Avec Les Théories sauvages, l’Argentine Pola Oloixarac nous livre un premier roman subtilement emberlificoté. On a dit que ce roman était bizarre : pas plus, au fond, que n’importe quelle bizarrerie postmoderne. Lorsqu’une personne vous dit d’un film, d’un livre ou d’une peinture, qu’elle les a trouvés bizarre, c’est qu’elle n’y a rien pigé et n’ose pas se l’avouer. Ou qu’elle ne s’avise pas que tout ne doit pas nécessairement être compris. Et du reste, bizarre, quelle grande œuvre ne l’est pas ?
Au départ, il y a la petite Kamtchowsky (K. pour les intimes…), « incapable de se soustraire à l’ornière d’associations pseudo-érudites qui la dominait », et qui se fourre d’instinct dans des expériences extrêmes, et son petit ami Pabst, avorton demi-intellectuel en qui mal-être, pensée et masturbation se mêlent intimement. Les Théories sauvages superposent l’histoire de ces deux jeunes laiderons penseurs et celle d’une thésarde pulpeuse, narratrice ressemblant physiquement à l’auteur, qui rêve d’offrir à un de ses professeurs ses lumières sur une certaine théorie de la violence.
L’originalité de ce roman qui, contrairement à ce qui a pu être dit ici ou là, a peu à voir avec Houellebecq, tient à son écriture volontairement boursouflée, pédantesque, qui d’un même mouvement moque la cuistrerie universitaire et sert de vide-poches au cerveau perclus de références philosophico-littéraires de la narratrice, dont le poisson rouge se nomme Yorick, et la chatte, Montaigne Michelle.
On ne comprend d’abord pas du tout où Pola Oloixarac veut en venir, ce qui blesse notre amour-propre, et nous rappelle au passage que nous n’avons lu ni Leibniz ni Jung. En chemin, on saisit toutefois, avec un certain soulagement, que l’objectif de Pola Oloixarac est moins d’aboutir à quelque sens que ce soit, que de juxtaposer des histoires, des moments de l’Argentine moderne ; ce que l’opération de piratage informatique de la fin du roman se propose de représenter de façon artistique, postmoderne évidemment, rhizomique bien sûr, et pour tout dire, assez grandiose : « La ville ne ressemblait plus à rien, et pourtant, elle était belle. »
Les personnages de ce roman pourraient tout aussi bien être les théories elles-mêmes, théories tentaculaires et frelatées, fausses avec un peu de vrai, vraies avec un peu de faux, au croisement desquelles on trouve la mystérieuse et borgésienne Théorie des transmissions moïques du borgésien et mystérieux anthropologue hollandais Johan Van Vliet, universitaire fondu dans la jungle, sorte de Kurtz insaisissable et arboricole, enfin auteur des non moins mystérieux, insaisissables et borgésiens Maanloos Geschriften (Écrits sans lune). Pour relier la théorie occulte de Van Vliet et le verbiage mêlé de froide frénésie sexuelle de K. et de Pabst, rien d’autre que l’ironie et le sens de la parodie d’Oloixarac, lesquels attirent dans leurs filets tout le savoir concassé de l’Université et de la Toile.
Paradoxalement, les stratagèmes déployés par Pola Oloixarac pour désorienter le lecteur laissent bientôt à ce dernier un grand sentiment de liberté, comme s’il flânait dans un souk, se laissait porter au gré des courants. Qui ne connaît pas, et c’est notre cas, son anthropologie et sa psychanalyse sur le bout des doigts, n’est rapidement plus capable de décider si ce qu’on lui chante de la théorie de Van Vliet tient debout, si son « anthropologie de la volupté et de la guerre » est du lard ou du cochon. Telle qu’exposée dans la deuxième partie du roman, elle parait solide; il est hélas probable que le cerveau surdimensionné de Pola Oloixarac joue avec le nôtre. Dans le doute, abstenons-nous.
Oloixarac est une jeune romancière impressionnante, capable à la fois de raillerie et d’autodérision, et qui accomplit l’exploit d’infuser sa personne dans tout le roman, tout en laissant à ses personnages  assez de place pour s’y ébattre. Et que ce premier roman laisse un léger goût d’inachevé n’a pas d’importance, de même que la trop grande place tenue par toute la quincaillerie postmoderne (mélange des genres, usage d’illustrations, artifices narratifs à gogo, Bambi remixé par Leibniz, Leibniz remixé par Bambi, et tutti quanti). Pola Oloixarac, malicieuse et agile comme peu de jeunes romanciers, mène son monde à la baguette – un monde dont personne ne peut dire où il ira.

Pola Oloixarac, Les Théories sauvages (Seuil), traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon

*Photo : Pola Oloixara (marcel maia).

Lire la suite