La semaine dernière, au terme d’un conclave autrement plus morbide que celui qui s’est achevé hier soir à Rome, le vice-président et le ministre de la Défense vénézuéliens ont déclaré : « Notre commandant Hugo Rafael Chavez Frias a suivi l’idéal chrétien. Il est mort accroché au Christ, cramponné à cette croix avec laquelle il est aujourd’hui uni. » De l’autre côté de l’Atlantique, surtout chez les amoureux transis de la « révolution bolivarienne », on aurait tôt fait de qualifier ces discours d’homélies. Mais attendez, le meilleur est à venir : au cours de son agonie, Chavez a twitté une dernière fois en décembre 2012 : « Je reste cramponné au Christ et confiant envers mes médecins et infirmières. Hasta la victoria siempre ! Nous vivrons et nous vaincrons ! » (pas la peine de traduire la locution centrale, même ceux qui jouaient au morpion pendant leurs cours de castillan auront compris…).
Pour filer jusqu’au bout la métaphore christique, les pontes du parti bolivarien nous ont même offert d’étranges funérailles du Commandante, un happening durant lequel le dauphin désigné Nicolas Maduro a déposé la réplique de l’épée de Bolivar sur le cercueil présidentiel avant d’offrir le précieux objet à la famille du défunt. Entre-temps, la presse entière aura moqué les embrassades entre Ahmadinejad et la mère de son « frère » Hugo, déploré la présence du satrape biélorusse Loukachenko et clos le débat sur le bilan des années Chavez (saint ou salaud, à vous de choisir : la demi-mesure est interdite !).
Je suis peut-être le seul dans ce cas, mais hier soir, lorsque le Cardinal Tauran a annoncé l’identité du nouveau souverain pontife, j’ai immédiatement pensé à Chavez. Non que le pape François soit l’archétype de l’apparatchik bolivarien, ou même un adepte explicite de la théologie de la libération. Mais le simple fait que l’heureux élu soit un archevêque argentin illustre une vérité longtemps occultée : l’Amérique du Sud est aujourd’hui – avec l’Afrique et l’Asie – un des poumons du catholicisme, malgré l’infâme prosélytisme évangéliste. L’imprégnation catholique de la gauche et de l’extrême gauche locales n’est plus à démontrer, même si leurs discours contestataires doivent aussi beaucoup au mouvement indigéniste, ce qui donne parfois, l’ayahuasca aidant, de drôles de syncrétismes. Même la présidente péroniste de l’Argentine, pourtant opposée au conservatisme sociétal de l’ex-vicaire de Buenos Aires, s’est fendue d’un mot de félicitations. Voilà qui devrait ravir les inconditionnels de la gauche sud-américaine que sont les cadres ultralaïcards du Parti de Gauche mélenchoniste. N’est-ce pas, Alexis ?

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