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François Kalfon : « Le redressement productif doit dépasser la lutte des classes »

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Gil Mihaely. « Les couches populaires et moyennes de ce pays sont réalistes et ne demandent pas que l’État puisse tout. Elles demandent simplement que l’État puisse quelque chose » : voilà ce que vous écriviez dans Libération, le 6 décembre 2012. Entre le réalisme de Michelin et le volontarisme de Florange, entre « inacceptable » et « inévitable », où placez-vous le curseur de l’intervention publique ?
François Kalfon. À gauche, on observe deux types d’attitudes tout aussi problématiques face au pouvoir. D’un côté, il y a ceux qui, comme Mélenchon et certains membres du Parti socialiste, refusent en réalité tout compromis. Cette opposition systématique issue d’une forme de surmoi marxiste est idéologiquement confortable mais fonctionnellement inefficace. De l’autre, il y a ceux qui, au nom du mot-valise « social-démocratie », acceptent tout. Entre les deux, il y a place pour la politique et c’est celle que nous entendons occuper. Ce réarmement du politique a déjà permis de faire beaucoup.
GM. Quoi, par exemple ?
Une Banque publique d’investissement a été créée, Hollande a tenté de sauver le budget européen et mis en place le crédit d’impôt compétitivité-emploi. Un accord historique sur le marché du travail réunit pour la première fois patronat et syndicats réformistes, là où l’ancien pouvoir brutalisait la démocratie sociale.
Élisabeth Lévy. Très bien, vous avez fait le boulot. Maintenant, Najat Vallaud-Belkacem, sors de ce corps…
Ce n’est pas seulement du service après-vente ! Pourquoi cet accord qui a provoqué la fureur de la gauche de la gauche était-il nécessaire ? L’an dernier, sur 25 millions de contrats de travail signés, 18 millions étaient des CDD, dont 15 millions de moins d’un mois ! Si on ne crée pas plus de souplesse, les embauches en CDI vont se réduire comme peau de chagrin.
GM. Un tsunami énorme est parti des États-Unis, les gens attendent de l’État de changer le cours de l’eau et on leur donne une serviette-éponge… Installer des salles de shoot ou légaliser le mariage gay ne va pas sortir le pays de la crise.
Je partage cette analyse, et je fais même partie des quinze élus socialistes qui ont signé, en décembre 2012, l’« Appel pour l’urgence sociale » exhortant François Hollande à rééquilibrer sa politique au profit des questions économiques et sociales, car les deux priorités absolues des Français sont l’emploi et le  pouvoir d’achat.[access capability= »lire_inedits »]
GM. Mais peut-il le faire ?
Absolument, et je vais donner des exemples concrets de ce que demande la Gauche populaire. Primo, l’État a la maîtrise totale d’un outil : la politique fiscale. Le Président doit tenir son engagement en faveur d’une réforme fiscale redistributive. Nous appelons à fusionner l’impôt sur le revenu, qui rapporte 45 milliards, et la CSG, un impôt non progressif, qui en rapporte le double, en un unique impôt progressif. Nous redistribuerons ainsi du pouvoir d’achat par un transfert interne qui pourrait rapporter entre 800 et 1 500 euros par an à chaque salarié français. Précisément ceux qui terminent le mois à l’euro près.
GM. Mais le ministre du Budget, Jérôme Cahuzac, a déclaré que le gouvernement avait déjà accompli la réforme fiscale promise par le candidat Hollande puisque le capital est désormais taxé au même niveau que le travail…
Jérôme Cahuzac est un ami, mais je vous l’affirme haut et fort : la réforme fiscale n’a pas été faite ! Dans le projet de Loi de finances 2013, nous avons tout de même ajouté une tranche de l’impôt sur le revenu à 45 %, mais cela ne suffit pas… Et puis ce serait un bon moyen de sortir de l’impasse de la taxe à 75 % censurée.
GM. Y aurait-il un blocage politique ?
Le blocage n’est pas tant politique que technocratique, ce qui est bien pire ! Bercy ne veut pas le faire. La Direction des impôts et celle du Trésor n’ont jamais été favorables à cela. D’abord cela les obligerait à changer, sur le plan administratif, et ensuite, il ne faut pas oublier que ceux qui gagnent de gros salaires seraient bien sûr appelés à contribuer. Il y a un réflexe de classe de la part de hauts fonctionnaires qui défendent leurs intérêts.
ÉL. Et quid de la réindustrialisation ? Sur PSA, nous sommes passés de « inacceptable » à « inévitable », c’est cela que les gens retiennent ! Les gens qui ont voté Hollande sont aujourd’hui désespérés…
Qui prétendra qu’un gouvernement de gauche peut agir sur l’ensemble des entreprises qui ont un problème de marché ? Mais l’État doit actionner des amortisseurs. Il peut entrer dans le capital de façon temporaire. En pratique, c’est ce qui a été fait : il a renfloué la banque de financement de PSA en contrepartie de la suppression des licenciements secs dans le nouveau plan social et de la participation d’un administrateur qui porte ses intérêts au CA en la personne de Louis Gallois. Cela ne retire rien au fait que, quand une entreprise privée commet des erreurs stratégiques de gestion, la loi du marché produit ses conséquences.
Sur le plan industriel, le « Manifeste de la Gauche populaire », que nous avons publié le 20 février, prône une participation de l’État dans les secteurs stratégiques pour peser sur les décisions majeures. Et je peux vous dire que, sans la participation de l’État français au conseil d’administration de Renault, on aurait fermé des usines en France car les sites français sont en sous-charge notoire. L’État joue son rôle chez Renault. En plus, il exige une relocalisation de certaines productions. Y compris des véhicules Nissan !
ÉL. Et la loi du marché, elle doit s’arrêter à la porte de Renault ? N’est-ce pas l’exemple même d’un étatisme à courte vue ? Ne faut-il pas laisser tomber les « canards boiteux » ?
À ce compte-là, Barack Obama aurait laissé tomber les « Big Three » de Detroit… Il a fait le contraire et GM a rebondi. Non, l’industrie automobile n’est pas vouée au passé. Elle mérite d’être soutenue si elle sait se réinventer : nouer des alliances stratégiques s’il y a lieu, prendre le tournant de l’innovation en dépassant son positionnement généraliste, investir dans les technologies du futur, hybride, électrique, pile à combustible… Enfin, pour tordre le cou à cette idée d’un modèle condamné, savez-vous quelle est l’entreprise qui a déposé en 2012 le plus grand nombre de brevets ? Ce n’est pas telle ou telle start-up, c’est PSA !
ÉL. Que faire si les Français préfèrent Toyota ou Mercedes ?
Déjà, j’observe que, quand certains constructeurs français délocalisent, Toyota confirme son choix de Valenciennes pour fabriquer des voitures hybrides. Il n’y a donc pas de fatalité. Mais dans cette bataille, le levier de l’opinion publique est fondamental. Or je remarque que, ces dernières années, le regard sur le made in France a totalement changé. Quand j’étais gamin, la gauche bienpensante accusait les communistes de collusion avec le Front national à cause de leur slogan « Produisons français ! » Lors des dernières fêtes de Noël, 55 % des Français et 67 % des plus de 65 ans ont déclaré privilégier les jouets français.
ÉL. Vous semblez faire abstraction de l’Europe, qui s’oppose à tout soupçon de préférence nationale….  
Non. Il faut une politique bien plus vigoureuse de relocalisation des emplois qui applique enfin le principe de réciprocité, en rupture avec la naïveté coupable de la Commission européenne. On commence à s’apercevoir qu’il y a un voyou de la mondialisation : la Chine, championne du monde de la contrefaçon et du pillage des brevets…
ÉL. Vous voulez introduire du protectionnisme au niveau européen quand le gouvernement n’a même pas pu empêcher la baisse du budget de l’Union…
Il est vrai que ce budget est en régression – moins de 1 % du PIB de l’UE – et ne fait pas la part belle à la croissance, sauf sur l’emploi des jeunes. Mais fallait-il que Hollande aille à la crise sur le budget européen ? Je ne suis pas sûr. Ce qui est certain, c’est qu’il faut assez rapidement réorienter l’Europe. Le chemin désespérant que propose Merkel est une impasse pour les peuples européens.
ÉL. Sans chercher à être désagréable, après avoir vous avoir entendu déclarer « Nous ne signerons pas l’affreux traité Merkozy », on a quelques doutes. Hollande ne paraît pas plus capable que Sarkozy pour « réorienter » l’Europe…
Pour peser sur la réorientation politique de l’Allemagne, la France doit d’abord être crédible. Tant que l’Allemagne est le principal contributeur au budget de l’Union européenne, tant qu’elle paye en quelque sorte les déficits des autres, nous ne sommes pas en position d’imposer quoi que ce soit. Même si  j’observe que nous sommes davantage crédibles sur la question des déficits.
ÉL. S’il faut attendre qu’on rembourse nos dettes pour parler aux Allemands…
Notre déficit atteignait 5,2 % en 2011, on l’a ramené à 4,5 % aujourd’hui et 3,4 % en 2013. Ce n’est pas négligeable : on parle de dizaines de milliards d’euros qui sont autant de marges de manœuvre pour les politiques publiques que nous menons.
ÉL. Quand se produira donc la « réorientation » de l’Europe ?
Aujourd’hui, l’Allemagne elle-même commence à souffrir du traitement de cheval qu’elle impose aux autres, car sa propre croissance est en berne tant son marché est d’abord européen.
Espérons que cela influencera le résultat des élections de l’automne. Après, à quel moment précis François Hollande décidera-t-il de changer de cap, quelle est sa stratégie ? Je n’en sais rien. Aujourd’hui, 70 % des Français approuvent la règle d’or budgétaire, mais ils ne supporteront pas longtemps ces efforts s’ils n’ont pas le sentiment qu’il y a une sortie du tunnel. C’est la différence entre une politique rigoureuse, qui est acceptée, et l’austérité, qui est inacceptable.
ÉL. Les Français ne souhaitent-ils pas des choses absolument contradictoires, en particulier un État qui les dorlote mais qui ne leur demande rien ?
Bien sûr. Moi, je préfère qu’on fasse travailler les chômeurs plutôt que les indemniser. Il y a aujourd’hui des centaines de milliers d’emplois non pourvus. Avec 10 milliards d’euros pris sur la formation professionnelle, on finance des centaines de milliers de contrats de reconversion, car il faut sortir de la préférence française pour le chômage. Et ils ne seront pas difficiles à trouver. Nous consacrons aujourd’hui 31 milliards d’euros à la formation professionnelle : or, seulement 13% vont à la formation des demandeurs d’emploi. Encore un domaine où – contrairement aux idées reçues – des marges de manoeuvre existent dès lors qu’on a le courage de mettre les pieds dans le plat.
GM. Pourquoi n’est-ce pas déjà fait ?
Parce qu’il y a un silence confortable là-dessus ! Les partenaires sociaux, qui gèrent l’argent de la formation professionnelle, n’en consacrent qu’une partie à la reconversion des demandeurs d’emploi et des salariés. Vous savez, on reste dans une société corporatiste, d’essence monarchique, qui fait que ceux qui sont installés gèrent comme des « héritiers », pour reprendre le terme de Pierre Bourdieu, des rentes de situation qui créent à la fois du lien social – organisations patronales, syndicats, partis politiques – et des cloisons sclérosant la société. Cela engendre des inégalités structurelles, par exemple entre les titulaires d’un CDI et les précaires ou les jeunes qui éprouvent les pires difficultés à rentrer sur le marché du travail.
GM. Autrement dit, les acteurs majeurs de l’économie française n’ont pas le sentiment de l’intérêt général ?
Les acteurs sociaux agissent d’abord pour les grandes entreprises et pour le salarié « sous statut ». Or, quand la grande entreprise représente un tiers de l’emploi salarié, cette gestion s’écarte de fait de l’intérêt général puisque les deux tiers ne sont pas concernés. Il est vrai que nous tous, comme consommateurs, nous nous soucions trop peu de l’intérêt général.
Pour parler d’actualité, quand on achète des lasagnes surgelées à 2 euros, comment croire qu’à ce prix-là, il y aura la qualité ? Si les consommateurs ne se sentent pas un peu concernés par l’intérêt de la collectivité, on n’y arrivera pas. Même si – bien sûr – on sait que leur pouvoir d’achat limité les pousse vers le premier prix
GM. Les Français, qui adorent brandir l’égalité, seraient-ils trop individualistes pour réussir ?
J’observe la désinvolture de nos élites, pour qui l’identité française est passée depuis longtemps par pertes et profits. Une certaine bourgeoisie mondialisée a épousé une vision issue de Mai-68 faisant de la nation occidentale un concept forcément négatif. Cela dit, on revient de loin. Il y a vingt ans, j’étais jeune militant chevènementiste, et toute la gauche différentialiste nous traitait de « doriotistes » parce que nous arborions le drapeau français. Aujourd’hui, les mêmes – et je ne citerai personne – n’ont que les mots « République » et « patriotisme » à la bouche !
GM. François Hollande établit-il, lui aussi, un lien entre patriotisme, intérêt général, déficit et chômage ? Ou pense-t-il que l’on peut repousser les échéances avec le savoir-faire d’un technocrate ?
La dérive gestionnaire guette tous les bons techniciens et le Parti socialiste n’en manque pas. Je crois que la seule manière de comprendre une situation, c’est de réintroduire quelques analyses sociologiques qui permettent de penser juste. Nous ne sommes pas élus par tout le monde pour faire tout et n’importe quoi. Aussi la Gauche populaire propose d’abord de concentrer nos efforts sur le salariat, les classes moyennes fragilisées par la crise et la classe ouvrière qui existe encore. Pour autant, cela n’interdit nullement de tisser une alliance plus large, au nom de l’intérêt national, entre tous ceux qui vivent ou aspirent à vivre de leur travail. Le redressement productif doit dépasser le clivage « employés/employeurs », « patrons/salariés ». N’oublions pas que 97% des entreprises sont dirigées par des patrons qui possèdent leur capital et dont la rémunération ne dépasse pas les 5 000 euros par mois.
GM. Mais le Président lui-même croit-il encore à la nation ?
Je vais vous raconter une anecdote. J’en avais parlé à François Hollande quand il était encore candidat, et il a fait cette remarque, à la fois profonde et étonnante : « Mais ce qui crée la cohésion nationale, c’est la menace : il faut que je trouve des ennemis. Qui est mon ennemi, ne pensez-vous pas que ça puisse être la Chine ? » Chacun est libre d’interpréter cette phrase…
ÉL. Il me semble qu’il s’est choisi une tête de Turc bien moins impressionnante avec les « riches ». Et ça, à gauche, ça marche toujours. Quoi qu’on pense des mesures fiscales adoptées par le gouvernement, le discours ne témoigne-t-il pas d’un retour du refoulé jacobin – et pas dans le « bon » sens du terme ?
Je suis incapable de me livrer à la psychanalyse du Président. Je crois plus simplement que François Hollande a voulu pointer la nécessité de mieux répartir les efforts dans une période difficile, ce qui est autant une évidence qu’une nécessité. Maintenant, de mon point de vue, il n’y a pas plus de « salauds de pauvre », comme une certaine bourgeoisie voudrait le laisser croire, que de pertinence à laisser penser que les riches seraient des salauds. Ce qu’il faut, au contraire, c’est rassembler nos concitoyens qui croient encore en la France au moment précis où beaucoup ont baissé les bras ou préfèrent le chemin honteux de l’exil.
GM. Quoi qu’il en soit, la bataille idéologique entre la gauche Terra Nova et la Gauche populaire, qui se joue à l’intérieur du PS, est loin d’être tranchée…
Olivier Ferrand, fondateur de Terra Nova, aujourd’hui décédé, a eu le mérite de théoriser quelque chose qui existait depuis longtemps. Depuis vingt ans, les socialistes faisaient du Terra Nova comme Monsieur Jourdain de la prose : sans le savoir. Ferrand avait observé la vie politique américaine et la redistribution opérée par la mondialisation entre territoires gagnants – les métropoles connectées aux grands réseaux de communication – et territoires perdants. Depuis vingt ans, le vote PS s’est affaissé dans les seconds, qui étaient sa base historique, et s’est renforcé dans les grandes métropoles urbaines. Nous proposons de reconquérir les territoires oubliés et invisibles de la République.
GM. D’accord, mais vous avez raison, la « boboïsation » du PS ne date pas d’hier…
Certes, et de toute façon, elle n’explique pas tout. Les populations très mélangées de la première couronne ont basculé à gauche, tandis que les habitants des secteurs périurbains ancrés depuis bien plus longtemps dans ces territoires perdent leurs repères face à une mondialisation qu’ils comprennent mal. Ils sont tentés par une droite « buissonisée » et le
FN. Or, à refuser de répondre à leurs angoisses et attentes, nous avons perdu une partie de notre base historique et sociale.
ÉL. Hollande a parfaitement compris l’équation. Marcel Gauchet observe (dans Le Point) que le Président est remarquablement lucide quant aux difficultés qui s’amoncèlent, mais qu’il semble incapable de les prendre de front. En tout cas, pendant sa campagne, il a dit ce qu’il fallait pour parler à cette vieille gauche et ça n’a pas si mal marché.
Le jour où nous avons rencontré Hollande pour la première fois en tant que candidat, il nous a reçus dans son petit bureau à l’Assemblée nationale. Ce jour-là, à six mois des élections, un sondage BVA le donnait gagnant avec 62 % des intentions de votes. Je lui ai dit : « François, tu sais aussi bien que moi que ton score ne sera pas celui-là : intéressons-nous plutôt au premier tour. Tu es à 32 %, soit, c’est le  score de Mitterrand en 1988, un très bon cru ! Sauf que Marine Le Pen te devance chez les ouvriers et Nicolas Sarkozy, plus largement encore, chez les seniors. » C’est en s’intéressant à ces populations qu’est née toute la thématique du Bourget qui a permis la victoire.
ÉL. Quelle poésie ! Nous voilà rassurés : les accents révolutionnaires enflammés de la campagne n’étaient pas ceux d’un Hollande nouveau, mais le fruit de savants calculs sondagiers. Seulement, aussi étrange que cela semble, beaucoup de gens y ont vaguement cru. Aujourd’hui, ils sont plutôt d’humeur à aller brûler des pneus sous les fenêtres du Premier ministre – et peut-être à voter Marine Le Pen. Vous lui dites quoi, au vote ouvrier et senior : de manger bio ?
Personnellement, je n’ai pas vu ces pneus brûlés dont vous parlez. Quant à la politique qu’il faut mener ? Moi je n’ai pas changé. Il faut la réduction des déficits et les réformes de structures : marché du travail, retraite… Mais il faut dans le même temps – pas demain ou après-demain – la réforme fiscale redistributive pour rendre du pouvoir d’achat aux salariéset le redressement productif pour dynamiser la croissance et donc l’emploi. Si notre programme de gouvernement, c’est la « rigueur juste », à la fin ce sera juste la rigueur. Celle qui conduit tout droit à l’austérité, puis à la récession… Et enfin au populisme. En Grèce, c’est l’Aube dorée. En Italie, c’est Berlusconi et Beppe Grillo. En France, ce sera Marine Le Pen… Et cette fois-ci, il sera inutile de brandir les digues morales et autre « Front républicain ». Ils ne seront plus de saison ![/access]

Syrie : Que faire (et que ne pas faire…) ?

Vis-à-vis de la Syrie, on ne peut pas rester coincés dans l’alternative entre Charybde et Scylla. Faut-il aider sans conditions les anti-Assad parce qu’ils sont les moins forts ? Parce qu’ils sont les victimes d’un ennemi ? Même au risque qu’ils se comportent, en cas de victoire, d’une façon aussi intolérable qu’Assad ? Cette alternative est un faux dilemme. Puisque nous avons le devoir d’ingérence dans un conflit qui n’oppose pas seulement des bons et des méchants, au nom de quel tabou l’aide armée des États démocratiques devrait-elle être inconditionnelle ?
Nous devrions plutôt dire que nous sommes prêts à nous ingérer mais en précisant dans quel but, qui nous aidons, à quelles conditions et avec quels moyens de contrôle.
Dans quel but ? Il faut oser reconnaître que des élections libres ne sont pas une garantie suffisante, ni pour les droits de tous sur place, ni pour la sécurité des pays démocratiques qui apportent leur soutien.
Poser ainsi la question de l’ingérence nous sortirait d’un dilemme entre paralysie et lendemains qui déchantent.

Le PS victime du jeu de l’Oise

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Après le premier tour de l’élection législative partielle dans la deuxième circonscription l’Oise, Solférino n’est pas d’accord avec sa candidate Sylvie Houssin, éliminée pour avoir rassemblé sur son nom moins de 12.5% des inscrits, laissant l’UMP Jean-François Mancel face à la représentante du Front National Florence Italiani. Un véritable cas d’école. Dimanche, seuls 32% des électeurs se sont déplacés aux urnes. Mancel, dont l’élection de juin dernier a été invalidée par le Conseil constitutionnel[1. Vainqueur avec 63 voix d’avance, un tract ayant été distribué alors que la campagne était close.], a amélioré son score en pourcentages. Le FN aussi. Mais Sylvie Houssin s’est écroulée, comme la cote de popularité de François Hollande, finissant à 21,37 %. C’est surtout en nombre de voix qu’on se rend compte de la claque. La candidate de la majorité présidentielle a obtenu 5 828 suffrages contre 15 143 voix il y a neuf mois.
Pourtant, face à cette gifle, il semblerait que la candidate soit plus lucide que les instances de Solférino. Il n’est en effet pas question pour Sylvie Houssin de « faire barrage au FN » en appelant à voter pour Mancel comme l’ordonne son parti. Ce n’est pas la première fois que Solfé voit l’une de ses candidates rechigner à appliquer le fameux « front républicain ». En juin dernier, Catherine Arkilovitch refusait de s’effacer derrière l’UMP-Droite populaire Jean-Michel Ferrand et se maintenait, permettant la victoire de Marion Maréchal-Le Pen. SOS Racisme dénonçait alors une « candidate de la honte », bientôt exclue par le PS. Mais Arkilovitch reste droite dans ses bottes. Pour elle, la politique, c’est certainement terminé[2. Invitée au journal télévisé régional, elle explique avoir quitté Carpentras et s’être repliée sur sa vie professionnelle.]. Dans ces deux cas, on ne peut que louer la lucidité des candidates. Pourquoi appeler à voter UMP alors que Ferrand et Mancel tiennent le même discours que le FN sur les sujets régaliens et identitaires ? Ferrand émarge à la Droite populaire et paraît encore plus à droite que la jeune candidate frontiste. En quoi le PS était-il forcé de lui apporter son soutien en demandant à sa candidate de se retirer ?
Mais revenons dans l’Oise qui nous occupe en cette fin d’hiver. Et évoquons Jean-François Mancel. Nommé secrétaire général du RPR présidé par Alain Juppé entre 1995 et 1997, son nom défraye la chronique par trois fois. La chronique judiciaire, d’abord avec ses dépenses personnelles établies au nom du Conseil Général qu’il présidait. L’affaire fut classée après remboursement des sommes (in)dues. Une autre affaire, un conflit d’intérêt, lui valut de se faire condamner à 30 000  euros d’amende ainsi qu’à une peine inéligibilité censurée a posteriori par la Cour européenne des droits de l’Homme pour vice de procédure[3. La CEDH estima que la cour de cassation s’étant réunie deux fois dans une composition quasi-identique, le procès ne pouvait pas être considéré comme équitable]. La chronique politique, enfin, lorsque Philippe Séguin, devenu président du RPR, exclut Mancel du parti dont il était encore secrétaire général un an plus tôt, pour avoir fait alliance avec le FN afin de conserver la présidence de conseil général. Avec un tel CV, on comprend que le militant socialiste local ne soit pas forcément enchanté à l’idée de glisser dans l’urne un bulletin Mancel. Comment comprendre qu’on souhaite constituer un « front républicain » derrière un ancien allié du FN ? Florence Italiani, la candidate frontiste, de surcroît, peut difficilement apparaître comme plus à droite que Mancel. Elle est l’épouse d’André Fouchard, lui aussi membre du RPR dans les années 90. À la création de l’UMP, il a refusé de l’intégrer, préférant adhérer au FN. Florence Italiani l’a suivi. Dans Le Parisien, elle explique : « Je ne me suis jamais considérée comme étant d’extrême droite. J’étais même blessée quand on me collait cette étiquette. Même si je n’ai pas partagé toutes les idées du parti, je suis restée dans la ligne et j’aime beaucoup ce que le FN est devenu depuis que Marine le dirige. » Italiani est donc un exemple de la nouvelle ligne frontiste incarnée par le duo Marine Le Pen-Florian Philippot.
Qu’est ce qui différencie idéologiquement Mancel (ou Ferrand) d’un FN marinisé ? Très simple : ils sont  plus libéraux sur le plan économique et plus européens. Dans ces conditions, les instances nationales du Parti socialiste sont-elles conscientes du message qu’elles envoient sur le terrain ? Il est difficilement explicable à un électeur socialiste de l’Oise que voter pour Mancel relève du devoir moral. Aussi, le même électeur conclura qu’on lui demande de voter pour le candidat le plus libéral et le plus européen. Ce message s’avère dévastateur, ce qui ne doit pas échapper à Sylvie Houssin. Il l’est d’autant plus que le gouvernement est accusé – et à juste titre – de poursuivre la politique économique et européenne de Nicolas Sarkozy. On assiste donc à une coupure entre la rue de Solférino et les élus et militants de province qui ressemble de plus en plus à celle qui existe à l’UMP.  Ce n’est donc pas seulement pour des questions morales et idéologiques que le PS doit en finir avec cette stratégie du « front républicain ». Après tout, l’UMP de Copé n’y adhère pas non plus, préférant le ni-ni. À ce ni FN/ni PS, pourquoi ne pas opposer un subtil « au cas par cas » ? Et n’appeler à voter, par exemple, que pour des candidats UMP dont on serait certain qu’ils auraient retourné la pareille en cas de duel PS-FN ? Expliquer à ses électeurs qu’un second tour opposant Mancel à une candidate FN ne les regarde plus aurait été à la fois moral, cohérent et conforme aux intérêts du PS.
Surtout, cette décision eût été lisible. Ce qui n’est pas du luxe, dans la tempête actuelle.

*Photo : Melle Bé.

Mises avait raison

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J’étais encore un gamin mais j’étais suffisamment grand pour comprendre l’importance des événements qui, par tubes cathodiques interposés, se déroulaient sous mes yeux. C’était en novembre 1989 et le mur de Berlin s’effondrait, entraînant avec lui toute l’Union soviétique, le Léviathan de l’est, une des plus grandes et des plus longues expériences socialistes jamais menées. Cette superpuissance nucléaire qui, quelques mois plus tôt, semblait encore invincible à la plupart des commentateurs, s’est effondrée comme par magie, presque instantanément, comme un gigantesque ballon de baudruche. Les apparatchiks du régime, qui avaient sans doute vu le coup venir bien avant nous, sont partis avec la caisse et puis… Plus rien : l’URSS n’était plus.
Dans un article publié dans le New Yorker du 23 janvier 1989, Robert Heilbroner, un des plus fervents soutiens de l’hypothèse socialiste, écrivait : « moins de 75 ans après qu’il a officiellement commencé, le concours entre capitalisme et socialisme est terminé : le capitalisme a gagné… Le capitalisme organise les affaires matérielles de l’humanité de manière plus satisfaisante que le socialisme.» [1. Robert Heilbroner,“The triumph of capitalism”, The New Yorker (23 janvier 1989).]. La messe était dite. Par delà les clivages idéologiques et les débats théoriques, l’échec patent de l’expérience soviétique mettait fin au grand débat du XXe siècle : « Le capitalisme a été un succès aussi incontestable que le socialisme a été un échec. »[2. Robert Heilbroner & Irving Howe, The World After Communism: An Exchange, dans Dissent Magazine (numéro d’automne 1990).]
Pour un nombre plus restreint d’entre nous, c’est une autre citation d’Heilbroner qui a véritablement marqué la fin officielle des débats. Elle est apparue un an après la chute du mur, toujours dans The New Yorker et, venant de la plume d’un de nos principaux adversaires qui se trouvait par ailleurs être de ceux qui savent précisément ce qu’ils écrivent, elle n’en avait que plus de valeur. « Il s’avère, bien sûr, écrit Heilbroner, que Mises avait raison »[3. Robert Heilbroner, “After Communism”, The New Yorker (10 septembre 1990).]
Pour le profane, il n’y a là qu’un quitus donné à Ludwig von Mises, le « dernier chevalier du libéralisme »[4. Titre de sa biographie, The Last Knight of Liberalism par Guido Hulsmann.], ainsi qu’à tous ceux qui avaient défendu le capitalisme et l’économie de marché comme étant le système naturel des hommes libres, le seul à même d’assurer la prospérité du genre humain. Mais pour nous qui, comme Heilbroner, avions lu Mises, l’hommage revêtait une signification bien plus profonde et infiniment plus précise : il n’était pas simplement question de reconnaître la supériorité du capitalisme dans les faits mais sur le plan théorique.
Ce à quoi Heilbroner fait référence en écrivant que « Mises avait raison », c’est à un article publié en 1920, Le Calcul économique en régime socialiste[5. Ludwig von Mises, Die Wirtschaftsrechnung im sozialistischen Gemeinwesen dans Archiv für Sozialwissenschaften, vol. 47 (1920); une traduction en français est disponible ici.], dans lequel l’économiste autrichien ne cherchait pas à démontrer la supériorité de l’économie de marché sur un système de planification centralisé mais démontrait carrément l’impossibilité de ce dernier. Sans utiliser la moindre équation mais avec une précision toute mathématique, Mises démontrait pourquoi, en l’absence de marché libre, aucune activité économique rationnelle n’était possible dans un régime socialiste.
Pendant des décennies, ce défi lancé aux théoriciens du socialisme est passé largement inaperçu de l’essentiel de la communauté académique. De la fin de la Seconde Guerre mondiale à la chute du mur de Berlin, l’écrasante majorité des intellectuels du monde libre considéraient que le socialisme pouvait et devait fonctionner ; que les seuls reproches que l’on pouvait lui adresser quant à sa mise en œuvre pratique tenaient au caractère autocratique des dirigeants soviétiques et à l’absence de libertés individuelles. Mais pour un homme tel que Robert Heilbroner, le gant jeté par Mises ne pouvait pas passer inaperçu.
Lorsque les archives du Gosplan furent enfin accessibles et que les anciens économistes soviétiques qui avaient participé à sa mise en œuvre furent autorisés à s’exprimer, il devint impossible de nier l’évidence : point par point, la condamnation à mort prononcée par Mises en 1920 était avérée. On découvrit, par exemple, qu’en l’absence de marché libre, les responsables du Gosplan étaient littéralement incapables d’établir une échelle de prix et en étaient réduits à utiliser les espions du KGB pour récupérer les catalogues de La Redoute ou de Sears. La plus grande entreprise de planification économique jamais conçue n’avait ainsi dû sa survie… qu’à l’existence d’économies de marché à ses portes tandis que les écrits de Mises, formellement interdits par le pouvoir soviétique comme naguère par les nazis, circulaient de mains en mains au cœur même de l’appareil de planification[6. Anecdote rapportée, notamment, par Yuri Maltsev, l’un des économistes chargés par Gorbachev de mettre en œuvre la perestroïka.].
La cause semblait donc entendue. De la même manière qu’on n’a jamais vu un coréen tenter de traverser la DMZ du sud vers le nord, les Allemands qui ont trouvé la mort en tentant de passer le mur[7. En RDA, on les appelait « fugitifs » ou « déserteurs de la république » ; appellations qui résonnent étrangement lorsque l’on entend le discours de certains de nos élus actuel. Comme le note très justement Daniel Tourre, pour qu’il y ait des évadés (fiscaux), encore faut-il une prison (fiscale) au préalable.] fuyaient le socialisme et tentaient désespérément de rejoindre l’ouest capitaliste. L’horreur stalinienne, les massacres des Khmers rouges, l’hécatombe du grand bond en avant et, bien sûr, la barbarie nazie… Aucune expérience socialiste menée au cours du XXe siècle n’avait produit autre chose qu’un niveau de pauvreté extrême, une dictature sanglante et des millions de morts.
Nous pensions la cause entendue et nous nous sommes trompés. Nous croyons que c’était le socialisme qui avait été définitivement discrédité mais ce que la plupart de nos concitoyens ont vu, c’est l’effondrement de systèmes totalitaires, de déviances regrettables du projet socialiste mais pas du socialisme en lui-même. Le tour de force de nos adversaires a consisté à faire croire que les dérives totalitaires des régimes socialistes du XXe siècle n’étaient pas consubstantielles au projet socialiste. Pendant ce temps, forts de notre victoire théorique, nous avons laissé dire sans réagir. Nous avons cru la partie gagnée : c’est là notre présomption et elle pourrait bien nous être fatale[8. Vous aurez reconnu la présomption fatale (The Fatal Conceit) de Friedrich Hayek (1988).].
L’idée socialiste, y compris dans sa forme explicitement totalitaire, n’est pas morte. Elle est même extrêmement vivace. Elle a continué, pendant toutes ses années, à se développer à l’ombre de la social-démocratie, de l’économie de marché pilotée et de l’interventionnisme d’État. Alors que nos gouvernements, jurant leur attachement au marché libre, privatisaient partiellement et symboliquement quelques entreprises d’État, ils n’ont eu de cesse de d’accroître le poids de la dépense publique, des impôts, des réglementations et de l’administration. Alors qu’ils abandonnaient – du moins en grande partie – leurs réflexes protectionnistes, ils dévaluaient continuellement nos monnaies et transformaient nos économies en de gigantesques pyramides de dettes.
Encore une fois, Mises avait décrit précisément ce mécanisme. À plusieurs reprises, il a montré comment les conséquences désastreuses de l’interventionnisme politique – inflation, incitations fiscales, réglementations, protectionnisme, contrôle des prix… – étaient systématiquement attribuées à de prétendus excès du marché et légitimaient de nouvelles interventions. Mises et Friedrich Hayek ont décrit comment cette intervention croissante de la force publique dans nos vies privées nous entraînait irrémédiablement sur La route de la servitude.
Aujourd’hui, ce système est à bout de souffle. Nous le savons tous. Nombre de nos États ne veulent ni ne peuvent plus rembourser leurs dettes ; les banques centrales ont injecté plus de monnaie dans le système qu’elles n’en avaient créée en un siècle ; l’édifice tout entier est au bord de la rupture. Tôt ou tard, le socle fragile sur lequel repose cette pyramide de dettes – la valeur de nos monnaies – va céder et emporter avec lui non seulement la dette de nos États mais aussi le système bancaire, les capacités de financement de nos économies et l’épargne de quelques millions de nos concitoyens. Nous sommes au bord d’un gouffre abyssal.
Ce sera alors l’heure de vérité. Sur les décombres de la crise qui s’annonce, nous serons amenés à choisir dans quel type de monde nous souhaitons vivre. Contrairement à ce que certains de nos amis ont dit autrefois, il y a bel et bien une alternative : ce sera le socialisme ou la société libre – le reste n’est que fumisterie. Celles et ceux – et ils sont nombreux – qui ne l’ont jamais fait feraient bien de lire Mises : l’heure du choix approche, il va falloir faire le bon.

*Photo : Ludwig von Mises (Wikipedia).

Le Portugal colonisé par l’Angola ?

« Vive la crise ! » disait jadis un postmarxiste « tendance Reagan » pour assurer le service après-vente du mitterrandisme postmauroyiste.  Le message était clair : les frimas de la crise du capitalisme allaient revigorer nos corps de larves engourdis par les Trente Glorieuses. Et le salut viendrait – après dégraissage intense du Vieux Continent – de la culture flexible dynamique et internationaliste des traders, aussi mobiles que le capital.  Trente ans plus tard, personne ne croit plus à cette fable dans la vieille Europe, ni même dans la nouvelle : dans ces pays du Sud qu’on croyait être les fers de lance de la bruxellisation heureuse, la solution en vogue n’est plus la croissance interne, mais le salut par l’étranger. Si on s’est ému chez nous du rachat du PSG par le Qatar, au Portugal, c’est le pays entier qui est à vendre. Différence notable avec le cas français : à Lisbonne, les pétroliers pleins aux as ne sont pas qataris ou émiratis mais angolais, donc ex-colonisés restés sous la tutelle lusitanienne jusqu’en 1975. Peu à peu, les groupes médiatiques portugais tombent sous la férule de ces magnats étrangers, à commencer par la marque Zon (TV, téléphonie, cinéma), sur le point d’être rachetée par la fille du président angolais. Libé, dans ses excellentes pages médias, nous apprend  que l’angolais Newshold convoiterait, lui, la télévision publique RTP  après avoir racheté le troisième hebdo du coin et acquis des parts des principaux journaux portugais. Tout cela ne serait que concurrence pure et parfaite si lesdits investisseurs ne censuraient pas toute mise en cause des pratiques financières de l’Angola et des quelques scandales qui s’y rapportent, avec le consentement implicite d’un gouvernement portugais qui a semble-t-il d’autres chats à fouetter. De quoi apaiser nos lamentations franco-françaises : jusqu’à présent, ni Le Figaro ni L’Obs n’ont été rachetés par l’Etat gabonais…

Syrie : UMP et PS entre hypocrisie et inconséquence

syrie hollande sarkozy

Entre deux appels à l’éradication du Mal, Hollande et son ambitieux chef de la diplomatie ont décidé d’équiper en armes l’opposition syrienne, laquelle peine à renverser la vapeur du côté de Damas. Du moins, c’est ce qu’ils prétendent, au nez et à la barbe de leurs partenaires européens qui ne l’entendent pas vraiment de cette oreille, de peur que le matériel guerrier ne tombe entre les mains des salafistes d’Al-Nosra, un groupe soutenu et financé par nos amis qataris[1. Au grand dam des syriens laïcs ou non-musulmans tombés sous leur coupe, de plus en plus remontés contre le joug salafiste, comme l’ont montré les récentes manifestations organisées dans certaines zones « libérées ».]. À peine la volonté française affichée, les gouvernants d’hier, c’est-à-dire l’UMP et sa cohorte d’anciens ministres, crient haro sur Hollande. Non qu’ils désapprouvent la proposition du quai d’Orsay; à les entendre, celle-ci viendrait presque trop tard. C’est bien plus tôt qu’il fallait agir clament de concert Juppé, Copé et les autres, enfin revenus de leurs bisbilles vespérales. Le refrain « ah si Sarkozy était là… » reprend du coffre, au point d’être entonné en chœur par les fillonistes, copistes, datistes et autres NKMistes jamais pris en défaut d’anti-hollandisme primaire. Avant le vrai-faux off sur son éventuel retour en politique récemment balancé dans Valeurs actuelles, cet été, par voie de communiqué, Sarkozy avait officiellement regretté la passivité de son successeur dans la gestion de la crise syrienne. Sous-entendu : ce n’est pas un président normal qu’il nous faut pour arrêter le bain de sang levantin, le sauveur de Benghazi aurait fait mieux. Cette belle scénographie, avec happy end obligatoire, se voulait un rêve uchronique destiné à faire regretter aux Français – du moins à la frange étroite de nos compatriotes qui se soucient des affaires internationales – leur vote du 6 mai. C’est oublier un petit détail : Nicolas Sarkozy a présidé la République de 2007 à 2012. Engagé en Libye en 2011, il n’a pas moins assisté au déclenchement de la révolte syrienne, à sa militarisation et à sa dégénérescence en guerre civile incontrôlable dans laquelle la sanglante répression étatique n’a plus le monopole de la violence illégitime. Dans un éclair de sagesse, il avait voulu donner du temps en temps, les télégrammes diplomatiques décrivant une réalité bien plus complexe que sa retranscription manichéenne et spectaculaire. En gros, il fut décidé de ne pas intervenir en Syrie pour ne pas déstabiliser la région, Liban compris, et ajouter de la confusion à la confusion dans un conflit où le pogrom interconfessionnel menace de jaillir comme un diable de sa boîte. C’était il y a deux ans, cette époque lointaine où toutes les pontes de l’UMP se succédaient sur les plateaux télévisés pour nous expliquer en long, en large et en travers qu’Homs n’est pas Benghazi et que le camaïeu syrien ne survivrait pas à un coup de pinceau occidental. Et voilà qu’à l’été 2012, l’âge de la pré-retraite politique ayant sonné, Sarkozy et ses fidèles changent brusquement de braquet : désormais, il est urgent d’intervenir. Une posture confortable tant qu’on la tient loin du quai d’Orsay. Les plus optimistes en déduiront qu’une cure d’opposition vous fait revenir à l’éthique de conviction, là où l’exercice du pouvoir privilégie l’éthique de responsabilité et ses dilemmes cornéliens. Entre deux maux, Sarkozy et Hollande avaient choisi le moindre : ne rien faire, sinon fournir une assistance humanitaire aux allures de minimum syndical, et espérer que la bataille sur le terrain comme l’alliance entre le Qatar, la Turquie et l’Arabie Saoudite viennent à bout de la dictature syrienne. Or, Bachar résiste envers et contre tout. Ses maigres subsides, fournis par Téhéran et Moscou, suffisent pour l’instant à protéger le dernier réduit baathiste.
En France, où tout finit par des chansons, à l’hypocrisie d’une UMP revenue dans l’opposition,  d’aucuns préféreront l’inconséquence de la gauche au pouvoir. Armer sans intervenir ménagerait nos finances publiques soumises à un régime spartiate mais les conséquences seraient-elles vraiment différentes sur le terrain ? Point de pertes humaines parmi les militaires français à déplorer, cela a son importance à l’heure où l’émotion gouverne. Mais côté syrien, même en assurant que les armes restent la propriété de l’opposition armée non-islamiste, comment contrôlerait-on le cours de la guerre ? Ce n’est pas en restant confiné à Paris ou même dans l’arrière-cour turque du conflit syrien que l’on pourrait influer sur son issue finale : armer et équiper des hommes n’a jamais suffi à inverser le rapport de forces. Rendre inéluctable la victoire militaire de l’opposition non-islamiste ne suffirait pas à lui garantir la victoire politique. Dans un pays devenu une juxtaposition de régions morcelées, pense-t-on vraiment que la fourniture de kalachnikovs, de missiles sol-airs et de munitions chassera le fantôme de la discorde en même temps qu’Assad ? Le moment venu, il ne suffira pas de démanteler les institutions étatiques baathistes pour recoller les morceaux d’une Syrie aussi fragmentée que sous le Mandat français. Vous me rétorquerez qu’une ingérence étrangère, entravée par les vetos russe et chinois, sonnerait le glas de la Syrie. Et vous aurez raison. De Gaulle disait que les grands problèmes n’ont pas de solutions : au XXIe siècle, cette parole désespérée n’a hélas rien perdu de son acuité…

*Photo : isafmedia.

Chypre : Merkel réussit le casse du siècle

On en causait dans les couloirs de Bruxelles, mais l’épargnant chypriote n’y croyait pas : la chancelière allemande Angela Merkel a exigé que les fonds déposés dans les banques de l’île de Vénus soient ponctionnés pour accepter que l’UE et le FMI prêtent 10 milliards d’euros pour sauver le pays de la faillite.
Le chypriote moyen, dont le bas de laine tout aussi moyen lui permettait de se protéger des aléas de la vie, était persuadé que cette taxe ne concernerait que les gros dépôts des non-résidents, notamment ceux d’oligarques russes de provenance douteuse. Erreur, car tous les comptes courants ou d’épargne sont taxés dès le premier euro à 6,75% jusqu’à 100 000 €, et à 9,9% au-delà. Pendant ce week-end, tous les distributeurs automatiques de billets ont été bloqués pour éviter des retraits massifs.
Le butin du casse – 5,8 milliards d’euros –  est largement supérieur à celui de l’attaque du train postal Glasgow-Londres en 1963. Pour la première fois depuis la création de l’euro, la garantie bancaire du montant des dépôts jusqu’à 100 000 € a été battue en brèche. Même si les braqueurs institutionnels de Bruxelles, Francfort et Washington jurent leurs grands dieux que le cas de Chypre est unique et non reproductible, je commence à sérieusement réfléchir à déplacer à quelques dizaines de kilomètres de mon domicile haut-savoyard le modeste pécule amassé au cours d’une longue et dure vie de travail.
J’en informerai, bien entendu, Médiapart en temps utile.

Amnistie sociale : un pavé dans la loi

amnistie sociale hollande

Sans vouloir offenser Benoît Hamon, on ne peut pas dire qu’il soit particulièrement comique. Qu’il soit donc remercié pour m’avoir fait éclater de rire en déclarant qu’avec la loi d’amnistie sociale, le gouvernement avait voulu apporter un « message de paix et de dialogue ». Elle est bien bonne. D’abord, le gouvernement n’a rien voulu du tout : cette proposition fomentée par les sénateurs communistes, avec Mélenchon à la manœuvre, est la dernière épine qu’ils aient trouvée à planter dans le pied de François Hollande. Surtout, notre excellent ministre de la viande hachée oublie que ce message quasi christique s’adresse seulement à une partie de la population, pour faire court celle qui a le bon goût de voter à gauche mais commence à se dire qu’on ne lui refera pas le coup du vote utile. Il oublie aussi (ou s’en contrefiche) que, pour une autre partie des Français, qui voient l’autorité de l’État se déliter (et qui  ne votent pas tous à droite), ce message de paix est une provocation, voire une insulte. L’affaire a, paraît-il, fait du foin chez les Verts, où on s’est souvenu des chasseurs qui avaient vandalisé le bureau de Dominique Voynet. Manuel Valls s’est déclaré « sceptique » – traduction polie de « consterné ». La droite aurait été bête de ne pas jouer sur ce velours-là : « chèque en blanc à la violence », « encouragement au cassage », tout l’arsenal de la rhétorique anti-laxiste a été mobilisé.
François Hollande n’a pas osé affronter ses fougueux « alliés » ou pas voulu les laisser apparaître comme les seuls dépositaires de la souffrance ouvrière. Et puis, on ne saurait exclure que certains socialistes, à commencer par lui, aient mauvaise conscience en se rappelant la campagne, quand ils ne promettaient rien mais faisaient ou laissaient croire qu’ils changeraient tout. Les sénateurs PS ont juste été priés de déminer le texte. La loi votée au Sénat le 27 février prévoit d’annuler les sanctions pénales et disciplinaires prononcées pour des destructions commises au cours de mouvements sociaux, y compris lors de manifestations. Les violences contre les personnes et les atteintes à une autorité publique ont été explicitement écartées, la nouvelle formulation excluant par ailleurs les faucheurs d’OGM et les activistes de RESF (mouvement d’aide aux « sans-papiers »)[ 1. Seuls les militants du droit au logement ont survécu aux amendements.].
Il faut le dire avec force : les personnes et les actes visés par cette « amnistie sociale » ne sont pas des délinquants et des délits comme les autres.[access capability= »lire_inedits »] Le syndicaliste qui saccage une sous-préfecture n’a rien à voir avec l’agresseur qui braque une petite vieille parce qu’il est sûr de sa force et de son bon droit d’avoir « tout, tout de suite ». Les sociologues diront qu’ils sont tous deux malheureux. Certes. Ils ont aussi en commun la certitude d’avoir été floués. Sauf que c’est vrai pour l’un et pas pour l’autre. Oui, le métallo qui voit disparaître le monde où il vivait et qui n’a plus de place dans celui qui vient a de bonnes raisons d’être en rage. Surtout quand on lui sert le même boniment avant chaque élection, et que, faute d’autre rêve disponible, il s’est laissé aller à y croire.  Il ne mérite pas notre opprobre pour s’être défoulé dans le bureau d’un conseiller bien propre sur lui en faisant voltiger des piles de dossiers dont rien de bon ne sort jamais.
C’est pour cela que la justice est rendue par des hommes et pas par des machines[2. Je sais, les délits routiers sont scandaleusement constatés et verbalisés par des machines.]. Les juges ont heureusement la main plus légère avec l’ouvrier qu’avec le malfrat, parce que les mobiles qui inspirent les actes interviennent dans leur appréciation et que la révolte face à l’injustice en est un plus noble que la cupidité. Les « Conti » ont été condamnés à des amendes allant de 2000 à 4000 euros – qui seront payées par les syndicats – et qui couvrent 20 % des dégâts : le reste, c’est pour nos pommes[3. Et puis, sur le plateau du « Grand Journal », ils ont dû se faire draguer par plein de jolies filles.]. J’accepte volontiers de verser ma contribution à la lutte ouvrière. La rage de s’être fait avoir, l’avenir désespérant, les familles qui s’inquiètent méritent notre compassion. Pas l’absolution.  
Un délit d’opinion reste un délit. La Justice doit se prononcer sur le délit, pas sur l’opinion. Tout en tenant compte de l’opinion, qui peut être une circonstance atténuante, pour l’ouvrier en colère, ou aggravante dans le cas du crime raciste. Mais le suffrage universel ne confère pas aux gouvernants le droit de décréter arbitrairement que certaines opinions sont légales et d’autres pas. Le texte initial prévoyait d’effacer « les infractions commises lors de mouvements collectifs revendicatifs, associatifs ou syndicaux relatifs aux problèmes liés au logement, à l’éducation, à la santé, à l’environnement et aux droits des migrants » – en somme les bêtises des copains des « assoces ». Apparemment, il n’a pas été envisagé d’étendre le pardon aux mouvements collectifs revendicatifs relatifs à la progression de l’islam. Au contraire, les amnistieurs d’aujourd’hui exigeaient hier l’interdiction des jeunes identitaires qui ont manifesté sur le toit d’une mosquée en construction – sans y commettre le moindre dégât. Mais le plus amusant, c’était la période initialement retenue : étaient amnistiés les faits commis entre 2007 et le 6 mai 2012. En clair, contre Sarkozy, tout était permis. Un « message de paix », vous dit-on.
Une loi d’amnistie doit refléter la volonté collective de pardon ou d’oubli. Pas permettre au pouvoir de désigner ceux qui pensent bien (et accessoirement d’envoyer des « messages de paix » à sa clientèle). Clémentine Autain, ma camarade de dispute sur Yahoo, ne voit pas le problème. La gauche est au pouvoir, ces gens défendent des valeurs de gauche, rien de plus naturel. Puisque c’est pour les bonnes causes – littéralement. Tant pis si cela revient à mettre la Justice au service de l’idéologie. Montesquieu doit être has been. Désormais, l’État de droit, ce sera à la tête du client.[/access]

*Photo : Eduardo Nasi.

Europe, année zéro

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keith lowe paris

Enfant, j’ai souvent entendu ma grand-mère raconter, pleine d’effroi, l’arrivée de l’Armée rouge à Bucarest. Dans ses récits revenait souvent la bizarre fascination des vainqueurs pour les montres. Cette manie soviétique a d’ailleurs coûté la vie au frère de mon grand-père, dont le corps a été retrouvé quelques jours après la « libération », sans sa montre évidemment. L’Europe barbare, de Keith Lowe, est l’histoire de cette libération ambiguë : pour beaucoup d’Européens, les ombres de la guerre n’ont pas laissé la place, en 1945, à la lumière de la paix mais plutôt à un crépuscule où, durant cinq ans au moins, ils ont survécu plus qu’ils n’ont vécu, littéralement, entre chien et loup. Dans l’imagerie commune, la fin de l’Occupation et, plus tard, la capitulation sans condition de l’Allemagne nazie marquent la fin d’un cauchemar qui a duré presque six ans, et qu’on appelle la Seconde Guerre mondiale. Nous retenons l’image d’un Charles de  Gaulle remontant les Champs-Élysées, des foules en liesse du 8 mai 1945, d’un marin embrassant une femme à Time Square. Mais, comme nous le rappelle Keith Lowe, pour des dizaines, voire des centaines de millions d’Européens, la fin officielle de la guerre annonçait seulement le passage d’un cauchemar à un autre.[access capability= »lire_inedits »]
L’Europe barbare le montre très clairement : sur le Vieux Continent, tout le monde, d’une manière ou d’une autre, a perdu quelque chose. Certains beaucoup plus que d’autres, mais personne n’a échappé à cette catastrophe dans la catastrophe, y compris du côté des nations victorieuses…
Contrairement à l’Angleterre et aux États-Unis, qui ont certes consenti de lourds sacrifices, presque tous les pays européens ont été totalement ou partiellement occupés. Leurs territoires ont gardé les stigmates de combats et de bombardements d’une violence jamais égalée, et la plupart de leurs infrastructures ont été réduites à néant. Une fois les hostilités terminées, le chaos n’a pas disparu comme par miracle et des pays exsangues connurent dans la douleur leur « année zéro », pour reprendre le titre du célèbre film de Rossellini décrivant la survie de la famille Kohler dans les ruines du Berlin de l’été 1945.
Des dizaines de millions d’Européens, personnes déplacées, sans-abri, anciens occupants devenus occupés, traîtres devenus résistants, résistants devenus traîtres, vivaient non seulement dans un dénuement extrême mais aussi sans la protection d’une police et d’une justice dignes de ce nom.
Ce délitement de l’État de droit fut provisoire à l’Ouest et définitif à l’Est, livré à la loi du plus fort avec, au sommet de cette « chaîne alimentaire », les soldats prédateurs de l’Armée rouge. Ailleurs, d’autres – le voisin d’en face, l’ami d’hier – ont, eux aussi, profité de l’anarchie pour régler des comptes et s’enrichir. Ou même, tout simplement, nécessité faisant loi, pour ne pas mourir de faim ou de froid. Keith Lowe, dans sa conclusion, a trouvé une métaphore éclairante pour rendre compte de cette période d’autant plus tragique qu’elle est méconnue : « La Deuxième Guerre mondiale est comparable à la masse imposante d’un superpétrolier […], dotée d’une telle inertie que, en dépit des freins déployés dès le mois de mai 1945, sa course […] ne s’arrêta que plusieurs années après ». Après la lecture de Terres de sang, de Timothy Snyder, et de L’Europe barbare, de Keith Lowe, on ne peut plus parler de la « guerre de 1939-1945 », car nous sommes face à une catastrophe qui a frappé les peuples d’Europe durant presque deux décennies et, pour certains, jusqu’à la fin du XXe siècle.[/access]

Keith Lowe, L’Europe barbare, 1945-1950, traduit de l’anglais par Johan Frederick Hel Guedj, Perrin, 2013.

*Photo : marcinlachowicz.com.

Tristes viatiques

monde vieux facebook

« On est tous le vieux de quelqu’un » : c’est la sympathique « accroche » que s’est donnée la collection Le monde expliqué aux vieux récemment créée par les éditions de poche 10/18, au catalogue desquelles on trouvait jusqu’à présent les noms de Sade, Selby ou Gombrowicz.
Ces dernières années, nous avons subi une avalanche d’ouvrages voués à l’édification de la jeunesse, tels que Le Racisme expliqué à ma fille, L’Amour de la France expliqué à mon fils, Le Sexe expliqué à ma fille, etc. Le racisme, la France, le sexe : voilà en effet des sujets bien obscurs, ésotériques pour le moins, et il importait qu’un puissant coup de projecteur les tirât de la pénombre où ils moisissaient lamentablement. Il y a deux ans, subtil renversement : un Post-anarchisme expliqué à ma grand-mère parut, signé du plâtrier solaire Michel Onfray. Avec la collection Le monde expliqué aux vieux, la boucle est bouclée. Les premiers volumes auront pour objets Lady Gaga, Facebook, la violence et la solitude. Lady Gaga et Facebook, le choix est judicieux, mais la solitude ? Pourquoi pas la maladie d’Alzheimer tant qu’on y est, ou le fonctionnement des prothèses auditives ?
Il faut admettre que l’énoncé involontairement apocalyptique : « On est tous le vieux de quelqu’un », bien mis en valeur par la maquette d’une laideur parfaite (en novlangue marketing : « dynamique et acidulée »), cet énoncé se trouve être, comme tout ce qui de nos jours s’énonce de plus jovialement servile, une vérité de premier plan. Que nous soyons depuis longtemps entrés dans un régime d’inversion, où les têtards de l’an font la leçon à leurs aînés, est un lieu commun ; et c’est ce qui reste d’humanité adulte qui frémit d’effroi à l’idée des millions de fœtus tapant du poing du fond de leur utérus, pressés de parachever l’abolition de tout ce qui prétend encore durer plus d’un quart d’heure. Cette collection est donc une trouvaille. Nos lardons peuvent se réjouir : le monde leur appartient. On admet aujourd’hui que les vieux sont des déchets insuffisamment recyclables avec la plus coquette satisfaction, et une élégance digne d’un soudard transhumain faisant irruption en beuglant dans un salon de thé.
Jérôme Ruskin, directeur du trimestriel Usbek et Rica (« magazine qui raconte le présent et explore le futur ») et l’un des concepteurs de la collection, nous fait l’article avec la bonhomie rayonnante de l’aplanisseur culturel : « Nous ne nous adressons pas spécifiquement aux vieux – enfin tout dépend de ce que l’on entend par vieux – mais aux personnes larguées par un phénomène. Par exemple, j’ai 29 ans et je ne comprends vraiment pas l’engouement pour Lady Gaga. Ces livres proposent donc une remise à niveau à petit prix, pour tous ceux qui estiment en avoir besoin ». Pauvre homme qui à 29 ans, ne comprend vraiment pas le succès de Lady Gaga. Il y a de quoi en perdre le sommeil. Et voyez comme on se demande, une main sur le menton, ce qu’il faut entendre par vieux. Eh bien, cher explorateur du futur, vous le sous-entendez : tout ce qui ne porte plus de bavoir, et a soif d’une salutaire remise à niveau. Question : Stéphane Hessel avait-il ouï parler de Lady Gaga ? Pouvait-il faire un devoir en trois parties sur Facebook ? Il faudrait enquêter, sans quoi sa béatification républicaine ne va plus de soi.
On voit les atours qu’affectionne désormais la muflerie la plus scintillante : ceux de la charité et de la bienveillance. Pour nos équarrisseurs auréolés, il s’agit au fond de lutter contre la gérontophobie. Comment ? Par l’éradication dans le vieux de tout ce qui est vieillot, mité, désuet, bientôt remplacé par un bon kilo de « jeunesse » en kit. Depuis quelques siècles, le rôle historique de la jeunesse occidentale éclairée était d’accabler ses aînés, avec injustice bien souvent – et c’était très bien ainsi. Les choses toutefois étaient claires : on dressait un mur, par-dessus lequel on lançait des tomates pourries. Théophile Gautier n’offrait pas de gilet rouge à son grand-père. Aragon ne demandait pas le Panthéon pour Barrès. Les hippies n’invitaient pas Mamie à se défoncer avec eux, ni Grand-Papa à partouzer. Les étudiants de Mai 68 n’ambitionnaient pas de faire de leurs bourgeois de parents des libertins débridés et révolutionnaires. Il fallait que ça change, et tous s’entendent maintenant comme larrons en foire. Qu’un adolescent émette le désir de descendre dans la rue pour « lutter contre l’ordre établi », c’est Maman qui prépare le sachet pique-nique, et Mamie qui coud les banderoles.
Qu’on n’aille pas croire que nous défendons les vieux par principe : il en reste encore, et peut-être plus qu’autrefois, d’affreusement retors, bouffis de vertu et de morale – au hasard, ces momies liftées qu’on voit depuis trente ans se balader des colonnes des journaux à l’antenne des radios, de la direction de tel canard à telle émission de « débat », en ânonnant leurs oukases. Allons plus loin : nos vieux sont peut-être plus vicelards, plus machiavéliques que jamais, puisqu’ils ont fomenté ce stratagème consistant à caresser leurs « jeunes » dans le sens du poil, au lieu de leur coller un aller-retour et au lit. Par eux, l’admiration gélatineuse a remplacé le martinet comme instrument de domestication.
Les concepteurs de la collection Le monde expliqué aux vieux sont, personne n’en doute, des hommes parmi les mieux attentionnés qui soient : leur innocence perfore. C’est sans complexe qu’à la trique totalitaire ils substituent la commisération acidulée, et au camp de rééducation, la démocratique « pédagogie », laquelle se fait fort de ramener les brebis égarées dans les étables de l’infantilisme convivial. Les vieux, c’est acquis, sont des sacs plastiques boueux attachés au pot d’échappement du « jeune » filant, véloce, dans les dédales du monde moderne. Aussi sucré soit-il, le message est clair : vieillards, apprenez vos leçons, ou on vous décroche. Après tout, l’euthanasie, c’est pas pour les chiens… Enfin plus seulement.
Ce qui reste d’humanité attardée – donc vivante – fait donc pour la collection Le monde expliqué aux vieux des vœux d’impeccable échec, et invite ses vieillards les plus décrépits à faire de ces livres pieux, à l’occasion, un bel autodafé, avant de lancer à leur tour, pourquoi pas, une collection un peu enlevée et qui s’appellerait : Les vieux expliqués au monde.

François Kalfon : « Le redressement productif doit dépasser la lutte des classes »

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francois kalfon ps

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Gil Mihaely. « Les couches populaires et moyennes de ce pays sont réalistes et ne demandent pas que l’État puisse tout. Elles demandent simplement que l’État puisse quelque chose » : voilà ce que vous écriviez dans Libération, le 6 décembre 2012. Entre le réalisme de Michelin et le volontarisme de Florange, entre « inacceptable » et « inévitable », où placez-vous le curseur de l’intervention publique ?
François Kalfon. À gauche, on observe deux types d’attitudes tout aussi problématiques face au pouvoir. D’un côté, il y a ceux qui, comme Mélenchon et certains membres du Parti socialiste, refusent en réalité tout compromis. Cette opposition systématique issue d’une forme de surmoi marxiste est idéologiquement confortable mais fonctionnellement inefficace. De l’autre, il y a ceux qui, au nom du mot-valise « social-démocratie », acceptent tout. Entre les deux, il y a place pour la politique et c’est celle que nous entendons occuper. Ce réarmement du politique a déjà permis de faire beaucoup.
GM. Quoi, par exemple ?
Une Banque publique d’investissement a été créée, Hollande a tenté de sauver le budget européen et mis en place le crédit d’impôt compétitivité-emploi. Un accord historique sur le marché du travail réunit pour la première fois patronat et syndicats réformistes, là où l’ancien pouvoir brutalisait la démocratie sociale.
Élisabeth Lévy. Très bien, vous avez fait le boulot. Maintenant, Najat Vallaud-Belkacem, sors de ce corps…
Ce n’est pas seulement du service après-vente ! Pourquoi cet accord qui a provoqué la fureur de la gauche de la gauche était-il nécessaire ? L’an dernier, sur 25 millions de contrats de travail signés, 18 millions étaient des CDD, dont 15 millions de moins d’un mois ! Si on ne crée pas plus de souplesse, les embauches en CDI vont se réduire comme peau de chagrin.
GM. Un tsunami énorme est parti des États-Unis, les gens attendent de l’État de changer le cours de l’eau et on leur donne une serviette-éponge… Installer des salles de shoot ou légaliser le mariage gay ne va pas sortir le pays de la crise.
Je partage cette analyse, et je fais même partie des quinze élus socialistes qui ont signé, en décembre 2012, l’« Appel pour l’urgence sociale » exhortant François Hollande à rééquilibrer sa politique au profit des questions économiques et sociales, car les deux priorités absolues des Français sont l’emploi et le  pouvoir d’achat.[access capability= »lire_inedits »]
GM. Mais peut-il le faire ?
Absolument, et je vais donner des exemples concrets de ce que demande la Gauche populaire. Primo, l’État a la maîtrise totale d’un outil : la politique fiscale. Le Président doit tenir son engagement en faveur d’une réforme fiscale redistributive. Nous appelons à fusionner l’impôt sur le revenu, qui rapporte 45 milliards, et la CSG, un impôt non progressif, qui en rapporte le double, en un unique impôt progressif. Nous redistribuerons ainsi du pouvoir d’achat par un transfert interne qui pourrait rapporter entre 800 et 1 500 euros par an à chaque salarié français. Précisément ceux qui terminent le mois à l’euro près.
GM. Mais le ministre du Budget, Jérôme Cahuzac, a déclaré que le gouvernement avait déjà accompli la réforme fiscale promise par le candidat Hollande puisque le capital est désormais taxé au même niveau que le travail…
Jérôme Cahuzac est un ami, mais je vous l’affirme haut et fort : la réforme fiscale n’a pas été faite ! Dans le projet de Loi de finances 2013, nous avons tout de même ajouté une tranche de l’impôt sur le revenu à 45 %, mais cela ne suffit pas… Et puis ce serait un bon moyen de sortir de l’impasse de la taxe à 75 % censurée.
GM. Y aurait-il un blocage politique ?
Le blocage n’est pas tant politique que technocratique, ce qui est bien pire ! Bercy ne veut pas le faire. La Direction des impôts et celle du Trésor n’ont jamais été favorables à cela. D’abord cela les obligerait à changer, sur le plan administratif, et ensuite, il ne faut pas oublier que ceux qui gagnent de gros salaires seraient bien sûr appelés à contribuer. Il y a un réflexe de classe de la part de hauts fonctionnaires qui défendent leurs intérêts.
ÉL. Et quid de la réindustrialisation ? Sur PSA, nous sommes passés de « inacceptable » à « inévitable », c’est cela que les gens retiennent ! Les gens qui ont voté Hollande sont aujourd’hui désespérés…
Qui prétendra qu’un gouvernement de gauche peut agir sur l’ensemble des entreprises qui ont un problème de marché ? Mais l’État doit actionner des amortisseurs. Il peut entrer dans le capital de façon temporaire. En pratique, c’est ce qui a été fait : il a renfloué la banque de financement de PSA en contrepartie de la suppression des licenciements secs dans le nouveau plan social et de la participation d’un administrateur qui porte ses intérêts au CA en la personne de Louis Gallois. Cela ne retire rien au fait que, quand une entreprise privée commet des erreurs stratégiques de gestion, la loi du marché produit ses conséquences.
Sur le plan industriel, le « Manifeste de la Gauche populaire », que nous avons publié le 20 février, prône une participation de l’État dans les secteurs stratégiques pour peser sur les décisions majeures. Et je peux vous dire que, sans la participation de l’État français au conseil d’administration de Renault, on aurait fermé des usines en France car les sites français sont en sous-charge notoire. L’État joue son rôle chez Renault. En plus, il exige une relocalisation de certaines productions. Y compris des véhicules Nissan !
ÉL. Et la loi du marché, elle doit s’arrêter à la porte de Renault ? N’est-ce pas l’exemple même d’un étatisme à courte vue ? Ne faut-il pas laisser tomber les « canards boiteux » ?
À ce compte-là, Barack Obama aurait laissé tomber les « Big Three » de Detroit… Il a fait le contraire et GM a rebondi. Non, l’industrie automobile n’est pas vouée au passé. Elle mérite d’être soutenue si elle sait se réinventer : nouer des alliances stratégiques s’il y a lieu, prendre le tournant de l’innovation en dépassant son positionnement généraliste, investir dans les technologies du futur, hybride, électrique, pile à combustible… Enfin, pour tordre le cou à cette idée d’un modèle condamné, savez-vous quelle est l’entreprise qui a déposé en 2012 le plus grand nombre de brevets ? Ce n’est pas telle ou telle start-up, c’est PSA !
ÉL. Que faire si les Français préfèrent Toyota ou Mercedes ?
Déjà, j’observe que, quand certains constructeurs français délocalisent, Toyota confirme son choix de Valenciennes pour fabriquer des voitures hybrides. Il n’y a donc pas de fatalité. Mais dans cette bataille, le levier de l’opinion publique est fondamental. Or je remarque que, ces dernières années, le regard sur le made in France a totalement changé. Quand j’étais gamin, la gauche bienpensante accusait les communistes de collusion avec le Front national à cause de leur slogan « Produisons français ! » Lors des dernières fêtes de Noël, 55 % des Français et 67 % des plus de 65 ans ont déclaré privilégier les jouets français.
ÉL. Vous semblez faire abstraction de l’Europe, qui s’oppose à tout soupçon de préférence nationale….  
Non. Il faut une politique bien plus vigoureuse de relocalisation des emplois qui applique enfin le principe de réciprocité, en rupture avec la naïveté coupable de la Commission européenne. On commence à s’apercevoir qu’il y a un voyou de la mondialisation : la Chine, championne du monde de la contrefaçon et du pillage des brevets…
ÉL. Vous voulez introduire du protectionnisme au niveau européen quand le gouvernement n’a même pas pu empêcher la baisse du budget de l’Union…
Il est vrai que ce budget est en régression – moins de 1 % du PIB de l’UE – et ne fait pas la part belle à la croissance, sauf sur l’emploi des jeunes. Mais fallait-il que Hollande aille à la crise sur le budget européen ? Je ne suis pas sûr. Ce qui est certain, c’est qu’il faut assez rapidement réorienter l’Europe. Le chemin désespérant que propose Merkel est une impasse pour les peuples européens.
ÉL. Sans chercher à être désagréable, après avoir vous avoir entendu déclarer « Nous ne signerons pas l’affreux traité Merkozy », on a quelques doutes. Hollande ne paraît pas plus capable que Sarkozy pour « réorienter » l’Europe…
Pour peser sur la réorientation politique de l’Allemagne, la France doit d’abord être crédible. Tant que l’Allemagne est le principal contributeur au budget de l’Union européenne, tant qu’elle paye en quelque sorte les déficits des autres, nous ne sommes pas en position d’imposer quoi que ce soit. Même si  j’observe que nous sommes davantage crédibles sur la question des déficits.
ÉL. S’il faut attendre qu’on rembourse nos dettes pour parler aux Allemands…
Notre déficit atteignait 5,2 % en 2011, on l’a ramené à 4,5 % aujourd’hui et 3,4 % en 2013. Ce n’est pas négligeable : on parle de dizaines de milliards d’euros qui sont autant de marges de manœuvre pour les politiques publiques que nous menons.
ÉL. Quand se produira donc la « réorientation » de l’Europe ?
Aujourd’hui, l’Allemagne elle-même commence à souffrir du traitement de cheval qu’elle impose aux autres, car sa propre croissance est en berne tant son marché est d’abord européen.
Espérons que cela influencera le résultat des élections de l’automne. Après, à quel moment précis François Hollande décidera-t-il de changer de cap, quelle est sa stratégie ? Je n’en sais rien. Aujourd’hui, 70 % des Français approuvent la règle d’or budgétaire, mais ils ne supporteront pas longtemps ces efforts s’ils n’ont pas le sentiment qu’il y a une sortie du tunnel. C’est la différence entre une politique rigoureuse, qui est acceptée, et l’austérité, qui est inacceptable.
ÉL. Les Français ne souhaitent-ils pas des choses absolument contradictoires, en particulier un État qui les dorlote mais qui ne leur demande rien ?
Bien sûr. Moi, je préfère qu’on fasse travailler les chômeurs plutôt que les indemniser. Il y a aujourd’hui des centaines de milliers d’emplois non pourvus. Avec 10 milliards d’euros pris sur la formation professionnelle, on finance des centaines de milliers de contrats de reconversion, car il faut sortir de la préférence française pour le chômage. Et ils ne seront pas difficiles à trouver. Nous consacrons aujourd’hui 31 milliards d’euros à la formation professionnelle : or, seulement 13% vont à la formation des demandeurs d’emploi. Encore un domaine où – contrairement aux idées reçues – des marges de manoeuvre existent dès lors qu’on a le courage de mettre les pieds dans le plat.
GM. Pourquoi n’est-ce pas déjà fait ?
Parce qu’il y a un silence confortable là-dessus ! Les partenaires sociaux, qui gèrent l’argent de la formation professionnelle, n’en consacrent qu’une partie à la reconversion des demandeurs d’emploi et des salariés. Vous savez, on reste dans une société corporatiste, d’essence monarchique, qui fait que ceux qui sont installés gèrent comme des « héritiers », pour reprendre le terme de Pierre Bourdieu, des rentes de situation qui créent à la fois du lien social – organisations patronales, syndicats, partis politiques – et des cloisons sclérosant la société. Cela engendre des inégalités structurelles, par exemple entre les titulaires d’un CDI et les précaires ou les jeunes qui éprouvent les pires difficultés à rentrer sur le marché du travail.
GM. Autrement dit, les acteurs majeurs de l’économie française n’ont pas le sentiment de l’intérêt général ?
Les acteurs sociaux agissent d’abord pour les grandes entreprises et pour le salarié « sous statut ». Or, quand la grande entreprise représente un tiers de l’emploi salarié, cette gestion s’écarte de fait de l’intérêt général puisque les deux tiers ne sont pas concernés. Il est vrai que nous tous, comme consommateurs, nous nous soucions trop peu de l’intérêt général.
Pour parler d’actualité, quand on achète des lasagnes surgelées à 2 euros, comment croire qu’à ce prix-là, il y aura la qualité ? Si les consommateurs ne se sentent pas un peu concernés par l’intérêt de la collectivité, on n’y arrivera pas. Même si – bien sûr – on sait que leur pouvoir d’achat limité les pousse vers le premier prix
GM. Les Français, qui adorent brandir l’égalité, seraient-ils trop individualistes pour réussir ?
J’observe la désinvolture de nos élites, pour qui l’identité française est passée depuis longtemps par pertes et profits. Une certaine bourgeoisie mondialisée a épousé une vision issue de Mai-68 faisant de la nation occidentale un concept forcément négatif. Cela dit, on revient de loin. Il y a vingt ans, j’étais jeune militant chevènementiste, et toute la gauche différentialiste nous traitait de « doriotistes » parce que nous arborions le drapeau français. Aujourd’hui, les mêmes – et je ne citerai personne – n’ont que les mots « République » et « patriotisme » à la bouche !
GM. François Hollande établit-il, lui aussi, un lien entre patriotisme, intérêt général, déficit et chômage ? Ou pense-t-il que l’on peut repousser les échéances avec le savoir-faire d’un technocrate ?
La dérive gestionnaire guette tous les bons techniciens et le Parti socialiste n’en manque pas. Je crois que la seule manière de comprendre une situation, c’est de réintroduire quelques analyses sociologiques qui permettent de penser juste. Nous ne sommes pas élus par tout le monde pour faire tout et n’importe quoi. Aussi la Gauche populaire propose d’abord de concentrer nos efforts sur le salariat, les classes moyennes fragilisées par la crise et la classe ouvrière qui existe encore. Pour autant, cela n’interdit nullement de tisser une alliance plus large, au nom de l’intérêt national, entre tous ceux qui vivent ou aspirent à vivre de leur travail. Le redressement productif doit dépasser le clivage « employés/employeurs », « patrons/salariés ». N’oublions pas que 97% des entreprises sont dirigées par des patrons qui possèdent leur capital et dont la rémunération ne dépasse pas les 5 000 euros par mois.
GM. Mais le Président lui-même croit-il encore à la nation ?
Je vais vous raconter une anecdote. J’en avais parlé à François Hollande quand il était encore candidat, et il a fait cette remarque, à la fois profonde et étonnante : « Mais ce qui crée la cohésion nationale, c’est la menace : il faut que je trouve des ennemis. Qui est mon ennemi, ne pensez-vous pas que ça puisse être la Chine ? » Chacun est libre d’interpréter cette phrase…
ÉL. Il me semble qu’il s’est choisi une tête de Turc bien moins impressionnante avec les « riches ». Et ça, à gauche, ça marche toujours. Quoi qu’on pense des mesures fiscales adoptées par le gouvernement, le discours ne témoigne-t-il pas d’un retour du refoulé jacobin – et pas dans le « bon » sens du terme ?
Je suis incapable de me livrer à la psychanalyse du Président. Je crois plus simplement que François Hollande a voulu pointer la nécessité de mieux répartir les efforts dans une période difficile, ce qui est autant une évidence qu’une nécessité. Maintenant, de mon point de vue, il n’y a pas plus de « salauds de pauvre », comme une certaine bourgeoisie voudrait le laisser croire, que de pertinence à laisser penser que les riches seraient des salauds. Ce qu’il faut, au contraire, c’est rassembler nos concitoyens qui croient encore en la France au moment précis où beaucoup ont baissé les bras ou préfèrent le chemin honteux de l’exil.
GM. Quoi qu’il en soit, la bataille idéologique entre la gauche Terra Nova et la Gauche populaire, qui se joue à l’intérieur du PS, est loin d’être tranchée…
Olivier Ferrand, fondateur de Terra Nova, aujourd’hui décédé, a eu le mérite de théoriser quelque chose qui existait depuis longtemps. Depuis vingt ans, les socialistes faisaient du Terra Nova comme Monsieur Jourdain de la prose : sans le savoir. Ferrand avait observé la vie politique américaine et la redistribution opérée par la mondialisation entre territoires gagnants – les métropoles connectées aux grands réseaux de communication – et territoires perdants. Depuis vingt ans, le vote PS s’est affaissé dans les seconds, qui étaient sa base historique, et s’est renforcé dans les grandes métropoles urbaines. Nous proposons de reconquérir les territoires oubliés et invisibles de la République.
GM. D’accord, mais vous avez raison, la « boboïsation » du PS ne date pas d’hier…
Certes, et de toute façon, elle n’explique pas tout. Les populations très mélangées de la première couronne ont basculé à gauche, tandis que les habitants des secteurs périurbains ancrés depuis bien plus longtemps dans ces territoires perdent leurs repères face à une mondialisation qu’ils comprennent mal. Ils sont tentés par une droite « buissonisée » et le
FN. Or, à refuser de répondre à leurs angoisses et attentes, nous avons perdu une partie de notre base historique et sociale.
ÉL. Hollande a parfaitement compris l’équation. Marcel Gauchet observe (dans Le Point) que le Président est remarquablement lucide quant aux difficultés qui s’amoncèlent, mais qu’il semble incapable de les prendre de front. En tout cas, pendant sa campagne, il a dit ce qu’il fallait pour parler à cette vieille gauche et ça n’a pas si mal marché.
Le jour où nous avons rencontré Hollande pour la première fois en tant que candidat, il nous a reçus dans son petit bureau à l’Assemblée nationale. Ce jour-là, à six mois des élections, un sondage BVA le donnait gagnant avec 62 % des intentions de votes. Je lui ai dit : « François, tu sais aussi bien que moi que ton score ne sera pas celui-là : intéressons-nous plutôt au premier tour. Tu es à 32 %, soit, c’est le  score de Mitterrand en 1988, un très bon cru ! Sauf que Marine Le Pen te devance chez les ouvriers et Nicolas Sarkozy, plus largement encore, chez les seniors. » C’est en s’intéressant à ces populations qu’est née toute la thématique du Bourget qui a permis la victoire.
ÉL. Quelle poésie ! Nous voilà rassurés : les accents révolutionnaires enflammés de la campagne n’étaient pas ceux d’un Hollande nouveau, mais le fruit de savants calculs sondagiers. Seulement, aussi étrange que cela semble, beaucoup de gens y ont vaguement cru. Aujourd’hui, ils sont plutôt d’humeur à aller brûler des pneus sous les fenêtres du Premier ministre – et peut-être à voter Marine Le Pen. Vous lui dites quoi, au vote ouvrier et senior : de manger bio ?
Personnellement, je n’ai pas vu ces pneus brûlés dont vous parlez. Quant à la politique qu’il faut mener ? Moi je n’ai pas changé. Il faut la réduction des déficits et les réformes de structures : marché du travail, retraite… Mais il faut dans le même temps – pas demain ou après-demain – la réforme fiscale redistributive pour rendre du pouvoir d’achat aux salariéset le redressement productif pour dynamiser la croissance et donc l’emploi. Si notre programme de gouvernement, c’est la « rigueur juste », à la fin ce sera juste la rigueur. Celle qui conduit tout droit à l’austérité, puis à la récession… Et enfin au populisme. En Grèce, c’est l’Aube dorée. En Italie, c’est Berlusconi et Beppe Grillo. En France, ce sera Marine Le Pen… Et cette fois-ci, il sera inutile de brandir les digues morales et autre « Front républicain ». Ils ne seront plus de saison ![/access]

Syrie : Que faire (et que ne pas faire…) ?

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Vis-à-vis de la Syrie, on ne peut pas rester coincés dans l’alternative entre Charybde et Scylla. Faut-il aider sans conditions les anti-Assad parce qu’ils sont les moins forts ? Parce qu’ils sont les victimes d’un ennemi ? Même au risque qu’ils se comportent, en cas de victoire, d’une façon aussi intolérable qu’Assad ? Cette alternative est un faux dilemme. Puisque nous avons le devoir d’ingérence dans un conflit qui n’oppose pas seulement des bons et des méchants, au nom de quel tabou l’aide armée des États démocratiques devrait-elle être inconditionnelle ?
Nous devrions plutôt dire que nous sommes prêts à nous ingérer mais en précisant dans quel but, qui nous aidons, à quelles conditions et avec quels moyens de contrôle.
Dans quel but ? Il faut oser reconnaître que des élections libres ne sont pas une garantie suffisante, ni pour les droits de tous sur place, ni pour la sécurité des pays démocratiques qui apportent leur soutien.
Poser ainsi la question de l’ingérence nous sortirait d’un dilemme entre paralysie et lendemains qui déchantent.

Le PS victime du jeu de l’Oise

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ps fn oise

ps fn oise

Après le premier tour de l’élection législative partielle dans la deuxième circonscription l’Oise, Solférino n’est pas d’accord avec sa candidate Sylvie Houssin, éliminée pour avoir rassemblé sur son nom moins de 12.5% des inscrits, laissant l’UMP Jean-François Mancel face à la représentante du Front National Florence Italiani. Un véritable cas d’école. Dimanche, seuls 32% des électeurs se sont déplacés aux urnes. Mancel, dont l’élection de juin dernier a été invalidée par le Conseil constitutionnel[1. Vainqueur avec 63 voix d’avance, un tract ayant été distribué alors que la campagne était close.], a amélioré son score en pourcentages. Le FN aussi. Mais Sylvie Houssin s’est écroulée, comme la cote de popularité de François Hollande, finissant à 21,37 %. C’est surtout en nombre de voix qu’on se rend compte de la claque. La candidate de la majorité présidentielle a obtenu 5 828 suffrages contre 15 143 voix il y a neuf mois.
Pourtant, face à cette gifle, il semblerait que la candidate soit plus lucide que les instances de Solférino. Il n’est en effet pas question pour Sylvie Houssin de « faire barrage au FN » en appelant à voter pour Mancel comme l’ordonne son parti. Ce n’est pas la première fois que Solfé voit l’une de ses candidates rechigner à appliquer le fameux « front républicain ». En juin dernier, Catherine Arkilovitch refusait de s’effacer derrière l’UMP-Droite populaire Jean-Michel Ferrand et se maintenait, permettant la victoire de Marion Maréchal-Le Pen. SOS Racisme dénonçait alors une « candidate de la honte », bientôt exclue par le PS. Mais Arkilovitch reste droite dans ses bottes. Pour elle, la politique, c’est certainement terminé[2. Invitée au journal télévisé régional, elle explique avoir quitté Carpentras et s’être repliée sur sa vie professionnelle.]. Dans ces deux cas, on ne peut que louer la lucidité des candidates. Pourquoi appeler à voter UMP alors que Ferrand et Mancel tiennent le même discours que le FN sur les sujets régaliens et identitaires ? Ferrand émarge à la Droite populaire et paraît encore plus à droite que la jeune candidate frontiste. En quoi le PS était-il forcé de lui apporter son soutien en demandant à sa candidate de se retirer ?
Mais revenons dans l’Oise qui nous occupe en cette fin d’hiver. Et évoquons Jean-François Mancel. Nommé secrétaire général du RPR présidé par Alain Juppé entre 1995 et 1997, son nom défraye la chronique par trois fois. La chronique judiciaire, d’abord avec ses dépenses personnelles établies au nom du Conseil Général qu’il présidait. L’affaire fut classée après remboursement des sommes (in)dues. Une autre affaire, un conflit d’intérêt, lui valut de se faire condamner à 30 000  euros d’amende ainsi qu’à une peine inéligibilité censurée a posteriori par la Cour européenne des droits de l’Homme pour vice de procédure[3. La CEDH estima que la cour de cassation s’étant réunie deux fois dans une composition quasi-identique, le procès ne pouvait pas être considéré comme équitable]. La chronique politique, enfin, lorsque Philippe Séguin, devenu président du RPR, exclut Mancel du parti dont il était encore secrétaire général un an plus tôt, pour avoir fait alliance avec le FN afin de conserver la présidence de conseil général. Avec un tel CV, on comprend que le militant socialiste local ne soit pas forcément enchanté à l’idée de glisser dans l’urne un bulletin Mancel. Comment comprendre qu’on souhaite constituer un « front républicain » derrière un ancien allié du FN ? Florence Italiani, la candidate frontiste, de surcroît, peut difficilement apparaître comme plus à droite que Mancel. Elle est l’épouse d’André Fouchard, lui aussi membre du RPR dans les années 90. À la création de l’UMP, il a refusé de l’intégrer, préférant adhérer au FN. Florence Italiani l’a suivi. Dans Le Parisien, elle explique : « Je ne me suis jamais considérée comme étant d’extrême droite. J’étais même blessée quand on me collait cette étiquette. Même si je n’ai pas partagé toutes les idées du parti, je suis restée dans la ligne et j’aime beaucoup ce que le FN est devenu depuis que Marine le dirige. » Italiani est donc un exemple de la nouvelle ligne frontiste incarnée par le duo Marine Le Pen-Florian Philippot.
Qu’est ce qui différencie idéologiquement Mancel (ou Ferrand) d’un FN marinisé ? Très simple : ils sont  plus libéraux sur le plan économique et plus européens. Dans ces conditions, les instances nationales du Parti socialiste sont-elles conscientes du message qu’elles envoient sur le terrain ? Il est difficilement explicable à un électeur socialiste de l’Oise que voter pour Mancel relève du devoir moral. Aussi, le même électeur conclura qu’on lui demande de voter pour le candidat le plus libéral et le plus européen. Ce message s’avère dévastateur, ce qui ne doit pas échapper à Sylvie Houssin. Il l’est d’autant plus que le gouvernement est accusé – et à juste titre – de poursuivre la politique économique et européenne de Nicolas Sarkozy. On assiste donc à une coupure entre la rue de Solférino et les élus et militants de province qui ressemble de plus en plus à celle qui existe à l’UMP.  Ce n’est donc pas seulement pour des questions morales et idéologiques que le PS doit en finir avec cette stratégie du « front républicain ». Après tout, l’UMP de Copé n’y adhère pas non plus, préférant le ni-ni. À ce ni FN/ni PS, pourquoi ne pas opposer un subtil « au cas par cas » ? Et n’appeler à voter, par exemple, que pour des candidats UMP dont on serait certain qu’ils auraient retourné la pareille en cas de duel PS-FN ? Expliquer à ses électeurs qu’un second tour opposant Mancel à une candidate FN ne les regarde plus aurait été à la fois moral, cohérent et conforme aux intérêts du PS.
Surtout, cette décision eût été lisible. Ce qui n’est pas du luxe, dans la tempête actuelle.

*Photo : Melle Bé.

Mises avait raison

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mises hayek socialisme

mises hayek socialisme

J’étais encore un gamin mais j’étais suffisamment grand pour comprendre l’importance des événements qui, par tubes cathodiques interposés, se déroulaient sous mes yeux. C’était en novembre 1989 et le mur de Berlin s’effondrait, entraînant avec lui toute l’Union soviétique, le Léviathan de l’est, une des plus grandes et des plus longues expériences socialistes jamais menées. Cette superpuissance nucléaire qui, quelques mois plus tôt, semblait encore invincible à la plupart des commentateurs, s’est effondrée comme par magie, presque instantanément, comme un gigantesque ballon de baudruche. Les apparatchiks du régime, qui avaient sans doute vu le coup venir bien avant nous, sont partis avec la caisse et puis… Plus rien : l’URSS n’était plus.
Dans un article publié dans le New Yorker du 23 janvier 1989, Robert Heilbroner, un des plus fervents soutiens de l’hypothèse socialiste, écrivait : « moins de 75 ans après qu’il a officiellement commencé, le concours entre capitalisme et socialisme est terminé : le capitalisme a gagné… Le capitalisme organise les affaires matérielles de l’humanité de manière plus satisfaisante que le socialisme.» [1. Robert Heilbroner,“The triumph of capitalism”, The New Yorker (23 janvier 1989).]. La messe était dite. Par delà les clivages idéologiques et les débats théoriques, l’échec patent de l’expérience soviétique mettait fin au grand débat du XXe siècle : « Le capitalisme a été un succès aussi incontestable que le socialisme a été un échec. »[2. Robert Heilbroner & Irving Howe, The World After Communism: An Exchange, dans Dissent Magazine (numéro d’automne 1990).]
Pour un nombre plus restreint d’entre nous, c’est une autre citation d’Heilbroner qui a véritablement marqué la fin officielle des débats. Elle est apparue un an après la chute du mur, toujours dans The New Yorker et, venant de la plume d’un de nos principaux adversaires qui se trouvait par ailleurs être de ceux qui savent précisément ce qu’ils écrivent, elle n’en avait que plus de valeur. « Il s’avère, bien sûr, écrit Heilbroner, que Mises avait raison »[3. Robert Heilbroner, “After Communism”, The New Yorker (10 septembre 1990).]
Pour le profane, il n’y a là qu’un quitus donné à Ludwig von Mises, le « dernier chevalier du libéralisme »[4. Titre de sa biographie, The Last Knight of Liberalism par Guido Hulsmann.], ainsi qu’à tous ceux qui avaient défendu le capitalisme et l’économie de marché comme étant le système naturel des hommes libres, le seul à même d’assurer la prospérité du genre humain. Mais pour nous qui, comme Heilbroner, avions lu Mises, l’hommage revêtait une signification bien plus profonde et infiniment plus précise : il n’était pas simplement question de reconnaître la supériorité du capitalisme dans les faits mais sur le plan théorique.
Ce à quoi Heilbroner fait référence en écrivant que « Mises avait raison », c’est à un article publié en 1920, Le Calcul économique en régime socialiste[5. Ludwig von Mises, Die Wirtschaftsrechnung im sozialistischen Gemeinwesen dans Archiv für Sozialwissenschaften, vol. 47 (1920); une traduction en français est disponible ici.], dans lequel l’économiste autrichien ne cherchait pas à démontrer la supériorité de l’économie de marché sur un système de planification centralisé mais démontrait carrément l’impossibilité de ce dernier. Sans utiliser la moindre équation mais avec une précision toute mathématique, Mises démontrait pourquoi, en l’absence de marché libre, aucune activité économique rationnelle n’était possible dans un régime socialiste.
Pendant des décennies, ce défi lancé aux théoriciens du socialisme est passé largement inaperçu de l’essentiel de la communauté académique. De la fin de la Seconde Guerre mondiale à la chute du mur de Berlin, l’écrasante majorité des intellectuels du monde libre considéraient que le socialisme pouvait et devait fonctionner ; que les seuls reproches que l’on pouvait lui adresser quant à sa mise en œuvre pratique tenaient au caractère autocratique des dirigeants soviétiques et à l’absence de libertés individuelles. Mais pour un homme tel que Robert Heilbroner, le gant jeté par Mises ne pouvait pas passer inaperçu.
Lorsque les archives du Gosplan furent enfin accessibles et que les anciens économistes soviétiques qui avaient participé à sa mise en œuvre furent autorisés à s’exprimer, il devint impossible de nier l’évidence : point par point, la condamnation à mort prononcée par Mises en 1920 était avérée. On découvrit, par exemple, qu’en l’absence de marché libre, les responsables du Gosplan étaient littéralement incapables d’établir une échelle de prix et en étaient réduits à utiliser les espions du KGB pour récupérer les catalogues de La Redoute ou de Sears. La plus grande entreprise de planification économique jamais conçue n’avait ainsi dû sa survie… qu’à l’existence d’économies de marché à ses portes tandis que les écrits de Mises, formellement interdits par le pouvoir soviétique comme naguère par les nazis, circulaient de mains en mains au cœur même de l’appareil de planification[6. Anecdote rapportée, notamment, par Yuri Maltsev, l’un des économistes chargés par Gorbachev de mettre en œuvre la perestroïka.].
La cause semblait donc entendue. De la même manière qu’on n’a jamais vu un coréen tenter de traverser la DMZ du sud vers le nord, les Allemands qui ont trouvé la mort en tentant de passer le mur[7. En RDA, on les appelait « fugitifs » ou « déserteurs de la république » ; appellations qui résonnent étrangement lorsque l’on entend le discours de certains de nos élus actuel. Comme le note très justement Daniel Tourre, pour qu’il y ait des évadés (fiscaux), encore faut-il une prison (fiscale) au préalable.] fuyaient le socialisme et tentaient désespérément de rejoindre l’ouest capitaliste. L’horreur stalinienne, les massacres des Khmers rouges, l’hécatombe du grand bond en avant et, bien sûr, la barbarie nazie… Aucune expérience socialiste menée au cours du XXe siècle n’avait produit autre chose qu’un niveau de pauvreté extrême, une dictature sanglante et des millions de morts.
Nous pensions la cause entendue et nous nous sommes trompés. Nous croyons que c’était le socialisme qui avait été définitivement discrédité mais ce que la plupart de nos concitoyens ont vu, c’est l’effondrement de systèmes totalitaires, de déviances regrettables du projet socialiste mais pas du socialisme en lui-même. Le tour de force de nos adversaires a consisté à faire croire que les dérives totalitaires des régimes socialistes du XXe siècle n’étaient pas consubstantielles au projet socialiste. Pendant ce temps, forts de notre victoire théorique, nous avons laissé dire sans réagir. Nous avons cru la partie gagnée : c’est là notre présomption et elle pourrait bien nous être fatale[8. Vous aurez reconnu la présomption fatale (The Fatal Conceit) de Friedrich Hayek (1988).].
L’idée socialiste, y compris dans sa forme explicitement totalitaire, n’est pas morte. Elle est même extrêmement vivace. Elle a continué, pendant toutes ses années, à se développer à l’ombre de la social-démocratie, de l’économie de marché pilotée et de l’interventionnisme d’État. Alors que nos gouvernements, jurant leur attachement au marché libre, privatisaient partiellement et symboliquement quelques entreprises d’État, ils n’ont eu de cesse de d’accroître le poids de la dépense publique, des impôts, des réglementations et de l’administration. Alors qu’ils abandonnaient – du moins en grande partie – leurs réflexes protectionnistes, ils dévaluaient continuellement nos monnaies et transformaient nos économies en de gigantesques pyramides de dettes.
Encore une fois, Mises avait décrit précisément ce mécanisme. À plusieurs reprises, il a montré comment les conséquences désastreuses de l’interventionnisme politique – inflation, incitations fiscales, réglementations, protectionnisme, contrôle des prix… – étaient systématiquement attribuées à de prétendus excès du marché et légitimaient de nouvelles interventions. Mises et Friedrich Hayek ont décrit comment cette intervention croissante de la force publique dans nos vies privées nous entraînait irrémédiablement sur La route de la servitude.
Aujourd’hui, ce système est à bout de souffle. Nous le savons tous. Nombre de nos États ne veulent ni ne peuvent plus rembourser leurs dettes ; les banques centrales ont injecté plus de monnaie dans le système qu’elles n’en avaient créée en un siècle ; l’édifice tout entier est au bord de la rupture. Tôt ou tard, le socle fragile sur lequel repose cette pyramide de dettes – la valeur de nos monnaies – va céder et emporter avec lui non seulement la dette de nos États mais aussi le système bancaire, les capacités de financement de nos économies et l’épargne de quelques millions de nos concitoyens. Nous sommes au bord d’un gouffre abyssal.
Ce sera alors l’heure de vérité. Sur les décombres de la crise qui s’annonce, nous serons amenés à choisir dans quel type de monde nous souhaitons vivre. Contrairement à ce que certains de nos amis ont dit autrefois, il y a bel et bien une alternative : ce sera le socialisme ou la société libre – le reste n’est que fumisterie. Celles et ceux – et ils sont nombreux – qui ne l’ont jamais fait feraient bien de lire Mises : l’heure du choix approche, il va falloir faire le bon.

*Photo : Ludwig von Mises (Wikipedia).

Le Portugal colonisé par l’Angola ?

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« Vive la crise ! » disait jadis un postmarxiste « tendance Reagan » pour assurer le service après-vente du mitterrandisme postmauroyiste.  Le message était clair : les frimas de la crise du capitalisme allaient revigorer nos corps de larves engourdis par les Trente Glorieuses. Et le salut viendrait – après dégraissage intense du Vieux Continent – de la culture flexible dynamique et internationaliste des traders, aussi mobiles que le capital.  Trente ans plus tard, personne ne croit plus à cette fable dans la vieille Europe, ni même dans la nouvelle : dans ces pays du Sud qu’on croyait être les fers de lance de la bruxellisation heureuse, la solution en vogue n’est plus la croissance interne, mais le salut par l’étranger. Si on s’est ému chez nous du rachat du PSG par le Qatar, au Portugal, c’est le pays entier qui est à vendre. Différence notable avec le cas français : à Lisbonne, les pétroliers pleins aux as ne sont pas qataris ou émiratis mais angolais, donc ex-colonisés restés sous la tutelle lusitanienne jusqu’en 1975. Peu à peu, les groupes médiatiques portugais tombent sous la férule de ces magnats étrangers, à commencer par la marque Zon (TV, téléphonie, cinéma), sur le point d’être rachetée par la fille du président angolais. Libé, dans ses excellentes pages médias, nous apprend  que l’angolais Newshold convoiterait, lui, la télévision publique RTP  après avoir racheté le troisième hebdo du coin et acquis des parts des principaux journaux portugais. Tout cela ne serait que concurrence pure et parfaite si lesdits investisseurs ne censuraient pas toute mise en cause des pratiques financières de l’Angola et des quelques scandales qui s’y rapportent, avec le consentement implicite d’un gouvernement portugais qui a semble-t-il d’autres chats à fouetter. De quoi apaiser nos lamentations franco-françaises : jusqu’à présent, ni Le Figaro ni L’Obs n’ont été rachetés par l’Etat gabonais…

Syrie : UMP et PS entre hypocrisie et inconséquence

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syrie hollande sarkozy

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Entre deux appels à l’éradication du Mal, Hollande et son ambitieux chef de la diplomatie ont décidé d’équiper en armes l’opposition syrienne, laquelle peine à renverser la vapeur du côté de Damas. Du moins, c’est ce qu’ils prétendent, au nez et à la barbe de leurs partenaires européens qui ne l’entendent pas vraiment de cette oreille, de peur que le matériel guerrier ne tombe entre les mains des salafistes d’Al-Nosra, un groupe soutenu et financé par nos amis qataris[1. Au grand dam des syriens laïcs ou non-musulmans tombés sous leur coupe, de plus en plus remontés contre le joug salafiste, comme l’ont montré les récentes manifestations organisées dans certaines zones « libérées ».]. À peine la volonté française affichée, les gouvernants d’hier, c’est-à-dire l’UMP et sa cohorte d’anciens ministres, crient haro sur Hollande. Non qu’ils désapprouvent la proposition du quai d’Orsay; à les entendre, celle-ci viendrait presque trop tard. C’est bien plus tôt qu’il fallait agir clament de concert Juppé, Copé et les autres, enfin revenus de leurs bisbilles vespérales. Le refrain « ah si Sarkozy était là… » reprend du coffre, au point d’être entonné en chœur par les fillonistes, copistes, datistes et autres NKMistes jamais pris en défaut d’anti-hollandisme primaire. Avant le vrai-faux off sur son éventuel retour en politique récemment balancé dans Valeurs actuelles, cet été, par voie de communiqué, Sarkozy avait officiellement regretté la passivité de son successeur dans la gestion de la crise syrienne. Sous-entendu : ce n’est pas un président normal qu’il nous faut pour arrêter le bain de sang levantin, le sauveur de Benghazi aurait fait mieux. Cette belle scénographie, avec happy end obligatoire, se voulait un rêve uchronique destiné à faire regretter aux Français – du moins à la frange étroite de nos compatriotes qui se soucient des affaires internationales – leur vote du 6 mai. C’est oublier un petit détail : Nicolas Sarkozy a présidé la République de 2007 à 2012. Engagé en Libye en 2011, il n’a pas moins assisté au déclenchement de la révolte syrienne, à sa militarisation et à sa dégénérescence en guerre civile incontrôlable dans laquelle la sanglante répression étatique n’a plus le monopole de la violence illégitime. Dans un éclair de sagesse, il avait voulu donner du temps en temps, les télégrammes diplomatiques décrivant une réalité bien plus complexe que sa retranscription manichéenne et spectaculaire. En gros, il fut décidé de ne pas intervenir en Syrie pour ne pas déstabiliser la région, Liban compris, et ajouter de la confusion à la confusion dans un conflit où le pogrom interconfessionnel menace de jaillir comme un diable de sa boîte. C’était il y a deux ans, cette époque lointaine où toutes les pontes de l’UMP se succédaient sur les plateaux télévisés pour nous expliquer en long, en large et en travers qu’Homs n’est pas Benghazi et que le camaïeu syrien ne survivrait pas à un coup de pinceau occidental. Et voilà qu’à l’été 2012, l’âge de la pré-retraite politique ayant sonné, Sarkozy et ses fidèles changent brusquement de braquet : désormais, il est urgent d’intervenir. Une posture confortable tant qu’on la tient loin du quai d’Orsay. Les plus optimistes en déduiront qu’une cure d’opposition vous fait revenir à l’éthique de conviction, là où l’exercice du pouvoir privilégie l’éthique de responsabilité et ses dilemmes cornéliens. Entre deux maux, Sarkozy et Hollande avaient choisi le moindre : ne rien faire, sinon fournir une assistance humanitaire aux allures de minimum syndical, et espérer que la bataille sur le terrain comme l’alliance entre le Qatar, la Turquie et l’Arabie Saoudite viennent à bout de la dictature syrienne. Or, Bachar résiste envers et contre tout. Ses maigres subsides, fournis par Téhéran et Moscou, suffisent pour l’instant à protéger le dernier réduit baathiste.
En France, où tout finit par des chansons, à l’hypocrisie d’une UMP revenue dans l’opposition,  d’aucuns préféreront l’inconséquence de la gauche au pouvoir. Armer sans intervenir ménagerait nos finances publiques soumises à un régime spartiate mais les conséquences seraient-elles vraiment différentes sur le terrain ? Point de pertes humaines parmi les militaires français à déplorer, cela a son importance à l’heure où l’émotion gouverne. Mais côté syrien, même en assurant que les armes restent la propriété de l’opposition armée non-islamiste, comment contrôlerait-on le cours de la guerre ? Ce n’est pas en restant confiné à Paris ou même dans l’arrière-cour turque du conflit syrien que l’on pourrait influer sur son issue finale : armer et équiper des hommes n’a jamais suffi à inverser le rapport de forces. Rendre inéluctable la victoire militaire de l’opposition non-islamiste ne suffirait pas à lui garantir la victoire politique. Dans un pays devenu une juxtaposition de régions morcelées, pense-t-on vraiment que la fourniture de kalachnikovs, de missiles sol-airs et de munitions chassera le fantôme de la discorde en même temps qu’Assad ? Le moment venu, il ne suffira pas de démanteler les institutions étatiques baathistes pour recoller les morceaux d’une Syrie aussi fragmentée que sous le Mandat français. Vous me rétorquerez qu’une ingérence étrangère, entravée par les vetos russe et chinois, sonnerait le glas de la Syrie. Et vous aurez raison. De Gaulle disait que les grands problèmes n’ont pas de solutions : au XXIe siècle, cette parole désespérée n’a hélas rien perdu de son acuité…

*Photo : isafmedia.

Chypre : Merkel réussit le casse du siècle

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On en causait dans les couloirs de Bruxelles, mais l’épargnant chypriote n’y croyait pas : la chancelière allemande Angela Merkel a exigé que les fonds déposés dans les banques de l’île de Vénus soient ponctionnés pour accepter que l’UE et le FMI prêtent 10 milliards d’euros pour sauver le pays de la faillite.
Le chypriote moyen, dont le bas de laine tout aussi moyen lui permettait de se protéger des aléas de la vie, était persuadé que cette taxe ne concernerait que les gros dépôts des non-résidents, notamment ceux d’oligarques russes de provenance douteuse. Erreur, car tous les comptes courants ou d’épargne sont taxés dès le premier euro à 6,75% jusqu’à 100 000 €, et à 9,9% au-delà. Pendant ce week-end, tous les distributeurs automatiques de billets ont été bloqués pour éviter des retraits massifs.
Le butin du casse – 5,8 milliards d’euros –  est largement supérieur à celui de l’attaque du train postal Glasgow-Londres en 1963. Pour la première fois depuis la création de l’euro, la garantie bancaire du montant des dépôts jusqu’à 100 000 € a été battue en brèche. Même si les braqueurs institutionnels de Bruxelles, Francfort et Washington jurent leurs grands dieux que le cas de Chypre est unique et non reproductible, je commence à sérieusement réfléchir à déplacer à quelques dizaines de kilomètres de mon domicile haut-savoyard le modeste pécule amassé au cours d’une longue et dure vie de travail.
J’en informerai, bien entendu, Médiapart en temps utile.

Amnistie sociale : un pavé dans la loi

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amnistie sociale hollande

amnistie sociale hollande

Sans vouloir offenser Benoît Hamon, on ne peut pas dire qu’il soit particulièrement comique. Qu’il soit donc remercié pour m’avoir fait éclater de rire en déclarant qu’avec la loi d’amnistie sociale, le gouvernement avait voulu apporter un « message de paix et de dialogue ». Elle est bien bonne. D’abord, le gouvernement n’a rien voulu du tout : cette proposition fomentée par les sénateurs communistes, avec Mélenchon à la manœuvre, est la dernière épine qu’ils aient trouvée à planter dans le pied de François Hollande. Surtout, notre excellent ministre de la viande hachée oublie que ce message quasi christique s’adresse seulement à une partie de la population, pour faire court celle qui a le bon goût de voter à gauche mais commence à se dire qu’on ne lui refera pas le coup du vote utile. Il oublie aussi (ou s’en contrefiche) que, pour une autre partie des Français, qui voient l’autorité de l’État se déliter (et qui  ne votent pas tous à droite), ce message de paix est une provocation, voire une insulte. L’affaire a, paraît-il, fait du foin chez les Verts, où on s’est souvenu des chasseurs qui avaient vandalisé le bureau de Dominique Voynet. Manuel Valls s’est déclaré « sceptique » – traduction polie de « consterné ». La droite aurait été bête de ne pas jouer sur ce velours-là : « chèque en blanc à la violence », « encouragement au cassage », tout l’arsenal de la rhétorique anti-laxiste a été mobilisé.
François Hollande n’a pas osé affronter ses fougueux « alliés » ou pas voulu les laisser apparaître comme les seuls dépositaires de la souffrance ouvrière. Et puis, on ne saurait exclure que certains socialistes, à commencer par lui, aient mauvaise conscience en se rappelant la campagne, quand ils ne promettaient rien mais faisaient ou laissaient croire qu’ils changeraient tout. Les sénateurs PS ont juste été priés de déminer le texte. La loi votée au Sénat le 27 février prévoit d’annuler les sanctions pénales et disciplinaires prononcées pour des destructions commises au cours de mouvements sociaux, y compris lors de manifestations. Les violences contre les personnes et les atteintes à une autorité publique ont été explicitement écartées, la nouvelle formulation excluant par ailleurs les faucheurs d’OGM et les activistes de RESF (mouvement d’aide aux « sans-papiers »)[ 1. Seuls les militants du droit au logement ont survécu aux amendements.].
Il faut le dire avec force : les personnes et les actes visés par cette « amnistie sociale » ne sont pas des délinquants et des délits comme les autres.[access capability= »lire_inedits »] Le syndicaliste qui saccage une sous-préfecture n’a rien à voir avec l’agresseur qui braque une petite vieille parce qu’il est sûr de sa force et de son bon droit d’avoir « tout, tout de suite ». Les sociologues diront qu’ils sont tous deux malheureux. Certes. Ils ont aussi en commun la certitude d’avoir été floués. Sauf que c’est vrai pour l’un et pas pour l’autre. Oui, le métallo qui voit disparaître le monde où il vivait et qui n’a plus de place dans celui qui vient a de bonnes raisons d’être en rage. Surtout quand on lui sert le même boniment avant chaque élection, et que, faute d’autre rêve disponible, il s’est laissé aller à y croire.  Il ne mérite pas notre opprobre pour s’être défoulé dans le bureau d’un conseiller bien propre sur lui en faisant voltiger des piles de dossiers dont rien de bon ne sort jamais.
C’est pour cela que la justice est rendue par des hommes et pas par des machines[2. Je sais, les délits routiers sont scandaleusement constatés et verbalisés par des machines.]. Les juges ont heureusement la main plus légère avec l’ouvrier qu’avec le malfrat, parce que les mobiles qui inspirent les actes interviennent dans leur appréciation et que la révolte face à l’injustice en est un plus noble que la cupidité. Les « Conti » ont été condamnés à des amendes allant de 2000 à 4000 euros – qui seront payées par les syndicats – et qui couvrent 20 % des dégâts : le reste, c’est pour nos pommes[3. Et puis, sur le plateau du « Grand Journal », ils ont dû se faire draguer par plein de jolies filles.]. J’accepte volontiers de verser ma contribution à la lutte ouvrière. La rage de s’être fait avoir, l’avenir désespérant, les familles qui s’inquiètent méritent notre compassion. Pas l’absolution.  
Un délit d’opinion reste un délit. La Justice doit se prononcer sur le délit, pas sur l’opinion. Tout en tenant compte de l’opinion, qui peut être une circonstance atténuante, pour l’ouvrier en colère, ou aggravante dans le cas du crime raciste. Mais le suffrage universel ne confère pas aux gouvernants le droit de décréter arbitrairement que certaines opinions sont légales et d’autres pas. Le texte initial prévoyait d’effacer « les infractions commises lors de mouvements collectifs revendicatifs, associatifs ou syndicaux relatifs aux problèmes liés au logement, à l’éducation, à la santé, à l’environnement et aux droits des migrants » – en somme les bêtises des copains des « assoces ». Apparemment, il n’a pas été envisagé d’étendre le pardon aux mouvements collectifs revendicatifs relatifs à la progression de l’islam. Au contraire, les amnistieurs d’aujourd’hui exigeaient hier l’interdiction des jeunes identitaires qui ont manifesté sur le toit d’une mosquée en construction – sans y commettre le moindre dégât. Mais le plus amusant, c’était la période initialement retenue : étaient amnistiés les faits commis entre 2007 et le 6 mai 2012. En clair, contre Sarkozy, tout était permis. Un « message de paix », vous dit-on.
Une loi d’amnistie doit refléter la volonté collective de pardon ou d’oubli. Pas permettre au pouvoir de désigner ceux qui pensent bien (et accessoirement d’envoyer des « messages de paix » à sa clientèle). Clémentine Autain, ma camarade de dispute sur Yahoo, ne voit pas le problème. La gauche est au pouvoir, ces gens défendent des valeurs de gauche, rien de plus naturel. Puisque c’est pour les bonnes causes – littéralement. Tant pis si cela revient à mettre la Justice au service de l’idéologie. Montesquieu doit être has been. Désormais, l’État de droit, ce sera à la tête du client.[/access]

*Photo : Eduardo Nasi.

Europe, année zéro

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keith lowe paris

keith lowe paris

Enfant, j’ai souvent entendu ma grand-mère raconter, pleine d’effroi, l’arrivée de l’Armée rouge à Bucarest. Dans ses récits revenait souvent la bizarre fascination des vainqueurs pour les montres. Cette manie soviétique a d’ailleurs coûté la vie au frère de mon grand-père, dont le corps a été retrouvé quelques jours après la « libération », sans sa montre évidemment. L’Europe barbare, de Keith Lowe, est l’histoire de cette libération ambiguë : pour beaucoup d’Européens, les ombres de la guerre n’ont pas laissé la place, en 1945, à la lumière de la paix mais plutôt à un crépuscule où, durant cinq ans au moins, ils ont survécu plus qu’ils n’ont vécu, littéralement, entre chien et loup. Dans l’imagerie commune, la fin de l’Occupation et, plus tard, la capitulation sans condition de l’Allemagne nazie marquent la fin d’un cauchemar qui a duré presque six ans, et qu’on appelle la Seconde Guerre mondiale. Nous retenons l’image d’un Charles de  Gaulle remontant les Champs-Élysées, des foules en liesse du 8 mai 1945, d’un marin embrassant une femme à Time Square. Mais, comme nous le rappelle Keith Lowe, pour des dizaines, voire des centaines de millions d’Européens, la fin officielle de la guerre annonçait seulement le passage d’un cauchemar à un autre.[access capability= »lire_inedits »]
L’Europe barbare le montre très clairement : sur le Vieux Continent, tout le monde, d’une manière ou d’une autre, a perdu quelque chose. Certains beaucoup plus que d’autres, mais personne n’a échappé à cette catastrophe dans la catastrophe, y compris du côté des nations victorieuses…
Contrairement à l’Angleterre et aux États-Unis, qui ont certes consenti de lourds sacrifices, presque tous les pays européens ont été totalement ou partiellement occupés. Leurs territoires ont gardé les stigmates de combats et de bombardements d’une violence jamais égalée, et la plupart de leurs infrastructures ont été réduites à néant. Une fois les hostilités terminées, le chaos n’a pas disparu comme par miracle et des pays exsangues connurent dans la douleur leur « année zéro », pour reprendre le titre du célèbre film de Rossellini décrivant la survie de la famille Kohler dans les ruines du Berlin de l’été 1945.
Des dizaines de millions d’Européens, personnes déplacées, sans-abri, anciens occupants devenus occupés, traîtres devenus résistants, résistants devenus traîtres, vivaient non seulement dans un dénuement extrême mais aussi sans la protection d’une police et d’une justice dignes de ce nom.
Ce délitement de l’État de droit fut provisoire à l’Ouest et définitif à l’Est, livré à la loi du plus fort avec, au sommet de cette « chaîne alimentaire », les soldats prédateurs de l’Armée rouge. Ailleurs, d’autres – le voisin d’en face, l’ami d’hier – ont, eux aussi, profité de l’anarchie pour régler des comptes et s’enrichir. Ou même, tout simplement, nécessité faisant loi, pour ne pas mourir de faim ou de froid. Keith Lowe, dans sa conclusion, a trouvé une métaphore éclairante pour rendre compte de cette période d’autant plus tragique qu’elle est méconnue : « La Deuxième Guerre mondiale est comparable à la masse imposante d’un superpétrolier […], dotée d’une telle inertie que, en dépit des freins déployés dès le mois de mai 1945, sa course […] ne s’arrêta que plusieurs années après ». Après la lecture de Terres de sang, de Timothy Snyder, et de L’Europe barbare, de Keith Lowe, on ne peut plus parler de la « guerre de 1939-1945 », car nous sommes face à une catastrophe qui a frappé les peuples d’Europe durant presque deux décennies et, pour certains, jusqu’à la fin du XXe siècle.[/access]

Keith Lowe, L’Europe barbare, 1945-1950, traduit de l’anglais par Johan Frederick Hel Guedj, Perrin, 2013.

*Photo : marcinlachowicz.com.

Tristes viatiques

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monde vieux facebook

monde vieux facebook

« On est tous le vieux de quelqu’un » : c’est la sympathique « accroche » que s’est donnée la collection Le monde expliqué aux vieux récemment créée par les éditions de poche 10/18, au catalogue desquelles on trouvait jusqu’à présent les noms de Sade, Selby ou Gombrowicz.
Ces dernières années, nous avons subi une avalanche d’ouvrages voués à l’édification de la jeunesse, tels que Le Racisme expliqué à ma fille, L’Amour de la France expliqué à mon fils, Le Sexe expliqué à ma fille, etc. Le racisme, la France, le sexe : voilà en effet des sujets bien obscurs, ésotériques pour le moins, et il importait qu’un puissant coup de projecteur les tirât de la pénombre où ils moisissaient lamentablement. Il y a deux ans, subtil renversement : un Post-anarchisme expliqué à ma grand-mère parut, signé du plâtrier solaire Michel Onfray. Avec la collection Le monde expliqué aux vieux, la boucle est bouclée. Les premiers volumes auront pour objets Lady Gaga, Facebook, la violence et la solitude. Lady Gaga et Facebook, le choix est judicieux, mais la solitude ? Pourquoi pas la maladie d’Alzheimer tant qu’on y est, ou le fonctionnement des prothèses auditives ?
Il faut admettre que l’énoncé involontairement apocalyptique : « On est tous le vieux de quelqu’un », bien mis en valeur par la maquette d’une laideur parfaite (en novlangue marketing : « dynamique et acidulée »), cet énoncé se trouve être, comme tout ce qui de nos jours s’énonce de plus jovialement servile, une vérité de premier plan. Que nous soyons depuis longtemps entrés dans un régime d’inversion, où les têtards de l’an font la leçon à leurs aînés, est un lieu commun ; et c’est ce qui reste d’humanité adulte qui frémit d’effroi à l’idée des millions de fœtus tapant du poing du fond de leur utérus, pressés de parachever l’abolition de tout ce qui prétend encore durer plus d’un quart d’heure. Cette collection est donc une trouvaille. Nos lardons peuvent se réjouir : le monde leur appartient. On admet aujourd’hui que les vieux sont des déchets insuffisamment recyclables avec la plus coquette satisfaction, et une élégance digne d’un soudard transhumain faisant irruption en beuglant dans un salon de thé.
Jérôme Ruskin, directeur du trimestriel Usbek et Rica (« magazine qui raconte le présent et explore le futur ») et l’un des concepteurs de la collection, nous fait l’article avec la bonhomie rayonnante de l’aplanisseur culturel : « Nous ne nous adressons pas spécifiquement aux vieux – enfin tout dépend de ce que l’on entend par vieux – mais aux personnes larguées par un phénomène. Par exemple, j’ai 29 ans et je ne comprends vraiment pas l’engouement pour Lady Gaga. Ces livres proposent donc une remise à niveau à petit prix, pour tous ceux qui estiment en avoir besoin ». Pauvre homme qui à 29 ans, ne comprend vraiment pas le succès de Lady Gaga. Il y a de quoi en perdre le sommeil. Et voyez comme on se demande, une main sur le menton, ce qu’il faut entendre par vieux. Eh bien, cher explorateur du futur, vous le sous-entendez : tout ce qui ne porte plus de bavoir, et a soif d’une salutaire remise à niveau. Question : Stéphane Hessel avait-il ouï parler de Lady Gaga ? Pouvait-il faire un devoir en trois parties sur Facebook ? Il faudrait enquêter, sans quoi sa béatification républicaine ne va plus de soi.
On voit les atours qu’affectionne désormais la muflerie la plus scintillante : ceux de la charité et de la bienveillance. Pour nos équarrisseurs auréolés, il s’agit au fond de lutter contre la gérontophobie. Comment ? Par l’éradication dans le vieux de tout ce qui est vieillot, mité, désuet, bientôt remplacé par un bon kilo de « jeunesse » en kit. Depuis quelques siècles, le rôle historique de la jeunesse occidentale éclairée était d’accabler ses aînés, avec injustice bien souvent – et c’était très bien ainsi. Les choses toutefois étaient claires : on dressait un mur, par-dessus lequel on lançait des tomates pourries. Théophile Gautier n’offrait pas de gilet rouge à son grand-père. Aragon ne demandait pas le Panthéon pour Barrès. Les hippies n’invitaient pas Mamie à se défoncer avec eux, ni Grand-Papa à partouzer. Les étudiants de Mai 68 n’ambitionnaient pas de faire de leurs bourgeois de parents des libertins débridés et révolutionnaires. Il fallait que ça change, et tous s’entendent maintenant comme larrons en foire. Qu’un adolescent émette le désir de descendre dans la rue pour « lutter contre l’ordre établi », c’est Maman qui prépare le sachet pique-nique, et Mamie qui coud les banderoles.
Qu’on n’aille pas croire que nous défendons les vieux par principe : il en reste encore, et peut-être plus qu’autrefois, d’affreusement retors, bouffis de vertu et de morale – au hasard, ces momies liftées qu’on voit depuis trente ans se balader des colonnes des journaux à l’antenne des radios, de la direction de tel canard à telle émission de « débat », en ânonnant leurs oukases. Allons plus loin : nos vieux sont peut-être plus vicelards, plus machiavéliques que jamais, puisqu’ils ont fomenté ce stratagème consistant à caresser leurs « jeunes » dans le sens du poil, au lieu de leur coller un aller-retour et au lit. Par eux, l’admiration gélatineuse a remplacé le martinet comme instrument de domestication.
Les concepteurs de la collection Le monde expliqué aux vieux sont, personne n’en doute, des hommes parmi les mieux attentionnés qui soient : leur innocence perfore. C’est sans complexe qu’à la trique totalitaire ils substituent la commisération acidulée, et au camp de rééducation, la démocratique « pédagogie », laquelle se fait fort de ramener les brebis égarées dans les étables de l’infantilisme convivial. Les vieux, c’est acquis, sont des sacs plastiques boueux attachés au pot d’échappement du « jeune » filant, véloce, dans les dédales du monde moderne. Aussi sucré soit-il, le message est clair : vieillards, apprenez vos leçons, ou on vous décroche. Après tout, l’euthanasie, c’est pas pour les chiens… Enfin plus seulement.
Ce qui reste d’humanité attardée – donc vivante – fait donc pour la collection Le monde expliqué aux vieux des vœux d’impeccable échec, et invite ses vieillards les plus décrépits à faire de ces livres pieux, à l’occasion, un bel autodafé, avant de lancer à leur tour, pourquoi pas, une collection un peu enlevée et qui s’appellerait : Les vieux expliqués au monde.