L’affaire Cahuzac a produit dans la classe politique, gauche et droite confondues, un étonnant mélange de sidération, de panique, et de zèle presque enfantin.
Il faut trouver illico des choses à dire, des choses à faire, et pas seulement pour mettre en place une diversion, mais aussi parce que cette rupture avec ceux qu’on représente est génératrice d’une vraie souffrance. Comment restaurer la confiance ? Fébrilement, on se trompe de diagnostic, et par conséquent de remède. En fait, les Français se défient de leurs représentants politiques, moins parce qu’ils seraient malhonnêtes, que parce qu’ils sont médiocres et impuissants.
Le président, qui semble oublier qu’il a un premier ministre, nous annonce lui-même, dans cette urgence qui ressemble à de la panique, un train de mesures destinées à « moraliser la vie publique », assurer « la transparence » et la mise en place d’une « opération mains propres ».
Comme d’habitude, il est probable qu’il ne se passera rien. Le problème n’est pas affaire de mots ou de textes. Il ne sert à rien d’ajouter à un arsenal déjà largement suffisant. C’est simplement une question de volonté politique. Alors comment expliquer ce feuilleton des « affaires » qui dure maintenant depuis près de 25 ans ? Comment se fait-il que l’on assiste aux mêmes indignations, que l’on entende les mêmes discours, que l’on lise les mêmes articles qu’il y a 20 ans, 15 ans, 10 ans, 5 ans ?
Les années 80, que l’on a aussi appelées « les années fric » virent l’explosion simultanée de deux phénomènes. Tout d’abord l’inflation des dépenses politiques liées à l’adoption des méthodes de la communication commerciale. La corruption de la décision publique ensuite. Les partis politiques existent depuis longtemps dans notre pays et sont reconnus par la Constitution comme contribuant à l’expression du suffrage universel. En application d’un principe de liberté, ils ne faisaient l’objet d’aucune organisation juridique. La question de leur financement était taboue. Et ils vivaient tous d’expédients. La fin des partis de masse avec l’effondrement des grandes idéologies et l’inflation des besoins ont amené une forme d’industrialisation des expédients. L’essentiel de la décision publique (marchés, autorisations administratives) faisait l’objet  de contreparties au profit des partis politiques. Cela s’appelle la corruption.
Ces systèmes occultes, généraient également à la marge un « coulage » d’enrichissement personnel, dont le poids ne peut être mésestimé, compte tenu de l’importance des sommes en circulation. La fin des années 80 a vu l’éclatement d’un certain nombre de scandales, montrant que ce système n’était plus « socialement acceptable ». Tout le monde a compris qu’il fallait passer, comme dans d’autres pays (Allemagne, Italie), au financement public des partis. Une première loi fut adoptée en 1988 sous le gouvernement Chirac. Mais comme les mauvaises habitudes perduraient et les scandales avec, une nouvelle loi fut votée dans l’urgence en 1990 sous le gouvernement Rocard. Fort normalement, pour une pareille révolution politique, une amnistie était prévue. Le tollé fut tel, qu’elle n’a simplement jamais été utilisée…
Le texte reposait sur trois principes : financement public en proportion du poids électoral, limitation drastique des dépenses de campagne, contrôle strict, assorti de sanctions, à la fois des campagnes électorales mais aussi de l’activité  financière des partis. Il s’agissait, je le répète, d’une véritable révolution copernicienne dans l’activité politique. Qui a eu des conséquences très positives, mais également des effets pervers. La loi a évolué jusqu’en 1995, date du dernier texte important. La jurisprudence a pris le relais et le système est aujourd’hui stabilisé.
Mais, que fallait-il faire pour tourner la page de cette période de folie ? D’abord solder le passé. Ce qui aurait permis d’instaurer des mécanismes de contrôles efficaces. La peur du gendarme est une arme qui a ses avantages.
Il y avait trois solutions :
– L’amnistie. Avoir le courage du coup d’éponge en choisissant la bonne date. Soit 1995, soit 2000, le temps que les systèmes soient démontés et les mauvaises habitudes abandonnées. Cette solution aurait eu, entre autres mérites, celui d’éviter mélanges et anachronismes. Des faits qui se sont déroulés il y a plus de 20 ans sont comparés avec des affaires d’aujourd’hui. Cela aurait aussi facilité la mise en place des moyens de surveillance nécessaires sans s’en remettre uniquement à la machine judiciaire qui n’en a pas les moyens[1. « Le philosophe se gardera de condamner les successives amnisties dont la République française en particulier fait grande consommation, mais il en soulignera le caractère simplement utilitaire, thérapeutique. Et il écoutera la voix de l’inoublieuse mémoire, exclue du champ du pouvoir par l’oublieuse mémoire liée à la Refondation prosaïque du politique. À ce prix, la mince cloison qui sépare l’amnistie de l’amnésie peut être préservée. » Paul Ricoeur, La mémoire, l’Histoire, l’oubli, Paris, le seuil, 2000, page 651.].
L’opération « mains propres ». Comme le fit l’Italie, et comme le préconise aujourd’hui Jean-Luc Mélenchon, un coup de balai, une table rase. Mais attention, une vraie «Mani Pulite ». Disparition de tous les partis à l’exception du PCI à peu près indemne au prix une lourde opération de chirurgie esthétique, dont il sortit valide, mais défiguré. En bonus track, l’opération provoquera la disparition prématurée du paysage de 80 % du personnel politique. Le résultat chez nos amis transalpins, ce fut Berlusconi, le transparent Romano Prodi pour finir par Beppe Grillo. De toute façon, c’est trop tard pour faire ce genre de choses ici.
L’opération « mains moites ». La pire des solutions. Qui a été adoptée dans les faits. La décimation. La vie politique dans notre pays est égayée par les affaires depuis 25 ans. De temps en temps, on se passe les nerfs sur les quelques malchanceux qui payent pour les autres. De Gaymard à Cahuzac en passant par Woerth et Guérini. Rappelons-nous aussi Noir, Mouillot, Dugoin qui, douloureusement surpris, se défendaient en disant : « Mais tout le monde fait pareil !» Depuis 1988 – début des hostilités – la proportion des élus touchés est faible. Il y a 450 000 élus locaux et nationaux dans notre pays. Quels sont les chiffres ? Détentions : peut-être une cinquantaine en comptant les provisoires. Mises en examen, disons 300. Jugements ou arrêts de condamnation définitifs : à ce jour moins de 100.  Et en général, ceux qui ont souhaité revenir en politique après ont été triomphalement réélus ! Une opération mains propres lente et molle.
Et tout ceci va continuer. Pour la bonne raison, que les principaux acteurs n’ont aucun intérêt à ce que ça change. Sinon, ils auraient agi depuis longtemps. Qui sont ces acteurs ? Les trois sommets d’un triangle vaguement équilatéral : politiques, journalistes, magistrats.
Les politiques : pourquoi faire de la politique quand on peut déshonorer ses concurrents ? L’action politique, sans trop la caricaturer, se réduit aujourd’hui essentiellement à l’assouvissement d’une ambition personnelle, déconnectée de grands projets collectifs. Comment se distinguer de ses concurrents, sans clivages idéologiques et différences politiques ? Tout simplement, en essayant de disqualifier moralement son adversaire. Arnaud Montebourg « Chevalier blanc » auto-adoubé est le grand spécialiste de cette technique. Mais gardez-vous, chers petits Ivanhoé, gare au retour d’épée ! À la présidentielle de 2002, Lionel Jospin, oubliant de faire de la politique, avait brandi sur tous les plateaux télé la cassette Mery. Le stratagème fut payant, mais pour d’autres.
Les journalistes : La transparence dans le brouillard ? La crise de la presse d’information est une évidence. Elle a des conséquences économiques qui retentissent lourdement sur sa qualité. La popularité des éditorialistes est aussi faible dans l’opinion que celle des contractuelles voire des politiques. Alors que faire ? Deux choses : d’abord porter au pinacle les « journalistes d’investigation» en prétendant qu’ils sont une des pierres angulaires du contrôle démocratique. Lorsque l’on connaît un peu l’endogamie matricielle qui les lie à la sphère politique nationale, on rigole de bon cœur. Ensuite, profiter de ce qui constitue une niche économique. Quitte à accepter de se faire instrumentaliser par des intérêts qui n’ont rien à voir avec la recherche de la vérité. Aucune affaire politico-financière ne commence pour des raisons juridico-judiciaires. Dissimulé sous l’opacité de la transparence, il y a toujours un facteur extérieur, et souvent un imam caché : rivalités politiques, économiques, industrielles. Et une volonté d’instrumentaliser la justice pour des fins qui ne sont pas les siennes.
Les magistrats : inamovibles, puissants, et encensés par les médias, pourquoi changer ? Dans un pays où la tradition de régulation administrative a largement reculé au profit de la régulation juridique, intégration européenne oblige, la justice est confrontée à des responsabilités nouvelles. Prétendre qu’elle n’a pas aujourd’hui les moyens institutionnels de son indépendance est faux. Ne serait-ce que parce que les politiques en ont une peur bleue. La justice française n’est pas la pire, loin de là. Mais, incontestablement, elle souffre d’abord de son manque de moyens et  d’une difficulté d’adaptation à ses responsabilités nouvelles. Longtemps soumise au pouvoir politique, elle a fait de la recherche de son indépendance un objectif en soi. Or l’indépendance n’est qu’un moyen, celui qui peut garantir son impartialité. Cette impartialité est souvent maltraitée par la magistrature française, où la culture arbitrale est faible. Or, en droit, le juge est là pour appliquer la loi et arbitrer entre des intérêts contradictoires. Le hiatus, c’est que la justice se vit aussi comme garante de l’ordre public. Cela n’est pas déshonorant, mais ce n’est pas sa mission. Cette culture de  gardien de l’ordre public, fruit d’une tradition française ancienne, devrait être abandonnée  car elle véhicule avec elle l’idée que « la fin justifie les moyens ». La justice  est rendue par des hommes (et des femmes) avec leurs qualités mais aussi leurs faiblesses. La valse des affaires, a provoqué des phénomènes profondément négatifs. Inutile de dresser la liste des juges justiciers, tout le monde la connaît. De Thierry Jean-Pierre à Eva Joly en passant par Éric Halphen, combien de fois le respect des règles et l’impératif d’impartialité sont passés au second plan au profit d’objectifs purement politiques, d’ambitions personnelles, d’envie de succès éditoriaux, de satisfactions d’amour-propre ? Pourquoi est-ce que cela changerait ? Le pouvoir considérable dont disposent les juges d’instruction peut se révéler enivrant.
Et cela durera. Les scénaristes de cette triste comédie ne changeront rien. Ils n’y ont aucun intérêt. Jusqu’à la prochaine clameur. Le soap Opération mains moites a de beaux jours devant lui. Les acteurs changent, mais le scénario restera aussi définitivement répétitif que celui des Feux de l’amour.

*Photo : .v1ctor.

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