Notre consœur Caroline Fourest a récemment fait une déclaration tout aussi intéressante que curieuse. Au sujet de sa série documentaire sur les extrémismes (politiques, religieux), elle a déclaré que « le journalisme est avant tout une pédagogie ».
Si cette assertion est compréhensible dans ce contexte – ces documentaires se sont attachés à rendre compréhensibles les divers mouvements qu’elle présente à un public télévisuel sans doute peu au fait de ces mouvances -, elle l’est déjà beaucoup moins dans son travail sur les Femen, clairement orienté et partial et dont Ovidie a fait une critique que j’aurais volontiers contresignée.
Hors de tout contexte, il me semblait tout de même que la fonction du journalisme est avant tout d’informer et de questionner, voire de donner à penser et débattre dans le meilleur des cas. Faire œuvre de « pédagogie », voilà qui en outre devrait inquiéter une profession qui, la plupart du temps, sait si bien se décrédibiliser à trop vouloir « pédagogiser », ce dont nombre de lecteurs se plaignent en cessant d’acheter des journaux jugés plus proches de la propagande que de l’information. Tout comme l’homme de théâtre a pour devoir de faire confiance à l’intelligence de son public, le journaliste peut se fier à celle de son lectorat.
Le journalisme selon Caroline Fourest
Lénine, le vrai coupable ?

« Le fait est que si, en Occident, le courant dominant des écrits sur le Troisième Reich a été et reste sans ambiguïtés hostile au nazisme, au cours des trente dernières années la majorité de ceux qui concernaient le communisme et l’Union soviétique ont été, à des degrés divers, bienveillants à leur égard. » Richard Pipes est un historien engagé et ne s’en est jamais caché. Un temps conseiller pour la Sécurité nationale de l’Administration Reagan, il est considéré comme un grand spécialiste de la Révolution russe dans laquelle il voit l’un des pires événements du XXe siècle. Son œuvre, très peu traduite – et ceci explique peut-être cela – prend à rebours l’historiographie occidentale sur la question, comme il l’explique dans un petit livre synthétique, Les trois pourquoi de la Révolution russe, qui est la substantifique moelle de ses précédentes sommes : « Parmi les historiens occidentaux, l’idée qui prévaut est que la chute du tsarisme ainsi que le triomphe du bolchévisme étaient prédestinés alors que l’émergence de Staline comme successeur de Lénine a été une espèce d’accident. »
Les trois « pourquoi ? » qu’il pose, pour montrer l’importance du « facteur humain », aurait dit Graham Greene, dans ces événements de 1917 à 1924, sont : « Pourquoi le chute du tsarisme ? », « Pourquoi le triomphe des bolcheviks ? » et surtout « Pourquoi Staline a-t-il succédé à Lénine ? » Pipes insiste dans les réponses aux deux premières questions sur ce qu’il appelle l’« évitabilité » de tels événements.
Pour ce qui concerne le tsarisme, par exemple, il constate que, malgré les tensions sociales, peu de monde demandait en Russie un changement radical de société. [access capability= »lire_inedits »]Suite à la Révolution de 1905, la monarchie russe reçoit des centaines de cahiers de doléances où il est surtout question de taxes moins lourdes pour les paysans, de la journée de huit heures, du droit de se syndiquer pour les ouvriers ou de minorités réclamant davantage d’autonomie et, comme le remarque Pipes : « Le régime en place aurait pu accéder à toutes ces demandes si ses dirigeants en avaient eu le courage, et l’intelligentsia le bon sens de l’y aider. » Même la guerre de 1914, mal menée, aurait pu ne pas être fatale à Nicolas II, pourtant entouré d’un climat de suspicion. Il lui aurait suffi, comme le fera Lénine peu de temps après, de signer une paix séparée.
La prise du pouvoir par les bolcheviks était évitable, elle aussi, selon Pipes. Dans leurs écrits, Lénine et Trotski s’avouent minoritaires dans une société en pleine ébullition et montrent qu’ils savent que la voie qu’ils proposent est risquée et aléatoire. Comme Malaparte, Pipes pense que l’accession de Lénine au pouvoir tient davantage d’un coup d’État mené avec maestria que d’une révolution à proprement parler. Les bolcheviks étaient des hommes habiles, décidés, rompus à la propagande, doués d’un sens tactique remarquable. S’ils ont réussi, c’est à la fois parce que leurs adversaires étaient désunis et que la population a vu en eux une solution qu’elle croyait provisoire. Et quand elle a compris que ce ne serait pas le cas, dès 1920-1921, elle s’est massivement soulevée contre ce nouveau régime fondateur du totalitarisme moderne.
On pourrait d’ores et déjà discuter quelques thèses de Pipes. Cette notion d’« évitabilité », cette utilisation du conditionnel passé a toujours quelque chose d’un peu étrange en histoire. On veut bien admettre que rien n’est écrit d’avance, mais la lecture de Pipes sous-estime volontairement certains facteurs – et non des moindres – comme l’hostilité, en octobre 1917, du reste du monde et la mise sous embargo de la Russie dès l’année suivante, avant l’ouverture d’une guerre ouverte qui ne fut peut-être pas pour rien, tout de même, dans le durcissement du nouveau régime.
Mais là où, nous semble-t-il, l’idéologue rejoint l’historien et où, de ce fait, Pipes entre en contradiction avec sa propre démarche, c’est quand il décrète que l’« évitabilité » de l’événement n’est plus de mise pour expliquer pourquoi Staline a succédé à Lénine. C’est même tout le contraire : « Là, je suis enclin à avoir recours à la notion d’inévitabilité. » On comprend alors que Pipes entend prouver que Staline n’est pas un accident, mais une conséquence logique de la révolution bolchévique due, notamment, à l’échec de son exportation à l’Ouest et à l’émergence précoce d’une bureaucratie permettant un contrôle accru de la population. Comment oublier, quand on veut expliquer l’ascension de Staline, la part des facteurs contingents comme la maladie de Lénine, la division des opposants, les erreurs tactiques de Trotski dues à son orgueil, sans parler du testament de Lénine, daté de 1923, où Staline est déjà décrit comme un danger potentiel ? Toutes choses qui inclinent précisément à penser que Staline était « évitable ».
D’ailleurs, Pipes, presque malgré lui, remarque : « Je pense que Staline se considérait sincèrement comme un disciple de Lénine, comme un homme destiné à mener à bien ses intentions. À une exception près, le meurtre des camarades communistes, crime que Lénine n’a pas commis, il a fidèlement rempli son programme, domestique et étranger. » Les premières victimes de Staline furent les bolcheviks eux-mêmes. Certes, cela ne suffit pas à disculper l’un pour condamner l’autre. On peut néanmoins reconnaître qu’il existe entre les deux hommes plus que des petites différences.[/access]
Les trois pourquoi de la Révolution russe, de Richard Pipes (Éditions de Fallois).
40 ans mode d’emploi, romance à double détente

On avait quitté Debbie et Pete, sœur et beau-frère de l’héroïne d’En cloque mode d’emploi, alors que leur mariage présentait des signes de fatigue. On les retrouve dans 40 ans mode d’emploi affrontant cette fois-ci la crise de la quarantaine. Au-delà des personnages, les deux films partagent cet univers que Judd Apatow, comme réalisateur ou producteur, a su installer dans la comédie américaine. Producteur, il est à l’origine de la série mythique Freaks and geeks, et de réussites telles que Super Bad, Adventureland, Bridesmaids, ou le récent 5 ans de réflexion. Gourou d’une galaxie d’auteurs et d’acteurs comiques, Judd Apatow a aussi réalisé ses propres films : 40 ans toujours puceau, En cloque mode d’emploi et Funny People. Avec son dernier opus et quelques-unes de ses productions, la comédie américaine donne enfin l’impression de se réveiller.
La crise de la quarantaine qui se profile pour Debbie et Pete est une crise de l’espace. C’est d’ailleurs le propre d’une comédie domestique que de poser le problème du foyer, de l’endroit où l’on vit, célibataire ou en famille. C’était le cas de The Apartment de Billy Wilder, ou de certaines comédies de Minnelli comme Father of the bride. Brillamment joué par Paul Rudd – qui devient tranquillement un des meilleurs acteurs comiques américains –, le personnage de Pete supporte difficilement le principe de la cohabitation : il n’arrête pas de fuir. Quand il ne se réfugie pas dans les toilettes avec son iPad, il est dehors à faire du vélo, ou prétexte des rendez-vous de travail. La maison de Debbie et de Pete, le fonctionnement de leur couple et l’énergie de leur famille, fait du foyer un lieu à la fois désirable et asphyxiant. Et c’est sur ce paradoxe que la comédie se construit.
L’anecdote veut que Leslie Mann, qui joue Debbie, soit dans la vraie vie l’épouse de Judd Apatow, et que les enfants du film soient ses vrais enfants. 40 ans : mode d’emploi a quelque chose d’un lieu fermé, qui n’appartient qu’à son auteur et à ses protagonistes. Discrètement, le film pointe la part d’égoïsme sur laquelle repose la construction d’une famille. Au sens propre, dans la manière dont les problèmes d’argent du père de Pete sont abordés. Mais aussi sous une forme plus contournée, à travers les gags sur l’abondant matériel Apple qu’ils utilisent tous : c’est un petit monde avec ses références culturelles, ses iPods, ses allusions à des séries fétiches – Lost pour les enfants, Mad Men pour les parents. Nos personnages versent même parfois dans la méchanceté, comme en témoigne cette confrontation avec une pauvre mère d’élève, grosse bonne femme qui se ridiculise dans le bureau de la directrice d’école.
Si le tableau de la famille américaine est parfois cruel, le portrait des personnages n’est jamais dépourvu de tendresse. Judd Apatow sait abattre les décors, créer des ouvertures secrètes, changer de rythme pour redonner vie à Pete et à Debbie. Un peu à la manière d’un James L. Brooks – on pense notamment à Spanglish –, il ménage pour ses personnages un espace de liberté, donnant aux dialogues le pouvoir de raccourcir ou d’étirer les séquences. Le comique ne tient pas, comme dans certains films, à la perfection d’une mécanique plaquée sur une situation. Le rire vient au contraire comme une rassurante anomalie. C’est une réplique saugrenue venue embrouiller le fil d’un dialogue, ou une porte de voiture venue stopper la fuite d’un cycliste du dimanche.
Cette histoire de la quarantaine est aussi une certaine manière d’envisager le couple, non à travers la cristallisation des premières fois, mais via la recherche d’un temps et d’une énergie perdus. Comédie inscrite dans l’espace, donc, mais aussi dans le temps, avec un futur redouté et un passé qu’il faut raviver. Sans être tout à fait de ces « comédies de remariages »[1. Dans Pursuits of Happiness – the Hollywood comedy of remarriage.] qu’évoquait Stanley Cavell dans son fameux essai, 40 ans mode d’emploi a en commun avec des films relativement récents comme 5 ans de réflexion et Date Night de Shawn Levy, de cueillir le couple au moment où il ne s’agit plus de vivre mais de revivre la comédie des sentiments. Cette relation au temps fait la complexité secrète d’un cinéma en recherche de lui-même, où la romance est à double détente, entre la fatigue et la frénésie : souvenir du passé et hypothèse pour le futur.
40 ans mode d’emploi, de Judd Apatow. En salles depuis le 13 mars.
*Photo : Universal Pictures.
Mali : nos soldats souffrent-ils de la soudanite ?

À l’époque de la conquête coloniale, quand ce qui allait devenir le Mali s’appelait encore le Soudan, les soldats français rêvaient d’action d’éclat, de faits d’armes et de décorations. Tous voulaient croire en la terre promise, la « pépinière à galons » qui selon le mot du lieutenant Gaston Lautour dans son Journal d’un spahi au Soudan donnait « la mort ou l’épaulette, l’anémie et la fièvre, parfois la gloire ». Pourtant, la maladie, l’ennui et le désenchantement furent plus souvent au rendez-vous que la gloire. Et une maladie étrange frappait les troupes : la soudanite…
À défaut d’assouvir leurs rêves de combats, les coloniaux se contentaient le plus souvent de tenir garnison. Déplacés d’un poste à l’autre, ils n’avaient guère l’occasion de s’installer durablement. Il leur fallait alors s’adapter au mieux à une situation provisoire dont rien ne permettait de présager la durée. De quelques jours à quelques mois, rarement plus, les séjours se déroulaient au rythme des changements d’affectation. Impossible, dans ces conditions, de s’installer confortablement. La plupart du temps, les tâches étaient réduites et la chaleur accablante de la saison sèche tout comme les pluies diluviennes de l’hivernage réduisaient encore les occasions de s’occuper utilement. De fait, la plupart des militaires, fatigués et anémiés, étaient incapables de fournir le moindre effort. Ainsi les jours s’écoulaient-ils, interminables et monotones. Les heures des repas étaient les plus agréables, puisqu’elles permettaient de se réunir et de bavarder. L’on parlait alors des campagnes précédentes, de colonies lointaines et d’exploits passés. Très rapidement, écrivait encore Lautour, la mélancolie prenait le dessus et les souvenirs du pays revenaient à la surface : « toutes ces conversations, ces longues causeries dans la nuit étoilée se terminaient toujours de même et finissaient par converger vers un même souci, un même attrait : la France ! »
Elle était bien loin, la France, pour tous ces militaires qui se morfondaient en Afrique… Et les échos qui en parvenaient étaient si faibles… Tous les quinze jours, quand tout allait bien, le courrier arrivait dans les postes apportant des nouvelles qui dataient de plus de deux mois ! Beaucoup se laissaient alors gagner par le découragement. Cela finissait par peser sur leur humeur et leur santé : la soudanite n’était pas loin…
Cette maladie, écrivait avec humour Marcel d’Orient dans ses Souvenirs d’une campagne au Soudan, quoique non encore mentionnée dans les ouvrages médicaux, n’en était pas moins réelle. Elle se traduisait par une irritabilité extrême, des emportements, des écarts de langage et des extravagances proches parfois de la folie. Sa principale caractéristique, ajoutait-il, était « de ne pas faire souffrir celui qui en était atteint, mais seulement ceux qui l’entouraient ». De fait, les troubles caractériels liés à l’isolement, à la fatigue et à la difficulté de vivre en petite communauté étaient fréquents. Le terme même de soudanite, dont l’usage était général, montre bien qu’il s’agissait d’une pathologie normale au Soudan. Madame Paul Bonnetain en a donné une touchante description dans Une française au Soudan. Sur la route de Tombouctou, récit de voyage publié en 1894 : « On s’ennuie, et pour tuer le temps on potine. Les militaires appellent ici du nom expressif de soudanite une maladie qui consiste justement à se venger dudit ennui en médisances, en impatience, en querelles […]. Vous comprenez, madame, m’ont dit maintes fois mes visiteurs, on est ce que le pays vous fait. On vit dans son coin, dans son milieu, avec les camarades … de son arme, et l’on compte les jours comme les collégiens avant les vacances. Quant aux privations forcées ou volontaires, que voulez-vous, on ne songe pas qu’elles préparent le terrain à la maladie…»
Bien sûr, les choses ont beaucoup changé, et l’isolement n’est plus ce qu’il était autrefois. Les conditions sanitaires, le soin porté au bien-être du soldat et la nourriture n’ont plus rien à voir avec ce qu’ils pouvaient être à l’époque de la conquête. On n’oubliera pas, cependant, que c’est au cœur de la saison chaude, quand l’objectif de la mission à remplir et son bien-fondé n’étaient plus toujours très clairs, qu’apparaissaient les épidémies de soudanite. Nous y serons bientôt …
*Photo : Yoni Lerner.
Hugo Chavez ne sera pas embaumé
Après maints communiqués et démentis, il semble finalement avéré que feu le président vénézuélien Hugo Chavez ne sera pas embaumé. Le ministre de l’Information et de la Communication Ernesto Villegas vient de le gazouiller sur son compte Twitter : « J’ai demandé d’écarter l’idée d’embaumer le corps du Commandant Chavez après le rapport d’une commission médicale russe. »
C’est en effet un comité ad hoc venu tout exprès de Moscou qui avait été chargé d’examiner le corps du défunt. Ses experts ont conclu qu’un embaumement nécessiterait de transférer la dépouille dans leur pays et de l’y garder pour une période de sept à huit mois. Un délai jugé apparemment excessif par les commanditaires de l’étude.
À l’heure qu’il est, ceux-ci semblent pencher pour une solution plus ordinaire, quoique pas si courante : le transfert de la dépouille au Panthéon national, où Chavez pourrait reposer auprès de son héros, le Libertador Simon Bolivar. Il était question que le gouvernement dépose mardi prochain un amendement visant à permettre cette cohabitation éternelle. Aux dernières nouvelles, cette démarche serait repoussée à une date ultérieure, un certain doute continue donc de planer.
Le futur n’étant écrit nulle part, et l’Amérique latine étant depuis deux siècles terre de pronunciamientos, révolutions et guerres civiles, je plaiderais pour ma part pour une sépulture discrète, voire anonyme.
L’exemple de la dernière demeure du cardinal de Retz plaide pour ma thèse. Mort et inhumé en 1679 en son abbaye de Saint-Denis, il n’eut droit à aucun monument funéraire, pour cause de rancune tenace de Louis XIV, qui n’avait pas oublié la Fronde et avait le bras long. Cette discrétion involontaire vaudra à la dépouille du Cardinal d’échapper à la fureur des émeutiers d’août 1793 qui jetèrent à la fosse commune les restes de la plupart des abbés de Saint-Denis et des rois de France – Louis XIV compris.
Staline est vivant !

Il est vivant ! Staline n’est pas mort. Il rode encore vers la Place du Colonel-Fabien et la rue d’Ulm. Sur le moment, j’y ai cru. Je n’avais pas tout à fait 10 ans, et je venais tout juste de me rendre compte que le Père Noël ne descendait pas dans les cheminées au cours de la nuit du 24 au 25 décembre. Alors, quand la Radiodiffusion française, le 5 mars 1953, interrompit ses programmes pour annoncer la mort de Joseph Staline par la voix d’un speaker solennel, et qu’une musique lente et ennuyeuse vint se substituer à la voix de velours de Jean Sablon, je n’avais pas de raison de mettre en doute une information qui semblait au moins aussi importante que les exploits cyclistes de Louison Bobet. D’autant que cet événement mettait un peu de variété dans le morne quotidien d’un élève de 7e au lycée du Parc de Lyon. Sur le trajet qui me conduisait au tram n°7 (Cusset-Perrache) se trouvait le siège de la section de Villeurbanne du Parti communiste français. Ce jour-là, une longue file de personnes attendait de signer le registre de condoléances devant le local tendu de noir et arborant une immense photo du Géorgien moustachu. Tous ces gens m’avaient l’air sincèrement désolés, presqu’autant que ceux qui étaient venus, quelques semaines auparavant, assister aux obsèques de ma grand-mère Bertha au cimetière juif de Lyon. Arrivé au lycée, situé au cœur du quartier le plus bourgeois de la capitale des Gaules, je vis les drapeaux tricolores de la façade ornés d’un crêpe noir. Notre professeur, M. Changeur, une terreur qui ne nous passait aucune faute d’accord du participe passé, se crut obligé de nous expliquer que cette marque de deuil officiel saluait la disparition d’un maréchal allié des « bons » lors de la dernière guerre, et non pas le chef tout-puissant d’un pays dont il aurait beaucoup à redire si le devoir de neutralité ne l’en empêchait… Je n’avais donc aucune raison de douter que ce considérable personnage ait définitivement quitté notre monde, que son souvenir s’estomperait petit à petit dans la mémoire de ses contemporains, et que les générations futures auraient à son égard l’indifférence polie généralement accordée aux personnages secondaires de notre roman national. J’avais tort. C’est probablement en France que l’ombre de Staline perdura le plus longtemps au cœur de la vie politique et intellectuelle, jusqu’à exercer encore aujourd’hui une fascination renouvelée.[access capability= »lire_inedits »] Le fantôme du Géorgien n’a cessé de hanter les couloirs du carrefour de Châteaudun, puis de la place du Colonel-Fabien, lorsque le PCF déplaça ses pénates dans le bâtiment construit par Oscar Niemeyer. « Stal »[1. L’apocope « stal » s’applique aux staliniens qui le sont restés au fond d’eux-mêmes, alors qu’ils acceptent en façade la déstalinisation du mouvement communiste.] il fut, et « stal » il est resté, perdant au passage l’essentiel de ses troupes militantes et électorales. La dénonciation, en 1956, des crimes de Staline par celui qui en fut l’un de ses plus cruels exécutants, Nikita Khrouchtchev, lors du XXe Congrès du PCUS, laissa nos dirigeants communistes français de marbre. Le couple au sommet de la hiérarchie, Maurice Thorez et Jeannette Vermeersch, fit tout ce qui était en son pouvoir, qui était immense, pour en limiter les conséquences en France en attendant que l’énergumène du Kremlin soit remplacé par quelqu’un de plus sensé. Cela allait se produire en 1964 avec le limogeage de Khrouchtchev par Leonid Brejnev. Cette même année, quand Maurice Thorez meurt, il est remplacé par Waldeck-Rochet, apparemment d’une orthodoxie thorézo-stalinienne sans faille. Mais cet homme issu de la ruralité bourguignonne avançait ses pions réformateurs avec la ruse matoise d’un paysan cherchant à augmenter son patrimoine terrien. S’il laisse son adjoint Georges Marchais, stalinien sans états d’âme, s’époumoner contre « l’anarchiste allemand Cohn-Bendit » dans L’Humanité, en mai 1968, il condamne, à la surprise générale et à la grande fureur de la veuve Thorez, l’intervention des chars soviétiques à Prague en août de la même année. Convoqué à Moscou pour se faire remonter les bretelles, il en revient avec une maladie neurovégétative foudroyante[2. Louis Aragon dira à ce sujet : « Je lui avais bien dit de ne pas aller à Moscou. Je l’avais prévenu, je savais qu’il n’en reviendrait pas vivant. »] qui le rendra aphasique en quelques mois. Son retrait de la vie politique marqua la fin de la timide tentative de transformation du PCF en une grande formation de gauche, à l’image de ce qu’allait devenir le Parti communiste italien. Dans le monde intellectuel, on vit alors apparaître les néo-staliniens rassemblés rue d’Ulm autour de Louis Althusser, dont l’« antihumanisme théorique » ouvrait la voie au retour de Staline dans le panthéon imaginaire des communistes français, par le truchement de leur nouvelle icône, Mao Zedong. Si le Parti stricto sensu demeure dans la stricte orthodoxie soviétique, les orphelins de Staline s’enthousiasment pour la grande Révolution culturelle prolétarienne, le communisme tropical de Fidel Castro ou le terrorisme palestinien, entraînant dans leur sillage une brochette d’intellectuels de premier plan dont les écrits, malheureusement pour eux, sont restés. Cette résilience stalinienne eut pour conséquence que seule ou presque parmi les démocraties occidentales, la France conserva dans son paysage politique un Parti communiste géré par les héritiers de Thorez et de Veermersch[Pierre Laurent, secrétaire national du PCF est le fils de Paul Laurent (1925-1990), membre du bureau politique du Parti de 1964 jusqu’à sa mort.]. À l’ENS, Alain Badiou a pris la place d’Althusser pour élever une nouvelle couvée de jeunes néo-staliniens prétendant réinventer « l’hypothèse communiste » et affirmant sans broncher que le capitalisme a tué beaucoup plus de gens que les purges et le goulag de Joseph Vissarionovitch… Il faudra plus d’un pieu enfoncé dans son cadavre pour que son fantôme s’évanouisse dans les brumes glacées de l’Histoire.[/access]
Tout savoir sur la quatrième Queer week de Sciences Po
LGBTIQ : Lesbiennes, Gay, Bisexuels, Transsexuels, Intersexuels et Queer, tel est l’acronyme qui désigne le mouvement de lutte pour l’émancipation des personnes non hétérosexuelles.
D’aucuns pourront juger le choix de ces lettres discriminant puisqu’il ne prend pas en compte d’autres pratiques sexuelles alternatives à l’héterosexisme fascisant qui norme la société : A comme Asexuel et P comme Pansexuel ou « Polyamoureux » auraient aussi bien leur place dans l’acronyme.
Il est amusant de voir que les queer (« personnes ne souhaitant pas se voir définies par leur sexe ou leurs pratiques sexuelles ») se retrouvent étiqueté-e-s derrière une lettre ou un sigle. Mais les militants de la cause LGBTIQ ne s’embarrassent pas de petites contradictions.
« No gender, no master » est le cri de révolte suprêmement subversif qui anime le mouvement Queer. Ce dernier a trouvé ces dernières années un relais à Sciences Po à travers la création d’une association « Queer week Sciences Po », qui organise chaque année une « semaine de réflexion autour des questions de genre et de sexualités ».
Rappelons qu’à Sciences Po, une chaire spécialement dédiée aux gender studies avait vu le jour en 2010 (alors que l’institution refuse toujours la création d’une chaire d’économie sociale et solidaire, chacun ses priorités…) sous l’impulsion de feu Richard Descoings, créateur de la première Queer Week.
Le thème de cette année : l’Art, défini comme un « instrument de contestation [qui] offre à la théorie queer le moyen de se re-présenter, de se donner à voir et de questionner esthétiquement les normes dominantes »
Au programme des réjouissances de cette semaine festiviste, on trouvait :
Un atelier « Drag King » organisé par l’« artiste burlesque et queer » Louise de Ville, qui consiste à apprendre à jouer les mâles dominants en jouant sur la règle des trois B :
– Banding : « se bander les seins » pour faire disparaître ces excroissances gênantes et déterministes.
– Barbe : « utiliser le matériel féminin pour se masculiniser, le mascara devenant ainsi du « man-scara » (sic).
– Bite : « se munir d’un gode pour jouer les mâles, les vrais ! ».
Et l’artiste de conclure : « Souvent la fille la plus féminine devient le macho le plus crédible ». Tiens donc.
Plusieurs conférences hautes en couleur avaient été organisées. Un débat sur le cinéma porno féministe dit « démarche post-porn » avec David Courbet, l’auteur de Féminismes et pornographie qui explique sur son blog que « l’émancipation des femmes tant sur le plan politique que sociétal peut s’effectuer par l’entremise de ces films narrant des situations sexuelles explicites et politiquement incorrectes ». Une conférence sur la littérature lesbienne féministe et postcoloniale, animée par Jules Falquet, auteur de l’essai Théories féministes et queer décoloniales : interventions chicanas et latinas états-uniennes.
Clou du spectacle, l’organisation d’une conférence au titre plein de promesses : « Performances scéniques : espaces de subversion », pour « comprendre en quoi ces arts [scéniques] sont à la fois des cadres de contraintes de normes genrées et en même temps des espaces de liberté et d’émancipation » dans « la salle festive du centre LGBT de la rue Beaubourg ».
Sur le stand animé par les organisateurs de l’événement qui se tenait en permanence dans le hall de Sciences Po, au milieu de bandes dessinées queer et d’exemplaires du magazine Têtu, de magnifiques « pisse-debout » en carton se trouvaient à votre disposition moyennant 1 euro la pièce. Ces instruments, summum du raffinement de la théorie queer, sont censés permettre aux femmes de lutter contre le déterminisme défectueux de leur entrejambe en gagnant le privilège de pouvoir uriner debout.
Car, comme le rappellent sur leur blog les « vulvettes underground », « collectif féministe se regroupant régulièrement en non-mixité pour échanger ensemble sur l’oppression patriarcale », « le pipi en mode assis n’est pas si naturel qu’on le pense. Jusqu’au siècle dernier, les paysannes occidentales portaient des culottes fendues sous leurs jupes, leur permettant d’assouvir leur besoin aux champs sans avoir besoin de se défroquer. En Afrique du Nord, chez les femmes touaregs, cette pratique a toujours cours, les femmes urinant debout sous leurs grandes robes… Encore une fois, tout est social !! ».
« Tout est social », donc, tel est bien le présupposé fondamental des gender studies, qui rejettent toute forme de déterminisme biologique, préférant défier le naturel dans des situations pour le moins « burlesques ».
Si le sexe n’existe pas, tout est permis ! Cela pourrait être la devise du mouvement queer, qui n’est plus à une contradiction près…
*Photo : celesteh.
Paris 2014 : candidatus interruptus pour Le Guen
Comme en 2008, la bataille pour Paris donnera lieu à des primaires à droite. D’ores et déjà, les anciennes meilleures amies du monde Nathalie et Rachida s’écharpent à coups de nom d’oiseau et d’accusation de parachutisme (autant son collègue militaire est réputé crypto-fasciste, autant le para politique doit démentir son étiquette de déraciné, surtout lorsqu’il a été élu à plus de cent mètres du périph’ parisien). Quant au troisième larron Pierre-Yves Bournazel, ancien dircab de Dati à la Justice, il entend monnayer son ralliement à la future championne estampillée droite bobo : défense de transiger sur les pistes cyclables et sur la pérennisation de Paris-Plage ! Des estivants bronzés ont souffert pour garantir ces acquis – on recense chaque année des centaines de coups de soleil sur les quais de Seine et les terrains de beach-volley…
À bâbord, enfin, dans le camp d’en face, Anne Hidalgo est bien partie pour se faire adouber sans passer par la case primaire. Son principal opposant de l’intérieur, Jean-Marie Le Guen, adjoint de Delanoë aux affaires sociales, vient en effet de jeter l’éponge. Il réclamait pourtant à cors et à cris un droit d’inventaire du delanoïsme et exigeait des primaires ouvertes au sein du PS parisien. Tenez, il y a encore dix jours, Le Guen déclarait au JDD : « La fédération de Paris du PS fait tout pour éviter que cette primaire ait lieu. Cela n’a pas de sens, car chacun y a intérêt, y compris Anne Hidalgo. Une primaire bien gérée ne sert pas seulement à départager des candidats, mais aussi à lancer une campagne. » et assurait même avec un brin de mauvais esprit : « les hommes aussi ont le droit d’être candidat ». Et voilà que ce matin, le désormais ex-impétrant troque l’humour bravache contre des éléments de langage dignes d’un entre-deux-tours de cantonale corrézienne : « J’ai été très sensible au discours que tenait Anne Hidalgo, de rassemblement, elle a une volonté très forte d’opérer le rassemblement de la gauche et, au-delà, de rassembler les Parisiens. »
De deux choses l’une : soit l’interviewé de début mars est un homonyme de Jean-Marie Le Guen, soit l’élu du XIIIe a décidé de tourner casaque. S’il aurait su…
Chavez : ni dictateur ni démocrate

« La vulgarité de leurs interventions télévisées me révulse, ils font des choses importantes mais ils disent beaucoup de bêtises et dégagent une image violente » : c’est ce que L., maître de conférences à l’université des Andes à Mérida, pense des chavistes. L’une de ses collègues enchérit : « ils ne savent pas s’exprimer. À l’école des officiers on n’apprend pas à s’exprimer en bon espagnol. Je suis incapable d’être « chaviste », leur façon de parler ne me convient pas, je ne suis pas d’accord avec eux sur certaines choses et je ne fais pas confiance à leurs ministres. Mais si je devais choisir entre eux et l’opposition ? La question ne se pose même pas ! Jamais de la vie je ne soutiendrai l’opposition ! Ce sont des voleurs qui veulent maintenir tout le monde dans la pauvreté. Ils parlent de démocratie mais ne respectent pas le peuple. Contrairement à la plupart des universitaires, je viens d’un milieu modeste. Ma mère a quitté le lycée avant le bac et elle adore Chavez. Elle a une photo de lui et elle dit qu’il est le premier Président à respecter le peuple. Elle a raison ! ». Cette conversation qui s’est déroulée en marge d’un congrès universitaire en 2004 est typique de mes rencontres avec des collègues vénézuéliens ces quatorze dernières années : peu importe où on commence, on aborde très vite la question de Chavez et de son régime.
Chavez était un personnage clivant, c’est peut-être le seul point sur lequel tout le monde pourrait être d’accord. Il est probable que son arrivée au pouvoir en 1998 ait ouvert une nouvelle ère dans l’histoire politique de l’Amérique latine et on peut même avancer que le XXIe siècle a commencé avec son élection à la présidence du Venezuela. D’un point de vue purement vénézuélien, au bout de 14 ans de présidence chaviste, le pays s’est métamorphosé. Chavez a appelé ce processus « révolution ». Personnellement, je préfère éviter ce mot si lourd de sens. Cela dit, il est certain que Chavez a bouleversé le partage de la richesse, amélioré l’accès à l’éducation et le niveau de vie de la plupart des pauvres, qui constituaient 80% de la population il y a 14 ans. Aujourd’hui, la pauvreté a été divisée par deux et tous les citoyens mangent à leur faim. Pour ceux qui ont l’habitude de s’endormir le ventre plein, il est difficile de comprendre une telle réussite. Il n’empêche : nombreux sont ceux que Chavez a sauvés de la famine et de la pauvreté, qui ont développé un authentique sentiment d’amour et d’admiration à son égard.
Dans des domaines comme la production économique et la culture, les changements sont bien plus modestes. L’économie vénézuélienne reste largement dépendante du secteur pétrolier et l’infrastructure industrielle a même reculé dans certains secteurs, faute de capitaux et d’employés compétents, dont certains ont fui le pays. Et malgré l’augmentation considérable du nombre de diplômés, il est difficile de parler d’un changement quelconque dans le domaine culturel.
Si on ajoute à son bilan social une politique étrangère caractérisée par un discours et certains actes radicaux, on peut comprendre pourquoi Chavez est alternativement décrit comme un ange ou un démon, comme un révolutionnaire ou un dictateur au langage cru. Or, il n’était ni l’un ni l’autre. Au début des années 1990, apparut le colonel Chavez, un officier nationaliste issu d’un milieu modeste, persuadé d’être le sauveur du pays rongé par la corruption et des inégalités économiques nées de l’application aveugle des politiques néolibérales. Avec d’autres officiers, il fomenta un putsch raté en 1992. Gracié, il sut créer autour de lui une coalition de mécontents qui, en alliance avec les partis de gauche, lui permit de remporter l’élection présidentielle de 1998.
Chavez est la version moderne des leaders populistes sud-américains du siècle dernier comme l’argentin Juan Perón. Comme eux, Chavez ne fut ni dictateur ni démocrate, en tout cas pas dans l’acception libérale de ce terme. Mais Chavez et son gouvernement ont transféré le pouvoir d’un petit groupe vers de larges couches sociales. Ils ont ramené vers la politique des millions de citoyens à travers des nouveaux cadres de participation. Ils l’ont fait en usant et en abusant des lois, par voie référendaire, par la mobilisation des foules, des pressions, l’utilisation abusive des moyens de l’État, et ce sans égard pour la séparation des pouvoirs. Malgré ces abus, les élections étaient libres, une partie des médias privés restait dans l’opposition et certains personnages de l’opposition occupaient des fonctions de gouverneurs et de maires. Encore une fois, le Venezuela de Chavez ne fut ni une démocratie exemplaire ni une dictature.
En tant que « fou du roi » de la diplomatie internationale, Chavez a souvent exprimé brutalement – comme lorsqu’il évoqua « l’odeur de soufre » dégagée par George Bush à la tribune de l’ONU – ce que beaucoup pensaient tout bas. Mais contrairement à Saddam Hussein, Kadhafi ou Ahmadinejad, Chavez s’est bien gardé de soutenir des mouvements de guérilla et de s’attaquer à ses voisins. Inversement, il soutint politiquement et parfois financièrement les présidents de gauche arrivés au pouvoir par les urnes dans les années 2000 en Amérique latine. Il assit son statut dans la région par un mélange de propagande et de symboles mais, en pragmatique, sut collaborer avec des régimes plus modérés.
Chavez tissa plusieurs cercles d’alliances, d’abord avec les socialistes radicaux (Cuba, Nicaragua, Bolivie et Équateur) puis avec le Brésil, l’Argentine et l’Uruguay. Néanmoins, il ne boycotta pas les gouvernements de droite, à l’exception notable de l’ancien président colombien Alvaro Uribe, mais la guerre civile et la très forte influence américaine dans ce pays pesèrent lourd dans la balance. Chavez ne fut pas un président voyou s’ingérant dans les affaires de ses voisins comme le firent croire les États-Unis. C’est probablement pour cette raison que Washington n’est jamais parvenu à l’isoler dans la région.
Il est difficile de prévoir l’avenir du Venezuela après Chavez. Une chose est sûre : la sphère publique est peuplée d’acteurs d’un nouveau genre. Pour ou contre Chavez, le destin des Vénézuéliens est, comme jamais il ne l’a été par le passé, entre leurs mains.
Cet article a initialement été publié en hébreu sur le site Compress.co.il
*Photo : ¡Que comunismo!
Le journalisme selon Caroline Fourest
Notre consœur Caroline Fourest a récemment fait une déclaration tout aussi intéressante que curieuse. Au sujet de sa série documentaire sur les extrémismes (politiques, religieux), elle a déclaré que « le journalisme est avant tout une pédagogie ».
Si cette assertion est compréhensible dans ce contexte – ces documentaires se sont attachés à rendre compréhensibles les divers mouvements qu’elle présente à un public télévisuel sans doute peu au fait de ces mouvances -, elle l’est déjà beaucoup moins dans son travail sur les Femen, clairement orienté et partial et dont Ovidie a fait une critique que j’aurais volontiers contresignée.
Hors de tout contexte, il me semblait tout de même que la fonction du journalisme est avant tout d’informer et de questionner, voire de donner à penser et débattre dans le meilleur des cas. Faire œuvre de « pédagogie », voilà qui en outre devrait inquiéter une profession qui, la plupart du temps, sait si bien se décrédibiliser à trop vouloir « pédagogiser », ce dont nombre de lecteurs se plaignent en cessant d’acheter des journaux jugés plus proches de la propagande que de l’information. Tout comme l’homme de théâtre a pour devoir de faire confiance à l’intelligence de son public, le journaliste peut se fier à celle de son lectorat.
Lénine, le vrai coupable ?

« Le fait est que si, en Occident, le courant dominant des écrits sur le Troisième Reich a été et reste sans ambiguïtés hostile au nazisme, au cours des trente dernières années la majorité de ceux qui concernaient le communisme et l’Union soviétique ont été, à des degrés divers, bienveillants à leur égard. » Richard Pipes est un historien engagé et ne s’en est jamais caché. Un temps conseiller pour la Sécurité nationale de l’Administration Reagan, il est considéré comme un grand spécialiste de la Révolution russe dans laquelle il voit l’un des pires événements du XXe siècle. Son œuvre, très peu traduite – et ceci explique peut-être cela – prend à rebours l’historiographie occidentale sur la question, comme il l’explique dans un petit livre synthétique, Les trois pourquoi de la Révolution russe, qui est la substantifique moelle de ses précédentes sommes : « Parmi les historiens occidentaux, l’idée qui prévaut est que la chute du tsarisme ainsi que le triomphe du bolchévisme étaient prédestinés alors que l’émergence de Staline comme successeur de Lénine a été une espèce d’accident. »
Les trois « pourquoi ? » qu’il pose, pour montrer l’importance du « facteur humain », aurait dit Graham Greene, dans ces événements de 1917 à 1924, sont : « Pourquoi le chute du tsarisme ? », « Pourquoi le triomphe des bolcheviks ? » et surtout « Pourquoi Staline a-t-il succédé à Lénine ? » Pipes insiste dans les réponses aux deux premières questions sur ce qu’il appelle l’« évitabilité » de tels événements.
Pour ce qui concerne le tsarisme, par exemple, il constate que, malgré les tensions sociales, peu de monde demandait en Russie un changement radical de société. [access capability= »lire_inedits »]Suite à la Révolution de 1905, la monarchie russe reçoit des centaines de cahiers de doléances où il est surtout question de taxes moins lourdes pour les paysans, de la journée de huit heures, du droit de se syndiquer pour les ouvriers ou de minorités réclamant davantage d’autonomie et, comme le remarque Pipes : « Le régime en place aurait pu accéder à toutes ces demandes si ses dirigeants en avaient eu le courage, et l’intelligentsia le bon sens de l’y aider. » Même la guerre de 1914, mal menée, aurait pu ne pas être fatale à Nicolas II, pourtant entouré d’un climat de suspicion. Il lui aurait suffi, comme le fera Lénine peu de temps après, de signer une paix séparée.
La prise du pouvoir par les bolcheviks était évitable, elle aussi, selon Pipes. Dans leurs écrits, Lénine et Trotski s’avouent minoritaires dans une société en pleine ébullition et montrent qu’ils savent que la voie qu’ils proposent est risquée et aléatoire. Comme Malaparte, Pipes pense que l’accession de Lénine au pouvoir tient davantage d’un coup d’État mené avec maestria que d’une révolution à proprement parler. Les bolcheviks étaient des hommes habiles, décidés, rompus à la propagande, doués d’un sens tactique remarquable. S’ils ont réussi, c’est à la fois parce que leurs adversaires étaient désunis et que la population a vu en eux une solution qu’elle croyait provisoire. Et quand elle a compris que ce ne serait pas le cas, dès 1920-1921, elle s’est massivement soulevée contre ce nouveau régime fondateur du totalitarisme moderne.
On pourrait d’ores et déjà discuter quelques thèses de Pipes. Cette notion d’« évitabilité », cette utilisation du conditionnel passé a toujours quelque chose d’un peu étrange en histoire. On veut bien admettre que rien n’est écrit d’avance, mais la lecture de Pipes sous-estime volontairement certains facteurs – et non des moindres – comme l’hostilité, en octobre 1917, du reste du monde et la mise sous embargo de la Russie dès l’année suivante, avant l’ouverture d’une guerre ouverte qui ne fut peut-être pas pour rien, tout de même, dans le durcissement du nouveau régime.
Mais là où, nous semble-t-il, l’idéologue rejoint l’historien et où, de ce fait, Pipes entre en contradiction avec sa propre démarche, c’est quand il décrète que l’« évitabilité » de l’événement n’est plus de mise pour expliquer pourquoi Staline a succédé à Lénine. C’est même tout le contraire : « Là, je suis enclin à avoir recours à la notion d’inévitabilité. » On comprend alors que Pipes entend prouver que Staline n’est pas un accident, mais une conséquence logique de la révolution bolchévique due, notamment, à l’échec de son exportation à l’Ouest et à l’émergence précoce d’une bureaucratie permettant un contrôle accru de la population. Comment oublier, quand on veut expliquer l’ascension de Staline, la part des facteurs contingents comme la maladie de Lénine, la division des opposants, les erreurs tactiques de Trotski dues à son orgueil, sans parler du testament de Lénine, daté de 1923, où Staline est déjà décrit comme un danger potentiel ? Toutes choses qui inclinent précisément à penser que Staline était « évitable ».
D’ailleurs, Pipes, presque malgré lui, remarque : « Je pense que Staline se considérait sincèrement comme un disciple de Lénine, comme un homme destiné à mener à bien ses intentions. À une exception près, le meurtre des camarades communistes, crime que Lénine n’a pas commis, il a fidèlement rempli son programme, domestique et étranger. » Les premières victimes de Staline furent les bolcheviks eux-mêmes. Certes, cela ne suffit pas à disculper l’un pour condamner l’autre. On peut néanmoins reconnaître qu’il existe entre les deux hommes plus que des petites différences.[/access]
Les trois pourquoi de la Révolution russe, de Richard Pipes (Éditions de Fallois).
40 ans mode d’emploi, romance à double détente

On avait quitté Debbie et Pete, sœur et beau-frère de l’héroïne d’En cloque mode d’emploi, alors que leur mariage présentait des signes de fatigue. On les retrouve dans 40 ans mode d’emploi affrontant cette fois-ci la crise de la quarantaine. Au-delà des personnages, les deux films partagent cet univers que Judd Apatow, comme réalisateur ou producteur, a su installer dans la comédie américaine. Producteur, il est à l’origine de la série mythique Freaks and geeks, et de réussites telles que Super Bad, Adventureland, Bridesmaids, ou le récent 5 ans de réflexion. Gourou d’une galaxie d’auteurs et d’acteurs comiques, Judd Apatow a aussi réalisé ses propres films : 40 ans toujours puceau, En cloque mode d’emploi et Funny People. Avec son dernier opus et quelques-unes de ses productions, la comédie américaine donne enfin l’impression de se réveiller.
La crise de la quarantaine qui se profile pour Debbie et Pete est une crise de l’espace. C’est d’ailleurs le propre d’une comédie domestique que de poser le problème du foyer, de l’endroit où l’on vit, célibataire ou en famille. C’était le cas de The Apartment de Billy Wilder, ou de certaines comédies de Minnelli comme Father of the bride. Brillamment joué par Paul Rudd – qui devient tranquillement un des meilleurs acteurs comiques américains –, le personnage de Pete supporte difficilement le principe de la cohabitation : il n’arrête pas de fuir. Quand il ne se réfugie pas dans les toilettes avec son iPad, il est dehors à faire du vélo, ou prétexte des rendez-vous de travail. La maison de Debbie et de Pete, le fonctionnement de leur couple et l’énergie de leur famille, fait du foyer un lieu à la fois désirable et asphyxiant. Et c’est sur ce paradoxe que la comédie se construit.
L’anecdote veut que Leslie Mann, qui joue Debbie, soit dans la vraie vie l’épouse de Judd Apatow, et que les enfants du film soient ses vrais enfants. 40 ans : mode d’emploi a quelque chose d’un lieu fermé, qui n’appartient qu’à son auteur et à ses protagonistes. Discrètement, le film pointe la part d’égoïsme sur laquelle repose la construction d’une famille. Au sens propre, dans la manière dont les problèmes d’argent du père de Pete sont abordés. Mais aussi sous une forme plus contournée, à travers les gags sur l’abondant matériel Apple qu’ils utilisent tous : c’est un petit monde avec ses références culturelles, ses iPods, ses allusions à des séries fétiches – Lost pour les enfants, Mad Men pour les parents. Nos personnages versent même parfois dans la méchanceté, comme en témoigne cette confrontation avec une pauvre mère d’élève, grosse bonne femme qui se ridiculise dans le bureau de la directrice d’école.
Si le tableau de la famille américaine est parfois cruel, le portrait des personnages n’est jamais dépourvu de tendresse. Judd Apatow sait abattre les décors, créer des ouvertures secrètes, changer de rythme pour redonner vie à Pete et à Debbie. Un peu à la manière d’un James L. Brooks – on pense notamment à Spanglish –, il ménage pour ses personnages un espace de liberté, donnant aux dialogues le pouvoir de raccourcir ou d’étirer les séquences. Le comique ne tient pas, comme dans certains films, à la perfection d’une mécanique plaquée sur une situation. Le rire vient au contraire comme une rassurante anomalie. C’est une réplique saugrenue venue embrouiller le fil d’un dialogue, ou une porte de voiture venue stopper la fuite d’un cycliste du dimanche.
Cette histoire de la quarantaine est aussi une certaine manière d’envisager le couple, non à travers la cristallisation des premières fois, mais via la recherche d’un temps et d’une énergie perdus. Comédie inscrite dans l’espace, donc, mais aussi dans le temps, avec un futur redouté et un passé qu’il faut raviver. Sans être tout à fait de ces « comédies de remariages »[1. Dans Pursuits of Happiness – the Hollywood comedy of remarriage.] qu’évoquait Stanley Cavell dans son fameux essai, 40 ans mode d’emploi a en commun avec des films relativement récents comme 5 ans de réflexion et Date Night de Shawn Levy, de cueillir le couple au moment où il ne s’agit plus de vivre mais de revivre la comédie des sentiments. Cette relation au temps fait la complexité secrète d’un cinéma en recherche de lui-même, où la romance est à double détente, entre la fatigue et la frénésie : souvenir du passé et hypothèse pour le futur.
40 ans mode d’emploi, de Judd Apatow. En salles depuis le 13 mars.
*Photo : Universal Pictures.
Mali : nos soldats souffrent-ils de la soudanite ?

À l’époque de la conquête coloniale, quand ce qui allait devenir le Mali s’appelait encore le Soudan, les soldats français rêvaient d’action d’éclat, de faits d’armes et de décorations. Tous voulaient croire en la terre promise, la « pépinière à galons » qui selon le mot du lieutenant Gaston Lautour dans son Journal d’un spahi au Soudan donnait « la mort ou l’épaulette, l’anémie et la fièvre, parfois la gloire ». Pourtant, la maladie, l’ennui et le désenchantement furent plus souvent au rendez-vous que la gloire. Et une maladie étrange frappait les troupes : la soudanite…
À défaut d’assouvir leurs rêves de combats, les coloniaux se contentaient le plus souvent de tenir garnison. Déplacés d’un poste à l’autre, ils n’avaient guère l’occasion de s’installer durablement. Il leur fallait alors s’adapter au mieux à une situation provisoire dont rien ne permettait de présager la durée. De quelques jours à quelques mois, rarement plus, les séjours se déroulaient au rythme des changements d’affectation. Impossible, dans ces conditions, de s’installer confortablement. La plupart du temps, les tâches étaient réduites et la chaleur accablante de la saison sèche tout comme les pluies diluviennes de l’hivernage réduisaient encore les occasions de s’occuper utilement. De fait, la plupart des militaires, fatigués et anémiés, étaient incapables de fournir le moindre effort. Ainsi les jours s’écoulaient-ils, interminables et monotones. Les heures des repas étaient les plus agréables, puisqu’elles permettaient de se réunir et de bavarder. L’on parlait alors des campagnes précédentes, de colonies lointaines et d’exploits passés. Très rapidement, écrivait encore Lautour, la mélancolie prenait le dessus et les souvenirs du pays revenaient à la surface : « toutes ces conversations, ces longues causeries dans la nuit étoilée se terminaient toujours de même et finissaient par converger vers un même souci, un même attrait : la France ! »
Elle était bien loin, la France, pour tous ces militaires qui se morfondaient en Afrique… Et les échos qui en parvenaient étaient si faibles… Tous les quinze jours, quand tout allait bien, le courrier arrivait dans les postes apportant des nouvelles qui dataient de plus de deux mois ! Beaucoup se laissaient alors gagner par le découragement. Cela finissait par peser sur leur humeur et leur santé : la soudanite n’était pas loin…
Cette maladie, écrivait avec humour Marcel d’Orient dans ses Souvenirs d’une campagne au Soudan, quoique non encore mentionnée dans les ouvrages médicaux, n’en était pas moins réelle. Elle se traduisait par une irritabilité extrême, des emportements, des écarts de langage et des extravagances proches parfois de la folie. Sa principale caractéristique, ajoutait-il, était « de ne pas faire souffrir celui qui en était atteint, mais seulement ceux qui l’entouraient ». De fait, les troubles caractériels liés à l’isolement, à la fatigue et à la difficulté de vivre en petite communauté étaient fréquents. Le terme même de soudanite, dont l’usage était général, montre bien qu’il s’agissait d’une pathologie normale au Soudan. Madame Paul Bonnetain en a donné une touchante description dans Une française au Soudan. Sur la route de Tombouctou, récit de voyage publié en 1894 : « On s’ennuie, et pour tuer le temps on potine. Les militaires appellent ici du nom expressif de soudanite une maladie qui consiste justement à se venger dudit ennui en médisances, en impatience, en querelles […]. Vous comprenez, madame, m’ont dit maintes fois mes visiteurs, on est ce que le pays vous fait. On vit dans son coin, dans son milieu, avec les camarades … de son arme, et l’on compte les jours comme les collégiens avant les vacances. Quant aux privations forcées ou volontaires, que voulez-vous, on ne songe pas qu’elles préparent le terrain à la maladie…»
Bien sûr, les choses ont beaucoup changé, et l’isolement n’est plus ce qu’il était autrefois. Les conditions sanitaires, le soin porté au bien-être du soldat et la nourriture n’ont plus rien à voir avec ce qu’ils pouvaient être à l’époque de la conquête. On n’oubliera pas, cependant, que c’est au cœur de la saison chaude, quand l’objectif de la mission à remplir et son bien-fondé n’étaient plus toujours très clairs, qu’apparaissaient les épidémies de soudanite. Nous y serons bientôt …
*Photo : Yoni Lerner.
Hugo Chavez ne sera pas embaumé
Après maints communiqués et démentis, il semble finalement avéré que feu le président vénézuélien Hugo Chavez ne sera pas embaumé. Le ministre de l’Information et de la Communication Ernesto Villegas vient de le gazouiller sur son compte Twitter : « J’ai demandé d’écarter l’idée d’embaumer le corps du Commandant Chavez après le rapport d’une commission médicale russe. »
C’est en effet un comité ad hoc venu tout exprès de Moscou qui avait été chargé d’examiner le corps du défunt. Ses experts ont conclu qu’un embaumement nécessiterait de transférer la dépouille dans leur pays et de l’y garder pour une période de sept à huit mois. Un délai jugé apparemment excessif par les commanditaires de l’étude.
À l’heure qu’il est, ceux-ci semblent pencher pour une solution plus ordinaire, quoique pas si courante : le transfert de la dépouille au Panthéon national, où Chavez pourrait reposer auprès de son héros, le Libertador Simon Bolivar. Il était question que le gouvernement dépose mardi prochain un amendement visant à permettre cette cohabitation éternelle. Aux dernières nouvelles, cette démarche serait repoussée à une date ultérieure, un certain doute continue donc de planer.
Le futur n’étant écrit nulle part, et l’Amérique latine étant depuis deux siècles terre de pronunciamientos, révolutions et guerres civiles, je plaiderais pour ma part pour une sépulture discrète, voire anonyme.
L’exemple de la dernière demeure du cardinal de Retz plaide pour ma thèse. Mort et inhumé en 1679 en son abbaye de Saint-Denis, il n’eut droit à aucun monument funéraire, pour cause de rancune tenace de Louis XIV, qui n’avait pas oublié la Fronde et avait le bras long. Cette discrétion involontaire vaudra à la dépouille du Cardinal d’échapper à la fureur des émeutiers d’août 1793 qui jetèrent à la fosse commune les restes de la plupart des abbés de Saint-Denis et des rois de France – Louis XIV compris.
Staline est vivant !

Il est vivant ! Staline n’est pas mort. Il rode encore vers la Place du Colonel-Fabien et la rue d’Ulm. Sur le moment, j’y ai cru. Je n’avais pas tout à fait 10 ans, et je venais tout juste de me rendre compte que le Père Noël ne descendait pas dans les cheminées au cours de la nuit du 24 au 25 décembre. Alors, quand la Radiodiffusion française, le 5 mars 1953, interrompit ses programmes pour annoncer la mort de Joseph Staline par la voix d’un speaker solennel, et qu’une musique lente et ennuyeuse vint se substituer à la voix de velours de Jean Sablon, je n’avais pas de raison de mettre en doute une information qui semblait au moins aussi importante que les exploits cyclistes de Louison Bobet. D’autant que cet événement mettait un peu de variété dans le morne quotidien d’un élève de 7e au lycée du Parc de Lyon. Sur le trajet qui me conduisait au tram n°7 (Cusset-Perrache) se trouvait le siège de la section de Villeurbanne du Parti communiste français. Ce jour-là, une longue file de personnes attendait de signer le registre de condoléances devant le local tendu de noir et arborant une immense photo du Géorgien moustachu. Tous ces gens m’avaient l’air sincèrement désolés, presqu’autant que ceux qui étaient venus, quelques semaines auparavant, assister aux obsèques de ma grand-mère Bertha au cimetière juif de Lyon. Arrivé au lycée, situé au cœur du quartier le plus bourgeois de la capitale des Gaules, je vis les drapeaux tricolores de la façade ornés d’un crêpe noir. Notre professeur, M. Changeur, une terreur qui ne nous passait aucune faute d’accord du participe passé, se crut obligé de nous expliquer que cette marque de deuil officiel saluait la disparition d’un maréchal allié des « bons » lors de la dernière guerre, et non pas le chef tout-puissant d’un pays dont il aurait beaucoup à redire si le devoir de neutralité ne l’en empêchait… Je n’avais donc aucune raison de douter que ce considérable personnage ait définitivement quitté notre monde, que son souvenir s’estomperait petit à petit dans la mémoire de ses contemporains, et que les générations futures auraient à son égard l’indifférence polie généralement accordée aux personnages secondaires de notre roman national. J’avais tort. C’est probablement en France que l’ombre de Staline perdura le plus longtemps au cœur de la vie politique et intellectuelle, jusqu’à exercer encore aujourd’hui une fascination renouvelée.[access capability= »lire_inedits »] Le fantôme du Géorgien n’a cessé de hanter les couloirs du carrefour de Châteaudun, puis de la place du Colonel-Fabien, lorsque le PCF déplaça ses pénates dans le bâtiment construit par Oscar Niemeyer. « Stal »[1. L’apocope « stal » s’applique aux staliniens qui le sont restés au fond d’eux-mêmes, alors qu’ils acceptent en façade la déstalinisation du mouvement communiste.] il fut, et « stal » il est resté, perdant au passage l’essentiel de ses troupes militantes et électorales. La dénonciation, en 1956, des crimes de Staline par celui qui en fut l’un de ses plus cruels exécutants, Nikita Khrouchtchev, lors du XXe Congrès du PCUS, laissa nos dirigeants communistes français de marbre. Le couple au sommet de la hiérarchie, Maurice Thorez et Jeannette Vermeersch, fit tout ce qui était en son pouvoir, qui était immense, pour en limiter les conséquences en France en attendant que l’énergumène du Kremlin soit remplacé par quelqu’un de plus sensé. Cela allait se produire en 1964 avec le limogeage de Khrouchtchev par Leonid Brejnev. Cette même année, quand Maurice Thorez meurt, il est remplacé par Waldeck-Rochet, apparemment d’une orthodoxie thorézo-stalinienne sans faille. Mais cet homme issu de la ruralité bourguignonne avançait ses pions réformateurs avec la ruse matoise d’un paysan cherchant à augmenter son patrimoine terrien. S’il laisse son adjoint Georges Marchais, stalinien sans états d’âme, s’époumoner contre « l’anarchiste allemand Cohn-Bendit » dans L’Humanité, en mai 1968, il condamne, à la surprise générale et à la grande fureur de la veuve Thorez, l’intervention des chars soviétiques à Prague en août de la même année. Convoqué à Moscou pour se faire remonter les bretelles, il en revient avec une maladie neurovégétative foudroyante[2. Louis Aragon dira à ce sujet : « Je lui avais bien dit de ne pas aller à Moscou. Je l’avais prévenu, je savais qu’il n’en reviendrait pas vivant. »] qui le rendra aphasique en quelques mois. Son retrait de la vie politique marqua la fin de la timide tentative de transformation du PCF en une grande formation de gauche, à l’image de ce qu’allait devenir le Parti communiste italien. Dans le monde intellectuel, on vit alors apparaître les néo-staliniens rassemblés rue d’Ulm autour de Louis Althusser, dont l’« antihumanisme théorique » ouvrait la voie au retour de Staline dans le panthéon imaginaire des communistes français, par le truchement de leur nouvelle icône, Mao Zedong. Si le Parti stricto sensu demeure dans la stricte orthodoxie soviétique, les orphelins de Staline s’enthousiasment pour la grande Révolution culturelle prolétarienne, le communisme tropical de Fidel Castro ou le terrorisme palestinien, entraînant dans leur sillage une brochette d’intellectuels de premier plan dont les écrits, malheureusement pour eux, sont restés. Cette résilience stalinienne eut pour conséquence que seule ou presque parmi les démocraties occidentales, la France conserva dans son paysage politique un Parti communiste géré par les héritiers de Thorez et de Veermersch[Pierre Laurent, secrétaire national du PCF est le fils de Paul Laurent (1925-1990), membre du bureau politique du Parti de 1964 jusqu’à sa mort.]. À l’ENS, Alain Badiou a pris la place d’Althusser pour élever une nouvelle couvée de jeunes néo-staliniens prétendant réinventer « l’hypothèse communiste » et affirmant sans broncher que le capitalisme a tué beaucoup plus de gens que les purges et le goulag de Joseph Vissarionovitch… Il faudra plus d’un pieu enfoncé dans son cadavre pour que son fantôme s’évanouisse dans les brumes glacées de l’Histoire.[/access]
Tout savoir sur la quatrième Queer week de Sciences Po
LGBTIQ : Lesbiennes, Gay, Bisexuels, Transsexuels, Intersexuels et Queer, tel est l’acronyme qui désigne le mouvement de lutte pour l’émancipation des personnes non hétérosexuelles.
D’aucuns pourront juger le choix de ces lettres discriminant puisqu’il ne prend pas en compte d’autres pratiques sexuelles alternatives à l’héterosexisme fascisant qui norme la société : A comme Asexuel et P comme Pansexuel ou « Polyamoureux » auraient aussi bien leur place dans l’acronyme.
Il est amusant de voir que les queer (« personnes ne souhaitant pas se voir définies par leur sexe ou leurs pratiques sexuelles ») se retrouvent étiqueté-e-s derrière une lettre ou un sigle. Mais les militants de la cause LGBTIQ ne s’embarrassent pas de petites contradictions.
« No gender, no master » est le cri de révolte suprêmement subversif qui anime le mouvement Queer. Ce dernier a trouvé ces dernières années un relais à Sciences Po à travers la création d’une association « Queer week Sciences Po », qui organise chaque année une « semaine de réflexion autour des questions de genre et de sexualités ».
Rappelons qu’à Sciences Po, une chaire spécialement dédiée aux gender studies avait vu le jour en 2010 (alors que l’institution refuse toujours la création d’une chaire d’économie sociale et solidaire, chacun ses priorités…) sous l’impulsion de feu Richard Descoings, créateur de la première Queer Week.
Le thème de cette année : l’Art, défini comme un « instrument de contestation [qui] offre à la théorie queer le moyen de se re-présenter, de se donner à voir et de questionner esthétiquement les normes dominantes »
Au programme des réjouissances de cette semaine festiviste, on trouvait :
Un atelier « Drag King » organisé par l’« artiste burlesque et queer » Louise de Ville, qui consiste à apprendre à jouer les mâles dominants en jouant sur la règle des trois B :
– Banding : « se bander les seins » pour faire disparaître ces excroissances gênantes et déterministes.
– Barbe : « utiliser le matériel féminin pour se masculiniser, le mascara devenant ainsi du « man-scara » (sic).
– Bite : « se munir d’un gode pour jouer les mâles, les vrais ! ».
Et l’artiste de conclure : « Souvent la fille la plus féminine devient le macho le plus crédible ». Tiens donc.
Plusieurs conférences hautes en couleur avaient été organisées. Un débat sur le cinéma porno féministe dit « démarche post-porn » avec David Courbet, l’auteur de Féminismes et pornographie qui explique sur son blog que « l’émancipation des femmes tant sur le plan politique que sociétal peut s’effectuer par l’entremise de ces films narrant des situations sexuelles explicites et politiquement incorrectes ». Une conférence sur la littérature lesbienne féministe et postcoloniale, animée par Jules Falquet, auteur de l’essai Théories féministes et queer décoloniales : interventions chicanas et latinas états-uniennes.
Clou du spectacle, l’organisation d’une conférence au titre plein de promesses : « Performances scéniques : espaces de subversion », pour « comprendre en quoi ces arts [scéniques] sont à la fois des cadres de contraintes de normes genrées et en même temps des espaces de liberté et d’émancipation » dans « la salle festive du centre LGBT de la rue Beaubourg ».
Sur le stand animé par les organisateurs de l’événement qui se tenait en permanence dans le hall de Sciences Po, au milieu de bandes dessinées queer et d’exemplaires du magazine Têtu, de magnifiques « pisse-debout » en carton se trouvaient à votre disposition moyennant 1 euro la pièce. Ces instruments, summum du raffinement de la théorie queer, sont censés permettre aux femmes de lutter contre le déterminisme défectueux de leur entrejambe en gagnant le privilège de pouvoir uriner debout.
Car, comme le rappellent sur leur blog les « vulvettes underground », « collectif féministe se regroupant régulièrement en non-mixité pour échanger ensemble sur l’oppression patriarcale », « le pipi en mode assis n’est pas si naturel qu’on le pense. Jusqu’au siècle dernier, les paysannes occidentales portaient des culottes fendues sous leurs jupes, leur permettant d’assouvir leur besoin aux champs sans avoir besoin de se défroquer. En Afrique du Nord, chez les femmes touaregs, cette pratique a toujours cours, les femmes urinant debout sous leurs grandes robes… Encore une fois, tout est social !! ».
« Tout est social », donc, tel est bien le présupposé fondamental des gender studies, qui rejettent toute forme de déterminisme biologique, préférant défier le naturel dans des situations pour le moins « burlesques ».
Si le sexe n’existe pas, tout est permis ! Cela pourrait être la devise du mouvement queer, qui n’est plus à une contradiction près…
*Photo : celesteh.
Paris 2014 : candidatus interruptus pour Le Guen
Comme en 2008, la bataille pour Paris donnera lieu à des primaires à droite. D’ores et déjà, les anciennes meilleures amies du monde Nathalie et Rachida s’écharpent à coups de nom d’oiseau et d’accusation de parachutisme (autant son collègue militaire est réputé crypto-fasciste, autant le para politique doit démentir son étiquette de déraciné, surtout lorsqu’il a été élu à plus de cent mètres du périph’ parisien). Quant au troisième larron Pierre-Yves Bournazel, ancien dircab de Dati à la Justice, il entend monnayer son ralliement à la future championne estampillée droite bobo : défense de transiger sur les pistes cyclables et sur la pérennisation de Paris-Plage ! Des estivants bronzés ont souffert pour garantir ces acquis – on recense chaque année des centaines de coups de soleil sur les quais de Seine et les terrains de beach-volley…
À bâbord, enfin, dans le camp d’en face, Anne Hidalgo est bien partie pour se faire adouber sans passer par la case primaire. Son principal opposant de l’intérieur, Jean-Marie Le Guen, adjoint de Delanoë aux affaires sociales, vient en effet de jeter l’éponge. Il réclamait pourtant à cors et à cris un droit d’inventaire du delanoïsme et exigeait des primaires ouvertes au sein du PS parisien. Tenez, il y a encore dix jours, Le Guen déclarait au JDD : « La fédération de Paris du PS fait tout pour éviter que cette primaire ait lieu. Cela n’a pas de sens, car chacun y a intérêt, y compris Anne Hidalgo. Une primaire bien gérée ne sert pas seulement à départager des candidats, mais aussi à lancer une campagne. » et assurait même avec un brin de mauvais esprit : « les hommes aussi ont le droit d’être candidat ». Et voilà que ce matin, le désormais ex-impétrant troque l’humour bravache contre des éléments de langage dignes d’un entre-deux-tours de cantonale corrézienne : « J’ai été très sensible au discours que tenait Anne Hidalgo, de rassemblement, elle a une volonté très forte d’opérer le rassemblement de la gauche et, au-delà, de rassembler les Parisiens. »
De deux choses l’une : soit l’interviewé de début mars est un homonyme de Jean-Marie Le Guen, soit l’élu du XIIIe a décidé de tourner casaque. S’il aurait su…
Chavez : ni dictateur ni démocrate

« La vulgarité de leurs interventions télévisées me révulse, ils font des choses importantes mais ils disent beaucoup de bêtises et dégagent une image violente » : c’est ce que L., maître de conférences à l’université des Andes à Mérida, pense des chavistes. L’une de ses collègues enchérit : « ils ne savent pas s’exprimer. À l’école des officiers on n’apprend pas à s’exprimer en bon espagnol. Je suis incapable d’être « chaviste », leur façon de parler ne me convient pas, je ne suis pas d’accord avec eux sur certaines choses et je ne fais pas confiance à leurs ministres. Mais si je devais choisir entre eux et l’opposition ? La question ne se pose même pas ! Jamais de la vie je ne soutiendrai l’opposition ! Ce sont des voleurs qui veulent maintenir tout le monde dans la pauvreté. Ils parlent de démocratie mais ne respectent pas le peuple. Contrairement à la plupart des universitaires, je viens d’un milieu modeste. Ma mère a quitté le lycée avant le bac et elle adore Chavez. Elle a une photo de lui et elle dit qu’il est le premier Président à respecter le peuple. Elle a raison ! ». Cette conversation qui s’est déroulée en marge d’un congrès universitaire en 2004 est typique de mes rencontres avec des collègues vénézuéliens ces quatorze dernières années : peu importe où on commence, on aborde très vite la question de Chavez et de son régime.
Chavez était un personnage clivant, c’est peut-être le seul point sur lequel tout le monde pourrait être d’accord. Il est probable que son arrivée au pouvoir en 1998 ait ouvert une nouvelle ère dans l’histoire politique de l’Amérique latine et on peut même avancer que le XXIe siècle a commencé avec son élection à la présidence du Venezuela. D’un point de vue purement vénézuélien, au bout de 14 ans de présidence chaviste, le pays s’est métamorphosé. Chavez a appelé ce processus « révolution ». Personnellement, je préfère éviter ce mot si lourd de sens. Cela dit, il est certain que Chavez a bouleversé le partage de la richesse, amélioré l’accès à l’éducation et le niveau de vie de la plupart des pauvres, qui constituaient 80% de la population il y a 14 ans. Aujourd’hui, la pauvreté a été divisée par deux et tous les citoyens mangent à leur faim. Pour ceux qui ont l’habitude de s’endormir le ventre plein, il est difficile de comprendre une telle réussite. Il n’empêche : nombreux sont ceux que Chavez a sauvés de la famine et de la pauvreté, qui ont développé un authentique sentiment d’amour et d’admiration à son égard.
Dans des domaines comme la production économique et la culture, les changements sont bien plus modestes. L’économie vénézuélienne reste largement dépendante du secteur pétrolier et l’infrastructure industrielle a même reculé dans certains secteurs, faute de capitaux et d’employés compétents, dont certains ont fui le pays. Et malgré l’augmentation considérable du nombre de diplômés, il est difficile de parler d’un changement quelconque dans le domaine culturel.
Si on ajoute à son bilan social une politique étrangère caractérisée par un discours et certains actes radicaux, on peut comprendre pourquoi Chavez est alternativement décrit comme un ange ou un démon, comme un révolutionnaire ou un dictateur au langage cru. Or, il n’était ni l’un ni l’autre. Au début des années 1990, apparut le colonel Chavez, un officier nationaliste issu d’un milieu modeste, persuadé d’être le sauveur du pays rongé par la corruption et des inégalités économiques nées de l’application aveugle des politiques néolibérales. Avec d’autres officiers, il fomenta un putsch raté en 1992. Gracié, il sut créer autour de lui une coalition de mécontents qui, en alliance avec les partis de gauche, lui permit de remporter l’élection présidentielle de 1998.
Chavez est la version moderne des leaders populistes sud-américains du siècle dernier comme l’argentin Juan Perón. Comme eux, Chavez ne fut ni dictateur ni démocrate, en tout cas pas dans l’acception libérale de ce terme. Mais Chavez et son gouvernement ont transféré le pouvoir d’un petit groupe vers de larges couches sociales. Ils ont ramené vers la politique des millions de citoyens à travers des nouveaux cadres de participation. Ils l’ont fait en usant et en abusant des lois, par voie référendaire, par la mobilisation des foules, des pressions, l’utilisation abusive des moyens de l’État, et ce sans égard pour la séparation des pouvoirs. Malgré ces abus, les élections étaient libres, une partie des médias privés restait dans l’opposition et certains personnages de l’opposition occupaient des fonctions de gouverneurs et de maires. Encore une fois, le Venezuela de Chavez ne fut ni une démocratie exemplaire ni une dictature.
En tant que « fou du roi » de la diplomatie internationale, Chavez a souvent exprimé brutalement – comme lorsqu’il évoqua « l’odeur de soufre » dégagée par George Bush à la tribune de l’ONU – ce que beaucoup pensaient tout bas. Mais contrairement à Saddam Hussein, Kadhafi ou Ahmadinejad, Chavez s’est bien gardé de soutenir des mouvements de guérilla et de s’attaquer à ses voisins. Inversement, il soutint politiquement et parfois financièrement les présidents de gauche arrivés au pouvoir par les urnes dans les années 2000 en Amérique latine. Il assit son statut dans la région par un mélange de propagande et de symboles mais, en pragmatique, sut collaborer avec des régimes plus modérés.
Chavez tissa plusieurs cercles d’alliances, d’abord avec les socialistes radicaux (Cuba, Nicaragua, Bolivie et Équateur) puis avec le Brésil, l’Argentine et l’Uruguay. Néanmoins, il ne boycotta pas les gouvernements de droite, à l’exception notable de l’ancien président colombien Alvaro Uribe, mais la guerre civile et la très forte influence américaine dans ce pays pesèrent lourd dans la balance. Chavez ne fut pas un président voyou s’ingérant dans les affaires de ses voisins comme le firent croire les États-Unis. C’est probablement pour cette raison que Washington n’est jamais parvenu à l’isoler dans la région.
Il est difficile de prévoir l’avenir du Venezuela après Chavez. Une chose est sûre : la sphère publique est peuplée d’acteurs d’un nouveau genre. Pour ou contre Chavez, le destin des Vénézuéliens est, comme jamais il ne l’a été par le passé, entre leurs mains.
Cet article a initialement été publié en hébreu sur le site Compress.co.il
*Photo : ¡Que comunismo!

