Enfant, j’ai souvent entendu ma grand-mère raconter, pleine d’effroi, l’arrivée de l’Armée rouge à Bucarest. Dans ses récits revenait souvent la bizarre fascination des vainqueurs pour les montres. Cette manie soviétique a d’ailleurs coûté la vie au frère de mon grand-père, dont le corps a été retrouvé quelques jours après la « libération », sans sa montre évidemment. L’Europe barbare, de Keith Lowe, est l’histoire de cette libération ambiguë : pour beaucoup d’Européens, les ombres de la guerre n’ont pas laissé la place, en 1945, à la lumière de la paix mais plutôt à un crépuscule où, durant cinq ans au moins, ils ont survécu plus qu’ils n’ont vécu, littéralement, entre chien et loup. Dans l’imagerie commune, la fin de l’Occupation et, plus tard, la capitulation sans condition de l’Allemagne nazie marquent la fin d’un cauchemar qui a duré presque six ans, et qu’on appelle la Seconde Guerre mondiale. Nous retenons l’image d’un Charles de  Gaulle remontant les Champs-Élysées, des foules en liesse du 8 mai 1945, d’un marin embrassant une femme à Time Square. Mais, comme nous le rappelle Keith Lowe, pour des dizaines, voire des centaines de millions d’Européens, la fin officielle de la guerre annonçait seulement le passage d’un cauchemar à un autre.

Keith Lowe, L’Europe barbare, 1945-1950, traduit de l’anglais par Johan Frederick Hel Guedj, Perrin, 2013.

*Photo : marcinlachowicz.com.

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