassemblé devant lui : décidément, l’exercice de la papauté du XXIe siècle va prouver une fois encore où est la vraie subversion du pouvoir. Tout est perdu, fors l’amour, nous dit cet autre François Ier. Dans cette forêt obscure, nous serons nombreux à le suivre.

*Photo : his grace.

Habemus papam, le vent souffle où il veut !

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pape francois conclave

La simplicité et la ferveur guident les premiers gestes du nouveau pape François. Tout d’abord, il faut souligner le bel hommage à saint François d’Assise, le serviteur des pauvres et l’apôtre de la joie du christianisme, que représente le choix de ce nom par le successeur de Benoît XVI sur le trône de saint Pierre. Après que le cardinal Tauran a annoncé son élection, il est apparu humble, ému, solennel puis souriant, remerciant la foule de ses applaudissements avant d’imposer le silence pour prier à l’intention de son prédécesseur et du monde, et de demander de réciter aux hommes et femmes présents sur la place Saint-Pierre de Rome, ainsi qu’à tous ceux qui regardaient ou écoutaient la retransmission, le Notre Père et le Je vous salue Marie. Puis s’agenouillant, il invite les fidèles à prier pour lui afin de lui donner la force d’accomplir sa mission. Enfin, il donne sa première bénédiction papale à tous les présents où qu’ils soient.
Magnifique début de ce nouveau pape, le premier à avoir choisi le nom de François – un grand signe spirituel et politique dans notre monde de plus en plus soumis au dieu argent – que d’associer la prière, l’humilité et la joie, qui sont les forces du message du Christ et de François d’Assise.
Les 115 cardinaux réunis en conclave ont donc élu en cinq tours de scrutin le cardinal Jorge Mario Bergoglio comme successeur de Benoît XVI au poste de chef de l’Église catholique, apostolique et romaine. C’est un Argentin né dans une modeste famille d’immigrés italiens de Buenos Aires. Ce jésuite, d’une intelligence et d’une finesse intellectuelle et spirituelle sans faille, est un homme d’une profonde humilité, un ascète menant une vie simple et austère. Défenseur des pauvres et adversaire des excès du néolibéralisme et de la mondialisation tout comme le fut Benoît XVI, il aime écouter les gens. Dès son réveil, à 4h30 du matin, dans le petit appartement qu’il a choisi d’occuper près de la cathédrale, délaissant la résidence des archevêques de la capitale argentine, il travaille sans relâche. Cet homme a réussi à remettre de l’ordre dans l’église d’Argentine sortie affaiblie des années de dictature. Nous sommes sûrs que dans l’amour du Christ et avec le soutien de l’Esprit saint, il saura impulser une nouvelle force spirituelle à l’Eglise et redonner la foi à notre monde qui en a cruellement besoin. Chaque jour, je prierai pour vous et le succès de votre mission, très Saint Père.

*Photo :at Cholic Church (England and Wales).

Oui, le Hezbollah est bien une organisation terroriste

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hezbollah israel ue

Contrairement à ce que croit l’Europe, la botte secrète d’Israël, ce n’est pas Shimon Peres, mais la belle Rita. En attendant que les grands de ce monde trouvent comment s’y prendre pour doucher les ardeurs belliqueuses de Mahmoud Ahmadinejad, Israël a balancé une bombe de charme à l’ONU : la chanteuse Rita, une voix ample, chaude, vibrante. Le 5 mars, elle a chanté à New York la paix, l’amour et la vie en hébreu, en anglais et en farsi devant un parterre de personnalités comprenant le secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki-moon, des diplomates et des représentants de la communauté juive et iranienne. Rita est une chanteuse populaire, une Israélienne d’origine iranienne, comme 250 000 de ses compatriotes qui ont été chassés de chez eux par les mollahs.
Ce n’est pas la première fois qu’Israël tente une démarche innovante contre le va-t-en guerre iranien qui menace la paix du monde. Entre la cyber-guerre avec piratages informatiques et kits d’espionnage façon inspecteur Gadget dont le virus Stuxnet n’est qu’un exemple, les kidnappings et les éliminations ciblées, les Services Secrets (israéliens ou pas) ont de beaux jours devant eux. Toutes ces péripéties sont autant de tentatives d’Israël qui visent à ralentir le programme nucléaire iranien sans porter atteinte aux populations civiles.
Des populations civiles qui ne pèsent guère aux yeux de certains dirigeants et esprits politiques au Proche-Orient. En effet, le cours de la vie s’est fortement dévalué ces temps-ci en Syrie et le Hezbollah, allié d’Ahmadinejad et de Bachar Al-Assad, trempe une main sanglante dans le massacre de la population syrienne  — saluons au passage l’impuissance de l’ONU et le grand silence des ONG. Après deux ans de tuerie, où est la courageuse flottille pour les enfants de Syrie, voire pour les camps de réfugiés syriens en Turquie ou en Jordanie ?
L’Iran soutient le terrorisme, et le Hezbollah est son bras droit. Implanté dans le sud du Liban, cette organisation terroriste sape les fondements de l’Etat libanais, elle participe au gouvernement mais possède sa propre armée. Faut-il laisser ces assassins en liberté ?
Liban-Syrie-Jordanie-Israël : C’est une région où les frontières se chevauchent de toutes parts, où tout le monde se marche sur les pieds. Vingt-et-un observateurs de l’ONU au Liban ont été enlevés sur le Golan le 6 mars dernier par des rebelles syriens qui les ont relâchés le 9… en Jordanie.
Le 18 juillet 2012, c’est en Bulgarie que le terrorisme a débarqué sur les côtes européennes, télécommandé par l’Iran. Ainsi, l’été dernier, le Hezbollah a importé sur notre continent ses méthodes sanglantes, un attentat suicide tuant à Burgas cinq vacanciers israéliens (dont une femme enceinte) et un Bulgare, le chauffeur du car. Certes, comparé aux deux attentats de Buenos Aires, en 1992 en 1994, qui ont fait 29 et 84 morts et, à chaque fois, plus de 200 blessés, c’est un chiffre modeste. Mais la Bulgarie est membre de l’Union européenne depuis 2007, cet attentat a eu lieu sur son territoire, et ne pas réagir serait sans aucun doute un aveu de faiblesse coupable.
Le Hezbollah lève des fonds en Europe, se livre au trafic de la drogue et recrute des agents. Mais l’Union européenne attend le feu vert de la France et de l’Italie pour l’inscrire sur la liste des organisations terroristes. Difficile situation pour ces deux pays engagés au Liban dans une mission de la paix avec la Force intérimaire des Nations unies au Sud Liban (FINUL), et particulièrement pour la France, qui entretient depuis toujours des relations privilégiées avec le Liban.
Le président israélien passe actuellement une semaine à Paris, Strasbourg et Bruxelles, et plaide pour que l’Europe inscrive le Hezbollah libanais sur sa liste noire. D’autres pays, comme les Etats-Unis, le Canada et l’Australie l’ont fait. Peres réclame aussi des sanctions plus efficaces contre l’Iran qui poursuit son programme nucléaire et s’équipe de missiles longue portée.
L’Europe prétend distinguer une branche militaire d’une branche politique du Hezbollah, et craint de déstabiliser la région en affaiblissant cette dernière. Bien entendu, les craintes de représailles sont légitimes, car le « Parti de Dieu » pourrait alors activer ses cellules dormantes en Europe (il y aurait 900 agents en Allemagne) et sérieusement compliquer la tâche à la FINUL au Liban. Seuls en Europe, les Pays-Bas l’ont résolument proscrit de leur territoire et incitent le reste des membres de l’UE à l’imiter. Quant à la Grande-Bretagne, elle propose de n’inscrire au tableau noir que la soi-disant branche militaire. Plus consensuelle, cette solution mi-chèvre mi-chou serait un pas en avant mais resterait certainement insuffisante pour mettre un terme à l’infiltration de nos banlieues par une organisation terroriste.
Faut-il baiser la main qu’on ne peut mordre ou appeler un chat un chat ? À l’heure où la France est engagée au Mali pour combattre le terrorisme, comment peut-elle tolérer qu’on pactise avec le terrorisme sur son propre territoire et que le Hezbollah ait pignon sur rue dans nos villes ? Si nous n’avons pas le courage de refuser que les terroristes abordent en Europe, que font nos soldats au Mali ? Pourquoi les exposer au nom de la lutte anti-terroriste si nous ne sommes pas en mesure de lutter chez nous ?

*Photo : ninjawil.

Un eurodéputé sur trois prêt à interdire la pornographie sur internet

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Réunis ce mercredi à Strasbourg, les députés européens ont finalement rejeté par 368 voix contre 158 la résolution qui visait à interdire la pornographie sur Internet.
Mais me direz-vous, qui donc cherchait à bannir zizis et foufounes du cyberespace continental ? Des catholiques intégristes, voire des papistes mainstream mais particulièrement obtus ? Vous n’y êtes pas !
Des ligues de vertus made in Bible Belt, telles celles qui ont fait pression sur la Russie et divers pays baltes afin qu’ils proscrivent des antennes pour vulgarité supposée le meilleur dessin animé du monde ? (Il s’agit of course de South Park, et si t’es pas d’accord, Eat Penguin Shit, You Ass Speleologist !). Eh ben, c’est même pas eux, sur ce coup-là…
Je vous vois frétiller : si les cathos bigots et les parpaillots amerlos sont hors de cause, c’est forcément la piste islamique qu’il faut suivre ! Il est vrai qu’en matière de chair humaine avec des poils autour, les observants ne rigolent pas, quoi que puissent en laisser penser certaines notes détaillées d’hôtels qui ont le mauvais goût d’indiquer, en plus de la facture VOD, le détail des films visionnés… Et non, ce ne sont pas les mahométans qui ont lobbysé un eurodéputé sur trois.
Ne cherchez plus, les amis, la religion à l’origine de cette délirante tentative de censure s’appelle le féminisme.

Non habemus Marxum !

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Dans sa lutte acharnée et séculaire contre le matérialisme athée, la subversion communiste et l’avènement de la société sans classes, l’Église catholique a mené à bien une prodigieuse opération d’enfumage (blanc, en l’occurrence) et de diversion médiatique pour cacher son affolement. En effet, on ne nous fera pas croire que l’élection du nouveau pape, le 13 mars, respire la sérénité et serait due à l’infusion de la Grâce chez les cardinaux. La hâte avec laquelle a été choisi un archevêque argentin moyennement connu sur qui les vaticanologues disent tout et son contraire (antilibéral et ami des pauvres pour les uns, pape de combat contre la gauche et suppôt de Videla pour les autres) prouve, à qui sait regarder, la panique qui a régné au sein du conclave.
La raison de cette précipitation visible n’est pourtant pas à chercher bien loin. On s’est soudain avisé, sous les plafonds de la chapelle Sixtine, qu’il fallait en toute urgence, en ces temps de crise planétaire du libéralisme, occulter un événement capital – c’est le cas de le dire – qui aurait pu donner des idées à certains. Le 13 mars 2013 est, comme n’importe quel calendrier vous le confirmera, la veille du 14. Or, le 14 mars 1883, il y a 130 ans, Karl Marx mourait dans sa soixante-cinquième année à Londres.
Du coup, forcément, il y a eu beaucoup moins de monde pour se recueillir sur sa tombe au cimetière de Highgate et donc pour mieux préparer la révolution mondiale que de catholiques réunis Place Saint-Pierre pour communier dans l’obscurantisme le plus rétrograde.
Pour un joli coup, c’est un joli coup.

Euthanasie : l’acharnement législatif

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euthanasie sicard leonetti

euthanasie sicard leonetti

Depuis la publication du rapport Sicard en décembre 2012, les débats sur une éventuelle dépénalisation de l’euthanasie s’étaient faits plus discrets, rapidement relégués à l’arrière de la scène médiatique par le mariage pour tous. Mais les Français aiment trop se quereller sur des sujets d’éthique pour s’en tenir à cette unique réforme. Gageons que l’actualité des prochains mois ouvrira les vannes d’un débat animé.
La récente sortie du Conseil national de l’Ordre des médecins (CNOM), à travers un texte rendu public à la mi-février, ravive la question soulevée par la vingt-et-unième proposition du programme de François Hollande. En tant qu’étudiants en médecine et en sciences politiques, et comme tout jeune concerné par l’avenir éthique et social et de la France, nous avons cru devoir exprimer notre opposition à toute forme d’euthanasie dite « active » et à l’aberration du suicide assisté.
L’assistance médicalisée pour la fin de vie – euphémisme maladroitement utilisé pour occulter une réalité que les commissions n’ont pas l’audace de nommer simplement l’assistance médicalisée pour la mort, donc, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit, marque une étape majeure dans la résurrection d’un État tout-puissant auquel incomberait le droit de dire qui peut ou ne peut pas mourir, conformément à sa conception singulière, devenue absolue, de la dignité humaine.
Cette intuition explique en partie l’adoption d’un texte par le Conseil de l’Ordre qui, de peur d’être dessaisi d’un dossier engageant l’avenir de chaque médecin, a compris qu’il devait jouer son rôle. Il est certaines questions qu’on ne peut décréter à la majorité et dont le traitement appartient légitimement à ceux qui sont les mieux placés par l’expérience de leur profession. L’euthanasie ne se joue pas dans les salons de l’Assemblée nationale, mais plus prosaïquement dans l’étroitesse d’une chambre d’hôpital. Face à certains sujets, démocratie et transparence ont tôt fait de montrer leurs limites. Non pas qu’il faille confisquer à l’opinion publique la délicate question de l’euthanasie, mais celle-ci, par les nuances qui la composent, exige d’être posée de manière concertée entre ceux qui savent et ceux qui décident. Ce n’est certainement pas au travers de sondages qu’on doit mesurer la nécessité d’une telle loi. Ou alors, pour pousser l’humour noir jusqu’à la froideur statistique des études d’opinion, mesurons sans tarder la cote de popularité dont jouirait une faucheuse sur commande !
La politique a pour objet les conditions du vivre-ensemble, et non du mourir-assisté. Quant aux lois, elles demeurent l’expression générale d’une volonté portant sur des cas généraux. Évidemment, personne ne veut souffrir. À juste titre, l’opinion publique s’est laissée fortement impressionner par des situations exceptionnelles ayant bénéficié d’un très large écho médiatique. Mais, au-delà de la compassion, il entre un peu d’irresponsabilité dans l’idée qu’on puisse confier à d’autres, à la demande, la tâche d’abréger ses souffrances. On ne légifère ni avec des affects, ni avec des peurs.
Dans son premier constat, le Conseil de l’Ordre rappelle qu’il existe depuis 2005 une loi répondant efficacement à la majorité des cas. En proscrivant l’acharnement thérapeutique, la loi Leonetti traduit la volonté du corps médical d’accompagner dignement les derniers jours d’un patient sans franchir le pas définitif – moralement fragile et socialement dangereux – de l’euthanasie. Le rapport Sicard aura beau bâtir des distinctions spécieuses entre mort et fin de vie, suicide et mort volontaire, accompagnement et complicité, il s’agit bel et bien de donner la mort. L’Ordre des médecins réaffirme ainsi son attachement à la loi Leonetti et encourage sa promotion massive auprès des soignants et de l’opinion. Garde-fou aux dérives possibles de l’euthanasie, cette loi permet d’articuler deux phrases majeures du serment d’Hippocrate : « Je ne prolongerai pas abusivement les agonies » et « je ne provoquerai jamais la mort délibérément ».
D’après le même rapport Sicard, la légalisation de l’euthanasie ferait l’objet d’une « revendication très largement majoritaire » portée par plus de 80 % de la population. Face à l’argument du nombre, nous constatons qu’un tel mouvement traduit non seulement un abandon de responsabilité au profit des pouvoirs publics, mais manifeste surtout un changement radical dans la perception de la vie humaine et des rapports sociaux. Au lieu de prendre ces chiffres pour argent comptant, mieux vaudrait diagnostiquer une pathologie collective. Le vrai problème, à notre sens, réside principalement dans la solitude profonde qui entoure les mourants. « Penser solidairement la fin de vie », le titre du rapport dégage une amère ironie quand on conçoit que c’est précisément une crise de solidarité qui nous amène aujourd’hui à prendre au sérieux la dépénalisation de l’euthanasie. Dans les années 1970, le sociologue Norbert Elias décrivait déjà ce symptôme social plus que pathologique de l’abandon généralisé où se tient l’agonie des mourants.
Pour que ce terme d’agonie ne perde pas son sens originel – celui d’une lutte ultime et courageuse contre la mort -, il faut considérer qu’elle se vit à plusieurs, dans l’accompagnement familial et social, plutôt que dans l’isolement sordide de mouroirs institutionnalisés. Cet argument fait peur. Le temps presse, coûte cher et, comme l’écrit François Hollande au professeur Sicard, les familles ne « sont plus toujours en capacité d’assister leur proche ». Nos vieux sont un fardeau, un phénomène qu’une administration cynique pourrait ajouter à la longue liste des éléments parasites et chronophages ! C’est donc, au premier chef, la responsabilité des familles, enfants et parents confondus, et celle du corps social dans son ensemble, qu’il s’agit de promouvoir hic et nunc en arguant d’un thème aujourd’hui à la mode : « la solidarité des générations ». À en croire certains, ce thème ne relève apparemment plus du bon sens le mieux partagé. Quant aux malades incurables, est-ce à la collectivité de dire qu’ils peuvent mourir ? Est-ce aux médecins d’administrer la mort ? La revendication d’une clause de conscience suffit à démontrer les failles de ce projet.
De fait, la place qu’occupe aujourd’hui la question de l’euthanasie révèle surtout les vices d’une société où les malades éprouvent douloureusement le poids de leur présence. De leur sur-vie, pourrait-on dire. Ce n’est pas d’une aiguille qu’ont besoin les mourants, mais d’une main cramponnée à la leur.
Que les familles se chargent d’honorer leurs parents jusqu’à la déchéance pour qu’elle n’en soit plus une. C’est uniquement dans le regard des autres que le patient s’éteindra avec dignité, pas sous les néons glauques d’une salle dédiée aux séances d’injection létale.
Nous n’ignorons pas qu’une éventuelle légalisation de l’euthanasie ne concernerait pas exclusivement les personnes âgées. Mais, dans les faits, elles représentent la part majoritaire des cas visés par le dispositif. Développons les infrastructures ! Apaisons les souffrances ! Garantissons à tous la dignité du soin ! Il y a déjà tant à faire de ce côté. Quand bien même il vous en prierait courtoisement, on ne pousse pas un mourant dans l’escalier. Même en fermant les yeux.
Sommes-nous prêts à voir émerger dans les hôpitaux des lieux consacrés au suicide ? Imagine-t-on de demander à d’autres le droit de mourir au risque de voir sa requête rejetée ? A-t-on conscience des risques et des dérives encourus par des individus déjà fragilisés par les effets de la maladie ?
La balance penche bien trop du côté des méfaits potentiels ou réels pour que nous puissions reconnaître la nécessité de cette loi. Ce n’est pas hypocrisie, mais bon sens de reconnaître que le rôle de l’État a des bornes. N’oublions pas que nos prédécesseurs ont tout fait pour soustraire à l’instance publique le droit de vie et de mort sur chacun. Ce n’est pas pour le lui redonner aujourd’hui sous l’impulsion de nos angoisses. Ne créons pas, sans le vouloir, les conditions d’une mort planifiée déléguée au pouvoir. Et pour finir sur ce degré suprême d’intervention du politique dans la sphère privée, dernier rempart de liberté individuelle, nous emprunterons à Balzac l’expression de son étonnement face à un risque qui nous guette : « Je ne savais pas que la bureaucratie pût allonger ses ongles jusque dans nos cercueils. »

*Photo : Martin Le Roy.

François, « répare mon Église en ruines »

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pape francois assise

pape francois assise

La première question des journalistes de BFM TV, à l’annonce du nom du nouveau pape fut la suivante : « Est-il conservateur ? ».
Voilà bien une préoccupation de chien de garde du progressisme sans peurs et sans tabous, qui pose toujours les questions les plus subversives et les plus pertinentes, tellement éloignées de la réalité des enjeux vaticans.
Je ne suis pas de ceux qui blâment l’Église pour son répugnant conservatisme, pour son obstination hétéro-fascisante à se tromper de combat, pour ses positions d’arrière-garde en matière sociétale.
Je ne suis pas de ceux qui pensent qu’elle devrait marier ses prêtres, militer pour les opprimés LGBT (parce que c’est sûr, si le Christ revenait, il ferait la Gay Pride), distribuer des capotes  et adapter ses positions au rythme et aux conditions du monde occidento-libéral.
Mais je suis de ceux qui déplorent la pourpre et les dorures, le stuc et les Mercedes vaticanes, les comptes opaques de l’IOR  et les magouilles politiciennes de la Curie. Car je crois que si l’Église est évidemment conservatrice, son conservatisme doit être total.
Et sa critique du progressisme libéral doit s’accompagner d’une critique du capitalisme et d’une sobriété face au monde de l’argent. Ses fastes et son luxe m’ont toujours paru contradictoires avec l’esprit de l’Évangile.
C’est pourquoi, si j’avoue que le nom de José Mario Bergoglio ne me disait pas grand-chose, quand j’ai entendu « Francesco  », j’ai compris qu’il se passait quelque chose d’intéressant.
Car j’ai une affection particulière pour le saint portant ce prénom, le petit frère des pauvres, dont j’ai pu admirer la pauvre bure  dans un musée d’Assise, toute trouée et rapiécée comme une vieille âme.
Un chiffon, des plaies, une ridicule tonsure. Voilà bien un modèle.
« Répare mon Église en ruines », dit le Christ à saint François, et le voilà parti, avec un marteau et des clous, restaurer le toit d’une chapelle abandonnée, prenant au propre le figuré.
Huit siècles plus tard, si les plafonds de Saint-Pierre sont solides et bien décorés, le figuré est toujours d’actualité, et le nouveau pape devra lui aussi être un maçon pour une Église pleine de courants d’air.
Saint François d’Assise, c’est  surtout le modèle d’un catholicisme pur et sincère, du temps lointain  peint par les fresques de Giotto où les chrétiens s’adressent encore à Dieu comme des petits enfants, où l’on parle aux animaux, on s’élève sur des nuages, et l’on reçoit les stigmates d’un grotesque et touchant Christ séraphin. S’il ne s’agit pas de retomber dans un angélisme naïf, la simplicité des robes de bure doit encore nous toucher.
Saint François d’Assise c’est la foi. Pas la petite foi, pas  la foi religieuse et théologique, pas cette fausse grandeur des corps puissants de la chapelle Sixtine, pas cette foi abstraite et vaticane, cette foi  mêlée de temporel, de sang et de batailles, de pouvoir et d’injustice. C’est la Foi simple, la Foi du charbonnier, l’aveugle foi des pauvres, des chastes et des martyrs.
À chaque pape son combat. Jean-Paul II s’était engagé contre le communisme et avait  participé à la chute du rideau de fer, sachant faire le pont entre deux Europes et ouvrant la voie à l’œcuménisme. Benoît XVI se donna la tâche plus ingrate de faire le ménage et l’unité d’une Église souffrant de multiples scandales – tâche qu’il ne réussit objectivement pas à accomplir malgré toute sa bonne volonté. Le premier sut séduire les jeunes par son charisme, le second rallia les théologiens à sa cause par sa grande culture religieuse. François, lui, se tournera vers les pauvres, les petits, les oubliés de la mondialisation. Voilà quel doit être son grand œuvre. À l’heure où l’Occident se délite dans un individualisme délétère et n’est plus le centre de la chrétienté, l’Église doit se tourner là o% son cœur bat et se faire la porte-parole des damnés de la terre.
Espérons qu’avec ses origines jésuitiques et sa formation de chimiste, François saura trouver l’alchimie entre intransigeance et humanisme, tout en inaugurant une Église plus proche des démunis, et, se souvenant des mots de saint François : « On atteint plus vite le ciel en partant d’une chaumière que d’un palais », gageons qu’il orientera l’Église vers un catholicisme plus humble, plus sobre et plus simple.
Devant ce pape venu « du bout du monde », il serait bon de nous rappeler ces mots de Bernanos dans Français si vous saviez : « Je le dis, je le répète, je ne me lasserai jamais de proclamer que l’état du monde est une honte pour les chrétiens. Nous répétons sans cesse avec des larmes d’impuissance, de paresse et d’orgueil que le monde se déchristianise. Mais le monde n’a pas reçu le Christ, c’est nous qui l’avons reçu pour lui, c’est de nos cœurs que Dieu se retire, c’est nous qui nous déchristianisons, misérables ! ».
Le pape n’est plus européen, nous l’avons bien mérité.

*Photo : Catholic Church (England and Wales).

Vatican : un miracle signé Chavez ?

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La semaine dernière, au terme d’un conclave autrement plus morbide que celui qui s’est achevé hier soir à Rome, le vice-président et le ministre de la Défense vénézuéliens ont déclaré : « Notre commandant Hugo Rafael Chavez Frias a suivi l’idéal chrétien. Il est mort accroché au Christ, cramponné à cette croix avec laquelle il est aujourd’hui uni. » De l’autre côté de l’Atlantique, surtout chez les amoureux transis de la « révolution bolivarienne », on aurait tôt fait de qualifier ces discours d’homélies. Mais attendez, le meilleur est à venir : au cours de son agonie, Chavez a twitté une dernière fois en décembre 2012 : « Je reste cramponné au Christ et confiant envers mes médecins et infirmières. Hasta la victoria siempre ! Nous vivrons et nous vaincrons ! » (pas la peine de traduire la locution centrale, même ceux qui jouaient au morpion pendant leurs cours de castillan auront compris…).
Pour filer jusqu’au bout la métaphore christique, les pontes du parti bolivarien nous ont même offert d’étranges funérailles du Commandante, un happening durant lequel le dauphin désigné Nicolas Maduro a déposé la réplique de l’épée de Bolivar sur le cercueil présidentiel avant d’offrir le précieux objet à la famille du défunt. Entre-temps, la presse entière aura moqué les embrassades entre Ahmadinejad et la mère de son « frère » Hugo, déploré la présence du satrape biélorusse Loukachenko et clos le débat sur le bilan des années Chavez (saint ou salaud, à vous de choisir : la demi-mesure est interdite !).
Je suis peut-être le seul dans ce cas, mais hier soir, lorsque le Cardinal Tauran a annoncé l’identité du nouveau souverain pontife, j’ai immédiatement pensé à Chavez. Non que le pape François soit l’archétype de l’apparatchik bolivarien, ou même un adepte explicite de la théologie de la libération. Mais le simple fait que l’heureux élu soit un archevêque argentin illustre une vérité longtemps occultée : l’Amérique du Sud est aujourd’hui – avec l’Afrique et l’Asie – un des poumons du catholicisme, malgré l’infâme prosélytisme évangéliste. L’imprégnation catholique de la gauche et de l’extrême gauche locales n’est plus à démontrer, même si leurs discours contestataires doivent aussi beaucoup au mouvement indigéniste, ce qui donne parfois, l’ayahuasca aidant, de drôles de syncrétismes. Même la présidente péroniste de l’Argentine, pourtant opposée au conservatisme sociétal de l’ex-vicaire de Buenos Aires, s’est fendue d’un mot de félicitations. Voilà qui devrait ravir les inconditionnels de la gauche sud-américaine que sont les cadres ultralaïcards du Parti de Gauche mélenchoniste. N’est-ce pas, Alexis ?

La Shoah n’est pas une histoire juive

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staline hitler snyder

staline hitler snyder

Élisabeth Lévy. La communauté savante et le public, en Amérique et en Europe de l’Ouest, considèrent en général l’extermination des juifs par les nazis comme l’événement central de la Seconde Guerre mondiale. S’agit-il d’une erreur collective ? Remettez-vous en question cette centralité tenue pour une quasi-évidence ?
Timothy Snyder. La centralité de l’extermination des juifs dans l’ensemble de tueries de masse perpétrées entre 1932 et 1945 relève d’une une vision subjective. Mon livre montre que la Shoah a été « pire » que ce que l’on pensait, mais aussi que d’autres meurtres de masse, beaucoup moins connus, se sont déroulés en même temps qu’elle – les juifs représentant 40 % des 14 millions de victimes. La spécificité de la Shoah est qu’elle fut le résultat d’une politique qui ciblait une population entière, avec pour objectif son extermination totale.
Vous cherchez à donner sa cohérence à la grande tragédie européenne en l’inscrivant dans un continuum temporel, spatial et fonctionnel – unité de temps, de lieu (les « terres de sang ») et d’action (le meurtre de masse). De fait, l’extermination des juifs apparaît alors comme l’un des éléments d’un tableau incroyablement sanglant.
Je recense six épisodes meurtriers : la famine en Ukraine de 1932-1933, qui a causé près de 3,3 millions de morts ; la Terreur stalinienne de 1937-1938, dans laquelle ont péri 1 million de Soviétiques, pour la plupart paysans mais aussi membres de minorités ethniques – essentiellement des Polonais ; ensuite, 200 000 habitants de Pologne et des Pays baltes sont morts dès le début de la guerre et de l’occupation nazie. La phase la plus meurtrière commence après l’attaque allemande contre l’Union soviétique, en juin 1941, et se décompose en trois épisodes concomitants : l’affamement délibéré par les Allemands des prisonniers de guerre soviétiques et des habitants de Leningrad, qui cause près de 4 millions de victimes ; les « représailles » contre les civils en Biélorussie et après l’insurrection de Varsovie, pour un bilan de 3 à 4 millions de victimes ; et enfin la Shoah, avec ses 5,4 millions de victimes.
Vous redonnez donc vie aussi à des victimes un peu oubliées – au moins en Occident – tels que les Polonais non-juifs ou les Ukrainiens, y compris ceux qui participaient à l’extermination des juifs…
Mon objectif n’était pas de répartir les victimes entre différents groupes selon leurs origines, mais d’établir une vision d’ensemble des événements. Question de méthode : on ne peut pas expliquer la Shoah uniquement à travers le prisme de l’histoire juive, ni d’ailleurs comprendre la famine ukrainienne en se limitant à l’histoire du pays. Les catégories nationales ne permettent pas de comprendre des événements d’une telle ampleur. La Shoah est unique, elle est peut-être le sommet de l’abomination, mais si elle demeure isolée, elle est incompréhensible.[access capability= »lire_inedits »]
Qu’ont en commun ces 14 millions de victimes, tombées sur ce territoire regroupant la Pologne orientale, des Pays baltes, la Biélorussie et l’Ukraine que vous nommez les « terres de sang » ?
Tout d’abord, il ne s’agit pas de militaires tombés au combat mais de civils directement ciblés en tant que tels par les politiques meurtrières hitlériennes et staliniennes. Le deuxième élément majeur qui lie ces individus, c’est le territoire. On oublie que ces gens se connaissaient : Polonais, Ukrainiens, Lituaniens, Russes et juifs vivaient ensemble et c’est nous, les historiens, qui les avons séparés en les classant par nationalité. C’est sur ces « terres de sang » que les Allemands et les Soviétiques ont perpétré la plupart de leurs crimes ; c’est sur elles que la Shoah a eu lieu. Ce sont ces « terres de sang » qui ont été le théâtre et l’enjeu de l’affrontement entre les deux totalitarismes. Cette approche peut dérouter, car habituellement on choisit plutôt des États comme objet historique. Mais que faire lorsque l’État change de frontières ? Quand des régions et des populations ont changé de nationalité trois ou quatre fois en quelques années ?
À bien des égards, votre livre rappelle Vie et destin, de Vassili Grossman, dans lequel il fait de Stalingrad un miroir dans lequel le stalinisme et le nazisme se contemplent sous les traits de l’ennemi. Comment définiriez-vous les relations entre ces deux régimes ?
Du point de vue politique, c’est la question la plus importante. Il n’est donc pas surprenant que les réponses changent selon les appartenances. À gauche, on aime croire qu’il y avait entre les deux régimes une incompatibilité idéologique radicale. À droite, on pense plutôt qu’Hitler était inspiré par Staline, ce qui n’est pas faux.
Adhérez-vous à la thèse de Nolte, selon laquelle le nazisme aurait été une réaction au stalinisme…
Les deux régimes ont noué une relation dialectique. Je suis l’un de ces Anglo-Saxons qui s’intéressent à l’aspect empirique des choses, autrement dit aux faits : pour moi, une éventuelle interaction entre les deux ne doit pas être un tabou. Parfois elle existait et parfois non. Il est tout aussi absurde de prétendre qu’il y avait une différence absolue entre les deux régimes, que de croire qu’on peut comprendre l’un à travers l’autre. Que nazisme et stalinisme aient reposé sur des idéologies très différentes, c’est une évidence. Au départ, le seul point commun entre eux, c’est le territoire. J’ai donc cherché à comprendre les interactions sur ce territoire.
Qu’est-ce qui distingue une famine nazie d’une famine soviétique ?
Les intentions de ceux qui l’ont perpétrée ! Dans les deux camps, la famine est née de la collectivisation de l’agriculture, mais Staline voulait nourrir les villes soviétiques alors qu’Hitler souhaitait les affamer. Staline a cherché à bâtir le socialisme, Hitler à le détruire. On ne peut comprendre la planification nazie si on ignore qu’elle visait à détruire la planification soviétique. Il ne s’agit pas de nier la possibilité des comparaisons, mais d’éviter de comparer avec des a priori idéologiques. Hannah Arendt, une philosophe que j’admire, observe le totalitarisme en isolant les différents systèmes les uns des autres. Pour moi, il est essentiel de se pencher sur les points de contact entre eux, mais aussi sur les oppositions.
Quels ont été les autres points de contact entre les deux idéologies ?
La destruction des États polonais, estonien et lituanien entre 1939 et 1941 a été le fruit d’une alliance entre les deux régimes. On oublie souvent cet épisode qui a tout de même permis à l’Allemagne de déclencher la Seconde Guerre mondiale. Par ailleurs, pendant l’insurrection de Varsovie, d’août à octobre 1944, la complicité des nazis et des Soviétiques est objective : il s’agit de détruire la Pologne. L’Armée rouge a tout simplement attendu aux portes de la ville, laissant aux Allemands le soin d’écraser l’insurrection.
On a évoqué des enjeux énergétiques, notamment la course allemande vers les champs pétroliers. Vous mettez plutôt l’accent sur les ressources alimentaires.
Pour nous, une nourriture peu chère et disponible est une évidence. Ce n’était pas le cas avant-guerre, même dans des pays développés comme l’Allemagne. J’ai voulu faire comprendre cela au lecteur contemporain, lui montrer qu’à cette époque, la nourriture était un enjeu hautement sensible, pour les Allemands, qui en importaient, comme pour les Soviétiques, qui en exportaient. Dans la vision coloniale nazie, l’indépendance de l’Allemagne passait par la domination des espaces de production alors contrôlés par les Soviétiques, l’Ukraine en particulier. Mais justement, le contrôle de l’Ukraine était également la condition sine qua non de la survie en autarcie de l’URSS. Si on sait cela, on comprend mieux pourquoi cette terre a été le charnier de la moitié des victimes massacrées entre 1933 et 1945.
On considérait le gaz comme l’arme privilégiée du crime de masse. En vous lisant, on découvre avec effroi que les deux régimes ont systématiquement recouru à une autre arme : la faim.
Oui, il y a de quoi être terrifié. Au cours des semaines et des mois, la faim détruit lentement l’humanité des hommes, des femmes et des familles qui la subissent. Cette expérience laisse des traces profondes sur les sociétés qui en ont été les victimes : l’Ukraine porte encore les stigmates de la famine.
Beaucoup de gens sont également morts de faim dans les camps…
Dans les goulags et dans les camps de concentration nazis, la mort de faim était la conséquence des pénuries, pas un objectif en soi. Dans les goulags, la plupart du temps, on avait faim, mais sans en mourir. C’est en 1941, 1942 et 1943, au moment de l’avancée des troupes allemandes, que la faim a le plus tué dans les goulags. Inversement, dans les camps de concentration nazis, c’est en 1944 et 1945, quand les mêmes Allemands battaient en retraite, qu’on compte le plus grand nombre de victimes de la faim.
On découvre aussi dans votre livre que l’idée de la « solution finale » s’est en quelque sorte progressivement affinée.
Tout le monde sait qu’Hitler voulait éliminer les juifs. Mais il ne suffit pas de connaître cette intention pour comprendre exactement comment il s’y est pris. Il n’y avait presque pas de juifs en Allemagne et la grande majorité des juifs victimes de la Shoah venaient de l’Est. Pour comprendre la Shoah, il est donc essentiel de prendre en compte les intentions d’Hitler, mais aussi de connaître la cartographie de la présence juive : les grandes concentrations se trouvaient en Pologne et en Union soviétique. En général, quand on veut faire l’histoire de la Shoah, on commence par les mesures prises contre les juifs allemands, puis on explique qu’ils étaient envoyés à l’Est pour y être tués. Ce point de vue n’est pas faux, mais partiel. En réalité, la Shoah a commencé à l’Est avec l’invasion de l’Union soviétique en 1941. Comment peut-on la comprendre sans étudier l’Union soviétique et les pays de l’Est ? Certes, l’antisémitisme existait partout, mais pour tuer les juifs, il fallait d’abord dominer les territoires dans lesquels ils résidaient.
Malgré tout, cela ne s’est pas passé comme Hitler le prévoyait.
Oui en effet. Hitler n’était pas quelqu’un qui planifiait dans les détails. Il déclenchait des crises puis exploitait les situations ainsi créées. C’est ainsi que des fantasmes généraux sont devenus une réalité politique concrète et meurtrière. Au début de la guerre, l’idée de déporter les juifs européens à Madagascar, colonie française, où on les aurait fait travailler jusqu’à la mort, fut sérieusement envisagée. Il y avait une autre option, qui était d’envoyer les juifs en Pologne occupée. Mais elle avait un inconvénient : la Pologne n’est pas assez éloignée de l’Allemagne. Il faut ajouter que le gouverneur général de la Pologne ne souhaitait pas voir d’autres juifs européens sur son territoire. Un troisième projet consistait à les déporter en Union soviétique. Au moment du pacte germano-soviétique, les nazis ont tout simplement demandé aux Soviétiques s’ils accepteraient deux millions de juifs. La réponse, comme vous vous en doutez, a été négative. Enfin, le dernier scénario envisageait de déporter les juifs par la force, dans le cadre d’une guerre-éclair contre l’URSS. Mais les aléas de la guerre et sa dynamique ont finalement favorisé les « solutions » locales. Ainsi, après l’invasion de l’Union soviétique, les nazis entreprennent d’abord d’éliminer les élites, ce qui suppose le meurtre des adultes juifs de sexe masculin. Puis très vite, les critères s’élargissent pour inclure femmes et enfants, et finalement l’ensemble de la communauté.
Les Allemands évoluent donc de déportation en extermination ?
Non ! Pour Hitler et les nazis, il n’y avait pas de différence entre déportation et tuerie ; l’objectif principal était de faire disparaître les juifs puisqu’ils n’étaient pas des êtres humains.
Les Slaves étaient pour leur part appelés à devenir les esclaves du Reich…
Pour les nazis, les juifs étaient la race à exterminer totalement. S’agissant  des Polonais et plus généralement des Slaves, races d’une humanité limitée, il fallait simplement massacrer les gens éduqués et tuer par la famine les gens incapables de travailler. L’objectif était de détruire les cadres de la société pour créer une masse de main-d’œuvre au service des Allemands.
Je ne sais si c’est une spécificité de l’enseignement français, mais on parle peu de toutes ces victimes non-juives. Est-ce parce qu’elles ont collaboré à la destruction des juifs et de ce fait, ne mériteraient plus cette appellation de « victimes » ?
Je vous signale que la plupart des Polonais n’ont pas collaboré avec les nazis pour exterminer les juifs. Que certains l’aient fait ne signifie pas que les autres n’ont pas été victimes. Penser qu’un seul groupe a été victime et que les autres ont été bourreaux ou collaborateurs, c’est méconnaître que dans tous les groupes, il y a eu des criminels et des gens qui se sont bien comportés. Les individus ne puisent pas leur humanité dans leur appartenance ethnique ou nationale. C’est pourquoi je n’ai pas parlé de groupes de victimes, mais de victimes tout court.
Comment votre livre a-t-il été accueilli en Pologne et en Ukraine ?
J’ai observé deux types de réactions. Certains lecteurs, notamment polonais, ont dit : « Voilà quelqu’un qui enfin décrit tous ces crimes qui ont été commis contre nous ! » une approche que je trouve peu pertinente. D’autre ont compris,  en me lisant, que pour comprendre leur histoire, ils devaient se pencher sur celle des autres peuples. Cette lecture me semble plus juste. Une autre réaction typique de pays de l’Est concerne Staline : certains lecteurs considèrent que mon ouvrage minimise les crimes staliniens, parce que j’ai revu certains chiffres à la baisse et que, pour moi, Staline n’est pas seulement un « monstre » mais un homme qui avait une réflexion politique.
Ces réactions rappellent que l’Europe est longtemps restée divisée. Plus de deux décennies après la chute du mur de Berlin, on a encore du mal, à l’Ouest, à comprendre la mémoire de ces pays-là.
Il y a une difficulté objective : comment un Américain ou un Français peut-il comprendre la situation de la Pologne orientale qui, entre 1939 et 1945 a changé de maître trois fois ? Comment peut-il comprendre le pouvoir soviétique sans avoir jamais vécu sous son joug ? Même ceux qui ont vécu l’Occupation en France ont du mal à comprendre que le pouvoir allemand était bien plus meurtrier là-bas qu’ici. À cela il faut ajouter un obstacle subjectif : pendant la Guerre froide, nous avons bâti une narration moralisante de la Seconde Guerre mondiale et en 1989, nous étions persuadés qu’il ne restait plus qu’à exporter cette vision à l’Est, en oubliant la perception que les peuples avaient de cette période. Je n’ai pas la prétention de résoudre les problèmes européens de mémoire, mais si on veut poursuivre l’intégration du Continent, il faudra prendre en compte ces sensibilités différentes.
Quid de la réception juive ? Les défenseurs de la mémoire juive ont-ils protesté ?
Toutes les réactions juives publiées dans la presse américaine ont été positives, ce qui était très important pour un livre qui tente de contextualiser la Shoah et de l’intégrer dans l’histoire. Naturellement, certains individus sont farouchement opposés à mon travail car ils souhaitent que la Shoah reste un événement métaphysique, à l’écart de l’Histoire. Sauf que si la Shoah n’est pas un événement historique, il est alors facile de la nier. Et se placer sur le terrain de la métaphysique, c’est ouvrir la porte à la concurrence des mémoires. Ceux qui souhaitent préserver la mémoire de la Shoah doivent comprendre que la seule façon d’y arriver dans la durée est de reconnaître que les histoires polonaise et ukrainienne sont inséparables de l’histoire juive, que la Shoah fait aussi partie de l’histoire polonaise, lituanienne, ukrainienne, soviétique, allemande et européenne. La seule façon d’empêcher que cette histoire disparaisse de nos mémoires, c’est de rappeler qu’elle n’a pas seulement été une affaire de juifs.[/access]

*Photo : signature du Pacte germano-soviétique (Wikipedia).

Élection du Pape François : Habemus anonymous !

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Ceux qui auront choisi TF1 hier soir pour suivre en direct les derniers événements vaticans ont fait la mauvaise pioche. Non pas que le plateau d’experts entourant le présentateur ait été moins honorable qu’ailleurs ou les images plus pauvres – toutes les chaînes avaient les mêmes, le direct étant assuré par la RAI.
Non, non le lézard, c’était la traduction en direct de l’allocution par laquelle Monseigneur Tauran annonçait lequel des cardinaux allait succéder à Benoît XVI et quel prénom papal l’élu avait choisi de porter. Manque de bol, si l’interprète latin-français pigée pour l’occasion par la chaîne a impeccablement traduit la majeure partie de l’allocution du cardinal protodiacre, qui est d’ailleurs la même depuis quelques lunes, elle a malencontreusement séché sur le nom patronymique du nouvel Évêque de Rome, ce qui a donné un truc cocasse du genre : « Je vous annonce une grande joie : nous considérons comme Papele très éminent et très révérend seigneur, le seigneur Georges, le cardinal de la sainte Église romaine Heu, Heuuuuu qui s’est donné le nom de Franciscum. »
Non habemus scoopum : faute d’avoir eu l’idée de recruter pour la circonstance quelqu’un qui connaisse à la fois son latin et son Église (un prêtre, même défroqué, aurait pu faire l’affaire), on a tout su, tout vu, sauf la nouvelle qu’on attendait depuis une heure, à savoir l’état civil du nouveau pape.
Cela dit, mieux vaut quelques secondes, somme toutes amusantes, de non-expertise promptement rectifiée que l’infinie vanité de certains spécialistes. Ainsi, les infortunés téléspectateurs de France 2 auront eu droit dès le réveil et en direct live à cette sentence définitive prononcée à l’encontre de François par l’inénarrable historien des religions Odon Vallet : « S’il avait été à fond contre la dictature argentine, le pape serait au fond de l’océan.» 

Voilà le pape qu’il nous faut !

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francois pape jesuite

francois pape jesuite

Personne ne l’attendait et ce fut lui, le Pape François. Ni Hollande, ni Ier, ni Desouche, mais François, comme tout le monde et comme nul autre. François comme le Poverello bien sûr, mais aussi comme le Xavier, évangélisateur de l’Extrême-Orient et figure fondatrice de la Compagnie de Jésus ; François aussi comme celui de Sales, l’immense pasteur savoyard et en passant patron des journalistes.
Georges-Marie Bergoglio, personne ne l’attendait aujourd’hui – il faut le confesser. Car la mémoire du journaliste et du commentateur est si courte que nous avions oublié que selon les rumeurs du précédent conclave, il aurait réuni alors sur son nom assez de voix pour concurrencer Joseph Ratzinger. C’est dire que l’Esprit le cherchait et ne le lâchait pas. Ou c’est dire, pour les lecteurs sourcilleux, que les cardinaux le tiennent en haute estime depuis belle lurette. Une estime sans doute aussi haute que l’ignorance du grand public occidental à son sujet d’ailleurs, mais qui risque peu de lui être préjudiciable. Rappelons-le une énième fois : le cœur battant de l’Église catholique contemporaine ne se situe plus au croisement des latitudes tempérées avec le méridien de Greenwich, mais dans les Amériques, dans les Afriques, dans les Asies. Ce qui n’empêche pas que Rome soit toujours à Rome, et il faut remarquer l’angle étonnant avec lequel l’élu a entamé son ministère pétrinien : je suis le nouvel évêque de la Ville, a-t-il affirmé, précisant seulement que « l’Église de Rome préside à la charité ». Paroles peut-être ésotériques pour le quidam, mais que les Églises orthodoxes apprécieront sans nul doute, elles qui disputent depuis mille ans à la papauté son statut dominateur. Ces premières paroles furent donc œcuméniques, dans tous les sens du terme : le Pape François rappelle du même mouvement que l’Église universelle a un siège suprême, celui de Rome, et que ce siège ne trouve sa légitimité que dans l’exercice de la charité : « Celui qui veut être le plus grand parmi vous, qu’il soit le plus petit ». On ne saurait reprocher à l’archevêque de Buenos Aires d’avoir dérogé à l’humilité : défenseur des pauvres, des petits et des faibles, il s’est fait petit au milieu d’eux, refusant les ors et les pompes, les appartements et voitures de fonction, voilant sa pourpre cardinalice sous un grand manteau noir. Fin comme un jésuite et dépouillé comme un franciscain, voilà le pape qu’il nous faut.
Car pour manœuvrer dans les ruines morales de la Curie romaine, un disciple d’Ignace de Loyola ne sera pas de trop : il lui faudra connaître les échafaudages d’influence sans en être vassal ; il lui faudra détricoter petit à petit des structures abîmées pour soigner le grand corps malade vatican. Mais cela qui fascine les commentateurs, ces intrigues politiques d’hommes empourprés, n’est que la part la plus infime de son ministère. C’est l’Église de tous les continents qu’il doit, selon la parole du Christ à Pierre, raffermir dans la foi. Rôle éternel de l’évêque et du pape, rendu plus complexe aujourd’hui encore, par l’étendue des terres concernées.
Comme on l’avait écrit, le nouvel élu ne pouvait qu’être « conservateur » sur la question des mœurs et du dogme, qui est sa mission première et à quoi tout catholique est d’ailleurs lié. On n’a jamais vu dans l’histoire, même quand les papes s’appelaient Borgia, que quiconque s’avisât de modifier ce qui fonde la foi de l’Église. Aussi, ceux qui attendaient pour la millième fois qu’un homme se dressât pour ordonner des femmes, autoriser l’avortement ou l’on ne sait quelle autre revendication de l’époque, qui passera avec elle, en seront encore pour leurs frais. En revanche, il est certain que le Pape François va, mais comme d’habitude, se préoccuper des questions de justice sociale qui ressortissent au premier chef de l’éthique chrétienne. On sait l’appétence particulière des prélats sud-américains, depuis cinq cents ans, à condamner l’esclavage de fait que créent les injustices économiques et sociales. Dans la lignée des Dom Helder Camara et Mgr Romero, l’évêque abattu sur l’autel  il y a trente ans par les escadrons de la mort salvadoriens, nul doute que le nouveau pape s’appliquera à dénoncer les conditions faites par le libéralisme rapace aux populations du Sud. Mais, comme son opposition frontale à Mme Kirchner, dirigeante de son pays d’origine, sur les questions du mariage homosexuel l’a déjà prouvé, on le verra s’opposer à la double postmodernité, celle des mœurs et celle des rapports économiques. Il ne faudra pas compter sur lui pour défendre une Église de la bourgeoisie, qu’elle soit de droite ou de gauche. Un monde « fraternel », c’est ce qu’il a répété au cours de sa première allocution ; une Église humble, comme l’ont montré la bénédiction et la prière qu’il a réclamées au peuple romain rassemblé devant lui : décidément, l’exercice de la papauté du XXIe siècle va prouver une fois encore où est la vraie subversion du pouvoir. Tout est perdu, fors l’amour, nous dit cet autre François Ier. Dans cette forêt obscure, nous serons nombreux à le suivre.

*Photo : his grace.

Habemus papam, le vent souffle où il veut !

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pape francois conclave

pape francois conclave

La simplicité et la ferveur guident les premiers gestes du nouveau pape François. Tout d’abord, il faut souligner le bel hommage à saint François d’Assise, le serviteur des pauvres et l’apôtre de la joie du christianisme, que représente le choix de ce nom par le successeur de Benoît XVI sur le trône de saint Pierre. Après que le cardinal Tauran a annoncé son élection, il est apparu humble, ému, solennel puis souriant, remerciant la foule de ses applaudissements avant d’imposer le silence pour prier à l’intention de son prédécesseur et du monde, et de demander de réciter aux hommes et femmes présents sur la place Saint-Pierre de Rome, ainsi qu’à tous ceux qui regardaient ou écoutaient la retransmission, le Notre Père et le Je vous salue Marie. Puis s’agenouillant, il invite les fidèles à prier pour lui afin de lui donner la force d’accomplir sa mission. Enfin, il donne sa première bénédiction papale à tous les présents où qu’ils soient.
Magnifique début de ce nouveau pape, le premier à avoir choisi le nom de François – un grand signe spirituel et politique dans notre monde de plus en plus soumis au dieu argent – que d’associer la prière, l’humilité et la joie, qui sont les forces du message du Christ et de François d’Assise.
Les 115 cardinaux réunis en conclave ont donc élu en cinq tours de scrutin le cardinal Jorge Mario Bergoglio comme successeur de Benoît XVI au poste de chef de l’Église catholique, apostolique et romaine. C’est un Argentin né dans une modeste famille d’immigrés italiens de Buenos Aires. Ce jésuite, d’une intelligence et d’une finesse intellectuelle et spirituelle sans faille, est un homme d’une profonde humilité, un ascète menant une vie simple et austère. Défenseur des pauvres et adversaire des excès du néolibéralisme et de la mondialisation tout comme le fut Benoît XVI, il aime écouter les gens. Dès son réveil, à 4h30 du matin, dans le petit appartement qu’il a choisi d’occuper près de la cathédrale, délaissant la résidence des archevêques de la capitale argentine, il travaille sans relâche. Cet homme a réussi à remettre de l’ordre dans l’église d’Argentine sortie affaiblie des années de dictature. Nous sommes sûrs que dans l’amour du Christ et avec le soutien de l’Esprit saint, il saura impulser une nouvelle force spirituelle à l’Eglise et redonner la foi à notre monde qui en a cruellement besoin. Chaque jour, je prierai pour vous et le succès de votre mission, très Saint Père.

*Photo :at Cholic Church (England and Wales).

Oui, le Hezbollah est bien une organisation terroriste

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hezbollah israel ue

hezbollah israel ue

Contrairement à ce que croit l’Europe, la botte secrète d’Israël, ce n’est pas Shimon Peres, mais la belle Rita. En attendant que les grands de ce monde trouvent comment s’y prendre pour doucher les ardeurs belliqueuses de Mahmoud Ahmadinejad, Israël a balancé une bombe de charme à l’ONU : la chanteuse Rita, une voix ample, chaude, vibrante. Le 5 mars, elle a chanté à New York la paix, l’amour et la vie en hébreu, en anglais et en farsi devant un parterre de personnalités comprenant le secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki-moon, des diplomates et des représentants de la communauté juive et iranienne. Rita est une chanteuse populaire, une Israélienne d’origine iranienne, comme 250 000 de ses compatriotes qui ont été chassés de chez eux par les mollahs.
Ce n’est pas la première fois qu’Israël tente une démarche innovante contre le va-t-en guerre iranien qui menace la paix du monde. Entre la cyber-guerre avec piratages informatiques et kits d’espionnage façon inspecteur Gadget dont le virus Stuxnet n’est qu’un exemple, les kidnappings et les éliminations ciblées, les Services Secrets (israéliens ou pas) ont de beaux jours devant eux. Toutes ces péripéties sont autant de tentatives d’Israël qui visent à ralentir le programme nucléaire iranien sans porter atteinte aux populations civiles.
Des populations civiles qui ne pèsent guère aux yeux de certains dirigeants et esprits politiques au Proche-Orient. En effet, le cours de la vie s’est fortement dévalué ces temps-ci en Syrie et le Hezbollah, allié d’Ahmadinejad et de Bachar Al-Assad, trempe une main sanglante dans le massacre de la population syrienne  — saluons au passage l’impuissance de l’ONU et le grand silence des ONG. Après deux ans de tuerie, où est la courageuse flottille pour les enfants de Syrie, voire pour les camps de réfugiés syriens en Turquie ou en Jordanie ?
L’Iran soutient le terrorisme, et le Hezbollah est son bras droit. Implanté dans le sud du Liban, cette organisation terroriste sape les fondements de l’Etat libanais, elle participe au gouvernement mais possède sa propre armée. Faut-il laisser ces assassins en liberté ?
Liban-Syrie-Jordanie-Israël : C’est une région où les frontières se chevauchent de toutes parts, où tout le monde se marche sur les pieds. Vingt-et-un observateurs de l’ONU au Liban ont été enlevés sur le Golan le 6 mars dernier par des rebelles syriens qui les ont relâchés le 9… en Jordanie.
Le 18 juillet 2012, c’est en Bulgarie que le terrorisme a débarqué sur les côtes européennes, télécommandé par l’Iran. Ainsi, l’été dernier, le Hezbollah a importé sur notre continent ses méthodes sanglantes, un attentat suicide tuant à Burgas cinq vacanciers israéliens (dont une femme enceinte) et un Bulgare, le chauffeur du car. Certes, comparé aux deux attentats de Buenos Aires, en 1992 en 1994, qui ont fait 29 et 84 morts et, à chaque fois, plus de 200 blessés, c’est un chiffre modeste. Mais la Bulgarie est membre de l’Union européenne depuis 2007, cet attentat a eu lieu sur son territoire, et ne pas réagir serait sans aucun doute un aveu de faiblesse coupable.
Le Hezbollah lève des fonds en Europe, se livre au trafic de la drogue et recrute des agents. Mais l’Union européenne attend le feu vert de la France et de l’Italie pour l’inscrire sur la liste des organisations terroristes. Difficile situation pour ces deux pays engagés au Liban dans une mission de la paix avec la Force intérimaire des Nations unies au Sud Liban (FINUL), et particulièrement pour la France, qui entretient depuis toujours des relations privilégiées avec le Liban.
Le président israélien passe actuellement une semaine à Paris, Strasbourg et Bruxelles, et plaide pour que l’Europe inscrive le Hezbollah libanais sur sa liste noire. D’autres pays, comme les Etats-Unis, le Canada et l’Australie l’ont fait. Peres réclame aussi des sanctions plus efficaces contre l’Iran qui poursuit son programme nucléaire et s’équipe de missiles longue portée.
L’Europe prétend distinguer une branche militaire d’une branche politique du Hezbollah, et craint de déstabiliser la région en affaiblissant cette dernière. Bien entendu, les craintes de représailles sont légitimes, car le « Parti de Dieu » pourrait alors activer ses cellules dormantes en Europe (il y aurait 900 agents en Allemagne) et sérieusement compliquer la tâche à la FINUL au Liban. Seuls en Europe, les Pays-Bas l’ont résolument proscrit de leur territoire et incitent le reste des membres de l’UE à l’imiter. Quant à la Grande-Bretagne, elle propose de n’inscrire au tableau noir que la soi-disant branche militaire. Plus consensuelle, cette solution mi-chèvre mi-chou serait un pas en avant mais resterait certainement insuffisante pour mettre un terme à l’infiltration de nos banlieues par une organisation terroriste.
Faut-il baiser la main qu’on ne peut mordre ou appeler un chat un chat ? À l’heure où la France est engagée au Mali pour combattre le terrorisme, comment peut-elle tolérer qu’on pactise avec le terrorisme sur son propre territoire et que le Hezbollah ait pignon sur rue dans nos villes ? Si nous n’avons pas le courage de refuser que les terroristes abordent en Europe, que font nos soldats au Mali ? Pourquoi les exposer au nom de la lutte anti-terroriste si nous ne sommes pas en mesure de lutter chez nous ?

*Photo : ninjawil.

Un eurodéputé sur trois prêt à interdire la pornographie sur internet

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Réunis ce mercredi à Strasbourg, les députés européens ont finalement rejeté par 368 voix contre 158 la résolution qui visait à interdire la pornographie sur Internet.
Mais me direz-vous, qui donc cherchait à bannir zizis et foufounes du cyberespace continental ? Des catholiques intégristes, voire des papistes mainstream mais particulièrement obtus ? Vous n’y êtes pas !
Des ligues de vertus made in Bible Belt, telles celles qui ont fait pression sur la Russie et divers pays baltes afin qu’ils proscrivent des antennes pour vulgarité supposée le meilleur dessin animé du monde ? (Il s’agit of course de South Park, et si t’es pas d’accord, Eat Penguin Shit, You Ass Speleologist !). Eh ben, c’est même pas eux, sur ce coup-là…
Je vous vois frétiller : si les cathos bigots et les parpaillots amerlos sont hors de cause, c’est forcément la piste islamique qu’il faut suivre ! Il est vrai qu’en matière de chair humaine avec des poils autour, les observants ne rigolent pas, quoi que puissent en laisser penser certaines notes détaillées d’hôtels qui ont le mauvais goût d’indiquer, en plus de la facture VOD, le détail des films visionnés… Et non, ce ne sont pas les mahométans qui ont lobbysé un eurodéputé sur trois.
Ne cherchez plus, les amis, la religion à l’origine de cette délirante tentative de censure s’appelle le féminisme.