Accueil Site Page 2552

Barbey d’Aurevilly : un classique souterrain

0

judith lyon caen barbey

Gil Mihaely. Pourquoi rééditer Barbey d’Aurevilly aujourd’hui ?
Judith Lyon-Caen[1. Historienne, spécialiste de la littérature du XIXe siècle, maître  de conférences à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), elle a dirigé  et mis en œuvre l’édition des œuvres de Barbey d’Aurevilly chez Gallimard  dans la collection « Quarto ».]. C’est un auteur que j’ai toujours aimé. On le lisait dans ma famille, ce qui est assez surprenant dans un milieu de gauche laïque. Devenant historienne, j’ai commencé à l’apprécier, précisément parce que ses romans ne sont pas des romans historiques : son rapport au temps très particulier me fascine, sa capacité à saisir quelque chose du temps qui passe ou… qui ne passe pas !
GM. Justement, face au temps qui passe, Barbey est horrifié par les idées neuves de son époque. Pour lui, ce « temps de progrès » est une diablerie…
En choisissant de l’éditer, je ne m’identifie pas à ses opinions, à son regard de monarchiste convaincu, dégoûté par l’installation de la République qui se produit lorsqu’il écrit Les Diaboliques, au début des années 1870, juste après la Commune. Ce qui m’intéresse, c’est plutôt la manière dont, à partir de cette position radicale, il élabore son rapport au passé. Il saisit, par contraste, le vide de son présent – il n’y a plus d’Histoire, pour lui, à la fin du XIXe siècle.
GM. Intuition confirmée par Muray dans son XIXe siècle à travers les âges… Comment Barbey exploite-t-il cette découverte ?
En montrant un ou plutôt des passés riches d’histoires et d’Histoire. Barbey figure plus qu’il ne raconte, et c’est en cela qu’il est fort. Ce sont des passés de l’Ancien Régime, de la Restauration, de la monarchie de Juillet, des passés qui remontent aux temps où il était enfant, ou jeune homme, et font contraste avec le présent de son écriture, les années 1860 et 1870, qui lui semble creux. Pour Barbey, l’Histoire n’arrive même plus jusqu’à lui, ou alors sur un mode négatif.[access capability= »lire_inedits »]
Jérôme Leroy. Il est pourtant né en 1808 et sa vie couvre le siècle, presque comme Victor Hugo…
Il ne faut pas oublier que Barbey entre en littérature très tard. Ses écrits deviennent visibles dans l’espace littéraire seulement à partir des années 1850. Mais toute sa maturation et ses sources d’inspiration sont romantiques, même si ce grand lecteur de Byron n’a jamais partagé complètement cette sensibilité. N’oubliez pas que ce contemporain de Balzac et d’Alfred de Musset est publié presque une génération plus tard ! Barbey est un enfant du siècle complètement décalé, et c’est ce décalage qui a construit son rapport si particulier au temps. C’est pourquoi on a choisi de ne pas intégrer les premiers récits, les plus imprégnés de romantisme. Je voulais surtout faire une édition de Barbey qui le replace dans le temps politique de son siècle, mais pas du point de vue de l’histoire des idées. Il s’agissait de retrouver ce quelque chose du mouvement du temps qui fait venir son écriture et que son écriture saisit ensuite.
JL. La grande bataille politique de son époque se joue autour du catholicisme, qui est en quelque sorte le décor naturel de son œuvre. Quel rapport cet homme d’excès et de transgressions avait-il avec la religion ?
Vers 1847, il a traversé une espèce de crise mystique qui l’a ramené à la pratique religieuse. À l’image de beaucoup d’écrivains de son siècle, il entretenait avec le catholicisme un rapport esthétique. Mais pas seulement : sa vision du catholicisme est large, ample : il « prend tout », jusqu’aux péchés les plus graves et aux transgressions les plus outrancières. Cela n’a pas toujours plu aux catholiques de son temps, ni à l’Église, ce qui a contribué à son image de marginal sulfureux.
GM. Cet écrivain que l’on qualifie aujourd’hui de réactionnaire a-t-il participé à la vie politique de son époque ?
C’est dans les années charnières 1848-1850 que sa pensée se cristallise autour des théoriciens de la contre-Révolution, notamment Joseph de Maistre. Mais son engagement passe avant tout par l’écriture – articles de presse, textes de critique littéraire, nouvelles qui constitueront plus tard Les Diaboliques. Même s’il rallie Louis-Napoléon après le coup d’État de décembre 1851, la politique pour lui n’est pas une affaire de parti. Il demeure avant tout un « prophète du passé », pour reprendre l’un de ses titres.
JL. De retour à sa Valognes natale, en 1856, Barbey ne la reconnaît pas. Baudelaire  dira, une année plus tard, dans Les Fleurs du mal que « la forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur des mortels ».  Bref, si on ne peut pas affilier Barbey au romantisme, il partage le désenchantement moderne qui caractérise le romantisme finissant…
Certes, mais il ne faut pas oublier que ce texte sur Valognes tient de l’exercice de style romantique, justement… Barbey y exprime un rapport aux « belles vieilles choses » et une sensibilité voisine de Victor Hugo. Là où il est vraiment proche de Baudelaire, c’est lorsqu’il peuple Valognes de fantômes ! Ce n’est même plus le lieu où la modernité a détruit des choses anciennes, c’est un lieu seulement peuplé par le spectre de ses souvenirs. En fait, l’attachement de Barbey à la Normandie est né tardivement, au lendemain de 1848, lorsqu’il cherche un lieu d’évasion pour écrire et, déjà, se détacher du présent. Sa Normandie est complètement réinventée, à ce moment de rupture politique, pour y loger le passé. Là, on est au cœur de son écriture.
GM. Quelle différence y a-t-il entre la Normandie de Barbey et celle d’un Maupassant, par exemple ?
Maupassant avait le projet réaliste de peindre d’après nature des gens ancrés dans des lieux, avec une sorte de vérisme qui est absolument étranger à Barbey.
JL. De son œuvre, en particulier des descriptions des lieux, se dégage pourtant une impression de réalisme parfaitement réussie.
C’est purement visuel ! Barbey prête une attention esthétique à l’exactitude des détails. Il demande à son ami Trébutien des listes de noms de personnages purement « moyen-âge » et « olfactivement » normands, par exemple. En se fondant sur ces détails, l’imagination peut transfigurer l’histoire qu’il a à raconter. Une écriture qui ne cesse de dériver…
GM. Peut-on dire qu’à l’instar de certains artistes contemporains, Barbey a considéré sa manière de s’habiller, de se comporter et de s’entourer comme partie intégrale de son œuvre ?
Absolument ! Comme je l’ai montré dans le texte « Vie et œuvre » qui fait partie de cette édition, il est impossible d’atteindre la vérité de Barbey à partir de l’image qu’il s’est fabriquée. Même s’il a eu beaucoup de mal à accéder à la notoriété, il a très tôt élaboré une sorte de mise en scène de sa personne. Il adorait la mode parisienne des années 1830 – il était d’ailleurs journaliste de mode −, et faisait le bonheur des caricaturistes !
GM. Voulez-vous dire qu’il faisait de la com’ avant la lettre?
De sa part, c’était moins « une stratégie de com’ » qu’une manière de transformer ses faiblesses en force, une sorte de tactique de contournement de son relatif dénuement. Barbey n’a guère d’argent, il vit dans un deux-pièces austère sans domestique. Mais il dépense des sommes assez importantes dans sa parure pour resplendir à l’extérieur.
GM. Est-ce à travers cette légende que cet écrivain peu connu s’est imposé sur le tard ?
Barbey a fasciné les décadents[1. Mouvement littéraire et artistique qui s’est développé pendant les vingt dernières années du XIXe siècle.], qui l’ont rendu célèbre à la fin de sa vie. Ensuite, il y a eu, et de plus en plus, des cercles d’amateurs pour aimer son écriture et son originalité. Mais il avait très tôt joué avec l’idée de devenir un « oiseau glorieux » !
JL. Rémy de Gourmont[2. Écrivain et critique littéraire (1858-1915).] parle d’un « classique souterrain » qui se passe de génération en génération…
Tout à fait. Barbey a préparé sa postérité en organisant la rareté des premières éditions de ses œuvres. Au départ, cette tactique est dictée par la nécessité : il n’a ni les moyens ni le public suffisants pour aller au-delà d’éditions restreintes très soignées. Lorsqu’il commence à se constituer un public d’amateurs, il comprend qu’elles deviennent des bijoux dans un siècle passionnément bibliophile. Barbey restera à part, pas immédiatement accessible, un peu sulfureux : Les Diaboliques ont failli être condamnées, en 1874, pour outrage à la morale. Son œuvre exhale encore un parfum de scandale il faut la lire pour s’en convaincre ! , mais je crois qu’on goûte aujourd’hui surtout un certain sens de l’excès et l’opulence de sa langue – des « phrases bourrées jusqu’à la gueule », disait Paul Bourget. C’est un radical en tout – et sa radicalité traverse magnifiquement le temps.[/access]

Jules Barbey d’Aurevilly, Romans, édition établie et présentée par Judith Lyon-Caen, Gallimard, « Quarto », 2013.

*Photo : DR.

Happy Birthday Mr Hefner!

4

playboy hugh hefner

Il a interviewé Martin Luther King, Malcom X, Lech Walesa, Yasser Arafat, Fidel Castro, Norodom Sihanouk, la Princesse Grace, Jimmy Carter, etc. Il a dénudé Marilyn, BB, Bettie Page, Anita Ekberg, Jayne Mansfield, Bo Derek, Raquel Welch, Catherine Deneuve, Madonna, Farrah Fawcett, Sharon Stone, Pamela Anderson et des centaines de « filles d’à côté ». Il a publié des textes de John Updike, Ian Fleming, Ray Bradbury, Jack Kerouac, Truman Capote, Henry Miller, Woody Allen, Philip Roth… Il a fait appel aux plus grands illustrateurs américains. Il a soutenu le jazz en créant un festival dès 1959 où tout le gratin se donna rendez-vous (Miles Davis, Count Basie, Duke Ellington, Nina Simone, Dizzy Gillespie, Louis Armstrong, Oscar Peterson). Il a vanté une société de consommation hédoniste : voitures de sport, architecture moderne, mode, libération sexuelle, clubs, cocktails, jet privé à l’effigie du Bunny et destinations de rêve. Il a inventé la playmate qui se déplie en trois parties (1956). Il a multiplié les éditions étrangères. Il a été édité en braille. Il s’est vendu en novembre 1972 à plus de 7 millions d’exemplaires. Il est entré en Bourse. Il a favorisé l’apprentissage de la lecture des baby-boomers qui viennent de prendre leur retraite.
En 2013, Playboy fête ses 60 ans d’existence. Dans son premier éditorial, Hugh Hefner écrivait : « si nous pouvons procurer à l’homme américain quelques éclats de rire et lui faire oublier momentanément les angoisses de l’ère atomique, alors nous aurons justifié notre existence ». Pari gagné Mr Hefner, même si la mythologie Playboy s’est détraquée à la fin des années 70. Vous nous avez offert pendant presque trois décennies le magazine idéal, des tribunes libres, une maquette artistique, le dessin humoristique cochon, une large place accordée aux grands écrivains, des angles politiquement incorrects, un catalogue des objets les plus innovants et bien évidemment des filles pas bégueules, qui laissaient tomber le maillot, histoire de nous renseigner sur l’obscure et non moins désirable anatomie féminine. Depuis 1953, vous avez fait notre éducation aussi bien sexuelle que politique.
N’avez-vous pas dit que « la playmate du mois fut, au sens propre du terme, une proclamation politique » ? On aimerait que les hommes politiques vous écoutent plus souvent. Si les ministres avaient l’aplomb de Kaya Christian (Miss novembre 1967) ou la force de conviction de Michelle Hamilton (Miss mars 1968), nous serions nombreux à prendre notre carte au PS ou ailleurs. Croyez-vous sincèrement que si Julia Lyndon (Miss août 1977) se présentait demain à une législative partielle, nous nous abstiendrons de voter ? Avec ses faux airs de Clio Goldsmith, elle avouait aimer la littérature japonaise, les films de Truffaut et de Buñuel, on sut plus tard qu’elle était la sœur de l’actrice Sydne Rome. À elle seule, cette Creezy girl remédierait à la crise de légitimité de toute la classe politique française.
Plus qu’un magazine pour hommes, Playboy a propagé le rêve américain quand il avait encore un peu de consistance. Aujourd’hui, tout ça semble si loin à l’heure d’Internet et des réseaux sociaux. Cet érotisme à la papa, ce bon vieux Hugh (87 ans ce mois-ci) emmitouflé dans sa robe de chambre en satin, ses multiples concubines, les pin-up d’Alberto Vargas carrossées comme des Corsair, cette Mansion, faux manoir anglais et vrai lieu de frivolité, l’apparition de la première playmate noire Jennifer Jackson en 1965 ou des poils pubiens de Liv Lindeland en 1971, vous incarniez toute une époque, les vieilles légendes d’Hollywood (Groucho Marx, Sinatra, Mae West, Brando, le Dr. Ruth), la presse comme quatrième pouvoir et la réussite financière d’une entreprise basée sur la légèreté. Quand Hugh Hefner acheta les droits de reproduction de Marilyn nue pour 500 dollars en 1953, il effectua « le meilleur investissement de toute l’histoire de l’édition » et lança la meilleure arme de propagation massive. Au moment où la presse écrite semble à court d’idées, les préceptes de Hugh n’ont pas pris une ride : des textes brillants, des interviews chocs, de l’humour, un bel objet papier avec une iconographie soignée, une vraie ouverture d’esprit et des filles accortes. Que demander de plus ?

Dernier ouvrage sur le sujet : Playboy, les plus belles couvertures, Damon Brown/ Préface Pamela Anderson (Blanche).

*Photo : RickChung.com.

Pantalonnade marseillaise

Marseille est une ville curieuse où les voyous volent les parkings publics, et où le ciel tombe sur la tête des préfets. C’est pour cette raison, plus l’accent et le sourire des marseillaises, que Marcel Pagnol a fait le choix de naître tout près de cette ville. Dernière turpitude en date : le préavis de grève comique qu’a déposé le syndicat CGT de la Régie des Transports Marseillais (RTM), qui se plaint de la nouvelle tenue de travail imposée aux salariés. La CGT – en pointe sur les combats syndicaux de premiers plan – dénonce tout particulièrement « la coupe, la couleur et la qualité » du pantalon. Bernard Gargiolo, secrétaire général du syndicat, tempête dans le quotidien La Provence : « On refuse le bas de cette tenue dont la couleur s’apparente à celle de la gendarmerie nationale ». Alain Requana de FO (qui ne s’est pas associé au préavis de grève) souligne pour sa part : « On ressemble à des techniciens de l’EDF, y’a pas de place dans ces pantalons… » La CFDT (majoritaire à la RTM, qui ne s’est pas associée non plus au mouvement) met tout le monde d’accord… cette nouvelle tenue ne fait pas seulement songer aux uniformes des gendarmes et électriciens de France, mais constitue un authentique costume de clown. «Il y a du mécontentement des chauffeurs par rapport à ces pantalons. On ressemble à des clowns avec ! Du coup on va continuer à mettre les anciens pantalons avec les nouvelles chemises couleur parme » déclare Patrick Ripoll dans La Provence. La révolte gronde dans la cité phocéenne…

Dans le contexte de la crise actuelle, cette historiette est tout à la fois pathétique et rafraîchissante. Pathétique, tant l’enjeu colossal peut faire sourire; rafraîchissante car il se confirme que Marseille est une inépuisable source de bouffonnerie. On se souvient, il y a quelques mois, de la polémique autour de la pratique du « fini/parti » qui a permis pendant des décennies aux éboueurs de la ville de rentrer chez eux une fois que leur tournée de ramassage d’ordures était terminée, au mépris des horaires de travail. Quand un élu a tenté de mettre fin à cette pratique, il a essuyé une soufflante de mistral syndical qui fit rire la France entière. Marseille n’est pas une ville, c’est un poème…
Cette pantalonnade n’est pas sans faire songer aux émeutes qui embrasèrent la rade de Toulon peu avant la Révolution Française. Les matelots, mécontents du nouvel uniforme officiel qu’on leur destinait, alimentèrent un mouvement de gronde qui aboutit à la violence. La rade de Toulon s’embrasa littéralement, et de nombreux navires furent dévorés par les flammes. À la Régie des Transports de Marseille, nous n’en sommes pas là, mais il ne faut pas négliger ce type de mouvements d’humeur. Si nous n’y prenons pas garde, nous pourrions voir le port de Marseille bouché non pas par une sardine géante, mais par des pantalons. Ce serait difficile à expliquer à la presse étrangère…

Nuit magique aux Invalides

2

nuit invalides histoire

Les spectacles « sons et lumières dans un monument historique » suscitent une méfiance légitime. Ces innovations pompidoliennes ont mal vieilli, et plus personne ne s’ébaudit en voyant un spot glisser comme une limace le long d’une colonne pendant qu’un son approximativement réglé déverse un flot de musique ou balance un texte aussi pompeux et pompiers l’un que l’autre.
Risquons la litote : le genre mérite d’être renouvelé. On rêve d’une immersion complète, d’un déluge d’images, on rêve d’entrer réellement en contact avec l’histoire, on rêve d’être empoigné par l’esprit des lieux.
La Nuit aux Invalides réalise ce rêve : coupé de Paris, enfermé dans le quadrilatère de la cour d’honneur, le spectateur voit s’éveiller les murs en même temps qu’on lui propose un combat : défaire l’oubli, sauvegarder la mémoire. Ce sont les Invalides qui lui parlent, et toute l’intelligence de la mise en scène est dans cette plongée dans le monument, qui s’expose et se feuillette lui-même. Être attentif devient un acte de foi humaniste, et on se retrouve au milieu des murs illuminés comme un personnage de conte à qui le vieux chêne raconte sa première branche. Les Invalides sollicitent notre amitié plus que notre souvenir vivant, on se sent presque un devoir de mémoire – et tout parle à chacun, des classes de ZEP aux érudits du VIIe arrondissement, dans une continuité historique dont tous n’ont pas le sens mais qu’ils peuvent éprouver.
De Louis XIV aux dernières opérations militaires de la France, le monument parle de ses vocations successives (hôpital, musée, nécropole), de ses vicissitudes et adapte ses façades au propos : la pierre nue et blanche s’anime, soit qu’une lumière incroyablement précise en dessine les contours et en souligne les reliefs, habillant chaque statue, colorant le cimier et laissant les jambes « au naturel », soit qu’un décor projeté donne une touche fantastique : murailles qui s’élèvent ou s’écroulent, armures en bas relief qui s’ébrouent, lucarnes seules éclairées et transformées en autant de yeux de Sauron, gigantesque clavier de piano où chaque baie est une touche, frondaisons versaillaises… La Nuit est d’abord un choc visuel.
La minutie des réglages demeure un mystère : toute la surface est investie par les images, on baigne réellement dans le récit comme on se promènerait dans un livre d’images. Les couleurs sont intenses (magnifiques rouges et verts), la palette est riche, et le long des murs courent des armées de soldats exécutant leur ronde ou, transformés en jouets, culbutant de colonne en colonne. Le spectacle fourmille d’inventions heureuses, chaque paroi offrant des animations différentes.
D’époque en époque, les Invalides ressuscitent toute leur histoire en caractérisant fortement chaque période : du Roi-Soleil à Napoléon, de Napoléon à De Gaulle et de De Gaulle à aujourd’hui, les fonctions du bâtiment justifient qu’on évoque les pouvoirs successifs, leurs ambitions, les symboles qu’ils installent. La permanence des Invalides, à travers ses missions, c’est la permanence du pays, à travers ses régimes.
Les images des grandes batailles du XXe siècle encadrent l’entrée de l’église, surmontée par Napoléon, accompagnées par des chœurs chantant Péguy : « Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre. Heureux ceux qui sont morts d’une mort solennelle. » Servir, transmettre, se souvenir, comprendre, mettre en perspective : tout s’enchaîne et se noue dans une seule trame.

La Nuit aux Invalides, du 18 avril au 7 mai, 129 rue de Grenelle, Paris 7e.

*Photo : M. Hattu du Vehu/La Nuit aux Invalides.

Une manif ? Non Sire, une révolution !

manif pour tous mariage

Devant le succès de la « manif pour tous », certains évoquent une « droitisation » de la société, à l’opposé du mouvement sinistrogyre évoqué par les analystes de science politique. Rappelons que cette tendance désigne la dérive de la gauche vers la droite d’hommes, de thématiques ou de partis. Parce que de nouveaux mouvements plus radicaux naissent continuellement à gauche, ils repousseraient vers la droite les anciens qui semblent en comparaison de plus en plus modérés. De la même manière, des thématiques nées à gauche seraient ensuite chassées à droite par l’apparition de celles qui prônent une rupture plus violente. Quant aux hommes politiques, ils suivraient partis et idéologies dans cette évolution.
Pourtant, l’analyse de l’évolution actuelle met en doute cette évolution pour en suggérer une plus forte encore.
Il ne s’agit pas, d’abord, d’une évolution d’un personnel politique chassé de la droite vers la gauche : on attend toujours les ralliements au PS d’anciens membres de l’UMP.
Aucun parti n’a été poussé sur sa gauche par l’émergence d’une nouvelle force à droite ou à l’extrême droite. Pour prendre cet exemple évident, l’UMP a simplement dû partager une partie de sa base électorale avec le Front National. Pour cela, il a d’abord tenté la tactique du « front républicain », avant de choisir une stratégie plus efficace « ligne Buisson ». Contrairement à ce qui peut être écrit ici ou là, cette dernière ne conduit pas à adopter un discours d’extrême droite, mais à retrouver les thématiques classiques de la droite, abandonnées sous Chirac.
Il n’y a pas non plus de radicalisation de l’extrême droite, pas d’apparition de discours prônant une « seconde révolution », et l’on peut même se demander si une partie du succès du FN « mariniste » n’est pas dû à une certaine « gauchisation » sur des thématiques de société.
Au lieu de dénoncer la « lepénisation des esprits », quand certaines thématiques, touchant au fait national ou à l’identité sont – parfois – réintégrées au corpus de la droite « républicaine », la gauche devrait voir plus loin, car les patriotes dépassent très largement la légion des électeurs du FN et de l’UMP. Quant à l’antiparlementarisme, dans lequel on dénonce la résurgence des ligues de l’entre-deux guerres, il est aussi bien porté par Marine Le Pen que par Jean-Luc Mélenchon. D’où viendrait alors cette communauté de pensée ?
Nous pourrions voir la fin d’une vieille division héritée de la Révolution française. Si, aujourd’hui, le médecin de Versailles et le paysan du Larzac, l’ouvrier du Nord et le notaire marseillais, se retrouvent d’accord sur le terrain des bases nécessaires à notre société, c’est peut-être qu’une approche commune les rassemblait. Certes, on parlait plus de « nation » à droite et de « peuple » à gauche, et l’on s’appelait « compagnon » à droite et « camarade » à gauche. Pour autant, à droite comme à gauche, nul ne remettait en cause socle minimum des valeurs fondamentales structurant la société. Il y avait la même recherche d’appartenance à des groupes sociaux cohérents et structurants, la famille avant tout, le groupe élargi ensuite, qui peut être territorial avec la commune, professionnel avec l’usine, national même, mais qui dans tous les cas perdurait de manière quasi-identique depuis des siècles. Sur le plan de la famille par exemple, à part quelques hippies à gauche et quelques libertins à droite, personne ne remettait en cause sa nécessité ou sa structure classique, on oserait dire patriarcale, reposant sur un couple hétérosexuel.
Or ces structurants identitaires, touchant à l’essence même de notre société, sont actuellement perçus par nombre de Français comme menacés à brève échéance de disparition. Et on assiste actuellement au sursaut d’un même peuple, de droite ou de gauche, qui prend conscience qu’il peut disparaître demain.
Bien sûr, la France qui défile actuellement à Paris, semble être plus « traditionnelle » qu’autre chose, tout juste sortie de la messe de onze heures. Mais contrairement aux ouvriers, petits employés et paysans, cette France a encore les moyens de se déplacer ; elle a l’accès aux médias alternatifs qui lui permettent de se fédérer ; elle ne regarde souvent plus la télévision ; enfin elle n’a pas subi deux siècles de matraquage idéologique destiné à la dresser contre une autre partie de la population. La France qui ne défile pas la rejoint dans les sondages en dénonçant elle aussi une certaine classe politique, accusée d’avoir trahie une identité bien plus profonde que l’appartenance à la classe sociale.
Dans les temps de crise que nous vivons, des temps où c’est la survie même du groupe d’appartenance qui est en jeu, l’homme hiérarchise ses priorités de manière différente. Aussi, peut-être y a-t-il dans le mouvement actuel quelque chose de novateur…et de révolutionnaire. À droite comme à gauche, certains prennent conscience que, derrière les mots utilisés pour dresser deux Frances l’une contre l’autre, il y avait des vécus familiaux semblables, des réalités culturelles identiques, des souvenirs partagés, une histoire commune, bref cette base que Renan considérait comme absolument indispensable à la définition d’un vouloir-vivre ensemble. Malgré une pression, s’ils ne savent pas encore bien ce qu’ils veulent, tous ces Français si divers semblent avoir par contre une idée claire de ce qu’ils ne veulent pas.
Ce que nous avons sous les yeux n’est pas un glissement idéologique mais l’ultime surgissement, à gauche comme à droite, d’un continent englouti.

*Photo : -ANFAD.

Chine : Du vieux avec des jeunes

chine xi jingping

Il semble bien que le Gorbatchev chinois ait encore laissé passer sa chance. À supposer qu’il existe… En 2002, lorsque Hu Jintao était arrivé au pouvoir, beaucoup d’observateurs avaient salué en lui et en Wen Jiabao, son premier ministre, deux réformateurs qui allaient mener la Chine sur le chemin de l’ouverture politique. Onze ans plus tard, les réformes sont au point mort et le successeur de Hu Jintao, Xi Jinping, fils d’une des grandes figures de la Révolution élu à la tête du Parti communiste (PCC) en novembre 2012, n’a même pas suscité les sempiternels et vains espoirs de changement. On a bien lu ici et là quelques éditoriaux qui pariaient sur les réformes – surtout économiques – auxquelles l’autorité de Xi Jinping était censé donner de la vigueur, mais l’enthousiasme n’y était pas. Même l’aimable Bernard Guetta, qui voit un mur de Berlin tomber à ses pieds tous les deux jours à Téhéran, à Moscou ou au Caire, a lâché l’affaire. C’est que Xi Jinping est un bien mauvais client pour ceux qui célèbrent chaque jour la glorieuse et irrésistible marche de l’humanité vers la démocratie libérale. L’une de ses premières apparitions publiques a été, après un discours musclé contre la corruption, la visite d’une exposition permanente du Musée de l’histoire chinoise, à Pékin, intitulée « Le Chemin vers la régénération [de la nation] ». Cette exposition ferait pâlir d’envie tous ceux qui se plaignent de l’atmosphère de repentance dans laquelle pataugent les études historiques de notre pays : pas un mot ou presque sur la Révolution culturelle et les autres horreurs maoïstes, mais une lancinante dénonciation des crimes des étrangers, depuis les guerres de l’opium jusqu’aux exactions de l’armée japonaise dans les années 1930 en passant par les « traités inégaux ».
Dans cette mythologie, l’arrivée des communistes au pouvoir marque l’avènement d’une « Nouvelle Chine » qui a effacé les humiliations subies par le peuple entre 1839 et 1949, en faisant renaître la puissance et, maintenant, la richesse chinoises.[access capability= »lire_inedits »] Le respect, voire la crainte, qu’inspire leur pays à l’étranger est une source de fierté pour les Chinois et de légitimité pour le régime. En entretenant le souvenir de la faiblesse des régimes qui l’ont précédé et la mémoire des exactions des forces étrangères en Chine, le PCC peut se poser en seul garant de l’indépendance et de la souveraineté nationale. Mais le nationalisme n’est pas, comme on le croit souvent, une idéologie de substitution adoptée par opportunisme après 1989, même s’il a pris depuis cette date une importance considérable dans les discours ; il fait partie de l’ADN du communisme chinois. Depuis son origine, le PCC déploie une rhétorique agressive au service de la mobilisation patriotique. Avec une prédilection pour le mythe, toujours efficace, de la résistance populaire à l’invasion japonaise.
Nos vieilles nations post-historiques ont du mal à le comprendre, mais les affects politiques ont une vigueur intacte en Chine. Après avoir sacrifié la nation pour désactiver le spectre du nationalisme, l’Europe a fini par décider que ses ennemis ne l’étaient plus. Et elle a créé l’Union européenne (que l’on appelle improprement « l’Europe » puisqu’elle en est la négation) pour échapper aux affects politiques jugés en bloc incontrôlables et délétères. En sortant de la nation, nous sommes aussi sortis de la politique et de ce qui la fonde selon la rude (mais difficilement réfutable) définition de Carl Schmitt : la discrimination entre l’ami et l’ennemi. Sans ennemi, pas de communauté politique. De ce point de vue, nos démocraties apaisées sont bien plus fragiles que la République populaire de Chine[1. À moins que nous soyons en train d’inventer une politique nouvelle, qui saurait se passer d’ennemi. C’est ce que Jacques Derrida appelait de ses voeux dans Politiques de l’amitié, conçu explicitement comme une réponse à la thèse de Carl Schmitt.].
Qu’on ne s’y trompe pas : le nationalisme n’est pas imposé par le sommet à la base, c’est même plutôt le contraire. En réalité, les élites chinoises – dont on a du mal à mesurer le mépris et la défiance qu’elles éprouvent pour le peuple – sont souvent effrayées par sa vitalité. Les diplomates qui, comme la plupart des caciques du régime, cachent leur progéniture et leur fortune à l’étranger, aiment raconter à leurs interlocuteurs occidentaux que des citoyens leur adressent parfois par courrier des pilules de calcium pour leur raidir la colonne vertébrale et les empêcher de courber l’échine devant eux. En dehors de Chine, des représentants du régime expliquent volontiers que le PCC, avec ses ingénieurs, ses juristes et ses économistes, est la seule classe dirigeante raisonnable et « scientifique » (mot fétiche de Hu Jintao), capable de maintenir sous contrôle le bas peuple et toute l’irrationalité violente dont il est capable. C’est d’ailleurs exactement ce que pensent les agents de la bureaucratie européenne. Les délégations chinoises à Bruxelles insistent parfois sur ce problème commun qu’on appelle le « peuple » – mais on ne sait si le concept miné de « populisme » existe en mandarin standard.
Mais si la technocratie bruxelloise a renoncé depuis belle lurette à faire vibrer les foules avec une improbable nation européenne – Bernard Guetta restant le seul pratiquant du lyrisme des « pères fondateurs » (fondateurs de quoi ?) –, de retour à Pékin, les dirigeants du Parti assument pleinement le nationalisme que le peuple réclame d’eux, même s’il se trouve toujours des franges de la population pour trouver le gouvernement trop mou. « Le patriotisme ne peut pas être un crime ! », scandait-on en septembre 2012 dans des manifestations antijaponaises souvent violentes.
Certains hauts gradés de l’Armée populaire de Libération (APL) se sont fait une spécialité de déclarations belliqueuses dans les médias, menaçant tour à tour les Philippines, le Vietnam, le Japon et les États-Unis d’attaques militaires traditionnelles, nucléaires ou terroristes, selon l’inspiration du moment, sans que leur hiérarchie ne songe à les sanctionner, et sous les vivats d’une majorité des cyber-citoyens du pays. On peut s’étonner qu’un pouvoir autoritaire laisse une telle liberté de parole à certains de ses chefs militaires.
Dans ce contexte, on est frappé par l’inanité des prédictions qui avaient cours au début des années 2000. On allait assister, jurait-on à « l’émergence pacifique » d’une puissance qui réactiverait le modèle antique dans lequel la Chine soumettait ses voisins sans combattre, en les transformant en « royaumes tributaires ». When China rules the world, ouvrage à succès signé par un journaliste britannique et traduit dans une dizaine de langues, annonçait la fin de la domination occidentale au profit d’une Chine « centrale » qui saurait imposer à ses voisins et à de vastes régions du monde son système hiérarchique traditionnel et sa suprématie. C’est le contraire qui se produit, avec la formation d’une coalition de « petits » pays (Japon, Philippines, Vietnam, Australie, etc.), discrètement soutenue par les États-Unis et approuvée par l’Inde, qui refusent de se soumettre aux diktats chinois et redoutent de plus en plus ouvertement qu’une Chine puissante utilise l’intimidation et la force pour défendre ses intérêts et régler ses comptes historiques. Du reste, elle ne s’en prive pas. Forte d’une armée dont le budget augmente de plus de 10 % par an depuis plusieurs décennies, et de multiples forces de sécurité intérieure qui disposent d’un budget encore supérieur à celui de l’armée, la Chine a tenté d’imposer à ses voisins des concessions territoriales exorbitantes. Pékin exige de la communauté internationale qu’elle reconnaisse sa souveraineté sur l’ensemble des îlots de la mer de Chine méridionale, et sur ceux que contrôle le Japon depuis plus d’un siècle (si l’on omet la période d’occupation américaine) en mer de Chine orientale. En réaction à cette politique belliqueuse, le Japon a décidé, pour la première fois depuis 2001, d’augmenter son budget militaire, et envisage sérieusement d’amender la Constitution pacifiste qui l’empêche de nouer des alliances formelles (en dehors du solide traité de sécurité qui le lie aux États-Unis).
L’Europe, elle, continue à se payer d’illusions. Légitimement obsédés par nos emplois et notre commerce extérieur, nous restons cependant aveugles à la soif de puissance de la Chine. Or elle dispose, pour la satisfaire, de moyens financiers et militaires colossaux, les deux allant d’ailleurs de pair – depuis 1989, l’augmentation annuelle du budget militaire est même, presque toujours, largement supérieure à sa croissance. Dans ces conditions, la Chine pourrait bien être l’ennemi dont nous avons besoin pour rester – ou redevenir – une nation. Vous en doutez ? Moi aussi. À en croire le socialiste François Kalfon, c’est pourtant la conviction de François Hollande. Si c’est le cas, on n’a pas vraiment l’impression que le Président en ait tiré toutes les conséquences.

Qui est Xi ?
Élu à la tête du PCC en novembre 2012 et à la tête de l’État chinois en mars 2013, Xi Jinping est assurément moins insipide que son prédécesseur, connu pour sa langue de bois et le contrôle quasi robotique de son expression. Xi est le fils d’un cacique du Parti purgé par Mao lors de la Révolution culturelle. Conformément à la coutume des punitions collectives que pratiquait Mao, Xi Jinping a été envoyé à la campagne pendant de longues années au début des années 1970. Il a travaillé dans les champs avant d’obtenir sa réhabilitation, en même temps que son père, à la mort de Mao. Il a alors fréquenté l’université d’élite de Tsinghua, puis les cercles dirigeants de l’armée, où l’on trouve beaucoup de « princes rouges » (les enfants de ceux qui ont fait le Parti et ont souvent accumulé une fortune colossale) qui lui font aujourd’hui confiance. Xi a gravi rapidement les échelons de l’administration pour atteindre le poste de vice-président et de membre du comité permanent du politburo en 2007, avant sa consécration finale. C’est un nationaliste décomplexé qu’on a entendu évoquer « ces fainéants d’étrangers pansus qui n’aiment rien tant que pointer du doigt la Chine », même s’il se dit qu’il respecte la puissance américaine et garde un souvenir ému d’un séjour aux États-Unis, où sa fille étudie à Harvard sous pseudonyme. Quant à la Première dame, Peng Liyuan, elle est une chanteuse populaire, mais dans un registre assez différent de celui de Carla Bruni : elle est un membre éminent des chœurs de l’armée chinoise.[/access]

*Photo : schmeeve.

Mur des cons : pas de quoi fouetter le SM !

syndicat magistrature gauche

C’est une polémique dont le syndicat de la magistrature, traditionnellement étiqueté à gauche, se serait volontiers passé. Dans son propre local, un mur sert de catharsis, le « mur des cons » (sic). Y sont apposées les photos d’un certain nombre de personnalités dont on présume qu’elles ont mené la vie dure aux magistrats ou à l’institution. On y retrouve pêle-mêle Nicolas Sarkozy et une bonne partie de ses ministres : Brice Hortefeux (la photo est sobrement légendée « L’homme de Vichy ») Eric Woerth, Nadine Morano, François Baroin, Luc Chatel, etc. Parfois, un autocollant du Front national s’ajoute à la photo. Les journalistes aussi en prennent pour leur grade : Eric Zemmour, Etienne Mougeotte, Yves Thréard ou encore Béatrice Schoenberg. Trainent aussi les portraits de quelques inclassables à l’instar de Guy Sorman, Alain Bauer, Alexandre Adler, Jacques Attali ou encore Alain Minc. Enfin, plus surprenant, la cloison affiche aussi le portrait de parents de victimes. Ainsi peut-on voir Jean-Pierre Escarfail, père de Pascale, une jeune fille violée et tuée par Guy Georges ou le général Philippe Schmitt père de la jeune Anne-Lorraine, sauvagement assassinée dans le RER, un dimanche matin, parce qu’elle refusait de se donner à son agresseur. Disons-le franchement, il est ignoble de les épingler.
Depuis que nos confrères d’Atlantico ont révélé le scoop, bien des voix se sont élevées pour hurler au scandale. Le Front national a évoqué la question d’une dissolution du Syndicat de la magistrature dénonçant une liste qui rappelle « des heures sombres » et qui constitue « une atteinte au principe d’indépendance de la justice ». Le chef de file des députés UMP Christian Jacob s’est fendu d’un courrier au président de la République pour pointer « un manquement grave au principe d’impartialité de la justice » tandis que Bruno Beschizza, secrétaire national de l’UMP, s’est insurgé contre une pratique qui « peut faire craindre la mise en place d’une justice politique ». Pour sa défense, la présidente du SM, Françoise Martres, a qualifié ce mur de « défouloir » et d’action de « potache » indiquant que « ce mur a été fait à une ancienne époque, sous l’ère Sarkozy, où les magistrats étaient attaqués de toutes parts ».
Gardons-nous de crier haro trop vite. Longtemps sacralisée, la justice n’a pas les lettres de noblesse que l’imagerie d’Epinal lui prête si souvent. Car elle est rendue par des humains, trop humains. Ce n’est pas parce qu’ils sont appelés à rendre la justice de manière impartiale et indépendante que les magistrats sont dispensés de penser, que ce soit avec raison ou passion. C’est d’ailleurs toute la symbolique de la robe que revêtent les magistrats lorsqu’il leur revient de juger. Avec elle, ils se départissent des milliers de sentiments qui les animent et se concentrent sur leur unique devoir : dire le droit. Comme l’ouvrier qui se consacre dans une parfaite dévotion à sa tâche mais n’en a pas moins des revendications, on peut prêter bonne foi au juge qui dit le droit et lui reconnaître, en dehors de son office, d’apprécier ou non la politique et ses représentants.
Soyons honnêtes, tous les métiers, toutes les corporations ont leur tête de turc. On ne compte plus les innombrables courriels qui circulent sur l’inanité des fonctionnaires, la paresse des ouvriers, la cruauté du patronat ou le caractère escroc des professions libérales. Les magistrats n’échappent pas à cette règle qui leur est d’ailleurs beaucoup plus restrictive. Le devoir de réserve auquel ils sont assujettis leur interdit en effet toute délibération politique, toute manifestation d’hostilité au principe ou à la forme du gouvernement de la République et toute action concertée de nature à arrêter ou entraver le fonctionnement des juridictions. Ont-ils outrepassé ce devoir ? Manifestement non. Ces invectives ont été affichées dans un local syndical, un lieu privé réservé où les adhérents peuvent librement s’exprimer, avec intelligence ou bêtise, cela leur appartient.
Cela étant dit, cette polémique de surface en cache peut-être une autre. La question, notre confrère Philippe Bilger, lui-même magistrat honoraire, l’avait soulevée il y a sept ans sur son blog : la justice est-elle de gauche ? Mis à part Jack Lang, Manuel Valls et quelques autres, la liste ne noire ne comporte que des personnalités classés à droite. Est-ce à dire que la connerie est réservée à la droite ? Ou alors que le recrutement des magistrats est si bien verrouillé qu’à compétences égales, on préfèrera toujours un postulant progressiste à un candidat réac ?
S’il est une question qui mérite d’être posée, c’est peut-être celle-là. Et alors n’hésitons pas à demander un nouveau choc de moralisation au pouvoir en place. Pour le reste, et comme le résume très bien Christophe Régnard, le président de l’Union syndicale des magistrats (USM), « on est toujours le con de quelqu’un ».

*Photo : Atlantico.fr/BFM.

Mur des cons : Attac au secours du Syndicat de la Magistrature

En ouvrant ma boîte mail section spams, entre deux pubs zoophiles et une promotion sur le Viagra,  je suis tombé sur ce communiqué :
« Frigide Barjot, fondatrice de La Manif pour tous, se retrouve depuis hier au cœur d’une polémique médiatique montée de toute pièce. En instrumentalisant des railleries et satires formulées dans le cadre d’un local privé, une partie de la gauche souhaite faire coup double :
– décrédibiliser un mouvement pacifique et apolitique, dont l’engagement pour la protection de la famille, contre la déconstruction de la filiation et les dérives homophobes  n’est plus à prouver;
– jeter plus largement le discrédit sur Frigide Barjot, à un moment où l’opinion publique désavoue l’adoption plénière par les couples homosexuels instaurée par la loi Taubira. »

Les yeux écarquillés, je compris que je me trouvais en plein rêve. J’avais imaginé la découverte en caméra cachée d’un « mur des cons » au domicile de Frigide Barjot, où étaient épinglés les Taubira, Bertinotti, Vallaud-Belkacem, Fourest et autres partisans invétérés du mariage pour tous. Me résonnait dans les oreilles le tollé provoqué par cette intrusion « privée » : Jean-Marc Ayrault enjoignait aux manifestants d’abandonner le combat sans sommation, tandis qu’Harlem Désir parlait de « forfaiture » et de « trahison du pacte républicain ».
Mais je n’étais pas au bout de mes peines. Au réveil, m’attendait cet authentique mail, que je vous livre in extenso :
« Le syndicat de la magistrature, membre fondateur d’Attac, se retrouve depuis hier au cœur d’une polémique médiatique montée de toute pièce.En instrumentalisant des railleries et satires formulées dans le cadre d’un local privé, une partie de la droite souhaite faire coup double :
– décrédibiliser un syndicat progressiste, dont l’engagement pour l’indépendance de la justice, contre l’impunité des puissants et les pressions politiques ou policières n’est plus à prouver;
– jeter plus largement le discrédit sur les juges, à un moment où les affaires se multiplient, notamment autour du financement de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy de 2007.
Attac affirme haut et fort son soutien au Syndicat de la magistrature, face aux attaques médiatiques et aux menaces dont il fait l’objet. »
Moralité : mieux vaut ne dormir que d’un œil….

Demain la Veille !

veilleurs theologie liberation

Cher Jérôme, et bien entendu au-delà de toi, à travers toi comme aurait dit ce cher Péguy qui, je le crois, nous rassemble, chers camarades de gauche, même si ce terme n’a plus aucun sens, et vous, chers camarades de droite dont le nom n’a pas plus de sens, je vous réponds à mon tour.
Je ne suis pas les Veilleurs, aussi ne puis-je prédire ce qui va venir. Je peux simplement l’aider à advenir et, médiocre veilleur parmi les veilleurs, invisible parmi les invisibles, l’espérer. Aider ? Oui, en apprenant à ces jeunes gens, s’ils ne le savent pas, et en te rappelant à toi, qui fais semblant de l’oublier, quelle a été, dès l’origine de l’époque moderne, le sens de la lutte politique chrétienne. Quand je dis chrétienne, je ne dis pas qu’il faille en professer la foi, mais je parle d’une lutte façonnée par l’ethos chrétien qui, comme l’indique le terme de catholique, a toujours vocation à devenir universel. Je leur apprendrai et je te rappellerai où et de quoi est né le socialisme : de la réaction catholique à la Révolution française dont la doxa contemporaine a tout à fait intérêt, pour la gauche comme pour la droite, à faire oublier le logiciel libéral. Je te rappellerai et leur apprendrai que sans de Maistre, Lamennais, Ozanam, Leroux et Buchez, il n’y a pas de pensée sociale. Il n’y a pas de Proudhon, il n’y a pas de révolte des Canuts, il n’y a pas de 1848, il n’y a pas de protection des ouvriers, il n’y a pas de dimanche chômé, il n’y a pas de durée légale de la journée de travail, il n’y  a pas de syndicats, il n’y a pas de liberté de manifester. Il n’y a pas non plus d’école gratuite, ni de maternelles, ni de crèches. Je vous passe la seconde vague chrétienne sociale, monarchiste en France et démocrate-chrétienne en Allemagne, qui accouche des encycliques sociales de Léon XIII, inventeur du terme d’Etat-providence.
Je vous passe les détails historiques. Je rappellerai simplement quelques exemples plus contemporains : que c’est un curé qui a inventé le commerce équitable, que les paysans du Larzac étaient tous catholiques et que sans Lanza del Vasto il ne serait rien advenu, je rappellerai encore que la lutte des ouvriers de Lip, la seule qui ait réussi, a été menée par des curés. Je rappellerai encore une fois que sans Ruskin, Chesterton et Tolstoï, il n’y a pas de Gandhi, que Martin Luther King était pasteur, que l’abbé Pierre, Mère Teresa, le professeur Lejeune et Raoul Follereau étaient aussi catholiques. J’apprendrai à ceux qui n’y foutent jamais les pieds que dans la rue, en France, là où végètent des clodos, des psychotiques, des ivrognes, 90% encore des associations qui œuvrent sont chrétiennes. Je demanderai si ce n’est pas l’Eglise catholique qui s’occupe à elle seule de 25% des malades du Sida dans le monde. Je demanderai de quoi s’inspirent aujourd’hui les bolivariens d’Amérique du Sud, et ce qui a inspiré hier Solidarnosc. Je demanderai qui était Monseigneur Romero, abattu à son autel, pendant la messe, que le Pape François s’apprête à béatifier.
Je dirai tout ça parce que je sais que ce qui rassemble les Veilleurs aujourd’hui, quoi qu’en disent certains, c’est cet ethos chrétien. Et parce que je voudrais qu’encore une fois il prouve combien les catégories de combats de droite et de combats de gauche, il les dépasse. Et parce que je sais que nombreux sont ceux qui ont intérêt à limiter ces luttes à leur caste, à les récupérer comme on dit. Alors, oui, il y a des chrétiens aussi à Notre-Dame des Landes, il y a des chrétiens indignés, il y a des chrétiens contre les OGM et la marchandisation générale du vivant. Il y a des chrétiens contre les puces RFID et contre le nucléaire, il y a des chrétiens contre l’idéologie de la croissance et de la technique, et je n’aurai pas l’outrecuidance de vous rappeler qui étaient Ellul et Illich. Il y a des chrétiens qui combattent pour une vraie écologie. Il y a des syndicalistes chrétiens, il y a des chrétiens qui vont habiter volontairement dans les cités des banlieues et des quartiers nord. Ils sont même en première ligne, comme d’habitude.
Mais je sais que pour un marxiste-léniniste comme pour des libéraux, tout cela est difficile à entendre. La seule question que je peux vous poser en réponse à votre question, en me faisant tout petit derrière ces innombrables chrétiens qui hier et aujourd’hui menèrent et mènent les vraies luttes pendant que je ne fais qu’écrire et vaticiner, c’est : oui ou non, comptez-vous rester confits dans vos idéologies d’il y a deux siècles ? Est-ce assez confortable pour tordre le cou à la réalité ?
Et sinon, qu’attendez-vous de vos deux faux côtés qui sont deux vraies fictions créées par la domination et le spectacle, pour cesser de craindre la vérité qui, elle, ne se divise pas, et fait ce que nous souhaitons tous au fond : des hommes libres ?

*Photo : ¡Que comunismo!.

Morale laïque : un coup d’épée dans l’eau

morale laique peillon

Le projet de M. Peillon est mal parti. On ne s’approprie pas les recommandations morales comme on approfondit des dispositions réglementaires. La morale ne consiste pas seulement à autoriser et à interdire, à choisir ou à ne pas choisir de faire le bien ou le mal. Elle ne se résume pas non plus à exercer un effort sur soi-même, ni à tenter d’obéir à une loi de façon inconditionnelle.
Comment rendre la morale attrayante ?
Elle est d’abord un chemin vers le bonheur. Si nos décideurs politiques n’intègrent pas cette finalité dans leur réflexion sur la morale, l’échec est assuré. Si un but n’est pas proposé en complément à cet enseignement, celui-ci tournera vite au rabâchage, à l’incantation.
Mais M. Peillon a un but : le vivre-ensemble et la laïcité. Est-il toutefois certain que cet objectif, il soit le premier à le découvrir ? Un gamin, d’une cité ou d’une zone pavillonnaire, en découvre les règles sans qu’il soit besoin d’un cours magistral pour cela. Nous côtoyons tous, dès le plus jeune âge des citoyens de religion différente. Et nous sommes aussi experts que nos ministres sur le comment et le pourquoi du fonctionnement d’une communauté.
La morale ne marche jamais isolée. Elle est toujours intégrée à un ensemble plus vaste. Il lui faut une dynamique fixant le cap en direction d’un bien désirable. Là-dessus, Mr Peillon ne pourra rien proposer. Car la société qu’il se promet de construire est basée, qu’il le veuille ou non, sur l’individualisme, et de surcroît minée par la recherche effrénée de biens matériels. Ce qui sous-tend sa vision sociétale, c’est la contractualisation des rapports humains. Quoi qu’il en dise, Vincent Peillon reste en effet l’otage de l’idéologie libérale-libertaire de son clan politique, idéologie qui a livré une population, déracinée de ses traditions, au consumérisme et à l’hédonisme – ce qui n’est pas le meilleur préalable pour aborder la matière morale.
Vincent Peillon est aussi prisonnier de ses contradictions. Son projet de morale laïque ne peut qu’échouer parce qu’il se prive du seul atout dont il pourrait disposer : la référence aux grandes traditions, révélées ou non, qui ont porté les paroles de la conscience. Mais le peuple dont M. Peillon veut éduquer les enfants ne possède plus dans son esprit, ni histoire, ni identité (ni religion non plus, cela va sans dire !). Ce peuple est un donné brut, une cire vierge sur laquelle des experts vont devoir greffer des commandements intemporels. Une abstraction. Dès lors, quelle morale proposée à des jeunes issus de rien, du néant d’un peuple sans mémoire, sans référence à une tradition ? Des principes laïques ? Les Dix Paroles du Sinaï ? Les Béatitudes ? La critique de la raison pure de Kant ?
Pour faire le bien, et le faire avec constance et détermination, il est nécessaire d’en avoir envie. Et pour en avoir envie, il faut une promesse qui vous y lie. Et pour tenir à cette promesse, l’enfant doit avoir à ses côtés quelqu’un qui la lui la formule et soit suffisamment fiable pour la tenir, ou pour lui désigner quelqu’un capable de le faire. Autrement dit, il faut autre chose que de grands principes abstraits.
On ne veut que si l’on connaît. Et lorsqu’on ignore le but, on ne veut pas, tout simplement. Sinon, sitôt sorti de son cours de morale laïque, le jeune qui dealait n’aura pas d’autre empressement que d’y retourner.
Nous ne venons pas de rien. Et ne sommes pas de purs esprits. Nous avons tous une provenance, charnelle, concrète. Même s’il est hors de question de flatter les communautarismes de tout poil, ce n’est pas en déracinant notre jeunesse de son humus historique et religieux que nous parviendrons à lui inculquer une quelconque morale.

*Photo : Parti socialiste.

Barbey d’Aurevilly : un classique souterrain

0
judith lyon caen barbey

judith lyon caen barbey

Gil Mihaely. Pourquoi rééditer Barbey d’Aurevilly aujourd’hui ?
Judith Lyon-Caen[1. Historienne, spécialiste de la littérature du XIXe siècle, maître  de conférences à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), elle a dirigé  et mis en œuvre l’édition des œuvres de Barbey d’Aurevilly chez Gallimard  dans la collection « Quarto ».]. C’est un auteur que j’ai toujours aimé. On le lisait dans ma famille, ce qui est assez surprenant dans un milieu de gauche laïque. Devenant historienne, j’ai commencé à l’apprécier, précisément parce que ses romans ne sont pas des romans historiques : son rapport au temps très particulier me fascine, sa capacité à saisir quelque chose du temps qui passe ou… qui ne passe pas !
GM. Justement, face au temps qui passe, Barbey est horrifié par les idées neuves de son époque. Pour lui, ce « temps de progrès » est une diablerie…
En choisissant de l’éditer, je ne m’identifie pas à ses opinions, à son regard de monarchiste convaincu, dégoûté par l’installation de la République qui se produit lorsqu’il écrit Les Diaboliques, au début des années 1870, juste après la Commune. Ce qui m’intéresse, c’est plutôt la manière dont, à partir de cette position radicale, il élabore son rapport au passé. Il saisit, par contraste, le vide de son présent – il n’y a plus d’Histoire, pour lui, à la fin du XIXe siècle.
GM. Intuition confirmée par Muray dans son XIXe siècle à travers les âges… Comment Barbey exploite-t-il cette découverte ?
En montrant un ou plutôt des passés riches d’histoires et d’Histoire. Barbey figure plus qu’il ne raconte, et c’est en cela qu’il est fort. Ce sont des passés de l’Ancien Régime, de la Restauration, de la monarchie de Juillet, des passés qui remontent aux temps où il était enfant, ou jeune homme, et font contraste avec le présent de son écriture, les années 1860 et 1870, qui lui semble creux. Pour Barbey, l’Histoire n’arrive même plus jusqu’à lui, ou alors sur un mode négatif.[access capability= »lire_inedits »]
Jérôme Leroy. Il est pourtant né en 1808 et sa vie couvre le siècle, presque comme Victor Hugo…
Il ne faut pas oublier que Barbey entre en littérature très tard. Ses écrits deviennent visibles dans l’espace littéraire seulement à partir des années 1850. Mais toute sa maturation et ses sources d’inspiration sont romantiques, même si ce grand lecteur de Byron n’a jamais partagé complètement cette sensibilité. N’oubliez pas que ce contemporain de Balzac et d’Alfred de Musset est publié presque une génération plus tard ! Barbey est un enfant du siècle complètement décalé, et c’est ce décalage qui a construit son rapport si particulier au temps. C’est pourquoi on a choisi de ne pas intégrer les premiers récits, les plus imprégnés de romantisme. Je voulais surtout faire une édition de Barbey qui le replace dans le temps politique de son siècle, mais pas du point de vue de l’histoire des idées. Il s’agissait de retrouver ce quelque chose du mouvement du temps qui fait venir son écriture et que son écriture saisit ensuite.
JL. La grande bataille politique de son époque se joue autour du catholicisme, qui est en quelque sorte le décor naturel de son œuvre. Quel rapport cet homme d’excès et de transgressions avait-il avec la religion ?
Vers 1847, il a traversé une espèce de crise mystique qui l’a ramené à la pratique religieuse. À l’image de beaucoup d’écrivains de son siècle, il entretenait avec le catholicisme un rapport esthétique. Mais pas seulement : sa vision du catholicisme est large, ample : il « prend tout », jusqu’aux péchés les plus graves et aux transgressions les plus outrancières. Cela n’a pas toujours plu aux catholiques de son temps, ni à l’Église, ce qui a contribué à son image de marginal sulfureux.
GM. Cet écrivain que l’on qualifie aujourd’hui de réactionnaire a-t-il participé à la vie politique de son époque ?
C’est dans les années charnières 1848-1850 que sa pensée se cristallise autour des théoriciens de la contre-Révolution, notamment Joseph de Maistre. Mais son engagement passe avant tout par l’écriture – articles de presse, textes de critique littéraire, nouvelles qui constitueront plus tard Les Diaboliques. Même s’il rallie Louis-Napoléon après le coup d’État de décembre 1851, la politique pour lui n’est pas une affaire de parti. Il demeure avant tout un « prophète du passé », pour reprendre l’un de ses titres.
JL. De retour à sa Valognes natale, en 1856, Barbey ne la reconnaît pas. Baudelaire  dira, une année plus tard, dans Les Fleurs du mal que « la forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur des mortels ».  Bref, si on ne peut pas affilier Barbey au romantisme, il partage le désenchantement moderne qui caractérise le romantisme finissant…
Certes, mais il ne faut pas oublier que ce texte sur Valognes tient de l’exercice de style romantique, justement… Barbey y exprime un rapport aux « belles vieilles choses » et une sensibilité voisine de Victor Hugo. Là où il est vraiment proche de Baudelaire, c’est lorsqu’il peuple Valognes de fantômes ! Ce n’est même plus le lieu où la modernité a détruit des choses anciennes, c’est un lieu seulement peuplé par le spectre de ses souvenirs. En fait, l’attachement de Barbey à la Normandie est né tardivement, au lendemain de 1848, lorsqu’il cherche un lieu d’évasion pour écrire et, déjà, se détacher du présent. Sa Normandie est complètement réinventée, à ce moment de rupture politique, pour y loger le passé. Là, on est au cœur de son écriture.
GM. Quelle différence y a-t-il entre la Normandie de Barbey et celle d’un Maupassant, par exemple ?
Maupassant avait le projet réaliste de peindre d’après nature des gens ancrés dans des lieux, avec une sorte de vérisme qui est absolument étranger à Barbey.
JL. De son œuvre, en particulier des descriptions des lieux, se dégage pourtant une impression de réalisme parfaitement réussie.
C’est purement visuel ! Barbey prête une attention esthétique à l’exactitude des détails. Il demande à son ami Trébutien des listes de noms de personnages purement « moyen-âge » et « olfactivement » normands, par exemple. En se fondant sur ces détails, l’imagination peut transfigurer l’histoire qu’il a à raconter. Une écriture qui ne cesse de dériver…
GM. Peut-on dire qu’à l’instar de certains artistes contemporains, Barbey a considéré sa manière de s’habiller, de se comporter et de s’entourer comme partie intégrale de son œuvre ?
Absolument ! Comme je l’ai montré dans le texte « Vie et œuvre » qui fait partie de cette édition, il est impossible d’atteindre la vérité de Barbey à partir de l’image qu’il s’est fabriquée. Même s’il a eu beaucoup de mal à accéder à la notoriété, il a très tôt élaboré une sorte de mise en scène de sa personne. Il adorait la mode parisienne des années 1830 – il était d’ailleurs journaliste de mode −, et faisait le bonheur des caricaturistes !
GM. Voulez-vous dire qu’il faisait de la com’ avant la lettre?
De sa part, c’était moins « une stratégie de com’ » qu’une manière de transformer ses faiblesses en force, une sorte de tactique de contournement de son relatif dénuement. Barbey n’a guère d’argent, il vit dans un deux-pièces austère sans domestique. Mais il dépense des sommes assez importantes dans sa parure pour resplendir à l’extérieur.
GM. Est-ce à travers cette légende que cet écrivain peu connu s’est imposé sur le tard ?
Barbey a fasciné les décadents[1. Mouvement littéraire et artistique qui s’est développé pendant les vingt dernières années du XIXe siècle.], qui l’ont rendu célèbre à la fin de sa vie. Ensuite, il y a eu, et de plus en plus, des cercles d’amateurs pour aimer son écriture et son originalité. Mais il avait très tôt joué avec l’idée de devenir un « oiseau glorieux » !
JL. Rémy de Gourmont[2. Écrivain et critique littéraire (1858-1915).] parle d’un « classique souterrain » qui se passe de génération en génération…
Tout à fait. Barbey a préparé sa postérité en organisant la rareté des premières éditions de ses œuvres. Au départ, cette tactique est dictée par la nécessité : il n’a ni les moyens ni le public suffisants pour aller au-delà d’éditions restreintes très soignées. Lorsqu’il commence à se constituer un public d’amateurs, il comprend qu’elles deviennent des bijoux dans un siècle passionnément bibliophile. Barbey restera à part, pas immédiatement accessible, un peu sulfureux : Les Diaboliques ont failli être condamnées, en 1874, pour outrage à la morale. Son œuvre exhale encore un parfum de scandale il faut la lire pour s’en convaincre ! , mais je crois qu’on goûte aujourd’hui surtout un certain sens de l’excès et l’opulence de sa langue – des « phrases bourrées jusqu’à la gueule », disait Paul Bourget. C’est un radical en tout – et sa radicalité traverse magnifiquement le temps.[/access]

Jules Barbey d’Aurevilly, Romans, édition établie et présentée par Judith Lyon-Caen, Gallimard, « Quarto », 2013.

*Photo : DR.

Happy Birthday Mr Hefner!

4
playboy hugh hefner

playboy hugh hefner

Il a interviewé Martin Luther King, Malcom X, Lech Walesa, Yasser Arafat, Fidel Castro, Norodom Sihanouk, la Princesse Grace, Jimmy Carter, etc. Il a dénudé Marilyn, BB, Bettie Page, Anita Ekberg, Jayne Mansfield, Bo Derek, Raquel Welch, Catherine Deneuve, Madonna, Farrah Fawcett, Sharon Stone, Pamela Anderson et des centaines de « filles d’à côté ». Il a publié des textes de John Updike, Ian Fleming, Ray Bradbury, Jack Kerouac, Truman Capote, Henry Miller, Woody Allen, Philip Roth… Il a fait appel aux plus grands illustrateurs américains. Il a soutenu le jazz en créant un festival dès 1959 où tout le gratin se donna rendez-vous (Miles Davis, Count Basie, Duke Ellington, Nina Simone, Dizzy Gillespie, Louis Armstrong, Oscar Peterson). Il a vanté une société de consommation hédoniste : voitures de sport, architecture moderne, mode, libération sexuelle, clubs, cocktails, jet privé à l’effigie du Bunny et destinations de rêve. Il a inventé la playmate qui se déplie en trois parties (1956). Il a multiplié les éditions étrangères. Il a été édité en braille. Il s’est vendu en novembre 1972 à plus de 7 millions d’exemplaires. Il est entré en Bourse. Il a favorisé l’apprentissage de la lecture des baby-boomers qui viennent de prendre leur retraite.
En 2013, Playboy fête ses 60 ans d’existence. Dans son premier éditorial, Hugh Hefner écrivait : « si nous pouvons procurer à l’homme américain quelques éclats de rire et lui faire oublier momentanément les angoisses de l’ère atomique, alors nous aurons justifié notre existence ». Pari gagné Mr Hefner, même si la mythologie Playboy s’est détraquée à la fin des années 70. Vous nous avez offert pendant presque trois décennies le magazine idéal, des tribunes libres, une maquette artistique, le dessin humoristique cochon, une large place accordée aux grands écrivains, des angles politiquement incorrects, un catalogue des objets les plus innovants et bien évidemment des filles pas bégueules, qui laissaient tomber le maillot, histoire de nous renseigner sur l’obscure et non moins désirable anatomie féminine. Depuis 1953, vous avez fait notre éducation aussi bien sexuelle que politique.
N’avez-vous pas dit que « la playmate du mois fut, au sens propre du terme, une proclamation politique » ? On aimerait que les hommes politiques vous écoutent plus souvent. Si les ministres avaient l’aplomb de Kaya Christian (Miss novembre 1967) ou la force de conviction de Michelle Hamilton (Miss mars 1968), nous serions nombreux à prendre notre carte au PS ou ailleurs. Croyez-vous sincèrement que si Julia Lyndon (Miss août 1977) se présentait demain à une législative partielle, nous nous abstiendrons de voter ? Avec ses faux airs de Clio Goldsmith, elle avouait aimer la littérature japonaise, les films de Truffaut et de Buñuel, on sut plus tard qu’elle était la sœur de l’actrice Sydne Rome. À elle seule, cette Creezy girl remédierait à la crise de légitimité de toute la classe politique française.
Plus qu’un magazine pour hommes, Playboy a propagé le rêve américain quand il avait encore un peu de consistance. Aujourd’hui, tout ça semble si loin à l’heure d’Internet et des réseaux sociaux. Cet érotisme à la papa, ce bon vieux Hugh (87 ans ce mois-ci) emmitouflé dans sa robe de chambre en satin, ses multiples concubines, les pin-up d’Alberto Vargas carrossées comme des Corsair, cette Mansion, faux manoir anglais et vrai lieu de frivolité, l’apparition de la première playmate noire Jennifer Jackson en 1965 ou des poils pubiens de Liv Lindeland en 1971, vous incarniez toute une époque, les vieilles légendes d’Hollywood (Groucho Marx, Sinatra, Mae West, Brando, le Dr. Ruth), la presse comme quatrième pouvoir et la réussite financière d’une entreprise basée sur la légèreté. Quand Hugh Hefner acheta les droits de reproduction de Marilyn nue pour 500 dollars en 1953, il effectua « le meilleur investissement de toute l’histoire de l’édition » et lança la meilleure arme de propagation massive. Au moment où la presse écrite semble à court d’idées, les préceptes de Hugh n’ont pas pris une ride : des textes brillants, des interviews chocs, de l’humour, un bel objet papier avec une iconographie soignée, une vraie ouverture d’esprit et des filles accortes. Que demander de plus ?

Dernier ouvrage sur le sujet : Playboy, les plus belles couvertures, Damon Brown/ Préface Pamela Anderson (Blanche).

*Photo : RickChung.com.

Pantalonnade marseillaise

4

Marseille est une ville curieuse où les voyous volent les parkings publics, et où le ciel tombe sur la tête des préfets. C’est pour cette raison, plus l’accent et le sourire des marseillaises, que Marcel Pagnol a fait le choix de naître tout près de cette ville. Dernière turpitude en date : le préavis de grève comique qu’a déposé le syndicat CGT de la Régie des Transports Marseillais (RTM), qui se plaint de la nouvelle tenue de travail imposée aux salariés. La CGT – en pointe sur les combats syndicaux de premiers plan – dénonce tout particulièrement « la coupe, la couleur et la qualité » du pantalon. Bernard Gargiolo, secrétaire général du syndicat, tempête dans le quotidien La Provence : « On refuse le bas de cette tenue dont la couleur s’apparente à celle de la gendarmerie nationale ». Alain Requana de FO (qui ne s’est pas associé au préavis de grève) souligne pour sa part : « On ressemble à des techniciens de l’EDF, y’a pas de place dans ces pantalons… » La CFDT (majoritaire à la RTM, qui ne s’est pas associée non plus au mouvement) met tout le monde d’accord… cette nouvelle tenue ne fait pas seulement songer aux uniformes des gendarmes et électriciens de France, mais constitue un authentique costume de clown. «Il y a du mécontentement des chauffeurs par rapport à ces pantalons. On ressemble à des clowns avec ! Du coup on va continuer à mettre les anciens pantalons avec les nouvelles chemises couleur parme » déclare Patrick Ripoll dans La Provence. La révolte gronde dans la cité phocéenne…

Dans le contexte de la crise actuelle, cette historiette est tout à la fois pathétique et rafraîchissante. Pathétique, tant l’enjeu colossal peut faire sourire; rafraîchissante car il se confirme que Marseille est une inépuisable source de bouffonnerie. On se souvient, il y a quelques mois, de la polémique autour de la pratique du « fini/parti » qui a permis pendant des décennies aux éboueurs de la ville de rentrer chez eux une fois que leur tournée de ramassage d’ordures était terminée, au mépris des horaires de travail. Quand un élu a tenté de mettre fin à cette pratique, il a essuyé une soufflante de mistral syndical qui fit rire la France entière. Marseille n’est pas une ville, c’est un poème…
Cette pantalonnade n’est pas sans faire songer aux émeutes qui embrasèrent la rade de Toulon peu avant la Révolution Française. Les matelots, mécontents du nouvel uniforme officiel qu’on leur destinait, alimentèrent un mouvement de gronde qui aboutit à la violence. La rade de Toulon s’embrasa littéralement, et de nombreux navires furent dévorés par les flammes. À la Régie des Transports de Marseille, nous n’en sommes pas là, mais il ne faut pas négliger ce type de mouvements d’humeur. Si nous n’y prenons pas garde, nous pourrions voir le port de Marseille bouché non pas par une sardine géante, mais par des pantalons. Ce serait difficile à expliquer à la presse étrangère…

Nuit magique aux Invalides

2
nuit invalides histoire

nuit invalides histoire

Les spectacles « sons et lumières dans un monument historique » suscitent une méfiance légitime. Ces innovations pompidoliennes ont mal vieilli, et plus personne ne s’ébaudit en voyant un spot glisser comme une limace le long d’une colonne pendant qu’un son approximativement réglé déverse un flot de musique ou balance un texte aussi pompeux et pompiers l’un que l’autre.
Risquons la litote : le genre mérite d’être renouvelé. On rêve d’une immersion complète, d’un déluge d’images, on rêve d’entrer réellement en contact avec l’histoire, on rêve d’être empoigné par l’esprit des lieux.
La Nuit aux Invalides réalise ce rêve : coupé de Paris, enfermé dans le quadrilatère de la cour d’honneur, le spectateur voit s’éveiller les murs en même temps qu’on lui propose un combat : défaire l’oubli, sauvegarder la mémoire. Ce sont les Invalides qui lui parlent, et toute l’intelligence de la mise en scène est dans cette plongée dans le monument, qui s’expose et se feuillette lui-même. Être attentif devient un acte de foi humaniste, et on se retrouve au milieu des murs illuminés comme un personnage de conte à qui le vieux chêne raconte sa première branche. Les Invalides sollicitent notre amitié plus que notre souvenir vivant, on se sent presque un devoir de mémoire – et tout parle à chacun, des classes de ZEP aux érudits du VIIe arrondissement, dans une continuité historique dont tous n’ont pas le sens mais qu’ils peuvent éprouver.
De Louis XIV aux dernières opérations militaires de la France, le monument parle de ses vocations successives (hôpital, musée, nécropole), de ses vicissitudes et adapte ses façades au propos : la pierre nue et blanche s’anime, soit qu’une lumière incroyablement précise en dessine les contours et en souligne les reliefs, habillant chaque statue, colorant le cimier et laissant les jambes « au naturel », soit qu’un décor projeté donne une touche fantastique : murailles qui s’élèvent ou s’écroulent, armures en bas relief qui s’ébrouent, lucarnes seules éclairées et transformées en autant de yeux de Sauron, gigantesque clavier de piano où chaque baie est une touche, frondaisons versaillaises… La Nuit est d’abord un choc visuel.
La minutie des réglages demeure un mystère : toute la surface est investie par les images, on baigne réellement dans le récit comme on se promènerait dans un livre d’images. Les couleurs sont intenses (magnifiques rouges et verts), la palette est riche, et le long des murs courent des armées de soldats exécutant leur ronde ou, transformés en jouets, culbutant de colonne en colonne. Le spectacle fourmille d’inventions heureuses, chaque paroi offrant des animations différentes.
D’époque en époque, les Invalides ressuscitent toute leur histoire en caractérisant fortement chaque période : du Roi-Soleil à Napoléon, de Napoléon à De Gaulle et de De Gaulle à aujourd’hui, les fonctions du bâtiment justifient qu’on évoque les pouvoirs successifs, leurs ambitions, les symboles qu’ils installent. La permanence des Invalides, à travers ses missions, c’est la permanence du pays, à travers ses régimes.
Les images des grandes batailles du XXe siècle encadrent l’entrée de l’église, surmontée par Napoléon, accompagnées par des chœurs chantant Péguy : « Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre. Heureux ceux qui sont morts d’une mort solennelle. » Servir, transmettre, se souvenir, comprendre, mettre en perspective : tout s’enchaîne et se noue dans une seule trame.

La Nuit aux Invalides, du 18 avril au 7 mai, 129 rue de Grenelle, Paris 7e.

*Photo : M. Hattu du Vehu/La Nuit aux Invalides.

Une manif ? Non Sire, une révolution !

84
manif pour tous mariage

manif pour tous mariage

Devant le succès de la « manif pour tous », certains évoquent une « droitisation » de la société, à l’opposé du mouvement sinistrogyre évoqué par les analystes de science politique. Rappelons que cette tendance désigne la dérive de la gauche vers la droite d’hommes, de thématiques ou de partis. Parce que de nouveaux mouvements plus radicaux naissent continuellement à gauche, ils repousseraient vers la droite les anciens qui semblent en comparaison de plus en plus modérés. De la même manière, des thématiques nées à gauche seraient ensuite chassées à droite par l’apparition de celles qui prônent une rupture plus violente. Quant aux hommes politiques, ils suivraient partis et idéologies dans cette évolution.
Pourtant, l’analyse de l’évolution actuelle met en doute cette évolution pour en suggérer une plus forte encore.
Il ne s’agit pas, d’abord, d’une évolution d’un personnel politique chassé de la droite vers la gauche : on attend toujours les ralliements au PS d’anciens membres de l’UMP.
Aucun parti n’a été poussé sur sa gauche par l’émergence d’une nouvelle force à droite ou à l’extrême droite. Pour prendre cet exemple évident, l’UMP a simplement dû partager une partie de sa base électorale avec le Front National. Pour cela, il a d’abord tenté la tactique du « front républicain », avant de choisir une stratégie plus efficace « ligne Buisson ». Contrairement à ce qui peut être écrit ici ou là, cette dernière ne conduit pas à adopter un discours d’extrême droite, mais à retrouver les thématiques classiques de la droite, abandonnées sous Chirac.
Il n’y a pas non plus de radicalisation de l’extrême droite, pas d’apparition de discours prônant une « seconde révolution », et l’on peut même se demander si une partie du succès du FN « mariniste » n’est pas dû à une certaine « gauchisation » sur des thématiques de société.
Au lieu de dénoncer la « lepénisation des esprits », quand certaines thématiques, touchant au fait national ou à l’identité sont – parfois – réintégrées au corpus de la droite « républicaine », la gauche devrait voir plus loin, car les patriotes dépassent très largement la légion des électeurs du FN et de l’UMP. Quant à l’antiparlementarisme, dans lequel on dénonce la résurgence des ligues de l’entre-deux guerres, il est aussi bien porté par Marine Le Pen que par Jean-Luc Mélenchon. D’où viendrait alors cette communauté de pensée ?
Nous pourrions voir la fin d’une vieille division héritée de la Révolution française. Si, aujourd’hui, le médecin de Versailles et le paysan du Larzac, l’ouvrier du Nord et le notaire marseillais, se retrouvent d’accord sur le terrain des bases nécessaires à notre société, c’est peut-être qu’une approche commune les rassemblait. Certes, on parlait plus de « nation » à droite et de « peuple » à gauche, et l’on s’appelait « compagnon » à droite et « camarade » à gauche. Pour autant, à droite comme à gauche, nul ne remettait en cause socle minimum des valeurs fondamentales structurant la société. Il y avait la même recherche d’appartenance à des groupes sociaux cohérents et structurants, la famille avant tout, le groupe élargi ensuite, qui peut être territorial avec la commune, professionnel avec l’usine, national même, mais qui dans tous les cas perdurait de manière quasi-identique depuis des siècles. Sur le plan de la famille par exemple, à part quelques hippies à gauche et quelques libertins à droite, personne ne remettait en cause sa nécessité ou sa structure classique, on oserait dire patriarcale, reposant sur un couple hétérosexuel.
Or ces structurants identitaires, touchant à l’essence même de notre société, sont actuellement perçus par nombre de Français comme menacés à brève échéance de disparition. Et on assiste actuellement au sursaut d’un même peuple, de droite ou de gauche, qui prend conscience qu’il peut disparaître demain.
Bien sûr, la France qui défile actuellement à Paris, semble être plus « traditionnelle » qu’autre chose, tout juste sortie de la messe de onze heures. Mais contrairement aux ouvriers, petits employés et paysans, cette France a encore les moyens de se déplacer ; elle a l’accès aux médias alternatifs qui lui permettent de se fédérer ; elle ne regarde souvent plus la télévision ; enfin elle n’a pas subi deux siècles de matraquage idéologique destiné à la dresser contre une autre partie de la population. La France qui ne défile pas la rejoint dans les sondages en dénonçant elle aussi une certaine classe politique, accusée d’avoir trahie une identité bien plus profonde que l’appartenance à la classe sociale.
Dans les temps de crise que nous vivons, des temps où c’est la survie même du groupe d’appartenance qui est en jeu, l’homme hiérarchise ses priorités de manière différente. Aussi, peut-être y a-t-il dans le mouvement actuel quelque chose de novateur…et de révolutionnaire. À droite comme à gauche, certains prennent conscience que, derrière les mots utilisés pour dresser deux Frances l’une contre l’autre, il y avait des vécus familiaux semblables, des réalités culturelles identiques, des souvenirs partagés, une histoire commune, bref cette base que Renan considérait comme absolument indispensable à la définition d’un vouloir-vivre ensemble. Malgré une pression, s’ils ne savent pas encore bien ce qu’ils veulent, tous ces Français si divers semblent avoir par contre une idée claire de ce qu’ils ne veulent pas.
Ce que nous avons sous les yeux n’est pas un glissement idéologique mais l’ultime surgissement, à gauche comme à droite, d’un continent englouti.

*Photo : -ANFAD.

Chine : Du vieux avec des jeunes

6
chine xi jingping

chine xi jingping

Il semble bien que le Gorbatchev chinois ait encore laissé passer sa chance. À supposer qu’il existe… En 2002, lorsque Hu Jintao était arrivé au pouvoir, beaucoup d’observateurs avaient salué en lui et en Wen Jiabao, son premier ministre, deux réformateurs qui allaient mener la Chine sur le chemin de l’ouverture politique. Onze ans plus tard, les réformes sont au point mort et le successeur de Hu Jintao, Xi Jinping, fils d’une des grandes figures de la Révolution élu à la tête du Parti communiste (PCC) en novembre 2012, n’a même pas suscité les sempiternels et vains espoirs de changement. On a bien lu ici et là quelques éditoriaux qui pariaient sur les réformes – surtout économiques – auxquelles l’autorité de Xi Jinping était censé donner de la vigueur, mais l’enthousiasme n’y était pas. Même l’aimable Bernard Guetta, qui voit un mur de Berlin tomber à ses pieds tous les deux jours à Téhéran, à Moscou ou au Caire, a lâché l’affaire. C’est que Xi Jinping est un bien mauvais client pour ceux qui célèbrent chaque jour la glorieuse et irrésistible marche de l’humanité vers la démocratie libérale. L’une de ses premières apparitions publiques a été, après un discours musclé contre la corruption, la visite d’une exposition permanente du Musée de l’histoire chinoise, à Pékin, intitulée « Le Chemin vers la régénération [de la nation] ». Cette exposition ferait pâlir d’envie tous ceux qui se plaignent de l’atmosphère de repentance dans laquelle pataugent les études historiques de notre pays : pas un mot ou presque sur la Révolution culturelle et les autres horreurs maoïstes, mais une lancinante dénonciation des crimes des étrangers, depuis les guerres de l’opium jusqu’aux exactions de l’armée japonaise dans les années 1930 en passant par les « traités inégaux ».
Dans cette mythologie, l’arrivée des communistes au pouvoir marque l’avènement d’une « Nouvelle Chine » qui a effacé les humiliations subies par le peuple entre 1839 et 1949, en faisant renaître la puissance et, maintenant, la richesse chinoises.[access capability= »lire_inedits »] Le respect, voire la crainte, qu’inspire leur pays à l’étranger est une source de fierté pour les Chinois et de légitimité pour le régime. En entretenant le souvenir de la faiblesse des régimes qui l’ont précédé et la mémoire des exactions des forces étrangères en Chine, le PCC peut se poser en seul garant de l’indépendance et de la souveraineté nationale. Mais le nationalisme n’est pas, comme on le croit souvent, une idéologie de substitution adoptée par opportunisme après 1989, même s’il a pris depuis cette date une importance considérable dans les discours ; il fait partie de l’ADN du communisme chinois. Depuis son origine, le PCC déploie une rhétorique agressive au service de la mobilisation patriotique. Avec une prédilection pour le mythe, toujours efficace, de la résistance populaire à l’invasion japonaise.
Nos vieilles nations post-historiques ont du mal à le comprendre, mais les affects politiques ont une vigueur intacte en Chine. Après avoir sacrifié la nation pour désactiver le spectre du nationalisme, l’Europe a fini par décider que ses ennemis ne l’étaient plus. Et elle a créé l’Union européenne (que l’on appelle improprement « l’Europe » puisqu’elle en est la négation) pour échapper aux affects politiques jugés en bloc incontrôlables et délétères. En sortant de la nation, nous sommes aussi sortis de la politique et de ce qui la fonde selon la rude (mais difficilement réfutable) définition de Carl Schmitt : la discrimination entre l’ami et l’ennemi. Sans ennemi, pas de communauté politique. De ce point de vue, nos démocraties apaisées sont bien plus fragiles que la République populaire de Chine[1. À moins que nous soyons en train d’inventer une politique nouvelle, qui saurait se passer d’ennemi. C’est ce que Jacques Derrida appelait de ses voeux dans Politiques de l’amitié, conçu explicitement comme une réponse à la thèse de Carl Schmitt.].
Qu’on ne s’y trompe pas : le nationalisme n’est pas imposé par le sommet à la base, c’est même plutôt le contraire. En réalité, les élites chinoises – dont on a du mal à mesurer le mépris et la défiance qu’elles éprouvent pour le peuple – sont souvent effrayées par sa vitalité. Les diplomates qui, comme la plupart des caciques du régime, cachent leur progéniture et leur fortune à l’étranger, aiment raconter à leurs interlocuteurs occidentaux que des citoyens leur adressent parfois par courrier des pilules de calcium pour leur raidir la colonne vertébrale et les empêcher de courber l’échine devant eux. En dehors de Chine, des représentants du régime expliquent volontiers que le PCC, avec ses ingénieurs, ses juristes et ses économistes, est la seule classe dirigeante raisonnable et « scientifique » (mot fétiche de Hu Jintao), capable de maintenir sous contrôle le bas peuple et toute l’irrationalité violente dont il est capable. C’est d’ailleurs exactement ce que pensent les agents de la bureaucratie européenne. Les délégations chinoises à Bruxelles insistent parfois sur ce problème commun qu’on appelle le « peuple » – mais on ne sait si le concept miné de « populisme » existe en mandarin standard.
Mais si la technocratie bruxelloise a renoncé depuis belle lurette à faire vibrer les foules avec une improbable nation européenne – Bernard Guetta restant le seul pratiquant du lyrisme des « pères fondateurs » (fondateurs de quoi ?) –, de retour à Pékin, les dirigeants du Parti assument pleinement le nationalisme que le peuple réclame d’eux, même s’il se trouve toujours des franges de la population pour trouver le gouvernement trop mou. « Le patriotisme ne peut pas être un crime ! », scandait-on en septembre 2012 dans des manifestations antijaponaises souvent violentes.
Certains hauts gradés de l’Armée populaire de Libération (APL) se sont fait une spécialité de déclarations belliqueuses dans les médias, menaçant tour à tour les Philippines, le Vietnam, le Japon et les États-Unis d’attaques militaires traditionnelles, nucléaires ou terroristes, selon l’inspiration du moment, sans que leur hiérarchie ne songe à les sanctionner, et sous les vivats d’une majorité des cyber-citoyens du pays. On peut s’étonner qu’un pouvoir autoritaire laisse une telle liberté de parole à certains de ses chefs militaires.
Dans ce contexte, on est frappé par l’inanité des prédictions qui avaient cours au début des années 2000. On allait assister, jurait-on à « l’émergence pacifique » d’une puissance qui réactiverait le modèle antique dans lequel la Chine soumettait ses voisins sans combattre, en les transformant en « royaumes tributaires ». When China rules the world, ouvrage à succès signé par un journaliste britannique et traduit dans une dizaine de langues, annonçait la fin de la domination occidentale au profit d’une Chine « centrale » qui saurait imposer à ses voisins et à de vastes régions du monde son système hiérarchique traditionnel et sa suprématie. C’est le contraire qui se produit, avec la formation d’une coalition de « petits » pays (Japon, Philippines, Vietnam, Australie, etc.), discrètement soutenue par les États-Unis et approuvée par l’Inde, qui refusent de se soumettre aux diktats chinois et redoutent de plus en plus ouvertement qu’une Chine puissante utilise l’intimidation et la force pour défendre ses intérêts et régler ses comptes historiques. Du reste, elle ne s’en prive pas. Forte d’une armée dont le budget augmente de plus de 10 % par an depuis plusieurs décennies, et de multiples forces de sécurité intérieure qui disposent d’un budget encore supérieur à celui de l’armée, la Chine a tenté d’imposer à ses voisins des concessions territoriales exorbitantes. Pékin exige de la communauté internationale qu’elle reconnaisse sa souveraineté sur l’ensemble des îlots de la mer de Chine méridionale, et sur ceux que contrôle le Japon depuis plus d’un siècle (si l’on omet la période d’occupation américaine) en mer de Chine orientale. En réaction à cette politique belliqueuse, le Japon a décidé, pour la première fois depuis 2001, d’augmenter son budget militaire, et envisage sérieusement d’amender la Constitution pacifiste qui l’empêche de nouer des alliances formelles (en dehors du solide traité de sécurité qui le lie aux États-Unis).
L’Europe, elle, continue à se payer d’illusions. Légitimement obsédés par nos emplois et notre commerce extérieur, nous restons cependant aveugles à la soif de puissance de la Chine. Or elle dispose, pour la satisfaire, de moyens financiers et militaires colossaux, les deux allant d’ailleurs de pair – depuis 1989, l’augmentation annuelle du budget militaire est même, presque toujours, largement supérieure à sa croissance. Dans ces conditions, la Chine pourrait bien être l’ennemi dont nous avons besoin pour rester – ou redevenir – une nation. Vous en doutez ? Moi aussi. À en croire le socialiste François Kalfon, c’est pourtant la conviction de François Hollande. Si c’est le cas, on n’a pas vraiment l’impression que le Président en ait tiré toutes les conséquences.

Qui est Xi ?
Élu à la tête du PCC en novembre 2012 et à la tête de l’État chinois en mars 2013, Xi Jinping est assurément moins insipide que son prédécesseur, connu pour sa langue de bois et le contrôle quasi robotique de son expression. Xi est le fils d’un cacique du Parti purgé par Mao lors de la Révolution culturelle. Conformément à la coutume des punitions collectives que pratiquait Mao, Xi Jinping a été envoyé à la campagne pendant de longues années au début des années 1970. Il a travaillé dans les champs avant d’obtenir sa réhabilitation, en même temps que son père, à la mort de Mao. Il a alors fréquenté l’université d’élite de Tsinghua, puis les cercles dirigeants de l’armée, où l’on trouve beaucoup de « princes rouges » (les enfants de ceux qui ont fait le Parti et ont souvent accumulé une fortune colossale) qui lui font aujourd’hui confiance. Xi a gravi rapidement les échelons de l’administration pour atteindre le poste de vice-président et de membre du comité permanent du politburo en 2007, avant sa consécration finale. C’est un nationaliste décomplexé qu’on a entendu évoquer « ces fainéants d’étrangers pansus qui n’aiment rien tant que pointer du doigt la Chine », même s’il se dit qu’il respecte la puissance américaine et garde un souvenir ému d’un séjour aux États-Unis, où sa fille étudie à Harvard sous pseudonyme. Quant à la Première dame, Peng Liyuan, elle est une chanteuse populaire, mais dans un registre assez différent de celui de Carla Bruni : elle est un membre éminent des chœurs de l’armée chinoise.[/access]

*Photo : schmeeve.

Mur des cons : pas de quoi fouetter le SM !

217
syndicat magistrature gauche

syndicat magistrature gauche

C’est une polémique dont le syndicat de la magistrature, traditionnellement étiqueté à gauche, se serait volontiers passé. Dans son propre local, un mur sert de catharsis, le « mur des cons » (sic). Y sont apposées les photos d’un certain nombre de personnalités dont on présume qu’elles ont mené la vie dure aux magistrats ou à l’institution. On y retrouve pêle-mêle Nicolas Sarkozy et une bonne partie de ses ministres : Brice Hortefeux (la photo est sobrement légendée « L’homme de Vichy ») Eric Woerth, Nadine Morano, François Baroin, Luc Chatel, etc. Parfois, un autocollant du Front national s’ajoute à la photo. Les journalistes aussi en prennent pour leur grade : Eric Zemmour, Etienne Mougeotte, Yves Thréard ou encore Béatrice Schoenberg. Trainent aussi les portraits de quelques inclassables à l’instar de Guy Sorman, Alain Bauer, Alexandre Adler, Jacques Attali ou encore Alain Minc. Enfin, plus surprenant, la cloison affiche aussi le portrait de parents de victimes. Ainsi peut-on voir Jean-Pierre Escarfail, père de Pascale, une jeune fille violée et tuée par Guy Georges ou le général Philippe Schmitt père de la jeune Anne-Lorraine, sauvagement assassinée dans le RER, un dimanche matin, parce qu’elle refusait de se donner à son agresseur. Disons-le franchement, il est ignoble de les épingler.
Depuis que nos confrères d’Atlantico ont révélé le scoop, bien des voix se sont élevées pour hurler au scandale. Le Front national a évoqué la question d’une dissolution du Syndicat de la magistrature dénonçant une liste qui rappelle « des heures sombres » et qui constitue « une atteinte au principe d’indépendance de la justice ». Le chef de file des députés UMP Christian Jacob s’est fendu d’un courrier au président de la République pour pointer « un manquement grave au principe d’impartialité de la justice » tandis que Bruno Beschizza, secrétaire national de l’UMP, s’est insurgé contre une pratique qui « peut faire craindre la mise en place d’une justice politique ». Pour sa défense, la présidente du SM, Françoise Martres, a qualifié ce mur de « défouloir » et d’action de « potache » indiquant que « ce mur a été fait à une ancienne époque, sous l’ère Sarkozy, où les magistrats étaient attaqués de toutes parts ».
Gardons-nous de crier haro trop vite. Longtemps sacralisée, la justice n’a pas les lettres de noblesse que l’imagerie d’Epinal lui prête si souvent. Car elle est rendue par des humains, trop humains. Ce n’est pas parce qu’ils sont appelés à rendre la justice de manière impartiale et indépendante que les magistrats sont dispensés de penser, que ce soit avec raison ou passion. C’est d’ailleurs toute la symbolique de la robe que revêtent les magistrats lorsqu’il leur revient de juger. Avec elle, ils se départissent des milliers de sentiments qui les animent et se concentrent sur leur unique devoir : dire le droit. Comme l’ouvrier qui se consacre dans une parfaite dévotion à sa tâche mais n’en a pas moins des revendications, on peut prêter bonne foi au juge qui dit le droit et lui reconnaître, en dehors de son office, d’apprécier ou non la politique et ses représentants.
Soyons honnêtes, tous les métiers, toutes les corporations ont leur tête de turc. On ne compte plus les innombrables courriels qui circulent sur l’inanité des fonctionnaires, la paresse des ouvriers, la cruauté du patronat ou le caractère escroc des professions libérales. Les magistrats n’échappent pas à cette règle qui leur est d’ailleurs beaucoup plus restrictive. Le devoir de réserve auquel ils sont assujettis leur interdit en effet toute délibération politique, toute manifestation d’hostilité au principe ou à la forme du gouvernement de la République et toute action concertée de nature à arrêter ou entraver le fonctionnement des juridictions. Ont-ils outrepassé ce devoir ? Manifestement non. Ces invectives ont été affichées dans un local syndical, un lieu privé réservé où les adhérents peuvent librement s’exprimer, avec intelligence ou bêtise, cela leur appartient.
Cela étant dit, cette polémique de surface en cache peut-être une autre. La question, notre confrère Philippe Bilger, lui-même magistrat honoraire, l’avait soulevée il y a sept ans sur son blog : la justice est-elle de gauche ? Mis à part Jack Lang, Manuel Valls et quelques autres, la liste ne noire ne comporte que des personnalités classés à droite. Est-ce à dire que la connerie est réservée à la droite ? Ou alors que le recrutement des magistrats est si bien verrouillé qu’à compétences égales, on préfèrera toujours un postulant progressiste à un candidat réac ?
S’il est une question qui mérite d’être posée, c’est peut-être celle-là. Et alors n’hésitons pas à demander un nouveau choc de moralisation au pouvoir en place. Pour le reste, et comme le résume très bien Christophe Régnard, le président de l’Union syndicale des magistrats (USM), « on est toujours le con de quelqu’un ».

*Photo : Atlantico.fr/BFM.

Mur des cons : Attac au secours du Syndicat de la Magistrature

36

En ouvrant ma boîte mail section spams, entre deux pubs zoophiles et une promotion sur le Viagra,  je suis tombé sur ce communiqué :
« Frigide Barjot, fondatrice de La Manif pour tous, se retrouve depuis hier au cœur d’une polémique médiatique montée de toute pièce. En instrumentalisant des railleries et satires formulées dans le cadre d’un local privé, une partie de la gauche souhaite faire coup double :
– décrédibiliser un mouvement pacifique et apolitique, dont l’engagement pour la protection de la famille, contre la déconstruction de la filiation et les dérives homophobes  n’est plus à prouver;
– jeter plus largement le discrédit sur Frigide Barjot, à un moment où l’opinion publique désavoue l’adoption plénière par les couples homosexuels instaurée par la loi Taubira. »

Les yeux écarquillés, je compris que je me trouvais en plein rêve. J’avais imaginé la découverte en caméra cachée d’un « mur des cons » au domicile de Frigide Barjot, où étaient épinglés les Taubira, Bertinotti, Vallaud-Belkacem, Fourest et autres partisans invétérés du mariage pour tous. Me résonnait dans les oreilles le tollé provoqué par cette intrusion « privée » : Jean-Marc Ayrault enjoignait aux manifestants d’abandonner le combat sans sommation, tandis qu’Harlem Désir parlait de « forfaiture » et de « trahison du pacte républicain ».
Mais je n’étais pas au bout de mes peines. Au réveil, m’attendait cet authentique mail, que je vous livre in extenso :
« Le syndicat de la magistrature, membre fondateur d’Attac, se retrouve depuis hier au cœur d’une polémique médiatique montée de toute pièce.En instrumentalisant des railleries et satires formulées dans le cadre d’un local privé, une partie de la droite souhaite faire coup double :
– décrédibiliser un syndicat progressiste, dont l’engagement pour l’indépendance de la justice, contre l’impunité des puissants et les pressions politiques ou policières n’est plus à prouver;
– jeter plus largement le discrédit sur les juges, à un moment où les affaires se multiplient, notamment autour du financement de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy de 2007.
Attac affirme haut et fort son soutien au Syndicat de la magistrature, face aux attaques médiatiques et aux menaces dont il fait l’objet. »
Moralité : mieux vaut ne dormir que d’un œil….

Demain la Veille !

89
veilleurs theologie liberation

veilleurs theologie liberation

Cher Jérôme, et bien entendu au-delà de toi, à travers toi comme aurait dit ce cher Péguy qui, je le crois, nous rassemble, chers camarades de gauche, même si ce terme n’a plus aucun sens, et vous, chers camarades de droite dont le nom n’a pas plus de sens, je vous réponds à mon tour.
Je ne suis pas les Veilleurs, aussi ne puis-je prédire ce qui va venir. Je peux simplement l’aider à advenir et, médiocre veilleur parmi les veilleurs, invisible parmi les invisibles, l’espérer. Aider ? Oui, en apprenant à ces jeunes gens, s’ils ne le savent pas, et en te rappelant à toi, qui fais semblant de l’oublier, quelle a été, dès l’origine de l’époque moderne, le sens de la lutte politique chrétienne. Quand je dis chrétienne, je ne dis pas qu’il faille en professer la foi, mais je parle d’une lutte façonnée par l’ethos chrétien qui, comme l’indique le terme de catholique, a toujours vocation à devenir universel. Je leur apprendrai et je te rappellerai où et de quoi est né le socialisme : de la réaction catholique à la Révolution française dont la doxa contemporaine a tout à fait intérêt, pour la gauche comme pour la droite, à faire oublier le logiciel libéral. Je te rappellerai et leur apprendrai que sans de Maistre, Lamennais, Ozanam, Leroux et Buchez, il n’y a pas de pensée sociale. Il n’y a pas de Proudhon, il n’y a pas de révolte des Canuts, il n’y a pas de 1848, il n’y a pas de protection des ouvriers, il n’y a pas de dimanche chômé, il n’y a pas de durée légale de la journée de travail, il n’y  a pas de syndicats, il n’y a pas de liberté de manifester. Il n’y a pas non plus d’école gratuite, ni de maternelles, ni de crèches. Je vous passe la seconde vague chrétienne sociale, monarchiste en France et démocrate-chrétienne en Allemagne, qui accouche des encycliques sociales de Léon XIII, inventeur du terme d’Etat-providence.
Je vous passe les détails historiques. Je rappellerai simplement quelques exemples plus contemporains : que c’est un curé qui a inventé le commerce équitable, que les paysans du Larzac étaient tous catholiques et que sans Lanza del Vasto il ne serait rien advenu, je rappellerai encore que la lutte des ouvriers de Lip, la seule qui ait réussi, a été menée par des curés. Je rappellerai encore une fois que sans Ruskin, Chesterton et Tolstoï, il n’y a pas de Gandhi, que Martin Luther King était pasteur, que l’abbé Pierre, Mère Teresa, le professeur Lejeune et Raoul Follereau étaient aussi catholiques. J’apprendrai à ceux qui n’y foutent jamais les pieds que dans la rue, en France, là où végètent des clodos, des psychotiques, des ivrognes, 90% encore des associations qui œuvrent sont chrétiennes. Je demanderai si ce n’est pas l’Eglise catholique qui s’occupe à elle seule de 25% des malades du Sida dans le monde. Je demanderai de quoi s’inspirent aujourd’hui les bolivariens d’Amérique du Sud, et ce qui a inspiré hier Solidarnosc. Je demanderai qui était Monseigneur Romero, abattu à son autel, pendant la messe, que le Pape François s’apprête à béatifier.
Je dirai tout ça parce que je sais que ce qui rassemble les Veilleurs aujourd’hui, quoi qu’en disent certains, c’est cet ethos chrétien. Et parce que je voudrais qu’encore une fois il prouve combien les catégories de combats de droite et de combats de gauche, il les dépasse. Et parce que je sais que nombreux sont ceux qui ont intérêt à limiter ces luttes à leur caste, à les récupérer comme on dit. Alors, oui, il y a des chrétiens aussi à Notre-Dame des Landes, il y a des chrétiens indignés, il y a des chrétiens contre les OGM et la marchandisation générale du vivant. Il y a des chrétiens contre les puces RFID et contre le nucléaire, il y a des chrétiens contre l’idéologie de la croissance et de la technique, et je n’aurai pas l’outrecuidance de vous rappeler qui étaient Ellul et Illich. Il y a des chrétiens qui combattent pour une vraie écologie. Il y a des syndicalistes chrétiens, il y a des chrétiens qui vont habiter volontairement dans les cités des banlieues et des quartiers nord. Ils sont même en première ligne, comme d’habitude.
Mais je sais que pour un marxiste-léniniste comme pour des libéraux, tout cela est difficile à entendre. La seule question que je peux vous poser en réponse à votre question, en me faisant tout petit derrière ces innombrables chrétiens qui hier et aujourd’hui menèrent et mènent les vraies luttes pendant que je ne fais qu’écrire et vaticiner, c’est : oui ou non, comptez-vous rester confits dans vos idéologies d’il y a deux siècles ? Est-ce assez confortable pour tordre le cou à la réalité ?
Et sinon, qu’attendez-vous de vos deux faux côtés qui sont deux vraies fictions créées par la domination et le spectacle, pour cesser de craindre la vérité qui, elle, ne se divise pas, et fait ce que nous souhaitons tous au fond : des hommes libres ?

*Photo : ¡Que comunismo!.

Morale laïque : un coup d’épée dans l’eau

20
morale laique peillon

morale laique peillon

Le projet de M. Peillon est mal parti. On ne s’approprie pas les recommandations morales comme on approfondit des dispositions réglementaires. La morale ne consiste pas seulement à autoriser et à interdire, à choisir ou à ne pas choisir de faire le bien ou le mal. Elle ne se résume pas non plus à exercer un effort sur soi-même, ni à tenter d’obéir à une loi de façon inconditionnelle.
Comment rendre la morale attrayante ?
Elle est d’abord un chemin vers le bonheur. Si nos décideurs politiques n’intègrent pas cette finalité dans leur réflexion sur la morale, l’échec est assuré. Si un but n’est pas proposé en complément à cet enseignement, celui-ci tournera vite au rabâchage, à l’incantation.
Mais M. Peillon a un but : le vivre-ensemble et la laïcité. Est-il toutefois certain que cet objectif, il soit le premier à le découvrir ? Un gamin, d’une cité ou d’une zone pavillonnaire, en découvre les règles sans qu’il soit besoin d’un cours magistral pour cela. Nous côtoyons tous, dès le plus jeune âge des citoyens de religion différente. Et nous sommes aussi experts que nos ministres sur le comment et le pourquoi du fonctionnement d’une communauté.
La morale ne marche jamais isolée. Elle est toujours intégrée à un ensemble plus vaste. Il lui faut une dynamique fixant le cap en direction d’un bien désirable. Là-dessus, Mr Peillon ne pourra rien proposer. Car la société qu’il se promet de construire est basée, qu’il le veuille ou non, sur l’individualisme, et de surcroît minée par la recherche effrénée de biens matériels. Ce qui sous-tend sa vision sociétale, c’est la contractualisation des rapports humains. Quoi qu’il en dise, Vincent Peillon reste en effet l’otage de l’idéologie libérale-libertaire de son clan politique, idéologie qui a livré une population, déracinée de ses traditions, au consumérisme et à l’hédonisme – ce qui n’est pas le meilleur préalable pour aborder la matière morale.
Vincent Peillon est aussi prisonnier de ses contradictions. Son projet de morale laïque ne peut qu’échouer parce qu’il se prive du seul atout dont il pourrait disposer : la référence aux grandes traditions, révélées ou non, qui ont porté les paroles de la conscience. Mais le peuple dont M. Peillon veut éduquer les enfants ne possède plus dans son esprit, ni histoire, ni identité (ni religion non plus, cela va sans dire !). Ce peuple est un donné brut, une cire vierge sur laquelle des experts vont devoir greffer des commandements intemporels. Une abstraction. Dès lors, quelle morale proposée à des jeunes issus de rien, du néant d’un peuple sans mémoire, sans référence à une tradition ? Des principes laïques ? Les Dix Paroles du Sinaï ? Les Béatitudes ? La critique de la raison pure de Kant ?
Pour faire le bien, et le faire avec constance et détermination, il est nécessaire d’en avoir envie. Et pour en avoir envie, il faut une promesse qui vous y lie. Et pour tenir à cette promesse, l’enfant doit avoir à ses côtés quelqu’un qui la lui la formule et soit suffisamment fiable pour la tenir, ou pour lui désigner quelqu’un capable de le faire. Autrement dit, il faut autre chose que de grands principes abstraits.
On ne veut que si l’on connaît. Et lorsqu’on ignore le but, on ne veut pas, tout simplement. Sinon, sitôt sorti de son cours de morale laïque, le jeune qui dealait n’aura pas d’autre empressement que d’y retourner.
Nous ne venons pas de rien. Et ne sommes pas de purs esprits. Nous avons tous une provenance, charnelle, concrète. Même s’il est hors de question de flatter les communautarismes de tout poil, ce n’est pas en déracinant notre jeunesse de son humus historique et religieux que nous parviendrons à lui inculquer une quelconque morale.

*Photo : Parti socialiste.