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Europe, année zéro

Europe, année zéro

keith lowe paris

Enfant, j’ai souvent entendu ma grand-mère raconter, pleine d’effroi, l’arrivée de l’Armée rouge à Bucarest. Dans ses récits revenait souvent la bizarre fascination des vainqueurs pour les montres. Cette manie soviétique a d’ailleurs coûté la vie au frère de mon grand-père, dont le corps a été retrouvé quelques jours après la « libération », sans sa montre évidemment. L’Europe barbare, de Keith Lowe, est l’histoire de cette libération ambiguë : pour beaucoup d’Européens, les ombres de la guerre n’ont pas laissé la place, en 1945, à la lumière de la paix mais plutôt à un crépuscule où, durant cinq ans au moins, ils ont survécu plus qu’ils n’ont vécu, littéralement, entre chien et loup. Dans l’imagerie commune, la fin de l’Occupation et, plus tard, la capitulation sans condition de l’Allemagne nazie marquent la fin d’un cauchemar qui a duré presque six ans, et qu’on appelle la Seconde Guerre mondiale. Nous retenons l’image d’un Charles de  Gaulle remontant les Champs-Élysées, des foules en liesse du 8 mai 1945, d’un marin embrassant une femme à Time Square. Mais, comme nous le rappelle Keith Lowe, pour des dizaines, voire des centaines de millions d’Européens, la fin officielle de la guerre annonçait seulement le passage d’un cauchemar à un autre.[access capability=”lire_inedits”]
L’Europe barbare le montre très clairement : sur le Vieux Continent, tout le monde, d’une manière ou d’une autre, a perdu quelque chose. Certains beaucoup plus que d’autres, mais personne n’a échappé à cette catastrophe dans la catastrophe, y compris du côté des nations victorieuses…
Contrairement à l’Angleterre et aux États-Unis, qui ont certes consenti de lourds sacrifices, presque tous les pays européens ont été totalement ou partiellement occupés. Leurs territoires ont gardé les stigmates de combats et de bombardements d’une violence jamais égalée, et la plupart de leurs infrastructures ont été réduites à néant. Une fois les hostilités terminées, le chaos n’a pas disparu comme par miracle et des pays exsangues connurent dans la douleur leur « année zéro », pour reprendre le titre du célèbre film de Rossellini décrivant la survie de la famille Kohler dans les ruines du Berlin de l’été 1945.
Des dizaines de millions d’Européens, personnes déplacées, sans-abri, anciens occupants devenus occupés, traîtres devenus résistants, résistants devenus traîtres, vivaient non seulement dans un dénuement extrême mais aussi sans la protection d’une police et d’une justice dignes de ce nom.
Ce délitement de l’État de droit fut provisoire à l’Ouest et définitif à l’Est, livré à la loi du plus fort avec, au sommet de cette « chaîne alimentaire », les soldats prédateurs de l’Armée rouge. Ailleurs, d’autres – le voisin d’en face, l’ami d’hier – ont, eux aussi, profité de l’anarchie pour régler des comptes et s’enrichir. Ou même, tout simplement, nécessité faisant loi, pour ne pas mourir de faim ou de froid. Keith Lowe, dans sa conclusion, a trouvé une métaphore éclairante pour rendre compte de cette période d’autant plus tragique qu’elle est méconnue : « La Deuxième Guerre mondiale est comparable à la masse imposante d’un superpétrolier […], dotée d’une telle inertie que, en dépit des freins déployés dès le mois de mai 1945, sa course […] ne s’arrêta que plusieurs années après ». Après la lecture de Terres de sang, de Timothy Snyder, et de L’Europe barbare, de Keith Lowe, on ne peut plus parler de la « guerre de 1939-1945 », car nous sommes face à une catastrophe qui a frappé les peuples d’Europe durant presque deux décennies et, pour certains, jusqu’à la fin du XXe siècle.[/access]

Keith Lowe, L’Europe barbare, 1945-1950, traduit de l’anglais par Johan Frederick Hel Guedj, Perrin, 2013.

*Photo : marcinlachowicz.com.

Mars 2013 . N°57

Article extrait du Magazine Causeur


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est historien et directeur de la publication de Causeur.

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