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Un « Monsieur » du Monde tire sa révérence

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andre fontaine monde

Jadis, au service étranger du journal Le Monde encore sis rue des Italiens, on le surnommait «  Monsieur ». André Fontaine devait ce sobriquet à l’esprit caustique d’un journaliste de la maison, Paul-Jean Franceschini, qui fut son plus fervent soutien lors de sa première tentative ratée de succéder à Jacques Fauvet en 1982. Comme il avait manifesté son intention de faire le tour de la rédaction du Monde pour défendre sa candidature à la direction du journal, Franceschini le baptisa Philéas Fogg, et s’attribua le rôle de Passepartout, fidèle serviteur du héros sorti de l’imagination de Jules Verne. Il  rapportait les faits et gestes de Fontaine en disant, par exemple, « Aujourd’hui, Monsieur semble d’humeur charmante » ou « Monsieur m’a chargé de vous transmettre que votre article d’hier était de la roupie de sansonnet », ce qui provoquait l’auteur du papier en cause un brusque état dépressif vite noyé dans un verre de whisky dans le bureau du chef de service.
« Monsieur », donc, fut journaliste, et ne fut que cela de 1947, date de son entrée au Monde jusqu’à ce que la maladie de Parkinson, ces dernières années, ne l’empêche de venir quotidiennement dans son bureau du Boulevard Auguste Blanqui, un privilège réservé aux anciens directeurs du journal : il était la preuve vivante que ce journal, naguère, avait été un grand journal.
La carrière d’André Fontaine a coïncidé presque jour pour jour avec le sujet dont il fut le spécialiste incontesté dans la presse française et internationale : la guerre froide entre l’Occident et la bloc soviétique. Entré au journal lors de son déclenchement en 1947, il quitta ses fonctions de directeur en 1991, l’année où Mikhaïl Gorbatchev mettait fin à l’existence de l’URSS. Son Histoire de la guerre froide reste, encore aujourd’hui, un classique, contraignant les historiens professionnels à reconnaître, certes de mauvais gré, qu’un journaliste peut, parfois, sortir avec les honneurs du domaine de l’éphémère.
Dans les années cinquante, il suivit loyalement Hubert Beuve-Méry dans son soutien à une « troisième voie » entre le communisme soviétique et le capitalisme dominé par la puissance des Etats-Unis. Mais peu à peu, à force de regarder l’évolution du monde, ce catholique libéral s’éloigna de cette illusion, et se montra plus critique des aberrations et des crimes du « socialisme réellement existant ». Dans une rédaction du Monde où le courant tiers-mondiste animé par Claude Julien et Eric Rouleau gagnait en influence, il maintenait bien haut la bannière de la défense de la liberté et de la lutte contre tous les totalitarismes, quel que soit leur habillage idéologique. Ce positionnement lui coûta la succession de Jacques Fauvet, en 1982, et ce n’est que trois ans plus tard qu’à la suite d’une violente crise interne, il fut élu directeur du journal par la société des rédacteurs. Le rite voulait que le journaliste chargé de rédiger le fameux « bulletin de l’étranger », la colonne anonyme publiée chaque jour en « une »  du journal, l’apporte personnellement vers onze heures du matin chez le directeur. Celui-ci était assis  devant son majestueux bureau, saluait brièvement le préposé au pensum resté debout, et procédait à la lecture à voix haute du texte, ponctuant cette lecture de remarques cinglantes relatives à l’orthographe, au style et parfois au fond des idées exprimées. Des coups de stylo rageurs venaient biffer les formulations indignes. J’ai subi, plusieurs fois, ses « soufflantes » dont certains de mes collègues, et pas des moins talentueux, remontaient parfois les larmes aux yeux… Mais quelques heures plus tard, il avait oublié, et se montrait charmant, attentionné et attentif avec de jeunes confrères qu’il écoutait volontiers sur leur domaine de compétence, pour en faire son profit. Ces choix en matière de recrutement de journalistes furent souvent judicieux, et donnèrent au journal des plumes éminentes : Alain Frachon, Sylvie Kauffmann, le regretté Yves Heller, pour ne citer qu’eux en demandant aux autres, dont votre serviteur, de me pardonner. Ses choix de chef d’entreprise furent moins heureux, notamment celui d’investir massivement dans une nouvelle imprimerie et d’introduire Alain Minc dans les circuits décisionnels du journal. Mais on ne peut exceller en tout, et André Fontaine, au regard de ceux qui l’ont précédé, et surtout suivi, peut entrer la tête haute au paradis des journalistes, celui où l’on retrouve l’odeur de l’encre et du plomb fondu.

*Photo : Hervé Photos.

Manifs et mariages pour tous : une farce française

En ces temps de colère pour tous, c’est un jeu qui pourrait être amusant que de se plonger dans les commentaires ronflants et guerriers qui ponctuaient les manifs contre le CPE par exemple, il y a quelques années. Il n’y était question que de « résistance » contre un pouvoir « méprisant », « autoritaire », et même « totalitaire ». De « l’autisme » du Premier ministre et du président, de « l’exaspération » de la population contre un pouvoir qui avait fait du mépris des jeunes « un principe et une politique ». En face, quand on ne faisait pas semblant de s’inquiéter de la mollesse de la répression policière, on moquait ces lycéens propres sur eux et bien nourris qui posaient  en révolutionnaires courageux, tout en prétendant faire plier le gouvernement à coup d’AG sauvages et de mauvais calembours. Ce qu’ils ont d’ailleurs réussi à faire, pulvérisant d’un seul coup d’un seul la belle carrière de Dominique de Villepin. Sarkozy en profitera quelques années plus tard, lors des projets de « réforme » des retraites,  pour incarner, menton haut et regard fier,  la vraie droite, celle qui ne recule pas devant la rue…
Aujourd’hui, le meilleur élève de Sarkozy, c’est une fois de plus Hollande : pas question de céder sous la pression de la rue. Mais voilà que ce sont ceux-là mêmes qui moquaient la grandiloquence de nos jeunes et intimaient au gouvernement de ne pas faire marche arrière en 2006 qui jouent aux indignés et dénoncent  l’autisme, la violence et l’autoritarisme du gouvernement. Et voilà encore que ce sont ceux-là mêmes qui naguère dénonçaient le fascisme policier sous Chirac et Sarkozy, qui moquent aujourd’hui sans vergogne les petites natures trop bien sapées qui pleurnichent à la télé parce que le gaz lacrymogène, ça pique. En quelques années, les jeunes manifestants plein d’audace qui risquaient leur quatre-heures pour défier les CRS et faire plier le gouvernement, sont passés sans hésiter du côté de ces mêmes CRS et assument  à fond l’autisme gouvernemental. On peut entendre sur Internet et ailleurs les gras ricanements que suscitent chez ces gens les photos de Christine Boutin touchée par des gaz lacrymogènes. Et il est vrai qu’il n’y a pas mort d’homme. Ce n’est, dans ces farces à répétition, que la France que l’on enterre.

Affaire Baby-Loup : il faut changer la loi

baby loup laicite

Mardi 19 mars, la Chambre sociale de la Cour de Cassation cassait le jugement de la Cour d’Appel de Versailles, laquelle avait confirmé le licenciement pour faute d’une employée de la crèche Baby-Loup de Chanteloup-les-vignes (78). L’employée avait été licenciée pour avoir refusé de se conformer au règlement intérieur de l’établissement, prohibant le port d’un signe confessionnel ostentatoire, un voile islamique en l’occurrence. La Cour de cassation a jugé que le licenciement attentait au Code du travail qui dispose, en son article L 1121-1, que l’employeur ne peut apporter de restrictions aux droits des personnes et aux libertés individuelles, dont la liberté religieuse.
Du seul point de vue juridique, ce jugement n’est finalement pas si étonnant, si on en croit la jurisprudence de la Cour, qui sacralise depuis quelques décennies la liberté individuelle. Nous avons interrogé quelques juristes, qui ne sont pas tombés pas des nues à l’énoncé du verdict, et leur avons posé le petit cas pratique suivant : imaginons que vivant dans un gros village miné par les disputes politiques, une personne décide de créer une association de joueurs de belote, strictement apolitique et où le fait même d’aborder ce sujet polémique sera prohibé dans les statuts ainsi que dans le règlement intérieur. Imaginons que ladite association embauche un barman pour certaines soirées et que celui-ci décide un jour de venir travailler avec un tee-shirt faisant la promotion de François Hollande, Nicolas Sarkozy ou Marine Le Pen. Imaginons enfin que l’employé soit licencié pour irrespect du caractère apolitique de l’association, inscrit dans le règlement intérieur. Que dirait la Cour de cassation ? D’après les trois juristes que j’ai interrogés[1. Lesquels ne passent pas pour des ennemis de la République et des promoteurs du communautarisme.], le verdict serait à coup sûr le même que celui qui a sanctionné mardi la crèche Baby-Loup. Franchement, cela pose un problème, qui n’est pas seulement  juridique mais philosophique et politique. Pourquoi le juge favorise-t-il la liberté individuelle plutôt que la liberté d’association ? Après tout, la seconde a autant d’importance que la première. En déniant le droit d’une association – qu’elle soit une crèche ou l’exemple de mon association villageoise – à vivre selon ses valeurs et ses buts, ne crée-t-on pas une situation tout autant liberticide ?
La philosophe Catherine Kintzler explique dans un texte passionnant en quoi la lutte contre la discrimination contre des croyants se fait, à l’occasion de l’Arrêt Baby-Loup, au détriment des laïques et des non-croyants. La liberté de conscience se restreindrait-elle, nous interroge-t-elle, à la liberté religieuse ? Dans un appel publié dans Marianne ce samedi, un collectif de personnalités parmi lesquelles Elisabeth Badinter, Caroline Fourest, Jeannette Bougrab et Alain Finkielkraut, prend le gouvernement à témoin : comment est-il possible de créer des crèches confessionnelles et d’interdire à d’autres établissements en charge de la petite enfance  d’imposer la neutralité en leur sein ? Les signataires ont raison d’être vigilants et d’interpeller ainsi le gouvernement. Laisser le dernier mot à la Cour de Cassation, comme d’autres refilèrent le bébé au Conseil d’Etat en 1989, constituerait une désertion du politique. En l’espèce, le Code du travail laisse une marge de manoeuvre trop importante au Juge en disposant que seules « des restrictions qui seraient justifiées par la nature de la tâche à accomplir et proportionnées au but recherché » peuvent être imposées. On peut ainsi interdire à un homme de porter un bermuda par temps chaud, parce qu’il est en contact avec la clientèle, tout en autorisant aux femmes de la même entreprise à porter une telle tenue[2. Arrêt Cédric Monribot contre Sagem sécurité – 9/12/2008.], et interdire à une crèche – dont le credo laïc est inscrit dans les statuts et le règlement – de prohiber le voile islamique. Cette incertitude est d’autant moins supportable que l’employeur est petit. Si une grosse multinationale dispose d’une armée de juristes dans ses services du personnel et peut se relever d’une condamnation pour licenciement abusif, ce n’est pas le cas de structures plus modestes, comme l’association Baby-Loup.
Du côté du gouvernement, on a semblé s’émouvoir de la situation. Manuel Valls a regretté publiquement la décision de la Cour de Cassation et Najat Vallaud-Belkacem a déclaré que « la laïcité ne devait pas s’arrêter à la porte des crèches ». Harlem Désir, premier secrétaire du PS, demande également que le législateur reprenne la main. Si tel devait être le cas, on se dirige vers l’extension aux crèches privées de la notion de mission de service public, ce qui leur permettrait d’intégrer dans leurs règlements les mêmes exigences en matière de laïcité que celles qui s’imposent dans les crèches publiques ou les écoles[3. L’arrêt de la Cour de Cassation a rendu le même jour un arrêt concernant une employée de la sécurité sociale. On l’a très peu noté mais celui-là constitue une victoire pour la laïcité puisqu’il a étendu aux organismes de sécu les exigences qui existent dans la fonction publique.]. Pour ma part, je serais tenté de demander au gouvernement davantage d’ambition en modifiant le code du travail, autorisant les organismes privés à se prévaloir, s’ils le souhaitent, des mêmes dispositions que la fonction publique en matière de laïcité. Mais comme me l’expliquait une haute autorité de Causeur, il faut savoir tenir compte des rapports de force politiques et sociaux et savoir demander peu, dans un premier temps…

*Photo : European Parliament.

Manif du 24 mars : mandales pour tous !

manif pour tous

Dimanche 24 mars, 14h45, métro Sablons. On est accueilli dès la sortie par les cris de ralliement de trois membres du service d’ordre de la manifestation qui s’égosillent afin de faire emprunter aux voyageurs et manifestants la sortie « Jardin d’acclimatation ». Le ton est donné et l’atmosphère bien différente de celle du 13 janvier dernier. Si les petits drapeaux et les T-shirts colorés sont toujours là, les chars et les ballons roses se font plus discrets et la techno laisse place à une Marseillaise furibarde qui ne se prolonge cependant pas jusqu’au couplet fatal – « Qu’un sang impur abreuve nos sillons… » – mais le cœur y est. L’ambiance de kermesse festive n’est plus de mise, c’est la colère qui s’exprime cette fois plus franchement.
Cette colère n’est toujours pas tournée contre les homosexuels, quoi qu’en pense Jean-Pierre Michel (PS), rapporteur du projet de loi Taubira au Sénat, qui a refusé d’auditionner le collectif « Manif pour tous » et accuse ses responsables d’être dans le « déni d’homophobie ». Non. La colère qui se manifeste plus visiblement ici vise justement les Jean-Pierre Michel, leur morgue et leur crispation idéologique. Elle vise une classe politique et médiatique psychorigide qui depuis quelques mois s’évertue à faire passer bourrage de crâne et lobbying pour un « débat démocratique ». Les gens qui défilent ce 24 mars semblent afficher plus durement la lassitude de se voir constamment méprisés, insultés, traités à la moindre occasion d’homophobes et de haineux rétrogrades par une intelligentsia bien plus représentative de la ploutocratie festive que de la moindre intelligence. Et surtout, bien plus qu’il y a deux mois, la colère des manifestants vise François Hollande, pour des motifs qu’on imagine plus nombreux que la simple opposition au mariage gay.
Les sourires sont encore sur les visages mais une tension plane qui n’était certainement pas aussi présente lors de la manifestation précédente. Les orateurs s’égosillent au micro et reprennent, la voix déjà éraillée, des slogans qu’il est bien difficile de déchiffrer. Peu importe d’ailleurs, la colère qu’ils expriment est, elle, parfaitement audible. À presque 15h, un cortège impressionnant s’est déjà massé sur l’avenue Charles de Gaulle et le service d’ordre peine à éviter que la manifestation ne déborde sur les trottoirs. De minute en minute, la foule se fait plus compacte et arrivé à la porte Maillot, le cortège n’avance plus, bloqué par l’engorgement. Au micro, les organisateurs appellent, déjà avec un peu d’anxiété, au calme et au respect de l’itinéraire du cortège. « Conservez votre enthousiasme mais respectez scrupuleusement les consignes. Ne tentez pas de franchir les barrages, c’est dangereux et illégal », répètent inlassablement les mégaphones. L’extrémité de l’avenue Charles de Gaulle est devenue un goulet d’étranglement et si la foule reste calme, quelques vieilles dames commencent à afficher un visage plus anxieux à mesure que la densité humaine augmente. Certaines, et certains, jugent déjà plus prudent de rebrousser chemin. Il vaut mieux dès lors s’éloigner un peu de la manifestation et rejoindre l’avenue Malakoff par le square Parodi.
Le petit tertre qui domine le périphérique permet aussi d’avoir une vue d’ensemble du cortège. Elle est impressionnante. La porte Maillot est noire de monde et les manifestants commencent à très largement déborder sur les rues adjacentes, formant autant de cortèges secondaires qui empruntent l’avenue Malakoff et l’avenue Foch en criant des slogans et poussant des coups de sifflets stridents. La manifestation semble bien difficile à contrôler dans ces conditions et la stratégie dissimulée derrière le refus de la préfecture de police de laisser les manifestants défiler sur l’avenue des Champs-Elysées apparaît plus clairement. Puisqu’il n’est pas encore possible de purement et simplement interdire ce type de démonstration du mécontentement populaire, les pouvoirs publics, en signifiant le plus tardivement possible l’impossibilité d’emprunter l’avenue des Champs-Elysées aux organisateurs de la « manif pour tous », ont sciemment cherché à compromettre le plus possible son organisation, sachant qu’il serait très difficile pour les organisateurs qui attendaient une foule conséquente – et elle l’est – de réorganiser le trajet dans un si court délai. À vue d’œil, le plan semble fonctionner. La méthode favorise déjà un comptage peu avantageux pour les opposants au mariage pour tous, compte tenu de la dispersion d’une partie des manifestants. Ce faisant néanmoins, la préfecture de police et le ministère de l’Intérieur ont créé des conditions de sécurité bien aléatoires pour un événement d’une telle ampleur, au risque de causer de sérieux incidents.
Et les incidents n’ont pas manqué. Une heure à peine après le début du rassemblement, des manifestants ont tenté d’envahir la place de l’Etoile qui leur était interdite par le dispositif policier. Des échauffourées ont vite éclaté, suivies de tirs de gaz lacrymogène pour disperser la foule. Quoi qu’en dise le directeur du cabinet du préfet de Paris qui a évoqué « le comportement agressif des manifestants », faire tirer des gaz lacrymogènes sur une foule composée en majorité de familles avec un certain nombre d’enfants en bas âge, ce n’est pas très bon pour les sondages. Il aurait mieux valu renvoyer les Femen gazer tout ce petit monde à l’extincteur, cela passe beaucoup mieux dans les médias…
Trois conclusions s’imposent à chaud après cette deuxième « Manif pour tous. » La première, c’est que même en dépit d’une couverture médiatique très défavorable (et c’est un euphémisme !), le rassemblement a peut-être, et contre toute attente, été plus important que celui du 13 janvier. La deuxième c’est que la « manif pour tous » s’est transformée en véritable manif anti-Hollande. Car les slogans spontanément repris, les conversations et l’amertume palpable visaient cette fois bien plus directement le chef de l’Etat et dépassaient largement le cadre du mariage gay. La troisième conclusion c’est que si l’on considère la rigidité dogmatique et l’irresponsabilité des pouvoirs publics dans la prise en charge d’une manifestation dont l’ampleur a systématiquement été minimisée pour des raisons idéologiques, il est heureux que les « débordements » n’aient pas été plus sévères. Cette fois, le dérapage est venu du gouvernement. Les vidéos de gosses en larmes et la photographie de Christine Boutin allongée par terre après avoir été vraisemblablement malmenée dans la manifestation risquent de faire encore plus mal qu’une charge de CRS…

 

*Photo : Mon_Tours.

La race des écrivains

racisme alexandre hurel

J’ai entre les mains un curieux ouvrage qui vient de paraître, intitulé Chroniques du racisme ordinaire, le livre noir de la littérature française du XIXe siècle (Éditions Pimientos). L’auteur de cette anthologie, Alexandre Hurel, qui semble en effet un très bon connaisseur en son domaine, s’est mis en devoir de « traquer » (c’est son mot, il l’emploie deux fois dans sa préface) les passages ou propos antisémites et/ou racistes chez les grands écrivains – de Dumas à Maupassant, de Michelet à Stendhal, et de Jules Verne à Huysmans.
Et le fait est qu’il en a trouvé. Beaucoup. C’est indiscutable. Le florilège est accablant. M. Hurel est un procureur qui fait bien son travail, et avec la dernière rigueur. Même Zola est « parfois bien limite, mais comme sauvé par son J’accuse » ! Soit, soit, on admet.
Et nous sommes bien d’accord, tout cela est insupportable pour nous, qui savons  jusqu’où peuvent mener de tels réflexes et idéologies. Reste une question, une grande question : savoir à quoi ce livre veut aboutir. Je passe sur certaines manœuvres un peu abusives –  faire voisiner un texte de Proudhon qui appelle explicitement à l’extermination des juifs avec le sonnet de Baudelaire « Une nuit que j’étais près d’une affreuse juive… » ou aller dénicher du racisme chez Stendhal qui évoque les différences de tempérament selon les régions de France (en s’appuyant certes sur des théories fantaisistes). Il y a aussi une curieuse absence d’analyse. Ainsi Victor Hugo se prononce-t-il pour la colonisation afin d’apporter le progrès aux « races inférieures ». C’est clair, c’est net, il l’a dit. Mais M. Hurel ne prend pas garde que Hugo était pour la colonisation du même point de vue qu’il était pour « les États-Unis d’Europe », et contre la peine de mort, ou qu’il dénonçait la misère sociale. On en fait quoi, de ça ?[access capability= »lire_inedits »]
Ce que prouve en réalité ce livre, c’est que le racisme était alors un réflexe de pensée assez spontané, et si l’on ose dire candide, et ça date de loin, puisque M. Hurel en trouve même trace dans l’Ancien Testament. Aux meilleurs esprits, que d’erreurs promises !
Cela étant, « racisme », « raciste » sont des termes qui n’apparaissent qu’à la fin du XIXe siècle. Avant cela, on fait du racisme comme M. Jourdain faisait de la prose. On peut le déplorer mais c’est ainsi. Sauf que M. Hurel révoque la notion de « contexte ». On ne doit pas dire, selon lui, que dans le contexte de l’époque, même un Dumas, dont le grand-père était noir, a pu parler de « l’expression de stupidité » sur le visage d’un « gros nègre du Congo », et ce « dans toute l’exagération de la laideur de la race ». Eh oui. En son époque, Dumas, le généreux et progressiste Dumas, ne se posait aucune question en écrivant cela. Mais M. Hurel refuse le « contexte », au motif que certains écrivains (Chateaubriand, ou Rimbaud, qui vécut en Afrique) n’ont pas tenu de propos de cette sorte. M. Hurel ne se demande pas s’ils ont pu le penser. Mieux : il s’appuie sur des contre-exemples, comme Lamartine s’exclamant : « Je suis de la couleur de ceux qu’on persécute.» Très bien. Mais lorsque Nerval écrit, à propos des Égyptiens : « Ils sont plus rêveurs  qu’actifs et plus intelligents qu’industrieux. Mais je les crois bons », M. Hurel ne voit pas de racisme là-dedans. Or moi, j’en vois, même si c’est un racisme positif, au sens le  plus rigoureux du terme : accoler des qualités d’ordre moral ou intellectuel à une ethnie ou à une couleur.
Alors, oui, où veut-on en venir ? À une expurgation générale ? Il y aura du travail.
J’ai vu un universitaire sérieux trouver la Chanson de Roland xénophobe, un autre reprocher à Racine de n’avoir pas protesté contre les dragonnades, un troisième juger Dante « complice de la torture » (à cause des supplices de son Enfer). Je ne soupçonne pas M. Hurel de tels excès. Je voudrais juste qu’il me dise ceci, oui, ceci, exactement : où il veut en venir.[/access]

*Photo : Rachid Lamzah.

Jean-Marc Roberts à la vie, à la mort

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jean marc roberts

On allait évoquer quelques romans réussis du début d’année : Oriane Jeancourt Galignani s’intéressant à Sylvia Plath (Mourir est un art, comme tout le reste); L’Equipe anglaise de Killian Arthur ; ou encore le parfait Demain, Berlin d’Oscar Coop-Phane, prix de Flore 2012.
On en parlera, peut-être. Mais après Deux vies valent mieux qu’une, de Jean-Marc Roberts qui, en à peine 100 pages, dit tout, avec légèreté, des joies, des drames et des choses de la vie.
La rumeur, depuis de longs mois, circulait : « Jean-Marc est très malade. » Des personnes confirmaient : « Il n’en a plus pour longtemps. » Se moquant des langues déliées, Roberts, patron des éditions Stock, s’est lancé dans ce qu’il fait de mieux avec l’édition des romans des meilleures plumes de ces dernières années : une flânerie sur le fil de ses « affaires personnelles » et des étrangetés d’un crabe querelleur.
Oui, Roberts est malade : tumeur 1 saison 1, tumeur 2 saison 2, écrit-il. Passant de l’Hôtel-Dieu à La Pitié-Salpêtrière, de Saint-Joseph à Pompidou, il commence à connaître comme sa poche les hôpitaux de Paris. Ça lui donne d’ailleurs envie d’écrire un guide. À un moment, après une opération, il a perdu sa voix : sa plus grande douleur. Les mauvaises analyses, la radiothérapie et la chimiothérapie, finalement, ce n’est pas grand chose. La voix envolée, par contre, comme la perte des cheveux, il a failli ne pas s’en remettre.
Pour tenir, Roberts revisite, à sa guise, ses souvenirs : des étés adolescents et calabrais, les silhouettes bronzées de jeunes filles en bikini qu’on impressionne en sautant d’un rocher de trente mètres, les canulars téléphoniques de Modiano, les femmes d’une vie, les enfants, un oncle classieux et tonitruant, le visage de Muriel Cerf sur la couverture de ses premiers livres en édition poche.
Dans Deux vies valent mieux qu’une, rien ne pèse, surtout pas le malheur qui rôde. Roberts s’amuse, tord la vérité, s’isole, ferme les yeux, et séduit toujours en grand vivant qu’il est. Même si, au détour d’un paragraphe : « On aurait dit des quintes de toux comme des quintes de larmes. »
Le livre refermé, on est à la fois bouleversé et heureux, comme après la lecture des cinquante dernières pages d’Eve de Guy Hocquenghem et comme après une discussion trop brève avec A.D.G., en mars 2004.
Le livre refermé, on a envie de le relire immédiatement, en attendant le prochain : Jean-Marc Roberts bouleverse et rend heureux.

Jean-Marc Roberts, Deux vies valent mieux qu’une, Flammarion.

L’appel de Jalons Jr pour la manif du 24 mars DES PARENTS, SI JE VEUX, QUAND JE VEUX !

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Comme nous vous l’avions annoncé hier, le Groupe d’Intervention Culturelle Jalons soutient sans la moindre réserve l’appel à manifester du Club des Jalons Juniors, dans le plus strict respect, cela va de soi, de l’indépendance de ce mouvement. Il était donc indispensable que nous portions à votre connaissance ce texte de la plus haute importance.

jalons

L’APPEL DE JALONS Jr : LES ENFANTS PARLENT AUX PARENTS !

 

À l’école, on a apprit avec Madame Rietmeister le loups et le chien de la fontaine. Nous c pareil : on a le droit de choisire notre lèsse . Parfoi c bien davoir des parents surtou sil sont pas tou le temp las. Ya pleins de truc dans le frigo et le portemoney sur la table de Mamman. Mais il fau toujours obéire même quand ces idiot. Ya une autre solusscion, les enfants peuve continué a abité avec les adultes mai sil se calme (les adultes)

C pour quoi nout aixigon un RÉFÉRINDOM D’INITIATIVE ÉCOLIAIRE sur l’auto des terminations. Le presiden Dekok disait quon demande come question : préféré vou 2 parents moche et chiant ou pa de parent du tou? Mais il rigol toultan! Sa serai mieu qu’on pose par example : vous voulé vivre libre et heureu où obéire tou le temp à un, deux, ou plusieur parent ?

 

Collectif pour un Référendum d’Initiative Écolière

 

DES PARENTS, SI JE VEUX, QUAND JE VEUX !

 

Pour le Club des Jalons Juniors, Nabila Barjot, Déléguée Classe

 

Premières associations signataires :

• Déçus des Parents

• Groupe « Dessine-moi une fugue »

• Collectif Le Sceau et l’Appel

 

Rendez-Vous : ce dimanche 24 mars 2013 à 14h au 61 av. de la Grande Armée devant la brasserie Le Touring.

Les grandes désespérances

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roto albert caraco

1. L’homme qui a tué Ben Laden
Vous comprendrez facilement pourquoi je préfère demeurer anonyme. Mais je tiens quand même à préciser deux ou trois choses dans le langage qui est le mien : celui d’un Américain moyen. Ce que j’ai à dire tient en quelques mots. Le président Barack Obama se vante d’avoir éliminé l’ennemi juré des États-Unis. Il ment : c’est moi qui l’ai fait. Mais maintenant, je suis au chômage, séparé de ma femme, le corps couvert de blessures, pendant que lui plastronne à la Maison-Blanche. Il prêche le pacifisme ; c’est un hypocrite. Je préfère encore Ben Laden : avec lui au moins, c’était clair. Il voulait notre peau. J’ai eu la sienne.
Ma vie n’a pas plus de sens que n’importe quelle autre. Jugez plutôt :
1. Je me suis engagé chez les marines à 19 ans, après avoir été plaqué par la fille que j’aimais.
2. Au cours de nos séances d’entraînement, on m’a classé parmi les tireurs d’élite. Dans le désert du Nevada, je passais mes journées à tirer sur une cible qui avait le visage de Ben Laden. Cela s’appelle un « exercice de mémoire musculaire ». J’étais devenu ce qu’on nomme un « shooter ». L’exemple à suivre était Chris Kyle, le meilleur tireur d’élite des Navy Seals. Je pense souvent à lui aujourd’hui. Il avait éliminé près de 300 terroristes.
3. Moi, le tireur d’élite, on m’a envoyé sur la base militaire de Jalalabad, en Afghanistan. Je ne savais pas trop ce que j’y faisais. Mais tous les jours, je visais le visage de Ben Laden. À force, il m’est devenu sympathique, comme s’il était un autre moi, mon double.[access capability= »lire_inedits »]
4. Je ne m’attendais pas à l’abattre dans son repaire d’Abbottabad, au Pakistan. Mes coéquipiers l’appelaient « Geronimo » ou, plus simplement, « OBL ».
5. Quand nous avons débarqué chez lui avec nos lunettes de vision nocturne, je l’ai aussitôt reconnu. Il avait les mains posées sur les épaules de sa plus jeune épouse. Il était bien plus grand que je ne l’avais imaginé. Il a tenté de s’emparer de son arme. J’ai visé la tête. Trois balles ont suffi. Je l’ai vu respirer pour la dernière fois. Un simple réflexe.
6. En me retournant, j’ai aperçu son fils. À peine âgé de 2 ou 3 ans. Je ne suis pas un sauvage. Je ne voulais pas lui faire de mal. Il pleurait. J’ai mis de l’eau sur son visage et l’ai caressé, pendant que trois « shooters » criblaient de balles le corps inerte de son père. Cette scène, je ne l’oublierai jamais. Les Navy Seals, pour moi, c’était fini.
7. De retour sur notre base, Bill McRaven, le chef de l’opération, m’a pris dans ses bras, comme un père enlace son fils. Il m’a dit que j’étais un héros américain. Je n’ai rien répondu.
8. Aujourd’hui, le héros américain a perdu le sommeil, il n’arrive pas à nouer les deux bouts. Il n’a pas d’assurance-maladie, ni de retraite. Et pourtant, j’ai liquidé « OBL » et, au moins, 30 talibans. À quoi bon ? Nous allons abandonner l’Afghanistan. Une guerre perdue de plus. Je suis dégoûté. J’ai quitté l’armée. Le suicide serait une solution… j’y pense de plus en plus. Et si je me faisais Barack Obama ? Il est si fier de sa victoire. Il ne lui vient jamais à l’esprit que cette victoire, c’est ma défaite, notre défaite collective ?
9. Parfois, je pense à Chris Kyle, notre modèle. Il a fini comment, ce tireur d’élite ? Abattu dans un stand de tir par un autre « shooter ».
10. Il n’y a pas de morale à cette histoire. Il n’y a pas de morale dans l’Histoire. Héros, terroristes, tortionnaires, suicidés ou président des États-Unis, quelle différence ? La mort n’est qu’une question de temps. Je la sens qui rôde autour de moi. Je l’attends. Sans trembler. Après tout, je suis quand même un héros américain. Et pas n’importe lequel, celui qui a tué Geronimo, mon frère. 
2. Dehors, c’est pire encore…
S’il y a un satiriste qui, tous les dimanches, brasse du désespoir, c’est bien El Roto. Ses dessins, publiés dans le quotidien madrilène El Pais, n’épargnent personne. Ni les banquiers (l’un d’eux dit : « Nous volons des millions et l’État nous renfloue. Qui ose dire que le système ne fonctionne pas ? » ), ni les anticapitalistes (« J’étais profondément anticapitaliste, s’exclame l’un d’eux, à l’allure de communiste pur et dur, mais quand j’ai vu le système s’effondrer, je me suis précipité à son secours sans hésiter »), ni les cyniques (« Nous avions peur que les communistes détruisent le capitalisme, mais finalement ce sont les traders qui s’en chargent »). C’est le système lui-même qui provoque sa propre destruction, et il ne laisse place à aucune alternative. « Ne sortez pas du tunnel. Dehors, c’est pire encore… » Ceux qui doutent que cela puisse être pire, se délecteront avec les dessins d’El Roto réunis par Frédéric Pajak, un orfèvre en la matière, sous le titre Le Cahier électrique (éd. Les Cahiers dessinés).
Le plus surprenant avec El Roto, c’est que la politique ne l’intéresse pas. Il le répète inlassablement : il ne veut être au service de personne, sinon de son propre désespoir. Ce qu’il veut, c’est traquer la logique du pouvoir, sans tomber dans le piège qui voudrait que ceux d’en haut soient les méchants et ceux d’en bas les gentils. Tous sont logés à la même enseigne, emportés on ne sait où par ce qui est le mieux partagé au monde : la volonté d’écraser autrui tout en feignant de le sauver.
El Roto (« Le Cassé ») est né en 1947 à Madrid. Je ne dirais pas de ses dessins qu’ils sont géniaux. Ils sont plus que cela : intelligents. Il a compris que la plupart des dessins meurent par leur texte. Voilà qui ne risque pas de leur arriver. De surcroît, El Roto a une bonne tête. Mine de rien, ça compte aussi. Le philosophe marxiste Reyes Mate l’a préfacé. Il prétend, lui aussi, qu’El Roto nous rend chaque dimanche plus lucides, mieux à même de percevoir le réel derrière les discours qui l’enfument. Il a raison. Il dit aussi, et c’est d’une évidence aveuglante, qu’El Roto se situe dans une tradition à laquelle appartiennent Goya, Grosz et, surtout, Daumier. Si vous ne vous procurez pas illico son livre, ce sera une raison supplémentaire de désespérer.
3. Caraco, ce dynamiteur distingué.
Avec le recul, nous sommes quelques-uns à savoir qui était le Nietzsche du XXe siècle : Albert Caraco. Comme Nietzsche, il n’avait pas de lecteurs et à peine un éditeur (« une obscure officine lausannoise », selon lui). Comme Nietzsche, il était apatride et nomade. Comme Nietzsche, il écrivait des livres qui étaient de la dynamite. Les rares lecteurs à les avoir lus s’interrogeaient : était-ce l’œuvre d’un dément ou peut-être celle d’un esprit supérieur comme on en rencontre deux ou trois fois par siècle ? Il aura fallu attendre quarante ans après sa mort pour répondre à cette question : c’était bel et bien un génie. Je n’en dirai pas plus, réservant mes propos sur Caraco pour le prochain numéro de Causeur dont chacun s’accorde à dire qu’il bouleversera le paysage éditorial. Il n’aurait pas déplu à Caraco d’y figurer. Ce sera sa revanche posthume.
Une troublante coïncidence avant de conclure : Caraco est également le nom de l’Indien qui conduit Tintin et Milou dans sa pirogue chez les Arumbayas, les plus féroces Indiens de l’Amérique du Sud dans L’Oreille cassée. Albert Caraco, qui a vécu en Uruguay, se serait-il inspiré de la férocité des Arumbayas pour nous entraîner, à sa suite, dans des abîmes de désespoir, coupant nos têtes, puis par un procédé très ingénieux, les réduisant à la taille d’une pomme ? Chez Caraco, comme chez Hergé, on n’est jamais à l’abri d’une mauvaise surprise, mais sauvés par l’élan de leur imagination et la beauté de leur style. [/access]

*Photo : @otromundoesposi en twitter.

Il était une fois la publicité

publicite slogans marques

Le « publicitaire », à côté du rhinocéros de Java et du berger allemand commun, est un des plus passionnants spécimens du règne animal. On reconnaît les petits à ce qu’ils utilisent souvent le mot  « appétant » hors contexte et qu’ils sont persuadés de pratiquer un art ; les chefs de meute se repèrent à leur style décontracté chic, à leur absence militante de cravate et à leurs voitures de sport. Le roi de ces animaux possède une Rolex (un objet en métal qui donne l’heure avec moins de précision que le soleil), sourit exagérément et prodigue des conseils aux Princes entre deux fulgurances poétiques dédiées aux fabricants de lasagnes surgelées au poney ou à l’industrie du tampon hygiénique.
On le voit, le publicitaire est fascinant. Les plus raisonnables pensent pouvoir forger l’air du temps et les « tendances » de consommation de leurs contemporains à la force de leur imaginaire ; les plus fougueux sont persuadés que la clé du bonheur générationnel réside en leur créativité sans borne et leur capacité à créer des « concepts ». Mais attention, bien souvent le publicitaire s’égare en croyant tenir un concept, alors que son filet à papillons n’a attrapé qu’une simple formule.
Évitons cependant de sombrer dans la caricature. Les publicitaires se nourrissent de mots. Ce qui les rend tout de même très sympathiques et fréquentables. La newsletter « 13h de la Com » de l’hebdomadaire Stratégies nous informait il y a quelques semaines de la publication d’une étude sur l’évolution du vocabulaire utilisé dans la pub. L’enquête, portant sur 5 643 slogans et 3 498 marques, nous apprend sans surprise que les mots les plus employés sont « être » et « faire » (avoir, c’est mal…) et que les mots qui ont le plus progressé sont « voir » et « solutions »… Car oui, il convient de suggérer au consommateur que son acte d’achat est une « réponse » évidente à un problème existentiel.
Dans le « top 10 » des mots les plus rencontrés dans les slogans, on croise aussi « monde » et  « vie ».  Car oui, le consommateur d’aujourd’hui achète global mais il veut aussi penser à l’avenir de la planète. Et la « liberté » n’est pas en reste. Ainsi, Loué nous apprend en 2012 qu’ « Un bon poulet est un poulet libre ! »… Dont acte. Quant à la tentation révolutionnaire, elle sourd chez Dassault Systèmes : « Si nous posons les bonnes questions, nous pouvons changer le monde ! ».
Le mot « France » arrive en 42ème position, derrière « peau », « idées » et « avenir »… mais c’était avant que le grand public ne découvre le militantisme hystérique d’Arnaud Montebourg pour la « marque France ». L’Observatoire des slogans propose aussi un classement des mots « nouveaux », qui ont fait leur apparition dans les publicités de 2012… On note Milka qui propose « Prenons le temps de biscuiter ensemble », L’Oréal qui éructe un mystérieux « Clashez les couleurs ! », ou encore le roi de la pomme de terre Vico qui se dresse : « Liberté, égalités, festivités ! ». Dans le domaine du bizarre on notera L’Oréal (encore) qui incite à « Recapturer  la lumière ». Charabia ? Galimatias ? Au temps de la novlangue, on ne pouvait en attendre moins…
La publicité peut malgré tout prendre aussi une très poétique hauteur. Ainsi, nous apprenons que le ballon Airparif du Parc André Citroën (Paris) retrouvera les airs à la mi-mars, après un changement de sponsor publicitaire. L’équipement mesurant la qualité de l’air dans le ciel de la capitale ne portera plus les couleurs de la Banque Populaire (« La banque qui donne envie d’agir ! ») mais de l’assureur italien Generali (« Nous pouvons tous agir pour notre avenir ! »). Malheureusement, l’aérostat publicitaire Generali ne survolera pas les cieux de tout l’hexagone, à l’instar de son homologue américain, l’inénarrable dirigeable publicitaire Goodyear (autrement appelé « Goodyear Plimp ») qui survole sciemment chaque match de base-ball, chaque rencontre de football américain, chaque moment fort de l’actualité, dans l’espoir que les caméras des chaînes d’information continue captent son cheminement élastique, et surtout ses logos saillants. Un dirigeable Goodyear qui a alimenté avec profit l’imaginaire de toute une génération d’écrivains américains… On retrouve dans le journal du grand Hunter S. Thompson, pape du gonzo journalisme et gentleman des lettres, en date du 18 février 1969 cette note édifiante : « Hier, un camé a tenté de voler le dirigeable Goodyear et de l’emmener à Aspen pour le festival de rock… avec une guitare, une brosse à dents et une radio à transistors dont il disait que c’était une bombe… Selon le L.A Times, il a ‘tenu les autorités à distance pendant plus d’une heure en affirmant être George Harrison des Beatles’. Ils l’ont emprisonné mais n’ont pu trouver sous quel chef d’accusation l’inculper… alors ils l’ont fourré dans un asile. »
Mais où va la pub ? 
Saint-Ogilvy priez pour nous !

*Photo : 99 francs.

Le travail ne rend pas libre

jacques ellul travail

« Arbeit macht frei » : de la sinistre inscription à l’entrée du camp, demande Ellul, avons-nous, modernes, retenu quelque chose ? Avons-nous saisi ce qu’elle disait de notre monde, non pas en tant qu’il serait nazi, évidemment, mais en tant que nous communions toujours sur cette question du travail avec un axe majeur des idéologies totalitaires. Dans huit textes de Jacques Ellul rassemblés par Michel Hourcade, Jean-Pierre Jézéquel et Gérard Paul, tous trois spécialistes de son œuvre, le philosophe-théologien de la technique s’attaque avec violence au Travail comme une idole de l’époque, aux côtés de l’Argent, de l’État et de la Puissance.
L’analyse qu’il en livre est double, à la fois historique et biblique : contrairement à ce que nous croyons, avance-t-il, jamais les sociétés antérieures, depuis les chasseurs-cueilleurs jusqu’au Moyen Âge, n’ont ressemblé à des enfers dans lesquels l’homme aurait travaillé huit ou dix heures par jour, pour amasser pour ou même pour seulement survivre. Cette aliénation, continue-t-il, nous la devons aux XVIIIe et XIXsiècles. Le travail est une invention bourgeoise en ceci que chacun devient un travailleur, le patron comme l’employé. Il n’y a plus de caste oisive aristocratique, chacun participe au nec-otium. Le travail est aussi une invention industrielle où l’ouvrier n’est plus décidément qu’une force de travail, extrait entièrement de toute autre forme de relation sociale et moins que jamais possesseur de ses moyens de production.[access capability= »lire_inedits »] C’est enfin une invention morale : celle d’un mauvais protestantisme anglais et hollandais, où le travail devient une vertu incontournable.
Or cela est complètement faux d’après Ellul, et surtout d’un point de vue juif et chrétien – d’un point de vue biblique en fait. Il en veut pour preuve la sagesse de Qohélet[1. Ou L’Ecclésisaste, livre de sagesse de l’Ancien Testament, connu notamment pour son « Vanité des vanités, tout est vanité ».] qui prêche ceci : « Je me suis tourné vers toutes les œuvres qu’avaient faites mes mains, et vers le travail auquel j’avais tant travaillé pour les faire et voici : tout est vanité et poursuite du vent. Il n’y a aucun profit sous le soleil. »[2. L’Ecclésiaste, II, 11.]  Bien entendu, ni Qohélet ni Ellul ne font l’apologie de la paresse : le travail comme conséquence de la chute dans le monde biblique est une contrainte imposée par Dieu à l’homme, qui ne peut donc être mauvaise. Mais Ellul rappelle que la nécessité n’a rien à voir avec la liberté : « Tout ce que ta main trouve à faire avec la force que tu as, fais-le »[3. L’Ecclésiaste, IX, 10.], dit encore Qohélet.
C’est-à-dire que, si l’homme est fait pour cultiver la terre, le Jardin, et s’il est bon qu’il s’y occupe, ce n’est pas là pourtant que son être va se réaliser. Il doit y consacrer une partie de ses heures, mais sans prétendre pour autant qu’il y gagnera, car tout est vanité, et ce n’est pas celui qui sème qui moissonnera. Le dévouement au travail ne trouve son utilité véritable que dans la gratuité, que dans la possibilité du don. C’est dans cette mécompréhension de fond que Marx – dont Ellul est l’un des plus grands spécialistes – s’est laissé prendre à l’idéologie capitaliste, idéologie que son socialisme scientifique croyait pourtant combattre. La révolution communiste représente un échec fondamental car elle ne critique pas l’ethos fondamental du monde moderne. Cet échec impose d’aller vers la vraie révolution, celle d’un monde vraiment socialiste, c’est-à-dire qui refuse l’économie de la rareté, l’économie de la rivalité pour aller vers la « non-puissance » et la convivialité.
« Mieux vaut du repos plein le creux de la main que de pleines poignées de travail – et de poursuite de vent »[4. L’Ecclésiaste, IV, 6.] : après l’Ecclésiaste, Ellul se fait le chantre de la véritable décroissance, celle des gens ordinaires d’Orwell et de Michéa, qui réhabilite avant tout l’occupation oisive, la palabre, le travail « doux », celui de la maison et de la communauté contre l’hybris productiviste libérale. Et de citer cette sordide épitaphe lue au hasard d’une pierre tombale : « Le travail fut sa vie. » Ce n’est pas le PDG de Titan qui dira le contraire.[/access]

Jacques Ellul, Pour qui, pour quoi travaillons-nous ?, La Table Ronde, 2013.

*Photo : Affiche de propagande soviétique ukrainienne.

Un « Monsieur » du Monde tire sa révérence

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andre fontaine monde

andre fontaine monde

Jadis, au service étranger du journal Le Monde encore sis rue des Italiens, on le surnommait «  Monsieur ». André Fontaine devait ce sobriquet à l’esprit caustique d’un journaliste de la maison, Paul-Jean Franceschini, qui fut son plus fervent soutien lors de sa première tentative ratée de succéder à Jacques Fauvet en 1982. Comme il avait manifesté son intention de faire le tour de la rédaction du Monde pour défendre sa candidature à la direction du journal, Franceschini le baptisa Philéas Fogg, et s’attribua le rôle de Passepartout, fidèle serviteur du héros sorti de l’imagination de Jules Verne. Il  rapportait les faits et gestes de Fontaine en disant, par exemple, « Aujourd’hui, Monsieur semble d’humeur charmante » ou « Monsieur m’a chargé de vous transmettre que votre article d’hier était de la roupie de sansonnet », ce qui provoquait l’auteur du papier en cause un brusque état dépressif vite noyé dans un verre de whisky dans le bureau du chef de service.
« Monsieur », donc, fut journaliste, et ne fut que cela de 1947, date de son entrée au Monde jusqu’à ce que la maladie de Parkinson, ces dernières années, ne l’empêche de venir quotidiennement dans son bureau du Boulevard Auguste Blanqui, un privilège réservé aux anciens directeurs du journal : il était la preuve vivante que ce journal, naguère, avait été un grand journal.
La carrière d’André Fontaine a coïncidé presque jour pour jour avec le sujet dont il fut le spécialiste incontesté dans la presse française et internationale : la guerre froide entre l’Occident et la bloc soviétique. Entré au journal lors de son déclenchement en 1947, il quitta ses fonctions de directeur en 1991, l’année où Mikhaïl Gorbatchev mettait fin à l’existence de l’URSS. Son Histoire de la guerre froide reste, encore aujourd’hui, un classique, contraignant les historiens professionnels à reconnaître, certes de mauvais gré, qu’un journaliste peut, parfois, sortir avec les honneurs du domaine de l’éphémère.
Dans les années cinquante, il suivit loyalement Hubert Beuve-Méry dans son soutien à une « troisième voie » entre le communisme soviétique et le capitalisme dominé par la puissance des Etats-Unis. Mais peu à peu, à force de regarder l’évolution du monde, ce catholique libéral s’éloigna de cette illusion, et se montra plus critique des aberrations et des crimes du « socialisme réellement existant ». Dans une rédaction du Monde où le courant tiers-mondiste animé par Claude Julien et Eric Rouleau gagnait en influence, il maintenait bien haut la bannière de la défense de la liberté et de la lutte contre tous les totalitarismes, quel que soit leur habillage idéologique. Ce positionnement lui coûta la succession de Jacques Fauvet, en 1982, et ce n’est que trois ans plus tard qu’à la suite d’une violente crise interne, il fut élu directeur du journal par la société des rédacteurs. Le rite voulait que le journaliste chargé de rédiger le fameux « bulletin de l’étranger », la colonne anonyme publiée chaque jour en « une »  du journal, l’apporte personnellement vers onze heures du matin chez le directeur. Celui-ci était assis  devant son majestueux bureau, saluait brièvement le préposé au pensum resté debout, et procédait à la lecture à voix haute du texte, ponctuant cette lecture de remarques cinglantes relatives à l’orthographe, au style et parfois au fond des idées exprimées. Des coups de stylo rageurs venaient biffer les formulations indignes. J’ai subi, plusieurs fois, ses « soufflantes » dont certains de mes collègues, et pas des moins talentueux, remontaient parfois les larmes aux yeux… Mais quelques heures plus tard, il avait oublié, et se montrait charmant, attentionné et attentif avec de jeunes confrères qu’il écoutait volontiers sur leur domaine de compétence, pour en faire son profit. Ces choix en matière de recrutement de journalistes furent souvent judicieux, et donnèrent au journal des plumes éminentes : Alain Frachon, Sylvie Kauffmann, le regretté Yves Heller, pour ne citer qu’eux en demandant aux autres, dont votre serviteur, de me pardonner. Ses choix de chef d’entreprise furent moins heureux, notamment celui d’investir massivement dans une nouvelle imprimerie et d’introduire Alain Minc dans les circuits décisionnels du journal. Mais on ne peut exceller en tout, et André Fontaine, au regard de ceux qui l’ont précédé, et surtout suivi, peut entrer la tête haute au paradis des journalistes, celui où l’on retrouve l’odeur de l’encre et du plomb fondu.

*Photo : Hervé Photos.

Manifs et mariages pour tous : une farce française

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En ces temps de colère pour tous, c’est un jeu qui pourrait être amusant que de se plonger dans les commentaires ronflants et guerriers qui ponctuaient les manifs contre le CPE par exemple, il y a quelques années. Il n’y était question que de « résistance » contre un pouvoir « méprisant », « autoritaire », et même « totalitaire ». De « l’autisme » du Premier ministre et du président, de « l’exaspération » de la population contre un pouvoir qui avait fait du mépris des jeunes « un principe et une politique ». En face, quand on ne faisait pas semblant de s’inquiéter de la mollesse de la répression policière, on moquait ces lycéens propres sur eux et bien nourris qui posaient  en révolutionnaires courageux, tout en prétendant faire plier le gouvernement à coup d’AG sauvages et de mauvais calembours. Ce qu’ils ont d’ailleurs réussi à faire, pulvérisant d’un seul coup d’un seul la belle carrière de Dominique de Villepin. Sarkozy en profitera quelques années plus tard, lors des projets de « réforme » des retraites,  pour incarner, menton haut et regard fier,  la vraie droite, celle qui ne recule pas devant la rue…
Aujourd’hui, le meilleur élève de Sarkozy, c’est une fois de plus Hollande : pas question de céder sous la pression de la rue. Mais voilà que ce sont ceux-là mêmes qui moquaient la grandiloquence de nos jeunes et intimaient au gouvernement de ne pas faire marche arrière en 2006 qui jouent aux indignés et dénoncent  l’autisme, la violence et l’autoritarisme du gouvernement. Et voilà encore que ce sont ceux-là mêmes qui naguère dénonçaient le fascisme policier sous Chirac et Sarkozy, qui moquent aujourd’hui sans vergogne les petites natures trop bien sapées qui pleurnichent à la télé parce que le gaz lacrymogène, ça pique. En quelques années, les jeunes manifestants plein d’audace qui risquaient leur quatre-heures pour défier les CRS et faire plier le gouvernement, sont passés sans hésiter du côté de ces mêmes CRS et assument  à fond l’autisme gouvernemental. On peut entendre sur Internet et ailleurs les gras ricanements que suscitent chez ces gens les photos de Christine Boutin touchée par des gaz lacrymogènes. Et il est vrai qu’il n’y a pas mort d’homme. Ce n’est, dans ces farces à répétition, que la France que l’on enterre.

Affaire Baby-Loup : il faut changer la loi

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Mardi 19 mars, la Chambre sociale de la Cour de Cassation cassait le jugement de la Cour d’Appel de Versailles, laquelle avait confirmé le licenciement pour faute d’une employée de la crèche Baby-Loup de Chanteloup-les-vignes (78). L’employée avait été licenciée pour avoir refusé de se conformer au règlement intérieur de l’établissement, prohibant le port d’un signe confessionnel ostentatoire, un voile islamique en l’occurrence. La Cour de cassation a jugé que le licenciement attentait au Code du travail qui dispose, en son article L 1121-1, que l’employeur ne peut apporter de restrictions aux droits des personnes et aux libertés individuelles, dont la liberté religieuse.
Du seul point de vue juridique, ce jugement n’est finalement pas si étonnant, si on en croit la jurisprudence de la Cour, qui sacralise depuis quelques décennies la liberté individuelle. Nous avons interrogé quelques juristes, qui ne sont pas tombés pas des nues à l’énoncé du verdict, et leur avons posé le petit cas pratique suivant : imaginons que vivant dans un gros village miné par les disputes politiques, une personne décide de créer une association de joueurs de belote, strictement apolitique et où le fait même d’aborder ce sujet polémique sera prohibé dans les statuts ainsi que dans le règlement intérieur. Imaginons que ladite association embauche un barman pour certaines soirées et que celui-ci décide un jour de venir travailler avec un tee-shirt faisant la promotion de François Hollande, Nicolas Sarkozy ou Marine Le Pen. Imaginons enfin que l’employé soit licencié pour irrespect du caractère apolitique de l’association, inscrit dans le règlement intérieur. Que dirait la Cour de cassation ? D’après les trois juristes que j’ai interrogés[1. Lesquels ne passent pas pour des ennemis de la République et des promoteurs du communautarisme.], le verdict serait à coup sûr le même que celui qui a sanctionné mardi la crèche Baby-Loup. Franchement, cela pose un problème, qui n’est pas seulement  juridique mais philosophique et politique. Pourquoi le juge favorise-t-il la liberté individuelle plutôt que la liberté d’association ? Après tout, la seconde a autant d’importance que la première. En déniant le droit d’une association – qu’elle soit une crèche ou l’exemple de mon association villageoise – à vivre selon ses valeurs et ses buts, ne crée-t-on pas une situation tout autant liberticide ?
La philosophe Catherine Kintzler explique dans un texte passionnant en quoi la lutte contre la discrimination contre des croyants se fait, à l’occasion de l’Arrêt Baby-Loup, au détriment des laïques et des non-croyants. La liberté de conscience se restreindrait-elle, nous interroge-t-elle, à la liberté religieuse ? Dans un appel publié dans Marianne ce samedi, un collectif de personnalités parmi lesquelles Elisabeth Badinter, Caroline Fourest, Jeannette Bougrab et Alain Finkielkraut, prend le gouvernement à témoin : comment est-il possible de créer des crèches confessionnelles et d’interdire à d’autres établissements en charge de la petite enfance  d’imposer la neutralité en leur sein ? Les signataires ont raison d’être vigilants et d’interpeller ainsi le gouvernement. Laisser le dernier mot à la Cour de Cassation, comme d’autres refilèrent le bébé au Conseil d’Etat en 1989, constituerait une désertion du politique. En l’espèce, le Code du travail laisse une marge de manoeuvre trop importante au Juge en disposant que seules « des restrictions qui seraient justifiées par la nature de la tâche à accomplir et proportionnées au but recherché » peuvent être imposées. On peut ainsi interdire à un homme de porter un bermuda par temps chaud, parce qu’il est en contact avec la clientèle, tout en autorisant aux femmes de la même entreprise à porter une telle tenue[2. Arrêt Cédric Monribot contre Sagem sécurité – 9/12/2008.], et interdire à une crèche – dont le credo laïc est inscrit dans les statuts et le règlement – de prohiber le voile islamique. Cette incertitude est d’autant moins supportable que l’employeur est petit. Si une grosse multinationale dispose d’une armée de juristes dans ses services du personnel et peut se relever d’une condamnation pour licenciement abusif, ce n’est pas le cas de structures plus modestes, comme l’association Baby-Loup.
Du côté du gouvernement, on a semblé s’émouvoir de la situation. Manuel Valls a regretté publiquement la décision de la Cour de Cassation et Najat Vallaud-Belkacem a déclaré que « la laïcité ne devait pas s’arrêter à la porte des crèches ». Harlem Désir, premier secrétaire du PS, demande également que le législateur reprenne la main. Si tel devait être le cas, on se dirige vers l’extension aux crèches privées de la notion de mission de service public, ce qui leur permettrait d’intégrer dans leurs règlements les mêmes exigences en matière de laïcité que celles qui s’imposent dans les crèches publiques ou les écoles[3. L’arrêt de la Cour de Cassation a rendu le même jour un arrêt concernant une employée de la sécurité sociale. On l’a très peu noté mais celui-là constitue une victoire pour la laïcité puisqu’il a étendu aux organismes de sécu les exigences qui existent dans la fonction publique.]. Pour ma part, je serais tenté de demander au gouvernement davantage d’ambition en modifiant le code du travail, autorisant les organismes privés à se prévaloir, s’ils le souhaitent, des mêmes dispositions que la fonction publique en matière de laïcité. Mais comme me l’expliquait une haute autorité de Causeur, il faut savoir tenir compte des rapports de force politiques et sociaux et savoir demander peu, dans un premier temps…

*Photo : European Parliament.

Manif du 24 mars : mandales pour tous !

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manif pour tous

manif pour tous

Dimanche 24 mars, 14h45, métro Sablons. On est accueilli dès la sortie par les cris de ralliement de trois membres du service d’ordre de la manifestation qui s’égosillent afin de faire emprunter aux voyageurs et manifestants la sortie « Jardin d’acclimatation ». Le ton est donné et l’atmosphère bien différente de celle du 13 janvier dernier. Si les petits drapeaux et les T-shirts colorés sont toujours là, les chars et les ballons roses se font plus discrets et la techno laisse place à une Marseillaise furibarde qui ne se prolonge cependant pas jusqu’au couplet fatal – « Qu’un sang impur abreuve nos sillons… » – mais le cœur y est. L’ambiance de kermesse festive n’est plus de mise, c’est la colère qui s’exprime cette fois plus franchement.
Cette colère n’est toujours pas tournée contre les homosexuels, quoi qu’en pense Jean-Pierre Michel (PS), rapporteur du projet de loi Taubira au Sénat, qui a refusé d’auditionner le collectif « Manif pour tous » et accuse ses responsables d’être dans le « déni d’homophobie ». Non. La colère qui se manifeste plus visiblement ici vise justement les Jean-Pierre Michel, leur morgue et leur crispation idéologique. Elle vise une classe politique et médiatique psychorigide qui depuis quelques mois s’évertue à faire passer bourrage de crâne et lobbying pour un « débat démocratique ». Les gens qui défilent ce 24 mars semblent afficher plus durement la lassitude de se voir constamment méprisés, insultés, traités à la moindre occasion d’homophobes et de haineux rétrogrades par une intelligentsia bien plus représentative de la ploutocratie festive que de la moindre intelligence. Et surtout, bien plus qu’il y a deux mois, la colère des manifestants vise François Hollande, pour des motifs qu’on imagine plus nombreux que la simple opposition au mariage gay.
Les sourires sont encore sur les visages mais une tension plane qui n’était certainement pas aussi présente lors de la manifestation précédente. Les orateurs s’égosillent au micro et reprennent, la voix déjà éraillée, des slogans qu’il est bien difficile de déchiffrer. Peu importe d’ailleurs, la colère qu’ils expriment est, elle, parfaitement audible. À presque 15h, un cortège impressionnant s’est déjà massé sur l’avenue Charles de Gaulle et le service d’ordre peine à éviter que la manifestation ne déborde sur les trottoirs. De minute en minute, la foule se fait plus compacte et arrivé à la porte Maillot, le cortège n’avance plus, bloqué par l’engorgement. Au micro, les organisateurs appellent, déjà avec un peu d’anxiété, au calme et au respect de l’itinéraire du cortège. « Conservez votre enthousiasme mais respectez scrupuleusement les consignes. Ne tentez pas de franchir les barrages, c’est dangereux et illégal », répètent inlassablement les mégaphones. L’extrémité de l’avenue Charles de Gaulle est devenue un goulet d’étranglement et si la foule reste calme, quelques vieilles dames commencent à afficher un visage plus anxieux à mesure que la densité humaine augmente. Certaines, et certains, jugent déjà plus prudent de rebrousser chemin. Il vaut mieux dès lors s’éloigner un peu de la manifestation et rejoindre l’avenue Malakoff par le square Parodi.
Le petit tertre qui domine le périphérique permet aussi d’avoir une vue d’ensemble du cortège. Elle est impressionnante. La porte Maillot est noire de monde et les manifestants commencent à très largement déborder sur les rues adjacentes, formant autant de cortèges secondaires qui empruntent l’avenue Malakoff et l’avenue Foch en criant des slogans et poussant des coups de sifflets stridents. La manifestation semble bien difficile à contrôler dans ces conditions et la stratégie dissimulée derrière le refus de la préfecture de police de laisser les manifestants défiler sur l’avenue des Champs-Elysées apparaît plus clairement. Puisqu’il n’est pas encore possible de purement et simplement interdire ce type de démonstration du mécontentement populaire, les pouvoirs publics, en signifiant le plus tardivement possible l’impossibilité d’emprunter l’avenue des Champs-Elysées aux organisateurs de la « manif pour tous », ont sciemment cherché à compromettre le plus possible son organisation, sachant qu’il serait très difficile pour les organisateurs qui attendaient une foule conséquente – et elle l’est – de réorganiser le trajet dans un si court délai. À vue d’œil, le plan semble fonctionner. La méthode favorise déjà un comptage peu avantageux pour les opposants au mariage pour tous, compte tenu de la dispersion d’une partie des manifestants. Ce faisant néanmoins, la préfecture de police et le ministère de l’Intérieur ont créé des conditions de sécurité bien aléatoires pour un événement d’une telle ampleur, au risque de causer de sérieux incidents.
Et les incidents n’ont pas manqué. Une heure à peine après le début du rassemblement, des manifestants ont tenté d’envahir la place de l’Etoile qui leur était interdite par le dispositif policier. Des échauffourées ont vite éclaté, suivies de tirs de gaz lacrymogène pour disperser la foule. Quoi qu’en dise le directeur du cabinet du préfet de Paris qui a évoqué « le comportement agressif des manifestants », faire tirer des gaz lacrymogènes sur une foule composée en majorité de familles avec un certain nombre d’enfants en bas âge, ce n’est pas très bon pour les sondages. Il aurait mieux valu renvoyer les Femen gazer tout ce petit monde à l’extincteur, cela passe beaucoup mieux dans les médias…
Trois conclusions s’imposent à chaud après cette deuxième « Manif pour tous. » La première, c’est que même en dépit d’une couverture médiatique très défavorable (et c’est un euphémisme !), le rassemblement a peut-être, et contre toute attente, été plus important que celui du 13 janvier. La deuxième c’est que la « manif pour tous » s’est transformée en véritable manif anti-Hollande. Car les slogans spontanément repris, les conversations et l’amertume palpable visaient cette fois bien plus directement le chef de l’Etat et dépassaient largement le cadre du mariage gay. La troisième conclusion c’est que si l’on considère la rigidité dogmatique et l’irresponsabilité des pouvoirs publics dans la prise en charge d’une manifestation dont l’ampleur a systématiquement été minimisée pour des raisons idéologiques, il est heureux que les « débordements » n’aient pas été plus sévères. Cette fois, le dérapage est venu du gouvernement. Les vidéos de gosses en larmes et la photographie de Christine Boutin allongée par terre après avoir été vraisemblablement malmenée dans la manifestation risquent de faire encore plus mal qu’une charge de CRS…

 

*Photo : Mon_Tours.

La race des écrivains

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racisme alexandre hurel

racisme alexandre hurel

J’ai entre les mains un curieux ouvrage qui vient de paraître, intitulé Chroniques du racisme ordinaire, le livre noir de la littérature française du XIXe siècle (Éditions Pimientos). L’auteur de cette anthologie, Alexandre Hurel, qui semble en effet un très bon connaisseur en son domaine, s’est mis en devoir de « traquer » (c’est son mot, il l’emploie deux fois dans sa préface) les passages ou propos antisémites et/ou racistes chez les grands écrivains – de Dumas à Maupassant, de Michelet à Stendhal, et de Jules Verne à Huysmans.
Et le fait est qu’il en a trouvé. Beaucoup. C’est indiscutable. Le florilège est accablant. M. Hurel est un procureur qui fait bien son travail, et avec la dernière rigueur. Même Zola est « parfois bien limite, mais comme sauvé par son J’accuse » ! Soit, soit, on admet.
Et nous sommes bien d’accord, tout cela est insupportable pour nous, qui savons  jusqu’où peuvent mener de tels réflexes et idéologies. Reste une question, une grande question : savoir à quoi ce livre veut aboutir. Je passe sur certaines manœuvres un peu abusives –  faire voisiner un texte de Proudhon qui appelle explicitement à l’extermination des juifs avec le sonnet de Baudelaire « Une nuit que j’étais près d’une affreuse juive… » ou aller dénicher du racisme chez Stendhal qui évoque les différences de tempérament selon les régions de France (en s’appuyant certes sur des théories fantaisistes). Il y a aussi une curieuse absence d’analyse. Ainsi Victor Hugo se prononce-t-il pour la colonisation afin d’apporter le progrès aux « races inférieures ». C’est clair, c’est net, il l’a dit. Mais M. Hurel ne prend pas garde que Hugo était pour la colonisation du même point de vue qu’il était pour « les États-Unis d’Europe », et contre la peine de mort, ou qu’il dénonçait la misère sociale. On en fait quoi, de ça ?[access capability= »lire_inedits »]
Ce que prouve en réalité ce livre, c’est que le racisme était alors un réflexe de pensée assez spontané, et si l’on ose dire candide, et ça date de loin, puisque M. Hurel en trouve même trace dans l’Ancien Testament. Aux meilleurs esprits, que d’erreurs promises !
Cela étant, « racisme », « raciste » sont des termes qui n’apparaissent qu’à la fin du XIXe siècle. Avant cela, on fait du racisme comme M. Jourdain faisait de la prose. On peut le déplorer mais c’est ainsi. Sauf que M. Hurel révoque la notion de « contexte ». On ne doit pas dire, selon lui, que dans le contexte de l’époque, même un Dumas, dont le grand-père était noir, a pu parler de « l’expression de stupidité » sur le visage d’un « gros nègre du Congo », et ce « dans toute l’exagération de la laideur de la race ». Eh oui. En son époque, Dumas, le généreux et progressiste Dumas, ne se posait aucune question en écrivant cela. Mais M. Hurel refuse le « contexte », au motif que certains écrivains (Chateaubriand, ou Rimbaud, qui vécut en Afrique) n’ont pas tenu de propos de cette sorte. M. Hurel ne se demande pas s’ils ont pu le penser. Mieux : il s’appuie sur des contre-exemples, comme Lamartine s’exclamant : « Je suis de la couleur de ceux qu’on persécute.» Très bien. Mais lorsque Nerval écrit, à propos des Égyptiens : « Ils sont plus rêveurs  qu’actifs et plus intelligents qu’industrieux. Mais je les crois bons », M. Hurel ne voit pas de racisme là-dedans. Or moi, j’en vois, même si c’est un racisme positif, au sens le  plus rigoureux du terme : accoler des qualités d’ordre moral ou intellectuel à une ethnie ou à une couleur.
Alors, oui, où veut-on en venir ? À une expurgation générale ? Il y aura du travail.
J’ai vu un universitaire sérieux trouver la Chanson de Roland xénophobe, un autre reprocher à Racine de n’avoir pas protesté contre les dragonnades, un troisième juger Dante « complice de la torture » (à cause des supplices de son Enfer). Je ne soupçonne pas M. Hurel de tels excès. Je voudrais juste qu’il me dise ceci, oui, ceci, exactement : où il veut en venir.[/access]

*Photo : Rachid Lamzah.

Jean-Marc Roberts à la vie, à la mort

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jean marc roberts

jean marc roberts

On allait évoquer quelques romans réussis du début d’année : Oriane Jeancourt Galignani s’intéressant à Sylvia Plath (Mourir est un art, comme tout le reste); L’Equipe anglaise de Killian Arthur ; ou encore le parfait Demain, Berlin d’Oscar Coop-Phane, prix de Flore 2012.
On en parlera, peut-être. Mais après Deux vies valent mieux qu’une, de Jean-Marc Roberts qui, en à peine 100 pages, dit tout, avec légèreté, des joies, des drames et des choses de la vie.
La rumeur, depuis de longs mois, circulait : « Jean-Marc est très malade. » Des personnes confirmaient : « Il n’en a plus pour longtemps. » Se moquant des langues déliées, Roberts, patron des éditions Stock, s’est lancé dans ce qu’il fait de mieux avec l’édition des romans des meilleures plumes de ces dernières années : une flânerie sur le fil de ses « affaires personnelles » et des étrangetés d’un crabe querelleur.
Oui, Roberts est malade : tumeur 1 saison 1, tumeur 2 saison 2, écrit-il. Passant de l’Hôtel-Dieu à La Pitié-Salpêtrière, de Saint-Joseph à Pompidou, il commence à connaître comme sa poche les hôpitaux de Paris. Ça lui donne d’ailleurs envie d’écrire un guide. À un moment, après une opération, il a perdu sa voix : sa plus grande douleur. Les mauvaises analyses, la radiothérapie et la chimiothérapie, finalement, ce n’est pas grand chose. La voix envolée, par contre, comme la perte des cheveux, il a failli ne pas s’en remettre.
Pour tenir, Roberts revisite, à sa guise, ses souvenirs : des étés adolescents et calabrais, les silhouettes bronzées de jeunes filles en bikini qu’on impressionne en sautant d’un rocher de trente mètres, les canulars téléphoniques de Modiano, les femmes d’une vie, les enfants, un oncle classieux et tonitruant, le visage de Muriel Cerf sur la couverture de ses premiers livres en édition poche.
Dans Deux vies valent mieux qu’une, rien ne pèse, surtout pas le malheur qui rôde. Roberts s’amuse, tord la vérité, s’isole, ferme les yeux, et séduit toujours en grand vivant qu’il est. Même si, au détour d’un paragraphe : « On aurait dit des quintes de toux comme des quintes de larmes. »
Le livre refermé, on est à la fois bouleversé et heureux, comme après la lecture des cinquante dernières pages d’Eve de Guy Hocquenghem et comme après une discussion trop brève avec A.D.G., en mars 2004.
Le livre refermé, on a envie de le relire immédiatement, en attendant le prochain : Jean-Marc Roberts bouleverse et rend heureux.

Jean-Marc Roberts, Deux vies valent mieux qu’une, Flammarion.

L’appel de Jalons Jr pour la manif du 24 mars DES PARENTS, SI JE VEUX, QUAND JE VEUX !

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Comme nous vous l’avions annoncé hier, le Groupe d’Intervention Culturelle Jalons soutient sans la moindre réserve l’appel à manifester du Club des Jalons Juniors, dans le plus strict respect, cela va de soi, de l’indépendance de ce mouvement. Il était donc indispensable que nous portions à votre connaissance ce texte de la plus haute importance.

jalons

L’APPEL DE JALONS Jr : LES ENFANTS PARLENT AUX PARENTS !

 

À l’école, on a apprit avec Madame Rietmeister le loups et le chien de la fontaine. Nous c pareil : on a le droit de choisire notre lèsse . Parfoi c bien davoir des parents surtou sil sont pas tou le temp las. Ya pleins de truc dans le frigo et le portemoney sur la table de Mamman. Mais il fau toujours obéire même quand ces idiot. Ya une autre solusscion, les enfants peuve continué a abité avec les adultes mai sil se calme (les adultes)

C pour quoi nout aixigon un RÉFÉRINDOM D’INITIATIVE ÉCOLIAIRE sur l’auto des terminations. Le presiden Dekok disait quon demande come question : préféré vou 2 parents moche et chiant ou pa de parent du tou? Mais il rigol toultan! Sa serai mieu qu’on pose par example : vous voulé vivre libre et heureu où obéire tou le temp à un, deux, ou plusieur parent ?

 

Collectif pour un Référendum d’Initiative Écolière

 

DES PARENTS, SI JE VEUX, QUAND JE VEUX !

 

Pour le Club des Jalons Juniors, Nabila Barjot, Déléguée Classe

 

Premières associations signataires :

• Déçus des Parents

• Groupe « Dessine-moi une fugue »

• Collectif Le Sceau et l’Appel

 

Rendez-Vous : ce dimanche 24 mars 2013 à 14h au 61 av. de la Grande Armée devant la brasserie Le Touring.

Les grandes désespérances

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roto albert caraco

roto albert caraco

1. L’homme qui a tué Ben Laden
Vous comprendrez facilement pourquoi je préfère demeurer anonyme. Mais je tiens quand même à préciser deux ou trois choses dans le langage qui est le mien : celui d’un Américain moyen. Ce que j’ai à dire tient en quelques mots. Le président Barack Obama se vante d’avoir éliminé l’ennemi juré des États-Unis. Il ment : c’est moi qui l’ai fait. Mais maintenant, je suis au chômage, séparé de ma femme, le corps couvert de blessures, pendant que lui plastronne à la Maison-Blanche. Il prêche le pacifisme ; c’est un hypocrite. Je préfère encore Ben Laden : avec lui au moins, c’était clair. Il voulait notre peau. J’ai eu la sienne.
Ma vie n’a pas plus de sens que n’importe quelle autre. Jugez plutôt :
1. Je me suis engagé chez les marines à 19 ans, après avoir été plaqué par la fille que j’aimais.
2. Au cours de nos séances d’entraînement, on m’a classé parmi les tireurs d’élite. Dans le désert du Nevada, je passais mes journées à tirer sur une cible qui avait le visage de Ben Laden. Cela s’appelle un « exercice de mémoire musculaire ». J’étais devenu ce qu’on nomme un « shooter ». L’exemple à suivre était Chris Kyle, le meilleur tireur d’élite des Navy Seals. Je pense souvent à lui aujourd’hui. Il avait éliminé près de 300 terroristes.
3. Moi, le tireur d’élite, on m’a envoyé sur la base militaire de Jalalabad, en Afghanistan. Je ne savais pas trop ce que j’y faisais. Mais tous les jours, je visais le visage de Ben Laden. À force, il m’est devenu sympathique, comme s’il était un autre moi, mon double.[access capability= »lire_inedits »]
4. Je ne m’attendais pas à l’abattre dans son repaire d’Abbottabad, au Pakistan. Mes coéquipiers l’appelaient « Geronimo » ou, plus simplement, « OBL ».
5. Quand nous avons débarqué chez lui avec nos lunettes de vision nocturne, je l’ai aussitôt reconnu. Il avait les mains posées sur les épaules de sa plus jeune épouse. Il était bien plus grand que je ne l’avais imaginé. Il a tenté de s’emparer de son arme. J’ai visé la tête. Trois balles ont suffi. Je l’ai vu respirer pour la dernière fois. Un simple réflexe.
6. En me retournant, j’ai aperçu son fils. À peine âgé de 2 ou 3 ans. Je ne suis pas un sauvage. Je ne voulais pas lui faire de mal. Il pleurait. J’ai mis de l’eau sur son visage et l’ai caressé, pendant que trois « shooters » criblaient de balles le corps inerte de son père. Cette scène, je ne l’oublierai jamais. Les Navy Seals, pour moi, c’était fini.
7. De retour sur notre base, Bill McRaven, le chef de l’opération, m’a pris dans ses bras, comme un père enlace son fils. Il m’a dit que j’étais un héros américain. Je n’ai rien répondu.
8. Aujourd’hui, le héros américain a perdu le sommeil, il n’arrive pas à nouer les deux bouts. Il n’a pas d’assurance-maladie, ni de retraite. Et pourtant, j’ai liquidé « OBL » et, au moins, 30 talibans. À quoi bon ? Nous allons abandonner l’Afghanistan. Une guerre perdue de plus. Je suis dégoûté. J’ai quitté l’armée. Le suicide serait une solution… j’y pense de plus en plus. Et si je me faisais Barack Obama ? Il est si fier de sa victoire. Il ne lui vient jamais à l’esprit que cette victoire, c’est ma défaite, notre défaite collective ?
9. Parfois, je pense à Chris Kyle, notre modèle. Il a fini comment, ce tireur d’élite ? Abattu dans un stand de tir par un autre « shooter ».
10. Il n’y a pas de morale à cette histoire. Il n’y a pas de morale dans l’Histoire. Héros, terroristes, tortionnaires, suicidés ou président des États-Unis, quelle différence ? La mort n’est qu’une question de temps. Je la sens qui rôde autour de moi. Je l’attends. Sans trembler. Après tout, je suis quand même un héros américain. Et pas n’importe lequel, celui qui a tué Geronimo, mon frère. 
2. Dehors, c’est pire encore…
S’il y a un satiriste qui, tous les dimanches, brasse du désespoir, c’est bien El Roto. Ses dessins, publiés dans le quotidien madrilène El Pais, n’épargnent personne. Ni les banquiers (l’un d’eux dit : « Nous volons des millions et l’État nous renfloue. Qui ose dire que le système ne fonctionne pas ? » ), ni les anticapitalistes (« J’étais profondément anticapitaliste, s’exclame l’un d’eux, à l’allure de communiste pur et dur, mais quand j’ai vu le système s’effondrer, je me suis précipité à son secours sans hésiter »), ni les cyniques (« Nous avions peur que les communistes détruisent le capitalisme, mais finalement ce sont les traders qui s’en chargent »). C’est le système lui-même qui provoque sa propre destruction, et il ne laisse place à aucune alternative. « Ne sortez pas du tunnel. Dehors, c’est pire encore… » Ceux qui doutent que cela puisse être pire, se délecteront avec les dessins d’El Roto réunis par Frédéric Pajak, un orfèvre en la matière, sous le titre Le Cahier électrique (éd. Les Cahiers dessinés).
Le plus surprenant avec El Roto, c’est que la politique ne l’intéresse pas. Il le répète inlassablement : il ne veut être au service de personne, sinon de son propre désespoir. Ce qu’il veut, c’est traquer la logique du pouvoir, sans tomber dans le piège qui voudrait que ceux d’en haut soient les méchants et ceux d’en bas les gentils. Tous sont logés à la même enseigne, emportés on ne sait où par ce qui est le mieux partagé au monde : la volonté d’écraser autrui tout en feignant de le sauver.
El Roto (« Le Cassé ») est né en 1947 à Madrid. Je ne dirais pas de ses dessins qu’ils sont géniaux. Ils sont plus que cela : intelligents. Il a compris que la plupart des dessins meurent par leur texte. Voilà qui ne risque pas de leur arriver. De surcroît, El Roto a une bonne tête. Mine de rien, ça compte aussi. Le philosophe marxiste Reyes Mate l’a préfacé. Il prétend, lui aussi, qu’El Roto nous rend chaque dimanche plus lucides, mieux à même de percevoir le réel derrière les discours qui l’enfument. Il a raison. Il dit aussi, et c’est d’une évidence aveuglante, qu’El Roto se situe dans une tradition à laquelle appartiennent Goya, Grosz et, surtout, Daumier. Si vous ne vous procurez pas illico son livre, ce sera une raison supplémentaire de désespérer.
3. Caraco, ce dynamiteur distingué.
Avec le recul, nous sommes quelques-uns à savoir qui était le Nietzsche du XXe siècle : Albert Caraco. Comme Nietzsche, il n’avait pas de lecteurs et à peine un éditeur (« une obscure officine lausannoise », selon lui). Comme Nietzsche, il était apatride et nomade. Comme Nietzsche, il écrivait des livres qui étaient de la dynamite. Les rares lecteurs à les avoir lus s’interrogeaient : était-ce l’œuvre d’un dément ou peut-être celle d’un esprit supérieur comme on en rencontre deux ou trois fois par siècle ? Il aura fallu attendre quarante ans après sa mort pour répondre à cette question : c’était bel et bien un génie. Je n’en dirai pas plus, réservant mes propos sur Caraco pour le prochain numéro de Causeur dont chacun s’accorde à dire qu’il bouleversera le paysage éditorial. Il n’aurait pas déplu à Caraco d’y figurer. Ce sera sa revanche posthume.
Une troublante coïncidence avant de conclure : Caraco est également le nom de l’Indien qui conduit Tintin et Milou dans sa pirogue chez les Arumbayas, les plus féroces Indiens de l’Amérique du Sud dans L’Oreille cassée. Albert Caraco, qui a vécu en Uruguay, se serait-il inspiré de la férocité des Arumbayas pour nous entraîner, à sa suite, dans des abîmes de désespoir, coupant nos têtes, puis par un procédé très ingénieux, les réduisant à la taille d’une pomme ? Chez Caraco, comme chez Hergé, on n’est jamais à l’abri d’une mauvaise surprise, mais sauvés par l’élan de leur imagination et la beauté de leur style. [/access]

*Photo : @otromundoesposi en twitter.

Il était une fois la publicité

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publicite slogans marques

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Le « publicitaire », à côté du rhinocéros de Java et du berger allemand commun, est un des plus passionnants spécimens du règne animal. On reconnaît les petits à ce qu’ils utilisent souvent le mot  « appétant » hors contexte et qu’ils sont persuadés de pratiquer un art ; les chefs de meute se repèrent à leur style décontracté chic, à leur absence militante de cravate et à leurs voitures de sport. Le roi de ces animaux possède une Rolex (un objet en métal qui donne l’heure avec moins de précision que le soleil), sourit exagérément et prodigue des conseils aux Princes entre deux fulgurances poétiques dédiées aux fabricants de lasagnes surgelées au poney ou à l’industrie du tampon hygiénique.
On le voit, le publicitaire est fascinant. Les plus raisonnables pensent pouvoir forger l’air du temps et les « tendances » de consommation de leurs contemporains à la force de leur imaginaire ; les plus fougueux sont persuadés que la clé du bonheur générationnel réside en leur créativité sans borne et leur capacité à créer des « concepts ». Mais attention, bien souvent le publicitaire s’égare en croyant tenir un concept, alors que son filet à papillons n’a attrapé qu’une simple formule.
Évitons cependant de sombrer dans la caricature. Les publicitaires se nourrissent de mots. Ce qui les rend tout de même très sympathiques et fréquentables. La newsletter « 13h de la Com » de l’hebdomadaire Stratégies nous informait il y a quelques semaines de la publication d’une étude sur l’évolution du vocabulaire utilisé dans la pub. L’enquête, portant sur 5 643 slogans et 3 498 marques, nous apprend sans surprise que les mots les plus employés sont « être » et « faire » (avoir, c’est mal…) et que les mots qui ont le plus progressé sont « voir » et « solutions »… Car oui, il convient de suggérer au consommateur que son acte d’achat est une « réponse » évidente à un problème existentiel.
Dans le « top 10 » des mots les plus rencontrés dans les slogans, on croise aussi « monde » et  « vie ».  Car oui, le consommateur d’aujourd’hui achète global mais il veut aussi penser à l’avenir de la planète. Et la « liberté » n’est pas en reste. Ainsi, Loué nous apprend en 2012 qu’ « Un bon poulet est un poulet libre ! »… Dont acte. Quant à la tentation révolutionnaire, elle sourd chez Dassault Systèmes : « Si nous posons les bonnes questions, nous pouvons changer le monde ! ».
Le mot « France » arrive en 42ème position, derrière « peau », « idées » et « avenir »… mais c’était avant que le grand public ne découvre le militantisme hystérique d’Arnaud Montebourg pour la « marque France ». L’Observatoire des slogans propose aussi un classement des mots « nouveaux », qui ont fait leur apparition dans les publicités de 2012… On note Milka qui propose « Prenons le temps de biscuiter ensemble », L’Oréal qui éructe un mystérieux « Clashez les couleurs ! », ou encore le roi de la pomme de terre Vico qui se dresse : « Liberté, égalités, festivités ! ». Dans le domaine du bizarre on notera L’Oréal (encore) qui incite à « Recapturer  la lumière ». Charabia ? Galimatias ? Au temps de la novlangue, on ne pouvait en attendre moins…
La publicité peut malgré tout prendre aussi une très poétique hauteur. Ainsi, nous apprenons que le ballon Airparif du Parc André Citroën (Paris) retrouvera les airs à la mi-mars, après un changement de sponsor publicitaire. L’équipement mesurant la qualité de l’air dans le ciel de la capitale ne portera plus les couleurs de la Banque Populaire (« La banque qui donne envie d’agir ! ») mais de l’assureur italien Generali (« Nous pouvons tous agir pour notre avenir ! »). Malheureusement, l’aérostat publicitaire Generali ne survolera pas les cieux de tout l’hexagone, à l’instar de son homologue américain, l’inénarrable dirigeable publicitaire Goodyear (autrement appelé « Goodyear Plimp ») qui survole sciemment chaque match de base-ball, chaque rencontre de football américain, chaque moment fort de l’actualité, dans l’espoir que les caméras des chaînes d’information continue captent son cheminement élastique, et surtout ses logos saillants. Un dirigeable Goodyear qui a alimenté avec profit l’imaginaire de toute une génération d’écrivains américains… On retrouve dans le journal du grand Hunter S. Thompson, pape du gonzo journalisme et gentleman des lettres, en date du 18 février 1969 cette note édifiante : « Hier, un camé a tenté de voler le dirigeable Goodyear et de l’emmener à Aspen pour le festival de rock… avec une guitare, une brosse à dents et une radio à transistors dont il disait que c’était une bombe… Selon le L.A Times, il a ‘tenu les autorités à distance pendant plus d’une heure en affirmant être George Harrison des Beatles’. Ils l’ont emprisonné mais n’ont pu trouver sous quel chef d’accusation l’inculper… alors ils l’ont fourré dans un asile. »
Mais où va la pub ? 
Saint-Ogilvy priez pour nous !

*Photo : 99 francs.

Le travail ne rend pas libre

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jacques ellul travail

jacques ellul travail

« Arbeit macht frei » : de la sinistre inscription à l’entrée du camp, demande Ellul, avons-nous, modernes, retenu quelque chose ? Avons-nous saisi ce qu’elle disait de notre monde, non pas en tant qu’il serait nazi, évidemment, mais en tant que nous communions toujours sur cette question du travail avec un axe majeur des idéologies totalitaires. Dans huit textes de Jacques Ellul rassemblés par Michel Hourcade, Jean-Pierre Jézéquel et Gérard Paul, tous trois spécialistes de son œuvre, le philosophe-théologien de la technique s’attaque avec violence au Travail comme une idole de l’époque, aux côtés de l’Argent, de l’État et de la Puissance.
L’analyse qu’il en livre est double, à la fois historique et biblique : contrairement à ce que nous croyons, avance-t-il, jamais les sociétés antérieures, depuis les chasseurs-cueilleurs jusqu’au Moyen Âge, n’ont ressemblé à des enfers dans lesquels l’homme aurait travaillé huit ou dix heures par jour, pour amasser pour ou même pour seulement survivre. Cette aliénation, continue-t-il, nous la devons aux XVIIIe et XIXsiècles. Le travail est une invention bourgeoise en ceci que chacun devient un travailleur, le patron comme l’employé. Il n’y a plus de caste oisive aristocratique, chacun participe au nec-otium. Le travail est aussi une invention industrielle où l’ouvrier n’est plus décidément qu’une force de travail, extrait entièrement de toute autre forme de relation sociale et moins que jamais possesseur de ses moyens de production.[access capability= »lire_inedits »] C’est enfin une invention morale : celle d’un mauvais protestantisme anglais et hollandais, où le travail devient une vertu incontournable.
Or cela est complètement faux d’après Ellul, et surtout d’un point de vue juif et chrétien – d’un point de vue biblique en fait. Il en veut pour preuve la sagesse de Qohélet[1. Ou L’Ecclésisaste, livre de sagesse de l’Ancien Testament, connu notamment pour son « Vanité des vanités, tout est vanité ».] qui prêche ceci : « Je me suis tourné vers toutes les œuvres qu’avaient faites mes mains, et vers le travail auquel j’avais tant travaillé pour les faire et voici : tout est vanité et poursuite du vent. Il n’y a aucun profit sous le soleil. »[2. L’Ecclésiaste, II, 11.]  Bien entendu, ni Qohélet ni Ellul ne font l’apologie de la paresse : le travail comme conséquence de la chute dans le monde biblique est une contrainte imposée par Dieu à l’homme, qui ne peut donc être mauvaise. Mais Ellul rappelle que la nécessité n’a rien à voir avec la liberté : « Tout ce que ta main trouve à faire avec la force que tu as, fais-le »[3. L’Ecclésiaste, IX, 10.], dit encore Qohélet.
C’est-à-dire que, si l’homme est fait pour cultiver la terre, le Jardin, et s’il est bon qu’il s’y occupe, ce n’est pas là pourtant que son être va se réaliser. Il doit y consacrer une partie de ses heures, mais sans prétendre pour autant qu’il y gagnera, car tout est vanité, et ce n’est pas celui qui sème qui moissonnera. Le dévouement au travail ne trouve son utilité véritable que dans la gratuité, que dans la possibilité du don. C’est dans cette mécompréhension de fond que Marx – dont Ellul est l’un des plus grands spécialistes – s’est laissé prendre à l’idéologie capitaliste, idéologie que son socialisme scientifique croyait pourtant combattre. La révolution communiste représente un échec fondamental car elle ne critique pas l’ethos fondamental du monde moderne. Cet échec impose d’aller vers la vraie révolution, celle d’un monde vraiment socialiste, c’est-à-dire qui refuse l’économie de la rareté, l’économie de la rivalité pour aller vers la « non-puissance » et la convivialité.
« Mieux vaut du repos plein le creux de la main que de pleines poignées de travail – et de poursuite de vent »[4. L’Ecclésiaste, IV, 6.] : après l’Ecclésiaste, Ellul se fait le chantre de la véritable décroissance, celle des gens ordinaires d’Orwell et de Michéa, qui réhabilite avant tout l’occupation oisive, la palabre, le travail « doux », celui de la maison et de la communauté contre l’hybris productiviste libérale. Et de citer cette sordide épitaphe lue au hasard d’une pierre tombale : « Le travail fut sa vie. » Ce n’est pas le PDG de Titan qui dira le contraire.[/access]

Jacques Ellul, Pour qui, pour quoi travaillons-nous ?, La Table Ronde, 2013.

*Photo : Affiche de propagande soviétique ukrainienne.