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L’appel de Jalons pour la manif du 24 mars : PLACE AUX JEUNES !

Le Groupe d’Intervention Culturelle Jalons publiera dans la journée ce communiqué de la plus haute importance. Il était bien naturel que les lecteurs de Causeur en aient la primeur.

 

PLACE AUX JEUNES !

Les jeunes sont l’avenir du pays, ne serait-ce qu’en raison de leur âge. Soyons donc à l’écoute de leurs justes revendications, avant qu’ils ne nous les imposent !

Depuis quelques mois, il n’est question que d’eux : droit à l’enfant et droits de l’enfant ; adoption et filiation ; procréation assistée ou pas, gestation ici ou là, combien de mamans , combien de papas ?

Entre partisans et adversaires de la loi Fourest-Hollande-Taubira, force est de le constater : les enfants, au cœur du débat, en sont aussi les grands oubliés ! À gauche on parle pour eux ; à droite on répond par des cortèges de poussettes…

Ça suffit ! Dans une affaire qui les concerne au premier chef,

IL EST TEMPS DE DONNER LA PAROLE AUX JEUNES !

C’est pourquoi le groupe Jalons soutient pleinement l’initiative spontanée de sa branche jeune, Jalons Junior :

OUI À UN RÉFÉRENDUM D’INITIATIVE ÉCOLIÈRE !

Pour le groupe Jalons, Basile de Koch,  Président à vie.

 

RDV : dimanche 24 mars 2013 à 14h au 61 av. de la Grande Armée devant la brasserie Le Touring.

N.B : Causeur publiera très prochainement l’intégralité de l’appel de Jalons Junior en VO non sous-titrée.

L’Argentine en théorie

argentine theories sauvages

Avec Les Théories sauvages, l’Argentine Pola Oloixarac nous livre un premier roman subtilement emberlificoté. On a dit que ce roman était bizarre : pas plus, au fond, que n’importe quelle bizarrerie postmoderne. Lorsqu’une personne vous dit d’un film, d’un livre ou d’une peinture, qu’elle les a trouvés bizarre, c’est qu’elle n’y a rien pigé et n’ose pas se l’avouer. Ou qu’elle ne s’avise pas que tout ne doit pas nécessairement être compris. Et du reste, bizarre, quelle grande œuvre ne l’est pas ?
Au départ, il y a la petite Kamtchowsky (K. pour les intimes…), « incapable de se soustraire à l’ornière d’associations pseudo-érudites qui la dominait », et qui se fourre d’instinct dans des expériences extrêmes, et son petit ami Pabst, avorton demi-intellectuel en qui mal-être, pensée et masturbation se mêlent intimement. Les Théories sauvages superposent l’histoire de ces deux jeunes laiderons penseurs et celle d’une thésarde pulpeuse, narratrice ressemblant physiquement à l’auteur, qui rêve d’offrir à un de ses professeurs ses lumières sur une certaine théorie de la violence.
L’originalité de ce roman qui, contrairement à ce qui a pu être dit ici ou là, a peu à voir avec Houellebecq, tient à son écriture volontairement boursouflée, pédantesque, qui d’un même mouvement moque la cuistrerie universitaire et sert de vide-poches au cerveau perclus de références philosophico-littéraires de la narratrice, dont le poisson rouge se nomme Yorick, et la chatte, Montaigne Michelle.
On ne comprend d’abord pas du tout où Pola Oloixarac veut en venir, ce qui blesse notre amour-propre, et nous rappelle au passage que nous n’avons lu ni Leibniz ni Jung. En chemin, on saisit toutefois, avec un certain soulagement, que l’objectif de Pola Oloixarac est moins d’aboutir à quelque sens que ce soit, que de juxtaposer des histoires, des moments de l’Argentine moderne ; ce que l’opération de piratage informatique de la fin du roman se propose de représenter de façon artistique, postmoderne évidemment, rhizomique bien sûr, et pour tout dire, assez grandiose : « La ville ne ressemblait plus à rien, et pourtant, elle était belle. »
Les personnages de ce roman pourraient tout aussi bien être les théories elles-mêmes, théories tentaculaires et frelatées, fausses avec un peu de vrai, vraies avec un peu de faux, au croisement desquelles on trouve la mystérieuse et borgésienne Théorie des transmissions moïques du borgésien et mystérieux anthropologue hollandais Johan Van Vliet, universitaire fondu dans la jungle, sorte de Kurtz insaisissable et arboricole, enfin auteur des non moins mystérieux, insaisissables et borgésiens Maanloos Geschriften (Écrits sans lune). Pour relier la théorie occulte de Van Vliet et le verbiage mêlé de froide frénésie sexuelle de K. et de Pabst, rien d’autre que l’ironie et le sens de la parodie d’Oloixarac, lesquels attirent dans leurs filets tout le savoir concassé de l’Université et de la Toile.
Paradoxalement, les stratagèmes déployés par Pola Oloixarac pour désorienter le lecteur laissent bientôt à ce dernier un grand sentiment de liberté, comme s’il flânait dans un souk, se laissait porter au gré des courants. Qui ne connaît pas, et c’est notre cas, son anthropologie et sa psychanalyse sur le bout des doigts, n’est rapidement plus capable de décider si ce qu’on lui chante de la théorie de Van Vliet tient debout, si son « anthropologie de la volupté et de la guerre » est du lard ou du cochon. Telle qu’exposée dans la deuxième partie du roman, elle parait solide; il est hélas probable que le cerveau surdimensionné de Pola Oloixarac joue avec le nôtre. Dans le doute, abstenons-nous.
Oloixarac est une jeune romancière impressionnante, capable à la fois de raillerie et d’autodérision, et qui accomplit l’exploit d’infuser sa personne dans tout le roman, tout en laissant à ses personnages  assez de place pour s’y ébattre. Et que ce premier roman laisse un léger goût d’inachevé n’a pas d’importance, de même que la trop grande place tenue par toute la quincaillerie postmoderne (mélange des genres, usage d’illustrations, artifices narratifs à gogo, Bambi remixé par Leibniz, Leibniz remixé par Bambi, et tutti quanti). Pola Oloixarac, malicieuse et agile comme peu de jeunes romanciers, mène son monde à la baguette – un monde dont personne ne peut dire où il ira.

Pola Oloixarac, Les Théories sauvages (Seuil), traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon

*Photo : Pola Oloixara (marcel maia).

Babel tombera !

langue babel etat

Le glaive, c’est la force. Mais la puissance, elle, tient au Verbe. L’histoire de notre vieille nation en témoigne, elle qui fut bâtie à partir d’une langue imposée d’en haut. En effet, l’usage et l’impact politique d’une langue commune créèrent l’union et donc la densité et l’éclat particuliers d’un pays qui, en quelque sorte, se formula avant les autres, avant ses voisins européens, profitant par là d’une suprématie longtemps incontestée. Avec la langue, tout circule : une sensibilité, un rapport au monde, des mythes communs, une civilité singulière; c’est elle qui confère à un peuple une morphologie cohérente.
Les totalitarismes du siècle précédent, rouge ou brun, tentèrent de reformater leurs peuples pour en faire des robots en armes. Les tyrans se prétendirent « haut-parleurs » de leurs peuples et, encore, une fois, tout se passa d’abord dans la langue. L’idéologie modela des langues fascinantes, simplistes et brutales et, frappant à coups de slogans, celles-ci divulguèrent des mythes en toc et propagèrent des mœurs de fer. Aussi efficaces que superficiels, ces jargons se dissipèrent aussitôt les tyrans abattus. Heureusement, il est achevé ce temps où les langues unificatrices créaient moins de la densité que de la masse brute, où la propagande était un fouet sur le dos des peuples abrutis, où la puissance de l’État venait d’un esprit possédé prêt, si nécessaire, à suicider sa société.
Cependant, où en sommes-nous, aujourd’hui, en France, au début du XXIe siècle ? Peut-être au point opposé à celui que rallièrent ces tyrannies mortes, ces jacobinismes dégénérés (ou accomplis). C’est-à-dire au délitement total du verbe commun. Bienvenue à Babel ![access capability= »lire_inedits »] Quelle langue parlent nos gouvernants ? Que Sarkozy dise : « France ! » en pensant « Marché ! », que Hollande dise : « Égalité ! » en pensant : « Libre entreprise (matrimoniale) ! », que font-ils si ce n’est agiter des bribes de mythologies, mythologies défuntes à leurs yeux, donc si faciles à trahir ? D’autant plus faciles à trahir qu’ils les crachent à un peuple qui, lui-même, ne fait plus société, mais s’est divisé en mille sous-groupes ânonnant chacun un autre jargon sommaire. Langues mortes pour un peuple sourd. Elle est là, l’impuissance définitive d’un État quoi qu’il en soit menotté par l’Empire financier.
Les mythes républicains qui, du moins, demeuraient connectés aux grands mythes nationaux, sont morts avec la banqueroute de l’Éducation nationale (je sais, on me rétorquera que, si les jeunes élèves français ne savent plus parler ni écrire leur langue, ils font de merveilleux scores aux jeux vidéos et naviguent sur YouPorn à la vitesse de l’éclair, mais tout de même…) Quels mythes demeurent ? Le « vivre-ensemble » et ce genre de fadaises qui ne recouvrent aucune réalité concrète ? Ces borborygmes issus d’un universalisme si abstrait qu’il n’émet plus que du vent… Cet esperanto sans âme qui, ne se référant plus à rien, ne s’adresse donc à personne !
La télévision, grande éducatrice des peuples, parle soit le langage de la sous-culture américaine, soit celui de la bien-pensance, idiome fétiche des cerveaux vides du show-business. Internet pallie cette carence des discours officiels en fournissant les seuls discours mythiques et mobilisateurs disponibles. Mais à quel prix ? S’y diffusent à grande vitesse les eschatologies islamistes, occidentalistes, néo-marxistes ou identitaires. Strate sociale par strate sociale, des banlieues aux centres-villes et des centres-villes aux campagnes ou aux zones péri-urbaines, la France recompose le phare orgueilleux qu’elle prétendit être en gigantesque tour de Babel.
Babel n’est pas la démocratie. Ce n’est pas l’échange de points de vue, l’affrontement loyal de discours divers. Pour qu’il y ait démocratie, il faut qu’il y ait une langue commune. Le « multiculturalisme » n’est pas l’enrichissement de la culture nationale, auquel cas on parle simplement d’une « culture nationale riche », ayant su digérer de nombreux apports extérieurs. Le multiculturalisme a davantage trait à l’aéroport où plus rien ne s’amalgame, où plus rien ne fait corps.
Quand il ne dispose plus de la puissance d’un Verbe, que reste-t-il donc à l’État, pour assurer la cohésion sociale ? La force brute : l’argent et les flics. La subvention ou la coercition. Sauf que pour l’heure, l’argent manque et la justice est faible. Demeure un ultime joker pour étouffer les inéluctables conflits qui tiraillent déjà une nation décomposée : l’anesthésie du Spectacle. Elle ne suffira pas longtemps. Les caisses continueront de se vider. Il restera à envoyer les flics. Mais sans la puissance, la force n’est qu’un dérisoire corset. Quoi qu’il en soit, Babel tombera.[/access]

*Photo : april-mo.

Le dopage, coco, il n’y a que ça de vrai…

dopage marie buffet

Comme d’habitude, quand le PCF se résigne à servir de faire-valoir aux socialistes, la participation des ministres communistes au gouvernement jospin (1997-2002) s’est terminée par une déconfiture électorale. En 2002, la ministre de la Jeunesse et des Sports Marie-George Buffet, qui était aussi secrétaire nationale du parti, avait ainsi vu Robert Hue obtenir 3, 37% à la présidentielle. De son côté, Buffet, à la présidentielle suivante, en 2007, atteindra le score historiquement le plus bas d’un candidat communiste : 1, 93%.
Si l’on reparle aujourd’hui de la présence des ministres communistes sous Jospin, c’est que leur bilan avait plutôt été jugé, on nous passera l’expression, globalement positif. Gayssot, aux Transports, avait réussi à calmer assez vite une grève dure des routiers sans en arriver aux excès de Balladur qui avait envoyé les chars de l’armée tracter les camions. Il avait été à l’origine de la politique des radars routiers qui fut poursuivie sans faillir par les gouvernements suivants et n’est pas pour rien dans les records historiquement bas de morts sur la route ces dernières années.
Marie-George Buffet, elle, s’était illustrée dans sa lutte contre le dopage, dont tout le monde s’accorde, notamment depuis l’affaire Armstrong, à reconnaître que c’est le problème majeur du sport spectacle.  Elle aurait peut-être d’abord dû songer à doper les scores électoraux du Parti, mais la lutte antidopage fut sa grande cause dès son entrée en fonction.
Il apparaîtrait, avec le recul, que les choses n’aient pourtant pas du tout, mais vraiment pas du tout, été faciles pour elle. Elle a été appelée  mercredi dernier à témoigner devant une commission sénatoriale présidée par l’UMP Jean-François Humbert pour évaluer l’efficacité des politiques de lutte contre le dopage.
Marie-George Buffet, qui en avait lourd sur la patate, a lâché un certain nombre d’informations jusque-là inédites. Elle est ministre en 1998, année stratégique s’il en est, puisque la France organise son Mondial de football. À l’époque, il n’y a pas encore l’AFLD (Association de Lutte Française contre le Dopage) créée en 2006 ni même l’embryon que Buffet a institué en 1999, le Conseil de Prévention et de Lutte contre le dopage. Quand elle ordonne un contrôle antidopage à Tignes, où l’équipe de France est en préparation, elle ne dispose que des contrôleurs du ministère.
C’est une levée de boucliers sans précédent. L’intrusion des petits fonctionnaires chez les seigneurs du ballon rond est vécue de la même manière que celle des inspecteurs du travail dans une usine. C’est quoi, cette idée tellement française, minable, peine-à-jouir, de vouloir faire respecter la loi contre la performance à tout prix, de vouloir se préoccuper de la santé quand de tels enjeux sont sur la table ? Ah quelle petite mentalité !  « Les médias me sont tombés dessus de manière très violente, il y a eu un déferlement où on m’accusait d’empêcher l’équipe de France de se préparer dans de bonnes conditions. Je me suis sentie isolée et j’ai flanché, j’ai presque été amenée à m’excuser » s’est ainsi confiée Marie-George Buffet devant la commission.
Avant les JO de 2008, pour lesquels Paris est ville candidate,  on retrouve là aussi une logique de pure mise en concurrence des pays qui doivent accepter un « moins disant » en matière de contrôle s’ils veulent avoir une chance de gagner. Le CIO, par l’intermédiaire de monsieur Verbrugghen, président de l’Union Cycliste Internationale, de Jean-Claude Killy et de Guy Drut, demande ni plus ni moins à Jospin de faire écrire à sa ministre des Sports une lettre précisant que « la totalité de la loi française ne s’appliquerait pas pendant les jeux ». Autrement dit, renoncer à une part de sa souveraineté en échange des JO. « Cela a été une pression extrêmement forte, on a remis la lettre à M. Verbruggen en haut de la Tour Eiffel, mais pendant l’audition de la délégation française à Moscou, Lionel Jospin a été interrogé à trois reprises, donc la pression s’est exercée sur la France jusqu’au bout. » On est à la limite du roman d’espionnage, non ?
Et dire qu’on a si longtemps daubé sur le dopage institutionnalisé dans les pays du Bloc communiste, toujours à la recherche de l’athlète prométhéen qui permettrait d’imposer l’image du surhomme rouge au monde fasciné. On se souviendra de l’incroyable Rocky IV en 1985, sommet hollywoodien de propagande reaganienne, où l’on voit Rocky, joué par Sylvester Stallone, comme un tenant des bonnes vieilles méthodes naturelles d’entraînement face au terrifiant Dolph Lundgren, dopé technologiquement en laboratoire.
Le message était clair : à l’Ouest, on est sain,  on a le souci de vaincre dans l’honneur, l’essentiel c’est de participer. Mais à l’Est, la priorité est à la fabrication de robots décérébrés qui n’ont pour horizon ultime que la performance spectaculaire et qui vaincront pour imposer la marque USSR contre la marque USA.
Les récentes révélations de Marie-George Buffet semblent nous montrer que Rocky IV était effectivement prophétique. Certes, le sport n’est plus l’instrument d’une propagande politique mais il est devenu celui d’une guerre commerciale entre quelques grands logos. En cette matière comme en tellement d’autres, cela fait bientôt vingt ans que tous les coups sont permis. Les Etats-nations n’ont plus grand-chose à dire. Juste à s’adapter et à pudiquement fermer les yeux, s’ils veulent récolter quelques miettes.

*Photo : kreg.steppe.

Obama a compris que le verbe ne peut pas tout

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obama israel abbas

Hubert Védrine ne cachait pas son dépit, ce matin, sur France Culture, et Bernard Guetta, sur France Inter, a prudemment choisi de parler des Kurdes et des Turcs plutôt que d’encenser, une fois de plus, son idole Barack Obama. On nous permettra de penser que c’est plutôt bon signe…
Le discours du président des Etats-Unis devant des étudiants israéliens à Jérusalem était conçu comme le point d’orgue d’une visite présentée comme historique. Certains évoquaient même un nouveau discours du Caire, où Obama avait tendu la main au monde musulman, rompant avec le «  wilsonisme botté » de son prédécesseur. Quatre ans plus tard, les effets de ce discours sont, pour le moins, mitigés.
L’image des Etats-Unis, et plus largement de l’Occident, se sont-elles améliorées dans cette région du monde ? Une fois dissipées les illusions provoquées par la « divine surprise » des printemps arabes, on constate que la rhétorique agressive antioccidentale des jihadistes et salafistes est en constante progression dans des opinions publiques dont les nouveaux dirigeants sont contraints de tenir compte.
Au lieu de marcher vers la démocratie et le progrès économique et social, les nations arabes libérées des dictatures nationalistes s’enfoncent dans le chaos, la misère et,  pour certains, la guerre civile.
Le drame syrien, qui, rappelons-le, a provoqué à ce jour plus de victimes que toutes les guerres israélo-arabes depuis 1948, met à mal la théorie de la centralité de ce conflit dans la géopolitique proche orientale : en quoi la lutte à mort que se livrent les Alaouites et les Sunnites concerne-t-elle l’Etat juif ?
Les révolutions arabes n’ont pas fait disparaître le refus ontologique des Arabes de l’existence sur la terre de Palestine d’un Etat juif se revendiquant comme tel, bien au contraire. La domination idéologique des islamistes radicaux a rendu ce « rejectionnisme » incapable de compromis, puisque celui-ci irait à l’encontre de la volonté de Dieu. En Egypte, un des leaders de l’opposition dite libérale a déclaré qu’il pouvait parler à tout le monde, sauf aux sionistes.
Cette situation n’a pas échappé au président des Etats-Unis. Il est aujourd’hui persuadé qu’il n’a qu’une chance infinitésimale d’être celui qui parviendra à imposer une paix solide, sinon définitive, entre les Arabes et les Israéliens avant son départ de la Maison Blanche en décembre 2016. Il faudrait pour cela que les factions palestiniennes se réconcilient, car que vaudrait un accord signé par Abbas puis immédiatement contesté par le Hamas de Gaza ? Qui peut aujourd’hui prévoir l’évolution de l’Egypte sur la question, un pays où seul la menace d’un retrait de l’aide militaire et civile américaine retient le nouveau pouvoir de remettre en cause les accords de paix avec l’Etat juif ? Le problème principal de la période n’est pas la résolution du conflit israélo-palestinien, mais de faire en sorte que la région ne soit pas le théâtre d’une déflagration généralisée, éventuellement nucléaire. Et sur qui les Etats-Unis peuvent-ils compter pour éviter le pire ? Sur Israël d’abord, dont c’est l’intérêt vital, et sur la Turquie qui s’inquiète des volontés hégémoniques iraniennes.
C’est pourquoi, au lieu de discourir devant la Knesset pour exhorter la représentation nationale d’Israël à travailler au compromis «  deux Etats pour deux peuples », il a préféré s’adresser à un public plus réceptif à une vision idyllique d’une réconciliation israélo-palestinienne dont chacun des peuples pourrait tirer bénéfice, en terme de sécurité pour les Israéliens, en termes de développement et de bien-être pour les Palestiniens. Comme Obama ne croit pas lui-même à  la réalisation prochaine de cette généreuse utopie, il a dit à la jeunesse universitaire et romantique venue l’écouter et l’applaudir « Yes, you can ! » .

*Photo : The Israel Project.

Malbouffe : Une gastro dans un gastro !

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Entre l’affaire Findus, les diverses affaires Ikéa , l’affaire des écrevisses nonagénaires de Gennevilliers,  et la nouvelle surprise du chef chez Spanghero, à base, cette fois de mouton britannique avarié, une récente catastrophe alimentaire est passée trop inaperçue. Il ne s’agit pas cette fois de tromperie sur le caractère bovin de la marchandise ou de risque potentiel démasqué juste à temps par les limiers des services départementaux de l’hygiène ou de la Direction générale de la concurrence, la consommation et de la répression des fraudes (Comme quoi tous les fonctionnaires ne sont pas tous aussi surnuméraires que le disent certains, mais c’est une autre histoire).
Figurez-vous qu’à Copenhague, entre le 12 et le 16 février dernier, des dizaines de clients d’un restaurant, ainsi que plusieurs de ses salariés ont été victimes d’une redoutable gastro-entérite. Après enquête, il semblerait qu’un des employés de la maison y ait introduit des bactéries non inscrites au menu. Dès le lendemain, des clients se sont plaints par mail de leurs  diarrhées et vomissements, mais la direction n’a réagi qu’au bout de plusieurs jours.
Banal ? Tu parles, Charles ! Le boui-boui incriminé s’appelle le Noma, il a été primé en 2010, 2011 et 2012, comme le « meilleur restaurant au monde » par la revue Restaurant, censée faire autorité en la matière. Un chouïa moins enthousiaste, le Guide Michelin lui a néanmoins octroyé deux macarons, gage insigne d’irréprochabilité.
Quand on pense qu’à Bruxelles, les Danois sont en pointe, au nom de leurs pseudos principes de précaution sanitaire, pour faire bannir de nos étals le fromage qui pue et autres bonnes choses, on se dit qu’il y a quelque chose de pourri au royaume de l’Havarti.

Camps Roms : Manuel Valls a-t-il le droit de faire appliquer la loi ?

manuel valls roms

Un webmoraliste qui tient blog sur Mediapart commence ainsi un de ses récents articles : « Allô ? Allô ? Vous me recevez ? T’es ministre de l’intérieur et tu connais pas la loi ? C’est comme si je te dis, heu… T’es socialiste et tu pourchasses les pauvres, non mais allô, quoi ! » Cela se veut une parodie d’une séquence de téléréalité mettant en scène une bimbo particulièrement accablante, et qui fait fureur dans les cours de récréation.
Il s’agit en fait de dénoncer Manuel Valls et ses récentes déclarations concernant le démantèlement des camps de gens du voyage venus de Roumanie. Installations qui se sont multipliées de façon exponentielle sur le territoire français puisque l’on considère par exemple que pour la seule Île-de-France, il y a actuellement entre 30 et 40 000 personnes dans ces « camps ». La Seine-Saint-Denis, département, comme d’habitude, particulièrement favorisé, compte 250 de ces camps.
C’est un sujet délicat, puisque les belles âmes se sont trouvé là une nouvelle et noble cause, et que la société compassionnelle contribue à faire descendre le point Godwin à très basse altitude. Or les belles âmes ont la détente rapide, Véronique Genest en sait quelque chose. Essayer d’échapper à la dictature d’une émotion primaire, exprimer quelques interrogations, se préoccuper du sort des populations riveraines de ces camps, c’est la blitzkrieg assurée, et sans déclaration de guerre. Rafales de gros mots : « racisme, xénophobie, rafles », bombardements d’accusations : « fasciste, voire pire, sarkozyste ». Donc prudence.
Mais cette fois-ci, il se trouve que la question vient sur un terrain qui m’est un peu plus familier, celui du droit. Cela avait déjà été le cas, lorsque certains des dirigeants des jeunesses socialistes avaient poussé des hurlements parce que les pauvres parmi les pauvres d’une cité marseillaise, excédés par les « nuisances » et devant l’inertie des pouvoirs publics, avaient fini par expulser eux-mêmes les occupants d’un bidonville. « Dans un État de droit, on ne se fait pas justice à soi-même ! » tonnaient, à distance, nos jeunes militants adeptes d’un tri sélectif entre les pauvres, et d’un État de droit à géométrie variable.
Eh bien tiens, justement, si l’on abordait cette question sous l’angle juridique ?
Concernant Manuel Valls tout d’abord. Est-ce que comme le clame le vertueux blogueur médiapartiste, le ministre de l’intérieur aurait commis le délit de discrimination en « stigmatisant » une minorité particulière ? Se comportant à cette occasion, une fois de plus, comme Nicolas Sarkozy mais en pire.
Dans un entretien accordé au Figaro le 14 mars 2013, Manuel Valls affirme : «La situation, devenue intolérable, ne peut perdurer : il faut faire respecter la loi en démantelant le maximum de camps de Roms insalubres…». Le mot qui compte est bien évidemment le dernier. C’est ce critère d’insalubrité qui justifie l’intervention de la puissance publique et le démantèlement de ces camps. Pas le fait qu’ils soient occupés par des Roms. La simple lecture des articles 225-1 et 225-2 du Code Pénal, qui répriment la discrimination, démontre qu’ils ne peuvent en aucun cas recevoir application à cette occasion. Or, le Code Pénal c’est la loi. D’éventuelles décisions de justice qui sont autant de cas d’espèce particuliers, c’est la jurisprudence. Nos ignorants mélangent tout.
Manuel Valls nous dit, lui, « qu’il faut faire respecter la loi ». Il a doublement raison. Les citoyens de notre pays ont un « droit opposable » à la sécurité, à la propriété, à l’intégrité de leurs biens. L’État doit prendre les mesures pour le faire respecter. Et s’il ne le fait pas, il viole sa propre loi et engage sa responsabilité.
Petit cas pratique pour illustrer ce propos. L’installation d’un camp de Roms en région parisienne. Quelque part dans l’Essonne, un bidonville y a été installé, sur un terrain privé appartenant à un propriétaire identifié, en brisant des clôtures pour y pénétrer. Véritable et ignoble cloaque, il « abrite » aujourd’hui plus de 800 personnes ! En bordure d’un étang communal sur lequel nageaient des cygnes, des canards et où il y avait des poissons pour les pêcheurs de l’association municipale. Un riverain élevait également des oies et quelques chèvres. Il n’y a plus rien. L’étang a été entièrement pêché au filet. Il sert désormais de dépotoir à une montagne d’ordures. Les cygnes, les canards, les oies et les chèvres, disparus, mangés, comme les poissons. Les jeunes filles du camp s’adonnent à la prostitution dans le bois voisin, rendant ce lieu de promenade un peu moins attrayant pour les familles. Les enfants, tous d’un âge inférieur à la majorité pénale, parcourent les rues de la petite ville. Ils rentrent dans les maisons, cambriolent pendant que d’autres s’adonnent à la mendicité ou pillent les potagers. La municipalité avait mis en place un système de collecte des ordures avec des bacs en plastique rutilants. Avant le passage des bennes, ils sont systématiquement renversés pour pouvoir les fouiller plus vite, laissant la chaussée dans un état infect et obligeant les services municipaux de nettoiement à repasser tous les jours. Les vols de métaux se sont généralisés, plaques d’égout, fils électriques etc. Autre spécialité, particulièrement sympathique : le nettoyage des cimetières. Tout ce qui garnit les tombes est systématiquement volé ou arraché.
Le système parfaitement organisé consiste à ramener l’argent ainsi que le produit des vols et des trafics aux dirigeants du camp qui centralisent, et probablement répartissent. Avec, semble-t-il, l’envoi en Roumanie d’une partie du butin.
Est-il nécessaire de faire l’analyse juridique de ces comportements ? Violations de domiciles, vols en réunion, vols avec effraction, racolage, proxénétisme, dégradations, pollutions, agressions, violences, profanations de sépulture. Un consternant catalogue.
Et qui sont les victimes de cette prédation ? Les pauvres. Ceux qui habitent dans la grande périphérie. Qui font quatre heures de transports par jour pour aller au boulot quand ils en ont un.
Aucune procédure pénale n’a jamais été intentée. Aucune protection particulière des habitants n’a été mise en place, ni même envisagée.
Eh bien, dans un État de droit, ces citoyens aussi ont des droits. Et il est du devoir du ministère de l’intérieur de les faire respecter.
Lorsque l’on parle de ce devoir, on fait bien état d’une obligation juridique. Les autorités n’ont pas le droit de laisser se créer des conditions susceptibles de créer des dommages, y compris aux habitants de ces bidonvilles. Les infractions de « mises en danger délibéré de la vie d’autrui », « homicides et coups et blessures involontaires » en laissant quelqu’un « exposé à un risque immédiat de mort ou de blessures qu’on ne pouvait ignorer » sont imputables à l’État . Les autorités publiques sont obligées d’intervenir. Elles encourent des poursuites pénales si elles ne le font pas. D’ailleurs, on peut imaginer que s’il survenait un drame humain, accident, incendie, dans un de ces camps, nos belles âmes seraient les premières à appeler au lynchage des maires et des préfets.
Alors bien sûr, on peut comprendre le réflexe de compassion face aux conditions de vie absolument infectes qui sont celles de ces gens. Ne pas être très fier lorsque l’on assiste à un démantèlement. On peut se dire que ce n’est pas la solution. Qu’il faudrait faire autrement.
Eh bien non. Désolé, mais c’est un problème qui n’a pas de solution.
Pourquoi viennent-ils en France actuellement ? Parce qu’ils ont été chassés de Roumanie ? Parce qu’il souhaitent s’intégrer dans notre pays ou être assimilés ? Non, au-delà des facilités juridiques données par le droit européen, c’est parce que nous sommes un endroit rémunérateur et accueillant pour l’organisation sociale et le modèle économique qui sont les leurs.
Les Roms ne sont pas des réfugiés contraints par leur exil de vivre de ces expédients. La réalité n’est pas celle-là. Le modèle économique de ces communautés est un système « prédateur ». Leurs déplacements les amènent à venir s’installer dans un endroit où ce système très organisé va pouvoir se déployer : mendicité, délinquance, prostitution. Et lorsque l’endroit est moins intéressant, ou que l’on est chassé, on se déplace. Manuel Valls dit que la plupart ne veulent pas s’intégrer. Bien sûr ! Notre mode d’organisation sociale est tellement éloigné du leur qu’à de rares exceptions, ils n’ont aucune raison de vouloir s’intégrer. Pourquoi s’imaginer que tout le monde veut s’intégrer à notre modèle ? La vie d’un jeune chômeur de grande périphérie est-elle si enviable ? Très concrètement, ce n’est pas leur intérêt.  Et il ne s’agit pas, bien sûr, de racisme ou de xénophobie. Personne n’ose prétendre que ces gens du voyage sont génétiquement des délinquants. Simplement, on constate un gap social et culturel, qui fait qu’en l’état, pour notre pays, il n’est pas possible de laisser se développer ce phénomène.
Et surtout, la France est un État de droit, et on doit y respecter la loi. Et il appartient  à Manuel Valls, ministre de l’Intérieur, d’y veiller. Et ce n’est pas montrer du doigt une nationalité ou une ethnie particulière que de ne pas accepter que des groupes s’affranchissent ou soient affranchis du respect de la loi qui s’impose à tous les autres.
Il y a bien sûr des associations qui essayent de faire avancer les choses, de trouver des solutions, des moyens de dialogue. Des gens sincères et dévoués, guidés eux par une vraie compassion. Ce sont des efforts louables, mais désolé, ce sont des pansements sur des jambes de bois.
Terminons par les belles âmes. Il y a deux choses qui sont très choquantes. D’abord, et comme d’habitude, elles s’achètent une bonne conscience avec l’argent des autres. Ensuite, elles font le tri entre les pauvres. Comme ces bourgeoises du XIXe siècle dans leurs ouvroirs, elles ont les leurs. Les autres, ceux qui subissent cette prédation, elles s’en fichent, ils sont transparents. Parcourez la littérature abondante de nos belles âmes, vous n’y trouverez jamais un mot sur ceux qui sont les vraies victimes.
Mais en fait, c’est vrai ça, comment peut-on habiter dans l’Essonne ?

*Photo : Fondapol – Fondation pour l’innovation politique.

Les retraites complémentaires privées à l’épreuve de la crise

retraites-13-mars

Dans la nuit du 13 mars dernier, au terme de négociations difficiles, patronat et syndicats ont conclu un accord destiné à éviter la faillite à très brève échéance de l’ensemble des retraites complémentaires – cadres et non-cadres – du secteur privé. Pour chacune des trois années à venir, cet  accord prévoit du 1er avril 2013 au  1er avril 2015 un décrochage des pensions d’environ  1% par an par rapport à l’inflation constatée en contrepartie d’une augmentation de 0,2%  des cotisations des actifs, étalée jusqu’au 1er avril 2015 et répartie à raison de 0,12% à la charge des employeurs et de 0,08% à la charge des salariés. L’accord a été adopté par l’ensemble des organisations patronales, mais deux syndicats de salariés – la CGT et la CFE-CGC – ont indiqué leur refus de le signer. Ce compromis doit encore être ratifié par les autres organisations signataires. Disons-le tout net : les retraités du privé marqueront certainement d’une pierre noire cette date du 13 mars 2013, tant l’accord signé paraît destructeur, inique et incomplet.
Son texte commence par  rien moins que le constat implicite  d’une double faillite. Contrairement à ce que croient l’immense majorité des Français, un système de répartition peut parfaitement  tomber en faillite. Et le système par points, vanté par  tant de spécialistes, a exactement les mêmes faiblesses que le système par répartition auquel il s’adosse.
Or, alors qu’un consensus s’était établi depuis de longues années pour indexer les pensions sur l’inflation afin de maintenir aux retraités leur pouvoir d’achat, le nouvel accord plante un véritable coup de poignard dans la solidarité intergénérationnelle. Sans le dire et sous couvert d’un décrochage « provisoire »sur trois ans, il prévoit que les retraites ne seront plus garanties contre l’inflation, mais qu’elles seront simplement ajustées peu ou prou  en fonction des recettes et réserves  disponibles. Il va de soi que cette nouvelle approche risque de soumettre les retraités au bon vouloir des actifs, qui leur reprochent de leur coûter de plus en plus cher. Ceux qui, sans  rechigner, ont tenu dans le passé à assurer les retraites de  leurs aînés s’aperçoivent douloureusement que leurs enfants n’ont plus les mêmes préoccupations. En brisant leur dernier point d’ancrage,  le nouvel accord ouvre la voie au risque  d’une dérive infinie des retraites, à la merci de tous les prédateurs publics ou privés.
Ce compromis est enfin destructeur, parce qu’il va inévitablement  ruiner les restes de confiance que pouvaient avoir les retraités dans certains syndicats. Aujourd’hui, les masques sont tombés et les retraités savent qu’ils ont désormais beaucoup à redouter d’un monde syndical qui se prétend « réformiste » et dont les conflits d’intérêts entre la représentation prioritaire des actifs et la défense très subsidiaire des retraités éclatent du coup au grand jour.
Le patronat et les syndicats de salariés ont pris le plus grand soin à tenir les retraités écartés de la table de négociation. Sur le plan social, le retraité est considéré comme une sorte de perpétuel mineur, presque  un intouchable. Pire, l’accord a été signé en ignorant aussi bien les quelque 17 millions de salariés privés cotisants non  syndiqués, que les 11,6 millions de retraités privés qui n’ont droit à aucune représentation. Cela fait au total près de 29 millions de Français qu’on a sciemment écartés de la négociation,  soit près des deux tiers du total des actifs et des retraités.
C’est peu dire que le compte n’y est pas pour les retraités. Ces derniers perdront successivement en trois années 3% de leur pouvoir d’achat, auxquels s’ajoutera la nouvelle taxe de 0,30% à compter du 1er avril prochain. Ainsi, en quelques mois, on vient d’annoncer  aux seniors qu’ils vont perdre d’ici 2015 pas loin du trentième de leurs retraites complémentaires. Or si ces retraites représentent environ le tiers  du total des pensions d’un salarié non-cadre, pour un cadre elles atteignent la moitié et parfois jusqu’aux deux tiers de l’ensemble des arrérages perçus. Du côté des retraités, l’accord est donc parfaitement scélérat.
Tous les griefs qui précèdent sont d’autant plus graves que l’accord du 13 mars est loin de résoudre les principaux problèmes qui demeurent posés au pays. D’abord à l’intérieur même de chaque régime de retraite quel qu’il soit, aussi longtemps  qu’on fixera l’âge de départ à la retraite et la durée des cotisations en fonction de tables de mortalité historiquement dépassées, on aura de plus en plus de retraités qui vivront en effet au-delà de l’espérance de vie qui leur était originellement assignée lorsqu’ils sont partis en retraite. Malgré l’accord, le déficit prévisionnel résiduel des régimes complémentaires excède toujours nettement 5 milliards d’euros pour 2017. Le financement des retraites dans leur  ensemble ne retrouvera jamais un semblant d’équilibre, tant qu’on n’intégrera pas dans les calculs l’estimation des gains supplémentaires d’espérance de vie à venir. L’idéal étant qu’en prenant dûment en compte la pénibilité réelle des métiers (les tables de mortalité professionnelles ne sont pas faites pour les chiens !)  pour une pension complète  au terme d’une carrière complète, chaque Français qui part  à la retraite puisse raisonnablement espérer bénéficier de la même  durée de  retraite  que son voisin, fût-il fonctionnaire, cheminot, maçon, métallurgiste, ouvrier du public ou du privé.
Autre carence significative et substantielle : l’accord du 13 mars creuse encore un peu plus  l’énorme écart qui sépare les retraites du secteur privé de celles du secteur public. Pour l’instant, les retraites publiques bénéficient toujours d’une garantie complète de leur pouvoir d’achat. Or, alors que  le taux de la cotisation patronale dans le privé n’excède guère 16% des salaires,  en 2012, l’Etat acquittait pour équilibrer les  retraites de ses fonctionnaires des cotisations avoisinant 68% des rémunérations brutes ( et ce taux galope chaque année bien plus vite que l’inflation! ), soit plus de quatre fois le taux de référence du privé. Il est évidemment parfaitement anormal qu’un salarié du privé ait à financer en sus de sa propre retraite l’essentiel de  celle du fonctionnaire, alors que ce dernier ne contribue en rien à l’équilibre des retraites du privé. L’unification rapide des régimes publics et privés est donc pour la nation une exigence urgente et prioritaire  de justice sociale, indispensable au maintien de la cohésion du pays.
Désormais, il est clair qu’à côté de la lutte des classes qui n’a pas totalement disparu de nos mentalités,  les retraites deviennent l’enjeu majeur d’une lutte ouverte des générations et d’un vif affrontement entre secteur public et secteur privé, où chaque partie cherche à pousser becs et ongles la défense de ses propres avantages. Nombre de Français restent viscéralement attachés au système par répartition : gardons-nous donc de l’affaiblir, de l’altérer et de le discréditer au point de faire à terme de la capitalisation et de l’épargne individuelle la seule alternative viable pour ceux qui garderont encore le souci de leurs vieux jours.

*Photo : bitzcelt. 

Israël : Barack Obama victime du coup de la panne

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Les superstitieux y verront un mauvais présage et les autres un joyeux plantage : le voyage historique de Barack Obama en Israël est déjà endeuillé par une disparition tragique, dès premier jour de sa visite officielle, celle de sa Cadillac blindée – que contrairement à la plupart de mes collègues, y compris spécialisés, je me refuse à qualifier de « limousine », toutes les photos du véhicule concerné ne me montrant qu’un 4×4 plus obèse qu’un ado standard de Queensbridge au cul duquel on a assez maladroitement greffé un coffre assez grand pour faire fantasmer tous les contract killers sicilo-américains.
« Un de nos véhicules de protection a eu des problèmes mécaniques en Israël aujourd’hui », a confié laconiquement à l’AFP Edwin Donovan, porte-parole du Secret Service américain, organisme fédéral qui, contrairement à ce que laissent accroire dans maints feuilletons policiers une cohorte de traducteurs sous-payés, ne doit pas se traduire par « Services secrets », puisque cette agence a principalement en charge la protection rapprochée du Prez (façon Clint dans l’excellent Dans la ligne de mire de  Wolfgang Petersen.) Ce service s’occupe  aussi – les Américains sont rigolos – de la traque des faux-monnayeurs, (façon William Petersen dans le sublime To Live and Die in L.A de l’insurpassable camarade Friedkin, et dont je n’ose même pas vous donner le titre français, puisque on n’y ravale l’United States Secret Service au rang banal de Police Fédérale).
Avec tout ça, les filles, faudrait pas que j’oublie la caisse à Barack (qu’on tâchera de ne pas confondre avec la baraque à Keith). Selon moult sites concurrents donc ignares, la panne serait due au fait que le plein de la limousine présidentielle a été fait avec du diesel au lieu d’essence. Or une telle étourderie aurait salement encrassé « The Beast », ainsi qu’on l’appelle, sans pour autant la faire trépasser. Au contraire, le coupable a fait ingérer à la Bête du super sans plomb en lieu et place du gasoil que réclame impérativement son vorace turbo diesel de 6,5 litres de cylindrée, et là, qu’il s’agisse d’une grosse Caddy ou d’une Microcar sans permis, c’est la vraie cata, demandez-le à votre garagiste si comme d’hab vous ne me croyez pas.
Même si le Daily Mail affirme avoir percé tous ses mystères, les caractéristiques du véhicules sont classées top secret. Secret au point de ne pas informer le chauffeur de la nature du carburant à utiliser ?

Euskadi : l’exception industrielle

pays basque crise

Il paraît que certains Français y ont cru pour de bon. Maintenant que le Président a annoncé que l’inversion de la courbe du chômage ne serait pas pour 2013, sans doute nourrissent-ils la cohorte des déçus du hollandisme qui, de plan social en plan social, se retournent contre celui qu’ils ont porté au pouvoir.
Cette ambiance pour le moins pesante n’affecte pas les salariés du fabricant d’électroménager FagorBrandt, à Lyon, qui abordent leur reconversion avec beaucoup d’espoir. Ils fabriquaient des lave-linge ? Désormais, ils produiront des véhicules électriques et des filtres à eau. Un cas d’école de ré-industrialisation dont on aimerait qu’il soit plus répandu.
En 2009, l’entreprise espagnole Fagor, qui a racheté Brandt, doit admettre que la production de lave-linge n’est pas rentable : elle perd 15 millions d’euros par an. La décision est donc prise, en 2010, de délocaliser l’activité vers la Pologne. Mais, soucieuse de ne pas abandonner les salariés, Fagor revend le site à un fabricant de voitures, la Société d’innovation et de technologie de Lyon (SITL). Fagor se désengage en douceur : le site continuera en effet à produire des machines à laver jusqu’en 2015, le temps que la nouvelle production décolle. Le syndicat Sud n’a rien trouvé à redire puisqu’on a évité la fermeture pure et simple de l’usine : 470 des 537 salariés restent sur le site et les autres continueront à travailler pour Fagor.
C’est un paradoxe : alors que l’Espagne continue à s’enfoncer dans la récession, et que le chômage outre-Pyrénées touche plus de 26 % de la population active, une entreprise espagnole sauve des emplois en France.[access capability= »lire_inedits »] Cela a peut-être à voir avec le fait que Fagor n’est pas seulement une entreprise espagnole : c’est surtout une entreprise basque. Or le Pays basque résiste mieux à la crise que le reste de l’Espagne : si l’Andalousie et l’Estrémadure comptent toutes deux 36 % de la population active à la recherche d’un emploi, cette proportion tombe à 15 % au Pays basque et même à 11 % dans la région du Debagoiena où, de surcroît l’industrie emploie encore 45 % de la population active, soit le taux le plus élevé d’Espagne.
Ce succès industriel à l’âge de la désindustrialisation, dans une vallée étroite qui fut longtemps difficile d’accès, appelle une explication. Peut-être est-il en partie imputable à des spécificités culturelles, notamment au fait que Mondragón, la ville principale du Debagoiena, est le siège du coopérativisme basque Fagor en étant l’un des fleurons.
En parcourant les alentours verdoyants de Mondragón, on est effectivement impressionné par le nombre des usines. Ce sont pour la plupart des coopératives apparues dans la seconde moitié du XXe siècle, sous l’impulsion d’un prêtre né en Biscaye en 1915, José Maria Arizmendiarrieta. Pendant la guerre civile, jeune séminariste, il soutient les républicains et collabore à la revue basque Eguna, ce qui lui vaut un bref séjour en prison. Ordonné prêtre, il est nommé à Mondragón en 1941. Après s’être d’abord occupé des jeunes apprentis de l’Unión Cerrajera, qui était à l’époque l’entreprise locale la plus importante, il fonde en 1943 sa propre école d’apprentis. Dans les années 1950, il encourage cinq de ses élèves à créer leur coopérative et Ulgor, ancêtre de Fagor, qui produit des réchauds et des poêles, apparaît en 1956. Très vite, il apparaît nécessaire de créer un organisme financier qui soutiendra le développement des coopératives : Caja Laboral, qui est une coopérative de crédit, est créée en 1959.
Un demi-siècle plus tard, la Corporación Mondragón regroupe120 coopératives, situées au Pays basque pour la plupart, et opérant dans de nombreux secteurs d’activité : production industrielle, crédit, distribution, agriculture, éducation ou encore recherche-développement. Et pour pallier les carences de l’État-providence espagnol et offrir aux salariés-coopérateurs une gamme complète de prestations sociales, soins médicaux et pensions de retraites, Lagun Aro fut créée en 1970.
Au Pays basque, ces coopératives représentent 8 % de l’emploi industriel et à Mondragón, elles donnent du travail à la moitié de la population. Au total, ces 120 coopératives appartiennent à 83 000 socios (associés), qui ont tous investi 15 000 euros, somme correspondant au salaire annuel le plus bas. Comme des actionnaires, ils touchent des dividendes en fonction des résultats. Propriétaires de leur entreprise, ils décident de sa stratégie : l’Assemblée générale composée de tous les socios élit un conseil recteur qui choisit les directeurs, sachant que l’écart entre le salaire le plus faible et le plus élevé ne peut pas être supérieur à 4,5 (6 pour les coopératives les plus importantes telles que Fagor, Caja Laboral ou Eroski). Du coup, il n’y a pas besoin de syndicats. Les socios ne sont pas protestants mais basques. Mais à l’instar de Max Weber, ils semblent considérer que « l’égoïsme intéressé, la cupidité et l’âpreté au gain » ne peuvent pas être les seuls moteurs du capitalisme moderne, et que le travail « doit s’accomplir comme un but en soi ».[ 1. Max Weber. L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Paris, Plon, 1964.]
Pour Fernand Braudel, la montagne « est un monde à l’écart des civilisations »« l’insuffisance du matériel humain, sa faible épaisseur, sa dispersion, ont interdit la mise en place de l’État, des langues dominantes, des grandes civilisations »[2. Fernand Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Paris, Armand Colin, 1990.]. Un relatif isolement et le caractère montagneux ont sans doute permis aux habitants du Pays basque de conserver une forte identité. Autre caractéristique des régions de montagne, l’habitat y est dispersé dans des quartiers ruraux généralement constitués d’une église et de quelques maisons, le bourg se trouvant au fond de la vallée. Ces quartiers ruraux (auzoa en basque, un mot qui désigne aussi le voisinage) supposent des liens sociaux particuliers : entre voisins, on a des obligations, comme par exemple l’entretien des chemins, mais aussi un devoir d’entraide – si l’un est malade, les autres le remplacent pour les travaux agricoles ou le soin des animaux. « Urrutiko parientea baino lehenago da auzua » (« Le voisin vient avant le parent lointain »), affirme un proverbe. Dans le passé, comme l’explique Caro Baroja[3. Julio Caro Baroja, Los Vascos, Istmo, Madrid, 2000.], les quartiers ruraux du Pays basque furent aussi des laboratoires de la démocratie, en marge de l’influence des seigneurs locaux : les voisins se réunissaient devant l’église ou, lorsqu’il pleuvait, sous le portique, (d’où le nom anteiglesias que l’on donne parfois à ces quartiers), pour prendre des décisions concernant la communauté.
La réussite des coopératives prolonge donc un mode d’organisation sociale, à la fois égalitaire et solidaire, qui a structuré la société basque au cours des siècles. Mais elle tient plus généralement à la force du sentiment identitaire, encore accrue par la répression franquiste : dans le Debagoiena, la majorité de la population est bascophone et, aux élections d’octobre 2012, les partis nationalistes, qu’ils soient de gauche (EH Bildu) ou de droite (le PNV) ont cumulé plus de 75 % des suffrages.
Pour autant, tout n’est pas rose. À la recherche de flexibilité, les coopératives ont de plus en plus recours à des travailleurs temporaires auxquels elles font miroiter la possibilité de devenir un jour socios. Ensuite, avec l’effondrement du marché espagnol, la part des exportations, essentiellement vers l’Europe, est passée de 58 % à 70 %, imposant aux coopératives une internationalisation de leur stratégie. Quand une coopérative perd de l’argent, les socios, réunis en assemblée générale, peuvent décider eux-mêmes de baisser leur salaire. Si elle est contrainte de mettre la clé sous la porte, elle ne licencie pas : les travailleurs sont réaffectés dans d’autres coopératives du groupe. Toutefois, les coopératives ont compris que leur survie passait par l’innovation, d’où la création à Mondragón d’un pôle de compétitivité baptisé Garaia, qui associe entreprises, universités et laboratoires de recherche. Les entreprises plus anciennes, exposées à la concurrence des pays à faible coût de la main d’œuvre, n’en doivent pas moins délocaliser. Fagor a déjà créé des usines en Pologne, au Brésil, au Mexique, en Thaïlande et en Chine. Reste à savoir si le modèle coopératif peut survivre en dehors de son milieu naturel, qui est en fait un milieu culturel.[/access]

*Photo : Fagor Automation.

L’appel de Jalons pour la manif du 24 mars : PLACE AUX JEUNES !

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Le Groupe d’Intervention Culturelle Jalons publiera dans la journée ce communiqué de la plus haute importance. Il était bien naturel que les lecteurs de Causeur en aient la primeur.

 

PLACE AUX JEUNES !

Les jeunes sont l’avenir du pays, ne serait-ce qu’en raison de leur âge. Soyons donc à l’écoute de leurs justes revendications, avant qu’ils ne nous les imposent !

Depuis quelques mois, il n’est question que d’eux : droit à l’enfant et droits de l’enfant ; adoption et filiation ; procréation assistée ou pas, gestation ici ou là, combien de mamans , combien de papas ?

Entre partisans et adversaires de la loi Fourest-Hollande-Taubira, force est de le constater : les enfants, au cœur du débat, en sont aussi les grands oubliés ! À gauche on parle pour eux ; à droite on répond par des cortèges de poussettes…

Ça suffit ! Dans une affaire qui les concerne au premier chef,

IL EST TEMPS DE DONNER LA PAROLE AUX JEUNES !

C’est pourquoi le groupe Jalons soutient pleinement l’initiative spontanée de sa branche jeune, Jalons Junior :

OUI À UN RÉFÉRENDUM D’INITIATIVE ÉCOLIÈRE !

Pour le groupe Jalons, Basile de Koch,  Président à vie.

 

RDV : dimanche 24 mars 2013 à 14h au 61 av. de la Grande Armée devant la brasserie Le Touring.

N.B : Causeur publiera très prochainement l’intégralité de l’appel de Jalons Junior en VO non sous-titrée.

L’Argentine en théorie

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argentine theories sauvages

argentine theories sauvages

Avec Les Théories sauvages, l’Argentine Pola Oloixarac nous livre un premier roman subtilement emberlificoté. On a dit que ce roman était bizarre : pas plus, au fond, que n’importe quelle bizarrerie postmoderne. Lorsqu’une personne vous dit d’un film, d’un livre ou d’une peinture, qu’elle les a trouvés bizarre, c’est qu’elle n’y a rien pigé et n’ose pas se l’avouer. Ou qu’elle ne s’avise pas que tout ne doit pas nécessairement être compris. Et du reste, bizarre, quelle grande œuvre ne l’est pas ?
Au départ, il y a la petite Kamtchowsky (K. pour les intimes…), « incapable de se soustraire à l’ornière d’associations pseudo-érudites qui la dominait », et qui se fourre d’instinct dans des expériences extrêmes, et son petit ami Pabst, avorton demi-intellectuel en qui mal-être, pensée et masturbation se mêlent intimement. Les Théories sauvages superposent l’histoire de ces deux jeunes laiderons penseurs et celle d’une thésarde pulpeuse, narratrice ressemblant physiquement à l’auteur, qui rêve d’offrir à un de ses professeurs ses lumières sur une certaine théorie de la violence.
L’originalité de ce roman qui, contrairement à ce qui a pu être dit ici ou là, a peu à voir avec Houellebecq, tient à son écriture volontairement boursouflée, pédantesque, qui d’un même mouvement moque la cuistrerie universitaire et sert de vide-poches au cerveau perclus de références philosophico-littéraires de la narratrice, dont le poisson rouge se nomme Yorick, et la chatte, Montaigne Michelle.
On ne comprend d’abord pas du tout où Pola Oloixarac veut en venir, ce qui blesse notre amour-propre, et nous rappelle au passage que nous n’avons lu ni Leibniz ni Jung. En chemin, on saisit toutefois, avec un certain soulagement, que l’objectif de Pola Oloixarac est moins d’aboutir à quelque sens que ce soit, que de juxtaposer des histoires, des moments de l’Argentine moderne ; ce que l’opération de piratage informatique de la fin du roman se propose de représenter de façon artistique, postmoderne évidemment, rhizomique bien sûr, et pour tout dire, assez grandiose : « La ville ne ressemblait plus à rien, et pourtant, elle était belle. »
Les personnages de ce roman pourraient tout aussi bien être les théories elles-mêmes, théories tentaculaires et frelatées, fausses avec un peu de vrai, vraies avec un peu de faux, au croisement desquelles on trouve la mystérieuse et borgésienne Théorie des transmissions moïques du borgésien et mystérieux anthropologue hollandais Johan Van Vliet, universitaire fondu dans la jungle, sorte de Kurtz insaisissable et arboricole, enfin auteur des non moins mystérieux, insaisissables et borgésiens Maanloos Geschriften (Écrits sans lune). Pour relier la théorie occulte de Van Vliet et le verbiage mêlé de froide frénésie sexuelle de K. et de Pabst, rien d’autre que l’ironie et le sens de la parodie d’Oloixarac, lesquels attirent dans leurs filets tout le savoir concassé de l’Université et de la Toile.
Paradoxalement, les stratagèmes déployés par Pola Oloixarac pour désorienter le lecteur laissent bientôt à ce dernier un grand sentiment de liberté, comme s’il flânait dans un souk, se laissait porter au gré des courants. Qui ne connaît pas, et c’est notre cas, son anthropologie et sa psychanalyse sur le bout des doigts, n’est rapidement plus capable de décider si ce qu’on lui chante de la théorie de Van Vliet tient debout, si son « anthropologie de la volupté et de la guerre » est du lard ou du cochon. Telle qu’exposée dans la deuxième partie du roman, elle parait solide; il est hélas probable que le cerveau surdimensionné de Pola Oloixarac joue avec le nôtre. Dans le doute, abstenons-nous.
Oloixarac est une jeune romancière impressionnante, capable à la fois de raillerie et d’autodérision, et qui accomplit l’exploit d’infuser sa personne dans tout le roman, tout en laissant à ses personnages  assez de place pour s’y ébattre. Et que ce premier roman laisse un léger goût d’inachevé n’a pas d’importance, de même que la trop grande place tenue par toute la quincaillerie postmoderne (mélange des genres, usage d’illustrations, artifices narratifs à gogo, Bambi remixé par Leibniz, Leibniz remixé par Bambi, et tutti quanti). Pola Oloixarac, malicieuse et agile comme peu de jeunes romanciers, mène son monde à la baguette – un monde dont personne ne peut dire où il ira.

Pola Oloixarac, Les Théories sauvages (Seuil), traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon

*Photo : Pola Oloixara (marcel maia).

Babel tombera !

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langue babel etat

langue babel etat

Le glaive, c’est la force. Mais la puissance, elle, tient au Verbe. L’histoire de notre vieille nation en témoigne, elle qui fut bâtie à partir d’une langue imposée d’en haut. En effet, l’usage et l’impact politique d’une langue commune créèrent l’union et donc la densité et l’éclat particuliers d’un pays qui, en quelque sorte, se formula avant les autres, avant ses voisins européens, profitant par là d’une suprématie longtemps incontestée. Avec la langue, tout circule : une sensibilité, un rapport au monde, des mythes communs, une civilité singulière; c’est elle qui confère à un peuple une morphologie cohérente.
Les totalitarismes du siècle précédent, rouge ou brun, tentèrent de reformater leurs peuples pour en faire des robots en armes. Les tyrans se prétendirent « haut-parleurs » de leurs peuples et, encore, une fois, tout se passa d’abord dans la langue. L’idéologie modela des langues fascinantes, simplistes et brutales et, frappant à coups de slogans, celles-ci divulguèrent des mythes en toc et propagèrent des mœurs de fer. Aussi efficaces que superficiels, ces jargons se dissipèrent aussitôt les tyrans abattus. Heureusement, il est achevé ce temps où les langues unificatrices créaient moins de la densité que de la masse brute, où la propagande était un fouet sur le dos des peuples abrutis, où la puissance de l’État venait d’un esprit possédé prêt, si nécessaire, à suicider sa société.
Cependant, où en sommes-nous, aujourd’hui, en France, au début du XXIe siècle ? Peut-être au point opposé à celui que rallièrent ces tyrannies mortes, ces jacobinismes dégénérés (ou accomplis). C’est-à-dire au délitement total du verbe commun. Bienvenue à Babel ![access capability= »lire_inedits »] Quelle langue parlent nos gouvernants ? Que Sarkozy dise : « France ! » en pensant « Marché ! », que Hollande dise : « Égalité ! » en pensant : « Libre entreprise (matrimoniale) ! », que font-ils si ce n’est agiter des bribes de mythologies, mythologies défuntes à leurs yeux, donc si faciles à trahir ? D’autant plus faciles à trahir qu’ils les crachent à un peuple qui, lui-même, ne fait plus société, mais s’est divisé en mille sous-groupes ânonnant chacun un autre jargon sommaire. Langues mortes pour un peuple sourd. Elle est là, l’impuissance définitive d’un État quoi qu’il en soit menotté par l’Empire financier.
Les mythes républicains qui, du moins, demeuraient connectés aux grands mythes nationaux, sont morts avec la banqueroute de l’Éducation nationale (je sais, on me rétorquera que, si les jeunes élèves français ne savent plus parler ni écrire leur langue, ils font de merveilleux scores aux jeux vidéos et naviguent sur YouPorn à la vitesse de l’éclair, mais tout de même…) Quels mythes demeurent ? Le « vivre-ensemble » et ce genre de fadaises qui ne recouvrent aucune réalité concrète ? Ces borborygmes issus d’un universalisme si abstrait qu’il n’émet plus que du vent… Cet esperanto sans âme qui, ne se référant plus à rien, ne s’adresse donc à personne !
La télévision, grande éducatrice des peuples, parle soit le langage de la sous-culture américaine, soit celui de la bien-pensance, idiome fétiche des cerveaux vides du show-business. Internet pallie cette carence des discours officiels en fournissant les seuls discours mythiques et mobilisateurs disponibles. Mais à quel prix ? S’y diffusent à grande vitesse les eschatologies islamistes, occidentalistes, néo-marxistes ou identitaires. Strate sociale par strate sociale, des banlieues aux centres-villes et des centres-villes aux campagnes ou aux zones péri-urbaines, la France recompose le phare orgueilleux qu’elle prétendit être en gigantesque tour de Babel.
Babel n’est pas la démocratie. Ce n’est pas l’échange de points de vue, l’affrontement loyal de discours divers. Pour qu’il y ait démocratie, il faut qu’il y ait une langue commune. Le « multiculturalisme » n’est pas l’enrichissement de la culture nationale, auquel cas on parle simplement d’une « culture nationale riche », ayant su digérer de nombreux apports extérieurs. Le multiculturalisme a davantage trait à l’aéroport où plus rien ne s’amalgame, où plus rien ne fait corps.
Quand il ne dispose plus de la puissance d’un Verbe, que reste-t-il donc à l’État, pour assurer la cohésion sociale ? La force brute : l’argent et les flics. La subvention ou la coercition. Sauf que pour l’heure, l’argent manque et la justice est faible. Demeure un ultime joker pour étouffer les inéluctables conflits qui tiraillent déjà une nation décomposée : l’anesthésie du Spectacle. Elle ne suffira pas longtemps. Les caisses continueront de se vider. Il restera à envoyer les flics. Mais sans la puissance, la force n’est qu’un dérisoire corset. Quoi qu’il en soit, Babel tombera.[/access]

*Photo : april-mo.

Le dopage, coco, il n’y a que ça de vrai…

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dopage marie buffet

dopage marie buffet

Comme d’habitude, quand le PCF se résigne à servir de faire-valoir aux socialistes, la participation des ministres communistes au gouvernement jospin (1997-2002) s’est terminée par une déconfiture électorale. En 2002, la ministre de la Jeunesse et des Sports Marie-George Buffet, qui était aussi secrétaire nationale du parti, avait ainsi vu Robert Hue obtenir 3, 37% à la présidentielle. De son côté, Buffet, à la présidentielle suivante, en 2007, atteindra le score historiquement le plus bas d’un candidat communiste : 1, 93%.
Si l’on reparle aujourd’hui de la présence des ministres communistes sous Jospin, c’est que leur bilan avait plutôt été jugé, on nous passera l’expression, globalement positif. Gayssot, aux Transports, avait réussi à calmer assez vite une grève dure des routiers sans en arriver aux excès de Balladur qui avait envoyé les chars de l’armée tracter les camions. Il avait été à l’origine de la politique des radars routiers qui fut poursuivie sans faillir par les gouvernements suivants et n’est pas pour rien dans les records historiquement bas de morts sur la route ces dernières années.
Marie-George Buffet, elle, s’était illustrée dans sa lutte contre le dopage, dont tout le monde s’accorde, notamment depuis l’affaire Armstrong, à reconnaître que c’est le problème majeur du sport spectacle.  Elle aurait peut-être d’abord dû songer à doper les scores électoraux du Parti, mais la lutte antidopage fut sa grande cause dès son entrée en fonction.
Il apparaîtrait, avec le recul, que les choses n’aient pourtant pas du tout, mais vraiment pas du tout, été faciles pour elle. Elle a été appelée  mercredi dernier à témoigner devant une commission sénatoriale présidée par l’UMP Jean-François Humbert pour évaluer l’efficacité des politiques de lutte contre le dopage.
Marie-George Buffet, qui en avait lourd sur la patate, a lâché un certain nombre d’informations jusque-là inédites. Elle est ministre en 1998, année stratégique s’il en est, puisque la France organise son Mondial de football. À l’époque, il n’y a pas encore l’AFLD (Association de Lutte Française contre le Dopage) créée en 2006 ni même l’embryon que Buffet a institué en 1999, le Conseil de Prévention et de Lutte contre le dopage. Quand elle ordonne un contrôle antidopage à Tignes, où l’équipe de France est en préparation, elle ne dispose que des contrôleurs du ministère.
C’est une levée de boucliers sans précédent. L’intrusion des petits fonctionnaires chez les seigneurs du ballon rond est vécue de la même manière que celle des inspecteurs du travail dans une usine. C’est quoi, cette idée tellement française, minable, peine-à-jouir, de vouloir faire respecter la loi contre la performance à tout prix, de vouloir se préoccuper de la santé quand de tels enjeux sont sur la table ? Ah quelle petite mentalité !  « Les médias me sont tombés dessus de manière très violente, il y a eu un déferlement où on m’accusait d’empêcher l’équipe de France de se préparer dans de bonnes conditions. Je me suis sentie isolée et j’ai flanché, j’ai presque été amenée à m’excuser » s’est ainsi confiée Marie-George Buffet devant la commission.
Avant les JO de 2008, pour lesquels Paris est ville candidate,  on retrouve là aussi une logique de pure mise en concurrence des pays qui doivent accepter un « moins disant » en matière de contrôle s’ils veulent avoir une chance de gagner. Le CIO, par l’intermédiaire de monsieur Verbrugghen, président de l’Union Cycliste Internationale, de Jean-Claude Killy et de Guy Drut, demande ni plus ni moins à Jospin de faire écrire à sa ministre des Sports une lettre précisant que « la totalité de la loi française ne s’appliquerait pas pendant les jeux ». Autrement dit, renoncer à une part de sa souveraineté en échange des JO. « Cela a été une pression extrêmement forte, on a remis la lettre à M. Verbruggen en haut de la Tour Eiffel, mais pendant l’audition de la délégation française à Moscou, Lionel Jospin a été interrogé à trois reprises, donc la pression s’est exercée sur la France jusqu’au bout. » On est à la limite du roman d’espionnage, non ?
Et dire qu’on a si longtemps daubé sur le dopage institutionnalisé dans les pays du Bloc communiste, toujours à la recherche de l’athlète prométhéen qui permettrait d’imposer l’image du surhomme rouge au monde fasciné. On se souviendra de l’incroyable Rocky IV en 1985, sommet hollywoodien de propagande reaganienne, où l’on voit Rocky, joué par Sylvester Stallone, comme un tenant des bonnes vieilles méthodes naturelles d’entraînement face au terrifiant Dolph Lundgren, dopé technologiquement en laboratoire.
Le message était clair : à l’Ouest, on est sain,  on a le souci de vaincre dans l’honneur, l’essentiel c’est de participer. Mais à l’Est, la priorité est à la fabrication de robots décérébrés qui n’ont pour horizon ultime que la performance spectaculaire et qui vaincront pour imposer la marque USSR contre la marque USA.
Les récentes révélations de Marie-George Buffet semblent nous montrer que Rocky IV était effectivement prophétique. Certes, le sport n’est plus l’instrument d’une propagande politique mais il est devenu celui d’une guerre commerciale entre quelques grands logos. En cette matière comme en tellement d’autres, cela fait bientôt vingt ans que tous les coups sont permis. Les Etats-nations n’ont plus grand-chose à dire. Juste à s’adapter et à pudiquement fermer les yeux, s’ils veulent récolter quelques miettes.

*Photo : kreg.steppe.

Obama a compris que le verbe ne peut pas tout

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obama israel abbas

obama israel abbas

Hubert Védrine ne cachait pas son dépit, ce matin, sur France Culture, et Bernard Guetta, sur France Inter, a prudemment choisi de parler des Kurdes et des Turcs plutôt que d’encenser, une fois de plus, son idole Barack Obama. On nous permettra de penser que c’est plutôt bon signe…
Le discours du président des Etats-Unis devant des étudiants israéliens à Jérusalem était conçu comme le point d’orgue d’une visite présentée comme historique. Certains évoquaient même un nouveau discours du Caire, où Obama avait tendu la main au monde musulman, rompant avec le «  wilsonisme botté » de son prédécesseur. Quatre ans plus tard, les effets de ce discours sont, pour le moins, mitigés.
L’image des Etats-Unis, et plus largement de l’Occident, se sont-elles améliorées dans cette région du monde ? Une fois dissipées les illusions provoquées par la « divine surprise » des printemps arabes, on constate que la rhétorique agressive antioccidentale des jihadistes et salafistes est en constante progression dans des opinions publiques dont les nouveaux dirigeants sont contraints de tenir compte.
Au lieu de marcher vers la démocratie et le progrès économique et social, les nations arabes libérées des dictatures nationalistes s’enfoncent dans le chaos, la misère et,  pour certains, la guerre civile.
Le drame syrien, qui, rappelons-le, a provoqué à ce jour plus de victimes que toutes les guerres israélo-arabes depuis 1948, met à mal la théorie de la centralité de ce conflit dans la géopolitique proche orientale : en quoi la lutte à mort que se livrent les Alaouites et les Sunnites concerne-t-elle l’Etat juif ?
Les révolutions arabes n’ont pas fait disparaître le refus ontologique des Arabes de l’existence sur la terre de Palestine d’un Etat juif se revendiquant comme tel, bien au contraire. La domination idéologique des islamistes radicaux a rendu ce « rejectionnisme » incapable de compromis, puisque celui-ci irait à l’encontre de la volonté de Dieu. En Egypte, un des leaders de l’opposition dite libérale a déclaré qu’il pouvait parler à tout le monde, sauf aux sionistes.
Cette situation n’a pas échappé au président des Etats-Unis. Il est aujourd’hui persuadé qu’il n’a qu’une chance infinitésimale d’être celui qui parviendra à imposer une paix solide, sinon définitive, entre les Arabes et les Israéliens avant son départ de la Maison Blanche en décembre 2016. Il faudrait pour cela que les factions palestiniennes se réconcilient, car que vaudrait un accord signé par Abbas puis immédiatement contesté par le Hamas de Gaza ? Qui peut aujourd’hui prévoir l’évolution de l’Egypte sur la question, un pays où seul la menace d’un retrait de l’aide militaire et civile américaine retient le nouveau pouvoir de remettre en cause les accords de paix avec l’Etat juif ? Le problème principal de la période n’est pas la résolution du conflit israélo-palestinien, mais de faire en sorte que la région ne soit pas le théâtre d’une déflagration généralisée, éventuellement nucléaire. Et sur qui les Etats-Unis peuvent-ils compter pour éviter le pire ? Sur Israël d’abord, dont c’est l’intérêt vital, et sur la Turquie qui s’inquiète des volontés hégémoniques iraniennes.
C’est pourquoi, au lieu de discourir devant la Knesset pour exhorter la représentation nationale d’Israël à travailler au compromis «  deux Etats pour deux peuples », il a préféré s’adresser à un public plus réceptif à une vision idyllique d’une réconciliation israélo-palestinienne dont chacun des peuples pourrait tirer bénéfice, en terme de sécurité pour les Israéliens, en termes de développement et de bien-être pour les Palestiniens. Comme Obama ne croit pas lui-même à  la réalisation prochaine de cette généreuse utopie, il a dit à la jeunesse universitaire et romantique venue l’écouter et l’applaudir « Yes, you can ! » .

*Photo : The Israel Project.

Malbouffe : Une gastro dans un gastro !

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Entre l’affaire Findus, les diverses affaires Ikéa , l’affaire des écrevisses nonagénaires de Gennevilliers,  et la nouvelle surprise du chef chez Spanghero, à base, cette fois de mouton britannique avarié, une récente catastrophe alimentaire est passée trop inaperçue. Il ne s’agit pas cette fois de tromperie sur le caractère bovin de la marchandise ou de risque potentiel démasqué juste à temps par les limiers des services départementaux de l’hygiène ou de la Direction générale de la concurrence, la consommation et de la répression des fraudes (Comme quoi tous les fonctionnaires ne sont pas tous aussi surnuméraires que le disent certains, mais c’est une autre histoire).
Figurez-vous qu’à Copenhague, entre le 12 et le 16 février dernier, des dizaines de clients d’un restaurant, ainsi que plusieurs de ses salariés ont été victimes d’une redoutable gastro-entérite. Après enquête, il semblerait qu’un des employés de la maison y ait introduit des bactéries non inscrites au menu. Dès le lendemain, des clients se sont plaints par mail de leurs  diarrhées et vomissements, mais la direction n’a réagi qu’au bout de plusieurs jours.
Banal ? Tu parles, Charles ! Le boui-boui incriminé s’appelle le Noma, il a été primé en 2010, 2011 et 2012, comme le « meilleur restaurant au monde » par la revue Restaurant, censée faire autorité en la matière. Un chouïa moins enthousiaste, le Guide Michelin lui a néanmoins octroyé deux macarons, gage insigne d’irréprochabilité.
Quand on pense qu’à Bruxelles, les Danois sont en pointe, au nom de leurs pseudos principes de précaution sanitaire, pour faire bannir de nos étals le fromage qui pue et autres bonnes choses, on se dit qu’il y a quelque chose de pourri au royaume de l’Havarti.

Camps Roms : Manuel Valls a-t-il le droit de faire appliquer la loi ?

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manuel valls roms

manuel valls roms

Un webmoraliste qui tient blog sur Mediapart commence ainsi un de ses récents articles : « Allô ? Allô ? Vous me recevez ? T’es ministre de l’intérieur et tu connais pas la loi ? C’est comme si je te dis, heu… T’es socialiste et tu pourchasses les pauvres, non mais allô, quoi ! » Cela se veut une parodie d’une séquence de téléréalité mettant en scène une bimbo particulièrement accablante, et qui fait fureur dans les cours de récréation.
Il s’agit en fait de dénoncer Manuel Valls et ses récentes déclarations concernant le démantèlement des camps de gens du voyage venus de Roumanie. Installations qui se sont multipliées de façon exponentielle sur le territoire français puisque l’on considère par exemple que pour la seule Île-de-France, il y a actuellement entre 30 et 40 000 personnes dans ces « camps ». La Seine-Saint-Denis, département, comme d’habitude, particulièrement favorisé, compte 250 de ces camps.
C’est un sujet délicat, puisque les belles âmes se sont trouvé là une nouvelle et noble cause, et que la société compassionnelle contribue à faire descendre le point Godwin à très basse altitude. Or les belles âmes ont la détente rapide, Véronique Genest en sait quelque chose. Essayer d’échapper à la dictature d’une émotion primaire, exprimer quelques interrogations, se préoccuper du sort des populations riveraines de ces camps, c’est la blitzkrieg assurée, et sans déclaration de guerre. Rafales de gros mots : « racisme, xénophobie, rafles », bombardements d’accusations : « fasciste, voire pire, sarkozyste ». Donc prudence.
Mais cette fois-ci, il se trouve que la question vient sur un terrain qui m’est un peu plus familier, celui du droit. Cela avait déjà été le cas, lorsque certains des dirigeants des jeunesses socialistes avaient poussé des hurlements parce que les pauvres parmi les pauvres d’une cité marseillaise, excédés par les « nuisances » et devant l’inertie des pouvoirs publics, avaient fini par expulser eux-mêmes les occupants d’un bidonville. « Dans un État de droit, on ne se fait pas justice à soi-même ! » tonnaient, à distance, nos jeunes militants adeptes d’un tri sélectif entre les pauvres, et d’un État de droit à géométrie variable.
Eh bien tiens, justement, si l’on abordait cette question sous l’angle juridique ?
Concernant Manuel Valls tout d’abord. Est-ce que comme le clame le vertueux blogueur médiapartiste, le ministre de l’intérieur aurait commis le délit de discrimination en « stigmatisant » une minorité particulière ? Se comportant à cette occasion, une fois de plus, comme Nicolas Sarkozy mais en pire.
Dans un entretien accordé au Figaro le 14 mars 2013, Manuel Valls affirme : «La situation, devenue intolérable, ne peut perdurer : il faut faire respecter la loi en démantelant le maximum de camps de Roms insalubres…». Le mot qui compte est bien évidemment le dernier. C’est ce critère d’insalubrité qui justifie l’intervention de la puissance publique et le démantèlement de ces camps. Pas le fait qu’ils soient occupés par des Roms. La simple lecture des articles 225-1 et 225-2 du Code Pénal, qui répriment la discrimination, démontre qu’ils ne peuvent en aucun cas recevoir application à cette occasion. Or, le Code Pénal c’est la loi. D’éventuelles décisions de justice qui sont autant de cas d’espèce particuliers, c’est la jurisprudence. Nos ignorants mélangent tout.
Manuel Valls nous dit, lui, « qu’il faut faire respecter la loi ». Il a doublement raison. Les citoyens de notre pays ont un « droit opposable » à la sécurité, à la propriété, à l’intégrité de leurs biens. L’État doit prendre les mesures pour le faire respecter. Et s’il ne le fait pas, il viole sa propre loi et engage sa responsabilité.
Petit cas pratique pour illustrer ce propos. L’installation d’un camp de Roms en région parisienne. Quelque part dans l’Essonne, un bidonville y a été installé, sur un terrain privé appartenant à un propriétaire identifié, en brisant des clôtures pour y pénétrer. Véritable et ignoble cloaque, il « abrite » aujourd’hui plus de 800 personnes ! En bordure d’un étang communal sur lequel nageaient des cygnes, des canards et où il y avait des poissons pour les pêcheurs de l’association municipale. Un riverain élevait également des oies et quelques chèvres. Il n’y a plus rien. L’étang a été entièrement pêché au filet. Il sert désormais de dépotoir à une montagne d’ordures. Les cygnes, les canards, les oies et les chèvres, disparus, mangés, comme les poissons. Les jeunes filles du camp s’adonnent à la prostitution dans le bois voisin, rendant ce lieu de promenade un peu moins attrayant pour les familles. Les enfants, tous d’un âge inférieur à la majorité pénale, parcourent les rues de la petite ville. Ils rentrent dans les maisons, cambriolent pendant que d’autres s’adonnent à la mendicité ou pillent les potagers. La municipalité avait mis en place un système de collecte des ordures avec des bacs en plastique rutilants. Avant le passage des bennes, ils sont systématiquement renversés pour pouvoir les fouiller plus vite, laissant la chaussée dans un état infect et obligeant les services municipaux de nettoiement à repasser tous les jours. Les vols de métaux se sont généralisés, plaques d’égout, fils électriques etc. Autre spécialité, particulièrement sympathique : le nettoyage des cimetières. Tout ce qui garnit les tombes est systématiquement volé ou arraché.
Le système parfaitement organisé consiste à ramener l’argent ainsi que le produit des vols et des trafics aux dirigeants du camp qui centralisent, et probablement répartissent. Avec, semble-t-il, l’envoi en Roumanie d’une partie du butin.
Est-il nécessaire de faire l’analyse juridique de ces comportements ? Violations de domiciles, vols en réunion, vols avec effraction, racolage, proxénétisme, dégradations, pollutions, agressions, violences, profanations de sépulture. Un consternant catalogue.
Et qui sont les victimes de cette prédation ? Les pauvres. Ceux qui habitent dans la grande périphérie. Qui font quatre heures de transports par jour pour aller au boulot quand ils en ont un.
Aucune procédure pénale n’a jamais été intentée. Aucune protection particulière des habitants n’a été mise en place, ni même envisagée.
Eh bien, dans un État de droit, ces citoyens aussi ont des droits. Et il est du devoir du ministère de l’intérieur de les faire respecter.
Lorsque l’on parle de ce devoir, on fait bien état d’une obligation juridique. Les autorités n’ont pas le droit de laisser se créer des conditions susceptibles de créer des dommages, y compris aux habitants de ces bidonvilles. Les infractions de « mises en danger délibéré de la vie d’autrui », « homicides et coups et blessures involontaires » en laissant quelqu’un « exposé à un risque immédiat de mort ou de blessures qu’on ne pouvait ignorer » sont imputables à l’État . Les autorités publiques sont obligées d’intervenir. Elles encourent des poursuites pénales si elles ne le font pas. D’ailleurs, on peut imaginer que s’il survenait un drame humain, accident, incendie, dans un de ces camps, nos belles âmes seraient les premières à appeler au lynchage des maires et des préfets.
Alors bien sûr, on peut comprendre le réflexe de compassion face aux conditions de vie absolument infectes qui sont celles de ces gens. Ne pas être très fier lorsque l’on assiste à un démantèlement. On peut se dire que ce n’est pas la solution. Qu’il faudrait faire autrement.
Eh bien non. Désolé, mais c’est un problème qui n’a pas de solution.
Pourquoi viennent-ils en France actuellement ? Parce qu’ils ont été chassés de Roumanie ? Parce qu’il souhaitent s’intégrer dans notre pays ou être assimilés ? Non, au-delà des facilités juridiques données par le droit européen, c’est parce que nous sommes un endroit rémunérateur et accueillant pour l’organisation sociale et le modèle économique qui sont les leurs.
Les Roms ne sont pas des réfugiés contraints par leur exil de vivre de ces expédients. La réalité n’est pas celle-là. Le modèle économique de ces communautés est un système « prédateur ». Leurs déplacements les amènent à venir s’installer dans un endroit où ce système très organisé va pouvoir se déployer : mendicité, délinquance, prostitution. Et lorsque l’endroit est moins intéressant, ou que l’on est chassé, on se déplace. Manuel Valls dit que la plupart ne veulent pas s’intégrer. Bien sûr ! Notre mode d’organisation sociale est tellement éloigné du leur qu’à de rares exceptions, ils n’ont aucune raison de vouloir s’intégrer. Pourquoi s’imaginer que tout le monde veut s’intégrer à notre modèle ? La vie d’un jeune chômeur de grande périphérie est-elle si enviable ? Très concrètement, ce n’est pas leur intérêt.  Et il ne s’agit pas, bien sûr, de racisme ou de xénophobie. Personne n’ose prétendre que ces gens du voyage sont génétiquement des délinquants. Simplement, on constate un gap social et culturel, qui fait qu’en l’état, pour notre pays, il n’est pas possible de laisser se développer ce phénomène.
Et surtout, la France est un État de droit, et on doit y respecter la loi. Et il appartient  à Manuel Valls, ministre de l’Intérieur, d’y veiller. Et ce n’est pas montrer du doigt une nationalité ou une ethnie particulière que de ne pas accepter que des groupes s’affranchissent ou soient affranchis du respect de la loi qui s’impose à tous les autres.
Il y a bien sûr des associations qui essayent de faire avancer les choses, de trouver des solutions, des moyens de dialogue. Des gens sincères et dévoués, guidés eux par une vraie compassion. Ce sont des efforts louables, mais désolé, ce sont des pansements sur des jambes de bois.
Terminons par les belles âmes. Il y a deux choses qui sont très choquantes. D’abord, et comme d’habitude, elles s’achètent une bonne conscience avec l’argent des autres. Ensuite, elles font le tri entre les pauvres. Comme ces bourgeoises du XIXe siècle dans leurs ouvroirs, elles ont les leurs. Les autres, ceux qui subissent cette prédation, elles s’en fichent, ils sont transparents. Parcourez la littérature abondante de nos belles âmes, vous n’y trouverez jamais un mot sur ceux qui sont les vraies victimes.
Mais en fait, c’est vrai ça, comment peut-on habiter dans l’Essonne ?

*Photo : Fondapol – Fondation pour l’innovation politique.

Les retraites complémentaires privées à l’épreuve de la crise

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retraites-13-mars

retraites-13-mars

Dans la nuit du 13 mars dernier, au terme de négociations difficiles, patronat et syndicats ont conclu un accord destiné à éviter la faillite à très brève échéance de l’ensemble des retraites complémentaires – cadres et non-cadres – du secteur privé. Pour chacune des trois années à venir, cet  accord prévoit du 1er avril 2013 au  1er avril 2015 un décrochage des pensions d’environ  1% par an par rapport à l’inflation constatée en contrepartie d’une augmentation de 0,2%  des cotisations des actifs, étalée jusqu’au 1er avril 2015 et répartie à raison de 0,12% à la charge des employeurs et de 0,08% à la charge des salariés. L’accord a été adopté par l’ensemble des organisations patronales, mais deux syndicats de salariés – la CGT et la CFE-CGC – ont indiqué leur refus de le signer. Ce compromis doit encore être ratifié par les autres organisations signataires. Disons-le tout net : les retraités du privé marqueront certainement d’une pierre noire cette date du 13 mars 2013, tant l’accord signé paraît destructeur, inique et incomplet.
Son texte commence par  rien moins que le constat implicite  d’une double faillite. Contrairement à ce que croient l’immense majorité des Français, un système de répartition peut parfaitement  tomber en faillite. Et le système par points, vanté par  tant de spécialistes, a exactement les mêmes faiblesses que le système par répartition auquel il s’adosse.
Or, alors qu’un consensus s’était établi depuis de longues années pour indexer les pensions sur l’inflation afin de maintenir aux retraités leur pouvoir d’achat, le nouvel accord plante un véritable coup de poignard dans la solidarité intergénérationnelle. Sans le dire et sous couvert d’un décrochage « provisoire »sur trois ans, il prévoit que les retraites ne seront plus garanties contre l’inflation, mais qu’elles seront simplement ajustées peu ou prou  en fonction des recettes et réserves  disponibles. Il va de soi que cette nouvelle approche risque de soumettre les retraités au bon vouloir des actifs, qui leur reprochent de leur coûter de plus en plus cher. Ceux qui, sans  rechigner, ont tenu dans le passé à assurer les retraites de  leurs aînés s’aperçoivent douloureusement que leurs enfants n’ont plus les mêmes préoccupations. En brisant leur dernier point d’ancrage,  le nouvel accord ouvre la voie au risque  d’une dérive infinie des retraites, à la merci de tous les prédateurs publics ou privés.
Ce compromis est enfin destructeur, parce qu’il va inévitablement  ruiner les restes de confiance que pouvaient avoir les retraités dans certains syndicats. Aujourd’hui, les masques sont tombés et les retraités savent qu’ils ont désormais beaucoup à redouter d’un monde syndical qui se prétend « réformiste » et dont les conflits d’intérêts entre la représentation prioritaire des actifs et la défense très subsidiaire des retraités éclatent du coup au grand jour.
Le patronat et les syndicats de salariés ont pris le plus grand soin à tenir les retraités écartés de la table de négociation. Sur le plan social, le retraité est considéré comme une sorte de perpétuel mineur, presque  un intouchable. Pire, l’accord a été signé en ignorant aussi bien les quelque 17 millions de salariés privés cotisants non  syndiqués, que les 11,6 millions de retraités privés qui n’ont droit à aucune représentation. Cela fait au total près de 29 millions de Français qu’on a sciemment écartés de la négociation,  soit près des deux tiers du total des actifs et des retraités.
C’est peu dire que le compte n’y est pas pour les retraités. Ces derniers perdront successivement en trois années 3% de leur pouvoir d’achat, auxquels s’ajoutera la nouvelle taxe de 0,30% à compter du 1er avril prochain. Ainsi, en quelques mois, on vient d’annoncer  aux seniors qu’ils vont perdre d’ici 2015 pas loin du trentième de leurs retraites complémentaires. Or si ces retraites représentent environ le tiers  du total des pensions d’un salarié non-cadre, pour un cadre elles atteignent la moitié et parfois jusqu’aux deux tiers de l’ensemble des arrérages perçus. Du côté des retraités, l’accord est donc parfaitement scélérat.
Tous les griefs qui précèdent sont d’autant plus graves que l’accord du 13 mars est loin de résoudre les principaux problèmes qui demeurent posés au pays. D’abord à l’intérieur même de chaque régime de retraite quel qu’il soit, aussi longtemps  qu’on fixera l’âge de départ à la retraite et la durée des cotisations en fonction de tables de mortalité historiquement dépassées, on aura de plus en plus de retraités qui vivront en effet au-delà de l’espérance de vie qui leur était originellement assignée lorsqu’ils sont partis en retraite. Malgré l’accord, le déficit prévisionnel résiduel des régimes complémentaires excède toujours nettement 5 milliards d’euros pour 2017. Le financement des retraites dans leur  ensemble ne retrouvera jamais un semblant d’équilibre, tant qu’on n’intégrera pas dans les calculs l’estimation des gains supplémentaires d’espérance de vie à venir. L’idéal étant qu’en prenant dûment en compte la pénibilité réelle des métiers (les tables de mortalité professionnelles ne sont pas faites pour les chiens !)  pour une pension complète  au terme d’une carrière complète, chaque Français qui part  à la retraite puisse raisonnablement espérer bénéficier de la même  durée de  retraite  que son voisin, fût-il fonctionnaire, cheminot, maçon, métallurgiste, ouvrier du public ou du privé.
Autre carence significative et substantielle : l’accord du 13 mars creuse encore un peu plus  l’énorme écart qui sépare les retraites du secteur privé de celles du secteur public. Pour l’instant, les retraites publiques bénéficient toujours d’une garantie complète de leur pouvoir d’achat. Or, alors que  le taux de la cotisation patronale dans le privé n’excède guère 16% des salaires,  en 2012, l’Etat acquittait pour équilibrer les  retraites de ses fonctionnaires des cotisations avoisinant 68% des rémunérations brutes ( et ce taux galope chaque année bien plus vite que l’inflation! ), soit plus de quatre fois le taux de référence du privé. Il est évidemment parfaitement anormal qu’un salarié du privé ait à financer en sus de sa propre retraite l’essentiel de  celle du fonctionnaire, alors que ce dernier ne contribue en rien à l’équilibre des retraites du privé. L’unification rapide des régimes publics et privés est donc pour la nation une exigence urgente et prioritaire  de justice sociale, indispensable au maintien de la cohésion du pays.
Désormais, il est clair qu’à côté de la lutte des classes qui n’a pas totalement disparu de nos mentalités,  les retraites deviennent l’enjeu majeur d’une lutte ouverte des générations et d’un vif affrontement entre secteur public et secteur privé, où chaque partie cherche à pousser becs et ongles la défense de ses propres avantages. Nombre de Français restent viscéralement attachés au système par répartition : gardons-nous donc de l’affaiblir, de l’altérer et de le discréditer au point de faire à terme de la capitalisation et de l’épargne individuelle la seule alternative viable pour ceux qui garderont encore le souci de leurs vieux jours.

*Photo : bitzcelt. 

Israël : Barack Obama victime du coup de la panne

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Les superstitieux y verront un mauvais présage et les autres un joyeux plantage : le voyage historique de Barack Obama en Israël est déjà endeuillé par une disparition tragique, dès premier jour de sa visite officielle, celle de sa Cadillac blindée – que contrairement à la plupart de mes collègues, y compris spécialisés, je me refuse à qualifier de « limousine », toutes les photos du véhicule concerné ne me montrant qu’un 4×4 plus obèse qu’un ado standard de Queensbridge au cul duquel on a assez maladroitement greffé un coffre assez grand pour faire fantasmer tous les contract killers sicilo-américains.
« Un de nos véhicules de protection a eu des problèmes mécaniques en Israël aujourd’hui », a confié laconiquement à l’AFP Edwin Donovan, porte-parole du Secret Service américain, organisme fédéral qui, contrairement à ce que laissent accroire dans maints feuilletons policiers une cohorte de traducteurs sous-payés, ne doit pas se traduire par « Services secrets », puisque cette agence a principalement en charge la protection rapprochée du Prez (façon Clint dans l’excellent Dans la ligne de mire de  Wolfgang Petersen.) Ce service s’occupe  aussi – les Américains sont rigolos – de la traque des faux-monnayeurs, (façon William Petersen dans le sublime To Live and Die in L.A de l’insurpassable camarade Friedkin, et dont je n’ose même pas vous donner le titre français, puisque on n’y ravale l’United States Secret Service au rang banal de Police Fédérale).
Avec tout ça, les filles, faudrait pas que j’oublie la caisse à Barack (qu’on tâchera de ne pas confondre avec la baraque à Keith). Selon moult sites concurrents donc ignares, la panne serait due au fait que le plein de la limousine présidentielle a été fait avec du diesel au lieu d’essence. Or une telle étourderie aurait salement encrassé « The Beast », ainsi qu’on l’appelle, sans pour autant la faire trépasser. Au contraire, le coupable a fait ingérer à la Bête du super sans plomb en lieu et place du gasoil que réclame impérativement son vorace turbo diesel de 6,5 litres de cylindrée, et là, qu’il s’agisse d’une grosse Caddy ou d’une Microcar sans permis, c’est la vraie cata, demandez-le à votre garagiste si comme d’hab vous ne me croyez pas.
Même si le Daily Mail affirme avoir percé tous ses mystères, les caractéristiques du véhicules sont classées top secret. Secret au point de ne pas informer le chauffeur de la nature du carburant à utiliser ?

Euskadi : l’exception industrielle

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pays basque crise

pays basque crise

Il paraît que certains Français y ont cru pour de bon. Maintenant que le Président a annoncé que l’inversion de la courbe du chômage ne serait pas pour 2013, sans doute nourrissent-ils la cohorte des déçus du hollandisme qui, de plan social en plan social, se retournent contre celui qu’ils ont porté au pouvoir.
Cette ambiance pour le moins pesante n’affecte pas les salariés du fabricant d’électroménager FagorBrandt, à Lyon, qui abordent leur reconversion avec beaucoup d’espoir. Ils fabriquaient des lave-linge ? Désormais, ils produiront des véhicules électriques et des filtres à eau. Un cas d’école de ré-industrialisation dont on aimerait qu’il soit plus répandu.
En 2009, l’entreprise espagnole Fagor, qui a racheté Brandt, doit admettre que la production de lave-linge n’est pas rentable : elle perd 15 millions d’euros par an. La décision est donc prise, en 2010, de délocaliser l’activité vers la Pologne. Mais, soucieuse de ne pas abandonner les salariés, Fagor revend le site à un fabricant de voitures, la Société d’innovation et de technologie de Lyon (SITL). Fagor se désengage en douceur : le site continuera en effet à produire des machines à laver jusqu’en 2015, le temps que la nouvelle production décolle. Le syndicat Sud n’a rien trouvé à redire puisqu’on a évité la fermeture pure et simple de l’usine : 470 des 537 salariés restent sur le site et les autres continueront à travailler pour Fagor.
C’est un paradoxe : alors que l’Espagne continue à s’enfoncer dans la récession, et que le chômage outre-Pyrénées touche plus de 26 % de la population active, une entreprise espagnole sauve des emplois en France.[access capability= »lire_inedits »] Cela a peut-être à voir avec le fait que Fagor n’est pas seulement une entreprise espagnole : c’est surtout une entreprise basque. Or le Pays basque résiste mieux à la crise que le reste de l’Espagne : si l’Andalousie et l’Estrémadure comptent toutes deux 36 % de la population active à la recherche d’un emploi, cette proportion tombe à 15 % au Pays basque et même à 11 % dans la région du Debagoiena où, de surcroît l’industrie emploie encore 45 % de la population active, soit le taux le plus élevé d’Espagne.
Ce succès industriel à l’âge de la désindustrialisation, dans une vallée étroite qui fut longtemps difficile d’accès, appelle une explication. Peut-être est-il en partie imputable à des spécificités culturelles, notamment au fait que Mondragón, la ville principale du Debagoiena, est le siège du coopérativisme basque Fagor en étant l’un des fleurons.
En parcourant les alentours verdoyants de Mondragón, on est effectivement impressionné par le nombre des usines. Ce sont pour la plupart des coopératives apparues dans la seconde moitié du XXe siècle, sous l’impulsion d’un prêtre né en Biscaye en 1915, José Maria Arizmendiarrieta. Pendant la guerre civile, jeune séminariste, il soutient les républicains et collabore à la revue basque Eguna, ce qui lui vaut un bref séjour en prison. Ordonné prêtre, il est nommé à Mondragón en 1941. Après s’être d’abord occupé des jeunes apprentis de l’Unión Cerrajera, qui était à l’époque l’entreprise locale la plus importante, il fonde en 1943 sa propre école d’apprentis. Dans les années 1950, il encourage cinq de ses élèves à créer leur coopérative et Ulgor, ancêtre de Fagor, qui produit des réchauds et des poêles, apparaît en 1956. Très vite, il apparaît nécessaire de créer un organisme financier qui soutiendra le développement des coopératives : Caja Laboral, qui est une coopérative de crédit, est créée en 1959.
Un demi-siècle plus tard, la Corporación Mondragón regroupe120 coopératives, situées au Pays basque pour la plupart, et opérant dans de nombreux secteurs d’activité : production industrielle, crédit, distribution, agriculture, éducation ou encore recherche-développement. Et pour pallier les carences de l’État-providence espagnol et offrir aux salariés-coopérateurs une gamme complète de prestations sociales, soins médicaux et pensions de retraites, Lagun Aro fut créée en 1970.
Au Pays basque, ces coopératives représentent 8 % de l’emploi industriel et à Mondragón, elles donnent du travail à la moitié de la population. Au total, ces 120 coopératives appartiennent à 83 000 socios (associés), qui ont tous investi 15 000 euros, somme correspondant au salaire annuel le plus bas. Comme des actionnaires, ils touchent des dividendes en fonction des résultats. Propriétaires de leur entreprise, ils décident de sa stratégie : l’Assemblée générale composée de tous les socios élit un conseil recteur qui choisit les directeurs, sachant que l’écart entre le salaire le plus faible et le plus élevé ne peut pas être supérieur à 4,5 (6 pour les coopératives les plus importantes telles que Fagor, Caja Laboral ou Eroski). Du coup, il n’y a pas besoin de syndicats. Les socios ne sont pas protestants mais basques. Mais à l’instar de Max Weber, ils semblent considérer que « l’égoïsme intéressé, la cupidité et l’âpreté au gain » ne peuvent pas être les seuls moteurs du capitalisme moderne, et que le travail « doit s’accomplir comme un but en soi ».[ 1. Max Weber. L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Paris, Plon, 1964.]
Pour Fernand Braudel, la montagne « est un monde à l’écart des civilisations »« l’insuffisance du matériel humain, sa faible épaisseur, sa dispersion, ont interdit la mise en place de l’État, des langues dominantes, des grandes civilisations »[2. Fernand Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Paris, Armand Colin, 1990.]. Un relatif isolement et le caractère montagneux ont sans doute permis aux habitants du Pays basque de conserver une forte identité. Autre caractéristique des régions de montagne, l’habitat y est dispersé dans des quartiers ruraux généralement constitués d’une église et de quelques maisons, le bourg se trouvant au fond de la vallée. Ces quartiers ruraux (auzoa en basque, un mot qui désigne aussi le voisinage) supposent des liens sociaux particuliers : entre voisins, on a des obligations, comme par exemple l’entretien des chemins, mais aussi un devoir d’entraide – si l’un est malade, les autres le remplacent pour les travaux agricoles ou le soin des animaux. « Urrutiko parientea baino lehenago da auzua » (« Le voisin vient avant le parent lointain »), affirme un proverbe. Dans le passé, comme l’explique Caro Baroja[3. Julio Caro Baroja, Los Vascos, Istmo, Madrid, 2000.], les quartiers ruraux du Pays basque furent aussi des laboratoires de la démocratie, en marge de l’influence des seigneurs locaux : les voisins se réunissaient devant l’église ou, lorsqu’il pleuvait, sous le portique, (d’où le nom anteiglesias que l’on donne parfois à ces quartiers), pour prendre des décisions concernant la communauté.
La réussite des coopératives prolonge donc un mode d’organisation sociale, à la fois égalitaire et solidaire, qui a structuré la société basque au cours des siècles. Mais elle tient plus généralement à la force du sentiment identitaire, encore accrue par la répression franquiste : dans le Debagoiena, la majorité de la population est bascophone et, aux élections d’octobre 2012, les partis nationalistes, qu’ils soient de gauche (EH Bildu) ou de droite (le PNV) ont cumulé plus de 75 % des suffrages.
Pour autant, tout n’est pas rose. À la recherche de flexibilité, les coopératives ont de plus en plus recours à des travailleurs temporaires auxquels elles font miroiter la possibilité de devenir un jour socios. Ensuite, avec l’effondrement du marché espagnol, la part des exportations, essentiellement vers l’Europe, est passée de 58 % à 70 %, imposant aux coopératives une internationalisation de leur stratégie. Quand une coopérative perd de l’argent, les socios, réunis en assemblée générale, peuvent décider eux-mêmes de baisser leur salaire. Si elle est contrainte de mettre la clé sous la porte, elle ne licencie pas : les travailleurs sont réaffectés dans d’autres coopératives du groupe. Toutefois, les coopératives ont compris que leur survie passait par l’innovation, d’où la création à Mondragón d’un pôle de compétitivité baptisé Garaia, qui associe entreprises, universités et laboratoires de recherche. Les entreprises plus anciennes, exposées à la concurrence des pays à faible coût de la main d’œuvre, n’en doivent pas moins délocaliser. Fagor a déjà créé des usines en Pologne, au Brésil, au Mexique, en Thaïlande et en Chine. Reste à savoir si le modèle coopératif peut survivre en dehors de son milieu naturel, qui est en fait un milieu culturel.[/access]

*Photo : Fagor Automation.