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Les aventures de Tintin Depardieu au pays des ex-soviets

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On ne le dira jamais assez : la Russie d’aujourd’hui est, dans les grandes lignes, une démocratie. Démocratie bigrement imparfaite, et assurément moins rodée que par chez nous, mais démocratie tout de même, surtout quand on la compare au tsarisme, au stalinisme, au brejnévisme et même à l’eltsinisme, variante locale de l’éthylisme républicain mâtinée d’autocratisme et de grand banditisme, qui suscitait, en son temps, fort peu de critiques chez nos maîtres à penser hexagonaux.
Preuve insigne que le débat public existe bel et bien là-bas, le Premier ministre a sévèrement enguirlandé les gouverneurs régionaux qui se sont illustrés dans ce qu’on pourrait qualifier de volet immobilier de l’Affaire Depardieu.
Comme le rappelle l’agence officielle Novosti, Gégé, qui s’est fait naturaliser russe en janvier dernier « s’est vu offrir la possibilité de choisir un logement à Saransk, la capitale de la république russe de Mordovie, et est devenu ambassadeur de la région de Mordovie auprès de la FIFA dans le cadre de l’organisation du Mondial 2018». Après quoi, fin février, « Depardieu est devenu citoyen d’honneur de la Tchétchénie et s’est vu offrir un appartement de cinq pièces lors d’une visite dans cette république russe ».
Une générosité que n’apprécie pas outre mesure Dimitri Medvedev, comme il vient de le signifier clairement lors d’une interview donnée à plusieurs médias occidentaux : « Je recommanderais à certains de nos gouverneurs d’offrir des appartements de façon plus prudente (…) car lorsque des personnes pas si pauvres que ça se voient offrir des appartements, cela provoque des tensions au sein de la société. »
Mais attention, s’il y a explication de gravure, elle vaut surtout pour les édiles locaux, et pas pour son néo-concitoyen Gerardov Depardski dont il ne remet absolument pas en cause le choix de devenir russe : « S’il a pris cette décision, c’est qu’il avait ses raisons », a estimé Medvedev, qui apparemment connaît bien la France d’aujourd’hui.

Inquisition au Vatican`

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pape argentine plenel

Je suis protestant. Mais l’élection d’un nouveau Pape m’intéresse car je sais que c’est un moment très important pour des centaines de millions de catholiques. La semaine dernière, lorsque François est apparu sur le balcon, l’émotion était indéniable : c’est avec beaucoup d’humilité que ce nouveau Pape s’est exprimé, avec un sourire où il donnait l’impression de s’excuser d’être là. « Les cardinaux sont allés me chercher au bout du monde » a-t-il déclaré, avant de rappeler qu’il était avant tout « l’évêque de Rome » et de demander à la foule une minute de silence : « Priez pour moi et donnez-moi votre bénédiction. » En quelques minutes, on pouvait ainsi cerner la personnalité de Jorge Bergoglio avant que, le lendemain, la presse nous confirme que c’est un homme simple, d’une grande spiritualité : il a renoncé à la luxueuse demeure de l’archevêché de Buenos Aires pour vivre dans un modeste appartement, prend les transports en commun, s’est engagé auprès des déshérités, etc.
Une fois de plus, l’élection d’un Pape a déjoué tous les pronostics navrants des vaticanistes. Certes, alors que tout le monde semblait rêver d’un Pape qui ne fût pas européen, il est américain. C’est logique et finalement représentatif de ce qu’est aujourd’hui le catholicisme : 40% des catholiques vivent en effet en Amérique latine. Le vrai changement, c’est sans doute que, pour la première fois, le Pape est un Jésuite. Voilà qui devrait changer beaucoup de choses au Vatican. Et moi, protestant, j’ai toujours bien aimé les Jésuites; j’aurai peut-être l’occasion d’en reparler. Enfin, en choisissant le nom de François, le Pape fait référence à saint François d’Assise qui, au XIIIe siècle, avait voulu « reconstruire l’Eglise  catholique avec « les pierres vivantes que sont les pauvres ». Le message est on ne peut plus clair.
Alors que le Saint-Siège envoyait un premier tweet en latin  « Habemus Papam Franciscum », athées et autres bouffeurs de curé se déchaînaient sur le réseau. Leur hargne tranchait étrangement avec l’humilité du nouveau Pape.
Edwy Plenel ouvrait le procès du nouveau Pape sur Tweeter : L’Eglise catholique a choisi un Pape réactionnaire compromis sous la dictature militaire argentine (1978-1983) nous dit-il.
Sur son blog, Jean-Luc Mélenchon, qui vient de pleurer la mort d’Hugo Chavez, nous met en garde : L’élection de Jorge Mario Bergoglio comme nouveau pape n’est pas une bonne nouvelle pour les progressistes du monde chrétien ni pour la révolution citoyenne en Amérique du SudSilencieux sous la dictature militaire puis pendant les procès des militaires criminels, opposant connu aux gouvernements argentins de Nestor puis de Cristina Kirschner, tendre pour l’Opus Dei, hostile aux prêtres progressistes, le nouveau chef de l’Eglise catholique devra prouver qu’il n’a pas été élu pour déstabiliser les régimes progressistes de l’Amérique latine ni pour poursuivre les persécutions contre la théologie de la libération.
Il est toujours étonnant de voir à quel point la gauche française, violemment anticléricale, est nostalgique des tribunaux de l’Inquisition. Sur Twitter, la semaine dernière, tout était bon pour attaquer et salir le nouveau Pape : on fait circuler de vieilles photos sans source où l’on reconnaît Videla, l’ancien dictateur argentin, avec un prêtre difficile à identifier, tout en exhumant la vieille légende stalinienne selon laquelle Pie XII aurait été le complice des nazis. Enfin, on accuse le Pape d’être réactionnaire : en Argentine, Bergoglio aurait milité contre le mariage gay et l’avortement. Et ça, aux yeux des progressistes, c’est vraiment très vilain.
Bref, les gauchistes sont déçus que le Pape ne soit pas à leur image. Pour un peu, ils lui reprocheraient d’être catholique ! En réalité, ils se moquent complètement que François soit un Jésuite défenseur des pauvres. Car ils n’en ont rien à battre, des pauvres. Travaillés par la mauvaise conscience historique, les gauchistes préfèrent brandir les droits des homosexuels au nom de la modernité ou fouiller dans les recoins de l’histoire à la recherche d’une faute, voire d’un silence. L’essentiel, c’est d’instruire un procès.

*Photo : Catholic Church (England and Wales).

Genest dans la fosse aux lions

genest israel caron

Une citoyenne, Véronique Genest, s’engage en politique au nom de ses opinions et de sa volonté de représenter une partie de ses concitoyens. Elle n’est d’aucun sérail : première erreur. Même célèbre, il ne faut pas, paraît-il, y aller sans appareil… Elle souhaite seulement suppléer un candidat de la huitième circonscription des Français de l’étranger. Alors là, c’est carrément un crime. En effet, l’Etat d’Israël est dans cette circonscription avec la Turquie et le Saint-Siège… Bref, le diable avec les bons dieux. Il faut donc séparer l’ivraie du bon grain.
Première remarque contrairement à l’allégation de l’animateur : un député représente des citoyens français et non un pays, l’Assemblée nationale est un havre pour tous les Français…
Mais, je me souviens que l’animateur d’On n’est pas couché ne jouait pas davantage au monsieur Loyal quand Naulleau accusait Klarsfeld ou le Crif (au choix) d’empêcher l’honorable Céline d’avoir accès à l’honneur national. Puis-je modestement suggérer que ce n’est pas pour son antisémitisme (qui pour mortifère qu’il fut, n’est qu’une opinion) que l’auteur est indigne mais pour sa collaboration active qui le mena à refluer à Sigmaringen avec les troupes nazies afin d’échapper au sort de Brasillach. Il y a une constance dans la confusion. Un député n’est pas ambassadeur et un collabo n’est rien d’autre qu’un collabo. Un député représente des Français, un collabo représente l’ennemi.
Mais en réalité tout ceci est clair. A-t-on jamais entendu critiquer un candidat de la première circonscription pour son soutien à la droite américaine, un de la deuxième pour être un suppôt de feu Chavez (mais il est vrai que celui-là, on l’aime jusque dans les ministères), un de la sixième pour sa proximité avec les banques, un de la dixième pour son soutien aux théocraties si démocratiques de la péninsule arabique voire pour complicité avec le Soudan génocidaire[1. 300 000 Darfouris sont morts d’après le compte arrêté en 2008 par l’ONU.], ceux de la onzième pour être des partisans de la Birmanie et de la Chine ?
Ah, oui ! Je sais : ceux-là n’ont pas été invités sur le plateau. Voilà en fait qui en dit encore plus long.
Bien sûr, Véronique Genest s’engage en faveur de l’existence de l’Etat d’Israël et contre les formes liberticides et antidémocratiques de l’Islam. Islamophobe, selon le vocable inventé par les ayatollahs iraniens pour fustiger les femmes refusant le port du voile. « Dites-le, dites-le » : le doigt de l’accusateur public est tendu par un Quentin Fouquier-Tinville reconverti en Aymeric croisé d’un jour à l’assaut de l’Infidèle. Elle le dit, elle est partisane de la démocratie et plus d’un musulman lui en est reconnaissant ; eux, sont confrontés plus que quiconque aux dérives assassines et liberticides. Face à la violence que les convenus soutiennent, ils n’ont que le silence. Et les convenus s’accrochent !
D’ailleurs, il ne faut pas attendre longtemps pour entendre tomber que la candidate a été manipulée ! On peut d’abord imaginer que l’interviewée se fait traiter de bécasse, mais non. L’accusation se précise : votre mari ! Le propos encore clair. Le mari a un nom à consonance comme on dit dans ces milieux-là. Et donc, c’est forcément un manipulateur thuriféraire de l’extrême droite israélienne. Il n’est pas connu de ces Juifs anti-israéliens qu’on aime tant. Là, on reste dans un flou non pas artistique mais culturel et haineux.
Culturel, justement. À propos de l’histoire de la conquête des Indes, le croisé de service veut son bouillon : il ergote sur le nombre des morts. Normal : les chiffres arabes et la numérotation par position sont une invention indienne. On vient de trouver le zéro pourfendeur ! Sans s’en rendre compte, il prend pour référence l’Abraham biblique qui négocie avec Dieu pour sauver Sodome et Gomorrhe. Et s’il n’y en avait que… Sauf qu’il n’y a plus personne à sauver. C’est ignorer l’annihilation totale de la population hindoue de la Bactriane (ancien Afghanistan) d’ailleurs rebaptisée Hindu Kush « massacre des Hindous » et le record historique de Timur de 100 000 morts en une journée en 1399. Avec probablement 80 millions de morts il s’agit effectivement du plus grand holocauste de l’histoire de l’humanité.
Les références tant demandées au débotté par celui qui avait ses petits papiers préparés peuvent être l’historien Pr K.S. Lal et François Gautier. L’ignorance est brandie en culture.
Et quand le négationnisme ne suffit pas, on jette dans l’arène  les massacres d’Indiens (curieuse égalité quand on sait que Colomb avait cru trouver une route maritime des Indes !). Comme si les exactions des uns exonéraient des exactions des autres et comme s’il n’y avait pas de grandeur à assumer l’Histoire. Les Indiens et l’esclavage ! L’esclavage, la plus vieille iniquité du monde et la mieux partagée. Faut-il rappeler la visite en 1813 du voyageur suisse Burkhart des centres d’émasculation des esclaves au Caire ? Ces esclaves-là ne pouvaient pas se reproduire. Faut-il rappeler que ce sont les occidentaux qui ont lutté depuis le XIXe siècle pour étendre à la planète l’abolition et que le combat antiesclavagiste n’est pas totalement terminé ?
Mais cela n’est pas le problème. Le problème est qu’il est inexcusable pour une citoyenne de vouloir représenter ses compatriotes quand ils ont le tort d’habiter dans ce pays de la huitième circonscription. Et pour se distancer de leur inconscient, les chroniqueurs jettent que le candidat en titre parle de territoires disputés et non occupés ! Pour le coup, ils en parlent en experts, les Antilles, la Guyane et la Nouvelle Calédonie, entre autres, ne sont plus disputées ! Et c’est faire fi du premier mandat de la SDN rapidement amputé de la Transjordanie pour les besoins britanniques en 1922 puis encore divisé en 1947. C’est faire fi des atermoiements de l’ONU en 1967 et de l’immobilité de la France, la Grande Bretagne et des Etats-Unis qui s’étaient spontanément engagés à briser le blocus d’Aqaba et n’ont jamais mis à l’eau le moindre Zodiac. La paille et l’apôtre en quelque sorte.
Mais tout cela ne serait rien car tout ce qui est excessif, dit-on, est sans importance, si les suites n’étaient pas un lynchage. Des réactions de Barma, la productrice qui black-liste l’actrice d’une émission « d’humour » au nom de ses opinions et celle de Revel chez Morandini… il y aura sûrement d’autres. Barma et l’invention du divertissement politiquement correct avec lapidation cathodique intégrée.
Vive la liberté d’expression qui était le premier acquis de la démocratie ! La représentation des citoyens par un citoyen de bonne volonté pas forcément issu d’une caste était un autre acquis. Des acquis nous sommes passés aux acquiescements aveugles et la raison n’a plus droit de cité.
Ne pas avoir fouillé dans le sombre des inconscients amène à ces glissements-là. Aux dangers de l’aveuglement. Oserais-je rappeler que le risque de la politique de l’Autruche n’est pas de se mettre la tête dans le sable ?

*Photo : On n’est pas couché.

Éric Woerth : Le corporatisme peut bloquer la société

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eric woerth social

Gil Mihaely. Même en adoptant le point de vue de l’UMP, le bilan des années Sarkozy semble bien mince, alors que presque tous les leviers du pouvoir étaient entre vos mains…
Éric Woerth. Le bilan de Nicolas Sarkozy est considérable, alors même que nous avons vécu trois ans et demi d’une crise qui a requis tous nos efforts. Il a fallu prendre des mesures de relance pour que les gens en souffrent le moins possible, et enfin s’attaquer aux causes et trouver des solutions aux niveaux européen et mondial. Normalement, il faut dix ans pour relever des défis de cet ordre. Du coup, nous n’avons pas pu traiter d’autres sujets comme nous le souhaitions. Vous ne courez pas le 100 mètres de la même façon quand vous êtes malade que lorsque vous êtes en bonne santé. Le jour où l’on vous annonce que vous êtes atteint d’une grave maladie, vous changez vos priorités. C’est ce qui est arrivé à la France comme aux autres pays.
GM. Certes, la crise a compliqué la donne. Mais auparavant, entre 2002 et 2008, pourquoi n’avez-vous pas traité les problèmes que vous avez identifiés ?
On ne réforme jamais suffisamment. Tous les gouvernements sont élus sur un programme de réformes, qu’ils ont souvent bien du mal à appliquer tout simplement parce que la population n’est souvent pas prête à en accepter les conséquences. Évidemment, les réformes en apparence les plus généreuses ne posent aucune difficulté : on peut sans difficultés baisser l’âge de départ à la retraite et augmenter le SMIC… Mais les vraies réformes, faites pour adapter les politiques publiques aux réalités, sont généralement difficiles à mener.
GM. Pourquoi est-ce plus difficile en France qu’en Allemagne ? Avec notre pouvoir exécutif fort et centralisé, il devrait être plus simple de réformer à Paris qu’à Berlin…
Nous vivons dans une société terriblement fragmentée où chacun se replie sur ses propres intérêts. Si, en pleine réforme des retraites, on explique aux gens qu’ils doivent travailler plus longtemps, le journal de 20 heures vous montrera le soir même l’image d’un homme de plus de 60 ans transportant des parpaings, le dos cassé, flanquée du slogan : « Voilà la société qu’ils vous promettent… ».[access capability= »lire_inedits »] Cette image est ravageuse pour les réformes.
GM. Mais même de « petites » réformes, comme celles préconisées par Jacques Attali fin 2007, n’ont pas abouti…
Il y a un corporatisme ambiant capable de bloquer la société.  À l’hiver 1995, les  grèves sous le gouvernement  Juppé  ont paralysé le pays. Nous, les Français, ne jouons pas toujours en équipe…
GM. Mais Juppé a fini par reculer, alors que Thatcher est restée imperturbable durant un an de grève des mineurs !
Pour autant, doit-on se contenter de réformes faciles, comme M. Jospin et sa réduction du temps de travail ? Je vous rappelle aussi que Mario Monti, l’homme des réformes douloureuses,  n’a obtenu que 10% des voix aux dernières élections italiennes, loin derrière le comique Beppe Grillo ! En France, l’opinion ne consent pas à des efforts qu’elle perçoit comme injustes. Le problème, c’est qu’elle considère toute réforme comme injuste ! Vous citiez les réformes de la compétitivité et du code du travail qu’a accomplies Schröder en Allemagne. Il a pu les mener grâce à un consensus qu’il a payé d’une défaite électorale ! Et puisqu’aujourd’hui son pays en récolte les fruits, on peut dire qu’il a sacrifié sa carrière dans l’intérêt de son pays…
Daoud Boughezala. N’y a-t-il pas un « corporatisme d’en haut » qui gangrène la haute administration ? Dans ce même numéro, François Kalfon accuse une petite caste de hauts fonctionnaires de Bercy de bloquer les projets de réforme fiscale nuisant à leurs intérêts de classe…
Il ne peut pas dire cela. Une administration comme Bercy est peuplée de fonctionnaires qui ont plutôt le sens de l’intérêt général, bien qu’ils aient des opinions personnelles…
GM. Pourquoi le système français ne parvient-il pas à faire émerger un intérêt général à partir des intérêts particuliers ?
Parce qu’il y a une méfiance vis-à-vis du dialogue social alors qu’il en faudrait plus et qu’il devrait être remis au cœur de la démocratie française.  Il n’y a pas, non plus, de syndicats assez forts. Les syndicats sont peu représentatifs de l’ensemble de l’opinion publique. Plus un syndicat est fort, plus des règles de dialogue social se créent.
GM. N’y a-t-il pas aussi un blocage politique ?
Je crois que le pouvoir politique est trop dispersé. Au lieu de gérer, il s’éloigne de ses responsabilités. Il faut une vision plus globale, on ne peut pas travailler par petits bouts de réforme car ce sont autant d’aiguilles qui font mal. On a créé une telle confusion et un tel chevauchement des compétences entre les différents échelons que l’élu perd en efficacité et que le citoyen ne s’y retrouve plus. Il faudrait rationaliser le système mais les politiques ont tendance à avoir peur de prendre des décisions, surtout s’ils veulent durer ! Il faut une remise en œuvre des processus de décision en France. Plutôt que de communiquer sur des intentions en se précipitant sur des plateaux télé, il faut travailler sur le fond pour prendre des décisions plus solides et ne pas se décharger des responsabilités.
GM. Cette abdication ne s’appelle-t-elle « chiraquisme » ?
Ou « hollandisme » ! Un ministre qui prend beaucoup de décisions se fait beaucoup d’adversaires, d’où l’intérêt de ne rien faire, sauf qu’une société ne progresse pas quand aucun risque n’est pris.
GM. Quand les hommes politiques ne décident pas, qui remplit le vide ?
De nombreuses institutions ou autorités viennent combler ce vide mais elles ne sont pas forcément indépendantes et elles n’ont surtout aucune légitimité démocratique. Dans le droit du travail par exemple, quand la loi ne fixe pas assez les choses, le juge a le pouvoir de décider, voire de créer des normes par la jurisprudence.
DB. Les lois sont donc à la fois trop nombreuses et pas assez précises ? 
Sans tomber dans la caricature, il faut dire que la loi est de plus en plus mal faite et qu’il n’y a pas assez de vision d’ensemble. Le Parlement devrait parfois se poser un peu pour réfléchir ! On a besoin de réformes de structures mais aussi de stabilité des règles. Pourquoi « refonder » l’École quand il s’agit de la faire évoluer ? Changer la loi fiscale en permanence est une ineptie. Je propose qu’après le vote d’une loi de finances, aux règles fiscales peu changées – sauf à vouloir modifier le système global de l’imposition – le Parlement se consacre à sa mission de contrôle de l’action du gouvernement.  Aujourd’hui, c’est la Cour des comptes qui remplit cette fonction et dicte ses exigences au gouvernement, alors que les députés ont la légitimité démocratique pour le faire !
GM. Le législateur et l’expert empiètent donc sur un exécutif qui fuit ses responsabilités : n’est-ce pas la recette française de l’impuissance politique ?
Je ne crois pas en « l’impuissance du politique », qui signifierait une impuissance de la démocratie. Je suis au contraire persuadé qu’on peut rendre les Français plus heureux par des décisions politiques.
DB. D’accord, mais comment ? Que faudrait-il faire concrètement ?
Concrètement, il faut diminuer le nombre d’élus, rectifier les mandats, à commencer par celui de président de la République qui devrait être élu pour un mandat plus long mais non renouvelable, et stabiliser les règles juridiques. Le principe de précaution est, par exemple, une fuite en avant dans l’irresponsabilité dont il faut se libérer !
GM. Et l’UE, n’est-elle pas l’une des causes du blocage français ? 
L’Union européenne est moins une source de blocage qu’elle ne l’était il y a dix ou quinze ans, notamment grâce à la crise qui a démontré la nécessité d’une Europe politique. Les citoyens intègrent peu à peu cette idée.
DB. Mais autour de quel intérêt général ? L’intérêt général européen n’existe peut-être pas…
Si, il existe. L’Europe, c’est une économie, une monnaie, un projet…
GM. Justement, la France et l’Allemagne peuvent-elles partager les mêmes objectifs en termes d’économie et de politique industrielle et monétaire ?
Même si nos deux pays n’ont pas toujours les mêmes intérêts, c’est une banalité que de le dire mais l’Europe ne fonctionne bien que lorsque la France et l’Allemagne se mettent d’accord. Or, au lieu d’aller vers la convergence fiscale, on accroît la divergence fiscale, et on ne construit ni l’Europe sociale ni l’Europe de la défense. Mais malgré cela, il reste des marges de progrès considérables.
DB. Nicolas Sarkozy fut très critiqué par la gauche pour avoir appliqué la RGPP – Révision générale des politiques publiques – alors que son successeur la poursuit sous un autre nom, et on peut multiplier les exemples de cette étrange continuité. Questions sociétales mises à part, pourquoi campez-vous dans une opposition frontale à François Hollande ?
Hollande, c’est tout et son contraire. Je ne peux pas adhérer à une politique aussi indécise, qui soutient le nucléaire puis veut fermer une centrale pour faire plaisir aux Verts, qui élude les problèmes d’âge de départ à la retraite avant de rouvrir le débat, etc. La RGPP est une bonne méthode que nous avons eu le mérite de lancer. Il faut la poursuivre. Ayrault a perdu neuf mois pour la renommer MAP.
GM. Une dernière question : où en êtes-vous avec les retombées judiciaires de l’affaire Bettencourt ?
L’instruction est en cours.[/access]

*Photo : Hannah Assouline.

Les délits financiers, c’est maintenant !

aministie blanchiment social

La proposition de loi portant amnistie des faits commis à l’occasion de « mouvements sociaux et d’activités syndicales et revendicatives » adoptée par le Sénat le 27 février 2013 aura fait couler de l’encre. C’est qu’il y avait beaucoup à dire. Mon avis, c’est que le monopole de la violence légitime ne se partage pas. Mais je m’inquiète surtout du cheval de Troie amnistiant les délits financiers qui s’est faufilé dans les méandres juridiques de l’amnistie prolétarienne.
Lorsque le texte est présenté par un groupe de sénateurs communistes, il s’agit bien évidemment de faire valoir le droit à l’expression syndicale plutôt que les conséquences pénales de manifestations ou de grèves qui auraient dégénéré entre le 1er  janvier 2007 et le 1er février 2013. La droite hurle au laxisme et dénonce un blanc-seing pour les casseurs, les socialistes se regardent les pieds pendant que Jean-Luc Mélenchon assure qu’il pourchassera jusque dans le dernier village de France les « suppôts du Comité des forges » qui refuseront de voter ce texte. Partagée entre le souci du droit syndical et le respect de la légalité républicaine, la majorité louvoie et amende à tour de bras le texte pour en réduire les aspérités. En tentant d’étouffer le bruit de la balle avec un oreiller, les socialistes adoptent  un amendement qui  n’amnistie plus les infractions mais les contraventions et les délits prévus au livre III du Code pénal. Or si ce livre III inclut les dégradations matérielles commises au cours de mouvements sociaux, il répertorie aussi tous les délits financiers : vols, détournements, abus de confiance, blanchiment, abus de bien social, recel, etc. Curieuse coïncidence alors que cinq comités d’entreprises, Air France, la SNCF, EDF-GDF, France Telecom, la RATP, ainsi que la puissante Unions des Industries et des Métiers de la Métallurgie (IUMM) sont dans l’œil du cyclone après les enquêtes des députés, de la Cour des comptes et de la brigade financière…
« Difficile ici de se départir de l’idée qu’il n’y a pas quelqu’un à la manœuvre tant les intérêts sont énormes », explique Pierre Edouard du Cray. Il est le Laocoon  qui a levé le lièvre. Ce spécialiste des finances publiques, directeur des études de l’association « Sauvegardes retraites » l’assure : « Ce texte pourrait permettre aux élus du Comité d’Entreprise de la SNCF et d’EDF-GDF actuellement devant la justice pour malversation de s’en tirer sans condamnation ». D’autres tireraient aussi largement partie de la mesure, notamment les puissants syndicats patronaux dont on connaît le goût pour le versement occulte lorsqu’il s’agit d’acheter la paix sociale. Idem pour les partis politiques qui savent redoubler d’inventivité dans l’échafaudage des financements de campagnes.
Quant aux ouvriers, que sont censés défendre les syndicats, ils auront été une fois de plus les idiots utiles du système. En bouclier pour défendre une loi qui ne leur est finalement pas adressée, ils auront, à leur insu, fait le jeu des délinquants en cols blancs qui échapperont à la justice. C’est la morale de la fable du scorpion et de la grenouille d’Esope : « Il ne faut jamais se fier à un méchant, il ne peut dominer ses tendances du sang, il se sert tôt ou tard de son âpre poison. »

*Photo : ntr23.

Arabie : Les bourreaux ne savent plus où donner de la tête !

Bourreau n’est pas un métier facile. Un certain prestige reste encore attaché à ce noble travail manuel remontant à la nuit des temps, mais c’est salissant, et il faut aimer tuer son prochain. Le quotidien d’un bourreau l’expose souvent à des maladies professionnelles (dont des troubles musculosquelettiques que l’on a peine à imaginer), et à chaque exécution la dépression le guette (ainsi a t-on pu voir des bourreaux se suicider au travail…). Quant à l’argument voulant que les progrès de la technologie aient facilité le travail de ces infortunés salariés, il ne tient pas. La machine du Dr. Joseph-Ignace Guillotin a surtout eu pour conséquence une taylorisation du travail, et n’a fait qu’accentuer la spirale mortifère des cadences infernales. Dans l’hexagone, depuis l’abolition de la peine de mort, c’est un métier en voie d’extinction. Vous avez peu de chance de rencontrer un enfant qui rêve de devenir exécuteur des basses œuvres ; à l’échelle de notre pays ce n’est plus un emploi d’avenir. Les bourreaux se font rares. À présent, en France, les esprits les plus cruels en sont réduits à devenir dentistes ou banquiers.
En Arabie Saoudite – nous apprenait Le Parisien il y a quelques jours – la situation n’est pas plus brillante : le pays souffre d’une pénurie chronique de bourreaux. « Les coupeurs de têtes, les experts du maniement du sabre, se font de plus en plus rares. Serait-ce la fin d’une vocation ? D’une époque ? Une seule chose est sûre, il est aujourd’hui très difficile de trouver des fonctionnaires du sabre disponibles partout et rapidement dans le royaume. Certaines exécutions ont dû être retardées et d’autres se sont faites dans la confusion parce que l’exécutant était en retard», rapporte un journal local. La situation est inextricable : les autorités saoudiennes n’arrivent plus à recruter suffisamment de bourreaux pour exécuter les condamnés à mort. Le royaume est au bord de l’asphyxie. Cette crise a conduit plusieurs ministres saoudiens (dont celui de la Santé…) à examiner le problème, et à proposer d’abandonner l’exécution par décapitation au sabre – nécessitant une main d’œuvre experte trop difficile à mobiliser – pour la simple et un peu vulgaire fusillade en place publique. Spectacle qui présentera certainement un attrait moins grand aux yeux d’une population toujours avide de petits plaisirs collectifs…
C’est la crise.

Amnistie sociale : Sous les pavés, la justice…

amnistie sociale gauche

Ma bien-aimée rédactrice en chef Elisabeth Lévy voit dans la loi d’amnistie sociale une mesure clientéliste de la gauche pour la gauche. Cela nous semble pour le moins discutable. Elle prend soin, néanmoins, de reconnaître que cette loi, que nous trouvons pour notre part bien timide, ne dédouane pas les violences contre les patrons et les CRS.
On pourra, pour commencer, s’interroger sur cette notion de violence contre les personnes. Il est tout de même assez difficile de déterminer – dans la mêlée autour d’un piquet de grève avec des hommes désespérés qui jouent leur peau ou bien dans les bureaux d’une sous-préfecture où l’on apprend l’échec d’un plan de sauvetage industriel – à quel moment le bourre-pif et le boulon sont légitimes pour répondre à la grenade lacrymogène et au matraquage. Finalement, la seule chose que l’on pourrait éventuellement reprocher aux futurs licenciés boursiers, c’est d’oublier qu’un CRS est un salarié comme un autre, et même un salarié fonctionnaire souvent syndiqué à la CGT ou à FO. Ce qui explique d’ailleurs pourquoi ils n’interviennent jamais dans la région où se trouve leur caserne. On ne sait jamais : ils pourraient  reconnaître un beau-frère ou un cousin et  l’on se retrouverait avec le syndrome dit de « la crosse en l’air » comme ce fut le cas des « glorieux soldats du 17ème » en 1907, envoyés par Clémenceau à Béziers pour mater des vignerons rebelles et se ralliant finalement à la cause des grévistes.
On remarquera de surcroît, comme le souligne Elisabeth, que cette loi d’amnistie n’exonère pas les militants de RESF et les faucheurs d’OGM. Rappelons à tout hasard que RESF est une dangereuse organisation terroriste qui se bat d’abord et avant tout pour défendre un droit inscrit dans la loi, celui de tout enfant vivant sur le sol français à une scolarisation gratuite, même si ce bambin appartient à une famille de clandestins bossant sur le chantier BTP d’un stade ou dans les arrière-cuisines d’une chaîne de restauration rapide.
Quant aux faucheurs d’OGM, ils ne font, si on réfléchit un peu, qu’appliquer de manière ludique et énergique, le principe de précaution. Après tout, si dans une génération ou deux, on reconnait la nocivité de la chose et on évite des catastrophes sanitaires, on traitera peut-être ces hors-la-loi exclus de l’amnistie comme des prophètes. On rappellera pour mémoire, qu’il y avait jusque dans les années trente, des publicités dans les journaux pour des crèmes de beauté radioactives qui donnaient une beauté irradiante à la femme moderne.
Elisabeth souligne à raison qu’une loi d’amnistie « doit refléter la volonté collective de pardon ou d’oubli. ». L’amnistie est la version laïcisée du pardon des offenses. Elle s’est appliquée massivement dans l’après-guerre, grâce à De Gaulle, au nom de la réconciliation nationale et de la continuité de l’Etat. Il est vrai que sans cette clémence d’Auguste, nous aurions eu du mal à retrouver un système judiciaire puisqu’un seul magistrat avait refusé de prêter serment à Pétain. On trouvait d’ailleurs une réalité similaire chez tous les hauts-fonctionnaires comme chez les patrons. De Gaulle était-il clientéliste ? On peut penser qu’il cherchait surtout à apaiser les esprits et à éviter une éternelle guerre civile. Amnistier les collabos était un mal nécessaire, au bout du compte…
Si la loi d’amnistie sociale est en effet à « l’initiative des sénateurs communistes » (qui sont, me semble-t-il, eux aussi des élus du peuple), elle  n’est pas  particulièrement une loi de lutte des classes. Elle repose surtout sur un certain bon sens qui n’a rien à voir avec le laxisme. On peut toujours rouler des biscoteaux et enclencher un cercle vicieux de violence/répression pour tenter de mater les victimes de plans sociaux qui commencent à se compter par dizaines de milliers. Seulement, à ce petit jeu-là, les pouvoirs en place perdent toujours à moins de faire 30 000 morts comme dans la répression de la Commune. Ils prennent le risque de désespérer le camp d’en face et de provoquer des mouvements incontrôlés par les appareils syndicaux traditionnels.
Il ne faut pas oublier,  malgré les caricatures de la droite, que le syndicalisme français est dans une tradition du rapport de force, certes, mais aussi de négociations et du respect de l’outil de travail. Le syndicalisme anarchiste et révolutionnaire, façon Emile Pouget, en 1898, c’était ça : « Le sabotage ouvrier s’inspire de principes généreux et altruistes : il est un moyen de défense et de protection contre les exactions patronales ; il est l’arme du déshérité qui bataille pour son existence et celle de sa famille ; il vise à améliorer les conditions sociales des foules ouvrières et à les libérer de l’exploitation qui les étreint et les écrase… » Le syndicalisme révolutionnaire est resté marginal, on en conviendra, et Chirac en 68 a bien été content de trouver Krazucki plutôt que Ravachol pour négocier les accords de Grenelle.
Et puis, quand on voit le résultat des dernières élections partielles qui éliminent les socialistes au premier tour, on a du mal à penser que les ouvriers énervés autour du brasero ne soient pas aussi, pour certains d’entre eux, des électeurs lepénistes, depuis le virage si étonnamment social qu’a pris le Front National, formation historiquement reaganienne sur le plan économique, jusque dans les années 2000.
Autant dire qu’à nos yeux, cette loi d’amnistie sociale  n’est pas une « bonne cause » parmi d’autres pour la gauche au pouvoir. Elle assure, après le renoncement hollandiste de toute idée de reprise par la croissance, ce qu’il est justement convenu d’appeler « un minimum syndical »… 

*Photo : johninnit.

Luka Rocco Magnotta : le psychopathe nouveau est arrivé

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luka rocco magnotta

Si « la célébrité du criminel, pour ne pas dire sa popularité, est souvent à la mesure de l’atrocité du crime »[1. Ainsi que l’écrit Catherine David dans son essai Les violons sur le moi, Denoël 2010.], le Canada n’est pas près d’oublier le nom de Luka Rocco Magnotta, dit le dépeceur de Montréal, dont le procès se tient en ce moment. Pourra-t-on en dire de même de Jun Lin, sa victime ?
Élu personnalité de l’année 2012 par l’agence La Presse canadienne, Eric Clinton Newman alias Luka Rocco Magnotta, l’homme aux 127 pseudonymes, a réussi à accomplir son plus grand rêve : il est devenu célèbre et d’une certaine manière immortel comme Érostrate qui s’était autrefois illustré en brûlant le temple d’Artémis. Dans Le Mur, Jean-Paul Sartre narrait d’ailleurs son histoire :
« Il s’appelle Érostrate. Il voulait devenir illustre et il n’a rien trouvé de mieux que de brûler le temple d’Éphèse, une des sept merveilles du monde.
— Et comment s’appelait l’architecte de ce temple ?
— Je ne me rappelle plus, je crois même qu’on ne sait pas son nom.
— Vraiment ? Et vous vous rappelez le nom d’Érostrate ? Vous voyez qu’il n’avait pas fait un si mauvais calcul ».
En France, Karl Zéro a publié Dans la peau de Luka Magnotta. Histoire d’un web-killer, indécemment écrit à la première personne. C’est bien connu, la perversité de l’assassin, même présumé, fascine toujours plus que l’innocence de la victime : qu’y aurait-il à révéler de Jun Lin à une foule abrutie par la télé-réalité et le voyeurisme autres ?
Né en Chine en 1978, Jun Lin était venu étudier les sciences informatiques à l’Université Concordia de Montréal. Le destin lui fit rencontrer Luka Magnotta, ancien escort boy et acteur porno. Poussé par une soif de célébrité insatiable, il assouvissait ses instincts les plus mortifères en filmant et en diffusant sur Internet des sévices infligés à des chats. Mais ce Narcisse à l’ego surdimensionné n’allait pas s’arrêter là : après avoir filmé le viol et le démembrement de Jun Lin, il diffusa la vidéo du crime sur Internet… avant d’envoyer certaines parties du corps du défunt à des écoles. Au terme d’une traque internationale entre le Canada, la France et l’Allemagne, il fut finalement arrêté dans un cybercafé berlinois en juin 2012 puis extradé vers le Canada où il encourt aujourd’hui la perpétuité.
Malgré la fascination qu’il exerce sur certains, Luka n’est que le produit d’une époque où «  après avoir épuisé les jouissances sexuelles, il était normal que les individus libérés des contraintes morales ordinaires se tournent vers les jouissances plus larges de la cruauté »[2. Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, Flammarion, 1998.]. Son itinéraire le rapproche d’un personnage houellebecquien : l’horrible dépeceur des Particules élémentaires : David di Meola, rock star ratée, convaincu que « tout ce qui se bâtit de grand dans le monde se bâtit au départ sur un meurtre ». Il y a aussi du Bret Easton Ellis chez ce psychopathe qui utilisa la musique du film American Psycho comme bande sonore de son snuff movie.
D’ailleurs, Magnotta serait-il devenu la nouvelle star du web, sans le concours de ceux qui ont pris le temps de visionner sa cruauté ? De Berlin à Paris en passant par Montréal et Toronto, des milliers d’individus l’ont regardé violer, découper et manger sa victime. Aurait-il agi ainsi s’il n’avait pas été certain d’être regardé et de provoquer chez ces milliers de voyeurs, avides de sensations malsaines, toutes sortes de sentiments ? Haine, dégoût, horreur mais aussi admiration et envie ; car Magnotta a désormais un public. Sa renommée, aussi sordide soit-elle,  provoque des extases mystiques et pourrait faire naître de nouvelles vocations.
Qui de Luka Magnotta ou de son spectateur commet l’acte le plus obscène ?
Ironie du sort, le vrai nom de Magnotta est Newman : l’homme nouveau. Doit-on y voir l’annonce prophétique  d’une nouvelle espèce de psychopathe ?

*Photo : Marco/Zak.

Patrick Cohen, l’homme aux ciseaux entre les dents

Patrick Cohen est journaliste. Depuis quelques jours, nous savons qu’il est plus que cela : il est l’homme aux ciseaux[1. Au XIXe siècle, on représentait la censure sous l’apparence d’une femme peu accorte, nommée Anastasie, armée d’une paire de ciseaux. « Anastasie c’est, en grec et en latin, la Résurrection. (…) Anastasie représente la censure qu’on croit toujours enterrée et qui, sans cesse, ressuscite (en 1803, 1814, 1820, 1835, 1852… (Delporte) » … Et 2013 !]. Le second métier de M. Cohen serait plutôt censeur des ondes officielles d’État. M. Cohen tient la radio officielle d’État, France Inter, pour le pré carré de sa conscience. Quand il s’exprime, c’est au nom du service public. Il parle pour tous les autres. D’ailleurs, tous les autres parlent comme lui, à une ou deux exceptions près. Parmi ces exceptions, nous ne compterons pas Pascale Clark, autre vertueuse voix de la radio d’État. M. Cohen possède une conscience délicate, finement ourlée, ornée de dentelle. Au vrai, M. Cohen est agréable à regarder et sa voix nullement déplaisante. Mais sa douceur apparente dissimule un redoutable censeur de nos contemporains. Il a fait l’autre jour, dans l’émission C à vous (France 5), un aveu proprement effarant, avec la tranquille assurance des propriétaires d’État, des fonctionnaires d’autorité, qui ont derrière eux la sécurité d’un appareil puissant et en font un usage discrétionnaire. Citant les noms de MM. Soral, Dieudonné, Meyssan, et Nabe, tous infréquentables notoires, il a laissé entendre qu’ils ne lui inspiraient pas seulement de la méfiance, mais qu’en plus il ne convierait pas M. Ramadan à s’exprimer dans son émission matinale sur France Inter. Il a reproché à Frédéric Taddeï, avec une certaine véhémence contenue qui lui mettait le rose aux joues, de les inviter dans son salon fameux, Ce soir ou jamais. Ce dernier, particulièrement en verve, sans se départir du calme propre aux bons duellistes du verbe, lui a administré une sévère et très plaisante correction. 
« Moi, je n’ai  pas envie d’inviter Tariq Ramadan !
– C’est votre droit ! Quant à moi, je n’ai pas une liste noire des gens que je refuse a priori d’inviter sous le prétexte que je ne les aime pas. Le service public ne m’appartient pas.
À la fin, le teint de M. Cohen, de rose était devenu brique. Et il demeura coi. Celui de Frédéric Taddeï n’avait même pas pris une « nuance de gris ».
Daniel Schneidermann publie un article plein d’ironie dans Libération :  « Se priver d’invités intéressants parce qu’on n’est pas d’accord avec eux est, pour un journaliste payé par le contribuable, une faute professionnelle »
Auditeurs de France Inter, dormez en paix, Patrick Cohen, homme de devoir, prend soin de vos oreilles et de votre moralité. Fidèles de Ce soir ou jamais (France 2), soyez tranquilles, Frédéric  Taddeï, homme de culture, veille à garantir votre plaisir suprême : la liberté de choisir entre le bien et le mal.

François Kalfon : « Le redressement productif doit dépasser la lutte des classes »

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Gil Mihaely. « Les couches populaires et moyennes de ce pays sont réalistes et ne demandent pas que l’État puisse tout. Elles demandent simplement que l’État puisse quelque chose » : voilà ce que vous écriviez dans Libération, le 6 décembre 2012. Entre le réalisme de Michelin et le volontarisme de Florange, entre « inacceptable » et « inévitable », où placez-vous le curseur de l’intervention publique ?
François Kalfon. À gauche, on observe deux types d’attitudes tout aussi problématiques face au pouvoir. D’un côté, il y a ceux qui, comme Mélenchon et certains membres du Parti socialiste, refusent en réalité tout compromis. Cette opposition systématique issue d’une forme de surmoi marxiste est idéologiquement confortable mais fonctionnellement inefficace. De l’autre, il y a ceux qui, au nom du mot-valise « social-démocratie », acceptent tout. Entre les deux, il y a place pour la politique et c’est celle que nous entendons occuper. Ce réarmement du politique a déjà permis de faire beaucoup.
GM. Quoi, par exemple ?
Une Banque publique d’investissement a été créée, Hollande a tenté de sauver le budget européen et mis en place le crédit d’impôt compétitivité-emploi. Un accord historique sur le marché du travail réunit pour la première fois patronat et syndicats réformistes, là où l’ancien pouvoir brutalisait la démocratie sociale.
Élisabeth Lévy. Très bien, vous avez fait le boulot. Maintenant, Najat Vallaud-Belkacem, sors de ce corps…
Ce n’est pas seulement du service après-vente ! Pourquoi cet accord qui a provoqué la fureur de la gauche de la gauche était-il nécessaire ? L’an dernier, sur 25 millions de contrats de travail signés, 18 millions étaient des CDD, dont 15 millions de moins d’un mois ! Si on ne crée pas plus de souplesse, les embauches en CDI vont se réduire comme peau de chagrin.
GM. Un tsunami énorme est parti des États-Unis, les gens attendent de l’État de changer le cours de l’eau et on leur donne une serviette-éponge… Installer des salles de shoot ou légaliser le mariage gay ne va pas sortir le pays de la crise.
Je partage cette analyse, et je fais même partie des quinze élus socialistes qui ont signé, en décembre 2012, l’« Appel pour l’urgence sociale » exhortant François Hollande à rééquilibrer sa politique au profit des questions économiques et sociales, car les deux priorités absolues des Français sont l’emploi et le  pouvoir d’achat.[access capability= »lire_inedits »]
GM. Mais peut-il le faire ?
Absolument, et je vais donner des exemples concrets de ce que demande la Gauche populaire. Primo, l’État a la maîtrise totale d’un outil : la politique fiscale. Le Président doit tenir son engagement en faveur d’une réforme fiscale redistributive. Nous appelons à fusionner l’impôt sur le revenu, qui rapporte 45 milliards, et la CSG, un impôt non progressif, qui en rapporte le double, en un unique impôt progressif. Nous redistribuerons ainsi du pouvoir d’achat par un transfert interne qui pourrait rapporter entre 800 et 1 500 euros par an à chaque salarié français. Précisément ceux qui terminent le mois à l’euro près.
GM. Mais le ministre du Budget, Jérôme Cahuzac, a déclaré que le gouvernement avait déjà accompli la réforme fiscale promise par le candidat Hollande puisque le capital est désormais taxé au même niveau que le travail…
Jérôme Cahuzac est un ami, mais je vous l’affirme haut et fort : la réforme fiscale n’a pas été faite ! Dans le projet de Loi de finances 2013, nous avons tout de même ajouté une tranche de l’impôt sur le revenu à 45 %, mais cela ne suffit pas… Et puis ce serait un bon moyen de sortir de l’impasse de la taxe à 75 % censurée.
GM. Y aurait-il un blocage politique ?
Le blocage n’est pas tant politique que technocratique, ce qui est bien pire ! Bercy ne veut pas le faire. La Direction des impôts et celle du Trésor n’ont jamais été favorables à cela. D’abord cela les obligerait à changer, sur le plan administratif, et ensuite, il ne faut pas oublier que ceux qui gagnent de gros salaires seraient bien sûr appelés à contribuer. Il y a un réflexe de classe de la part de hauts fonctionnaires qui défendent leurs intérêts.
ÉL. Et quid de la réindustrialisation ? Sur PSA, nous sommes passés de « inacceptable » à « inévitable », c’est cela que les gens retiennent ! Les gens qui ont voté Hollande sont aujourd’hui désespérés…
Qui prétendra qu’un gouvernement de gauche peut agir sur l’ensemble des entreprises qui ont un problème de marché ? Mais l’État doit actionner des amortisseurs. Il peut entrer dans le capital de façon temporaire. En pratique, c’est ce qui a été fait : il a renfloué la banque de financement de PSA en contrepartie de la suppression des licenciements secs dans le nouveau plan social et de la participation d’un administrateur qui porte ses intérêts au CA en la personne de Louis Gallois. Cela ne retire rien au fait que, quand une entreprise privée commet des erreurs stratégiques de gestion, la loi du marché produit ses conséquences.
Sur le plan industriel, le « Manifeste de la Gauche populaire », que nous avons publié le 20 février, prône une participation de l’État dans les secteurs stratégiques pour peser sur les décisions majeures. Et je peux vous dire que, sans la participation de l’État français au conseil d’administration de Renault, on aurait fermé des usines en France car les sites français sont en sous-charge notoire. L’État joue son rôle chez Renault. En plus, il exige une relocalisation de certaines productions. Y compris des véhicules Nissan !
ÉL. Et la loi du marché, elle doit s’arrêter à la porte de Renault ? N’est-ce pas l’exemple même d’un étatisme à courte vue ? Ne faut-il pas laisser tomber les « canards boiteux » ?
À ce compte-là, Barack Obama aurait laissé tomber les « Big Three » de Detroit… Il a fait le contraire et GM a rebondi. Non, l’industrie automobile n’est pas vouée au passé. Elle mérite d’être soutenue si elle sait se réinventer : nouer des alliances stratégiques s’il y a lieu, prendre le tournant de l’innovation en dépassant son positionnement généraliste, investir dans les technologies du futur, hybride, électrique, pile à combustible… Enfin, pour tordre le cou à cette idée d’un modèle condamné, savez-vous quelle est l’entreprise qui a déposé en 2012 le plus grand nombre de brevets ? Ce n’est pas telle ou telle start-up, c’est PSA !
ÉL. Que faire si les Français préfèrent Toyota ou Mercedes ?
Déjà, j’observe que, quand certains constructeurs français délocalisent, Toyota confirme son choix de Valenciennes pour fabriquer des voitures hybrides. Il n’y a donc pas de fatalité. Mais dans cette bataille, le levier de l’opinion publique est fondamental. Or je remarque que, ces dernières années, le regard sur le made in France a totalement changé. Quand j’étais gamin, la gauche bienpensante accusait les communistes de collusion avec le Front national à cause de leur slogan « Produisons français ! » Lors des dernières fêtes de Noël, 55 % des Français et 67 % des plus de 65 ans ont déclaré privilégier les jouets français.
ÉL. Vous semblez faire abstraction de l’Europe, qui s’oppose à tout soupçon de préférence nationale….  
Non. Il faut une politique bien plus vigoureuse de relocalisation des emplois qui applique enfin le principe de réciprocité, en rupture avec la naïveté coupable de la Commission européenne. On commence à s’apercevoir qu’il y a un voyou de la mondialisation : la Chine, championne du monde de la contrefaçon et du pillage des brevets…
ÉL. Vous voulez introduire du protectionnisme au niveau européen quand le gouvernement n’a même pas pu empêcher la baisse du budget de l’Union…
Il est vrai que ce budget est en régression – moins de 1 % du PIB de l’UE – et ne fait pas la part belle à la croissance, sauf sur l’emploi des jeunes. Mais fallait-il que Hollande aille à la crise sur le budget européen ? Je ne suis pas sûr. Ce qui est certain, c’est qu’il faut assez rapidement réorienter l’Europe. Le chemin désespérant que propose Merkel est une impasse pour les peuples européens.
ÉL. Sans chercher à être désagréable, après avoir vous avoir entendu déclarer « Nous ne signerons pas l’affreux traité Merkozy », on a quelques doutes. Hollande ne paraît pas plus capable que Sarkozy pour « réorienter » l’Europe…
Pour peser sur la réorientation politique de l’Allemagne, la France doit d’abord être crédible. Tant que l’Allemagne est le principal contributeur au budget de l’Union européenne, tant qu’elle paye en quelque sorte les déficits des autres, nous ne sommes pas en position d’imposer quoi que ce soit. Même si  j’observe que nous sommes davantage crédibles sur la question des déficits.
ÉL. S’il faut attendre qu’on rembourse nos dettes pour parler aux Allemands…
Notre déficit atteignait 5,2 % en 2011, on l’a ramené à 4,5 % aujourd’hui et 3,4 % en 2013. Ce n’est pas négligeable : on parle de dizaines de milliards d’euros qui sont autant de marges de manœuvre pour les politiques publiques que nous menons.
ÉL. Quand se produira donc la « réorientation » de l’Europe ?
Aujourd’hui, l’Allemagne elle-même commence à souffrir du traitement de cheval qu’elle impose aux autres, car sa propre croissance est en berne tant son marché est d’abord européen.
Espérons que cela influencera le résultat des élections de l’automne. Après, à quel moment précis François Hollande décidera-t-il de changer de cap, quelle est sa stratégie ? Je n’en sais rien. Aujourd’hui, 70 % des Français approuvent la règle d’or budgétaire, mais ils ne supporteront pas longtemps ces efforts s’ils n’ont pas le sentiment qu’il y a une sortie du tunnel. C’est la différence entre une politique rigoureuse, qui est acceptée, et l’austérité, qui est inacceptable.
ÉL. Les Français ne souhaitent-ils pas des choses absolument contradictoires, en particulier un État qui les dorlote mais qui ne leur demande rien ?
Bien sûr. Moi, je préfère qu’on fasse travailler les chômeurs plutôt que les indemniser. Il y a aujourd’hui des centaines de milliers d’emplois non pourvus. Avec 10 milliards d’euros pris sur la formation professionnelle, on finance des centaines de milliers de contrats de reconversion, car il faut sortir de la préférence française pour le chômage. Et ils ne seront pas difficiles à trouver. Nous consacrons aujourd’hui 31 milliards d’euros à la formation professionnelle : or, seulement 13% vont à la formation des demandeurs d’emploi. Encore un domaine où – contrairement aux idées reçues – des marges de manoeuvre existent dès lors qu’on a le courage de mettre les pieds dans le plat.
GM. Pourquoi n’est-ce pas déjà fait ?
Parce qu’il y a un silence confortable là-dessus ! Les partenaires sociaux, qui gèrent l’argent de la formation professionnelle, n’en consacrent qu’une partie à la reconversion des demandeurs d’emploi et des salariés. Vous savez, on reste dans une société corporatiste, d’essence monarchique, qui fait que ceux qui sont installés gèrent comme des « héritiers », pour reprendre le terme de Pierre Bourdieu, des rentes de situation qui créent à la fois du lien social – organisations patronales, syndicats, partis politiques – et des cloisons sclérosant la société. Cela engendre des inégalités structurelles, par exemple entre les titulaires d’un CDI et les précaires ou les jeunes qui éprouvent les pires difficultés à rentrer sur le marché du travail.
GM. Autrement dit, les acteurs majeurs de l’économie française n’ont pas le sentiment de l’intérêt général ?
Les acteurs sociaux agissent d’abord pour les grandes entreprises et pour le salarié « sous statut ». Or, quand la grande entreprise représente un tiers de l’emploi salarié, cette gestion s’écarte de fait de l’intérêt général puisque les deux tiers ne sont pas concernés. Il est vrai que nous tous, comme consommateurs, nous nous soucions trop peu de l’intérêt général.
Pour parler d’actualité, quand on achète des lasagnes surgelées à 2 euros, comment croire qu’à ce prix-là, il y aura la qualité ? Si les consommateurs ne se sentent pas un peu concernés par l’intérêt de la collectivité, on n’y arrivera pas. Même si – bien sûr – on sait que leur pouvoir d’achat limité les pousse vers le premier prix
GM. Les Français, qui adorent brandir l’égalité, seraient-ils trop individualistes pour réussir ?
J’observe la désinvolture de nos élites, pour qui l’identité française est passée depuis longtemps par pertes et profits. Une certaine bourgeoisie mondialisée a épousé une vision issue de Mai-68 faisant de la nation occidentale un concept forcément négatif. Cela dit, on revient de loin. Il y a vingt ans, j’étais jeune militant chevènementiste, et toute la gauche différentialiste nous traitait de « doriotistes » parce que nous arborions le drapeau français. Aujourd’hui, les mêmes – et je ne citerai personne – n’ont que les mots « République » et « patriotisme » à la bouche !
GM. François Hollande établit-il, lui aussi, un lien entre patriotisme, intérêt général, déficit et chômage ? Ou pense-t-il que l’on peut repousser les échéances avec le savoir-faire d’un technocrate ?
La dérive gestionnaire guette tous les bons techniciens et le Parti socialiste n’en manque pas. Je crois que la seule manière de comprendre une situation, c’est de réintroduire quelques analyses sociologiques qui permettent de penser juste. Nous ne sommes pas élus par tout le monde pour faire tout et n’importe quoi. Aussi la Gauche populaire propose d’abord de concentrer nos efforts sur le salariat, les classes moyennes fragilisées par la crise et la classe ouvrière qui existe encore. Pour autant, cela n’interdit nullement de tisser une alliance plus large, au nom de l’intérêt national, entre tous ceux qui vivent ou aspirent à vivre de leur travail. Le redressement productif doit dépasser le clivage « employés/employeurs », « patrons/salariés ». N’oublions pas que 97% des entreprises sont dirigées par des patrons qui possèdent leur capital et dont la rémunération ne dépasse pas les 5 000 euros par mois.
GM. Mais le Président lui-même croit-il encore à la nation ?
Je vais vous raconter une anecdote. J’en avais parlé à François Hollande quand il était encore candidat, et il a fait cette remarque, à la fois profonde et étonnante : « Mais ce qui crée la cohésion nationale, c’est la menace : il faut que je trouve des ennemis. Qui est mon ennemi, ne pensez-vous pas que ça puisse être la Chine ? » Chacun est libre d’interpréter cette phrase…
ÉL. Il me semble qu’il s’est choisi une tête de Turc bien moins impressionnante avec les « riches ». Et ça, à gauche, ça marche toujours. Quoi qu’on pense des mesures fiscales adoptées par le gouvernement, le discours ne témoigne-t-il pas d’un retour du refoulé jacobin – et pas dans le « bon » sens du terme ?
Je suis incapable de me livrer à la psychanalyse du Président. Je crois plus simplement que François Hollande a voulu pointer la nécessité de mieux répartir les efforts dans une période difficile, ce qui est autant une évidence qu’une nécessité. Maintenant, de mon point de vue, il n’y a pas plus de « salauds de pauvre », comme une certaine bourgeoisie voudrait le laisser croire, que de pertinence à laisser penser que les riches seraient des salauds. Ce qu’il faut, au contraire, c’est rassembler nos concitoyens qui croient encore en la France au moment précis où beaucoup ont baissé les bras ou préfèrent le chemin honteux de l’exil.
GM. Quoi qu’il en soit, la bataille idéologique entre la gauche Terra Nova et la Gauche populaire, qui se joue à l’intérieur du PS, est loin d’être tranchée…
Olivier Ferrand, fondateur de Terra Nova, aujourd’hui décédé, a eu le mérite de théoriser quelque chose qui existait depuis longtemps. Depuis vingt ans, les socialistes faisaient du Terra Nova comme Monsieur Jourdain de la prose : sans le savoir. Ferrand avait observé la vie politique américaine et la redistribution opérée par la mondialisation entre territoires gagnants – les métropoles connectées aux grands réseaux de communication – et territoires perdants. Depuis vingt ans, le vote PS s’est affaissé dans les seconds, qui étaient sa base historique, et s’est renforcé dans les grandes métropoles urbaines. Nous proposons de reconquérir les territoires oubliés et invisibles de la République.
GM. D’accord, mais vous avez raison, la « boboïsation » du PS ne date pas d’hier…
Certes, et de toute façon, elle n’explique pas tout. Les populations très mélangées de la première couronne ont basculé à gauche, tandis que les habitants des secteurs périurbains ancrés depuis bien plus longtemps dans ces territoires perdent leurs repères face à une mondialisation qu’ils comprennent mal. Ils sont tentés par une droite « buissonisée » et le
FN. Or, à refuser de répondre à leurs angoisses et attentes, nous avons perdu une partie de notre base historique et sociale.
ÉL. Hollande a parfaitement compris l’équation. Marcel Gauchet observe (dans Le Point) que le Président est remarquablement lucide quant aux difficultés qui s’amoncèlent, mais qu’il semble incapable de les prendre de front. En tout cas, pendant sa campagne, il a dit ce qu’il fallait pour parler à cette vieille gauche et ça n’a pas si mal marché.
Le jour où nous avons rencontré Hollande pour la première fois en tant que candidat, il nous a reçus dans son petit bureau à l’Assemblée nationale. Ce jour-là, à six mois des élections, un sondage BVA le donnait gagnant avec 62 % des intentions de votes. Je lui ai dit : « François, tu sais aussi bien que moi que ton score ne sera pas celui-là : intéressons-nous plutôt au premier tour. Tu es à 32 %, soit, c’est le  score de Mitterrand en 1988, un très bon cru ! Sauf que Marine Le Pen te devance chez les ouvriers et Nicolas Sarkozy, plus largement encore, chez les seniors. » C’est en s’intéressant à ces populations qu’est née toute la thématique du Bourget qui a permis la victoire.
ÉL. Quelle poésie ! Nous voilà rassurés : les accents révolutionnaires enflammés de la campagne n’étaient pas ceux d’un Hollande nouveau, mais le fruit de savants calculs sondagiers. Seulement, aussi étrange que cela semble, beaucoup de gens y ont vaguement cru. Aujourd’hui, ils sont plutôt d’humeur à aller brûler des pneus sous les fenêtres du Premier ministre – et peut-être à voter Marine Le Pen. Vous lui dites quoi, au vote ouvrier et senior : de manger bio ?
Personnellement, je n’ai pas vu ces pneus brûlés dont vous parlez. Quant à la politique qu’il faut mener ? Moi je n’ai pas changé. Il faut la réduction des déficits et les réformes de structures : marché du travail, retraite… Mais il faut dans le même temps – pas demain ou après-demain – la réforme fiscale redistributive pour rendre du pouvoir d’achat aux salariéset le redressement productif pour dynamiser la croissance et donc l’emploi. Si notre programme de gouvernement, c’est la « rigueur juste », à la fin ce sera juste la rigueur. Celle qui conduit tout droit à l’austérité, puis à la récession… Et enfin au populisme. En Grèce, c’est l’Aube dorée. En Italie, c’est Berlusconi et Beppe Grillo. En France, ce sera Marine Le Pen… Et cette fois-ci, il sera inutile de brandir les digues morales et autre « Front républicain ». Ils ne seront plus de saison ![/access]

Les aventures de Tintin Depardieu au pays des ex-soviets

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On ne le dira jamais assez : la Russie d’aujourd’hui est, dans les grandes lignes, une démocratie. Démocratie bigrement imparfaite, et assurément moins rodée que par chez nous, mais démocratie tout de même, surtout quand on la compare au tsarisme, au stalinisme, au brejnévisme et même à l’eltsinisme, variante locale de l’éthylisme républicain mâtinée d’autocratisme et de grand banditisme, qui suscitait, en son temps, fort peu de critiques chez nos maîtres à penser hexagonaux.
Preuve insigne que le débat public existe bel et bien là-bas, le Premier ministre a sévèrement enguirlandé les gouverneurs régionaux qui se sont illustrés dans ce qu’on pourrait qualifier de volet immobilier de l’Affaire Depardieu.
Comme le rappelle l’agence officielle Novosti, Gégé, qui s’est fait naturaliser russe en janvier dernier « s’est vu offrir la possibilité de choisir un logement à Saransk, la capitale de la république russe de Mordovie, et est devenu ambassadeur de la région de Mordovie auprès de la FIFA dans le cadre de l’organisation du Mondial 2018». Après quoi, fin février, « Depardieu est devenu citoyen d’honneur de la Tchétchénie et s’est vu offrir un appartement de cinq pièces lors d’une visite dans cette république russe ».
Une générosité que n’apprécie pas outre mesure Dimitri Medvedev, comme il vient de le signifier clairement lors d’une interview donnée à plusieurs médias occidentaux : « Je recommanderais à certains de nos gouverneurs d’offrir des appartements de façon plus prudente (…) car lorsque des personnes pas si pauvres que ça se voient offrir des appartements, cela provoque des tensions au sein de la société. »
Mais attention, s’il y a explication de gravure, elle vaut surtout pour les édiles locaux, et pas pour son néo-concitoyen Gerardov Depardski dont il ne remet absolument pas en cause le choix de devenir russe : « S’il a pris cette décision, c’est qu’il avait ses raisons », a estimé Medvedev, qui apparemment connaît bien la France d’aujourd’hui.

Inquisition au Vatican`

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pape argentine plenel

pape argentine plenel

Je suis protestant. Mais l’élection d’un nouveau Pape m’intéresse car je sais que c’est un moment très important pour des centaines de millions de catholiques. La semaine dernière, lorsque François est apparu sur le balcon, l’émotion était indéniable : c’est avec beaucoup d’humilité que ce nouveau Pape s’est exprimé, avec un sourire où il donnait l’impression de s’excuser d’être là. « Les cardinaux sont allés me chercher au bout du monde » a-t-il déclaré, avant de rappeler qu’il était avant tout « l’évêque de Rome » et de demander à la foule une minute de silence : « Priez pour moi et donnez-moi votre bénédiction. » En quelques minutes, on pouvait ainsi cerner la personnalité de Jorge Bergoglio avant que, le lendemain, la presse nous confirme que c’est un homme simple, d’une grande spiritualité : il a renoncé à la luxueuse demeure de l’archevêché de Buenos Aires pour vivre dans un modeste appartement, prend les transports en commun, s’est engagé auprès des déshérités, etc.
Une fois de plus, l’élection d’un Pape a déjoué tous les pronostics navrants des vaticanistes. Certes, alors que tout le monde semblait rêver d’un Pape qui ne fût pas européen, il est américain. C’est logique et finalement représentatif de ce qu’est aujourd’hui le catholicisme : 40% des catholiques vivent en effet en Amérique latine. Le vrai changement, c’est sans doute que, pour la première fois, le Pape est un Jésuite. Voilà qui devrait changer beaucoup de choses au Vatican. Et moi, protestant, j’ai toujours bien aimé les Jésuites; j’aurai peut-être l’occasion d’en reparler. Enfin, en choisissant le nom de François, le Pape fait référence à saint François d’Assise qui, au XIIIe siècle, avait voulu « reconstruire l’Eglise  catholique avec « les pierres vivantes que sont les pauvres ». Le message est on ne peut plus clair.
Alors que le Saint-Siège envoyait un premier tweet en latin  « Habemus Papam Franciscum », athées et autres bouffeurs de curé se déchaînaient sur le réseau. Leur hargne tranchait étrangement avec l’humilité du nouveau Pape.
Edwy Plenel ouvrait le procès du nouveau Pape sur Tweeter : L’Eglise catholique a choisi un Pape réactionnaire compromis sous la dictature militaire argentine (1978-1983) nous dit-il.
Sur son blog, Jean-Luc Mélenchon, qui vient de pleurer la mort d’Hugo Chavez, nous met en garde : L’élection de Jorge Mario Bergoglio comme nouveau pape n’est pas une bonne nouvelle pour les progressistes du monde chrétien ni pour la révolution citoyenne en Amérique du SudSilencieux sous la dictature militaire puis pendant les procès des militaires criminels, opposant connu aux gouvernements argentins de Nestor puis de Cristina Kirschner, tendre pour l’Opus Dei, hostile aux prêtres progressistes, le nouveau chef de l’Eglise catholique devra prouver qu’il n’a pas été élu pour déstabiliser les régimes progressistes de l’Amérique latine ni pour poursuivre les persécutions contre la théologie de la libération.
Il est toujours étonnant de voir à quel point la gauche française, violemment anticléricale, est nostalgique des tribunaux de l’Inquisition. Sur Twitter, la semaine dernière, tout était bon pour attaquer et salir le nouveau Pape : on fait circuler de vieilles photos sans source où l’on reconnaît Videla, l’ancien dictateur argentin, avec un prêtre difficile à identifier, tout en exhumant la vieille légende stalinienne selon laquelle Pie XII aurait été le complice des nazis. Enfin, on accuse le Pape d’être réactionnaire : en Argentine, Bergoglio aurait milité contre le mariage gay et l’avortement. Et ça, aux yeux des progressistes, c’est vraiment très vilain.
Bref, les gauchistes sont déçus que le Pape ne soit pas à leur image. Pour un peu, ils lui reprocheraient d’être catholique ! En réalité, ils se moquent complètement que François soit un Jésuite défenseur des pauvres. Car ils n’en ont rien à battre, des pauvres. Travaillés par la mauvaise conscience historique, les gauchistes préfèrent brandir les droits des homosexuels au nom de la modernité ou fouiller dans les recoins de l’histoire à la recherche d’une faute, voire d’un silence. L’essentiel, c’est d’instruire un procès.

*Photo : Catholic Church (England and Wales).

Genest dans la fosse aux lions

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genest israel caron

genest israel caron

Une citoyenne, Véronique Genest, s’engage en politique au nom de ses opinions et de sa volonté de représenter une partie de ses concitoyens. Elle n’est d’aucun sérail : première erreur. Même célèbre, il ne faut pas, paraît-il, y aller sans appareil… Elle souhaite seulement suppléer un candidat de la huitième circonscription des Français de l’étranger. Alors là, c’est carrément un crime. En effet, l’Etat d’Israël est dans cette circonscription avec la Turquie et le Saint-Siège… Bref, le diable avec les bons dieux. Il faut donc séparer l’ivraie du bon grain.
Première remarque contrairement à l’allégation de l’animateur : un député représente des citoyens français et non un pays, l’Assemblée nationale est un havre pour tous les Français…
Mais, je me souviens que l’animateur d’On n’est pas couché ne jouait pas davantage au monsieur Loyal quand Naulleau accusait Klarsfeld ou le Crif (au choix) d’empêcher l’honorable Céline d’avoir accès à l’honneur national. Puis-je modestement suggérer que ce n’est pas pour son antisémitisme (qui pour mortifère qu’il fut, n’est qu’une opinion) que l’auteur est indigne mais pour sa collaboration active qui le mena à refluer à Sigmaringen avec les troupes nazies afin d’échapper au sort de Brasillach. Il y a une constance dans la confusion. Un député n’est pas ambassadeur et un collabo n’est rien d’autre qu’un collabo. Un député représente des Français, un collabo représente l’ennemi.
Mais en réalité tout ceci est clair. A-t-on jamais entendu critiquer un candidat de la première circonscription pour son soutien à la droite américaine, un de la deuxième pour être un suppôt de feu Chavez (mais il est vrai que celui-là, on l’aime jusque dans les ministères), un de la sixième pour sa proximité avec les banques, un de la dixième pour son soutien aux théocraties si démocratiques de la péninsule arabique voire pour complicité avec le Soudan génocidaire[1. 300 000 Darfouris sont morts d’après le compte arrêté en 2008 par l’ONU.], ceux de la onzième pour être des partisans de la Birmanie et de la Chine ?
Ah, oui ! Je sais : ceux-là n’ont pas été invités sur le plateau. Voilà en fait qui en dit encore plus long.
Bien sûr, Véronique Genest s’engage en faveur de l’existence de l’Etat d’Israël et contre les formes liberticides et antidémocratiques de l’Islam. Islamophobe, selon le vocable inventé par les ayatollahs iraniens pour fustiger les femmes refusant le port du voile. « Dites-le, dites-le » : le doigt de l’accusateur public est tendu par un Quentin Fouquier-Tinville reconverti en Aymeric croisé d’un jour à l’assaut de l’Infidèle. Elle le dit, elle est partisane de la démocratie et plus d’un musulman lui en est reconnaissant ; eux, sont confrontés plus que quiconque aux dérives assassines et liberticides. Face à la violence que les convenus soutiennent, ils n’ont que le silence. Et les convenus s’accrochent !
D’ailleurs, il ne faut pas attendre longtemps pour entendre tomber que la candidate a été manipulée ! On peut d’abord imaginer que l’interviewée se fait traiter de bécasse, mais non. L’accusation se précise : votre mari ! Le propos encore clair. Le mari a un nom à consonance comme on dit dans ces milieux-là. Et donc, c’est forcément un manipulateur thuriféraire de l’extrême droite israélienne. Il n’est pas connu de ces Juifs anti-israéliens qu’on aime tant. Là, on reste dans un flou non pas artistique mais culturel et haineux.
Culturel, justement. À propos de l’histoire de la conquête des Indes, le croisé de service veut son bouillon : il ergote sur le nombre des morts. Normal : les chiffres arabes et la numérotation par position sont une invention indienne. On vient de trouver le zéro pourfendeur ! Sans s’en rendre compte, il prend pour référence l’Abraham biblique qui négocie avec Dieu pour sauver Sodome et Gomorrhe. Et s’il n’y en avait que… Sauf qu’il n’y a plus personne à sauver. C’est ignorer l’annihilation totale de la population hindoue de la Bactriane (ancien Afghanistan) d’ailleurs rebaptisée Hindu Kush « massacre des Hindous » et le record historique de Timur de 100 000 morts en une journée en 1399. Avec probablement 80 millions de morts il s’agit effectivement du plus grand holocauste de l’histoire de l’humanité.
Les références tant demandées au débotté par celui qui avait ses petits papiers préparés peuvent être l’historien Pr K.S. Lal et François Gautier. L’ignorance est brandie en culture.
Et quand le négationnisme ne suffit pas, on jette dans l’arène  les massacres d’Indiens (curieuse égalité quand on sait que Colomb avait cru trouver une route maritime des Indes !). Comme si les exactions des uns exonéraient des exactions des autres et comme s’il n’y avait pas de grandeur à assumer l’Histoire. Les Indiens et l’esclavage ! L’esclavage, la plus vieille iniquité du monde et la mieux partagée. Faut-il rappeler la visite en 1813 du voyageur suisse Burkhart des centres d’émasculation des esclaves au Caire ? Ces esclaves-là ne pouvaient pas se reproduire. Faut-il rappeler que ce sont les occidentaux qui ont lutté depuis le XIXe siècle pour étendre à la planète l’abolition et que le combat antiesclavagiste n’est pas totalement terminé ?
Mais cela n’est pas le problème. Le problème est qu’il est inexcusable pour une citoyenne de vouloir représenter ses compatriotes quand ils ont le tort d’habiter dans ce pays de la huitième circonscription. Et pour se distancer de leur inconscient, les chroniqueurs jettent que le candidat en titre parle de territoires disputés et non occupés ! Pour le coup, ils en parlent en experts, les Antilles, la Guyane et la Nouvelle Calédonie, entre autres, ne sont plus disputées ! Et c’est faire fi du premier mandat de la SDN rapidement amputé de la Transjordanie pour les besoins britanniques en 1922 puis encore divisé en 1947. C’est faire fi des atermoiements de l’ONU en 1967 et de l’immobilité de la France, la Grande Bretagne et des Etats-Unis qui s’étaient spontanément engagés à briser le blocus d’Aqaba et n’ont jamais mis à l’eau le moindre Zodiac. La paille et l’apôtre en quelque sorte.
Mais tout cela ne serait rien car tout ce qui est excessif, dit-on, est sans importance, si les suites n’étaient pas un lynchage. Des réactions de Barma, la productrice qui black-liste l’actrice d’une émission « d’humour » au nom de ses opinions et celle de Revel chez Morandini… il y aura sûrement d’autres. Barma et l’invention du divertissement politiquement correct avec lapidation cathodique intégrée.
Vive la liberté d’expression qui était le premier acquis de la démocratie ! La représentation des citoyens par un citoyen de bonne volonté pas forcément issu d’une caste était un autre acquis. Des acquis nous sommes passés aux acquiescements aveugles et la raison n’a plus droit de cité.
Ne pas avoir fouillé dans le sombre des inconscients amène à ces glissements-là. Aux dangers de l’aveuglement. Oserais-je rappeler que le risque de la politique de l’Autruche n’est pas de se mettre la tête dans le sable ?

*Photo : On n’est pas couché.

Éric Woerth : Le corporatisme peut bloquer la société

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eric woerth social

eric woerth social

Gil Mihaely. Même en adoptant le point de vue de l’UMP, le bilan des années Sarkozy semble bien mince, alors que presque tous les leviers du pouvoir étaient entre vos mains…
Éric Woerth. Le bilan de Nicolas Sarkozy est considérable, alors même que nous avons vécu trois ans et demi d’une crise qui a requis tous nos efforts. Il a fallu prendre des mesures de relance pour que les gens en souffrent le moins possible, et enfin s’attaquer aux causes et trouver des solutions aux niveaux européen et mondial. Normalement, il faut dix ans pour relever des défis de cet ordre. Du coup, nous n’avons pas pu traiter d’autres sujets comme nous le souhaitions. Vous ne courez pas le 100 mètres de la même façon quand vous êtes malade que lorsque vous êtes en bonne santé. Le jour où l’on vous annonce que vous êtes atteint d’une grave maladie, vous changez vos priorités. C’est ce qui est arrivé à la France comme aux autres pays.
GM. Certes, la crise a compliqué la donne. Mais auparavant, entre 2002 et 2008, pourquoi n’avez-vous pas traité les problèmes que vous avez identifiés ?
On ne réforme jamais suffisamment. Tous les gouvernements sont élus sur un programme de réformes, qu’ils ont souvent bien du mal à appliquer tout simplement parce que la population n’est souvent pas prête à en accepter les conséquences. Évidemment, les réformes en apparence les plus généreuses ne posent aucune difficulté : on peut sans difficultés baisser l’âge de départ à la retraite et augmenter le SMIC… Mais les vraies réformes, faites pour adapter les politiques publiques aux réalités, sont généralement difficiles à mener.
GM. Pourquoi est-ce plus difficile en France qu’en Allemagne ? Avec notre pouvoir exécutif fort et centralisé, il devrait être plus simple de réformer à Paris qu’à Berlin…
Nous vivons dans une société terriblement fragmentée où chacun se replie sur ses propres intérêts. Si, en pleine réforme des retraites, on explique aux gens qu’ils doivent travailler plus longtemps, le journal de 20 heures vous montrera le soir même l’image d’un homme de plus de 60 ans transportant des parpaings, le dos cassé, flanquée du slogan : « Voilà la société qu’ils vous promettent… ».[access capability= »lire_inedits »] Cette image est ravageuse pour les réformes.
GM. Mais même de « petites » réformes, comme celles préconisées par Jacques Attali fin 2007, n’ont pas abouti…
Il y a un corporatisme ambiant capable de bloquer la société.  À l’hiver 1995, les  grèves sous le gouvernement  Juppé  ont paralysé le pays. Nous, les Français, ne jouons pas toujours en équipe…
GM. Mais Juppé a fini par reculer, alors que Thatcher est restée imperturbable durant un an de grève des mineurs !
Pour autant, doit-on se contenter de réformes faciles, comme M. Jospin et sa réduction du temps de travail ? Je vous rappelle aussi que Mario Monti, l’homme des réformes douloureuses,  n’a obtenu que 10% des voix aux dernières élections italiennes, loin derrière le comique Beppe Grillo ! En France, l’opinion ne consent pas à des efforts qu’elle perçoit comme injustes. Le problème, c’est qu’elle considère toute réforme comme injuste ! Vous citiez les réformes de la compétitivité et du code du travail qu’a accomplies Schröder en Allemagne. Il a pu les mener grâce à un consensus qu’il a payé d’une défaite électorale ! Et puisqu’aujourd’hui son pays en récolte les fruits, on peut dire qu’il a sacrifié sa carrière dans l’intérêt de son pays…
Daoud Boughezala. N’y a-t-il pas un « corporatisme d’en haut » qui gangrène la haute administration ? Dans ce même numéro, François Kalfon accuse une petite caste de hauts fonctionnaires de Bercy de bloquer les projets de réforme fiscale nuisant à leurs intérêts de classe…
Il ne peut pas dire cela. Une administration comme Bercy est peuplée de fonctionnaires qui ont plutôt le sens de l’intérêt général, bien qu’ils aient des opinions personnelles…
GM. Pourquoi le système français ne parvient-il pas à faire émerger un intérêt général à partir des intérêts particuliers ?
Parce qu’il y a une méfiance vis-à-vis du dialogue social alors qu’il en faudrait plus et qu’il devrait être remis au cœur de la démocratie française.  Il n’y a pas, non plus, de syndicats assez forts. Les syndicats sont peu représentatifs de l’ensemble de l’opinion publique. Plus un syndicat est fort, plus des règles de dialogue social se créent.
GM. N’y a-t-il pas aussi un blocage politique ?
Je crois que le pouvoir politique est trop dispersé. Au lieu de gérer, il s’éloigne de ses responsabilités. Il faut une vision plus globale, on ne peut pas travailler par petits bouts de réforme car ce sont autant d’aiguilles qui font mal. On a créé une telle confusion et un tel chevauchement des compétences entre les différents échelons que l’élu perd en efficacité et que le citoyen ne s’y retrouve plus. Il faudrait rationaliser le système mais les politiques ont tendance à avoir peur de prendre des décisions, surtout s’ils veulent durer ! Il faut une remise en œuvre des processus de décision en France. Plutôt que de communiquer sur des intentions en se précipitant sur des plateaux télé, il faut travailler sur le fond pour prendre des décisions plus solides et ne pas se décharger des responsabilités.
GM. Cette abdication ne s’appelle-t-elle « chiraquisme » ?
Ou « hollandisme » ! Un ministre qui prend beaucoup de décisions se fait beaucoup d’adversaires, d’où l’intérêt de ne rien faire, sauf qu’une société ne progresse pas quand aucun risque n’est pris.
GM. Quand les hommes politiques ne décident pas, qui remplit le vide ?
De nombreuses institutions ou autorités viennent combler ce vide mais elles ne sont pas forcément indépendantes et elles n’ont surtout aucune légitimité démocratique. Dans le droit du travail par exemple, quand la loi ne fixe pas assez les choses, le juge a le pouvoir de décider, voire de créer des normes par la jurisprudence.
DB. Les lois sont donc à la fois trop nombreuses et pas assez précises ? 
Sans tomber dans la caricature, il faut dire que la loi est de plus en plus mal faite et qu’il n’y a pas assez de vision d’ensemble. Le Parlement devrait parfois se poser un peu pour réfléchir ! On a besoin de réformes de structures mais aussi de stabilité des règles. Pourquoi « refonder » l’École quand il s’agit de la faire évoluer ? Changer la loi fiscale en permanence est une ineptie. Je propose qu’après le vote d’une loi de finances, aux règles fiscales peu changées – sauf à vouloir modifier le système global de l’imposition – le Parlement se consacre à sa mission de contrôle de l’action du gouvernement.  Aujourd’hui, c’est la Cour des comptes qui remplit cette fonction et dicte ses exigences au gouvernement, alors que les députés ont la légitimité démocratique pour le faire !
GM. Le législateur et l’expert empiètent donc sur un exécutif qui fuit ses responsabilités : n’est-ce pas la recette française de l’impuissance politique ?
Je ne crois pas en « l’impuissance du politique », qui signifierait une impuissance de la démocratie. Je suis au contraire persuadé qu’on peut rendre les Français plus heureux par des décisions politiques.
DB. D’accord, mais comment ? Que faudrait-il faire concrètement ?
Concrètement, il faut diminuer le nombre d’élus, rectifier les mandats, à commencer par celui de président de la République qui devrait être élu pour un mandat plus long mais non renouvelable, et stabiliser les règles juridiques. Le principe de précaution est, par exemple, une fuite en avant dans l’irresponsabilité dont il faut se libérer !
GM. Et l’UE, n’est-elle pas l’une des causes du blocage français ? 
L’Union européenne est moins une source de blocage qu’elle ne l’était il y a dix ou quinze ans, notamment grâce à la crise qui a démontré la nécessité d’une Europe politique. Les citoyens intègrent peu à peu cette idée.
DB. Mais autour de quel intérêt général ? L’intérêt général européen n’existe peut-être pas…
Si, il existe. L’Europe, c’est une économie, une monnaie, un projet…
GM. Justement, la France et l’Allemagne peuvent-elles partager les mêmes objectifs en termes d’économie et de politique industrielle et monétaire ?
Même si nos deux pays n’ont pas toujours les mêmes intérêts, c’est une banalité que de le dire mais l’Europe ne fonctionne bien que lorsque la France et l’Allemagne se mettent d’accord. Or, au lieu d’aller vers la convergence fiscale, on accroît la divergence fiscale, et on ne construit ni l’Europe sociale ni l’Europe de la défense. Mais malgré cela, il reste des marges de progrès considérables.
DB. Nicolas Sarkozy fut très critiqué par la gauche pour avoir appliqué la RGPP – Révision générale des politiques publiques – alors que son successeur la poursuit sous un autre nom, et on peut multiplier les exemples de cette étrange continuité. Questions sociétales mises à part, pourquoi campez-vous dans une opposition frontale à François Hollande ?
Hollande, c’est tout et son contraire. Je ne peux pas adhérer à une politique aussi indécise, qui soutient le nucléaire puis veut fermer une centrale pour faire plaisir aux Verts, qui élude les problèmes d’âge de départ à la retraite avant de rouvrir le débat, etc. La RGPP est une bonne méthode que nous avons eu le mérite de lancer. Il faut la poursuivre. Ayrault a perdu neuf mois pour la renommer MAP.
GM. Une dernière question : où en êtes-vous avec les retombées judiciaires de l’affaire Bettencourt ?
L’instruction est en cours.[/access]

*Photo : Hannah Assouline.

Les délits financiers, c’est maintenant !

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aministie blanchiment social

aministie blanchiment social

La proposition de loi portant amnistie des faits commis à l’occasion de « mouvements sociaux et d’activités syndicales et revendicatives » adoptée par le Sénat le 27 février 2013 aura fait couler de l’encre. C’est qu’il y avait beaucoup à dire. Mon avis, c’est que le monopole de la violence légitime ne se partage pas. Mais je m’inquiète surtout du cheval de Troie amnistiant les délits financiers qui s’est faufilé dans les méandres juridiques de l’amnistie prolétarienne.
Lorsque le texte est présenté par un groupe de sénateurs communistes, il s’agit bien évidemment de faire valoir le droit à l’expression syndicale plutôt que les conséquences pénales de manifestations ou de grèves qui auraient dégénéré entre le 1er  janvier 2007 et le 1er février 2013. La droite hurle au laxisme et dénonce un blanc-seing pour les casseurs, les socialistes se regardent les pieds pendant que Jean-Luc Mélenchon assure qu’il pourchassera jusque dans le dernier village de France les « suppôts du Comité des forges » qui refuseront de voter ce texte. Partagée entre le souci du droit syndical et le respect de la légalité républicaine, la majorité louvoie et amende à tour de bras le texte pour en réduire les aspérités. En tentant d’étouffer le bruit de la balle avec un oreiller, les socialistes adoptent  un amendement qui  n’amnistie plus les infractions mais les contraventions et les délits prévus au livre III du Code pénal. Or si ce livre III inclut les dégradations matérielles commises au cours de mouvements sociaux, il répertorie aussi tous les délits financiers : vols, détournements, abus de confiance, blanchiment, abus de bien social, recel, etc. Curieuse coïncidence alors que cinq comités d’entreprises, Air France, la SNCF, EDF-GDF, France Telecom, la RATP, ainsi que la puissante Unions des Industries et des Métiers de la Métallurgie (IUMM) sont dans l’œil du cyclone après les enquêtes des députés, de la Cour des comptes et de la brigade financière…
« Difficile ici de se départir de l’idée qu’il n’y a pas quelqu’un à la manœuvre tant les intérêts sont énormes », explique Pierre Edouard du Cray. Il est le Laocoon  qui a levé le lièvre. Ce spécialiste des finances publiques, directeur des études de l’association « Sauvegardes retraites » l’assure : « Ce texte pourrait permettre aux élus du Comité d’Entreprise de la SNCF et d’EDF-GDF actuellement devant la justice pour malversation de s’en tirer sans condamnation ». D’autres tireraient aussi largement partie de la mesure, notamment les puissants syndicats patronaux dont on connaît le goût pour le versement occulte lorsqu’il s’agit d’acheter la paix sociale. Idem pour les partis politiques qui savent redoubler d’inventivité dans l’échafaudage des financements de campagnes.
Quant aux ouvriers, que sont censés défendre les syndicats, ils auront été une fois de plus les idiots utiles du système. En bouclier pour défendre une loi qui ne leur est finalement pas adressée, ils auront, à leur insu, fait le jeu des délinquants en cols blancs qui échapperont à la justice. C’est la morale de la fable du scorpion et de la grenouille d’Esope : « Il ne faut jamais se fier à un méchant, il ne peut dominer ses tendances du sang, il se sert tôt ou tard de son âpre poison. »

*Photo : ntr23.

Arabie : Les bourreaux ne savent plus où donner de la tête !

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Bourreau n’est pas un métier facile. Un certain prestige reste encore attaché à ce noble travail manuel remontant à la nuit des temps, mais c’est salissant, et il faut aimer tuer son prochain. Le quotidien d’un bourreau l’expose souvent à des maladies professionnelles (dont des troubles musculosquelettiques que l’on a peine à imaginer), et à chaque exécution la dépression le guette (ainsi a t-on pu voir des bourreaux se suicider au travail…). Quant à l’argument voulant que les progrès de la technologie aient facilité le travail de ces infortunés salariés, il ne tient pas. La machine du Dr. Joseph-Ignace Guillotin a surtout eu pour conséquence une taylorisation du travail, et n’a fait qu’accentuer la spirale mortifère des cadences infernales. Dans l’hexagone, depuis l’abolition de la peine de mort, c’est un métier en voie d’extinction. Vous avez peu de chance de rencontrer un enfant qui rêve de devenir exécuteur des basses œuvres ; à l’échelle de notre pays ce n’est plus un emploi d’avenir. Les bourreaux se font rares. À présent, en France, les esprits les plus cruels en sont réduits à devenir dentistes ou banquiers.
En Arabie Saoudite – nous apprenait Le Parisien il y a quelques jours – la situation n’est pas plus brillante : le pays souffre d’une pénurie chronique de bourreaux. « Les coupeurs de têtes, les experts du maniement du sabre, se font de plus en plus rares. Serait-ce la fin d’une vocation ? D’une époque ? Une seule chose est sûre, il est aujourd’hui très difficile de trouver des fonctionnaires du sabre disponibles partout et rapidement dans le royaume. Certaines exécutions ont dû être retardées et d’autres se sont faites dans la confusion parce que l’exécutant était en retard», rapporte un journal local. La situation est inextricable : les autorités saoudiennes n’arrivent plus à recruter suffisamment de bourreaux pour exécuter les condamnés à mort. Le royaume est au bord de l’asphyxie. Cette crise a conduit plusieurs ministres saoudiens (dont celui de la Santé…) à examiner le problème, et à proposer d’abandonner l’exécution par décapitation au sabre – nécessitant une main d’œuvre experte trop difficile à mobiliser – pour la simple et un peu vulgaire fusillade en place publique. Spectacle qui présentera certainement un attrait moins grand aux yeux d’une population toujours avide de petits plaisirs collectifs…
C’est la crise.

Amnistie sociale : Sous les pavés, la justice…

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amnistie sociale gauche

amnistie sociale gauche

Ma bien-aimée rédactrice en chef Elisabeth Lévy voit dans la loi d’amnistie sociale une mesure clientéliste de la gauche pour la gauche. Cela nous semble pour le moins discutable. Elle prend soin, néanmoins, de reconnaître que cette loi, que nous trouvons pour notre part bien timide, ne dédouane pas les violences contre les patrons et les CRS.
On pourra, pour commencer, s’interroger sur cette notion de violence contre les personnes. Il est tout de même assez difficile de déterminer – dans la mêlée autour d’un piquet de grève avec des hommes désespérés qui jouent leur peau ou bien dans les bureaux d’une sous-préfecture où l’on apprend l’échec d’un plan de sauvetage industriel – à quel moment le bourre-pif et le boulon sont légitimes pour répondre à la grenade lacrymogène et au matraquage. Finalement, la seule chose que l’on pourrait éventuellement reprocher aux futurs licenciés boursiers, c’est d’oublier qu’un CRS est un salarié comme un autre, et même un salarié fonctionnaire souvent syndiqué à la CGT ou à FO. Ce qui explique d’ailleurs pourquoi ils n’interviennent jamais dans la région où se trouve leur caserne. On ne sait jamais : ils pourraient  reconnaître un beau-frère ou un cousin et  l’on se retrouverait avec le syndrome dit de « la crosse en l’air » comme ce fut le cas des « glorieux soldats du 17ème » en 1907, envoyés par Clémenceau à Béziers pour mater des vignerons rebelles et se ralliant finalement à la cause des grévistes.
On remarquera de surcroît, comme le souligne Elisabeth, que cette loi d’amnistie n’exonère pas les militants de RESF et les faucheurs d’OGM. Rappelons à tout hasard que RESF est une dangereuse organisation terroriste qui se bat d’abord et avant tout pour défendre un droit inscrit dans la loi, celui de tout enfant vivant sur le sol français à une scolarisation gratuite, même si ce bambin appartient à une famille de clandestins bossant sur le chantier BTP d’un stade ou dans les arrière-cuisines d’une chaîne de restauration rapide.
Quant aux faucheurs d’OGM, ils ne font, si on réfléchit un peu, qu’appliquer de manière ludique et énergique, le principe de précaution. Après tout, si dans une génération ou deux, on reconnait la nocivité de la chose et on évite des catastrophes sanitaires, on traitera peut-être ces hors-la-loi exclus de l’amnistie comme des prophètes. On rappellera pour mémoire, qu’il y avait jusque dans les années trente, des publicités dans les journaux pour des crèmes de beauté radioactives qui donnaient une beauté irradiante à la femme moderne.
Elisabeth souligne à raison qu’une loi d’amnistie « doit refléter la volonté collective de pardon ou d’oubli. ». L’amnistie est la version laïcisée du pardon des offenses. Elle s’est appliquée massivement dans l’après-guerre, grâce à De Gaulle, au nom de la réconciliation nationale et de la continuité de l’Etat. Il est vrai que sans cette clémence d’Auguste, nous aurions eu du mal à retrouver un système judiciaire puisqu’un seul magistrat avait refusé de prêter serment à Pétain. On trouvait d’ailleurs une réalité similaire chez tous les hauts-fonctionnaires comme chez les patrons. De Gaulle était-il clientéliste ? On peut penser qu’il cherchait surtout à apaiser les esprits et à éviter une éternelle guerre civile. Amnistier les collabos était un mal nécessaire, au bout du compte…
Si la loi d’amnistie sociale est en effet à « l’initiative des sénateurs communistes » (qui sont, me semble-t-il, eux aussi des élus du peuple), elle  n’est pas  particulièrement une loi de lutte des classes. Elle repose surtout sur un certain bon sens qui n’a rien à voir avec le laxisme. On peut toujours rouler des biscoteaux et enclencher un cercle vicieux de violence/répression pour tenter de mater les victimes de plans sociaux qui commencent à se compter par dizaines de milliers. Seulement, à ce petit jeu-là, les pouvoirs en place perdent toujours à moins de faire 30 000 morts comme dans la répression de la Commune. Ils prennent le risque de désespérer le camp d’en face et de provoquer des mouvements incontrôlés par les appareils syndicaux traditionnels.
Il ne faut pas oublier,  malgré les caricatures de la droite, que le syndicalisme français est dans une tradition du rapport de force, certes, mais aussi de négociations et du respect de l’outil de travail. Le syndicalisme anarchiste et révolutionnaire, façon Emile Pouget, en 1898, c’était ça : « Le sabotage ouvrier s’inspire de principes généreux et altruistes : il est un moyen de défense et de protection contre les exactions patronales ; il est l’arme du déshérité qui bataille pour son existence et celle de sa famille ; il vise à améliorer les conditions sociales des foules ouvrières et à les libérer de l’exploitation qui les étreint et les écrase… » Le syndicalisme révolutionnaire est resté marginal, on en conviendra, et Chirac en 68 a bien été content de trouver Krazucki plutôt que Ravachol pour négocier les accords de Grenelle.
Et puis, quand on voit le résultat des dernières élections partielles qui éliminent les socialistes au premier tour, on a du mal à penser que les ouvriers énervés autour du brasero ne soient pas aussi, pour certains d’entre eux, des électeurs lepénistes, depuis le virage si étonnamment social qu’a pris le Front National, formation historiquement reaganienne sur le plan économique, jusque dans les années 2000.
Autant dire qu’à nos yeux, cette loi d’amnistie sociale  n’est pas une « bonne cause » parmi d’autres pour la gauche au pouvoir. Elle assure, après le renoncement hollandiste de toute idée de reprise par la croissance, ce qu’il est justement convenu d’appeler « un minimum syndical »… 

*Photo : johninnit.

Luka Rocco Magnotta : le psychopathe nouveau est arrivé

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luka rocco magnotta

luka rocco magnotta

Si « la célébrité du criminel, pour ne pas dire sa popularité, est souvent à la mesure de l’atrocité du crime »[1. Ainsi que l’écrit Catherine David dans son essai Les violons sur le moi, Denoël 2010.], le Canada n’est pas près d’oublier le nom de Luka Rocco Magnotta, dit le dépeceur de Montréal, dont le procès se tient en ce moment. Pourra-t-on en dire de même de Jun Lin, sa victime ?
Élu personnalité de l’année 2012 par l’agence La Presse canadienne, Eric Clinton Newman alias Luka Rocco Magnotta, l’homme aux 127 pseudonymes, a réussi à accomplir son plus grand rêve : il est devenu célèbre et d’une certaine manière immortel comme Érostrate qui s’était autrefois illustré en brûlant le temple d’Artémis. Dans Le Mur, Jean-Paul Sartre narrait d’ailleurs son histoire :
« Il s’appelle Érostrate. Il voulait devenir illustre et il n’a rien trouvé de mieux que de brûler le temple d’Éphèse, une des sept merveilles du monde.
— Et comment s’appelait l’architecte de ce temple ?
— Je ne me rappelle plus, je crois même qu’on ne sait pas son nom.
— Vraiment ? Et vous vous rappelez le nom d’Érostrate ? Vous voyez qu’il n’avait pas fait un si mauvais calcul ».
En France, Karl Zéro a publié Dans la peau de Luka Magnotta. Histoire d’un web-killer, indécemment écrit à la première personne. C’est bien connu, la perversité de l’assassin, même présumé, fascine toujours plus que l’innocence de la victime : qu’y aurait-il à révéler de Jun Lin à une foule abrutie par la télé-réalité et le voyeurisme autres ?
Né en Chine en 1978, Jun Lin était venu étudier les sciences informatiques à l’Université Concordia de Montréal. Le destin lui fit rencontrer Luka Magnotta, ancien escort boy et acteur porno. Poussé par une soif de célébrité insatiable, il assouvissait ses instincts les plus mortifères en filmant et en diffusant sur Internet des sévices infligés à des chats. Mais ce Narcisse à l’ego surdimensionné n’allait pas s’arrêter là : après avoir filmé le viol et le démembrement de Jun Lin, il diffusa la vidéo du crime sur Internet… avant d’envoyer certaines parties du corps du défunt à des écoles. Au terme d’une traque internationale entre le Canada, la France et l’Allemagne, il fut finalement arrêté dans un cybercafé berlinois en juin 2012 puis extradé vers le Canada où il encourt aujourd’hui la perpétuité.
Malgré la fascination qu’il exerce sur certains, Luka n’est que le produit d’une époque où «  après avoir épuisé les jouissances sexuelles, il était normal que les individus libérés des contraintes morales ordinaires se tournent vers les jouissances plus larges de la cruauté »[2. Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, Flammarion, 1998.]. Son itinéraire le rapproche d’un personnage houellebecquien : l’horrible dépeceur des Particules élémentaires : David di Meola, rock star ratée, convaincu que « tout ce qui se bâtit de grand dans le monde se bâtit au départ sur un meurtre ». Il y a aussi du Bret Easton Ellis chez ce psychopathe qui utilisa la musique du film American Psycho comme bande sonore de son snuff movie.
D’ailleurs, Magnotta serait-il devenu la nouvelle star du web, sans le concours de ceux qui ont pris le temps de visionner sa cruauté ? De Berlin à Paris en passant par Montréal et Toronto, des milliers d’individus l’ont regardé violer, découper et manger sa victime. Aurait-il agi ainsi s’il n’avait pas été certain d’être regardé et de provoquer chez ces milliers de voyeurs, avides de sensations malsaines, toutes sortes de sentiments ? Haine, dégoût, horreur mais aussi admiration et envie ; car Magnotta a désormais un public. Sa renommée, aussi sordide soit-elle,  provoque des extases mystiques et pourrait faire naître de nouvelles vocations.
Qui de Luka Magnotta ou de son spectateur commet l’acte le plus obscène ?
Ironie du sort, le vrai nom de Magnotta est Newman : l’homme nouveau. Doit-on y voir l’annonce prophétique  d’une nouvelle espèce de psychopathe ?

*Photo : Marco/Zak.

Patrick Cohen, l’homme aux ciseaux entre les dents

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Patrick Cohen est journaliste. Depuis quelques jours, nous savons qu’il est plus que cela : il est l’homme aux ciseaux[1. Au XIXe siècle, on représentait la censure sous l’apparence d’une femme peu accorte, nommée Anastasie, armée d’une paire de ciseaux. « Anastasie c’est, en grec et en latin, la Résurrection. (…) Anastasie représente la censure qu’on croit toujours enterrée et qui, sans cesse, ressuscite (en 1803, 1814, 1820, 1835, 1852… (Delporte) » … Et 2013 !]. Le second métier de M. Cohen serait plutôt censeur des ondes officielles d’État. M. Cohen tient la radio officielle d’État, France Inter, pour le pré carré de sa conscience. Quand il s’exprime, c’est au nom du service public. Il parle pour tous les autres. D’ailleurs, tous les autres parlent comme lui, à une ou deux exceptions près. Parmi ces exceptions, nous ne compterons pas Pascale Clark, autre vertueuse voix de la radio d’État. M. Cohen possède une conscience délicate, finement ourlée, ornée de dentelle. Au vrai, M. Cohen est agréable à regarder et sa voix nullement déplaisante. Mais sa douceur apparente dissimule un redoutable censeur de nos contemporains. Il a fait l’autre jour, dans l’émission C à vous (France 5), un aveu proprement effarant, avec la tranquille assurance des propriétaires d’État, des fonctionnaires d’autorité, qui ont derrière eux la sécurité d’un appareil puissant et en font un usage discrétionnaire. Citant les noms de MM. Soral, Dieudonné, Meyssan, et Nabe, tous infréquentables notoires, il a laissé entendre qu’ils ne lui inspiraient pas seulement de la méfiance, mais qu’en plus il ne convierait pas M. Ramadan à s’exprimer dans son émission matinale sur France Inter. Il a reproché à Frédéric Taddeï, avec une certaine véhémence contenue qui lui mettait le rose aux joues, de les inviter dans son salon fameux, Ce soir ou jamais. Ce dernier, particulièrement en verve, sans se départir du calme propre aux bons duellistes du verbe, lui a administré une sévère et très plaisante correction. 
« Moi, je n’ai  pas envie d’inviter Tariq Ramadan !
– C’est votre droit ! Quant à moi, je n’ai pas une liste noire des gens que je refuse a priori d’inviter sous le prétexte que je ne les aime pas. Le service public ne m’appartient pas.
À la fin, le teint de M. Cohen, de rose était devenu brique. Et il demeura coi. Celui de Frédéric Taddeï n’avait même pas pris une « nuance de gris ».
Daniel Schneidermann publie un article plein d’ironie dans Libération :  « Se priver d’invités intéressants parce qu’on n’est pas d’accord avec eux est, pour un journaliste payé par le contribuable, une faute professionnelle »
Auditeurs de France Inter, dormez en paix, Patrick Cohen, homme de devoir, prend soin de vos oreilles et de votre moralité. Fidèles de Ce soir ou jamais (France 2), soyez tranquilles, Frédéric  Taddeï, homme de culture, veille à garantir votre plaisir suprême : la liberté de choisir entre le bien et le mal.

François Kalfon : « Le redressement productif doit dépasser la lutte des classes »

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francois kalfon ps

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Gil Mihaely. « Les couches populaires et moyennes de ce pays sont réalistes et ne demandent pas que l’État puisse tout. Elles demandent simplement que l’État puisse quelque chose » : voilà ce que vous écriviez dans Libération, le 6 décembre 2012. Entre le réalisme de Michelin et le volontarisme de Florange, entre « inacceptable » et « inévitable », où placez-vous le curseur de l’intervention publique ?
François Kalfon. À gauche, on observe deux types d’attitudes tout aussi problématiques face au pouvoir. D’un côté, il y a ceux qui, comme Mélenchon et certains membres du Parti socialiste, refusent en réalité tout compromis. Cette opposition systématique issue d’une forme de surmoi marxiste est idéologiquement confortable mais fonctionnellement inefficace. De l’autre, il y a ceux qui, au nom du mot-valise « social-démocratie », acceptent tout. Entre les deux, il y a place pour la politique et c’est celle que nous entendons occuper. Ce réarmement du politique a déjà permis de faire beaucoup.
GM. Quoi, par exemple ?
Une Banque publique d’investissement a été créée, Hollande a tenté de sauver le budget européen et mis en place le crédit d’impôt compétitivité-emploi. Un accord historique sur le marché du travail réunit pour la première fois patronat et syndicats réformistes, là où l’ancien pouvoir brutalisait la démocratie sociale.
Élisabeth Lévy. Très bien, vous avez fait le boulot. Maintenant, Najat Vallaud-Belkacem, sors de ce corps…
Ce n’est pas seulement du service après-vente ! Pourquoi cet accord qui a provoqué la fureur de la gauche de la gauche était-il nécessaire ? L’an dernier, sur 25 millions de contrats de travail signés, 18 millions étaient des CDD, dont 15 millions de moins d’un mois ! Si on ne crée pas plus de souplesse, les embauches en CDI vont se réduire comme peau de chagrin.
GM. Un tsunami énorme est parti des États-Unis, les gens attendent de l’État de changer le cours de l’eau et on leur donne une serviette-éponge… Installer des salles de shoot ou légaliser le mariage gay ne va pas sortir le pays de la crise.
Je partage cette analyse, et je fais même partie des quinze élus socialistes qui ont signé, en décembre 2012, l’« Appel pour l’urgence sociale » exhortant François Hollande à rééquilibrer sa politique au profit des questions économiques et sociales, car les deux priorités absolues des Français sont l’emploi et le  pouvoir d’achat.[access capability= »lire_inedits »]
GM. Mais peut-il le faire ?
Absolument, et je vais donner des exemples concrets de ce que demande la Gauche populaire. Primo, l’État a la maîtrise totale d’un outil : la politique fiscale. Le Président doit tenir son engagement en faveur d’une réforme fiscale redistributive. Nous appelons à fusionner l’impôt sur le revenu, qui rapporte 45 milliards, et la CSG, un impôt non progressif, qui en rapporte le double, en un unique impôt progressif. Nous redistribuerons ainsi du pouvoir d’achat par un transfert interne qui pourrait rapporter entre 800 et 1 500 euros par an à chaque salarié français. Précisément ceux qui terminent le mois à l’euro près.
GM. Mais le ministre du Budget, Jérôme Cahuzac, a déclaré que le gouvernement avait déjà accompli la réforme fiscale promise par le candidat Hollande puisque le capital est désormais taxé au même niveau que le travail…
Jérôme Cahuzac est un ami, mais je vous l’affirme haut et fort : la réforme fiscale n’a pas été faite ! Dans le projet de Loi de finances 2013, nous avons tout de même ajouté une tranche de l’impôt sur le revenu à 45 %, mais cela ne suffit pas… Et puis ce serait un bon moyen de sortir de l’impasse de la taxe à 75 % censurée.
GM. Y aurait-il un blocage politique ?
Le blocage n’est pas tant politique que technocratique, ce qui est bien pire ! Bercy ne veut pas le faire. La Direction des impôts et celle du Trésor n’ont jamais été favorables à cela. D’abord cela les obligerait à changer, sur le plan administratif, et ensuite, il ne faut pas oublier que ceux qui gagnent de gros salaires seraient bien sûr appelés à contribuer. Il y a un réflexe de classe de la part de hauts fonctionnaires qui défendent leurs intérêts.
ÉL. Et quid de la réindustrialisation ? Sur PSA, nous sommes passés de « inacceptable » à « inévitable », c’est cela que les gens retiennent ! Les gens qui ont voté Hollande sont aujourd’hui désespérés…
Qui prétendra qu’un gouvernement de gauche peut agir sur l’ensemble des entreprises qui ont un problème de marché ? Mais l’État doit actionner des amortisseurs. Il peut entrer dans le capital de façon temporaire. En pratique, c’est ce qui a été fait : il a renfloué la banque de financement de PSA en contrepartie de la suppression des licenciements secs dans le nouveau plan social et de la participation d’un administrateur qui porte ses intérêts au CA en la personne de Louis Gallois. Cela ne retire rien au fait que, quand une entreprise privée commet des erreurs stratégiques de gestion, la loi du marché produit ses conséquences.
Sur le plan industriel, le « Manifeste de la Gauche populaire », que nous avons publié le 20 février, prône une participation de l’État dans les secteurs stratégiques pour peser sur les décisions majeures. Et je peux vous dire que, sans la participation de l’État français au conseil d’administration de Renault, on aurait fermé des usines en France car les sites français sont en sous-charge notoire. L’État joue son rôle chez Renault. En plus, il exige une relocalisation de certaines productions. Y compris des véhicules Nissan !
ÉL. Et la loi du marché, elle doit s’arrêter à la porte de Renault ? N’est-ce pas l’exemple même d’un étatisme à courte vue ? Ne faut-il pas laisser tomber les « canards boiteux » ?
À ce compte-là, Barack Obama aurait laissé tomber les « Big Three » de Detroit… Il a fait le contraire et GM a rebondi. Non, l’industrie automobile n’est pas vouée au passé. Elle mérite d’être soutenue si elle sait se réinventer : nouer des alliances stratégiques s’il y a lieu, prendre le tournant de l’innovation en dépassant son positionnement généraliste, investir dans les technologies du futur, hybride, électrique, pile à combustible… Enfin, pour tordre le cou à cette idée d’un modèle condamné, savez-vous quelle est l’entreprise qui a déposé en 2012 le plus grand nombre de brevets ? Ce n’est pas telle ou telle start-up, c’est PSA !
ÉL. Que faire si les Français préfèrent Toyota ou Mercedes ?
Déjà, j’observe que, quand certains constructeurs français délocalisent, Toyota confirme son choix de Valenciennes pour fabriquer des voitures hybrides. Il n’y a donc pas de fatalité. Mais dans cette bataille, le levier de l’opinion publique est fondamental. Or je remarque que, ces dernières années, le regard sur le made in France a totalement changé. Quand j’étais gamin, la gauche bienpensante accusait les communistes de collusion avec le Front national à cause de leur slogan « Produisons français ! » Lors des dernières fêtes de Noël, 55 % des Français et 67 % des plus de 65 ans ont déclaré privilégier les jouets français.
ÉL. Vous semblez faire abstraction de l’Europe, qui s’oppose à tout soupçon de préférence nationale….  
Non. Il faut une politique bien plus vigoureuse de relocalisation des emplois qui applique enfin le principe de réciprocité, en rupture avec la naïveté coupable de la Commission européenne. On commence à s’apercevoir qu’il y a un voyou de la mondialisation : la Chine, championne du monde de la contrefaçon et du pillage des brevets…
ÉL. Vous voulez introduire du protectionnisme au niveau européen quand le gouvernement n’a même pas pu empêcher la baisse du budget de l’Union…
Il est vrai que ce budget est en régression – moins de 1 % du PIB de l’UE – et ne fait pas la part belle à la croissance, sauf sur l’emploi des jeunes. Mais fallait-il que Hollande aille à la crise sur le budget européen ? Je ne suis pas sûr. Ce qui est certain, c’est qu’il faut assez rapidement réorienter l’Europe. Le chemin désespérant que propose Merkel est une impasse pour les peuples européens.
ÉL. Sans chercher à être désagréable, après avoir vous avoir entendu déclarer « Nous ne signerons pas l’affreux traité Merkozy », on a quelques doutes. Hollande ne paraît pas plus capable que Sarkozy pour « réorienter » l’Europe…
Pour peser sur la réorientation politique de l’Allemagne, la France doit d’abord être crédible. Tant que l’Allemagne est le principal contributeur au budget de l’Union européenne, tant qu’elle paye en quelque sorte les déficits des autres, nous ne sommes pas en position d’imposer quoi que ce soit. Même si  j’observe que nous sommes davantage crédibles sur la question des déficits.
ÉL. S’il faut attendre qu’on rembourse nos dettes pour parler aux Allemands…
Notre déficit atteignait 5,2 % en 2011, on l’a ramené à 4,5 % aujourd’hui et 3,4 % en 2013. Ce n’est pas négligeable : on parle de dizaines de milliards d’euros qui sont autant de marges de manœuvre pour les politiques publiques que nous menons.
ÉL. Quand se produira donc la « réorientation » de l’Europe ?
Aujourd’hui, l’Allemagne elle-même commence à souffrir du traitement de cheval qu’elle impose aux autres, car sa propre croissance est en berne tant son marché est d’abord européen.
Espérons que cela influencera le résultat des élections de l’automne. Après, à quel moment précis François Hollande décidera-t-il de changer de cap, quelle est sa stratégie ? Je n’en sais rien. Aujourd’hui, 70 % des Français approuvent la règle d’or budgétaire, mais ils ne supporteront pas longtemps ces efforts s’ils n’ont pas le sentiment qu’il y a une sortie du tunnel. C’est la différence entre une politique rigoureuse, qui est acceptée, et l’austérité, qui est inacceptable.
ÉL. Les Français ne souhaitent-ils pas des choses absolument contradictoires, en particulier un État qui les dorlote mais qui ne leur demande rien ?
Bien sûr. Moi, je préfère qu’on fasse travailler les chômeurs plutôt que les indemniser. Il y a aujourd’hui des centaines de milliers d’emplois non pourvus. Avec 10 milliards d’euros pris sur la formation professionnelle, on finance des centaines de milliers de contrats de reconversion, car il faut sortir de la préférence française pour le chômage. Et ils ne seront pas difficiles à trouver. Nous consacrons aujourd’hui 31 milliards d’euros à la formation professionnelle : or, seulement 13% vont à la formation des demandeurs d’emploi. Encore un domaine où – contrairement aux idées reçues – des marges de manoeuvre existent dès lors qu’on a le courage de mettre les pieds dans le plat.
GM. Pourquoi n’est-ce pas déjà fait ?
Parce qu’il y a un silence confortable là-dessus ! Les partenaires sociaux, qui gèrent l’argent de la formation professionnelle, n’en consacrent qu’une partie à la reconversion des demandeurs d’emploi et des salariés. Vous savez, on reste dans une société corporatiste, d’essence monarchique, qui fait que ceux qui sont installés gèrent comme des « héritiers », pour reprendre le terme de Pierre Bourdieu, des rentes de situation qui créent à la fois du lien social – organisations patronales, syndicats, partis politiques – et des cloisons sclérosant la société. Cela engendre des inégalités structurelles, par exemple entre les titulaires d’un CDI et les précaires ou les jeunes qui éprouvent les pires difficultés à rentrer sur le marché du travail.
GM. Autrement dit, les acteurs majeurs de l’économie française n’ont pas le sentiment de l’intérêt général ?
Les acteurs sociaux agissent d’abord pour les grandes entreprises et pour le salarié « sous statut ». Or, quand la grande entreprise représente un tiers de l’emploi salarié, cette gestion s’écarte de fait de l’intérêt général puisque les deux tiers ne sont pas concernés. Il est vrai que nous tous, comme consommateurs, nous nous soucions trop peu de l’intérêt général.
Pour parler d’actualité, quand on achète des lasagnes surgelées à 2 euros, comment croire qu’à ce prix-là, il y aura la qualité ? Si les consommateurs ne se sentent pas un peu concernés par l’intérêt de la collectivité, on n’y arrivera pas. Même si – bien sûr – on sait que leur pouvoir d’achat limité les pousse vers le premier prix
GM. Les Français, qui adorent brandir l’égalité, seraient-ils trop individualistes pour réussir ?
J’observe la désinvolture de nos élites, pour qui l’identité française est passée depuis longtemps par pertes et profits. Une certaine bourgeoisie mondialisée a épousé une vision issue de Mai-68 faisant de la nation occidentale un concept forcément négatif. Cela dit, on revient de loin. Il y a vingt ans, j’étais jeune militant chevènementiste, et toute la gauche différentialiste nous traitait de « doriotistes » parce que nous arborions le drapeau français. Aujourd’hui, les mêmes – et je ne citerai personne – n’ont que les mots « République » et « patriotisme » à la bouche !
GM. François Hollande établit-il, lui aussi, un lien entre patriotisme, intérêt général, déficit et chômage ? Ou pense-t-il que l’on peut repousser les échéances avec le savoir-faire d’un technocrate ?
La dérive gestionnaire guette tous les bons techniciens et le Parti socialiste n’en manque pas. Je crois que la seule manière de comprendre une situation, c’est de réintroduire quelques analyses sociologiques qui permettent de penser juste. Nous ne sommes pas élus par tout le monde pour faire tout et n’importe quoi. Aussi la Gauche populaire propose d’abord de concentrer nos efforts sur le salariat, les classes moyennes fragilisées par la crise et la classe ouvrière qui existe encore. Pour autant, cela n’interdit nullement de tisser une alliance plus large, au nom de l’intérêt national, entre tous ceux qui vivent ou aspirent à vivre de leur travail. Le redressement productif doit dépasser le clivage « employés/employeurs », « patrons/salariés ». N’oublions pas que 97% des entreprises sont dirigées par des patrons qui possèdent leur capital et dont la rémunération ne dépasse pas les 5 000 euros par mois.
GM. Mais le Président lui-même croit-il encore à la nation ?
Je vais vous raconter une anecdote. J’en avais parlé à François Hollande quand il était encore candidat, et il a fait cette remarque, à la fois profonde et étonnante : « Mais ce qui crée la cohésion nationale, c’est la menace : il faut que je trouve des ennemis. Qui est mon ennemi, ne pensez-vous pas que ça puisse être la Chine ? » Chacun est libre d’interpréter cette phrase…
ÉL. Il me semble qu’il s’est choisi une tête de Turc bien moins impressionnante avec les « riches ». Et ça, à gauche, ça marche toujours. Quoi qu’on pense des mesures fiscales adoptées par le gouvernement, le discours ne témoigne-t-il pas d’un retour du refoulé jacobin – et pas dans le « bon » sens du terme ?
Je suis incapable de me livrer à la psychanalyse du Président. Je crois plus simplement que François Hollande a voulu pointer la nécessité de mieux répartir les efforts dans une période difficile, ce qui est autant une évidence qu’une nécessité. Maintenant, de mon point de vue, il n’y a pas plus de « salauds de pauvre », comme une certaine bourgeoisie voudrait le laisser croire, que de pertinence à laisser penser que les riches seraient des salauds. Ce qu’il faut, au contraire, c’est rassembler nos concitoyens qui croient encore en la France au moment précis où beaucoup ont baissé les bras ou préfèrent le chemin honteux de l’exil.
GM. Quoi qu’il en soit, la bataille idéologique entre la gauche Terra Nova et la Gauche populaire, qui se joue à l’intérieur du PS, est loin d’être tranchée…
Olivier Ferrand, fondateur de Terra Nova, aujourd’hui décédé, a eu le mérite de théoriser quelque chose qui existait depuis longtemps. Depuis vingt ans, les socialistes faisaient du Terra Nova comme Monsieur Jourdain de la prose : sans le savoir. Ferrand avait observé la vie politique américaine et la redistribution opérée par la mondialisation entre territoires gagnants – les métropoles connectées aux grands réseaux de communication – et territoires perdants. Depuis vingt ans, le vote PS s’est affaissé dans les seconds, qui étaient sa base historique, et s’est renforcé dans les grandes métropoles urbaines. Nous proposons de reconquérir les territoires oubliés et invisibles de la République.
GM. D’accord, mais vous avez raison, la « boboïsation » du PS ne date pas d’hier…
Certes, et de toute façon, elle n’explique pas tout. Les populations très mélangées de la première couronne ont basculé à gauche, tandis que les habitants des secteurs périurbains ancrés depuis bien plus longtemps dans ces territoires perdent leurs repères face à une mondialisation qu’ils comprennent mal. Ils sont tentés par une droite « buissonisée » et le
FN. Or, à refuser de répondre à leurs angoisses et attentes, nous avons perdu une partie de notre base historique et sociale.
ÉL. Hollande a parfaitement compris l’équation. Marcel Gauchet observe (dans Le Point) que le Président est remarquablement lucide quant aux difficultés qui s’amoncèlent, mais qu’il semble incapable de les prendre de front. En tout cas, pendant sa campagne, il a dit ce qu’il fallait pour parler à cette vieille gauche et ça n’a pas si mal marché.
Le jour où nous avons rencontré Hollande pour la première fois en tant que candidat, il nous a reçus dans son petit bureau à l’Assemblée nationale. Ce jour-là, à six mois des élections, un sondage BVA le donnait gagnant avec 62 % des intentions de votes. Je lui ai dit : « François, tu sais aussi bien que moi que ton score ne sera pas celui-là : intéressons-nous plutôt au premier tour. Tu es à 32 %, soit, c’est le  score de Mitterrand en 1988, un très bon cru ! Sauf que Marine Le Pen te devance chez les ouvriers et Nicolas Sarkozy, plus largement encore, chez les seniors. » C’est en s’intéressant à ces populations qu’est née toute la thématique du Bourget qui a permis la victoire.
ÉL. Quelle poésie ! Nous voilà rassurés : les accents révolutionnaires enflammés de la campagne n’étaient pas ceux d’un Hollande nouveau, mais le fruit de savants calculs sondagiers. Seulement, aussi étrange que cela semble, beaucoup de gens y ont vaguement cru. Aujourd’hui, ils sont plutôt d’humeur à aller brûler des pneus sous les fenêtres du Premier ministre – et peut-être à voter Marine Le Pen. Vous lui dites quoi, au vote ouvrier et senior : de manger bio ?
Personnellement, je n’ai pas vu ces pneus brûlés dont vous parlez. Quant à la politique qu’il faut mener ? Moi je n’ai pas changé. Il faut la réduction des déficits et les réformes de structures : marché du travail, retraite… Mais il faut dans le même temps – pas demain ou après-demain – la réforme fiscale redistributive pour rendre du pouvoir d’achat aux salariéset le redressement productif pour dynamiser la croissance et donc l’emploi. Si notre programme de gouvernement, c’est la « rigueur juste », à la fin ce sera juste la rigueur. Celle qui conduit tout droit à l’austérité, puis à la récession… Et enfin au populisme. En Grèce, c’est l’Aube dorée. En Italie, c’est Berlusconi et Beppe Grillo. En France, ce sera Marine Le Pen… Et cette fois-ci, il sera inutile de brandir les digues morales et autre « Front républicain ». Ils ne seront plus de saison ![/access]